La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le mystère de Jésus

Christ PantocratorQUI EST JÉSUS  ? C’est en le connaissant que l’homme accède au plein mystère de Dieu, qu’il découvre la Face cachée du Père, selon sa parole à Philippe  : «  Philippe, qui me voit, voit le Père  » (Jn 14, 9). Si Plus est en Dieu, si Dieu est plus beau que nature, et surnature même, c’est Jésus qui nous le révèle dans toutes ses dimensions. Et parce que Jésus est chair et sang, réel et consistant, aussi vrai que nous sommes, ce «  BEAU DIEU  » n’est pas une chimère mais la Suprême Surréalité, plus belle dans son existence palpable que les chimères et utopies révolutionnaires, qui sont belles mais n’existent pas.

QUI EST JÉSUS  ? C’est archi-connu. Il suffit de demander les livres qui lui ont été consacrés et on sait tout. Tout  ? Tout, sauf… Sauf la réponse à cette seule et unique question qui est précisément notre secrète et intime angoisse aujourd’hui. (…) Apprenons d’abord tout des autres disciplines…

La Théologie biblique établit scientifiquement qui est Jésus selon les Saintes Écritures. Il s’est dit le Christ, c’est-à-dire Messie, Roi et Sauveur du Peuple, et Fils de Dieu, le Fils Unique ne faisant qu’un avec son Père. C’est en raison de cette double prétention, de cette attestation très ferme, que les autorités religieuses suprêmes du Judaïsme l’ont condamné à mort. (…) Jésus est le Sauveur, il l’est en raison même de son origine divine  : venu des Cieux, il est Dieu, né de Dieu, homme parmi les hommes pour leur parfaite rédemption.

La Théologie patristique exhume pour nous les trésors de la prédication antique, où tant de grands Évêques et Docteurs expliquaient à leur peuple le Mystère de Jésus de toutes les manières possibles. (…) Notre kérygmatique aura beaucoup à reprendre de ces vivantes homélies et de ces traités polémiques où la contemplation du Verbe fait Chair rencontre les questions des hommes et tâche de rendre le Christ accessible à toute intelligence qu’éclaire la foi. Pourtant tout n’a pas encore été dit sans doute…

La Théologie dogmatique enchaîne sur ces premières données, exposant les définitions précises du Mystère garanties par l’infaillibilité du Magistère de l’Église. Sur cet essentiel de la Foi nouvelle, elle s’est prononcée contre l’hérésie dans une suite de conciles œcuméniques, les premiers et les plus importants de son histoire. En 325, à Nicée, l’Église définit la «  consubstantialité  » du Père et du Fils, et à Constantinople, en 381, celle du Saint-Esprit, tous trois égaux en nature, et qui plus est, unique Substance. Les Conciles d’Éphèse, en 431, et de Chalcédoine, en 451, définiront que le Christ est une seule existence, un seul Verbe tout à la fois de parfaite nature divine et de parfaite nature humaine. Le IIIe Concile de Constantinople, en 680, statuera que le Christ a deux volontés, l’une divine et l’autre humaine, toutes deux saintement unies évidemment. Désormais chacun sait exactement ce qu’est le Christ selon la Foi catholique. Reste à comprendre mieux…

La Théologie scolastique ou spéculative, à l’aide de la plus rigoureuse logique, déduira des données de la foi et de la prédication des Pères toutes les richesses qui y sont contenues. Ces admirables synthèses constitueront les grandes Sommes du XIIIe siècle. Jésus-Christ y est expliqué comme «  une Personne en deux natures  »; son être unique est défini par «  l’union hypostatique  » dont un vaste appareil métaphysique inaccessible à la compréhension des simples, prouve la possibilité théorique et sur laquelle il jette quelques beaux rayons de lumière.

Notre théologie kérygmatique ne prétend pas découvrir une autre vérité. (…) Elle veut tenter un discours neuf, en forme moderne, sur le Mystère éternel de Jésus tel que l’enseigne l’Église, en s’aidant de la Sainte Écriture et des Pères et conformément aux dogmes de notre foi.

I. JÉSUS DANS LES MIROIRS DES MENTALITÉS MODERNES

La question vitale, immédiate, est celle-ci  : quelle place occupe Jésus dans notre vie  ? dans la vie du monde  ? Quelle évolution ou révolution assume-t-il aujourd’hui  ? (…)

Pour mieux entendre la question des hommes de notre temps et nous faire l’écho de la prédication évangélique, nous commencerons par observer deux manières modernes de concevoir les relations de l’homme avec ses semblables, de la personne avec la communauté dont elle est membre. Et nous remarquerons que correspondent à celles-ci deux manières de se figurer la vie et la mission de Jésus dans notre monde, dans notre histoire.

LE CHRIST DE LA MENTALITÉ INDIVIDUALISTE

La mentalité individualiste domine en Occident, il est banal de le remarquer. (…) Toute la philosophie occidentale, à de rares exceptions près, canonisera cette vue de l’homme individuel comme d’un être nettement séparé de ce qui n’est pas lui, enfermé dans les limites de son propre corps qui sont celles-mêmes de sa conscience réflexive et de sa liberté. Et cet être “subsistant” est ainsi le sujet de la connaissance qu’il acquiert de l’univers environnant, des droits sociaux selon lesquels la communauté paraît à son service, et d’un devenir historique propre, irremplaçable, qu’on appellera sa “vocation” et son “destin” tout personnels. (…)

Des proverbes soulignent cet égocentrisme naturel  : Chacun pour soi, Dieu pour tous… Charité bien ordonnée commence par soi-même… Des cantiques le proclament naïvement  : Je n’ai qu’une âme, qu’il faut sauver  ! (…)

L’individu qui se connaît réel, vivant, distinct des autres, occupé de soi, se représente spontanément Jésus de la même manière, sans douter une seconde de cette conception ni en mettre à l’épreuve la justesse. Il y a eu Jésus de Nazareth, à telles dates, en tel lieu. Homme déterminé, individu particulier, limité, dont j’essaie de reconstituer la vie, la pensée, les sentiments semblables aux nôtres, malgré les siècles qui nous séparent de lui. Une telle reconstitution aboutira soit au Christ du Rationalisme, soit au Christ du Piétisme.

Le Christ du Rationalisme. C’est un homme comme les autres. Ce point carrément affirmé, tout ce qui ferait éclater ce cadre d’une nature humaine normale, d’une existence historique en tout identique aux nôtres, devient suspect et se trouve rejeté comme des légendes religieuses inventées par la suite. (…) En fait, ce rationalisme n’est pas la plus terrible épreuve qu’ait à subir le Christianisme. (…) Couchoud l’a bien montré, sous une forme paradoxale, en choisissant de nier l’existence du Christ. Le Christ n’a jamais existé, disait-il, parce que c’est la seule position défendable pour un rationaliste. Si vous lui reconnaissez la moindre réalité historique, vous serez contraint en définitive de le reconnaître avec les chrétiens les plus orthodoxes, pour Christ, fils de Dieu et Dieu lui-même  !

Le Christ du Piétisme. C’est ainsi que le savant “honnête avec le Christ”, en arrive un jour à la foi, ou plutôt à une certaine foi que commande pourtant sa mentalité première, sans même qu’il s’en rende compte. Il rejoint la foi des masses chrétiennes d’hier et d’avant-hier, inconsciemment imprégnée de calvinisme, de jansénisme et finalement d’individualisme libéral. C’est un Christ véritable, exact, mais étiolé, rabougri par le piétisme et par le juridisme théologique qui l’accompagne nécessairement. Jésus y est un homme du passé, dont le catéchisme récapitule soigneusement toute la destinée. (…) Il a fait suffisamment de choses extraordinaires pour que nous croyions ce qu’il a dit de lui-même  : qu’il est Dieu. Homme + Dieu = Christ.

L’équation est correcte. C’est parce qu’il est Dieu que rien ne nous étonne de ses transports entre la terre et le Ciel, de son ubiquité dans tous les tabernacles du monde, de sa relation actuelle avec chacun de ses fidèles. (…)

En résulte une religion de relations interpersonnelles qui a longtemps suffi à un monde pétri d’individualisme. (…) On comprend l’absence de dialogue entre l’incroyance et la foi. Celle-ci ne s’étonne pas, cette autre n’arrive pas à comprendre que Jésus entre ainsi en relations avec chacun des millions de fidèles, encore moins avec les milliards d’hommes vivant aujourd’hui sur la terre. Pure imagination pieuse, dit celui-ci, affirmation certaine de la foi, proclame celui-là  !

Vint un moment où, à une autre génération et d’abord à ses “prophètes” la précédant de cinquante ans, ce Christianisme-là parut horriblement pauvre, étriqué et presque sans fondement historique suffisant. (…)

LE CHRIST DE LA MENTALITÉ COLLECTIVISTE

La mentalité collectiviste, elle, va d’abord aux ensembles, aux masses conçues comme de véritables organismes dont nos individualités ne sont que les “membres”. À l’inverse du système individualiste, elle considère que notre vie est comme immergée dans une histoire universelle seule intelligible, seule grandiose, qui emporte tout dans son mouvement inéluctable et divin. (…)

Teilhard de Chardin Le plus puissant des visionnaires du XXe siècle, Teilhard de Chardin, conçoit d’abord l’Univers comme un immense réseau de matière vivante en création continue, sans aucune discontinuité, dont les individus de toutes espèces sont les éléments. Cet Univers monte, converge, s’oriente vers un Point Oméga de concentration et d’unification absolue qui est le but de son histoire. Complexification-conscience, union-créatrice, amorisation, autant de notions mystérieuses qui indiquent le ressort de cette ÉVOLUTION dans laquelle sont emportés tous les atomes de vie comme l’eau d’un torrent.

Ainsi les personnes individuelles, sans être niées, sont reconnues comme des relais de l’action commune. (…) C’est la Totalité qui est première. L’individu, ou la personne, n’existe que par elle et pour elle, son destin est d’assumer une fonction irremplaçable dans l’ensemble cosmique, tout à la fois libre et nécessaire… (…)

Dans cette vision le Christ, Dieu fait homme, participe à la condition humaine de la même manière que les autres hommes, d’abord comme membre de l’Humanité totale, et comme un élément du Cosmos. (…) Cette vision d’un être historique pleinement divin s’accorde à leur pensée générale. Ils évoqueront donc le Christ Mystique, le Christ Universel, le Christ Total, le Christ Cosmique, avec une sorte d’ivresse, comme la Divinité un moment condensée en Jésus et bien vite disséminée dans tout le monde. (…)

Le Christ gnostique. La gnose est un démarquage des dogmes, de tous les dogmes, vidés cependant de leur contenu nettement historique et particulier. (…) Dans cette étrange et fascinante vision de l’univers, rien de plus certain que l’insertion, l’invasion, la diffusion du Divin dans l’Histoire. Le Mystère de Jésus, Fils de Dieu fait homme, en est le type achevé, le symbole parfait. (…) En Lui comme en tous les autres «  Grands Initiés  », selon le titre même du livre de Schuré, les Bouddha, Confucius, Mahomet etc. l’Âme du Monde agit plus puissamment et plus visiblement que dans les autres hommes, voilà le secret de la religion, de toutes les religions que le Progrès réduira toutes enfin au même commun dénominateur  ! (…)

Le Christ cosmique. (…) Ici, Jésus-Christ est rendu plus grand que nature  ! Sa condition individuelle n’est qu’un tremplin vers une existence plus vaste, sa chair est seulement l’instrument privilégié d’une communication qui se veut universelle et se doit de le devenir. Si chacun de nous n’existe qu’au titre de membre de la communauté et tout engagé dans son progrès, à combien plus forte raison Jésus, Fils de Dieu, Dieu Lui-même, touche à tout et remplit tout de sa divinité  ! Le Salut qu’il apporte n’est pas “juridique” mais “physique”  : c’est la divinisation du monde accélérée par son énergie, c’ est l’Évolution, ou la Révolution, désormais triomphante. (…)

Jésus n’est dans cette cosmologie dite chrétienne comme dans la gnose universelle, qu’un support passager de l’Esprit Infini, qu’un état transitoire, une face parmi d’autres du Divin immanent au Monde. Le péché contre le Christ se consomme presque sans bruit, parfois même sans rupture avec les dogmes et les pratiques de l’Église. À vouloir le Christ plus grand, son dévot enthousiaste le dépouille de sa chair, de ses limites, de sa pauvreté historique et libère en Lui le Dieu, le Verbe, la Parole, l’Esprit universel. Jésus de Nazareth, ou “Notre-Seigneur”, paraît en définitive, aux uns une humanité ordinaire presque inconsciente du divin qui agit en elle, aux autres un être divin revêtu d’une apparence de chair…

Mais le Christ n’est plus exclusivement ce Jésus qui est né à Bethléem, qui siège à la Droite de Dieu, habite nos tabernacles et reviendra à la fin des temps. Le Christ, c’est l’Esprit cosmique, c’est l’Évolution et c’est l’Âme du Monde ou le Point Oméga. (…)

II. CONFRONTATION DRAMATIQUE  :
CHRIST INDIVIDUEL OU CHRIST COSMIQUE  ?

SI LE CHRIST EST UN HOMME COMME LES AUTRES, limité à l’espace et au temps de sa vie et de sa condition corporelle, même si d’autre part il est Dieu et mérite par sa Croix la rédemption du monde, le salut est une question de religion privée, de “vie spirituelle” intime, dont à peu près rien ne transparaît dans l’histoire des peuples. Il faut être aveugle pour ne pas comprendre que notre Occident chrétien meurt de cet individualisme religieux transposé en libéralisme économique et politique. Si la religion est affaire privée, le Christ n’est plus dans l’Histoire qu’un événement négligeable, et son Royaume se trouve rejeté au-delà de la mort, dans un Ailleurs inaccessible.

SI LE CHRIST EST UN DIEU COSMIQUE, une Énergie partout répandue dans l’univers et l’orientant vers son Point de perfection ultime, ou encore s’il est l’Amour, la Liberté, la Conscience devenue l’Âme commune qui mène l’Humanité à sa libération définitive par une cascade dialectique de révolutions, alors le Christ c’est la Matière en évolution, ou c’est l’Homme-Révolutionnaire et il s’incarne chaque jour dans les grandes convulsions de notre planète. Il faut être aveugle pour ne pas constater que cette religion là est le ressort formidable de l’effort prométhéen de notre siècle, aussi bien dans ses constructions et inventions techniques et scientifiques que dans les destructions et anéantissements de ses guerres et de ses révolutions. (…) Le Messianisme moderne, en se faisant collectiviste et communiste, a rompu avec la Chrétienté. Il se construit en dehors et contre elle, ne trouvant pas assez grand pour son rêve ni le Jésus de l’histoire ni le royaume qu’il a fondé dès maintenant.

Comment réconcilier ces deux partis  ? Comment trouver pour l’humanité du XXe siècle la stabilité et l’expansion d’une foi missionnaire en Jésus Fils de Dieu et Sauveur du Monde  ?

Le dommage le plus grave de notre temps fut sans doute que les visionnaires qui, dans l’Église, ont le plus vivement ressenti l’angoisse de l’homme moderne et qui en ont compris les aspirations leur ont donné des réponses décevantes, irréelles et incompatibles avec la foi. (…)

C’est toute l’Affaire Teilhard qu’il faut évoquer ici… Elle empoisonne la vie de l’Église depuis maintenant cinquante ans, et ce n’est pas fini.

L’ANGOISSE CHRÉTIENNE DE TEILHARD

Quelle est l’idée majeure, ressentie comme sa plus profonde vocation par Teilhard de Chardin ce jeune jésuite voué “ad majorem Dei gloriam”  ? Précisément la certitude qu’en notre siècle la gloire de Notre-Seigneur devrait être, par notre effort scientifique et théologique, augmentée immensément.

Teilhard de Chardin Il a senti le monde moderne. (…) Il a souffert des limites de la théologie néo-scolastique de son temps  : «  La Théologie est peut-être la science la plus vivante, celle où il y a le plus à trouver. Et on la présente comme une simple compréhension d’un système de vérités toutes trouvées, toutes codifiées  !  » (…) Et ceci, qui dit une angoisse très vive  : «  Ce qui continue à dominer mes perspectives, c’est la vue, toujours plus aiguë, je crois d’une disproportion, parfois écrasante, entre la grandeur des réalités engagées dans la marche du monde (physique, biologique, intellectuel, social, etc.) et la petitesse, l’étroitesse ou le provisoire des solutions philosophico-dogmatiques où nous prétendons avoir abrité l’Univers pour toujours. (…) Il faut grandir le Christ sans limites, c’est-à-dire le porter au centre organique même de Tout. C’est urgent. Je n’arrive pas à comprendre combien les gens les plus instruits… ne réalisent pas cette situation où nous met, par toutes ses observations, la connaissance du réel.  » (1920). De même que le savant connaît et systématise l’énorme masse des phénomènes astronomiques, de même le Christ organise en Lui des milliards d’êtres humains et se fait le centre d’une histoire apparemment chaotique. Grandiose  !

Et voilà l’hypothèse théologique géniale, dont on ne peut suspecter a priori la piété chrétienne  : entre le panthéisme du collectivisme moderne et l’individualisme (pseudo) chrétien, il y a une troisième voie possible, celle d’un Christianisme authentique et large, … cosmique  ! Il l’écrit à Valensin  : «  Comment n’avez-vous pas laissé entrevoir qu’entre l’ “Incarnation” spinozienne où Tout est divin hypostatiquement, et l’“ Incarnation ” des Théologiens extrinsécistes et timides où le Plérôme n’est qu’un agrégat social, il y a place pour une Incarnation se terminant à l’édification d’un Tout organique, où l’union physique au Divin a des degrés. Vous opposez la morale chrétienne à la morale spinozienne en disant que la première nous dit seulement de devenir “semblables à Dieu”. Je n’accepte pas l’opposition. Pour le Chrétien, être c’est participer, sous la similitude de conduite, à un être commun  ; c’est réellement “devenir le Christ”, “devenir Dieu”. Notez que je comprends parfaitement les réserves que vous imposait le Dictionnaire (pour lequel était composé l’article critiqué). Mais tout de même, on a le droit de parler comme saint Paul  !  » (1922, p. 89).

Toute cette lettre annonce la «  scission  » qui grandit entre la pensée stagnante d’une théologie des essences et d’un moralisme plus déiste que chrétien, et la pensée constructive qui veut retrouver le sens chrétien de l’Histoire, du Progrès humain, de la construction du Royaume en forme de Corps mystique du Christ. (…)

Dès les premiers démêlés avec Rome et jusqu’à la fin, Teilhard croira ses censeurs totalement insensibles, indifférents à cette aspiration, à cette soif “mystique” du monde moderne. (…) Imperturbablement persuadé de travailler pour le Christ, il continuera jusqu’au bout, passant outre à toutes les monitions de Rome. (…) «  Irréductible opposition entre moi et Rome.  » (…) «  Je continue à avancer dans une direction qui me paraît de plus en plus dans la ligne de “Mon Seigneur et mon Dieu “. J’ai une confiance absolue en Celui que je cherche uniquement à faire aussi grand que possible  » (1952, p. 383). Et jusqu’à la fin, sur son Christ-Oméga, il aura des pages d’une ferveur émouvante (notes intimes  ; cf. p. 368). (…)

Mais ce que Teilhard oubliait, dans son orgueil d’abord naïf mais qui deviendra paranoïaque dans les années 25-26 , c’est que la recherche n’excuse pas l’erreur. Il ne suffit pas d’être Prophète en devinant les questions, en ressentant les angoisses de son époque, encore faut-il être pour ce monde nouveau le Prédicateur de la Vérité éternelle. Les censeurs de Teilhard le trouvaient, à coup sûr, plus «  hurluberlu  » que véritablement «  hérétique  » (1924, p. 111) parce qu’ils ne ressentaient nullement les problèmes du temps. Mais s’ils les avaient ressentis comme Teilhard, ils l’auraient beaucoup plus sévèrement, et définitivement condamné comme le plus dangereux des hérétiques parce que sa réponse, détestable, violemment antichrétienne, à des problèmes si urgents leur aurait paru, comme la suite l’a montré, compromettre l’avenir du Christianisme.

APOSTASIE IMMANENTE

En effet, pour faire grandir «  le Christ  », Teilhard a très tôt abandonné Jésus-Christ, tourné le dos à sa Parole et à ses Œuvres, c’est à dire aux Écritures et à l’Église, méprisé son Corps qui est la Chrétienté et ses prolongements missionnaires, tout cela trop étroit, trop mesquin, trop indigne de l’Homme et du Monde moderne… pour retourner à ce que saint Paul dénonce avec horreur et mépris comme une idolâtrie, le culte de la Matière, de la Vie, de l’Homme et des Puissances Invisibles qui dirigent le cours des choses, ces ” Stoikeia tou cosmou” (Gal. 4, 3), ces “Éléments du monde” dont la séduction vient des démons. Et Teilhard, cent fois sur le métier remettant son ouvrage, ressassera indéfiniment la même réponse antichrist à la soif du Christ qui brûle le monde  : la Matière, c’est le Christ, la Vie c’est le Christ plus grand que nature, l’Évolution c’est l’Incarnation véritable, l’Avenir du Monde c’est le Christ Cosmique, l’Âme des choses c’est le Point Oméga, l’Humanité solidaire, c’est l’Amour, c’est le Christ Total  ! Ne disons pas que le Jésuite a transféré son adoration aimante, du Christ-Jésus à l’univers matériel. Il a donné le Nom de Notre-Seigneur à l’objet premier de ses adorations.

Car le malheur a voulu que Teilhard ait été dès l’enfance d’abord et plus que tout un adorateur du Monde, subissant sensuellement la séduction de la Matière. Plus géologue que paléontologue, on ne l’a pas assez remarqué, c’est la Terre qu’il aime sans mesure. (…) Teilhard a cru à l’Évolution comme en un prestige de l’univers matériel et il l’a adorée comme une révélation de son Dieu. Sa foi religieuse devait nécessairement un jour se confondre avec sa foi cosmique  ; il croirait rendre service au Christ en l’identifiant à la Matière adorée, à sa Vie, à son Esprit  ! (…)

Là, nous touchons au malheur insondable de cette âme, et au malheur du monde ecclésiastique qui s’est livré à sa séduction. Au lieu de confronter son Christ à celui de l’Église, de chercher s’il y avait accord ou contradiction, si son «  Christ cosmique  » était vraiment Jésus-Christ ou sa contrefaçon idolâtrique, Teilhard s’est volontairement satisfait d’une pure et simple affirmation  :Oui, mon Christ est Jésus de Nazareth “idem, sed ultra”, le même mais au-delà. (…)

Cette affirmation d’identité du JÉSUS DE L’ÉGLISE, QUI EXISTE, et de son CHRIST COSMIQUE, QUI EST UNE CHIMÈRE, est une pure jonction rhétorique. (…) À partir de 1950, rebelle à l’encyclique de Pie XII (Humani Generis) et donc à l’Église dans son Magistère ordinaire, Teilhard a feint un catholicisme qui lui était utile mais qui ne lui était plus qu’un masque. Intérieurement apostat, il s’accrochait au culte de sa chimère. «  Presque antichrétien  » comme il osait s’avouer en 1929, il le sera définitivement, même si c’est secrètement, dans son culte transchrétien de l’Oméga dont il rêve, jusqu’à la fin.

LES LEÇONS DE L’ÉCHEC DE TEILHARD

Teilhard de Chardin Ce zèle qui poussait Pierre Teilhard à s’évader de l’individualisme dogmatique et du moralisme de l’époque, dont il sentait que le monde se détournerait bientôt, cette angoisse pour le Christ pouvait faire de lui l’un des plus grands serviteurs de l’Église en ce siècle et un Saint. (…)

Mystère d’une âme… Un autre dieu en disputait la possession au Christ, Dieu d’en bas, de la Matière, du Monde et de l’orgueil de l’Homme. À cette idole, Teilhard donne, inconsciemment d’abord mais avec une dureté grandissante, la première place. Il lui reconnaît la primauté d’honneur et de grandeur sur le Jésus de l’histoire qui en est un reflet. Et c’est celui-ci qu’il recompose, réinvente, réintègre en la figure plus vaste de l’Idole… (…)

L’ÉCHEC DE TEILHARD DE CHARDIN nous prémunit à tout jamais contre la tentation de chercher ailleurs que dans le JÉSUS DE L’HISTOIRE les raisons de la grandeur du CHRIST COSMIQUE. (…) On sait maintenant à quelle impiété, à quelle apostasie conduit une telle erreur de méthode  : au MONISME d’un pseudo-christianisme qui ignore tout de Jésus, de son histoire, de son œuvre actuelle et même de son Avènement futur personnel pour juger les vivants et les morts. Le pan-christianisme évolutionniste ramène finalement au déisme naturaliste ou au panthéisme des pires ennemis du Christ et de l’Église. (…)

La deuxième leçon de ces aventures, la voici  : toute l’œuvre surnaturelle de Dieu dans le monde trouve sa source en Jésus de Nazareth et son principe permanent de développement dans le même Jésus ressuscité et «  debout à la droite de Dieu  » (Ac 7, 55). Le “Christ historique” est aussi et identiquement le “Christ cosmique”  : on ne saurait connaître les grandeurs de sa Gloire actuelle et future qu’en scrutant plus profondément sa nature historique et ses états humiliés  : «  Je n’ai voulu rien savoir parmi vous que Jésus et Jésus crucifié  » (1 Co 2, 2). (…)

Pour avoir tourné le dos à Jésus et cherché ailleurs d’autres grandeurs, Teilhard a tout perdu et s’est perdu lui-même. (…)

Quand le Teilhardisme s’effondrera, il ne saurait être question de revenir à des positions intégristes, mais de donner, instruits par cette effrayante expérience et cet énorme gâchis, la vraie réponse à la question de notre XXe siècle  : le Christ Roi de l’Univers.

III. LE KÉRYGME TOTAL  : LE CHRIST CATHOLIQUE

La foi chrétienne doit nous permettre encore de réconcilier christianisme individuel et christianisme social. Il n’est que d’entendre le Kérygme apostolique dans toute son ampleur. En prêchant le Christ, l’Église s’adresse bien à l’homme individuel pour l’amener à Jésus mais aussi au monde comme tel pour le soumettre à ce Roi et Seigneur qui doit finalement être «  tout en tous  » (Col 3, 11). (…)

Eh  ! non. Au-delà du CHRIST INDIVIDUEL, il y a dans sa vraie stature actuelle, le Christ cosmique, disons mieux  : LE CHRIST CATHOLIQUE  ! (…)

Ce qu’est déjà ce Plérôme, ce Christ Catholique, et comment il se construit, comment il nous entraîne dans son projet, nous l’étudierons dans les chapitres suivants. Mais pour bien le situer et le définir il nous faut d’abord découvrir dans l’être de Jésus, dans sa réelle humanité actuelle, cette capacité et ces énergies qui font de lui un être social, un être universel, formant, rassemblant, récapitulant en lui, non pas juridiquement comme il nous est trop facile de dire, mais physiquement comme aime à écrire Teilhard, le monde catholique, Église et Chrétienté en promesse d’éternité.

UNE MEILLEURE MESURE DU CARACTÈRE RELATIONNEL DE L’HOMME

Nous annonçons un fils de Dieu fait homme. Encore faut-il savoir ce que c’est que l’homme. Sous l’illumination de la Révélation divine, nous sommes conduits nécessairement à dépasser les définitions trop étroites de la philosophie classique ou moderne, faisant de l’homme soit un élément de la collectivité, soit une individualité centrée sur soi. (…)

Notre kérygme révèle donc premièrement l’homme à lui-même  : il est subsistant en soi mais ouvert sur le monde, à la mesure de sa stature personnelle, de ses possibilités, de son destin. Une personne humaine déborde de toutes manières les frontières apparentes de son corps dans sa condition terrestre présente  : chaque homme est un membre de la famille humaine. Il est constitué par son patrimoine génétique, il est façonné par son éducation et son milieu. Il est commandé par ses liens. Sa situation, ses obligations, ses nécessités, son caractère, ses aspirations sont bien des éléments constitutifs de sa personnalité, de son “moi”, et cependant avant d’être lui, ces choses ont appartenu à d’autres que lui, ses parents, ses ancêtres, son monde originel. Ainsi sa connaissance de lui-même se prolonge en connaissance de son univers propre. Son amour de lui-même est amour et besoin des autres, soumission et reconnaissance, solidarité et communauté avec les autres. Loin d’être une «  monade sans porte ni fenêtres  », comme dit Leibniz, la Personne humaine est un sujet de relations dont l’écheveau s’identifie à elle-même. Et si l’âme est bien le «  vinculum substantiale  », le lien substantiel de tous les éléments de l’être individuel, elle est beaucoup plus largement le lien des mille relations qui définissent aussi la richesse de l’être personnel.

Ainsi constituée, résultante de mille enchaînements de causes, la personne humaine se réalise en les prolongeant et les infléchissant selon sa pensée propre et sa libre volonté. À la mesure de ses capacités, de son énergie, elle marque de son influence les gens et les choses, elle leur donne vie, forme, perfection. Par ses œuvres, la personne s’étend au-delà d’elle-même dans l’espace et dans le temps. Il est impossible de fixer l’étendue exacte de cette présence aux autres et des autres à soi-même, comme de notre survivance par delà cette courte existence terrestre. C’est pourtant le principal de notre perfection à la mesure de notre cœur et de notre destin.

Nous apercevons maintenant quelle réduction meurtrissante de la personne constituent les définitions classiques qui négligent la prodigieuse réalité des ensembles de rapports sociaux, biologiques, physiques pour ne retenir dans leurs prises que l’îlot de l’individualité chosifiée contenue dans l’enveloppe de son propre corps.

Et encore, cette individualité historique n’a-t-elle pas révélé toutes ses possibilités. N’est-elle pas dans un état transitoire, à la première étape de sa croissance  ? Ne savons-nous pas qu’elle doit connaître la grande mue de la résurrection  ? Qui oserait alors limiter les horizons de la connaissance ou les appropriations de son cœur quand elle rampe semblable à la chenille, mais dans l’attente de cette transfiguration analogue à celle du papillon  ? La mue des insectes ne nous est-elle pas le symbole saisissant des mutations promises à notre existence même corporelle  ? (…)

Ainsi tout l’homme passe infiniment sa «  nature terrestre  » actuelle. (…) La nature individuelle de l’homme est porteuse d’une «  nature sociale  » dont l’ampleur est encore indéterminée, ouverte sur l’infini.

LA GRANDEUR INFINIE DE L’HOMME-DIEU

Si telle est la personne humaine, tel sera, plus grand que tous, le Verbe fait chair, la Personne divine du Fils qui s’est faite humaine pour notre salut. Sans doute en avions-nous par trop réduit la stature à la mesure de notre étroite conception de l’homme. Quand celle-ci éclate, nous retrouvons «  la force de comprendre avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur…, l’insondable richesse du Christ  » (Éph. 3, 8-18). Point n’est besoin d’aller chercher ailleurs que dans l’héritage de la Révélation chrétienne, ni d’apporter en renfort au Christ aucune grandeur qui lui soit étrangère. Il n’est que de le connaître, Lui, plus intimement dans son Humanité que la Puissance du Verbe de Dieu porte à sa plénitude.

Ainsi pouvons-nous faire une relecture de l’Évangile et des écrits apostoliques. Les Évangélistes témoignent de la vie de Jésus dans sa réalité historique individuelle  : il fut bien à ce moment-là un homme en tout semblable à nous, excepté le péché; il vécut dans la chair, sans plus vaste mesure que celle d’une individualité ordinaire. Mais déjà par sa mort et sa résurrection, il entrera dans une autre existence dont les Apôtres seront les premiers témoins et qu’ils attesteront jusqu’au martyre. Alors il sera «  idem, sed ultra  », comme disait Teilhard, le même mais au-delà. Ressuscité, il est «  corps spirituel… et esprit qui donne la vie  » (I Co 15, 44-45). «  Ainsi, ose conclure saint Paul, ne connaissons-nous plus désormais personne selon la chair. Même si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus ainsi à présent. Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une créature nouvelle, l’être ancien a disparu, l’être nouveau est là  » (II Co 5, 16). Si ce n’était l’Apôtre, on hésiterait à suivre une telle prédication, tant elle paraît audacieuse. (…)

Pour saint Paul la Seigneurie du Christ sur tout l’univers est très étroitement et réellement dépendante de son labeur d’homme, du Sang de sa croix. Il n’est donc absolument pas question d’aller chercher cette grandeur du Christ ailleurs, dans “l’Évolution” du Sinanthrope ou des dinosaures, ni dans “la Révolution” de 89 ni dans l’Esprit de mai 68 (quel rapport avec Jésus-Christ  ?). Il est affirmé que toute cette grandeur nouvelle du Seigneur lui vient de son œuvre personnelle, historique, mais continuée au-delà de la mort et dans sa résurrection, et cette œuvre c’est l’Église  ! (…)

Saint Jean, dans le Prologue de son Évangile, nous révèle l’ultime secret de cet être unique parmi les créatures (…). «  Le Verbe s’est fait chair  », cela ne veut pas dire qu’il s’est seulement enveloppé d’un corps pour se trouver localement situé, enfermé dans un espace matériel  ! Cela veut dire qu’il s’est fait homme et que son Esprit divin s’est donné un esprit humain pour être le relais incarné de sa Révélationet de son œuvre de Rédemption. (…) Le Concile d’Éphèse fixera en termes immuables toute la richesse de cet enseignement apostolique, et la théologie somptueuse de saint Cyrille d’Alexandrie l’exprimera en des formules difficiles mais inépuisables  : «  Mia phusis tou Théou Logou sésarkoméné  : une seule réalité du Dieu-Verbe incarnée.  » (…) Nous devons donc considérer le Christ comme un Dieu qui se révèle au monde dans une nature humaine qu’il pousse au paroxysme de ses capacités, de son ouverture, de ses énergies conquérantes, en l’appliquant à ce grand œuvre de la réunion de tous les hommes en lui et du monde même autour de lui, Roi et Seigneur, véritablement catholique.

L’ÂME DU CHRIST, ROYALE ET CONQUÉRANTE,
LE CŒUR SACRÉ DE JÉSUS, CŒUR DU MONDE

La pointe étincelante du Mystère Total, la solution de la difficulté se trouve dans la considération de l’âme du Christ et de ses puissances  : ses facultés de connaître, d’aimer, de vouloir sont humaines mais soutenues par la force divine. Parlons pour évoquer cette puissance tout humaine et cependant divine, divine et pourtant bien humaine, du CŒUR DE JÉSUS. On a trop souvent considéré ce Cœur comme un simple organe corporel étroitement lié à l’affectivité, et cette âme comme absorbée par sa fonction organique… On ne voyait pas quel rôle spirituel leur attribuer qui ne soit tellement mieux rempli par la Personne divine même. Cet esprit créé, cette âme humaine, ce cœur spirituel paraissaient doubler inutilement la Nature divine du Verbe. Dieu est Esprit  : il n’aurait donc nul besoin d’un esprit créé pour agir dans la chair  ! Seule l’orthodoxie catholique a tout sauvé en maintenant la plénitude d’humanité du Christ, Fils de Dieu fait homme. Et dans l’homme, ce qui importe, ce qui agit, ce qui crée des liens c’est l’âme, à partir et par le moyen de son corps, mais bien au-delà de lui. Ainsi avons-nous accès à l’ÂME DE JÉSUS, âme immense, âme que sa divinité emplit de toute une plénitude de vie et de force humaine, au point qu’elle nous prend et nous contient tous dans son rayonnement.

Jésus héritier d’un immense passé. À la différence de sa nature divine, qui ne dépend de rien ni n’est déterminée par rien, l’âme humaine de Jésus est génétiquement déterminée par la convergence illimitée de mille déterminations biologiques, psychologiques, sociologiques, dont son individualité est le terme. Que Dieu ait tout voulu en fonction de ce Jésus qui devait venir, voilà qui soulignerait à quel degré cet enfant est le résumé de toute l’histoire antérieure. (…)

Jésus, Homme-Dieu, s’est trouvé situé, commandé par ses liens héréditaires, besogneux et pauvre. Il s’est soumis à ses pères et ses ancêtres, à Adam le premier d’entre eux, pour mettre à profit leur héritage de vie et pour racheter la faute assumée. Ainsi, sans être lui-même organiquement la Matière en évolution, ni la Biosphère ni même l’Humanité totale, il reprend tout à son compte et s’en fait, comme homme et au prix de tant d’humiliations, de labeurs et de sang, le Maître Souverain. Ceux qu’il ira chercher aux Enfers sont déjà siens par adoption et conquête…

Jésus, Roi des Siècles. Comme chacun de nous est ouvert sur le monde et se lance à sa conquête avec toute l’énergie qui est en lui, l’Âme de Jésus est une immense vacuité, un besoin sans limites, de tous et de tout. Comme Dieu, le Verbe n’est soumis à rien, ne se trouve lié à aucune créature et n’en ressent aucun besoin, aucune attirance. S’il aime, c’est dans une gratuité qui nous demeure froide et incompréhensible. Mais fait homme, devenu l’un de nous, l’un des moindres, il attend des autres le lait et le miel, le pain et le vin de son corps et de son cœur. Cet enfant des hommes a besoin de tout et il désire plus que la nourriture du Corps, celle de l’Âme insatiable qui est en Lui  ! (…)

Il tient à chacun d’entre nous, à tous et à tout. Il a besoin, il veut, il aime conquérir tout, à la fois pour notre bien et pour sa gloire, pour sa stature parfaite et pour la nôtre, solidaires et mutuellement dépendantes. Nous sommes honorés d’être aimés gratuitement par Dieu qui prédestine selon le décret de son élection, mais nous sommes rassurés d’être voulus, désirés et aimés ainsi, humainement, charnellement, par ce Cœur, cet esprit, cette âme, cette Personne qui nous cherche et qui nous veut dans l’absolue passion, dans la détermination invincible qui lui vient de sa toute-puissante divinité déployée dans la chair.

Ainsi l’individualité phénoménale, objet d’expérience, du Jésus historique, n’est que la semence, infime, de la personnalité totale qui n’aura de repos qu’elle n’ait été par sa chair et par la nôtre, par sa parole et notre réponse, par son amour dévorant et le nôtre, jusqu’au bout de son influence, de sa construction d’un Royaume, de l’édification d’un Corps social, envahissant et transfigurant tout.

Il fallait qu’il mourût pour mériter de son Père «  les Nations en héritage  ». Mais il fallait aussi qu’il ressuscite et monte à la droite de Dieu pour déployer invisiblement dans toute la création sa puissance humaine de Chef, de Docteur et de Pasteur de l’Église. Cette puissance d’une âme en tout semblable à la nôtre, et fraternelle, mais dont la mesure est divine, lui donne la passion de tout marquer de son empreinte et lui permet de le faire. Ainsi sommes-nous “chrétiens”, membres de ce Corps dont Lui, le Christ, est la Tête, la Puissance omniprésente, omnipotente.

Sa grandeur ne le disperse pas. Au contraire, elle explique qu’il puisse nous toucher, nous guérir, nous sanctifier de tout près, Lui qui règne sur tout l’univers et se révèle présent et agissant en tous aussi intensément. Il est notre compagnon de route, notre prochain, agissant avec nous et en nous, par la puissance de sa résurrection, comme un homme en use avec son épouse, ou son frère, ou son ami. C’est le Christ Catholique.

L’histoire humaine cesse avec Lui d’être anarchique, atomisée, sans signification ni fin, comme si le Verbe de la Sagesse créatrice l’avait abandonnée et livrée à l’absurde chaos des volontés individuelles. Elle n’est pas pour autant linéaire, unidimensionnelle , comme si dans le Christ s’exerçait une toute-puissance divine dominatrice, ressoudant toutes les créatures selon le dessein premier d’évolution cosmique arrêté d’abord… C’est un cœur d’homme, c’est une volonté d’homme qui réintroduisent dans notre histoire la loi de Dieu, l’amour de Dieu comme une nouvelle force partout affrontée aux forces du mal. C’est un Lutteur divin qui annonce la victoire finale. Il est partout où il a danger, Jésus  ! pour lutter avec nous et pour vaincre. (…)

Oui, le Christ, toujours le même, hier, aujourd’hui et dans les siècles, est cet homme, le plus humble de tous les hommes, qui fut charpentier à Nazareth, et il est aussi bien ce Seigneur et Roi, investi par sa Résurrection glorieuse de la Toute-Puissance qui conquiert aujourd’hui encore et partout, à la manière humaine d’un homme semblable à nous, tout ce que le Père lui offre pour en faire son Royaume éternel. Amen  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 64, janvier 1973, p. 3-14

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