La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La guerre d’Algérie

I. Terre romaine, terre chrétienne

D ÈS les premiers jours de la conquête, l’Algérie française succède à l’Algérie romaine. Tous, colons, soldats, prêtres, archéologues, universitaires de notre période coloniale, ont conscience de renouer avec Rome qui, pendant six cent ans, ense et aratro, “ par le fer et par la charrue ”, pacifia et colonisa l’Afrique.

SUR LES PAS DES LÉGIONS

La colonisation romaine en Afrique du Nord

La colonisation romaine en Afrique du Nord consista d’abord en un protectorat, puis en une administration directe (40-430), répartie en quatre provinces  : l’Afrique proconsulaire (Tunisie, Est-Constantinois et Tripolitaine), la Numidie (la plus grande partie du Constantinois), la Maurétanie césarienne (Algérois et Oranais) et, du nom de Tingis (Tanger), la Maurétanie tingitane.

Face au sud, les Romains avaient établi un ensemble de fortifications, le “ limes ”, pour empêcher les tribus nomades de venir stériliser des terres capables de porter des moissons, en y poussant leurs troupeaux. À l’abri du “ limes ”, la paix et la sécurité étaient assurées par quelques milliers de légionnaires auxquels vinrent s’associer des Berbères auxiliaires. Les cités se multiplièrent, préparant un terrain favorable à l’expansion du christianisme, quand l’Empire se convertit. La principale richesse des provinces africaines était l’agriculture. Non seulement elle nourrissait leur population, mais elle ravitaillait Rome en blé, vin et huile d’olive. Les communications étaient assurées par 20 000 km de voies favorisant le commerce intérieur. Le Maroc était relié à la Tripolitaine par une voie littorale, tandis qu’une autre voie, stratégique autant que commerciale, longeait le limes.

La colonisation romaine fut une réussite indéniable  ; d’imposantes ruines attestent aujourd’hui qu’elle fit de l’Afrique une terre romaine. (…)

Le général Vanuxem, qui commandait dans les Aurès en 1955, témoigne  : «  Rome est partout. Ce sont encore les canalisations romaines qui desservent les fermes françaises. Une route part de Batna, joint Lambèse, le site archéologique le plus riche probablement qui soit, là où fut le camp de la IIIe Augusta  ; on grimpe jusqu’à Arris sur son vert talus  ; on redescend par une route rouge jusqu’à Tighanimine, où ceux de la conquête et les légionnaires d’aujourd’hui se sont étonnés d’une trouée dans la falaise par où passent la route et le canal. Elle fut percée dans le roc par la Légion romaine qui, comme la nôtre, a inscrit ses exploits sur le rocher.  » (…)

UNE CHRÉTIENTÉ DE MARTYRS ET DE DOCTEURS

Une chose que l’on ne sait pas assez, c’est que l’Afrique ancienne fut profondément chrétienne, peut-être le pays le plus chrétien de tout l’Empire. Les persécutions y avaient été si violentes que saint Augustin pouvait dire  : «  La terre d’Afrique est toute pleine des corps des saints martyrs.  » Tels ceux des saintes Félicité et Perpétue, martyrisées en 203 à Carthage (Tunis), sous l’empereur Septime Sévère, déchiquetées dans l’arène par une vache furieuse, et achevées par le glaive. «  Sanguis martyrum semen christianorum  », disait Tertullien, leur contemporain. Formule que saint Cyprien, évêque de Carthage et docteur de l’Église, signa de son sang, en présence de son peuple, en 258.

Le même Cyprien disait  : «  Nul n’a Dieu pour Père qui n’ait l’Église pour mère.  » L’Église d’Afrique, fille de Rome, n’est pas notre mère, mais notre sœur dans la foi, et nous sommes venus en 1830 recueillir son héritage tombé en déshérence pendant douze siècles  : l’héritage des martyrs et des docteurs de l’Église que furent Tertullien, les saints Cyprien et Augustin, ce dernier considéré comme le Père de l’Église d’Occident.

AU SIÈCLE DES VANDALES

Vestiges de l'Algérie romaine Au début du cinquième siècle, l’Empire romain, victime de sa décadence, s’effondrait sous les coups des invasions barbares. L’Afrique ne fut pas épargnée. Les hordes vandales, conduites par le roi Genséric, déferlèrent sur l’Afrique romaine et saint Augustin assista impuissant à la ruine de tout ce qu’il aimait. Mais il sut, dans l’espérance, tracer les plans de la future Cité de Dieu. Comme fera Georges de Nantes en 1962  !

Car l’abandon de la Chrétienté d’Afrique à la veille du concile Vatican II marqua une défaite de l’Église et un recul de la civilisation, en tout point semblables à l’effondrement de l’Afrique romaine sous les coups des Vandales. «  Je vois comme un avertissement éternel la colonne misérable de ces 4 900 prêtres que le fils de Genséric envoya chez les Maures, en 454. Trois ans après la résistance libératrice de la Gaule et de Rome à l’invasion des Huns, ils sont l’image dernière que laissent dans l’Histoire les peuples qui ont chancelé sous la poussée barbare. Tous moururent tués ou égarés dans le désert, ils étaient le sacerdoce africain  », écrivait déjà le jeune abbé de Nantes dans Aspects de la France (Comment l’Europe fut sauvée, 12 janvier 1951).

Carthage fut prise par les Vandales en 439. Peuple germain, les Vandales étaient des hérétiques ariens. Leur acharnement contre le clergé catholique et ses églises n’eut cependant pas raison de la vitalité du catholicisme. Le chiffre de 348 évêques catholiques donné par un document de 480 (les diocèses de l’époque équivalaient à nos grosses paroisses) est confirmé par l’image, plutôt brillante, révélée par l’archéologie moderne. (…)

RENAISSANCE CATHOLIQUE AU SIÈCLE DE BYZANCE

L’empereur catholique Justinien décida en 533 de reconquérir les provinces perdues un siècle plus tôt. Les Vandales, amollis par le confort des villas romaines dans lesquelles ils s’étaient installés, s’effondrèrent en quatre mois devant les armées byzantines.

Pour l’Afrique chrétienne, «  l’époque byzantine fut la plus fastueuse de toute l’Antiquité  » (Le monde de la Bible, n° 132, p. 50). La quasi-totalité de la population était alors chrétienne, y compris les tribus berbères intégrées aux provinces. (…)

MILLE ANS D’ESCLAVAGE SOUS LE JOUG DE L’ISLAM

À toutes les invasions et troubles politiques, la Chrétienté d’Afrique avait donc résisté. Mais l’islam va l’anéantir. Les ressorts profonds du triomphe, apparemment si facile, du Croissant sur la Croix demeurent une énigme pour les historiens.

Tout commence par deux razzias arabes dévastatrices, en 647 et en 665. Puis, une occupation durable commence en 670 avec la fondation de Kairouan, en Tunisie actuelle. Après plusieurs tentatives des Byzantins, menées sans grande conviction, pour reconquérir leur puissance, les Arabes prennent en 698 Carthage la Grande. (…)

Remarquons cependant que «  Carthage ne tomba qu’en 698 et que Ceuta (à l’extrême pointe du Maroc dans le détroit de Gibraltar) ne fut atteinte qu’en 709. Cette lenteur de la conquête contredit l’affirmation trop souvent énoncée d’un effondrement subit de l’Afrique devant les musulmans  » (Le monde de la Bible n° 132, p. 51). Affirmation véhiculée par les légendes musulmanes sur la chevauchée des cavaliers d’Allah.

À partir du huitième siècle, une fois l’ensemble de l’Afrique romaine soumise, le silence tombe sur cette Chrétienté en souffrance. Trois siècles plus tard, après l’invasion hilalienne, il n’y aura plus que deux évêques africains. L’Afrique entra dès lors dans les ténèbres de l’esclavage, qui s’étendirent jusqu’en Espagne, par l’invasion des Maures venus de l’actuel Maroc et poussés par les Arabes, et même jusqu’à Poitiers où Charles Martel les arrêta.

L’islam s’est imposé par le sabre  : «  Les chrétiens qui ne voulaient pas embrasser l’islam furent massacrés, leurs églises converties en mosquées ou livrées aux flammes. Les femmes et les enfants eurent la vie sauve, mais on en transporta encore quatre-vingt mille en captivité en Égypte.  » (Chanoine J. Tournier, La Conquête religieuse de l’Afrique du Nord, 1930, p. 4)

La disparition de la Chrétienté ne fut pourtant pas immédiate. On possède des preuves de la présence de chrétiens par des épitaphes latines du dixième ou du onzième siècle. Mais dix siècles de domination musulmane vont transformer cette région civilisée en terre sinistrée. La nature même en a pâti. Sur fond de rivalité entre Arabes et Berbères, les différentes dynasties de khalifes, sultans et autres tyrans qui se succèdent n’ont de commun que la sauvagerie et ne savent que réduire les populations à une misère de laquelle l’islam se nourrit.

La France n’a pas attendu 1830 pour vouloir les en délivrer. Les premières tentatives remontent au treizième siècle. L’initiative en revient à la Sainte Vierge, qui avait deux cordes à son arc, si l’on peut dire  : la rédemption des captifs et la Croisade.

LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS…

Saint Félix de Valois

Saint Félix de Valois

Dès le douzième siècle, saint Félix de Valois, de sang royal, fonde, avec saint Jean de Matha, l’Ordre de la Très Sainte Trinité, voué au salut – temporel et éternel – des chrétiens prisonniers des infidèles. L’un et l’autre furent favorisés de visions. (…)

En ce treizième siècle qui marque l’apogée de la Chrétienté occidentale, les Maures dominent sur toute l’Afrique du Nord, de l’Égypte au Maroc, et occupent la moitié de l’Espagne. Des pirates sillonnent la Méditerranée, attaquent les navires de commerce ou les barques de pêche, débarquent dans les îles ou sur les côtes mal défendues d’Espagne, de France ou d’Italie, pillent et incendient les villages et capturent les habitants pour les réduire en esclavage. Ceux qui renient Jésus-Christ sont aussitôt comblés d’honneurs. Mais rien n’est épargné à ceux qui refusent d’apostasier  : contraints aux plus durs travaux, beaucoup meurent de la peste ou du typhus, ou succombent aux mauvais traitements.

Apparition de la Vierge Marie à saint Pierre Nolasque Ainsi la Barbarie, comme on l’appelait à l’époque, fut-elle dans nos pays chrétiens comme un aiguillon permanent, suscitant d’héroïques prodiges de charité sous l’inspiration du Ciel, pour venir au secours des âmes en danger d’apostasie si «  personne ne prie et ne se sacrifie pour elles  ». C’était déjà une vérité bien comprise et un souci lancinant.

Mais la Sainte Vierge, voulant mobiliser la Chrétienté tout entière, ne se contenta pas d’un seul Ordre, elle en suscita un second pour se dévouer à la rédemption des captifs. Le 1er août 1218, elle apparut à saint Pierre Nolasque, précepteur du roi Jacques Ier d’Aragon. (…)

Aidé de Raymond de Pennafort et de Jacques, roi d’Aragon, Pierre Nolasque établit donc l’ordre religieux et militaire de Notre-Dame de la Merci. Militaire, car les frères chevaliers, même prêtres, portaient l’épée et savaient s’en servir  ! Aux trois vœux ordinaires de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, ils en ajoutaient un quatrième, héroïque  : celui de demeurer captifs sous la puissance des infidèles si cela s’avérait nécessaire pour le rachat de leurs malheureux frères chrétiens tombés en esclavage.

En ce temps-là, un prince maure d’Andalousie, du nom de Moulay Abdallah, médecin de son état, savant astrologue, se convertit à la parole de saint Pierre Nolasque, demanda le baptême, et reçut l’habit de l’ordre de la Merci, avec le nom de frère Paul.

…MAIS AUSSI LA CROISADE

Le roi Saint Louis se préoccupait, lui, de la situation des Francs de Terre sainte. Après avoir conduit la septième Croisade en 1249, séjourné en Terre sainte, et donné à la France du Levant un répit de cinquante ans grâce à de sages mesures, il ne laissait pas de se considérer désormais comme tenu de participer en permanence à sa défense. Souci que les fils de Saint Louis n’oublieront plus jamais, de Philippe le Bel à Charles X.

En juillet 1270, l’armada des Croisés rassemblée par Saint Louis, réunie devant Cagliari, en Sardaigne, cingle par un vent favorable vers Tunis, qu’elle atteint en deux jours. Pourquoi la Tunisie  ?

Du seul point de vue stratégique, c’était génial  : «  Prélude à une offensive dirigée contre le sultan d’Égypte, explique Jean Richard, la descente en Tunisie, si elle réussissait, vaudrait à la Croisade d’être renforcée, ravitaillée, mieux fournie d’argent, avant d’aborder son adversaire principal. D’autant plus que la Tunisie, pour l’heure, fournissait secours et vivres au sultan d’Égypte dans sa lutte contre les Latins. L’occuper serait priver les Égyptiens de ces secoursTunis ne faisait pas oublier Le Caire  ». L’historien de Saint Louis ajoute  :

«  Néanmoins, ce détournement ne s’imposait que si quelque raison pressante rendait souhaitable une descente en Tunisie. La seule raison alléguée par les historiens est de caractère missionnaire plus que de caractère stratégique  : il s’agit de la conversion de l’émir Mohammad au christianisme.  » (Jean Richard, Saint Louis, Fayard, 1983, p. 563) (…)

Le Roi croisé avait chargé les ambassadeurs de l’émir Mohammad de lui transmettre ce message  : «  Dites à votre maître que je désire tant le salut de son âme que je veux bien passer le reste de mes jours dans les prisons des Sarrasins, pour que votre roi et son peuple se fassent chrétiens d’un cœur sincère.  »

Il fera mieux encore, en s’offrant en victime. Atteint par l’épidémie de typhus qui s’abattit sur l’armée, le Roi fit mettre la Croix «  devant son lit et devant ses yeux… et se la faisait chaque fois apporter et la baisait par grande dévotion et par grande révérence l’embrassait  ». (…)

Il rendit l’âme à l’heure même où le Fils de Dieu mourut pour le salut du monde, le lundi 25 août 1270. Le saint Roi, qui n’avait jamais dissocié la mission de la Croisade, venait de conquérir la Jérusalem céleste. En prenant pied au Maghreb, il avait également saisi un gage de la mission évangélisatrice et colonisatrice de la France, nous léguant un droit, un privilège et des devoirs sur cette terre et sur ses populations pour leur salut éternel et temporel.

La suite va nous montrer que «  toute l’histoire humaine est sainte, menée par la Providence dans une immensité et une longueur de vues qui dépassent de toutes parts l’esprit humain. La foi catholique n’est nullement ébranlée par les lenteurs du dessein de rédemption universelle en œuvre dans le monde […]. Quand Dieu voudra, il rendra au Christ, son Fils, Notre-Seigneur, son royaume de jadis et il l’étendra jusqu’aux extrémités de la terre, plus beau que jamais, royaume saint, Jérusalem céleste.  » (Point n° 100)

RECONQUISTA ESPAGNOLE

Ximénès de Cisneros

Ximénès de Cisneros

En Espagne, l’heure est à la Reconquista. Elle a commencé depuis longtemps déjà, soutenue activement par les chevaliers francs. Mais, pour cause de division entre les princes chrétiens, il fallut attendre le 4 janvier 1492, pour voir Ferdinand le Catholique et la reine Isabelle son épouse achever la reconquête des terres espagnoles sur les Sarrasins par la prise de Grenade, capitale du dernier royaume musulman de la péninsule. Pour se prémunir d’un retour possible des Maures, l’Espagne, sous la sainte impulsion de l’archevêque de Tolède et Premier ministre du roi, Ximénès de Cisneros, comprit qu’elle devait poursuivre la Croisade jusqu’en Barbarie.

L’évêque se fit nommer général en chef et embarqua avec son armée en mars 1509 à destination de Mers-el-Kébir (voir la carte). Le débarquement s’accomplit sans difficultés. (…)

Un combat bien mené prit Maures et Arabes par surprise et ouvrit la ville d’Oran aux vainqueurs.

Bougie, peu après, tomba à son tour. Ces deux succès, obtenus avec une rapidité foudroyante, eurent un grand retentissement dans toute la Chrétienté et sur les souverains locaux. Ces derniers s’empressèrent de faire leur soumission aux Espagnols qui agrandirent considérablement leur domaine. Tout faisait espérer l’occupation définitive des États barbaresques par l’Espagne, quand, subitement, on apprit que ce magnifique mouvement s’arrêtait. Isabelle la Catholique n’était plus, Ferdinand se laissait absorber par la politique européenne, et son peuple tournait ses regards vers l’Amérique…

Alger, voyant les hésitations des Espagnols, en profita pour lever contre eux l’étendard de la révolte, appelant à la rescousse les deux frères pirates Barberousse. (…) S’ensuivit une sombre période qui dura jusqu’à la conquête française, soit trois siècles de piraterie se nourrissant du sang et des chairs des chrétiens esclaves. La   » course   » et la profession de   » corsaire   » devinrent une industrie qui enrichissait le trésor des deys et apportait à la population main-d’œuvre, profit et plaisir.

Ces revenants-bons n’enlevaient rien au fanatisme religieux de la guerre sainte prêchée par les Turcs. C’est dire l’immense scandale dont François Ier se rendit coupable en faisant alliance avec Soliman le Magnifique, sultan de Constantinople, souverain de l’Empire ottoman, contre Charles Quint, au risque de faire sombrer la Chrétienté entière. (…)

ÉCHEC DE CHARLES QUINT

Flotte de navires En juillet 1535, vingt ans après l’interruption de la Croisade de Ximénès, Charles Quint réussit à reprendre Tunis à Barberousse et décide en 1541 de réduire le nid de pirates qu’est devenu Alger. Il met sur pied une formidable armada  : 65 galères et 451 navires de transport, commandée par l’un des plus illustres amiraux de son temps, Andrea Doria, avec plus de 12 000 matelots et un corps expéditionnaire de 22 000 hommes qui, par sa composition internationale, préfigure les modernes forces d’intervention de l’Onu, dit un auteur qui ne croit pas si bien dire  ! comme la suite va le montrer. (…)

Le rassemblement de cet énorme dispositif prend du temps. Les retards s’accumulent. L’armada n’est prête qu’en octobre. La saison est déjà bien avancée, surtout pour des galères qui, habituellement, ne naviguent guère après l’équinoxe. Ne tenant compte ni des avertissements d’Andrea Doria, ni des craintes du Pape, Charles Quint appareille  ; les galères débarquent les troupes à l’ouest d’Alger, le 23 octobre. Le lendemain, après avoir décimé au canon une grande partie de l’armée du dey Hassan Agha, l’empereur installe son quartier général sur une colline, à huit cents mètres au sud de la Casbah. Le succès paraît certain. (…)

Mais, dans la soirée, voici qu’éclate un orage d’une violence inouïe, qui inonde et ravage le camp chrétien. Des torrents de pluie engloutissent les poudres, les armes, les vivres. Au lever du jour, au milieu d’un épais brouillard, les Turcs attaquent. Mouillés, les mousquets des troupes impériales sont inutilisables. À la tête du contingent allemand, Charles Quint soutient vaillamment l’assaut, mais, à midi, lorsque la brume se lève, la bataille est perdue.

Charles Quint

Charles Quint

En mer, le désastre est pire encore. Il n’y a pas le moindre abri pour les navires et pour leurs équipages. Les bâtiments s’arrachent de leurs ancres, partent à la dérive, s’abordent et se coulent en s’éperonnant. La tempête a coulé ou brisé sur la plage plus de cent cinquante navires  ; les autres ont dû mettre à la voile et s’enfuir. Charles Quint abandonne armes et bagages et marche vers le cap Matifou pour y rembarquer, ayant perdu la moitié de ses effectifs et un tiers de sa flotte  ! (…)

Sur le chemin du retour, Charles Quint risqua encore un naufrage au large de Carthagène. Après une retraite dans un monastère, il reconnut publiquement son erreur  : «  Il ne s’agit pas de se lever tôt le matin, mais bien de se lever à l’heure qu’il faut, et, cette heure, elle est dans la main de Dieu.  » (Pierre Serval, Alger fut à Lui, Calman-Lévy, 1965, p. 14)

Pour l’heure, la puissance turque retirait un renom d’invincibilité de ce succès sur le plus grand des princes chrétiens de l’époque. Lépante y mettra fin quelques années plus tard, en 1571. Mais en Afrique du Nord, la Régence d’Alger, vassale de l’Empire ottoman, va continuer à infester la Méditerranée de ses corsaires vivant de pillage, réduisant les chrétiens en esclavage, pendant trois cents ans.

AU SERVICE DU ROI ÉTERNEL

Le 15 août 1534, l’année qui précéda l’expédition de Charles Quint, saint Ignace et ses premiers compagnons faisaient vœu à Montmartre de se mettre à la disposition du Souverain Pontife pour la conversion des infidèles. En 1540, le pape Paul III approuvait officiellement les constitutions de la Compagnie de Jésus, où il était spécifié que les religieux de cette Compagnie pouvaient être envoyés, sur un ordre du Pape, dans n’importe quel pays infidèle, en particulier chez les musulmans, qu’on désignait alors sous le nom générique de Turcs.

Aussi ne s’étonnera-t-on pas de voir Ignace suivre avec intérêt les opérations de l’armée de Charles Quint contre les Maures d’Afrique et rédiger même, en 1544, pour le compte de l’empereur, un projet d’expédition contre les Turcs. (…)

Durant les dernières années de sa vie, saint Ignace rêva de partir en Afrique «  dépenser à l’évangélisation des pays barbaresques les jours qui lui restaient à vivre  ». Mais, dit‑on, les musulmans sont inconvertissables  ! La conversion d’un prince de la ville marocaine de Fez, devenu religieux sous le nom de Balthazar de Loyola Mendez, dément une telle assertion.

LA CONVERSION DU FILS DU SULTAN

L’événement se produisit en 1655 et eut pour héros Moulay-Mohamed-el-abbas, fils héritier du sultan de Fez. Voulant accomplir son pèlerinage à La Mecque, ce jeune homme plein de promesses se rendit d’abord à Tunis, où il embarqua sur un vaisseau anglais en partance pour l’Égypte. L’Anglais ayant été arraisonné par la flotte des Chevaliers de Malte, le prince fut fait prisonnier avec sa suite et conduit à Malte, où huit mois de captivité, de contacts avec les chrétiens et de signes de Dieu, le convainquirent de la fausseté de la religion de Mahomet. Il déclara un jour qu’il voulait se faire chrétien. Il fut baptisé le 31 juillet 1656, prit pour parrain le commandeur de l’Ordre de Malte, Balthazar Mendez, dont il reçut le nom, en y ajoutant celui de Loyola, en l’honneur du fondateur de la Compagnie de Jésus dont on célébrait la fête ce jour-là.

Il pensa d’abord se retirer dans un désert pour y mener la vie pénitente des solitaires, mais ayant réfléchi que l’exercice de l’apostolat auprès de ses anciens coreligionnaires serait plus agréable à Dieu, il résolut de se mettre à l’école des sciences sacrées, se rendit à Rome, où il ne tarda pas à solliciter son admission dans la Compagnie de Jésus. Sa formation terminée, on le chargea de l’évangélisation des musulmans détenus dans les bagnes de Gênes et de Naples, et sur les vaisseaux des principaux ports de la Péninsule. Il s’en acquitta avec un tel zèle et un tel dévouement, qu’il en convertit plus de 1 500 en l’espace de quelques mois  ! fondant dans chaque ville une confrérie destinée à secourir les nouveaux convertis. Il trouva aussi le temps d’éditer un ouvrage pour réfuter la doctrine du Coran.

En 1667, il obtint de ses supérieurs ce qu’il désirait depuis longtemps  : partir chez le Grand Mongol, souverain musulman des Indes, pour le convertir au risque de sa vie. Mais la Providence en décida autrement  : il mourut avant même d’embarquer à Lisbonne. «  Dieu se contenta, écrit son premier biographe, témoin de sa mort, du désir qu’il avait eu de la conversion de ces peuples et du martyre qu’il désirait avec tant d’ardeur.  »

PLUS D’UN MILLION D’ESCLAVES  !

Cependant, les régences barbaresques continuaient à être, de l’aveu même de ceux qui y avaient été détenus, «  le fléau de la Chrétienté, la terreur de l’Europe, le sommet de la cruauté sous toutes ses formes et l’asile de l’impiété  ».

Esclaves Au début du dix-septième siècle, Alger entassait en ses bagnes 36 000 chrétiens pour 180 000 habitants. «  Entre 1530 et 1780, presque certainement un million et très probablement jusqu’à 1 250 000 Européens, chrétiens et blancs se virent asservis par les musulmans de la côte barbaresque […]. Les estimations auxquelles nous sommes parvenus montrent que, pour la plus grande partie des deux premiers siècles de l’époque moderne, il y eut presque autant d’Européens enlevés de force vers la Barbarie pour y travailler ou y être vendus comme esclaves que d’Africains de l’Ouest embarqués pour trimer dans les plantations américaines.  » (Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans, L’esclavage blanc en Méditerranée, 1500-1800, éd. Jacqueline Chambon, avril 2006)

Ces esclaves avaient une vie de misère. Le harem pour les femmes, et pour les hommes le bagne, les travaux serviles sous la coupe de patrons sans scrupules, ou la chiourme c’est-à-dire les galères.

Comment les en tirer  ?

Après une période de décadence, les trinitaires et les mercédaires connurent un nouvel élan au dix-septième siècle, sous l’impulsion de la Contre-Réforme. (…)

Des traités diplomatiques furent signés pour limiter les effets de la course, mais leur application obligeait les puissances anglaise, française, hollandaise, espagnole à des démonstrations militaires et à payer de lourds tribus pour assurer une liberté toute relative à leurs vaisseaux. Les deys signaient alors tout ce qu’on voulait et ne respectaient aucun engagement.

SAINT VINCENT DE PAUL
OU LA CHARITÉ SOUS TOUTES SES FORMES

Saint Vincent de Paul Au dix-septième siècle, se dessine enfin un grand dessein, qui est celui du Sacré-Cœur. Saint Vincent de Paul, aumônier des galères et fondateur de la congrégation des Prêtres de la Mission, plus connus sous le nom de lazaristes, ayant été lui-même esclave des Turcs pendant deux ans à Tunis, fonde en 1640 avec l’aide de la duchesse d’Aiguillon “ l’Œuvre des Esclaves ”, afin de les «  assister spirituellement et corporellement par visites, aumônes, instructions et administration des saints sacrements  ». Cette œuvre sera aussi la plaque tournante des fonds envoyés pour le rachat des captifs.

«  Pierre Dan estima qu’entre 1605 et 1634 les Algérois prirent plus de 600 navires, pour une valeur de plus de vingt millions de livres  ; les 80 navires marchands français qu’ils capturèrent entre 1628 et 1635 furent évalués à 4 752 000 livres  ; de même le rachat, en 1768 de 1 006 esclaves à Alger coûta aux trinitaires français 3 500 000 livres.  » (R. C. Davis, op. cit., p. 58)

Mais ce rachat, en confirmant la valeur marchande des esclaves, entretenait la piraterie, comme les modernes prises d’otages  : payer une rançon, c’est en favoriser le développement. Aussi, saint Vincent de Paul préconisait-il une intervention militaire  : «  Il y a apparence que si l’on entreprenait ces gens-là, on en viendrait à bout  », écrivait-il. Il ne pouvait mieux dire. (…)

Saint Vincent de Paul conçut avec un des marins français les plus célèbres de son temps, le chevalier Paul, grand amiral de la flotte du roi très redouté des Barbaresques, le projet d’attaquer Alger pour en délivrer les esclaves. (…)

Deux ans avant sa mort, ce bon Monsieur Vincent prêche la guerre comme une œuvre sainte  ! Son vœu de voir réussir une expédition militaire contre les États barbaresques l’habitera jusqu’à ses derniers jours. Il mourra sans l’avoir vu se réaliser, mais notons dès maintenant que l’expédition de 1830 dut son succès à saint Vincent de Paul sous le patronage duquel elle fut placée par le roi Charles X. (…)

LE GRAND DESSEIN DU SACRÉ-CŒUR  : LOUIS XIV ET L’ALGÉRIE

Les tentatives de conquête de l'Afrique du Nord sur les Turcs

Après la prise d’Oran et de Mers-el-Kébir par les Espagnols, la tentative malheureuse de Charles Quint de s’emparer d’Alger et celle de Louis XIV à Djigeri, il faudra attendre 1830 et la Croisade levée par Charles X pour mettre fin à la scandaleuse guerre de course menée par les Turcs pendant trois siècles et libérer les populations indigènes de leur joug cruel.

Le traité des Pyrénées, signé le 7 septembre 1659, met un terme provisoire aux guerres européennes et redonne à la France une grande liberté d’action. (…)

Louis XIV conçoit alors le projet de débarquer un corps expéditionnaire sur un point de la côte algérienne. (…)

Le plan français est donc de s’emparer d’un port plus modeste et moins bien défendu, pour le fortifier et en faire une base navale permanente contre les Barbaresques… Le mardi 22 juillet 1664, une escadre française aborde la petite cité de Djigeri, à mi-distance entre Alger et Bône, aujourd’hui port de Djidjelli (voir la carte). Un corps expéditionnaire y débarque, fort de six mille hommes, composé des meilleures troupes du royaume, sous le commandement du duc de Beaufort. Las  ! Après trois mois de combats acharnés, c’est l’échec. Les dissensions entre le duc de Beaufort, chef de l’expédition, qui se révèle un incapable, et ses généraux et amiraux, rendent impossible l’organisation de la tête de pont.

Mais surtout, l’esprit mercantile de Colbert l’a emporté sur l’esprit de Croisade prêché par Bossuet. (…) On préfère garantir la liberté de navigation en Méditerranée, pour développer le commerce du Levant, y compris avec la Barbarie, plutôt que d’étendre le royaume du Christ, au grand désespoir des missionnaires en poste en Afrique.

JEAN LE VACHER

Jean Le Vacher

Jean Le Vacher

Monsieur Le Vacher, un des premiers fils de saint Vincent, avait été d’abord nommé vicaire apostolique de Tunis où il exerça son zèle auprès des esclaves à la faveur de ses fonctions de consul. En 1666, il fut nommé, en plus de cette charge, vicaire apostolique d’Alger. Curieuse paroisse  ! Tunis à côté de ce nid de pirate était une sinécure. Mais il déploya à la tâche un zèle peu commun  : «  Si d’un côté, écrivait-il à son supérieur, je voyais le chemin du Ciel ouvert, avec la permission d’y aller, et celui d’Alger, je prendrais plutôt ce dernier.  » Honoré de la confiance du Roi et du pape, le “ Consul pour la nation française ” parcourait le marché aux esclaves afin de réconforter les nouveaux arrivés, et de racheter les plus exposés.

Les musulmans avaient coutume de jeter à la rue les vieux esclaves, pour se débarrasser des bouches inutiles. Il obtint la permission d’ouvrir un hôpital pour les recueillir. Il s’acharna ensuite à organiser la pratique religieuse parmi les bagnards. En faisant valoir qu’un esclave bien traité était plus rentable qu’un esclave maltraité, il réussit à se concilier les autorités. Tout cela au péril de sa vie, car la colère du dey éclatait en toute occasion, surtout lorsqu’il était bombardé par les navires français  !

Après la guerre de Hollande, Louis XIV résolut en effet de revenir à la manière forte du début de son règne. Duquesne, à la tête d’une flotte de onze vaisseaux et de cinq galiotes à bombes, vint bloquer Alger en août 1682. Il la détruisit en partie mais, redoutant les tempêtes de septembre, il rentra à Toulon sans résultat. Louis XIV fit reprendre l’opération  : Duquesne reparut devant Alger l’année suivante (1683) et la bombarda de nouveau en représailles, après que le commandant français d’une frégate vaincue eut été vendu comme esclave. Mais cette fois, il en coûta la vie au “ consul pour la nation française ”.

Sous l’effet des bombardements, des négociations s’engagèrent. Rejetant les ouvertures du dey, l’intransigeant Duquesne, qui était un protestant, crut habile de relâcher un otage, un ancien chef corsaire dit Mezzomorto, renégat de son état. Celui-ci avait fait miroiter que, fort de son influence de corsaire, il était capable de supprimer et de remplacer le dey, ce qui faciliterait évidemment les négociations. Effectivement, sitôt débarqué, Mezzomorto souleva les milices contre le dey, le poignarda lui-même et se fit proclamer dey à sa place. Mais, comme il fallait s’y attendre, Mezzomorto trahit Duquesne et rompit toute négociation avec lui. Les bombardements reprirent donc. Le renégat prit alors le consul de France, monsieur Le Vacher, en otage. Il vengeait ainsi une vieille querelle car, naguère, le prêtre français l’avait contraint d’abandonner une jeune et belle esclave qu’il destinait à son harem.

«  Tu as fait des signaux avec des drapeaux depuis la terrasse du consulat pour renseigner les navires français  ! Tu nous trahis, tu dois mourir  !  »

Le prêtre ne répondit rien. Le renégat poursuivit  :

«  Si tu prends le turban, si tu reconnais comme Dieu Allah et honore son prophète, alors moi je te garantis la vie sauve  !

On ne se sauve pas en reniant le Sauveur, et tu le sais bien  !   »

Jean Le Vacher Blême de rage, Mezzomorto le fit attacher à la gueule d’un canon de sept mètres qui défendait l’entrée du port et commanda la mise à feu. Il ne se trouva toutefois pas un seul Turc ni un seul juif qui consentît à mettre le feu à la mèche  ; il y fallut un renégat. Le coup partit et la moitié du corps du Vicaire apostolique fut projeté dans la mer. De l’endroit où il tomba, on vit s’élever une colonne de feu. C’était le 27 juillet 1683.

Le manque de munitions obligea la flotte française à rentrer à Toulon, une nouvelle fois sans résultat. En 1685, Tourville reprit la destruction entamée par Duquesne et obtint un second traité qui, dès la même année, devenait lettre morte. En 1688, l’amiral Destrées reprit cette suite de bombardement  ; il n’aboutit, dans l’immédiat, qu’à l’exécution du consul de France, de missionnaires et de chrétiens.

Cependant, Alger, constamment bloquée, tombait en ruine. La lassitude gagnait les Turcs  ; ils envoyèrent un ambassadeur à Louis XIV et un traité fut conclu en 1690. Rappelant l’ancienne alliance entre la France et la Turquie, il prévoyait la restitution des esclaves, la restauration des établissements français d’Afrique, le respect mutuel de leurs navires de commerce par les Français et par les Turcs. Cette paix, conclue pour   » cent ans «  , foi d’animal… ne fut pas davantage respectée par les deys successifs.

Il reste humainement inexplicable que la puissante Chrétienté ait supporté pendant une si longue période d’être ainsi injuriée par une poignée de forbans. Mais il ne faut pas oublier que le Sacré-Cœur avait un dessein, révélé en 1689, auquel Louis XIV ne voulut pas se prêter. Nous le savons par les révélations de Paray-le-Monial à sainte Marguerite-Marie  : «  Mon Cœur veut triompher du sien et, par son entremise, de celui des grands de la terre.  » Il se déclare «  Vrai roi de France  » et, en conséquence équitable et salutaire, Il demande à Louis XIV que son Sacré-Cœur soit gravé sur ses armes et son image peinte sur ses étendards. S’il le fait, promesse divine  ! Louis sera victorieux de tous ses ennemis, qui sont aussi «  ceux de l’Église  », en particulier les écumeurs de la Méditerranée.

Hélas  ! Louis XIV n’en fit rien. Alors, cent ans jour pour jour après la demande du Sacré-Cœur, le 17 juin 1789, le tiers état se muait en Assemblée constituante. C’en était fini de la monarchie très chrétienne.

LA CONQUÊTE DE L’ALGÉRIE

Il fallut attendre la Restauration pour voir renaître le grand dessein du Sacré-Cœur dans le cœur du roi de France. «  La réparation éclatante que je veux obtenir en satisfaisant l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au profit de la Chrétienté  », déclarait Charles X devant les Chambres, le 2 mars 1830. (…)

«  VINGT JOURS ONT SUFFI…  »

Le général de Bourmont, commandant en chef des troupes

Le général de Bourmont,
commandant en chef des troupes

Le 10 mai, l’armée était prête. Les trente-sept mille hommes du corps expéditionnaire embarquèrent à bord des vaisseaux assemblés dans la rade de Toulon. La flotte, forte de six cents unités, appareilla le 25 mai, au milieu des vivats de la population massée sur les quais, et des musiques des équipages. (…)

Après une escale à Palma de Majorque, l’escadre mouillait, le 13 juin, dans la baie de Sidi-Ferruch, à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger (voir la carte). C’était le jour de la Fête-Dieu. «  Quelle coïncidence  ! J’y ai pensé tout de suite, note Amédée de Bourmont, un des quatre fils du commandant en chef, à l’adresse de sa fiancée. N’y a-t-il pas là un signe, une annonce de résurrection pour cette vieille terre chrétienne  ?  » Le débarquement s’effectua sans coup férir, et aussitôt un camp retranché fut aménagé sur la presqu’île de Sidi-Ferruch.

L’affrontement avec les musulmans eut lieu, le 19 juin, sur les bords du plateau de Staouéli. La masse hurlante et désordonnée de leurs cavaliers vint se briser sur nos premières lignes sans parvenir à les disloquer. Puis ce fut la contre-attaque. Un témoin raconte  : «  Jamais je n’oublierai l’enthousiasme et l’ardeur de nos vaillantes troupes, je vois encore les soldats gravissant au pas de course les hauteurs de Staouéli au cri de “ Vive le Roi ”, en brandissant leurs fusils au bout desquels ils avaient attaché leurs mouchoirs.  » La victoire fut éclatante. Le lendemain, le général de Bourmont fit célébrer une messe d’action de grâces sur le front des troupes.

Casbah d'Alger Puis la progression reprit, sous la chaleur, dans un relief de plus en plus difficile. L’ennemi était partout, insaisissable, causant de lourdes pertes. Enfin, on arriva en vue dufort l’Empereur, redoutable bordj hérissé de canons que les Turcs avaient élevés au sud d’Alger. Le 4 juillet, la prise du fort sonnait le glas d’Hussein Dey, qui capitulait le lendemain. L’armée française entra victorieusement dans Alger et Bourmont fit aussitôt dresser une grande croix au-dessus de la Casbah, ainsi que le drapeau blanc de la monarchie française. Une messe avec Te Deum y fut célébrée le 6 juillet. L’ordre de ce jour mémorable résumait ainsi les événements  :

«  Vingt jours ont suffi pour la destruction de cet État dont l’existence fatiguait l’Europe depuis trois siècles. La reconnaissance de toutes les nations civilisées sera pour l’armée d’expédition le fruit le plus précieux de ses victoires. L’éclat qui doit en rejaillir sur le nom français aurait largement compensé les frais de la guerre, mais ces frais mêmes seront payés par la conquête.  »

De fait, le trésor du dey couvrit entièrement les frais de l’expédition. Bourmont et ses officiers ne s’en octroyèrent aucune part. Hussein et ses janissaires furent réexpédiés dans leur pays d’origine. Il s’agissait maintenant de coloniser et d’évangéliser  : «  Peut-être, avec le temps, écrivait le général de Bourmont en conclusion d’un rapport à Charles X, aurons-nous le bonheur, en civilisant les Arabes, de les rendre chrétiens.  » Pour la première fois depuis des siècles, la Chrétienté avait repris l’offensive sur l’islam.

LES DÉBUTS PROMETTEURS

La population de l’Algérie formait à l’époque un ensemble assez disparate  : à peu près trois millions d’habitants, répartis en cinq «  nations  » ou races différentes  : les Turcs, venus d’Asie mineure, les Maures, les plus civilisés, descendants de ceux qui avaient été refoulés d’Espagne, les Juifs, très influents, malgré l’état d’abjection auquel ils étaient réduits, les Bédouins ou nomades regroupés en tribus dans les plaines de l’intérieur, enfin les fiers Kabyles, de race berbère, nichés dans leurs montagnes inaccessibles.

Alger Comme la religion musulmane était le seul lien qui les fédérât, il fallait, pour asseoir notre souveraineté, montrer que la religion catholique avait désormais pour elle le droit du vainqueur, d’où la croix surmontant la Casbah. «  Si vous méconnaissez la volonté de Dieu et la puissance de la France, vous serez responsables pour votre pays  », écrivait Bourmont au seigneur Mustapha, bey de Titteri. Mais il fallait aussi se garder de heurter de front les populations en leur ôtant du jour au lendemain les cadres religieux et sociaux, – dans l’Islam, les deux sont liés –, qui régissaient leur vie depuis des siècles. Le lieutenant général de police d’Aubignosc écrivait, à propos des coutumes barbaresques  :

«  On devra les consulter… mais il ne conviendra nullement d’y puiser des principes.  »

Il faut en dire autant de l’article 5 de la capitulation, en vertu duquel la France s’engageait «  à laisser libre l’exercice de la religion musulmane  ». Dans l’esprit de Bourmont et de Charles X, cela signifiait une simple tolérance accordée à la religion musulmane, et non pas une neutralité. La France, puissance chrétienne, ne saurait être neutre. Les musulmans le comprirent parfaitement. Mais, d’autre part, le roi de France ne se reconnaissait pas le droit d’user du sabre, comme auraient fait les musulmans, pour contraindre les consciences à adhérer à la vraie religion. C’était à l’Église et à ses missionnaires, en heureuse concertation avec le pouvoir chrétien, de prendre le relais et de conquérir les âmes.

Un corps de troupes auxiliaires fut recruté sur-le-champ dans la tribu des zouawa, d’où le nom de “ zouaves ”, embryon de notre future armée d’Afrique. Conformément aux directives du Roi, le commandant en chef voulut étendre au plus loin l’occupation du territoire. Il dépêcha son fils Louis à Oran, où le bey Hassan se déclarait prêt à reconnaître la souveraineté française, tandis qu’à l’est, le port de Bougie et la citadelle de Bône étaient occupés dès le début août 1830 par un détachement repoussant victorieusement les troupes du bey de Constantine.

Le plan français ne s’arrêtait pas là  : faisant alliance avec le bey de Tunis, qui était notre ami, nous pouvions parler haut et ferme à celui de Tripoli et le contraindre par voie diplomatique «  à ne plus jamais faire de guerre à des puissances chrétiennes et à ne plus réduire de chrétiens à l’esclavage  ».

Hélas  ! Au même moment, en France, les misérables “ Trois glorieuses ” renversaient de nouveau la monarchie très chrétienne, et cette «  rupture d’alliance  » remettait en cause le projet colonisateur et missionnaire de Charles X.

frère Bruno de Jésus.
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 51, novembre 2006, p. 11-22

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