La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LA GUERRE D’ALGÉRIE

III. LES CAUSES D’UNE RÉBELLION
(1916-1954)

«  U N coup de feu a claqué dans la nuit, puis est revenu le silence. Le monde ne s’en est pas aperçu, indifférent. Mais, dans le royaume de Dieu, un sang nouveau a coulé, un amour s’est épanché, qui ont enrichi cette terre et ces hommes irréfléchis ou criminels d’une surabondante grâce de pardon et de gloire.  » (Georges de Nantes, Lettre à mes amis n° 23, oct. 1957)

LE PÈRE DE FOUCAULD, SOLDAT DE FRANCE

Statue du Bx Père de Foucauld

Statue du Bx Père de Foucauld, inaugurée le 1er décembre 2006, sur le parvis de l’église Saint-Pierre-le-Jeune à Strasbourg.

C’est le 1er décembre 1916, au plus fort de la Grande Guerre, que le Père de Foucauld mourait assassiné devant son bordj, dans un Sahara prêt à se soulever à l’appel des rebelles senoussistes. Il avait été pendant quinze ans la clef de voûte de l’ordre et de la soumission que l’ennemi, stipendié par l’Allemagne et la Turquie, voulait saper. (…)

«  L’Amour le guidait en tout. Dans l’oubli de lui-même pour le véritable bien de ses frères, sans accepter le mensonge ni supporter l’illusion. Il aimait la France et la voulait faire aimer de tous. Il aimait Jésus et son Église, et du jour où il les retrouva, il désira que tous les peuples de la terre les aiment avec lui. Il aimait les soldats de l’Armée coloniale et se fit leur prêtre et leur père. Il aimait les pauvres du Sahara et voulut ardemment leur bien. Leur bien, c’était d’abord la Paix française et, aussitôt après, l’Administration française, directe, par ces officiers qui formeront plus tard notre admirable corps des officiers des Affaires indigènes […]. Il souffrait de la République laïque, matérialiste, centralisatrice, stupide et inhumaine. Il ne pouvait rien en dire, par prudence. Sans la protection de Laperrine, elle l’aurait banni du Sahara  ! Il supportait mal l’apparente irréligion de tant de Français qui scandalisait les indigènes et retardait le temps de leur conversion. Il détestait plus que tout la dialectique du maître et de l’esclave, sous quelque forme qu’elle s’établisse, mais il savait possible, désiré, désirable, le contact humain, profond, religieux, qui fonde les rapports de colonisés à colonisateurs sur la bonté.  » (1CRC n° 107, La mission catholique de la France, p. 11-12) (…)

LE CREUSET DE LA GRANDE GUERRE

«  Comme vous, confiait-il encore à Joseph Hours, j’espère que, du grand mal qu’est la guerre, sortira un grand bien pour les âmes […]. Pour nos sujets infidèles qui combattent en foule sur notre sol, apprennent à nous connaître, se rapprochent de nous, et dont le loyal dévouement et la vue quotidienne excitent les Français à s’occuper d’eux plus que par le passé, et excitera, j’espère, les chrétiens de France à s’occuper de leur conversion beaucoup plus que par le passé.  »

Soldats d'Afrique durant la Grande guerre Les “ indigènes ”, comme on les appelait à l’époque, sans qu’il y ait le moindre mépris dans cette appellation, se montrèrent pendant les quatre ans de guerre d’une fidélité exemplaire. À l’annonce du conflit, les engagements volontaires furent si nombreux que l’on ne put en retenir qu’une faible part. Ils furent au total 170 000 à participer à cette guerre  ; 25 000 zouaves, tirailleurs, spahis, ou chasseurs d’Afrique donnèrent leur vie sur les champs de bataille de la Marne, de Champagne, de l’Yser, de Verdun. Le village de Gouraya en Algérie revendique le douloureux honneur d’être la commune de France ayant perdu proportionnellement le plus de ses enfants, toutes races confondues.

À condition d’être bien commandés, ces indigènes furent de redoutables combattants, spécialistes du corps à corps et, de ce fait, souvent employés en fer de lance dans les offensives. Mais c’étaient aussi de grands enfants. Pour les galvaniser, leurs officiers devaient payer de leur personne. D’où les pertes énormes en officiers dans les unités de l’Armée d’Afrique.

La grâce que nos “ sujets infidèles ” retirèrent de cette guerre de quatre ans, outre le service de la mère patrie, fut de la découvrir dans ses réalités profondes  : ses villages, ses champs, ses métiers, ses églises. Dans la boue des tranchées, ils côtoyèrent ses poilus, leurs chefs, les aumôniers… De retour au pays, alors qu’ils boudaient auparavant la scolarisation de leurs enfants, ils acceptèrent en masse de les confier à l’école publique, hélas laïque  ! et souvent incapable de répondre à leur attente, faute de moyens.

UN CHANTIER DÉSERTÉ

Un certain nombre de travailleurs nord-africains, venus en métropole pendant la guerre, y demeurèrent pour participer aux tâches de la reconstruction. On en recensait 65 000 au 1er octobre 1918. La hausse des salaires en France, la succession de mauvaises récoltes en Algérie provoquèrent un formidable exode, surtout chez les Kabyles, qui souffraient de surpopulation et de chômage. Pour l’année 1924, on enregistra l’entrée en France de 71 028 Algériens. Parce qu’un tel afflux de travailleurs immigrés ne répondait à aucune nécessité économique ou politique française, il ne produisit pas le rapprochement souhaité par le Père de Foucauld, sinon d’une manière superficielle. Déracinés, abandonnés à eux-mêmes en banlieue parisienne, lyonnaise ou stéphanoise, travaillant pour des salaires de misère qu’ils envoyaient à leur famille, ils devinrent des proies faciles pour les organisations syndicales communistes.

En Algérie, les Européens commencèrent à se concentrer dans les villes et à délaisser la culture des terres, faute de main-d’œuvre suffisante. Le manque de jeunes hommes tués à la guerre se faisait également sentir. L’immigration européenne était tombée à presque rien  ; en revanche, chez les indigènes, la démographie devenait galopante. Pour certains esprits, qui ne raisonnaient qu’en fonction des élections et de la stupide “ loi du nombre ”, c’était un péril.

Sous l’influence des gouverneurs libéraux Jonnart, Steeg et consorts, notre politique coloniale ne procéda à aucune réforme en profondeur. (…)

UN CENTENAIRE TRIOMPHAL ET FACTICE

Affiche pour le centenaire de la conquête de l’Algérie Le centenaire de la conquête de l’Algérie (1830-1930) donna lieu à de grandioses parades officielles, fantasias et distribution de prébendes, ainsi qu’à des bilans complaisants qui, pour n’être pas faux, n’en entretenaient pas moins une dangereuse illusion.

Il est vrai qu’en cent ans, le pays s’était transformé. De grandes villes s’étaient bâties à la place des bourgs de 1830, des ports entretenaient un commerce très actif, principalement avec la métropole, en vertu du “ pacte colonial ”. La prospérité de l’arrière-pays, due à la ténacité des colons et aux efforts de l’administration française, avait fait de nos départements d’Algérie une réussite coloniale indéniable. La richesse et la fécondité françaises avaient été importées en Algérie dans une proportion peut-être unique au monde. Du simple point de vue financier, sur le total des capitaux français investis dans les colonies, la moitié l’était en Algérie, investissement bien supérieur à celui de l’Angleterre pour ses colonies.

L’Algérie était une colonie de peuplement. Ceux que l’on appellera, au moment de la guerre d’Algérie, «  les pieds-noirs  », d’origine espagnole, maltaise, italienne ou française, formaient un nouveau peuple, auquel l’Église avec ses œuvres de bienfaisance, ainsi que le sang versé pendant la Grande Guerre, façonnèrent une âme commune. La Mitidja faisait leur fierté, c’était la vitrine de l’œuvre colonisatrice française en Algérie. Aux temps de la conquête, cette plaine marécageuse des environs d’Alger était si insalubre qu’elle fut interdite. Mais les colons, pressentant sa fertilité, s’acharnèrent à l’assécher, la défricher et la mettre en culture. Beaucoup tombèrent sous les coups répétés des fièvres, mais la Mitidja devint bientôt cette plaine de 500 000 hectares, qui comptaient parmi les plus fertiles de l’Algérie et qu’on admirait tant dans les années 50.

«  S’ILS NE SE CONVERTISSENT PAS…  »

Le Père de Foucauld Le Père de Foucauld avait pourtant lancé, quelques mois avant sa mort, ce solennel avertissement  : «  Ma pensée est que si, petit à petit, doucement, les musulmans de notre empire colonial ne se convertissent pas, il se produira un mouvement analogue à celui de la Turquie. (…) Si nous n’avons pas su faire des Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent chrétiens.  » (Lettre du 16 juillet 1916 à René Bazin)

Rarement, on a été si bon prophète…

L’année suivante, le 13 juillet 1917, la Sainte Vierge annonçait à Fatima que, «  si l’on n’écoutait pas ses demandes  », «  la Russie répandrait ses erreurs  » à travers le monde entier. Ses «  erreurs  », c’est-à-dire ses germes de révolution, de subversion et de destruction de l’ordre traditionnel. La Russie bénéficiera pour cela de la complicité, pour ne pas dire de la connivence, de nos démocraties occidentales. Dès 1918, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, «  principe intrinsèquement pervers, inhumain et antichrist  » (G. de Nantes), proclamé dans les Quatorze points du président Wilson, donnait aux esprits rebelles de nos colonies un fondement idéologique à leur révolte.

Trois mouvements incarnèrent ces «  erreurs  » en Afrique du Nord, poussant nos sujets à la révolte.

«  … ILS NOUS CHASSERONT.  »

C’est d’abord l’islam, comme l’avait prévu le Père de Foucauld, qui se dressa contre la domination française. Les administrateurs français, imbus de laïcisme, c’est-à-dire d’une “ impiété d’État ”, avaient cru de bonne politique de soutenir les chefs des confréries musulmanes afin de contrôler, par leur intermédiaire, les populations. Cet arrangement “ aux moindres frais ” avait une faille, dans laquelle les oulémas, lettrés musulmans instruits à Tunis ou au Caire, s’engouffrèrent. Prêchant le retour au Coran originel, ils n’eurent pas de peine à montrer que la soumission à la France lui était contraire, en particulier dans son précepte de guerre sainte, et que les musulmans profrançais étaient des traîtres.

Ben Badis

Ben Badis

La France a laissé s’organiser méthodiquement la grande force qui s’opposerait à elle. Regroupés en association à partir de 1931, dirigés par Ben Badis, cheik du Constantinois, ces «  théoriciens de l’islam  » fondèrent quelque 250 écoles coraniques, avec pour devise  : «  L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie est ma patrie.  » Les “ purs et durs ” leur reprochaient un peu trop d’attachement aux bénéfices du double jeu, mais ils n’en demeuraient pas moins les théoriciens d’une “ guerre sainte ” contre la civilisation occidentale, et toutes les réunions des “ indépendantistes ” se faisaient de préférence dans les mosquées.

Le deuxième mouvement contestataire, d’origine communiste, apparut au début des années 1930. Le parti communiste français s’était proclamé anticolonialiste dès sa fondation, et les agents de la IIIe Internationale travaillèrent à «  éveiller la conscience nationale  » des peuples colonisés contre les maîtres «  exploiteurs  ». Si l’athéisme marxiste de leur propagande rebuta d’emblée les musulmans d’Afrique du Nord, les émigrés de France se laissèrent facilement contaminer.

Messali Hadj

Messali Hadj

Messali Hadj faisait partie de ces derniers. Resté en France après sa démobilisation en 1918, il commença par errer d’usine en usine dans la région parisienne, puis entra à l’Université, où il s’enthousiasma pour la révolte d’Abd el-Krim dans le Rif marocain, et s’inscrivit au parti communiste qui menait le même combat. Il y fit l’école des cadres de Bobigny et fonda en 1926 le premier parti anticolonialiste  : L’Étoile nord-africaine, qui se fixait comme objectif la libération des peuples du Maghreb. La propagande virulente qu’il y déployait contre les Français «  qui font suer le burnous  » lui valut une suite d’arrestations, suivies de relaxes, qui contribuèrent à lui forger une image de martyr et de défenseur du peuple maghrébin opprimé.

Son premier parti ayant été dissous, il en créa un nouveau en 1937  : le Parti Populaire Algérien (PPA), qui devint le plus violent et le plus cynique des partis antifrançais. En septembre 1939, Messali fut de nouveau condamné, cette fois à seize ans de travaux forcés. Par sa dialectique marxiste, il réussissait tout de même à fabriquer de la haine en maints endroits où les Français, depuis trois générations, vivaient en bonne intelligence et loyale collaboration avec les indigènes. À signaler aussi que plusieurs de ses partisans se laissèrent gagner par la propagande nazie pendant la guerre.

Ferhat Abbas

Ferhat Abbas

Le troisième courant de révoltés fut le fait d’individus passés par les écoles et l’université de la République, qui leur avaient inculqué les principes de laïcité, d’égalité, de liberté et de fraternité. De ces indigènes diplômés et avides de responsabilités, la figure la plus emblématique était Ferhat Abbas. Parlant mieux le français que l’arabe, ce pharmacien de Sétif se lança très tôt dans la politique. Diderot, les théoriciens de la Révolution française et Jaurès étaient ses maîtres révérés. D’aucuns le disaient “ modéré ”, et citaient son article paru en 1936 dans le journal L’Entente  :

«  Je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé… On ne bâtit pas sur le vent. Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays.  »

En quoi il se distinguait des oulémas qui parlaient de «  nation algérienne  ». Mais Ferhat Abbas ajoutait  : «  Sans l’émancipation des indigènes, il n’y a pas d’Algérie française durable.  » Par “ émancipation ”, il entendait l’accès à la vie politique pour les indigènes «  capables  »… comme lui. Son discours variera en fonction des opportunités politiques, jusqu’à lui faire prendre en 1955 la direction extérieure de la rébellion FLN.

Parti messaliste, mouvement des oulémas, rassemblement d’Abbas, les trois acteurs du séparatisme algérien se préparaient donc dans les coulisses de la vie politique française. (…)

«  CHÈRE ALGÉRIE  »

1930 marque un tournant décisif dans la vie de la colonie. C’est à partir de ce moment que l’Algérie a été placée sous “ assistance respiratoire ”, comme écrit Daniel Lefeuvre dans son ouvrage (Chère Algérie, comptes et mécomptes de la tutelle coloniale, 1930-1962, Société française d’histoire d’outre-mer, 1997, p. 9)  : «  Tordant le cou à une complainte, dont la répétition finit par être lassante, écrit Jacques Marseille en préface, Lefeuvre démontre que la France a plutôt secouru l’Algérie qu’elle ne l’a exploitée.  »

Incapable de subvenir à ses besoins par ses propres moyens, la survie de l’Algérie était suspendue aux importations métropolitaines de produits de première nécessité et aux mouvements de capitaux publics qui volaient au secours de déficits croissants. Mais, dans le même temps, la population algérienne augmentait à un rythme accéléré. La belle province ne nourrissait plus ses habitants. Trop nombreux sur des terres trop petites, et souvent mal travaillées faute de moyens, les paysans algériens quittaient leur village pour chercher en ville travail et ressources et, n’en trouvant pas, s’entassaient en périphérie dans des taudis insalubres, avant de passer en métropole. En 1934, la langue française s’enrichit d’un mot nouveau  : bidonville, du nom d’un quartier d’Alger. On étudia la possibilité d’établir dans la colonie des industries nouvelles. Mais aucun projet n’aboutit. Les grèves de 1936 et, il faut le dire, la mauvaise volonté des industriels français, jaloux de leurs privilèges commerciaux qui leur permettaient d’écouler à bon marché en Afrique du Nord leurs produits manufacturés, empêchèrent tout démarrage sérieux dans le sens d’une modernisation de la colonie.

M. Viollette

M. Viollette

Au lieu d’imposer des mesures d’intérêt national, le Front populaire échauffa les esprits et divisa l’Algérie contre elle-même. À l’origine, il y eut le projet d’apparence généreuse de l’ancien gouverneur Viollette, qui était d’étendre la citoyenneté française à un nombre plus grand de musulmans, capables ou méritants. Mais c’était admettre d’une part que la situation coloniale était foncièrement injuste et oppressive, et que seule l’émancipation par le bulletin de vote permettrait d’en sortir. C’était soumettre le «  lien colonial  » à la dialectique marxiste et à la lutte des partis, Européens contre Indigènes, rendant caduque et impossible «  ce contact humain, profond, religieux, qui fonde les rapports de colonisés à colonisateurs sur la bonté  » et non sur l’égalité et la liberté. Le projet avorta, du fait d’une levée de boucliers générale des colons et des notables, qui en virent le péril électoral immédiat. (…)

Une mauvaise graine était semée  ; elle lèvera brusquement après la guerre. Mais il y eut entre-temps deux années d’unanimité, de retour au bon sens et de réformes audacieuses.

UNANIMES DERRIÈRE LE MARÉCHAL

Le général Noguès

Le général Noguès

La défaite de juin 1940 et l’annonce de pourparlers d’armistice provoquèrent une immense surprise en Algérie. Le 18 juin, le général Noguès, commandant les troupes d’Afrique du Nord, télégraphiait au gouvernement  : «  Toutes les troupes, ainsi que les populations française et musulmane de l’Afrique du Nord me prient dans des démarches émouvantes de demander respectueusement au gouvernement de continuer la lutte et de défendre le sol nord-africain. Les indigènes en particulier qui, comme ils le déclarent, sont prêts à marcher avec nous jusqu’au dernier homme, ne comprendraient pas que l’on puisse disposer de leur territoire sans tenter avec eux de le conserver, alors qu’en 1939 comme en 1914, ils ont répondu en masse à notre appel pour venir se battre en France à nos côtés.  » Le maréchal Pétain le pensait aussi, et l’inviolabilité de l’Empire fut une des clauses non négociables de l’armistice, qu’il signa «  entre soldats et dans l’honneur  ».

L’armée d’Afrique fut maintenue, d’une manière mi-officielle, mi-secrète, sous la dynamique impulsion du général Weygand, envoyé sur place par le Maréchal pour «  défendre l’Empire contre quiconque  ». Lorsque les commissions d’armistice allemandes et italiennes vinrent faire leur inspection, il n’y eut pas un indigène pour révéler les stocks d’armes et de matériels cachés  !

Portrait du Maréchal Pétain en Algérie La Révolution nationale avait été accueillie en Algérie avec enthousiasme autant par les Européens que par les indigènes. Elle fut l’occasion d’un renouveau religieux chez les catholiques d’Algérie  : «  Les fêtes votives n’ont jamais été plus suivies, les processions expiatoires se multiplient. Les vocations sacerdotales connaissent un vif regain. Les ordres les plus fermés et les plus contemplatifs attirent les jeunes.  » (Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 2001, p. 89)

Auprès des indigènes, le Maréchal jouissait d’un prestige incontesté. Le Bachaga Boualam rappelle que «  les anciens combattants avaient tous dans leur gourbi la photo du Maréchal  » (Mon pays la France, p. 98). (…)

RÉVOLUTION NATIONALE ET COLONIALE

Ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage de Daniel Lefeuvre, “ Chère Algérie  ”, de réhabiliter la «  politique novatrice  » de Vichy, appliquée en Afrique du Nord successivement par le général Weygand et l’amiral Darlan. (…)

Un premier train de réformes fut lancé, pour la défense et restauration des sols et pour une meilleure répartition des terres. Oui, c’est Vichy qui eut l’audace de lancer une réforme agraire, que les progressistes eux-mêmes n’envisageaient qu’avec crainte  ! (…)

Cela ne suffisait pas, il fallait de toute urgence programmer un développement industriel cohérent de la colonie, pour pallier la pénurie de produits manufacturés résultant de la défaite, assurer la fidélité des populations indigènes à la France, enfin préserver nos colonies «  de toute immixtion étrangère susceptible de se manifester après la guerre  ». En juillet 1941, Weygand faisait adopter par le gouvernement un “ Programme général d’industrialisation de l’Afrique du Nord  ”, impressionnant par la diversité des industries à créer  : infrastructures, sidérurgie, machines agricoles, engrais, verrerie, produits alimentaires. À l’appel du gouvernement, de nombreux industriels de métropole répondirent  : Présent  !

La sagesse des mesures accompagnant la mise en œuvre du programme prouvait que le général avait su s’entourer de bons conseillers. (…)

Les experts de la Délégation générale, débarrassés de tout esprit partisan, affirmaient que l’implantation d’industries retenant en Algérie la main-d’œuvre indigène «  constituerait une alternative au danger social de cette présence en France d’immigrés encore inassimilés, où le communisme recrutait des troupes de choc […]. Ceux qui repartaient en Afrique du Nord rapportaient avec eux un levain nouveau pour l’anarchie qui vit au cœur des Berbères et cela détruisait la couche de discipline sociale que la colonisation française apporte toujours dans les milieux indigènes. Les Berbères ne progresseront par des voies saines vers la civilisation française que s’ils évoluent dans un cadre social cohérent, sans rupture brusque avec la morale traditionnelle, dans leur propre milieu, au cours des siècles. L’emploi des ouvriers indigènes dans les usines de la métropole a montré, depuis plusieurs années avant la guerre, qu’ils pouvaient très bien s’adapter, après une courte formation, aux métiers de l’industrie. Certains s’effrayeront peut-être des conséquences fâcheuses que l’on pourrait craindre, au point de vue social, de l’implantation parmi les éléments algériens d’un nouveau prolétariat. Il ne semble pas, en l’état actuel des choses, que ce fait dût avoir une influence redoutable sur notre avenir. La nouvelle classe ouvrière algérienne, orientée suivant les principes de rapprochement entre ouvriers et patrons de la politique sociale inaugurée par le gouvernement du Maréchal, soigneusement protégée contre les propagandes extérieures, loin d’être un élément de trouble et de désordre, constituera, à coup sûr, un facteur d’évolution précieux pour elle-même et pour nous.  » (Cité par D. Lefeuvre, p. 173)

C’était sauveur  ! Nous verrons bientôt que le FLN, battu par l’Armée française sur son propre terrain en Algérie, ne gagna sa “ guerre ” révolutionnaire qu’en métropole, auprès de ces travailleurs immigrés livrés à eux-mêmes. Ce projet corporatif, le Maréchal lui-même souhaitait le mettre en chantier, lorsqu’il écrivait à M. Jean Paillard, auteur d’une plaquette publiée en 1943, L’Empire français de demain  : «  La meilleure colonisation est celle qui tend, grâce à l’ordre corporatif, à faire participer nos colonies à la justice sociale dont cet ordre s’inspire.  » (Cité par l’auteur, p. 7)

Autre fait remarquable  : la nomination de musulmans comme conseillers nationaux en 1941 ne provoqua aucun remous dans la colonie européenne. Cette réforme faisait pourtant figurer pour la première fois des musulmans au sein des institutions politiques françaises. Le secret est simple  : de telles mesures, dictées par l’intérêt national et imposées hors cadre parlementaire, n’alimentaient plus la zizanie électorale.

«  C’EST NOUS LES AFRICAINS  !  »

L’enjeu d’une telle valorisation de nos colonies d’Afrique du Nord était également stratégique. Nous avons raconté comment l’Armée d’Afrique s’était reconstituée à la faveur de l’armistice. C’est à l’appel de l’amiral Darlan, providentiellement présent à Alger au moment du débarquement allié du 8 novembre 1942, qu’elle reprit le combat contre les Allemands dès le 19 novembre, et que les indigènes à leur tour s’engagèrent, à partir du 11 décembre, dans cette armée qui allait libérer la mère patrie, «  au nom du Maréchal empêché  ». (…)

Il fallut d’abord recompléter les effectifs par de larges mesures de recrutement. Les classes algériennes musulmanes répondirent à l’appel avec une fidélité remarquable, et les volontaires marocains et tunisiens affluèrent. Même si c’est sur les Français d’Afrique du Nord que pesa le plus gros effort de mobilisation  : vingt classes de 1924 à 1944. On fit même appel aux femmes, qui servirent comme infirmières ou ambulancières. L’amalgame entre Français et musulmans se fit sans heurts, à proportion à peu près égale. (…)

LE RETOUR DES VIEUX DÉMONS

Après l’assassinat de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942, la chasse aux “ vichystes ” et la lutte pour le pouvoir entre giraudistes et gaullistes offrit aux indigènes stupéfaits le triste spectacle de nos divisions. Les partis indépendantistes relevèrent alors la tête. Les ambitieux comme Ferhat Abbas comprirent qu’ils devaient faire désormais leur cour aux Américains. D’autant que la politique de Roosevelt, exprimée dans sa Charte de l’Atlantique, – celle-ci, traduite en arabe, fut diffusée en Algérie à un million d’exemplaires –, promettait «  l’émancipation des peuples opprimés  ». (…)

Le général Catroux

Le général Catroux

Quand de Gaulle vint s’établir à Alger en mai 1943, il choisit le général Catroux comme conseiller pour sa politique algérienne. Le projet Blum-Viollette fut remis à l’ordre du jour. Cette fois, Catroux savait comment briser la résistance des colons et des notables  : en les accusant de “ pétainisme ”. (…)

L’égalité républicaine triomphait. À l’Empire français, succédait l’utopie gaullienne de “ l’Union française ”, les colonies s’administrant elles-mêmes dans un chimérique «  cadre français  ».

Loin d’être satisfaits, les trois mouvements de Ferhat Abbas, de Messali Hadj et des oulémas, surenchérirent en fondant un mouvement indépendantiste unique  : les “ Amis du Manifeste de la Liberté ” (AML). Leur campagne de calomnies contre les gros colons et les “ traîtres vichystes ” redoublèrent, en même temps que leurs revendications. Il fallait payer le prix, disaient-ils, des tirailleurs, des spahis et des goumiers que les généraux français avaient réquisitionnés pour leurs armées. Cette récupération politique de l’héroïsme des troupes indigènes était scandaleuse, et d’ailleurs à cent lieues des préoccupations des combattants.

LA VICTOIRE OUBLIÉE

L’itinéraire de la glorieuse 3e Division d’Infanterie Algérienne

L’itinéraire de la glorieuse 3e Division d’Infanterie Algérienne, la célèbre division aux «  trois croissants  ». Formée en Oranie, elle combattit avec panache en Tunisie, constitua le fer de lance et le corps de poursuite du C.E.F.I. Elle était commandée par un chef d’exception, le général de Monsabert, gentilhomme gascon et fervent catholique. Ses   » Notes de guerre «  , parues en 1999, font revivre l’épopée de l’Armée d’Afrique.

Le général Juin, qui les commandait, évoquera «  le souvenir de l’héroïsme le plus pur et de la fraternité qui toujours régna dans les rangs de l’Armée d’Afrique, tant il est vrai que c’est dans son sein et au creuset des batailles que les deux races se sont toujours le mieux fondues, le mieux comprises et le mieux aimées  ».

La figure légendaire de ce chef d’origine pied-noir, qu’on appelait “ Juin l’Africain ”, restera pour toujours attachée à la bataille de Garigliano, qui ouvrit aux Alliés la route de Rome, le 13 mai 1944. L’élan patriotique, la solidité, la vaillance et la discipline des unités de ce Corps expéditionnaire français en Italie (C.E.F.I.) stupéfièrent les Alliés eux-mêmes. La France ressuscitait dans l’armée forgée sous le soleil d’Afrique, grâce au Maréchal  ! (…)

Hélas  ! l’avance du C.E.F.I., qui était monté jusqu’à Sienne, fut stoppée net. La manœuvre stratégique géniale conçue par Juin, de porter la guerre en direction de la Hongrie par la Lombardie, la Vénétie et la trouée de Ljubljana, afin de couper aux Soviétiques la route des Balkans et de les devancer dans la course à Berlin, fut rejetée par Roosevelt, tenu par ses accords avec Staline. Le C.E.F.I. fut dissous et ses unités rembarquées pour aller former la Ire Armée française qui, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny, plus en cour auprès du C.F.L.N. d’Alger, devait débarquer en Provence (voir la carte). Malgré cette faute stratégique aux conséquences incalculables, ce furent des contingents au moral très élevé qui bousculèrent en août 1944 les défenses de Toulon et de Marseille et remontèrent la vallée du Rhône.

Mais bientôt, aux abords des Vosges, la résistance allemande se durcit. La Ire Armée qui demeurait toujours dans ses cadres, ses troupes et surtout son esprit, “ l’Armée d’Afrique ”, habituée à combattre aux côtés des armées alliées et à utiliser les armements les plus modernes, était seule capable d’affronter l’armée allemande. Elle fut derechef maintenue sur la ligne de front par de Gaulle, qui avait prit le pouvoir à Paris. Résultat  : à la mi-décembre 1944, les pertes dans ses rangs étaient épouvantables. (…)

Ces sacrifices furent-ils assez connus et compris  ? Non, hélas  ! parce que le silence était de règle sur les soldats de l’Armée d’Afrique, alors que les FFI et les FFL, de leur côté, se voyaient couverts d’éloges. (…) Des discriminations incroyables eurent lieu, dans l’avancement des gradés, dans les permissions, et jusqu’au niveau vestimentaire  : on vit des unités combattre dans la neige avec leurs tenues d’été de débarquement, alors que des éléments “ nouveaux ”, n’ayant jamais été engagés ou engagés sur des fronts passifs, étaient équipés de vêtements américains. (…)

Cet “ oubli ” permet aujourd’hui au film “ Indigènes ” de porter cette injustice au compte du colonialisme et de l’armée française, alors que c’est sur l’autel du mythe gaulliste que leur mémoire fut sacrifiée.

PRODROMES DE GUERRE CIVILE

Ferhat Abbas Revenons en Algérie, où la situation économique se dégradait de jour en jour. La mobilisation d’une part, l’épuration d’autre part avaient privé la colonie de nombreux cadres actifs et la production en souffrait. L’inflation avait libre cours. À cela s’ajouta bientôt une sécheresse qui provoqua une grave disette. Mars 1945 était aussi l’époque de la fondation de la Ligue arabe. Les esprits étaient en ébullition, et chacun rivalisait de violence verbale. Ferhat Abbas sillonnait le pays, en répandant son esprit de “ résistance ”, à l’image de ce qui se passait en métropole, tandis que Messali donnait ses consignes par communiqués de presse.

L’annonce, à la mi-avril 1945, de l’ouverture d’une conférence à San Francisco, où allait être créée l’Organisation des Nations unies, se répandit parmi les indigènes, et le bruit courut que l’indépendance leur serait bientôt accordée par ladite “ Organisation ”. Les colons de Constantine étaient particulièrement inquiets de l’effervescence des esprits dans leur région. (…)

Or, ni le préfet, ni le gouverneur général ne tinrent compte de ces avertissements. Le 1er mai fut une sorte de répétition générale. On vit dans les villes se déployer drapeaux et banderoles séditieuses. Des heurts avec la police firent un mort à Bône, un autre à Oran et deux à Alger. On procéda à des arrestations en masse. Mais il était trop tard. Le 8 mai, le drame éclatait.

SÉTIF  : LE 8 MAI 1945

On célébrait ce jour-là dans toute l’Algérie la victoire des Alliés. Mais à Sétif, fief constantinois de Ferhat Abbas, il n’y eut aucun musulman dans le cortège officiel. Ils avaient demandé à défiler à part. L’autorisation fut accordée par le préfet à condition de ne pas arborer de signes séditieux. Mais tout fut organisé pour braver l’interdiction. (…)

L’étendard vert du Prophète fut brandi. Les policiers qui surveillaient la manifestation exigèrent qu’on enlève les pancartes et drapeaux séditieux, puis cherchèrent à les saisir. Des coups de feu partirent, les policiers ripostèrent. Alors la foule indigène se rua dans les rues de la ville aux cris de «  Djihad  !  » et, survoltée par les you-you des fatmas, massacra tous les Européens qu’elle rencontra.

Quand, vers midi, l’ordre fut rétabli, grâce à l’intervention de l’armée, on releva vingt-neuf cadavres horriblement mutilés. La nouvelle de l’émeute s’était répandue comme une traînée de poudre dans les campagnes environnantes. Les villages furent à leur tour assaillis par des bandes de fellahs dévalant des montagnes. (…) Au total, il y eut plus de cent trente Européens massacrés, y compris des femmes et des enfants.

Le général Duval

Le général Duval

Cependant les agitateurs indépendantistes n’étaient pas parvenus à ébranler les masses indigènes, auxquelles la seule idée d’une «  nation algérienne indépendante  » restait absolument étrangère. Et, chose encourageante, pas un soldat indigène ne se révolta, toutes leurs unités restèrent fidèles aux autorités françaises et contribuèrent largement à rétablir l’ordre.

Le général Duval, qui commandait la division de Constantine, ne disposait que de faibles moyens. Aussi, pour juguler la rébellion, il dut agir vite et fort. Les soldats envoyés au secours des villages assiégés dispersèrent les insurgés à la mitrailleuse lourde. Au soir du 12 mai, l’insurrection était jugulée. (…)

Le 30 mai, les opérations terminées, le général Duval écrivait dans son rapport au gouvernement  : «  Je vous ai donné la paix pour dix ans, mais il ne faut pas se leurrer. Tout doit changer en Algérie. Il faut faire des réformes sérieuses.  »

SUITES DOULOUREUSES

L’insurrection de Sétif sera par la suite considérée comme un prélude à la guerre d’Algérie, le premier événement qui ait creusé un “ fossé ” entre les deux communautés. Indéniablement, l’affaire avait été grave et le traumatisme fut profond, tant chez les indigènes que chez les Européens. Pour rétablir l’ordre, il fallait sévir, mais après la démonstration de force, se hâter de reprendre en main les populations un instant égarées, renouer le “ lien colonial ” qui, dans ces régions de l’Est de l’Algérie, en particulier les Aurès, était trop relâché. Malheureusement, on ne fit rien…

Ben Bella

Ben Bella

À part traîner l’armée dans la boue en l’accusant d’avoir réprimé sans faire quartier. Les militaires estimèrent à 1 300 le nombre de victimes indigènes. Mais le consul des USA à Alger parla, lui, de 50 000 morts, mensonge qui sera repris plus tard par le FLN. (…)

À Paris comme à Alger, on oublia le drame, ainsi que les avertissements du général Duval. L’Assemblée nationale vota une amnistie pour les insurgés. Ferhat Abbas, le pharmacien de Sétif, et ses lieutenants furent libérés en mars 1946 et revinrent au pays plus arrogants que jamais. Messali Hadj, libéré un peu plus tard, fonda en octobre 1946 un nouveau parti  : le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Une branche s’en détacha bientôt  : l’Organisation spéciale (OS), prônant l’action directe, c’est-à-dire le recours aux armes. L’OS fut démantelée en 1950, après l’attaque de la poste d’Oran par un certain Ben Bella. Arrêté et considéré comme un simple droit commun, celui-ci s’échappa en 1952. L’organisation secrète reformée donna naissance, en 1954, au “ Front de libération nationale ” (FLN). (…)

LE TEMPS DE LA BELLE ALGÉRIE N’EST PLUS

Quant aux Français d’Algérie, ils virent que le temps jouait contre eux et qu’ils seraient sacrifiés un jour ou l’autre aux mythes égalitaires des partis au pouvoir en France. Les musulmans dits “ évolués ” furent de leur côté déçus de n’avoir dans l’immédiat que des avantages secondaires. Et l’agitation électorale reprit de plus belle, sur fond de guerre religieuse.

Jacques Perret en constatait les effets dévastateurs  : «  Les “ nationalistes ” exigent l’application de la loi du nombre, fondement de la démocratie, et réclament l’autonomie de l’Algérie, c’est-à-dire la transmission des pouvoirs de la minorité française à la majorité musulmane. Tel est, en gros, le programme des extrémistes qui répond en fait à cette vieille idée fixe toujours sommeillante dans le cœur des musulmans  : chasser ou asservir le chrétien. Qu’ils le veuillent ou non, l’administrateur mécréant, le colon athée, M. Chataigneau lui-même [le gouverneur général], ou l’instituteur sectaire sont d’abord des chrétiens. Le démagogue a beau se mettre en burnous, construire des mosquées, faire du Ramadan une fête républicaine (  !) il y perd sa peine et la face. Le musulman par ailleurs (sauf très rares exceptions) peut rester quinze ans à Paris, conquérir des grades, boire du vin, manger du cochon, se marier à une Française et discuter de l’existentialisme, la loi du prophète demeure en lui et si elle ne se réveille pas spontanément en vue des côtes africaines, son père, sa mère, toute la famille conjurée aura bientôt fait de le rappeler aux bonnes mœurs musulmanes. Cela ne signifie pas que la collaboration soit impossible entre le roumi et l’indigène, ni l’estime, la confiance et l’amitié, nous en avons des preuves innombrables, mais l’assimilation pure et simple, ce vieux rêve que les socialistes ont hérité de la Convention et dont ils se débarrassent à peine, est une chimère qui, jointe à l’honorable jobardise de vouloir être aimés pour nous-mêmes, n’a jamais fait que nous fourvoyer.  »

UNE COMMUNAUTÉ HISTORIQUE À SAUVER

Récuser la maturité politique des masses indigènes n’était pas leur dénier le droit de s’associer à l’effort commun. Et cette forme d’intégration se pratiquait depuis de longues années déjà, loin des agitations politiciennes. Elle avait créé cette admirable et complexe réalité historique qu’était l’Algérie française, riche de cent vingt ans de vie commune.

Philippe Tripier en fait un tableau vivant  : «  Le mélange intime des deux communautés est un fait qui s’impose à l’observateur le plus prévenu, avec non moins d’évidence que la présence française… Le détail des mœurs quotidiennes fait apparaître la permanence des contacts et l’imbrication de la vie pratique. Qu’il s’agisse du patron et de son employé, de la ménagère et de son fournisseur, de l’agriculteur avec ses ouvriers, du préposé à un guichet avec la clientèle, des passants dans la rue, des usagers de l’autobus, les rapports de tous les jours sont empreints de cordialité et de bonhomie avec ni plus ni moins de naturel qu’entre Français de métropole […]. Que cette alliance de civilisations et cet alliage de populations sous l’unique souveraineté française aillent en tant que tels sans difficultés majeures, c’est là, à la veille de l’insurrection, la réussite de l’Algérie et son originalité foncière.  » (Autopsie de la guerre d’Algérie, p. 29)

Nul lieu n’exprimait mieux l’amalgame des deux communautés que le sanctuaire de Notre-Dame d’Afrique, sur sa colline dominant Alger. On y voyait monter non seulement des catholiques, mais aussi des musulmans, venus prier «  Lalla Meriem  », Mère de l’Afrique, et lui demander sa baraka, sa bénédiction.

L’Algérie d’alors paraissait plus une province française qu’une colonie. Le revenu national par habitant, par exemple était double de celui de l’Égypte, pourtant considéré comme l’un des pays d’Afrique les plus développés. Le nombre de lits d’hôpitaux y était trois fois plus élevé, la mortalité infantile moitié moindre. 25 000 km de routes, 5 000 km de voies ferrées quadrillaient le territoire. L’agriculture couvrait une dizaine de millions d’hectares. Des villes entières s’étaient crées ou développées. Les nouveaux villages fourmillaient sur le territoire. De grands travaux d’hydraulique avaient été entrepris  : onze grands barrages servaient à l’irrigation de 140 000 hectares. Alger était le deuxième port français. Sans compter le pétrole découvert au Sahara peu avant la guerre d’Algérie, qui achèvera de prouver l’utilité économique et stratégique de l’Algérie française.

L’abbé de Nantes parlera, lui, de “ communauté historique à sauver ”. (…)

LA MISSION DE L’ÉGLISE

Jacques Perret rapporte la confidence d’un témoin des événements de Sétif  : «  Dans le gros de l’émeute, j’ai remarqué que les indigènes s’attaquaient instinctivement à tous ceux qui fuyaient. Mais l’ardeur des plus excités tombait soudain devant ceux qui faisaient face.  » Et notre ami de tirer une leçon salutaire  : «  Si nous décidons de rester, il faudra le dire sans ambiguïté. La France ayant exprimé clairement son choix et donné les premiers signes de sa volonté, la masse des indigènes confirmera son loyalisme, les agités renonceront aux aventures où les poussaient nos faiblesses, l’Algérie enfin retrouvera la paix et la confiance.  »

Qui pouvait, en ces années d’angoisse éprouvée par les plus lucides, confirmer la France dans sa résolution de rester en Algérie, afin d’y accomplir sa vocation coloniale et missionnaire, qui  ? sinon l’Église, dont la mission, dans chaque période troublée, a été de prêcher aux hommes leur devoir de soumission aux autorités tutélaires et à l’ordre établi, condition de la survie des communautés humaines. Mais depuis la «  libération  » de 1944, rares étaient ceux qui avaient le courage de le rappeler et d’aller à contre-courant de l’idéologie dominante. (…)

UNE CHRÉTIENTÉ PROSPÈRE

En 1950, on y comptait plus de 800 000 catholiques, soit les 4/5e de la population européenne, 340 paroisses, plus de 600 églises et oratoires, 800 prêtres dont deux tiers séculiers, 22 congrégations implantées sur les trois départements, le tout réparti en trois diocèses  : Alger, Oran et Constantine. On devait cette réussite à la phalange de saints prêtres, religieux et religieuses qui, depuis cent vingt ans, œuvraient à leur apostolat, mais aussi au zèle de Mgr Leynaud, l’archevêque d’Alger.

Jeune secrétaire du cardinal Lavigerie dans les dernières années de son épiscopat, il avait assisté, impuissant, à la fermeture de nombreux établissements et communautés religieuses au moment des lois de séparation. Pourtant il semble que la Providence l’ait choisi pour relever l’Église d’Afrique de ses ruines. Remarqué par saint Pie X, il fut nommé par Benoît XV archevêque d’Alger le 24 décembre 1916, trois semaines après le martyre du Père de Foucauld  ! Dès sa prise de possession du diocèse, il rouvrait le grand séminaire de Saint-Eugène. En 1918, il bénissait la première des soixante-trois églises qu’il devait construire au cours de son épiscopat (1917-1953), ordonnant 131 prêtres, implantant huit congrégations religieuses, dont les trappistes, qui acceptèrent de revenir et de s’installer au cœur de l’Atlas, à Tibhirine… Le douzième Congrès eucharistique d’Alger, du 3 au 7 mai 1939, marqua un sommet de ferveur et de conversions.

Le 11 février 1944, Mgr Leynaud faisait le vœu d’élever en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus une «  belle et grande église  » qui devait être le Montmartre algérien. Persuadé que l’Église et la présence française étaient indissociables en Algérie, Mgr Leynaud n’attaquait pas de front le laïcisme des institutions républicaines, mais entendait le vaincre sur le terrain. (…) Quand il mourut le 4 août 1953, la catholicité d’Algérie dans sa majorité restait attachée à sa religion traditionnelle, associant le patriotisme à la foi  : «  Catholiques et Français toujours  !  »

Restait cependant à résoudre la lancinante question de la conversion des musulmans.

LES «  PRÉPOSÉS AUX ARABES  »

Au moment des fêtes du centenaire, plusieurs voix s’étaient élevées, entre autres celle du chanoine Jules Tournier, pour rappeler que la question religieuse était la clef de notre souveraineté en Algérie  : «  Si la France républicaine n’a pas la haute sagesse de patronner ouvertement et pleinement le christianisme dans l’Afrique du Nord afin de permettre aux missionnaires d’amener, avec l’appui officiel, les populations musulmanes à l’Évangile, il n’est pas nécessaire d’être de la lignée des prophètes pour annoncer que, malgré la somme impressionnante de capitaux qu’elle a versés depuis un siècle sur ces terres et les immenses travaux qu’elle a accomplis  ; malgré l’instruction qu’elle a distribuée largement aux tribus berbères et arabes  ; malgré même un peuplement français plus étendu, elle n’est pas certaine de conserver définitivement les empires chérifien, algérien et tunisien. Si politiquement et économiquement, elle dirige les terres africaines, religieusement l’islam demeure le maître des pays du Maghreb. Or, dans la lutte, la religion est toujours plus forte que la politique et les intérêts matériels.  » (Jules Tournier, La conquête religieuse de l’Algérie, 1930, p. 250)

Il est remarquable qu’une des dernières recommandations de Mgr Leynaud à ses prêtres, dans sa Lettre de Carême 1953, ait eu pour objet les musulmans  : «  N’oubliez pas qu’ils font partie des âmes confiées à votre sollicitude… Nous devons les aimer tous, être toujours prêts à leur rendre service, à les traiter avec un cordial respect, à leur faire tout le bien possible. Mais c’est surtout par la bonté et par les exemples d’une vie sainte que nous réaliserons enfin, avec l’aide de Dieu, l’union si désirée des esprits et des cœurs.  »

Mais de les convertir, il n’était plus question… Pendant longtemps, à cause des interdits gouvernementaux, la conversion des musulmans était restée hors du champ des préoccupations du clergé diocésain. C’était l’affaire de ceux qu’on appelait familièrement «  les préposés aux arabes  », c’est-à-dire les Pères blancs et les Sœurs blanches du cardinal Lavigerie. Or, à l’époque dont nous parlons, ceux-ci en avaient eux-mêmes abandonné l’idée. (…)

UNE MINORITÉ CONTESTATAIRE

André Mandouze

André Mandouze

Si l’immense majorité du clergé d’Algérie adhérait au catholicisme traditionnel de son pasteur, une sourde opposition mûrissait dans l’ombre. L’abbé Scotto, curé de Birmandreïs avant de devenir curé d’Hussein-Dey dans la banlieue d’Alger, s’était lié avec le professeur André Mandouze, dès la nomination de ce dernier à l’université d’Alger en 1946. L’ancien rédacteur en chef de Témoignage chrétien apportait de la métropole les chimères du progressisme démocrate-chrétien, qu’il s’appliqua à répandre dans les mouvements d’Action catholique algériens, déjà contaminés par l’esprit de la “ Libération ”. (…)

À partir de février 1954, cette intelligentsia progressiste extrêmement minoritaire trouva dans la personne du nouvel archevêque d’Alger, Mgr Duval, un protecteur puissant. «  Choix funeste pour les chrétiens d’Algérie qui conduira à une dramatique rupture. Prélat foncièrement métropolitain, ancien directeur du séminaire de Chambéry après de longues études théologiques à Rome, dénué d’affinité avec la mentalité méditerranéenne et d’un contact sensible avec le peuple dont il devenait le chef religieux, il ne toucha point les cœurs et faisait figure d’étranger. Sept années d’épiscopat à Constantine l’avaient en outre engagé dans des relations avec les oulémas réformistes.  » (Pierre Goinard, L’œuvre française en Algérie, p. 307)

Ces «  chrétiens engagés  », qu’on retrouvera bientôt aux côtés des fellaghas, avaient pris la figure du Père de Foucauld comme emblème. (…)

UNE DOUBLE INFIDÉLITÉ

Petits Frères de Jésus du Père Voillaume C’est auprès de l’oasis d’El Abiodh Sidi Cheikh, dans le désert du Sud-Oranais, que s’installèrent en 1933 les premiers Petits Frères de Jésus, fondés par le Père Voillaume «  dans l’esprit du Père de Foucauld  ». Leur fraternité était établie dans un ancien bordj militaire, à proximité du tombeau d’un fondateur de confrérie musulmane. Tout un symbole que cette présence militaire exclue, – ou du moins on n’en parlait pas –, et cette proximité avec les musulmans…

Sans support militaire, ni support politique, mais aussi sans but  ! les Frères, bientôt rejoints par des Sœurs, étaient là pour que le Saint-Sacrement rayonne silencieusement, comme le voulait le Père. Très pur mysticisme, «  ou bien volonté de ne plus parler de conversion des indigènes, et de faire comme si l’Eucharistie, le Sacré-Cœur, pouvaient rayonner l’amour de Jésus sans rien déplacer, sans choquer personne, sans rien changer, sinon pour rendre les musulmans meilleurs musulmans  ?  » demande l’abbé de Nantes (Jésus, Maître de l’impossible, Retraite de communauté, 1976).

C’était déjà une double infidélité au Père de Foucauld  : d’abord le reniement de ses chères «  Amitiés sahariennes  », qui lui faisaient écrire le 16 avril 1915  : «  Les tribus font des progrès dans la mesure du contact qu’elles ont avec les officiers… On ne fait de bon travail que par les officiers et par de bons officiers  ». (…)

Le deuxième reniement était dans l’oubli ou la mise sous silence de l’ardent désir du Père de Foucauld de convertir les musulmans, son culte inlassable de la divine Hostie préparant le salut de ces pauvres âmes gisant dans les ténèbres. «  Tu veux savoir si je suis en contact avec les musulmans, écrivait-il déjà au temps de la Trappe à son cousin Louis de Foucauld. La conversion de ces peuples dépend de Dieu, d’eux et de nous chrétiens. Dieu donne toujours abondamment la grâce, eux sont libres de recevoir ou de ne pas recevoir la foi  : la prédication dans les pays musulmans est difficile, mais les missionnaires de tant de siècles passés ont vaincu bien d’autres difficultés  ; c’est à nous à agir comme eux, à nous à être les successeurs des premiers Apôtres, des premiers Évangélistes. La parole est beaucoup, mais l’exemple, l’amour, la prière sont mille fois plus. Donnons l’exemple d’une vie parfaite, d’une vie supérieure et divine, aimons-les de cet amour tout-puissant qui se fait aimer, prions pour eux avec un cœur assez chaud pour leur attirer de Dieu une surabondance de grâces, et nous les convertirons infailliblement…  » (Lettre inédite du 28 novembre 1894)

Un degré de plus dans la déformation du message de l’apôtre des Touareg fut de passer de cet état de pur mysticisme à l’état «  d’incarnation  », mais dans un tout autre univers que celui voulu par le Père. C’est après la guerre, à la Libération, que les Petites Sœurs de Jésus, fondées par sœur Magdeleine, prirent cette pointe de mysticisme gauchard, marqué par une attitude dite “ missionnaire ”, en réalité révolutionnaire, faisant le contraire de ce que la tradition monastique avait institué, mais continuant à se réclamer du Père de Foucauld. Les “ moines ” du Père Voillaume les ont suivies, abandonnant leur clôture d’El Abiodh Sidi Cheikh pour se faire prêtres-ouvriers. Ils n’avaient plus rien de monacal, mais c’était leur nouvelle manière de s’incarner, «  au cœur des masses  » (René Voillaume, 1954). Louis Massignon, le soi-disant héritier spirituel du Père de Foucauld, Jacques Maritain, et à Rome Jean-Baptiste Montini, se faisaient la caution de cette grande mue de l’Église de France en 1945-1946, qui laissait présager toutes les décisions révolutionnaires de Vatican II.

Pour eux, et pour malheureusement les autorités vaticanes elles-mêmes, il fallait se débarrasser de l’hypothèque française, coloniale et militaire. Bientôt, leur mysticisme de la «  fraternité universelle  » deviendra la couverture de la pure et simple idéologie révolutionnaire marxiste, en contradiction avec l’ordre catholique romain et avec la vraie charité chrétienne.

Quelle trahison de l’esprit du Père de Foucauld, vrai “ frère universel ”, qui concevait sa mission comme distincte de celle du soldat, certes, mais aussi comme son prolongement, son plus cher désir étant «  que tout le Maghreb fût à Jésus  », sachant pour cela qu’il fallait «  qu’il fût bientôt à la France  ». C’est pourquoi notre Père s’engagea de toute son âme et de tout son cœur, en vrai disciple du Père de Foucauld, dans le combat pour l’Algérie française.

frère Matthieu de Saint-Joseph
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 53, janvier 2007, p. 19-32

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