La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’ÉGLISE CATHOLIQUE AUX ÉTATS-UNIS

I. Le temps des pionniers

Georges Calvert

Georges Calvert
1er Lord Baltimore

EN Amérique britannique, dès les origines, catholicisme et liberté religieuse se trouvent associés. En effet, si Georges Calvert, ancien Secrétaire d’État de Jacques 1er, pair d’Irlande sous le nom de lord Baltimore, converti au catholicisme en 1625, veut y fonder une colonie, c’est dans l’intention d’y établir une société modèle où catholiques et protestants vivraient côte à côte en une parfaite égalité. En 1632, il équipa deux cents familles, la plupart catholiques, pour prendre possession du territoire concédé par le Roi  : l’actuel Maryland agrandi d’une partie de la Pennsylvanie. Deux jésuites accompagnaient l’expédition comme chapelains. Lord Baltimore mourut quelques jours avant l’appareillage, mais ses fils continuèrent l’entreprise.

Son utopie d’une terre de tolérance prospérant au milieu d’autres colonies livrées au fanatisme des sectes protestantes, ne dura pas plus de dix ans. Lorsque les passions religieuses se réveillèrent, son héritier crut apaiser les esprits en nommant un protestant comme gouverneur  ! et en faisant voter par l’Assemblée le célèbre Acte de Tolérance de 1649, «  le texte le plus ancien qui ait été consacré sur le territoire des États-Unis à la liberté des cultes  ». Mais cette liberté profita seulement aux puritains et aux épiscopaliens, qui finirent par s’emparer du pouvoir et par… abroger l’Acte de Tolérance  ! L’historien Robert Sylvain résume la suite des évènements  : «  Là où avait régné le respect le plus absolu des opinions d’autrui en matière de religion, la liberté religieuse disparut, les catholiques furent dépouillés de tous les droits dont ceux-ci avaient joui précédemment. Une loi de 1704 défendit aux prêtres catholiques de dire la messe publiquement, de remplir aucune fonction de leur ministère et de faire des prosélytes. Ce n’était pas tout  : on précipita les catholiques au pied de l’échelle sociale. Ils étaient exclus de tous rapports de société. Défense leur était faite de se promener devant l’édifice dit maison d’État et de fréquenter certains quartiers de Baltimore.  » Pour comble d’infortune, le troisième Lord Baltimore apostasia en 1713 pour trouver grâce auprès du Roi d’Angleterre.

Cependant, la Providence permit qu’au Maryland une famille de notables influents, les Carroll, restât fidèle à la foi catholique. Ils eurent bien le projet, en 1751, d’aller se réfugier en Louisiane, mais Louis XV ne l’autorisant pas, ils firent contre mauvaise fortune bon cœur. La fermeté de leurs convictions dans la tourmente leur attira la reconnaissance des catholiques de condition plus modeste et l’estime de certains protestants, notamment des Quakers qui venaient de fonder Philadelphie et la colonie voisine de Pennsylvanie où les jésuites purent trouver asile et ouvrir quelques écoles.

LES CARROLL, CATHOLIQUES ET PATRIOTES

Mgr John Carroll

Mgr John Carroll

Au moment de la révolte des colonies contre la Couronne d’Angleterre, les Carroll prirent tout de suite fait et cause pour leurs compatriotes. C’est qu’ils comptaient bien obtenir en échange le droit d’exister, comme le reconnaît Charles Carroll, le chef de la famille à cette époque, qui était aussi ami de Washington, de Jefferson et d’Adams  : «  J’adhérai avec zèle à la révolution, dira-t-il, pour obtenir la liberté religieuse aussi bien que la liberté civile et, remarquant que la religion chrétienne est divisée en sectes, j’espérai que nulle ne dominerait au point de devenir religion d’État.  » Il sut si bien communiquer son enthousiasme que les catholiques furent proportionnellement plus nombreux que les autres à verser leur sang «  pour cimenter l’œuvre d’indépendance. (…) Officiers de terre ou de mer, simples soldats, ils s’engagèrent non comme catholiques, mais comme Américains, embrassant la cause commune  », écrivait le cousin de Charles, John Carroll, celui qui sera “ le père de l’Église américaine ”.

John, né en 1735, avait fait ses études en France, au collège de Saint-Omer, puis, à l’âge de 18 ans, était entré chez les Jésuites. Ordonné prêtre en 1759, il ne revint dans sa patrie qu’en 1774 après la suppression de l’Ordre. Ami du franc-maçon Benjamin Franklin, il publia en 1784 un rapport sur les relations entre l’Église et l’État, prenant parti pour une «  tolérance générale et égale  ». Cette même année, il était nommé par le Saint-Siège «  chef des missions dans les provinces de la nouvelle République des États-Unis d’Amérique du Nord  ». Sa culture, son énergie, sa prudence, mais aussi sa largeur de vue, lui valurent d’être considéré rapidement par les vingt-quatre prêtres du clergé local, presque tous anciens jésuites, comme le chef incontesté des catholiques américains, avant d’être nommé premier évêque de Baltimore par le pape Pie VI, le 6 novembre 1789.

Daniel Carroll

Daniel Carroll

Son frère, Daniel Carroll, est un des deux catholiques signataires de la Constitution qui reconnaît la liberté religieuse à toutes les «  dénominations  », y compris au catholicisme. Son premier amendement adopté en 1789 est on ne peut plus clair  : «  Le Congrès ne fera pas de loi relative à l’officialisation d’une religion ou en interdisant le libre exercice   ».

Ainsi donc, il semble que la bravoure des catholiques contre les Anglais, mais aussi l’exemple donné par les soldats français venus soutenir les Insurgés, et surtout celui de leurs aumôniers, avaient eu raison de la méfiance séculaire des protestants contre les «  papistes  ». On ne s’étonne pas que, dès lors, les catholiques américains aient considéré sans méfiance la liberté religieuse et la séparation de l’Église et de l’État. Mgr Carroll écrira à un ami anglais  : «  Je suis profondément heureux de voir que cette politique de tolérance commence à être adoptée en Angleterre et en Irlande. Et je ne puis m’empêcher de penser que vous êtes redevables à l’Amérique de ce bienfait.  » À cette époque, il ne s’agissait pas de renoncer à la prédication de la seule Vérité, comme le prouve l’extraordinaire apostolat des évêques français d’Amérique.

UNE ÉGLISE NAISSANTE, AUX SOINS D’UN CLERGÉ FRANÇAIS

La première préoccupation de l’évêque de Baltimore fut de recruter un clergé en Europe. Ses vingt-quatre prêtres vieillissants étaient en effet bien insuffisants pour prendre soin des vingt-cinq mille catholiques disséminés au milieu de quatre millions de protestants  ! Mgr Carroll connut maints déboires dans cette quête puisque, sur les trente mille prêtres chassés de France par la Révolution, une centaine seulement s’établirent aux États-Unis de 1791 à 1815; mais providentiellement, c’étaient des Sulpiciens ou d’anciens Jésuites, aux vertus et à la culture éminentes. Ils vont faire preuve d’une activité prodigieuse.

Mgr Flaget

Mgr Flaget

Leur premier souci fut le séminaire de Baltimore. De 1800 à 1810, quarante-six étudiants s’y sont inscrits, vingt-trois parviendront à la prêtrise. «  Les prêtres français, nous dit Robert Sylvain, prenaient de plus en plus figure de chefs de la communauté catholique américaine, et c’est dans leur rang que tout naturellement l’on choisissait les évêques. Cheverus, qui de concert avec son saint ami, l’abbé Matignon, suscitait chez les hommes les plus cultivés de la Nouvelle-Angleterre une sincère admiration pour ses manières de gentilhomme, son savoir et ses vertus, devenait le premier évêque de Boston en 1808; Flaget, qui évangélisait l’Ouest depuis 1792, arrivait à Bardstown en 1811 après avoir été sacré évêque l’année précédente, et dans un diocèse qui comprenait les états de Kentucky et du Tennessee et le territoire situé entre l’Ohio, le Mississipi et la frontière canadienne, commençait ces courses apostoliques dont les haltes principales marqueront autant de sièges de futurs évêchés  : Saint-Louis sur le Mississipi, Vincennes dans l’Indiana, Détroit dans le Michigan, Cincinnati, capitale de l’Ohio, Buffalo sur le lac Érié. Du Bourg était nommé en 1815 au siège épiscopal de la Nouvelle-Orléans  ; Jean Dubois, en 1826, à celui de New York  ; Ambroise Maréchal s’asseyait sur le siège épiscopal de Baltimore en 1817. Enfin, Bruté de Rémur deviendrait le premier évêque de Vincennes en 1834. Ce sont les noms les plus marquants d’une longue liste, car pendant le 19e siècle pas moins de trente-cinq évêques français prendraient place dans la hiérarchie américaine.  »

Leurs vertus sacerdotales, mais aussi leur culture étendue et la distinction de leurs manières, provoquèrent de nombreuses conversions  : 25 000 catholiques en 1790, 40 000 en 1800, 150 000 en 1815. Par exemple, dans le diocèse de Vincennes, le quart des fidèles de Mgr Bruté de Rémur étaient d’anciens protestants récemment convertis.

Cependant, il ne faudrait pas imaginer que cette expansion se fit sans heurts.

ÉMERGENCE D’UN ESPRIT NATIONAL

Dans de nombreuses régions, les comités de laïcs, ou «  trustees  », qui géraient légalement les biens immobiliers de l’Église, prétendirent choisir eux-mêmes leur curé, selon la pratique des communautés protestantes. Les évêques s’y opposant, des dissensions, parfois des schismes, vont offrir un lamentable spectacle et freiner considérablement l’expansion de l’Église.

Or cette fronde des laïcs fut souvent soutenue par une partie du clergé irlandais qui, peu cultivé et indiscipliné, acceptait mal d’être placé sous l’autorité de prélats français à qui ils reprochaient une piètre maîtrise de la langue anglaise.

Mgr John England

Mgr John England

La rébellion des trustees fut calmée surtout par l’action de Mgr John England, un prêtre irlandais vertueux et cultivé – l’exception qui confirme la règle, à l’époque – nommé en 1820 premier évêque de Charleston en Caroline du Sud, une région qui était alors au bord du schisme. Il y restaura le droit de regard de l’évêque dans la gestion des paroisses, mais en compensation il institua une assemblée consultative où les laïcs pouvaient intervenir. De cette façon, le calme gagna peu à peu les autres diocèses. Jusqu’à sa mort en 1842, Mgr England déploya un zèle comparable à celui de ses collègues français, mais dans un tout autre esprit. Il travailla à former lui-même un clergé authentiquement américain, car il se méfiait des séminaristes élevés à Baltimore dans «  le moule sulpicien  », autant que du clergé irlandais dont il connaissait les défauts. Il fut, en effet, le premier à affirmer que «  l’esprit de cette nation est inconciliable avec une administration française, car un des plus vifs reproches qu’on nous fait est que nous représentons une Église étrangère et non américaine. Or les Français ne pourront jamais devenir américains.  »

Mgr England évoquait là une réalité autre que culturelle, car les extraordinaires fruits de l’apostolat des prêtres français, tant auprès des protestants qu’auprès des populations autochtones de l’Ouest, infirmeraient son propos. De même, il n’était pas sans savoir que les évêques francophones avaient, avant lui, appelé à l’unité de l’Église liée à la «  nation américaine  », et cela contre les prétentions trop «  communautaristes  » des prêtres irlandais. En fait, la véritable opposition entre Mgr England et les évêques francophones portait sur «  l’esprit républicain  ». Le premier l’avait par conviction, les seconds par nécessité.

Il n’empêche que Mgr England marqua profondément l’Église américaine. Son influence fut déterminante dans le choix des évêques et contribua pour beaucoup à la qualité de l’épiscopat irlandais. Mais surtout, sa vision d’un clergé proprement américain fut concrétisée par la législation canonique élaborée après sa mort par une succession de conciles provinciaux puis nationaux, réunis à Baltimore.

PREMIÈRE VAGUE DE PERSÉCUTIONS

Cependant, la grande épreuve du catholicisme américain fut son affrontement avec les sectes protestantes. Très anti-papistes, elles étaient encadrées par des évangélisateurs populaires, à la religion simple, spectaculaire et émotionnelle.

Si l’Église enregistrait de nombreuses conversions, il ne faut pas cacher cependant qu’elle ne put empêcher l’apostasie de milliers de fidèles qui, trop isolés, ne savaient pas résister à la propagande sectaire. Or celle-ci va devenir extrêmement violente à partir de 1820, date de la scission chez les protestants entre orthodoxes et libéraux. Les orthodoxes répliquèrent par de violentes attaques non seulement contre leurs dissidents, mais surtout contre les «  romanistes  » ou «  papistes  ». Pour eux, la liberté, la prospérité, la merveilleuse fortune de l’Amérique reposaient sur le protestantisme orthodoxe  : l’usage de la Bible, le libre arbitre, l’observation du dimanche, la stricte moralité, toutes valeurs à défendre avec intransigeance. Le rétablissement des Jésuites, la condamnation par Pie VII des Sociétés bibliques, l’émancipation des catholiques en Angleterre, suscitèrent une multitude de pamphlets anticatholiques.

Cette propagande tombait en terrain fertile, surtout en Nouvelle-Angleterre où les Yankees avaient en aversion les Irlandais qui venaient gonfler les rangs du parti démocrate au détriment du parti républicain, et surtout qui formaient une main-d’œuvre peu exigeante provoquant une baisse des salaires.

Tout cela explique que le Nativisme, ce mouvement de réaction défensive pour protéger les institutions et les idéaux américains, ait été essentiellement dirigé contre le catholicisme dont le zèle se manifestait chaque jour davantage. En particulier, la publication de journaux catholiques sonna l’alarme chez les protestants. L’initiative en revenait à Mgr England qui fonda le premier journal catholique à Charleston, en 1822. New York eut le sien en 1825, Boston en 1829. Ces journaux menaient de vives controverses contre les protestants et ne négligeaient rien pour rendre spectaculaire l’accroissement du catholicisme.

Les protestants contre-attaquèrent par des campagnes de presse soigneusement orchestrées, les premières d’une longue série. «  On se mit à signaler presque quotidiennement l’arrivée des vaisseaux dans les ports et le nombre d’immigrants qui en étaient descendus. Pour certains, les Irlandais devenaient des jésuites déguisés, pour d’autres, Rome expédiait sur les rives américaines un grand nombre de pauvres et de criminels afin d’affaiblir la République en vue d’une conquête possible  ! Sous l’influence de ces folles terreurs, il se constitua à New York, à la Nouvelle-Orléans, à Cincinnati et ailleurs, des Native American Associations dont le but essentiel était d’exercer une pression sur le gouvernement.  »

Lyman Beecher

Lyman Beecher

En 1834, Boston, la capitale du puritanisme américain, fut le théâtre de scènes d’une violence inouïe. Dans la nuit du 11 août, une foule excitée par la prédication sectaire de Lyman Beecher, le père de l’auteur de la Case de l’oncle Tom, prit d’assaut et incendia le florissant pensionnat des Ursulines où bon nombre d’honorables familles protestantes envoyaient leurs filles faire leurs études. Durant près de quatre ans, les actes de violence contre les catholiques furent monnaie courante, de même que les incendies d’églises. D’abominables pamphlets calomniateurs étaient largement répandus dans la population toujours crédule pour les faits les plus dénués de vraisemblance.

Les évêques firent preuve de beaucoup de courage. Au plus fort de la tempête, certains réclamaient le respect de leurs droits, conformément au principe de la liberté religieuse reconnu par la constitution. Ce fut particulièrement le cas dans les établissements scolaires publics. Mais ces requêtes, comme celle du doux Mgr Kenrick à Philadelphie, provoquèrent des émeutes sanglantes. «  La douceur impuissante de Kenrick eut pour résultat, écrit l’historien Maynard, des attaques de couvents et d’églises et une émeute où treize personnes furent tuées et cinquante blessées. Ce fut même plus qu’une émeute  : une bataille qui dura trois jours. Deux églises, le séminaire, toute une rangée de maisons irlandaises flambèrent, tandis que les pompiers et les agents de police restaient inactifs (…) les émeutiers s’en furent même chercher deux canons et tirèrent sur la porte de l’église Saint-Philippe-de-Néri.  »

Mgr John Hughes

Mgr John Hughes

Plus efficace fut l’attitude de Mgr John Hughes à New York. Au moment des émeutes de Philadelphie, il avertit le maire qu’il protégerait lui-même les églises de son diocèse si l’administration ne faisait rien. «  Ainsi, vous avez peur pour vos églises  !  » ricana le maire. «  Non, mais j’ai peur pour les vôtres  », répondit l’intrépide évêque. Disciple du sulpicien Dubois, auquel il succédait sur le siège de New York, c’était un catholique intégral, sans peur et sans reproche  ! Maynard raconte aussi qu’au lieu de dissiper la calomnie du complot pontifical pour s’emparer de l’Ouest américain qui circulait chez les Nativistes, il tonna en chaire  : «  Les protestants prétendent avoir découvert un grand secret. Ils font frémir de temps en temps notre région en dévoilant les intentions du Pape sur la vallée du Mississipi. Ils pensent avoir fait là une belle découverte  ! Mais point du tout  ! Tout le monde devrait savoir que notre mission est de convertir le monde entier – y compris les habitants des États-Unis – les gens de guerre et de la marine marchande, les chefs de Cabinet, le président des États-Unis…  » Ne nous étonnons pas que le diocèse de New York ait été épargné par les violences.

Cependant, celles-ci finirent tout de même par s’apaiser. La peur avait saisi la classe moyenne et le pouvoir politique refusa de suivre jusqu’au bout les revendications nativistes pour ne pas remettre en cause la Constitution. Celle-ci serait-elle donc bien un rempart efficace et protecteur pour l’Église  ?

L’ÉGLISE AMÉRICAINE, UN MODÈLE POUR LE MONDE MODERNE  ?

On pouvait le penser. Car l’Église sortit grandie et fortifiée de ce premier grand affrontement. Les dégâts furent vite réparés. Le doux Mgr Kenrick, devenu métropolitain, présida en 1852 un nouveau concile de Baltimore dont les résultats législatifs furent remarquables. L’Église reprit son expansion avec une facilité déconcertante pour l’observateur européen.

À Rome comme en France, on ne pouvait s’empêcher de comparer avec la situation de l’Église dans les pays de l’Europe post-révolutionnaire. Quel contraste, par exemple, avec la France de Louis-Philippe, où l’État ne cessait d’exercer, en particulier sur l’enseignement catholique, un contrôle tatillon et persécuteur. Henry de Courcy constatait le 24 décembre 1845, dans le journal L’Univers de Louis Veuillot  : «  Vous rappeliez récemment que, dans les six dernières années, cinquante-quatre nouvelles églises catholiques ont été érigées en Angleterre et vous trouviez dans ce fait la preuve du progrès de la vraie foi dans cette contrée. New York n’est que l’un des vingt et un diocèses des États-Unis, et dans la même période de six années, cinquante-huit églises catholiques y ont été livrées au culte. Le nombre des prêtres a augmenté à New York dans la même proportion que les églises, et ils sortent presque tous du séminaire diocésain, fondé en 1839. À cette époque, le diocèse ne comptait que quarante ecclésiastiques. Il en possède actuellement cent dix-neuf.  »

Louis Veuillot, s’appuyant sur l’exemple américain réclamait la liberté pour l’Église de France  : «  On nous crie que la religion a besoin de protection et que la liberté nous tuerait. Nous n’avons qu’à montrer la jeune et vigoureuse Église américaine pour répondre à nos faux amis.  ». Le 13 décembre 1845, Grégoire XVI lui-même, pape antilibéral s’il en fut, recevait le tsar Nicolas Ier et lui présentait l’Église américaine comme modèle à imiter, réclamant les mêmes libertés pour les catholiques russes.

Pie IX

Pie IX

L’engouement des catholiques pour les États-Unis allait atteindre un sommet dans les mois qui suivirent l’élection de Pie IX. Celui-ci fut l’objet d’une popularité inouïe au pays de Washington, «  il semblait personnifier ce courant d’aspirations imprécises où s’unissaient, à la veille de 1848, un souffle de christianisme et un souffle de démocratie.  » Le plus important meeting en l’honneur de Pie IX aux États-Unis eut lieu à New York, le 29 novembre 1847, jour anniversaire de la révolution polonaise. «  Américains, Français, Irlandais, Italiens, Espagnols, Anglais, Suisses, Belges, etc… se confondaient là dans un commun hommage à l’apôtre du Christ et de la Liberté.  » Six mille citoyens de la ville, le maire à leur tête, signent une adresse au Pape «  comme témoignage de la chaleureuse sympathie du peuple américain pour la cause si sagement défendue par l’illustre Pontife  ».

Évidemment, les catholiques libéraux français exultaient. Mgr Maret, par exemple, déclarait après avoir loué l’exemple américain  : «  la religion est beaucoup plus nécessaire dans les républiques que dans les monarchies. La société périra si, lorsque le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserre pas. Que faire d’un peuple maître de lui-même, s’il n’est soumis à Dieu  ? Une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique sont inconciliables. Si un peuple n’a pas la foi, il faut qu’il serve  ; et s’il est libre, qu’il croie.  » Le Père de Ravignan, illustre jésuite, également gagné à la liberté américaine dans son traité sur La Liberté de l’Église, proclamera en 1849  : «  L’Église n’a pas besoin de la protection des hommes, des puissants de ce monde, roi ou peuples  ; elle n’a besoin que de liberté.  »

On remarquera le caractère toujours actuel de ces déclarations, d’où l’intérêt de notre étude qui est de rappeler que cette euphorie n’eut qu’un temps… Fin 1852, le charme était rompu. Cette année-là, Pie IX avait offert en guise d’amitié, un bloc de marbre destiné au futur monument de Washington. Ce geste de courtoisie souleva d’âpres polémiques, jusqu’à ce que la populace excitée jetât le bloc dans le Potomac  !

DEUXIÈME VAGUE DE PERSÉCUTIONS

C’est le rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre par Pie IX, en septembre 1850, qui donna aux sectes le prétexte pour raviver l’affrontement avec une Église catholique si vigoureuse. Les protestants comprenaient très bien l’enjeu face au catholicisme intégral, comme en témoigne cette lettre de l’un d’eux à la famille royale d’Angleterre  : «  Le pire, en ce qui concerne l’attitude à adopter par le protestantisme à l’égard du catholicisme, c’est qu’il ne peut courir le risque d’être tolérant. Le romanisme, qui dénonce ou exclut toute autre croyance, et n’abandonne jamais la plus petite parcelle de son infaillibilité, force le protestantisme, par amour de la tolérance, à commettre des actes qui sont parfois intolérants en fait.  »

De nouvelles campagnes de presse secouèrent alors les États-Unis. Il s’agissait de prendre la défense de deux aubergistes florentins, Francisco et Rosa Madiai, qui auraient été condamnés à un long emprisonnement pour avoir lu une bible protestante. Les évêques eurent beau expliquer que les époux Madiai avaient été en réalité condamnés pour trouble de l’ordre public, rien n’y fit. Des manifestations eurent lieu dans toutes les villes du pays. On revivait les scènes d’il y a dix ans. Henry de Courcy qui, jadis, vantait la liberté américaine, en vint à une constatation plus réaliste pour ses lecteurs de L’Univers  : «  L’agitation préparée de longue date par les protestants, et à laquelle l’affaire des Madiai a servi de prétexte, agitation stimulée par les sociétés bibliques, commence à porter ses fruits  ; elle réveille contre les catholiques les passions du fanatisme qui peuvent sommeiller quelques fois, mais qui ne meurent jamais.  »

Ensuite, ce furent des tournées de conférences en l’honneur du révolutionnaire hongrois Kossuth, «  victime de la répression autrichienne  », et surtout celles avec l’italien Gavazzi, «  victime de la répression française au service du Pape  », qui achevèrent de survolter les esprits. Un complot fut fomenté contre Mgr Bedini, nonce apostolique en route pour le Brésil, mais chargé par Pie IX d’une mission d’information aux États-Unis. Son séjour fut relativement calme de juin à décembre 1853. Mais à Cincinnati, le 21 décembre, il fallut l’intervention de la police pour le sauver de la foule qui incendia l’église où il prêchait. Le représentant du Pape dut quitter le pays clandestinement, tous les ports étant étroitement surveillés par les sectaires qui ne voulaient pas le laisser échapper vivant  !

Le professeur Sylvain en tire la conclusion  : «  L’épisode Bedini dissipa les illusions, refroidit les enthousiasmes. Pie IX venait de faire une expérience amère de la liberté; il ne pouvait qu’être extrêmement frappé du sort que la République, où le culte de la liberté était devenu un axiome, avait réservé à son délégué  : là comme en Europe, la liberté dégénérait trop souvent en licence  »; à vrai dire en persécutions.

LE SEL S’AFFADIT

Malheureusement, aux États-Unis, les évêques irlandais qui, à cette époque, remplacèrent les évêques francophiles, restèrent attachés à «  l’esprit républicain  ». À partir de 1845, les Irlandais avaient émigré en masse aux États-Unis  : plus de 160 000 chaque année. À ce rythme, en l’espace d’une décade, le catholicisme américain avait pris une physionomie irlandaise, et Rome dut en tenir compte. La tenue du clergé irlandais s’était nettement améliorée, mais son attachement au modus vivendi convenu avec les autorités et les autres «  dénominations  » affaiblissait le zèle apostolique de l’Église.

Les statistiques cachaient le mal  ; en effet lorsque, par exemple, Ozanam s’exclamait  : «  si prodigieux qu’ait été le développement des États-Unis, on est en droit de conclure que les conquêtes de la foi ont marché plus vite encore, puisque les progrès du catholicisme sont vingt fois plus rapides que l’accroissement général de la population   », il ne remarquait pas que cette croissance inouïe s’expliquait uniquement par l’afflux d’immigrants catholiques, alors qu’au contraire, le flot des conversions du protestantisme se ralentissait considérablement. Les Irlandais, très attachés à la foi catholique pour eux-mêmes, n’avaient généralement guère le souci de l’apostolat et s’accommodaient fort bien d’un régime de liberté religieuse qui laissait la paix à chacun.

C’est certainement une des raisons du peu d’intérêt que l’Église porta alors à la population noire. En 1850, sur trois millions sept cent mille esclaves, 3 % seulement – les descendants des émigrés de Saint-Domingue – étaient catholiques. Cinquante ans plus tard, ils ne seront plus que 2, 2 %, et le clergé américain ne comptera seulement que cinq prêtres noirs. Même triste résultat pour le magnifique apostolat missionnaire du clergé français auprès des populations autochtones. Malgré la conversion en masse de ces peuples, les missionnaires, abandonnés à eux-mêmes, n’avaient aucun moyen pour s’opposer à l’extermination des tribus les plus catholiques, comme celle des Cheyennes, ou à leur enfermement dans les réserves. Dans certaines d’entre elles, liberté religieuse oblige, les prêtres furent même contraints par l’administration fédérale de céder la place aux pasteurs, afin qu’il y ait autant de pasteurs que de prêtres accrédités auprès de ces tribus pourtant très majoritairement catholiques  !

Ainsi donc, à la veille de la guerre de Sécession, la situation du catholicisme aux États-Unis n’était pas aussi florissante que les statistiques pouvaient le laisser croire. La liberté religieuse avait, certes, donné un statut légal à l’Église, mais elle permettait aussi la prospérité de ses ennemis. Et surtout elle faussait l’esprit catholique d’une grande partie du clergé  : une fois admis le principe de la liberté religieuse, il en découla l’acceptation d’un certain modus vivendi, d’une retenue dans l’apostolat pour ne pas briser la paix publique. La séparation de l’Église et de l’État, en dernière analyse, liait l’Église à l’État et aux autres dénominations. Que survienne une campagne de presse, ou une persécution, ou que des lois iniques soient promulguées, l’Église est impuissante à résister par peur de perturber l’ordre public, de remettre en cause un climat généralement favorable. La plupart des évêques irlandais, au milieu du 19e siècle, concentraient donc leur zèle sur le troupeau existant dont les flots de l’immigration assuraient l’accroissement continu.

En 1860, seuls quelques rares esprits perspicaces prévoyaient qu’une telle attitude ne pouvait que condamner le catholicisme à une lente asphyxie. Au fur et à mesure de l’intégration de la communauté irlandaise à la société anglo-protestante, les apostasies se multiplieraient.

Mais survint la guerre de Sécession, qui allait relancer le débat.

RC n° 142, novembre 2006, p. 1-6

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