La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE

Théologie de Dieu le Père

I. JEAN CARDONNEL  : D’UN DIEU À L’AUTRE

LA PAROLE ET LE PEUPLE CONTRE LE DIEU LE PÈRE

Jean Cardonnel, ofp.

Jean Cardonnel, op.

Jean Cardonnel, dominicain, est né en 1921. (…) «  J’ai imité dans mon enfance le délire oratoire d’Adolf Hitler par pressentiment du génie de parole populaire que l’on avait très tôt cassé en lui. Mais d’où me vient la certitude absolue, traversée d’éclairs de doute, qu’il existe la Parole capable d’électriser les masses humaines, de les susciter, de les ressusciter, dans la pulvérisation des frontières, en forme d’humanité  ?  » (…)

En 1936  : «  Un an après la mort de mon père, j’ai commencé à me méfier de Dieu, des assises de son pouvoir, et il m’a communiqué sa méfiance à l’égard du chef, du maître et de Dieu inévitablement reconstruit en forme de Père et de Patron  ».

Cette même année il bascule dans le camp du Front populaire en faisant l’expérience «  d’un monde que je n’avais encore jamais vu en masse, celui du peuple  ». Il adhère d’un cœur ardent à la Jeune République qui était la gauche chrétienne de l’époque. Du coup, ses maîtres ecclésiastiques lui sont insupportables. (…) Contre ce clergé-là, et par séduction pour la Parole, libre, révolutionnaire, qu’il veut prêcher au peuple, il devient dominicain, découvrant dans cet ordre «  un style d’Évangile qui ne me demande pas d’abdiquer l’appartenance à mon temps  ». (…)

Il va passer neuf ans au noviciat de Saint-Maximin. Sur ces années-là Jean Cardonnel est avare de confidences. En 1951-1954, prieur du couvent de Marseille, il participe à une réunion en faveur des Rosenberg aux côtés de Cristofol, le maire communiste. Là-dessus, il est frappé d’une sorte de dépression nerveuse à la suite de l’interdiction des prêtres-ouvriers. Il sera alors déposé de sa charge. (…) En 1960, il va enseigner la théodicée dans une quelconque et médiocre Université brésilienne. (…) Il y prêche non pas le Dieu Tout-Puissant, mais la Parole subversive, la révolution. (…)

En 1967 Cardonnel condense sa théologie dans un petit livre, «  Dieu est mort en Jésus-Christ   ». Il y étale sa haine de Dieu le Père Tout-Puissant et exalte la Parole subversive, la révolution. Il choque mais méprise tous les reproches. À une femme qui ne peut retenir cette interrogation sur son compte  : «  Mais enfin, qu’a donc Jean Cardonnel contre Dieu le Père  ?  », il répond  : «  Ce que j’ai  ?… Mais tout ça le principe suprême de l’Ordre, de l’Autorité, de la Paternité souveraine le “ Fürher-Princip ”. Celui qui, d’un seul regard, fait tout rentrer dans le rang  ». (…)

Au carême de 1968 à Paris, dans une salle de 1000 places du palais de la Mutualité, (…) Cardonnel prêche la grève générale, le retour au chaos, l’anéantissement de la société pour que naisse de ses cendres l’utopie d’une humanité solidaire. (…)

Il faut attendre la reprise en mains du Pouvoir et le referendum plébiscitaire du Général de Gaulle pour que l’autorité ecclésiastique freine. Le dominicain reçoit simplement l’interdiction d’écrire dansFrères du Monde et Témoignage chrétien. «  Le Pape lui-même aurait froncé les sourcils  »  ! (…)

Rome demande à Cardonnel de reconnaître par écrit la transcendance «  de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Église et de toute destinée humaine  », pour dissiper les équivoques et désarmer les intégristes. En cinq jours notre homme rédige sa Confession des quatre transcendances  : CELUI QUE JE CROIS, qui paraît le 3 avril 69 dans Témoignage chrétien et, sur ordre du cardinal Lefebvre toujours, dans la Documentation Catholique, assurant à cette étrange Profession de foi la meilleure des diffusions et des consécrations.

Le texte de Cardonnel est d’une belle ferveur, d’une haute signification théologique. Il est fort savant, avec une certaine retenue calculée, des audaces balancées de concessions, insinuant et hardi. (…) Cardonnel n’y ment presque pas, sauf sur certains points capitaux oùil faut se boucher les yeux pour ne pas découvrir l’imposture triomphante. (…)

On lève les sanctions. «  Grâce au canal du cardinal Lefebvre, le pape me fait parvenir ses félicitations, son encouragement pour l’avenir  ». (…) Il triomphe à jamais  ! Il ironise sur «  le gros du troupeau des évêques et de la clientèle d’Église qui n’a rien compris à la confession de ma foi  ». (…)

DIEU LE PÈRE TOUT-PUISSANT  : UN IMMONDE SALAUD  !

Il n’en continue pas moins sa propagande révolutionnaire et sa lutte contre Dieu. Luther et ses invectives ne sont que douceur et piété en regard de ses blasphèmes furieux. (…)

Un dimanche, il surprend les Versaillais en pleine messe à la Chapelle du Château. Torrent d’imprécations  : «  (…) Ce Dieu qu’ils prient tous, dans les veillées nocturnes de Montmartre, au Sacré-Cœur ou pendant les manifestations antipopulaires du mouvement de la Famille et de la propriété à Rio de Janeiro, me rappelle décidément une vieille préhistoire, une auberge dont nous sommes loin d’être sortis. Mais oùlocaliser le quartier général, l’état-major, le siège social, le bunker de ce Dieu-là  ? (…) Voyons  ; récapitulons les renseignements sur lui  : il juge l’univers entier et accorde ou refuse sa grâce selon son bon plaisir. Les courtisans qui font monter vers lui l’encens d’un univers domestiqué sont assurés du Paradis  ; quant aux autres, il refuse d’ouvrir leur cœur à l’instant même de la mort. Car rien ne vient de l’homme qui aime ou se bloque par décret prononcé à l’extérieur, très loin et très haut. Mais ce Dieu-là n’est qu’un immonde salaud; Néron, Adolf, ou Jo le Géorgien n’en sont que les approches discrètes, parfois encore salies par des lambeaux de pitié, de sensibilité humaine, mortelle, créée. Ils n’ont jamais essayé de déterminer le destin au-delà de la mort. Leur pouvoir ne s’est exercé que sur le petit bout de temps où ilsse sont agités. Le Dieu des Versaillais remplit les siècles du bruit de ses sanctions, de ses châtiments éternels. (…)  »

Cardonnel traite le vrai Dieu, notre Dieu à tous et le sien, d’immonde salaud. (…) En face de notre DIEU, NOTRE PÈRE, TOUT-PUISSANT ET MISÉRICORDIEUX, il lève un «  SACRÉ PETIT JUIF QUI CRACHAIT LE DÉSORDRE LÀ OÙ RÉGNAIENT LES EAUX CALMES ET TIÈDES DE LA TRADITION  ». Le Pape encaisse, le Cardinal Lefebvre encaisse, l’Épiscopat encaisse. (…)

II. JEAN CARDONNEL  : LA FOI D’UN CATHARE

(…) Cardonnel est l’expression paroxystique de l’insurrection de l’humanité contre son Dieu et contre les conditions de vie et de salut que ce Dieu lui a fixées. La clé de tout son système, c’est la volonté d’asservissement de Dieu à l’homme. Le seul Dieu que puisse admettre notre génération, c’est celui qui se veut et se fait le serviteur de l’homme, son esclave, sa chose. L’autre Dieu, qu’il aille au diable (sic)  !

JUSTIFICATION ÉVANGÉLIQUE

Cette prétention à la libération totale de l’homme et à l’asservissement de Dieu, si elle trouve quelque justification, au point de passer aisément pour chrétienne et d’avoir libre cours aujourd’hui dans l’Église, c’est un peu la faute de Dieu  ! Notre Père Tout-Puissant s’est montré trop bon pour nous en Jésus-Christ. C’est profitant de sa faiblesse, de son amour miséricordieux, de son dévouement jusqu’à la mort et à la mort de la Croix, que des hommes pervers en viennent à contester sa Sagesse, à fronder sa Toute-Puissance, à refuser sa Loi, à braver son jugement. Ils s’appuient sur Dieu contre Dieu, sur son Amour contre l’Ordre de sa création, sur le Verbe Sauveur contre le Père  !

D’où le péril extrême que la Parole subversive de Cardonnel fait courir à l’humanité comme autrefois celle des Cathares du Languedoc, Albigeois insurgés contre l’ordre social au nom de Jésus-Christ, et rebelles au Dieu Mauvais de l’Ancien monde créé non racheté, au nom d’un Évangile spirituel et du règne nouveau de Dieu sur la terre. (…)

LA PROFESSION DE FOI DE CARDONNEL

(…) Revenons à sa profession de foi des quatre transcendances  :

DIEU NOTRE PÈRE, c’est «  la source de ce qui me lie à tous les hommes, de tous les temps, à tous les vivants de l’univers… unique principe de notre dépassement  ». (…) Cardonnel rejette ce «  Dieu des philosophes et des savants  », «  Cause première produisant et surplombant ses effets  », le Dieu d’une «  transcendance dominatrice, camouflage des appétits d’impérialisme et de servilité  ». Le seul Dieu qu’il reconnaisse est «  l’Amour dont l’acte créateur… est jaillissement de don total… présence à tout, don sans réserve… la vrai transcendance d’amour inconcevable, inimaginable  ». (…)

L’HOMME JÉSUS est l’unique, l’exclusive, la totale expression de ce Dieu Père. «  Je le crois, s’exclame Cardonnel, parce qu’il est seul à me révéler mon envergure d’homme  ». Jésus est en effet «  celui qui accomplit l’homme et qui a de quoi accomplir tous les hommes  », sans dominer, sans commander ni juger, au contraire, en se montrant serviteur, en se donnant, en se livrant jusqu’à la mort sans même demander merci. (…)

Jésus n’est pas un Dieu fait homme, Maître Tout-Puissant devenu un moment faible et souffrant, Seigneur venu pour tenter de sauver les hommes avant l’heure de leur jugement. Plus beau que cela  : Dieu est de toujours à toujours faiblesse, service, soumission, amour passionné, dénué de tout égoïsme, de toute exigence, de tout retour sur soi, Dieu en Jésus-Christ révèle son parti-pris pour l’homme, inconditionnel  !

L’ESPRIT DE JÉSUS, rebondissement du don de Dieu, maintenant «  remplit l’univers entier et déploie sa force, se manifeste dans la constitution de l’humanité en un seul peuple, une seule famille, une solidarité immense, un seul corps  ». (…) Ce «  rassemblement permanent, toujours renouvelé, rajeuni par l’Esprit, de toutes les nations, de tous les peuples, de tous les siècles  », c’est l’Église, non pas «  réalité invisible, mais corps structuré  ». (…) Elle aussi plus belle que nature, cette Église du Christ, Église des Nations, dont rêve Cardonnel, toute définie par l’universalité du grand rassemblement fraternel de tous les hommes, sans conditions ni frontières…

LA BONNE NOUVELLE, L’ÉVANGILE, c’est l’appel à la résurrection de la fraternité, à l’insurrection qui délivre de tout mal, de toute oppression, c’est l’appel à un «  destin de gloire, d’envergure infinie  ». L’aboutissement du don de Dieu, du service du Christ, c’est son impact humain, politique  : «  Le mal, l’injustice… (ce qu’on nomme) le péché est un scandale, le scandale qui ne se comprend qu’au cœur du combat mené jusqu’au bout pour le déraciner, l’extirper.  » (…)

«  La foi n’est pas principe de résignation, mais principe d’indignation. Quand ses enfants dont l’unique destin est d’être divinisés, sont souillés, massacrés, l’Église du Christ est cri permanent, grondement de colère, protestation. Elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus.

«  Il faut éprouver la sensation physique, déchirante, irréparable qu’ils disparaissent à jamais pour oser croire l’universelle résurrection d’entre les morts. Dans le cri maternel de l’inconsolable, l’Église du Christ, peuple de Dieu, attend au sens de fait venir, précipite, prophétise, la résurrection de tous les morts et la vie du monde à venir.  »

Tout est là plus beau que nature. Ce programme est plus séduisant que l’ancien Credo où le Dieu laisse régner le mal dans l’histoire puis ose juger tous les hommes et condamner ceux de la gauche à la damnation éternelle. Cardonnel croit à l’universelle fraternité, fruit d’un combat politique aujourd’hui, changement de la vie présente transfigurée en vie éternelle. (…)

La Révolution moderne, pour être totale, la Réforme de l’Église pour être décisive, avaient besoin de s’inventer un autre Évangile, de se réclamer d’un nouveau Dieu, d’un autre Christ que celui des siècles et bien meilleur que lui. Paul VI avait besoin du Dieu de Cardonnel pour étayer son utopie d’un salut gratuit et universel, comme pour justifier son culte de l’homme et sa foi en un monde humain de liberté, d’égalité et de fraternité. (…) Tous donc ont été séduits. (…)

Remarquons que Cardonnel et ceux qui le suivent dans sa Confession des quatre transcendances plus belles que nature, bien assurés de faire mieux, voulant tout soumettre à l’homme, posent au principe de tout l’Homme, sa liberté, son autonomie, ses aspirations, ses exigences. Ce Culte de l’Homme, antérieur à tout, paraît la racine d’une rébellion absolue dans le livre Dieu est mort en Jésus-Christ. (…)

III. NOTRE DIEU UNIQUE PÈRE TOUT-PUISSANT,
PLUS BEAU QUE TOUT  !

NÉCESSITÉ D’UNE THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE

Le moment de l’histoire que nous vivons aujourd’hui est important, il est critique. La seule possibilité de sauver l’Église et le monde est avec la condition préalable de la prière qui obtient toutes grâces de reprendre dans toutes ses composantes le problème central du destin de l’homme et de lui donner une solution complètement satisfaisante, à laquelle puissent se rallier tous les partis. C’est là un effort puissant de théologie, d’une théologie ancienne et nouvelle que nous convenons d’appeler «  kérygmatique  ».

Il ne s’agit plus d’exposer seulement ce que l’Église enseigne et qu’elle oblige à croire  :théologie dogmatique, à laquelle les modernistes reprochent de répéter des formules sans qu’il y ait “ communication ”. Ni de déduire de ces dogmes des systèmes intellectuels qui en donnent des explications logiques  : théologie spéculative, à laquelle il est reproché de dire une vérité sans vie. Ni de fournir à l’intention des incroyants ou des hésitants une démonstration des présupposés de la foi  : apologétique rationnelle qui traite les faits surnaturels indépendamment de la foi qui en livre le sens. Ni de tenter une persuasion du cœur  : apologétique d’immanence, à laquelle nous reprochons de livrer la foi à l’arbitraire des désirs humains.

Nous refusons cependant de tomber dans le double piège de la «  théologie fondamentale  » contemporaine, toute dépendante de Kant et de Hegel  : théologie herméneutique qui prétend réinterpréter les événements chrétiens en fonction de leur signification religieuse, et de nouveau en fonction de la mentalité de l’homme moderne afin de les rendre “ crédibles ”. (…) Cette “ herméneutique ” relève d’une honteuse indécision sur la foi révélée et d’une idolâtrie de l’homme moderne, mesure de toutes choses. C’est une telle critique qui ouvre la voie à tous les Cardonnel.

La théologie de notre époque doit être kérygmatique. La Prédication (kérygma) de la Parole de Dieu, aujourd’hui, c’est l’annonce franche, brutale, paradoxale, du Salut évangélique sans la médiation rationnelle, universelle et intemporelle d’un système philosophique, dans la particularité des situations humaines et des questions que se pose celui qui écoute et qui, interpellant, se trouve interpellé à son tour et pressé de répondre à cette Parole qui bouleverse son existence et son projet.

Plutôt que la déduction transcendantale de la théologie classique, qui s’enrichissait subrepticement de tout un apport d’expérience humaine par une série d’inductions ponctuelles, c’est l’induction humaine qui se trouve ici ponctuellement guidée, précipitée, réorientée par les sonores appels de la Prédication évangélique. Le Héraut du Christ se fait le serviteur de ses frères dans leur cheminement, mais ce n’est pas pour les suivre, c’est pour les conduire au nom du Christ à la plénitude de vie et de vérité qu’ils n’auraient pu ni concevoir ni conquérir par eux-mêmes. C’est en toute vérité la méthode apostolique par excellence, celle que d’Athènes à Corinthe Paul résolut d’adopter.

INTERROGATION ET RÉPONSES SUR DIEU

Comment vivre  ? vivre pourquoi  ? Comment se situer dans le monde et dans l’histoire  ? telles sont les interrogations pratiques qui mènent à l’interrogation théologique insolite  : Dieu, pour quoi faire  ? Dieu tient à quoi dans notre vie, et qu’y change-t-il  ? Où est Dieu dans notre projet  ?

À quoi nos contemporains connaissent trois réponses classiques et une quatrième qui l’est beaucoup moins.

1) Dieu est mort. Le Dieu des religions et des cultes n’a aucune signification existentielle, psychologique ni politique. Il peut être “ vrai ”, spéculativement, il n’a plus d’existence pour nous. Les théologies de la mort de Dieu renvoient donc l’homme à son combat, à sa solitude, pris entre «  le hasard et la nécessité  » qui le conditionnent. C’est bien vite aussi la mort de l’homme, dépouillé à son tour de toute signification transcendantale.

2) Dieu existe comme législateur universel. L’homme est créé par lui pour son service. Cette réponse est actuellement assumée par le moralisme kantien. C’est une provocation à la révolte, quand elle se prétend une exigence de soumission inconditionnelle de l’homme et de son projet à la transcendance absolue  ! L’existence de Dieu y écrase l’homme  ; sa toute-puissance pulvérise tout projet humain, toute espérance, tout bonheur. La vie de Dieu, c’est la mort de l’homme et l’insignifiance de son destin.

3) Dieu est à tuer pour que l’homme vive en forme de Dieu. C’est la révolte de l’homme contre un Créateur conçu comme jaloux de son autorité et nécessairement écrasant. La dialectique hégélienne fait de ce Père Tout-Puissant l’ennemi juré de sa création, et de ses “ fils ” des esclaves impatients de toute sujétion. Cette réponse par la haine de Dieu et la révolte prométhéenne, aujourd’hui très répandue, est un des ressorts profonds des révolutions de ce temps.

4) L’autre réponse est celle de Cardonnel, stupéfiante  :Dieu s’est tué lui-même pour faire vivre l’homme en forme de Dieu  ! Dès qu’elle est prononcée, cette Parole pulvérise toutes les autres. Ce n’est pas au hasard que j’ai choisi de suivre si longuement le cheminement de Cardonnel  ! (…) Là où la prédication du Dieu transcendant vise à humilier l’homme et menace de la damnation éternelle le Prométhée qui voulait être Dieu, Cardonnel annonce un Dieu passionné d’amour pour l’homme au point de se faire son serviteur dans cette divinisation, un Dieu déjà à l’œuvre en l’homme révolté, car ce désir en lui c’est l’Esprit infini. Entendu ainsi, dans l’orthopraxie moderne, Dieu est mort en Jésus-Christ, ce seul titre, magnifique, c’est toute la Révélation chrétienne mais dans une terrible ambiguïté qui nous contraint à reprendre la question humaine et la réponse évangélique du tout au tout… N’est-ce pas dans ce même sens que Paul VI, le 7 décembre 1965, dans son discours de clôture du Concile, proclamait la sympathie de l’Église pour “ l’homme qui se fait Dieu ”  ? Comment Dieu prend-il parti pour l’homme  ?

PLURALITÉ DES PROJETS HUMAINS

(…) Avec toutes les nuances et toutes les exceptions qui en atténuent ou en compliquent le schéma, il me semble légitime de distinguer deux grands types généraux de projets humains et donc de… théopraxies.

A. L’HOMME DE L’ORDRE…

Un homme heureux, un homme en paix avec son monde ou réconcilié avec lui et je me place moi-même dans cette catégorie conçoit existentiellement son Dieu comme fondateur et garant de cet ordre. J’ai eu des parents bons français bons catholiques, j’ai été bien nourri, bien élevé  ; nous avons traversé sans encombres les horreurs de la guerre, etc. J’admire l’ordre social, la justice, la loi, l’autorité. J’en rends grâce à Dieu qui en est le modèle et la source. (…) Ma politique est celle de Maurras, ma théodicée celle de saint Thomas. (…) Mon Dieu est bien «  celui des philosophes et des savants  », le Dieu de l’Ancien Testament et celui de l’Église Romaine que j’ai toujours cru aussi le Dieu de l’Évangile. Le Dieu de la crainte servile mais aussi de l’amour filial, le Dieu du projet maurrassien, «  le pilier de l’Ordre  », mais oui  ! animateur de notre contre-révolution, parfaitement  ! et je n’en ai pas honte car je répugne au désordre par charité pour les humbles, les pauvres, les petites gens qu’il écrase d’abord et bien plus violemment que nous, les “ bourgeois ”.

B. L’HOMME DE L’UTOPIE

C’est un homme frappé, ravagé, de son malheur personnel ou de celui des autres. Il en conçoit une inimitié profonde pour le monde où il vit, dont il n’accepte pas les inégalités, les injustices, les souffrances. Ce qui le frappe, lui, c’est le désordre, c’est le mal. Il choisit contre cette société oppressive et cet univers absurde, l’utopie future d’un monde meilleur, d’une humanité fraternelle, égalitaire et libre. Cet homme en appelle de toutes ses forces au Dieu libérateur, Dieu de l’avenir et non du passé, du Droit et non de la violence ou du désordre établi, Sauveur en travail de changement rédempteur, de subversion miraculeuse du monde actuel. (…) Ce Dieu de Jésus-Christ est garant de l’Utopie. Par là il annonce la Joie au monde des opprimés et soutient leurs défenseurs. C’est un Dieu qui fait mourir à soi-même l’homme égoïste et le ressuscite fraternel, qui fait passer des ténèbres à la lumière… (…) Mais ce Jésus est-il fils du Dieu Tout-Puissant, ou un autre Dieu qui en serait le rival et le meurtrier  ?

De cette dualité foncière des projets humains, résulte aujourd’hui un manichéisme total, une véritable guerre des dieux. (…)

Le Dieu de l’Ordre, naturel et historique et puis même, confondu avec lui, de “ l’Ordre établi ”, satisfait la raison aristocratique, garantit l’intérêt bourgeois et arme la répression contre toute contestation, insurrection ou révolte des opprimés, des pauvres et des utopistes considérées comme subversives d’un ordre définitif et sacré.

En face, le Verbe fait peuple, le Peuple fait Parole est une puissance mystique d’insurrection générale. (…)

Si le kérygme chrétien ne réussit pas à dominer ce conflit, le monde est perdu. Les “ bourgeois ” disent que le Dieu de Cardonnel n’existe pas et ils réclament la répression. Cardonnel annonce que le Dieu des bourgeois est mort en Jésus-Christ et il appelle à l’insurrection…

Qui annoncera le vrai Dieu, au-dessus des partis, son dessein universel, sa volonté totale, Toute-Puissance d’accomplissement de l’Ordre et de l’Utopie réconciliés  ?

LE KÉRYGME CATHOLIQUE

Dans ce monde dialectisé, le Messager évangélique devra d’abord poser la question intégrale de l’être historique, sans se contenter d’une seule face de la réalité. C’est la considération du tout et non d’une seule des deux parties qui appelle la totale révélation de Dieu aujourd’hui. Donc, tout homme doit faire effort pour reconnaître l’Ordre, effort difficile pour la lignée mennaisienne, facile pour la maurrassienne, … ET le Désordre, chose difficile aux “ conservateurs ”, facile aux “ contestataires ”. De même, reconnaître le bien ET le mal, la sainteté ET le péché, etc.

Le Messager évangélique prêchera, alors seulement, la Révélation divine totale et non un seul des deux Testaments, une seule face du diptyque, un seul de ces deux “ dieux ”. Car un Dieu partisan, un Dieu partiel n’est plus DIEU  ! Il annoncera le Créateur ET Rédempteur, Jésus Serviteur Et Juge des vivants et des morts, le Christ Homme historique ET Dieu transcendant… Il devra aussi prêcher la Croix et la Résurrection, la lumière mais aussi les ténèbres, l’enfer mais le Ciel, la vie jaillie de la mort. (…)

La sincérité du Messager évangélique l’oblige à déclarer que le Dieu de Lamennais, de Sangnier, de Cardonnel, exclut a priori l’autre Dieu, le vieux Dieu, l’ «  immonde salaud  », responsable de l’ordre ancien contre lequel il est tout dressé. En cela, le Dieu révolutionnaire n’est pas le Dieu de l’histoire déjà faite  : il s’insurge contre lui. La puissance du Verbe est tournée à la négation d’un Dieu qui existe, de fait, même incomplètement révélé ou connu, et qui gère l’univers en maître absolu depuis les origines.

Au contraire le Dieu du Catholicisme, le Dieu de Maurras, «  pilier de l’Ordre  », n’a pas dit son dernier mot. Il pourrait se révéler encore autre et plus beau qu’il n’est déjà connu par nature. Cardonnel, pour avoir raison de lui, l’enferme dans son premier rôle, dans sa première “ image de marque ”  : Maître, Monarque, Tout-Puissant, Créateur et Juge. Dialectiquement, il le peint comme l’ennemi de l’homme, despote cruel et capricieux. C’est une charge  ! Après tout, ce Dieu qui laisse mourir une souris dans un piège d’homme, au grand scandale de Cardonnel, Dieu la ressuscitera peut-être  ? Mais même alors notre dominicain ne lui pardonnerait pas  : «  La promesse de l’éclaboussement d’une fête cosmique ne peut pas me consoler de la mort d’un enfant  »… Au contraire de cette révolte injustifiable, le défenseur de l’ordre établi se prend à rêver d’une trouée lumineuse vers un monde meilleur. (…)

Il faut guérir l’homme moderne de sa paranoïa… Sa condition n’est pas le tout de la nature, son projet n’est pas le tout de l’histoire. (…)

IL N’Y A QU’UN SEUL DIEU

Pour toute l’extension de l’univers et de son histoire, il n’ y a pas deux dieux, celui d’avant et celui de maintenant, le mauvais et le bon en lutte l’un contre l’autre. Cette projection de nos étroitesses dans le Ciel est une stupidité. C’est pourquoi il est dérisoire de prêcher une révolution nouvelle en s’appuyant sur un Dieu neuf. S’il y a révolution miraculeuse, elle doit être en œuvre, même secrètement, de toujours à toujours, œuvre de recréation du Dieu Unique et Éternel remodelant le monde d’une manière plus admirable encore que la première ébauche.

Ce Dieu unique est nécessairement «  le Dieu des philosophes et des savants  », parce que leur Dieu est, lui seul, antérieur à toute partialité, à toute qualification éthique ou esthétique  : IL EST, c’est sa seule perfection  ; la certitude de cette existence est mère de toutes les autres. Il est et, dans sa pure existence, il est cause responsable de tout ce qui existe, bien et mal, ordre et désordre, vice et vertu.

C’est donc lui, «  le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob  », le Dieu de l’Alliance, le Dieu de l’Ordre Juif, du racisme juif, changés plus tard en Ordre catholique et en souveraineté Romaine. Intervention «  partisane  » de Dieu et première «  révolution  » dans l’histoire. Ce dessein de Dieu aussitôt s’affiche contraire à tant de projets humains, ou indifférent à tant d’autres  ! Et pourtant, bon ou mauvais à notre jugement, Dieu est le maître, son dessein se réalise forcément dans l’Histoire. Il n’ y a point d’autre Dieu que lui et la révolte contre ses desseins est parfaitement vaine  !

C’est le «  Dieu de Jésus-Christ  ». Le kérygme chrétien, héritier de l’ancien monde, s’affirme comme un «  mystère   », un scandale, une folie, mais toujours œuvre du même Dieu qui a fait le Ciel et la terre. La pleine Révélation évangélique le manifeste double et triple dans ses desseins successifs. Chacune de ses Alliances est plus englobante et plus parfaite que l’autre qu’elle déclasse. Il serait ridicule de les opposer comme des révolutions contradictoires. Le Dieu de Maurras se révèle finalement «   plus beau que nature  » dans son dessein surnaturel, et non contre-nature comme le postulait Cardonnel. Le Dieu Créateur est aussi le Père qui donne sa vie dans le Christ. Dieu s’est tué pour sauver l’homme  ? Mais il en est plus Dieu que jamais  !

DIEU EST PÈRE TOUT-PUISSANT

Le kérygme chrétien aujourd’hui triomphe dans l’affirmation laborieuse de l’Unité de Dieu contre tout dualisme dialectique. En cela il est une puissance de réconciliation de tous les hommes en fraternité. Mais cela ne lui suffit pas. Il doit encore bousculer toutes les étroitesses d’esprit et de cœur, de la philosophie politique et de l’esthétique de l’homme moderne.

Le Messager évangélique prêche bien plus que le Dieu des philosophes et des savants, Dieu de l’Ancien Testament et de l’Ordre Catholique, Dieu de stabilité et de justice universelle. Dieu qu’il prêche est précisément ce Dieu qui a créé le monde de toujours et qui assume ouvertement toute l’histoire humaine. Dieu n’est pas contestataire… Mais Dieu Conservateur est aussi Rédempteur et, dans un sens qu’il nous faudra préciser dans la suite de ces Conférences Théologiques, le seul qui puisse être vrai révolutionnaire  ! C’est lui qui, ô miracle, ô mystère imprévisible, inimaginable, a fait irruption d’amour dans notre histoire en son Fils Jésus, et qui dès lors coopère avec l’homme en vue de la conversion, de la résurrection, de la transfiguration de tous et de tout, absolument tout, par son Esprit-Saint. Ce changement est une nouveauté, il n’est pas un renversement de l’Ordre, il est la prodigieuse mutation de tout en un ordre meilleur  ! Afin, comme ditsaint Paul, que toute bouche soit fermée, d’admiration stupéfaite, d’adoration émerveillée, celle du conservateur qui n’avait pas imaginé pareil accomplissement, celle du contestataire qui n’avait pas conçu un tel renouvellement dans les desseins de Dieu  !(…)

Dieu plus beau que nature  ? Oui, c’est possible. Mais ce n’est pas une recréation révolutionnaire de Dieu par l’homme révolté. C’est une sur-création du monde par Dieu Unique qui sort de sa réserve transcendantale, se lie à sa créature par le don de Lui-même et une communication de vie capable de transformer l’homme et l’humanité tout entière. Le projet le plus «  révolutionnaire  » prolonge, au lieu de le contredire, le projet «  conservateur  ». D’homme mortel, la créature est appelée à devenir participante de la nature divine, et divine elle-même en toute vérité. Mais ceci ne doit pas faire oublier cela, qui est le dessein ultime de Dieu  : l’homme sera Dieu comme fils adoptif, par écoulement de la vie de Dieu en lui, à condition de se tenir uni de volonté à Lui comme à son propre Père.

Ainsi Dieu demeure Dieu et il devient Père de tous les hommes entrés en grâce, sans devenir pour autant,… leur esclave. JE CROIS EN DIEU LE PÈRE TOUT PUISSANT. Quant à cette révolution en Jésus-Christ, elle sera pour nous un thème continuel d’étude kérygmatique cette année.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 63, décembre 1972, p. 1-10

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