La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly

THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE

L’Église et l’Esprit

Roger Schutz

Roger Schutz

LA grande nouveauté, la vraie “ évolution ” dans l’histoire de l’humanité, c’est Jésus-Christ et Jésus-Christ mort, enseveli et ressuscité. L’événement de Pâques est, dans la mémoire de l’humanité, un commencement absolu, un début, l’inauguration de ce que les modernes appelleraient “ l’utopie ” et que Jésus nommait avec beaucoup plus de réalisme et de force, le Royaume de Dieu enfin instauré sur la terre, le Royaume des Cieux venu jusqu’au milieu de nous. Si le Christ crucifié, mort et enseveli avait à jamais disparu, le christianisme serait une philosophie de l’ordre naturel et une morale philanthropique. (…)

La seule question qui importe maintenant est celle-ci  : Où est ce Royaume, où se poursuit cette Révolution victorieuse du mal et de la mort, comment entrer dans ce monde nouveau et y participer à la résurrection de l’humanité, à la transfiguration du monde, à la consécration et à l’exaltation de tout en tous, pour la louange de la gloire du Créateur, Rédempteur et Consécrateur de l’Univers, où  ? (…)

Il y a en effet, de nos jours, quantité de faux christs et de faux prophètes, il y a nombre de mouvements chrétiens, charismatiques ou révolutionnaires qui nous annoncent  : le Christ est ici, ou il est là  ! Abandonnant la vieille baraque d’une “ Église établie ” (…), tout ce que le monde compte aujourd’hui de “ progressiste ” cherche quelque part ailleurs une résurgence de l’Esprit de Jésus, un Christianisme vivant qui soit, enfin  ! l’annonce et le germe du Monde Nouveau vers lequel se tendent les désirs de l’humanité, l’espérance des chrétiens. (…)

Communautés de base, fantomatiques il est vrai, monachisme nouveau, Pentecôtisme hier protestant, aujourd’hui catholique, Concile de Jeunes à Taizé et, pourquoi pas, Témoins de Jéhovah… Tout cela pullule comme les “ religions à mystères ” aux premiers siècles de l’Église dans le monde païen corrompu. Autant de lieux, de sectes (sans intention péjorative), de “ voies ” ouvertes à ceux qui cherchent quelque chose de nouveau, une chance décisive pour l’homme aujourd’hui, dans l’Esprit divin du Christ.

Nous avons choisi d’observer Taizé et son extraordinaire levée de jeunes car sa réalité est là, inscrite dans des faits et des documents qui permettent un jugement fondé  : si un Esprit de Résurrection est là, cela doit se voir. Voyons donc  !

TAIZÉ, OÙ SOUFFLE L’ESPRIT

Il semble que pour des milliers de jeunes, de famille chrétienne pour la plupart, de toutes confessions, mais devenus indifférents à leurs “ églises ” et à leur patrimoine spirituel, Taizé soit à l’heure actuelle la communauté de salut la plus vivante, le lieu où souffle l’Esprit, là où se rencontre le Christ. Tâchons d’en ausculter la vie profonde.

Taizé et l’Église de demain, de J.M. Paupert (édit. Fayard, coll. “ Grandes études œcuméniques ”, 1967) est le livre le plus intelligent et le plus séduisant que je connaisse sur Taizé. Écrit avec une netteté, une clarté toutes catholiques, il ne laisse presque rien dans l’ombre et permet de se faire une opinion vraiment fondée sur le “ phénomène Taizé ” (nous y renvoyons dans nos références par la seule indication de la page).

LE CHEMIN DE CLUNY MÈNE À ROME  !

Taizé Le 20 août 1940, «  un petit homme, jeune, à tête ronde, pédalait sans trêve, pitié au ventre, espoir au cœur  » (34). Roger Schutz, jeune calviniste suisse, venait de Genève en France pour monter, quelque part, un centre spirituel communautaire. Il cherchait dans les environs de Cluny où un oncle pasteur était alors. C’est ainsi qu’il trouva à acquérir une grande maison sur la colline de Taizé. Paupert relate, à propos de cette maison, une impressionnante prémonition qu’eut, en rêve, de cette fondation monastique une bénédictine, dix-sept ans plus tôt, et le fait paraît bien authentique autant qu’impressionnant (36-37). Toujours est-il que le jeune protestant, à peine installé, pratique les œuvres de miséricorde et abrite des réfugiés, en particulier des Juifs. Roger Schutz pendant deux ans vécut ainsi dans la prière et le service du prochain, à la recherche des sources du monachisme chrétien, et cela sans rupture avec toute la tradition protestante. C’est le fond de son caractère. Fils de pasteur, foncièrement bienveillant, il a toujours cherché “ le dénominateur commun ”. Il a toujours éprouvé de la répulsion pour le sectarisme si particulier des protestants, vis-à-vis des autres confessions et plus encore de l’Église catholique. Il cherche à surmonter les divisions, en retrouvant les sources communes. Son attirance pour le monachisme lui est venue par ce détour, et c’est ainsi qu’à 25 ans il n’a pas hésité à sortir de son pays – comme Abraham autrefois – et à planter sa tente en plein pays catholique français, mais déchristianisé, à l’heure de la plus grande détresse. Comme ces débuts sont prometteurs  ! Ils paraissent sortis de la Légende dorée.

Cependant, en 1942, l’invasion de la zone libre par les Allemands le contraint à regagner Genève, pour échapper à une arrestation certaine. Revenu parmi les siens, il y achève avec sérénité d’élaborer une sorte de Règle monastique. C’est alors qu’il rencontre Max Thurian, qui deviendra son premier compagnon et le “ théologien ” de Taizé.

À l’automne de 1944, ils reviennent quatre et toujours, selon l’inclination calviniste, et biblique  ! qui lie étroitement la religion aux œuvres sociales et philanthropiques, ils accueillent cette fois, dans une après-libération très bouleversée, des enfants en détresse, autant qu’en peut tenir la grande maison, et ils entreprennent de les éduquer à leur manière, «  dans l’amour et la liberté  », en douceur et en musique… (65)

«  Les sept ans qui s’écoulent à partir du retour sur la colline en 1944 paraissent les années décisives  » (67). Au milieu de «  tensions plus ou moins vives  », assez vives donc, les jeunes  » intellectuels  » protestants cherchent leur voie. Aux yeux de tous les observateurs avertis, tant réformés que catholiques, cet essai de vie communautaire où abondent de plus en plus les traits de la vie monastique ancienne ne peut mener à rien d’autre qu’au catholicisme. Taizé fait route vers Rome, à grande allure. Ils retrouvent avec émerveillement le sens catholique de l’Eucharistie, de la Pénitence, de la continence monastique, de la récitation de l’Office divin. Et ils se sentent déjà obligés de se «  dédouaner  » vis-à-vis de leurs frères protestants en répétant que tout cela existait encore chez les premiers Réformateurs, qu’ils en voulaient le maintien, que c’est là un retour à la vraie tradition protestante antique  ! Rien ne pouvait davantage déplaire aux réformés, accusés d’avoir trahi leur propre héritage, rien ne pouvait davantage mener à Rome en abolissant les distances.

Mais déjà s’affirmait l’esprit caractéristique de Taizé, l’esprit de miséricorde, le «  recours à la miséricorde… don du pardon total  », qui «  a pour règle de ne jamais humilier un homme  »… pour «  parvenir à ce dépassement dans la miséricorde dont leur frère Roger leur offrait, au hasard des circonstances, le modèle le plus bouleversant  » (68). Il faudra peser la valeur de tous ces mots avec soin.

Années de lente croissance, très vigoureusement et discrètement aidée par une enveloppante sympathie catholique, qui aboutissent à laProfession de célibat, en 1949, et à la Règle de Taizé, en 1951. À cette époque les vocations affluent, venant de toutes les confessions protestantes. Or deux décisions prises alors auront des effets prodigieux.

La première est due à un conseil, fort intelligent, de Madame Bœgner, la femme du Pasteur (99). C’était en 1951, et les frères – ils étaient une quarantaine – avaient le projet de se disperser en petites communautés à la manière des Petits Frères de Jésus, qui sont dans le Catholicisme ce qui est le plus proche d’eux  : se disperser en pleines masses humaines pour y rayonner l’Évangile. Mme Bœgner les en dissuada  : faites attention, quand vous serez dispersés il n’y aura plus de signe visible de la communauté que vous formez… «  Pour ce qui est de nous, protestants, nous avons un immense besoin de voir une communauté chrétienne réunie, qui donne avec intensité un signe visible d’unité. Or la dispersion que vous allez commencer ne servira pas à ce signe.  » C’était d’une grande sagesse, disons, politique. Aujourd’hui, les Petits Frères de Jésus sont une poussière invisible, sans lien parce que sans lieu, tandis que les frères de Roger Schutz ont choisi la solution la plus… catholique  : «  s’attacher à créer, sur la colline même, le signe d’une communauté, un signe large, visible  ». Ils se trouvent fondés sur le roc et c’est le principe de leur extraordinaire rayonnement  : Taizé, haut lieu où souffle l’Esprit… Taizé, signe visible, roc, fondement, pierre angulaire de l’Église de demain  !

La seconde décision, à l’inverse, est éminemment protestante. “ Notre frère Roger ” l’a prise, non par souci d’équilibre mais selon la logique interne, et implacable nous le verrons, de son sentiment le plus profond. S’étant rendu en Angleterre, il y étudia le “ mouvement d’Oxford ” et sentit, par contraste, ce qu’il devait faire à Taizé. Il constata l’étroitesse de ce retour à une vie religieuse plus intense mais coincé dans l’institution de l’Anglicanisme  ; il en conclut à «  la difficulté de briser une frontière une fois établie  ». «  C’est de là peut-être, qu’est née, ou du moins que s’est inébranlablement affermie, la résolution du frère Roger de ne jamais enfermer ou laisser enfermer Taizé à l’intérieur d’une confession seulement mais de trouver, contre vents et marées, une véritable insertion œcuménique   » (140). Taizé ne sera jamais un ghetto, ni inféodé à une confession particulière ou à une Église préexistante. Taizé, sur son roc, restera toujours et à tout prix, au-delà, au-dessus, … au-devant de toutes les communions ou églises actuelles, partielles, sectaires. On ne sera jamais prisonnier d’aucune de ces frontières. Ainsi, sans se rendre compte de ce qu’une telle décision comporte d’orgueil illimité et d’invivable ouverture à tout, Taizé dame le pion à tout le reste, en particulier à une Église qui se dit «  catholique  ». Le dynamisme progressiste renchérit  : être au-delà des barrières dogmatiques et canoniques, être au-dessus des contradictions et passions sectaires, c’est être en-avant, là où se réalisera plus tard l’unité, la réunion de tous dans la charité et dans la paix, sans vainqueur ni vaincu.

Ces deux décisions sont géniales, d’une efficacité prodigieuse dans leur renfort mutuel. C’est l’unité assurée, maintenue, proclamée par le roc visible de Taizé. C’est l’universalité dynamique d’un Esprit ouvert, de réconciliation, de fraternité œcuménique, d’amour, dans la totale liberté, pratiqués comme signes de l’avenir… Taizé est dès lors pour le catholicisme comme pour le protestantisme, une leçon, un modèle pour l’avenir, un signe d’espérance  : «  Ce n’est pas un lieu à côté… mais un lieu au centre… Ce lieu est au centre, parce qu’il est en avant. En avant, en avance. Je vois, dans la Communauté de Taizé, un signe avancé de la “ grande Église ” qui se cherche à travers les Églises  ; un signe avancé du culte de la “ grande Église ” et du rapport tendu entre son culte et une appartenance entière à la politique de ce monde  ».

Des deux principes, ou des deux messages catholique et protestant ici jumelés, lequel triompherait  ? On pouvait parier en 1950 que ce serait le catholique, sous la poussée du monachisme, redécouvert et vécu avec enthousiasme, et sous la contrainte intellectuelle des études théologiques menées avec rigueur sous l’impulsion de frère Max. Un observateur lucide aurait cependant prévu que le passage serait dur, crucifiant, qu’il restait donc humainement incertain, parce qu’il exigerait un renoncement héroïque à l’autre élément de la vie taizéenne, à l’inspiration centrale de ce grand cœur de frère Schutz, l’ouverture, la détestation de tout parti pris, la volonté de dépassement de toute frontière, la décision enfin de ne jamais appartenir à aucune église particulière. Il y faudrait donc une véritable «  conversion  », qui serait une mort à soi-même et à ses propres volontés proclamées, pour le frère Schutz, et pour les autres l’abandon du pacte libéral qui les avait rassemblés  !

LES ANNÉES TOURNANTES  : 1950-1965

En 1949 et de nouveau en 1950, fr. Roger et fr. Max rendent visite au Pape Pie XII, et au Substitut, Mgr Montini. Sur ces deux audiences, nous n’avons droit à rien savoir. C’est le silence total, le secret absolu. On ne veut pas dire ce qui s’y est passé. Voici sans doute pourquoi. À ce moment-là, béatification et canonisation de saint Pie X, proclamation de l’Assomption, EncycliqueHumani Generis, Pie XII jouit d’un prestige extraordinaire. Et tout près de lui, le cardinal Ottaviani. Ils impressionnèrent leurs hôtes. Ceux-ci durent s’engager fort avant dans la voie de l’entente, du retour vers Rome. Ils acceptèrent alors de subir le contre-coup de ce rapprochement de la part des divers courants du protestantisme… Ils durent se rendre compte qu’il leur faudrait un jour faire le pas. Cela, le Pasteur Schutz d’aujourd’hui ne se le rappelle plus. Il se souvient en revanche de sa visite au Substitut, lequel dut lui tenir, à son grand étonnement, un tout autre langage, plein d’émotion et d’admiration pour leur Communauté, sans aucun appel à la conversion. Tout au contraire… Taizé ne devait pas rompre, Taizé était un pont entre deux mondes, sa vocation providentielle devait être de rester entre deux, non de passer de l’un à l’autre, en brisant des liens, etc.

J’invente  ? Non, je reconstitue le chaînon manquant. En 1950, à Rome, nos jeunes taizéens entrèrent en contact avec une Église déjà divisée sous deux visages, celui des Pie XII et Ottaviani, qui allait s’estompant, vieilli et vaincu, celui de Montini, qui commençait de paraître au grand jour et s’imposerait bientôt. Nos taizéens suivirent cette évolution, en s’imaginant sans doute sur leur colline tracer eux-mêmes leur chemin. Ce fut «  la traversée du désert  », dit Paupert. Situation inconfortable que de n’être ni protestant ni catholique, tenus en défiance par les intégristes des deux bords. Mais en même temps recherchés et sollicités par les pionniers de l’œcuménisme des deux côtés aussi  ! Taizé est peu à peu investi par le réseau du réformisme moderniste qui, venu de l’Église catholique, les en tient cependant éloignés et les en repousse même, comme des précurseurs de l’Église Nouvelle qu’ils cherchent à fonder. (…)

La solution décisive, dans cette contradiction dramatique, va être fournie à Taizé par l’annonce du Concile. Ce Concile les arrête dans leur marche vers Rome. C’est Rome qui les prie de rester là où ils sont. Des émissaires de Jean XXIII et de l’Épiscopat français sollicitent Taizé de dire ce qu’il espère du Concile. Le Pasteur Schutz, qui se sentait hier encore serré comme dans un étau, devant le dilemme protestant ou catholique, se trouve tout d’un coup libéré  : on lui demande ce que Rome doit faire pour se réconcilier le protestantisme  ! Les taizéens rédigent un long rapport, qui dicte à l’Église Romaine leurs propres principes protestants  : «  sens de l’œcuménisme comme conversion de tous au Christ, Église des pauvres, humilité profonde et simplicité extérieure de l’Église, etc.  »

C’est alors un prodigieux bond en avant. Le Président du Conseil Œcuménique des Églises, Wisser’t Hooft, visite Taizé et des liens s’établissent entre eux  ; ce sera dès lors un appoint énorme matériel et de propagande. Fr. Roger entreprend des visites œcuméniques, et d’abord celle de Jean XXIII à Rome (175-176) qui en prend l’idée de l’inviter au Concile comme  » observateur  »; il commence à morigéner des Évêques catholiques comme un frère… aîné. Il reçoit des Évêques français, en 1960 et 1961 à Taizé, pour discuter de la Charte de l’Église Nouvelle telle que devra l’élaborer le Concile. Il visite Athénagoras en 1962, le Mont Athos en 1963; il est fort bien reçu par le jeune clergé espagnol. Il se découvre partout le point de mire et l’espérance des hommes de progrès… Nikodim, archevêque de Léningrad et agent du communisme soviétique ne dédaigne pas de venir s’entretenir avec lui sur la colline où souffle l’Esprit.

Intérieur de l'église de la Réconciliation, à Taizé.

Intérieur de l’église de la Réconciliation. Au premier rang à gauche, frère Roger entouré comme toujours de jeunes garçons.

Le sommet de cette période «  œcuménique  », est sans conteste l’inauguration de l’église de la Réconciliation, les 5 et 6 août 1962, en présence d’un nombre considérable de personnalités religieuses de toutes confessions, y compris archevêques, évêques, abbés de monastères et supérieurs d’ordres catholiques. Or, tout l’espoir de Taizé s’exprime dans cet appel qu’un panneau jette aux yeux de celui qui s’approche  :

«  Vous qui entrez ici, réconciliez-vous
le père avec son fils
le mari avec sa femme
le croyant avec celui qui ne peut croire
le chrétien avec son frère séparé  »
(une seule chose manque  : la réconciliation avec Dieu).

Invités au Concile, à Rome «  le Prieur et frère Max  » vont «  reconstituer au cœur de la ville un petit Taizé.  » (…)

Comment ne se persuaderaient-ils pas qu’ils sont dans la bonne voie, à la pointe du Peuple de Dieu en marche, quand ils sont adulés par Jean XXIII, favoris de Paul VI qui offre un calice au “ Pasteur ” Schutz – pour célébrer quoi  ? la Cène  ? la Messe  ? les deux à la fois  ? – et se montre leur ami si familier, si persévérant depuis douze ans  ! Ils assistent à la revanche de Luther  : «  Que de fois n’avons nous pas évoqué la figure de Martin Luther, nous disant intérieurement que, si cet homme était là, il ne pourrait que se réjouir  : ce qui l’a animé au plus profond de lui-même, ses intentions les plus essentielles, les plus purifiées, ne trouvent-elles pas aujourd’hui une réponse  ?  » (…) Du coup, Fr. Roger commence d’intervenir avec autorité dans nos dissensions entre catholiques par des «  Monitions fraternelles  ». Il nous invite au «  dépassement permanent  », au refus de toute «  ségrégation confessionnelle  », ce «  virus… inoculé à nos sociétés modernes  »… par la Contre-Réforme du Concile de Trente.

LA GRANDE MONTÉE DES JEUNES

Taizé sort du Concile considérablement “ soufflé ” dans l’opinion mondiale  ; beaucoup le considèrent désormais, avec Paupert, comme «  la plus grande œuvre spirituelle de notre temps  » (253). Ils lancent une série d’opérations philanthropiques, non dépourvues de prosélytisme “ œcuménique ”. Sous le prétexte du  » Partage « , Taizé commence à drainer l’argent de l’Europe, protestante et catholique, pour le redistribuer dans les pays sud-américains sous le label œcuménique et la marque de Taizé. (…)

Les rencontres de jeunes se multiplient là-haut, annoncées et célébrées par la presse et dans les mouvements de jeunesse catholiques. «  Le magnétisme du lieu doit être considérable si l’on songe que le nombre annuel des visiteurs – pèlerins occasionnels – était évalué en 1964 à 150 000, soit en moyenne plus de 400 par jour  ». À partir de 1970, cela prend des proportions énormes. Un rush de jeunes déferle périodiquement sur la colline inspirée. (…)

Qu’est-ce qui attire ici les jeunes  ? (…) Un climat.., hors de tout “ système primitif, répressif ”.., en toute liberté, sans dogmatisme.., dans l’échange communautaire.., le contact d’amitié… (…) C’est la fraternité de la jeunesse, quoi  ! C’est “ l’esprit de Taizé ”. (…)

Pour répondre à la demande de ces masses, pour les jeter dans l’avenir selon sa “ dynamique du provisoire ”, le Fr. Roger leur a lancé un rêve à nourrir, une utopie à réaliser  : un CONCILE DES JEUNES.., réplique au Concile des vieux de Vatican II  ? (…) L’ouverture du Concile aura lieu à Taizé, le 30 août 74, et puis plus tard partout dans le monde. On écoutera les jeunes. Voilà  ! (…)

Ce rush des jeunes n’est tout de même pas un phénomène absolument spontané, comme on le donnerait à croire  ; ils n’y courent pas tous ensemble, aux mêmes dates, sur un appel charismatique  ! C’est le résultat d’une propagande, d’une organisation. L’infrastructure de l’Église catholique, paroisses, collèges, mouvements, jouent à plein depuis dix ans pour drainer là-haut la jeunesse confiée à leurs soins. (…) La presse rend compte de toutes les manifestations de Taizé, avec une ampleur démesurée. Le  » Système  » travaille pour Taizé.

Il y a autre chose. À Taizé ne viennent que des jeunes. On a fait comprendre, comment  ? aux vieux qu’ils étaient indésirables. Cette adulation des jeunes leur procure un sentiment d’émancipation, une apparence séduisante d’ “ autovigilance ” et de responsabilité créatrice, où ils baignent avec joie. Ils ont l’impression illusoire de créer à eux seuls, à eux tous, un monde nouveau et fraternel. Ajoutez que les gros bonnets de toutes les “ Églises ” y passent et les félicitent. Tout cela entretient un climat de Thélème et d’Utopie. (…)

Dernier point, trop réel, sur lequel je ne souffrirais pas qu’on insiste. Toute cette émotivité taizéenne engendre une liberté des mœurs. Regardez d’ailleurs ces photos prises à Taizé, (…) elles ne sont pas saines, et d’abondants renseignements m’obligent de dire qu’à Taizé, après les rencontres spirituelles du jour, viennent les rencontres charnelles de la nuit. Comme la chose la plus naturelle du monde  : «  tellement il y a en tout être un besoin d’intimité totale aspirant à l’apaisement, il faut le dire par l’intimité corporelle  », note fr. Roger (Vivre l’aujourd’hui de Dieu, 93). Les frères disent qu’ils n’y peuvent rien  ; ils ne s’en alarment point. Ils n’ y participent d’ailleurs absolument pas. Mais ils n’y voient pas un obstacle au souffle de l’Esprit sur la colline.

QUEL ESPRIT SOUFFLE DONC ICI  ?

À quel avenir est vouée cette communauté monastique protestante  ? et ce mouvement de jeunes d’une ampleur, d’une ambition dès maintenant démesurées  ? Il faut pour faire un juste pronostic, surnaturel, décider d’abord si l’Esprit-Saint souffle à Taizé, ou seulement quelque bouffée de sentimentalité grégaire, d’enthousiasme un peu jeune. Il faut entendre pour cela «  ce que l’Esprit dit aux Églises  » du haut de cette colline bourguignonne…

Les thèmes taizéens sont peu nombreux, extraordinairement superficiels et académiques. La maxime donnée cette année 1973 pour programme préparatoire au Concile des Jeunes dit tout en trois mots. Ce qui est bien le propre du slogan, idées vagues sous des formules précises et percutantes  : LUTTE ET CONTEMPLATION POUR DEVENIR HOMMES DE COMMUNION.

LA LUTTE. C’est un emprunt à tous les courants modernes d’engagement politique, révolutionnaire. Ce n’est pas dans l’esprit propre et original de Taizé. C’est pour répondre à la demande, si on peut dire. Frère Roger a fait ainsi  » l’aggiornamento  » de son inclination aux œuvres philanthropiques  ; il a senti qu’il ne retiendrait les jeunes qu’en ajoutant à sa sauce le piquant de la contestation politique.

Dans la Lettre de Taizé, en mai 73, lisons  : «  C’est pourquoi, dans la lutte pour que se fasse entendre la voix des clandestins (sic), la voix des hommes sans voix, dans la lutte pour la libération des hommes nous n’allons pas rester dans les arrière-gardes de l’humanité. Notre place est aux premières lignes  ». Modestement. Signé  : Roger, votre frère. (…) C’est de la littérature révolutionnaire…

LA COMMUNION, au contraire, c’est la vraie, l’obsédante pensée de Taizé. S’ils s’engagent dans les contestations et les luttes politiques ou sociales, c’est pour cela, disent-ils, pour permettre la communion fraternelle universelle. Le seul but de tous leurs efforts, c’est ce vieux rêve de «  l’homme en face de l’homme sans médiation  », rêve œcuménique, rêve révolutionnaire si l’on songe que les «  médiations  » sont précisément les inégalités et les hiérarchies qui constituent la trame de toute société et la richesse de la civilisation chrétienne comme de la religion révélée  ! (…)

Je ne connais rien de plus insinuant et de plus fort que Taizé pour arracher des esprits et des cœurs toutes leurs convictions religieuses et morales héritées de la famille ou reçues de l’Église. Là-haut, ils s’en dépouillent allègrement, pour accéder à cette merveilleuse  » communion « .

J’insiste. C’est là l’essentielle aspiration de Taizé. Si “ l’Esprit ” souffle à Taizé, c’est cela qu’il répand par la voix de frère Roger en quatre touches sentimentales  : attrait pour la communion totale fraternelle, le contact d’âme à âme de tous avec tous  ; tristesse corrosive en présence de tout obstacle à la communion, remords et mauvaise conscience  ; désir de purification de tous préjugés et formalismes particuliers  ; détestation absolue des institutions et forces sociales étrangères et opposées à cette communion, imperméables à l’esprit de Taizé.

Sous les apparences iréniques et douces, il y a là une haine et un mépris des autorités et groupes humains rebelles à cet œcuménisme, froids et absolus. Ce qui va à l’encontre de Taizé est le mal, vient du Malin. Aucune autre explication concevable  ! (…)

Tous les petits livrets du frère Roger tournent et retournent la même idée, à savoir l’urgence et la nécessité de briser tous les liens confessionnels, toutes les barrières dogmatiques, d’abandonner les discussions, pour refaire de tous avec tous une union, une communion visible qui est la volonté première et unique du Christ. Et, sous-jacente, la prétention de Taizé à être le levain, le ferment incomparable de cette levée œcuménique, parce que, seul, il est exempt de toute tradition particulière, de tout dogme, de tout encadrement figé. C’est la figure inversée du catholicisme. Celui-ci réalise l’unité pleine, de pensée, de rites et de lois  ; Taizé propose l’unité vide d’une communion universelle dans «  l’amour et la liberté  »  !

LA CONTEMPLATION. Certes, ce thème peut paraître publicitaire. Et il est vrai que 80% des jeunes qui montent là-haut n’iraient pas sans cette prestigieuse attirance de la contemplation  ; ils iraient à Chartres ou dans la solitude des monastères. La contemplation est une valeur sûre et qui fait recette. Ces jeunes montent à Taizé pour y prier avec les frères, sous un mode nouveau, inconnu d’eux, plus spontané, plus facile que les “ routines ” de leurs églises. Ainsi disposés à prier, il est de fait qu’ils y prient et ils éprouvent, assis, debout, couchés, des expériences quasi mystiques qui en font auprès de leurs amis d’ardents zélateurs de Taizé.

Mais, à l’écart de ce déferlement de jeunesse, une soixantaine de moines vivent dans la contemplation. Ils y puisent, certains depuis vingt ans, la force d’une vie de chasteté et de vertus qui mérite considération et vive estime.

D’autant plus que cette contemplation a repris un à un les divers éléments de la mystique catholique romaine, l’Office choral, la liturgie de la messe conventuelle, le silence du cloître, le doux équilibre de la prière, du travail manuel, de la lecture sainte… LÀ EST LE FORT DE TAIZÉ, ce sans quoi il ne recruterait pas ni n’attirerait les foules, ni ne susciterait l’admiration universelle. Ce sans quoi il ne retiendrait pas l’Esprit…  ?

De multiples expériences semblables, observées de bout en bout dans le catholicisme moderne, rendent cependant sceptique sur cette contemplation. Pure chez certains, elle ne l’est pas dans la généralité de Taizé. Parce qu’elle n’a en définitive qu’un rôle de moyen par rapport à la fin, qui est la communion fraternelle. LÀ EST SON FAIBLE. La vraie contemplation trouve sa fin en elle-même, c’est-à-dire en Dieu contemplé, aimé et servi parfaitement. Ici, elle est donnée comme un moyen d’accès à une forme supérieure de communion humaine. Dès lors, ce n’est pas une religion, mais une foi  ; un culte, mais un élan sentimental  ; c’est un moyen d’expression horizontale de partage, non une extase. Cela a besoin de propagande, d’application à autre chose, de public. Et cela sacrifie Dieu aux hommes.

Quand le Pasteur Schutz la donne comme un moyen de dépasser les frontières des confessions, sans plus s’arrêter à aucune différence de dogmes, de soumission à des autorités particulières, sans plus examiner les pouvoirs des ministres ni la validité des rites, il manifeste que lui-même n’a jamais rien eu d’un véritable contemplatif. Paupert nous le montre “ écouter ”, rarement “ arbitrer ”, ne jamais rien imposer ni juger ni condamner (46). Eh  ! bien, ce n’est pas d’un mystique. Ce n’est même pas d’un homme  !

ILLUMINISME, MESSIANISME

Roger Schutz et Mère Teresa Alors, est-ce l’Esprit-Saint qui souffle ici  ? Est-ce là pour notre temps la Résurrection du Christ  ? Non, ESSENTIELLEMENT NON. Taizé c’est notre frère Roger avec ce mélange séducteur de protestantisme libéral et de monachisme catholique qui lui vaut son rayonnement humain, naturel et artificiel. ACCIDENTELLEMENT OUI. En retrait, peut-être l’Esprit-Saint exerce-t-il son attirance vers l’Église, sur ces moines protestants très méritants qui cherchent Dieu en toute loyauté.

La «  PRÉSENCE  » majeure, à Taizé, est celle que Schutz irradie. C’est un magnétiseur. Ses yeux bleus, son silence envoûtent. Il écoute, il sourit avec sérénité. Ceux qui entrent dans son rayonnement croient toucher du doigt, des yeux, le divin. Paupert lui-même parle de notre frère Roger en termes… adorants. Voyez plutôt  :

«  Vous êtes devant lui, son visage s’illumine, il semble qu’il n’attendait que vous et que vous le comblez  ; pour le visiteur réellement aussi plus rien ne va vivre pendant ces minutes de communication qui sont des haltes du temps, plus rien que son regard profond d’un bleu lavé qui pénètre et tire de l’abîme de l’être le meilleur. Il apporte le Christ et parvient à vous le faire renvoyer en écho; mais c’est le Christ au monde qui est ainsi en contact, ou mieux la paix du Christ à travers les grandeurs et les souffrances du monde d’aujourd’hui  ; c’est, aussi bien, le monde christifié… Et voici que soudain, l’on a compris que ce regard et ce sourire qui frappent chez les frères de Taizé sont en accord à ceux de “ notre frère ”, cet homme au regard gris bleu transparent et au sourire d’enfant sauvé.  » (…)

Roger Schutz Donc l’Esprit souffle du Frère Roger, ex eo  ! (…) L’Esprit-Saint, c’est tout de même autre chose  ! C’est la Vérité de Dieu et l’Amour dévorant.

Cette influence magnétique, pour mener à quoi  ? (…) Paupert a parfaitement assimilé, et adopté  ! le messianisme taizéen. Lisez quelque livre du frère Roger. Vous y entrez dans un mouvement d’exode où peu à peu sont dépassées les croyances, les appartenances anciennes. L’auteur vous exhorte, vous conjure, vous impose d’abandonner, de renoncer, d’oublier tout ce qui est désormais en arrière, pour marcher sous sa seule houlette vers une Terre Promise dont Taizé est le Signal, la Promesse, l’Entrée. (…)

À chaque ligne, nous voilà sommés de rejeter tout ce qui divise, pour que le monde croie, et de ne condamner personne, afin que règne la charité. Mais ces objurgations creusent une division nouvelle  ! Et cette charité condamne tout ce qui lui résiste  ! Au nom de quoi (…) cet homme se permet-il d’invoquer le Christ ressuscité et son Esprit-Saint pour mépriser et rejeter tout ce qui conserve jusqu’à nos jours la Tradition et la Sainte Écriture, les sacrements, la discipline du Christ et de son Esprit-Saint  ? Quel Corps, quel Esprit fondent cette Église de demain  ? quoi d’autre, à dire vrai, que Roger Schutz soi-même  ? (…)

L’ABSENT

Quelqu’un est singulièrement absent de Taizé, c’est le Christ Lui-même. Le Christ de Qui seul, et non de notre frère Roger, souffle l’Esprit  ! Frère Roger célèbre la Cène et tous professent que s’y rendent présents le Vrai Corps et le Saint Sang de Jésus-Christ. Mais en fait il n’en est rien. Bien sûr, nul n’en veut discuter – on ne discute pas ainsi  ! –, nul n’a cure de ce discernement qui serait division et chicane… Vous en êtes encore là  ? nous dit-on. Juridisme  ! Il faut donc être au-delà du Corps et du Sang du Christ  ?

Mais au-delà du Corps et du Sang du Christ, que reste-t-il  ? Autant dire qu’on s’établit au-delà de la Vérité de Dieu, de la Volonté du Christ, de l’Illumination du Saint-Esprit  ! (…)

L’imposture de Taizé ne subsiste que par la forfaiture de la Hiérarchie catholique actuelle, qui ne revendique pas ses titres exclusifs au Corps, au Sang du Christ et à son Esprit-Saint  ! (…)

LÀ OÙ EST L’ÉGLISE, LÀ EST L’ESPRIT

(…) Être, le soir de Pâques, l’un des 20 000 jeunes de Taizé processionnant sur la colline une torche à la main, est emballant. Certes. La masse, dans ce rapport sensoriel brutal, et souvent très étudié  ! à l’atome individuel prend la figure du tout. Mais, sorti de là, le néophyte retrouve le monde si divers et si grand, dans son indifférence inentamée, par rapport auquel les foules de Taizé ne sont qu’une poussière dérisoire et passagère…

C’est dans ce rapport de forces impitoyable que se noue et se dénoue toute foi, tout mouvement progressiste. Née de l’enthousiasme qui entraîne et submerge l’individu au profit de la masse englobante dont il a l’impression qu’elle est un salut pour l’univers, cette foi progressiste meurt de la déception qu’impose un jour ou l’autre la disproportion du monde à conquérir à cette masse dérisoire qui s’en prétendait le levain, et de qui ne lèvera jamais rien. (…)

LA RELIGION DU CORPS DU CHRIST

UN SEUL possède des titres à être cru, également par l’intégriste vrai et le progressiste dur, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, mort pour nous et ressuscité, mort pour notre justification et ressuscité pour notre transformation. (…) Il est «  la voie, la vérité et la vie  », comme Il l’a Lui-même proclamé (Jn 14, 6).

Encore faut-il que sa Résurrection dure dans l’histoire, que sa vie totale reconquise sur la mort poursuive sa course victorieuse, accomplisse tout son projet. Là est, très délicat mais essentiel, LE JOINT du Corps individuel et physique du Christ ressuscité avec son Corps social et mystique, qui est l’Église actuellement, et en puissance toute l’humanité en elle. Si nous croyons au Royaume de la Résurrection, non seulement pour le Christ seul mais pour nous et pour tous, il faut que la puissance de sa résurrection agisse en nous après avoir agi en lui et un jour enfin agisse en tous et en tout, hormis l’Adversaire, l’homme de perdition, le monde des rebelles. Une seule possibilité existe d’une telle communication, c’est l’union réelle, physique, de nos êtres asservis au péché, et par le péché à la corruption et à la mort, à son Être ressuscité et transfiguré, pour qu’il opère en nous son œuvre de sanctification et de glorification.

Qu’est-ce qu’un homme peut sur un autre homme, quand tous deux sont, presque autant l’un que l’autre, dominés par la condition présente de l’humanité et sans autre force contre le péché, la corruption et la mort, que leur verbiage et leurs illusions  ? Le Pasteur Schutz passera et Taizé avec lui, qu’y a-t-il en eux d’immortel  ? En quoi la résurrection opère-t-elle sur cette colline d’où le Corps du Seigneur est absent  ? L’homme dénué de tout POUVOIR, que peut-il pour les autres hommes  ? Sa parole sans VALIDITÉ, ses gestes dépourvus de SACRAMENTALITÉ, sont des incantations, non des actions véritables. C’est un rêve de renouvellement, ce n’est en rien la résurrection désirée.

Au contraire, nous rappelant ce que nous avons commencé à dire du Christ ressuscité, nous savons sa capacité illimitée de communication de la vie à toute l’humanité et jusqu’à «  la création tout entière, assujettie à la vanité, qui espère sa libération de la servitude de la corruption, pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu  » (Rom. 8, 19-22). Il y a dans le Verbe fait Chair, mort et ressuscité, une volonté de salut de tous les hommes et de transfiguration de l’univers, qui opère désormais par le moyen de son CORPS. Sa Résurrection n’est pas pour lui seul mais pour nous tous  ; son Corps n’a pas pénétré dans la sphère de la divinité seulement pour sa propre béatitude mais pour la nôtre. Il n’est pas entré dans son repos  : il poursuit, «  debout à la droite de Dieu  » (Act. 7, 56), l’œuvre de notre salut. Tant qu’on ne voit pas dans l’Église, l’œuvre du Christ, par intervention physique, pleinement humaine grâce à l’instrument de son Corps, on n’a pas donné vraiment sa foi à l’Église comme au seul et décisif mouvement «  catholique  », c’est-à-dire systématiquement organisé à la dimension de l’univers et des siècles, de renouvellement du monde et de résurrection totale de l’humanité.

Il n’y a point d’autre «  révolution  », point d’autre nouveauté décisive et heureuse dans l’histoire du monde que la Résurrection du Christ. Chacun, certes, peut s’en emparer pour lui-même et l’invoquer au profit de sa secte, comme d’un programme ou d’un mythe prometteur, mais les mythes ne fournissent aux êtres de chair et de sang que l’illusion d’un triomphe sur le mal et sur la mort. Seule l’Église Catholique fondée par le Christ et continuant sans aucune interruption à administrer le Sacrement de son Corps et de son Sang, est l’instrument conjoint de son Humanité et, seule donc, elle nous donne la réalité du Corps pour la réelle victoire et résurrection de nos âmes et de nos corps sur le mal et sur la mort, définitivement et entièrement.

Ce n’est pas une illusion de continuité, une prétention à hériter du Christ. C’est le partage de sa grâce, de sa vie et de sa victoire. Ce n’est pas non plus, comme on a trop souvent dit, l’effet d’une constitution juridique, ou d’une imputation conventionnelle des mérites et de la vie du Christ aux membres de la seule Église apostolique. Ce que Dieu fait n’est jamais purement formel ni juridique, mais ontologique, suprêmement réel. Ce que le Verbe fait chair opère dans le monde par sa chair n’est pas l’effet d’une convention mais l’œuvre continuée de son temps de vie terrestre. Prodigieuse assurance pour l’intégriste et le progressiste  : le Christ me touche et me guérit, me relève, me prend et me ressuscite par sa Voix et par sa Main, par sa Chair et par son Sang, omniprésent dans le SACREMENT DE L’ÉGLISE ET LE SACREMENT DE SON CORPS réellement, physiquement, socialement, historiquement  !

La Puissance de renouvellement et de transformation de l’univers est en Dieu seul. Voilà pourquoi «  Dieu s’est fait homme  ». «  Pour que l’homme soit fait Dieu  », selon l’adage des Pères. La Toute-Puissance s’est faite semence d’homme en pleine terre humaine, et elle a opéré, elle opère et opérera sous mode humain, corporel, jusqu’à ce que toute la terre soit salée de ce sel, et toute la pâte levée de ce levain, et toute l’humanité atteinte et transformée si elle le veut par le moyen de ce Corps toujours vivant, «  répandu et communiqué  ». Là où est ce Corps, là est la puissance de sa résurrection. Là où il n’est pas mais où n’est-il pas  ? dans la scission, dans l’hérésie et le schisme et toute imposture la puissance divine de résurrection fait entièrement défaut. Ce ne sont ni les faux messies ni les faux prophètes qui pourraient faire qu’une telle puissance émane de leur âme ni de leur corps, comme à la disposition de leur caprice…

Cette nécessité physique de l’instrument corporel de notre salut nous contraint de passer du Christ historique aux Apôtres qui ont les premiers mangé son Corps et bu son Sang, devenus ainsi participants de sa Résurrection, et à la Communauté qu’ils ont rassemblée, constituée et vivifiée. Mais je dis bien  : aux Apôtres, d’abord et pour toujours, parce que seuls ils ont reçu de la parole humaine et divine du Christ, de l’imposition de ses propres mains et du souffle de sa bouche, le POUVOIR CORPOREL sorti de lui, de consacrer et transfigurer ou transsubstantier l’eau, l’huile, le pain et le vin, les mains humaines, la parole pour en faire les signes efficaces, les sacrements, les instruments et les dons aux hommes de sa Résurrection.

L’Église est Corps du Christ, prolongement de son propre Corps à un triple titre. Elle est l’objet de son embrassement vivifiant, qui ressuscite du mal et de la mort dans la communication de ce saint baiser. À ce titre, elle est bien son Unique Épouse. Elle est le signe de sa Présence au milieu du monde, prolongeant sa manifestation et sa prédication jusqu’aux extrémités de la terre. À ce titre elle est son Corps, historique et universel. Elle est l’organe de son assomption du monde humain et matériel en Lui-même, par la consécration et la sacramentalisation de toutes choses et de tout être en Lui. Et à ce titre elle est son Sacrement, son instrument vivant et vivifiant.

Et voilà qui nous force à conclure que la vie du monde dépend toute de Dieu CORPORELLEMENT par Jésus-Christ, de Jésus-Christ SOCIALEMENT par l’Église et de l’Église TANGIBLEMENT par ses sacrements, en tout premier lieu parle Sacrement du Corps et du Sang. Nous cherchions où se trouvait la Révolution en marche, l’Ordre nouveau définitif, le Royaume des Cieux sur la terre  ? Nous voilà bien loin de Cardonnel et de mai 68, de Schutz et de Taizé où brille l’absence du Corps, du Pentecôtisme sans passé, apatride, et de son baptême sans eau ni esprit, bref, de toutes les illusions de nouveauté ou de progrès qu’annoncent de faux Christ et de faux prophètes. Cependant nous n’avons pas lâché la réalité du monde et de l’histoire au profit de je ne sais quelle religion désincarnée ou quelle foi transcendante et verticale  ! «  Là où est le corps, là se rassembleront les aigles  ». Le Corps du Christ, c’est l’Église et dans la main de l’Église l’Eucharistie. Les aigles sont ceux qui s’y attachent et qui le mangent. Soudain ils seront emportés à tire-d’ailes dans les Cieux à la droite du Père où est son trône.

LA RELIGION DE L’ESPRIT DU CHRIST

Les modernes l’ont mieux vu que les anciens  : le Corps, éminemment le Corps du Christ, est un instrument de communication, de don et d’appropriation. Pour être connu et connaître. Pour aimer et être aimé. Le Corps du Christ, physique et mystique, individuel et social, EUCHARISTIE et Église indissolublement liés, est le moyen pour le Fils de Dieu de nous atteindre tous, de nous vivifier et unir à Lui pour le temps et dans l’éternité. C’est bien établi. Mais ce n’est qu’un aspect du mystère, aspect pratique, ou historique, tourné vers le monde. Il existe une autre fonction du Corps qui est de porter l’Esprit, de le retenir, de lui donner figure, de le révéler et de le communiquer. C’est l’aspect contemplatif ou céleste du même mystère du Christ et de l’Église. Aussi, après avoir constaté que nous n’avions part à la résurrection du Christ que par le ministère et le sacrement de son Corps, nous devons affirmer que nous n’avons d’accès à son Esprit-Saint et d’union à Lui, purifiante, illuminatrice, béatifiante que par contact et communication de son Corps qui en est porteur.

Cette seconde vérité s’oppose à mille inventions des “ spirituels ” et “ illuminés ” de tous les temps, profitant de l’INVISIBILITÉ et de la LIBERTÉ TOTALE de l’Esprit pour le prétendre présent n’importe où, en n’importe qui garant de n’importe quoi  ! C’est une débauche de révélations, c’est un délire de prophétisme, comme si l’Esprit de Dieu n’avait aucune OBLIGATION, c’est-à-dire aucun LIEN OBLIGÉ à aucune société humaine, aucun LIEN À AUCUN CORPS  ! (…) Et on compte sur cet Esprit Universel pour régler tous les problèmes et pallier l’incurie universelle de l’Église  !

Mais non  ! La Troisième Personne de la Sainte Trinité n’est pas un ectoplasme, malléable et déformable à volonté, accessible à n’importe qui. C’est l’Esprit du Père et du Fils, indéformable et volontairement, librement, amoureusement lié à sa mission de Témoin du Père et du Fils, envoyé par eux pour être le Paraclet, le Consolateur, l’Avocat, le “ manager ” de leur Église, de l’Église du Christ seule  ! Ce n’est pas dans son caractère, c’est-à-dire dans la perfection achevée, infinie, de sa Personnalité divine, d’errer dans le monde, de place en place, et de paraître sous mille figures diverses et contradictoires  !

Aussi faut-il comprendre que l’Esprit de Dieu, s’il est invisible, est cependant manifeste, identifié, identifiable en toute certitude, localisé, enraciné dans son œuvre même. S’il n’est pas ainsi, il sera incontrôlable et, chacun se l’accordant arbitrairement, on en viendra – comme c’est déjà le cas aujourd’hui – à le déclarer irréel  : s’il est partout, aussi bien il n’est nulle part.

L’Esprit-Saint ne nous est connu que par le Christ ressuscité, il ne nous est envoyé que par Lui, il ne se rend proche de nous que par Lui, avec Lui et en Lui  ! Donc, nos sens en connaîtront les manifestations  : miracles, prophéties, œuvres prodigieuses de sagesse, de charité, de zèle apostolique, comme ils ont connu prodiges et merveilles de Yahweh dans l’Ancien Testament, miracles et signes de Jésus dans l’Évangile. Maintenant, ce sont, dans l’Église, les œuvres de l’Esprit. Notre raison en percera l’anonymat discret, en découvrira l’identité par le discernement de la sainteté de ses œuvres en contraste avec la médiocrité humaine ou la malice satanique des prestiges d’esprit opposé. Mais seule la foi nous donnera accès à sa connaissance intime et immédiate. La foi au Christ qui l’envoie à son Église est la condition même de sa reconnaissance par le fidèle. C’est dans la mesure où nous faisons partie du Corps historique du Christ qui est le lieu même de ses opérations, que nous ferons l’expérience de son Esprit-Saint.

Par sa personnalité divine, par son origine éternelle, par sa mission temporelle, l’Esprit-Saint est lié au Corps du Christ et à son œuvre, visible, historique, hiérarchique, c’est-à-dire qu’il subsiste dans l’unique, sainte, apostolique et catholique Église. Il rayonne sans doute bien au-delà de celle-ci, comme la musique née de la harpe ou de l’orgue qui en est l’instrument, est d’une essence subtile qui la fait se répandre dans l’espace à la recherche d’oreilles innombrables et lointaines. Mais enfin cette musique reste liée à son instrument qui l’émet et toute envoyée par celui qui en joue. De même, l’Esprit-Saint ne vibre dans notre monde corporel que sous la main de Jésus-Christ ressuscité qui en est le musicien et par l’instrument de l’Église qui lui donne son existence sensible.

L’Esprit de Dieu est donc en elle, et, s’il va plus loin qu’elle, porté par les ondes mystérieuses, voix, figures, odeurs et goûts spirituels, émanés d’elle, venus d’elle, c’est encore vers elle qu’il attire et fait retour. Il n’est jamais à côté d’elle, ailleurs, au-dessus, encore moins au-delà ni contre elle. Parce que l’Esprit du Christ ne peut être à côté de son Corps ni jamais militer en dehors de lui ou contre lui.

Une fois son lien au Corps nettement perçu et affirmé, nous sommes libres de percevoir l’Esprit-Saint partout présent, partout agissant dans toute l’humanité et jusqu’où même nous n’avons plus aucune trace palpable de l’Église Corps du Christ. Émané d’elle, de Lui, cependant, sa divine subtilité, sa nature essentiellement supérieure, lui donne vélocité, ubiquité, rayonnement infinis, bien au delà de tout ce que nos sens peuvent discerner et notre esprit concevoir.

Je te rends grâces, Ô Père, de ce que tu as révélé tes desseins de miséricorde sur nous dans ton Fils Jésus-Christ et par ton Esprit-Saint, aux humbles fidèles de ton Église devenue le Corps de ta divinité et à tous ces hommes de bonne volonté qui, épars dans le monde, sont invisiblement attirés en notre communion. Car ce labeur de ton Église et de l’Esprit est riche de vie temporelle et de vie éternelle. Qu’il est beau, qu’il est glorieux d’être le serviteur de ton Règne, le soldat de ta Guerre, le militant de ta Révolution car demain ton Église fera nouveau le genre humain.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 72, septembre 1973, p. 3-12

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant