La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LE GÉNÉRAL MIHAILOVITCH

I. Un officier serbe hors-pair
1893-1941

SON ENFANCE

DRAGOLJUB (diminutif  : Draja) Mihailovitch est né le 14 avril 1893 à Ivanjica, au sud de la Serbie. (…)

À l’âge de sept ans, Draja devient orphelin de père et de mère. Son oncle l’emmène alors avec ses deux sœurs à Belgrade. En juin 1903, une révolution de palais y renverse le roi Alexandre Obrenovitch, souverain corrompu et fantasque, et ramène sur le trône le descendant de la dynastie rivale des Karadjordjevitch, qui se fait couronner l’année suivante sous le nom de Pierre Ier. (…)

Quant à Draja, étant un élève studieux, il est dispensé chaque fin d’année de se soumettre aux examens de passage en classe supérieure. Il est aussi un petit garçon pieux, qui participe avec attention à toutes les cérémonies religieuses de son école. (…)

PREMIÈRES ARMES

En 1910, il entre à l’Académie militaire de Belgrade. (…) «  De bonne constitution physique malgré sa taille modeste, Draja possède un caractère tout indiqué chez un futur chef militaire. Il aime la solitude, mais est-il entraîné à participer aux activités de groupe à l’école, le voilà presque toujours dans le rôle du meneur, de l’organisateur.  »

Sa troisième année de formation militaire coïncide avec la première Guerre balkanique  : il la passe au feu, en campagne, aux côtés du jeune prince Alexandre, le fils de Pierre Ier.

Serbie

Le royaume de Serbie au lendemain des guerres balkaniques (1912-1913).

Le régiment où sert Mihailovitch se conduit magnifiquement, et lui-même se voit décerner sa première distinction militaire pour son courage dans les combats. (…)

UN PÉRILLEUX DESTIN NATIONAL

La tension monte dans les premiers mois de 1914. Afin de montrer que la Bosnie nouvellement annexée est bien sous son contrôle, l’archiduc héritier d’Autriche François-Ferdinand fixe au 28 juin sa venue à Sarajevo, où doivent se dérouler des manœuvres militaires. L’annulation des fêtes commémoratives prévues en ce jour anniversaire de la bataille du Kosovo a le don d’exaspérer les Serbes de Bosnie. Plusieurs d’entre eux, affiliés à la “ Main Noire ”, société secrète contrôlée par l’état-major de Belgrade, montent alors l’attentat qui va mettre le feu aux poudres. L’Autriche, poussée par l’Allemagne qui veut la guerre, exige des réparations exorbitantes. Le roi Pierre se voit contraint de rejeter l’ultimatum et, le système des alliances y poussant, c’est toute l’Europe qui s’embrase en ce mois d’août 1914.

DAVID CONTRE GOLIATH

«  Mobilisé dès la mi-juillet, Mihailovitch fait partie du 3e régiment d’infanterie de la division Drina qui subit, en première ligne, le grand assaut de l’armée austro-hongroise (…).

Mihailovitch est partout à la fois, courageux, très près de ses hommes, désintéressé jusqu’à prendre sur lui la responsabilité de la défaillance d’un de ses chefs. Les citations s’ajoutent aux médailles. «  C’était toujours autour de Mihailovitch, pourtant de nature calme et modeste, que se rassemblaient les soldats entre les assauts.  » (…)

«  Néanmoins, le 25 septembre 1915, nommé commandant de compagnie, il ne peut qu’organiser le repli de ses hommes car la déroute de l’armée serbe est générale. (…)

«  Comme des centaines de milliers de civils et de soldats, il participe au grand exode de l’hiver 1915. (…)

Exode

«  Au monastère de Studenica, en Serbie méridionale, les popes ont refusé d’abandonner les reliques du saint roi Étienne-le-Premier-Couronné. Des soldats portent sur leurs épaules la lourde châsse sur laquelle sont posées les saintes reliques. À leurs côtés, les popes chantent nuit et jour des prières liturgiques. Ils portent des cierges allumés que d’autres soldats tentent de protéger du vent avec leurs capes. Il fait – 25°C. Une scène d’apocalypse…  » (Buisson, p. 35)

«  Exténué mais vivant, Draja Mihailovitch pose le pied sur l’île de Corfou à la fin du mois de janvier 1916. Il fait partie des 150 000 soldats qui ont survécu au “ Golgotha albanais ” de l’hiver 1915. 250 000 soldats et civils serbes n’ont pas eu cette chance.  »

LA RECONQUÊTE

Le prince Alexandre avec le général Franchet

Le prince Alexandre, chef de l’armée et régent du royaume de Serbie, et le général Franchet d’Espèry observent le champ de bataille du front bulgare.

Après avoir refait leurs forces à Corfou, Mihailovitch et ses compagnons d’armes gagnent la région de Salonique. Sur le front bulgare, Français et Serbes se battent côte à côte contre l’ennemi qu’ils repoussent au-delà du fleuve Brod, en août 1916. En juin 1918, l’armée d’Orient est placée sous les ordres du général Franchet d’Espérey qui décide, de concert avec le prince Alexandre (fils du roi Pierre Ier de Serbie), de percer le front bulgare par les crêtes dominant la vallée du Vardar au nord de Salonique, de foncer ensuite sur Belgrade et de là remonter, par Budapest et Vienne, jusqu’au cœur de l’Allemagne.

(…) Une fois encore, Mihailovitch est en première ligne  : «  En deux semaines, les troupes coloniales et d’infanterie de marine françaises enfoncent la défense germano-bulgare, avec l’aide de la division yougoslave du général Stepanovitch. Le 29 septembre 1918, la Bulgarie signe l’armistice, laissant ses alliés germaniques seuls sur le front balkanique. Guillaume II, furieux mais lucide, se lamente  : “ C’est une honte  : 62 000 Serbes ont décidé de l’issue de la guerre. ”

«  Le 18 octobre 1918, le prince Alexandre entre à la tête de l’Armée serbe dans sa capitale libérée. Mais Draja Mihailovitch ne fait pas partie des libérateurs de Belgrade. Après la capitulation bulgare, son régiment est envoyé au Kosovo…  » Pour le protéger une nouvelle fois des incursions albanaises  !

LE ROYAUME RÊVÉ DES SERBES, DES CROATES ET DES SLOVÈNES

La paix ne fut malheureusement pas à la hauteur des sacrifices consentis pendant la Grande Guerre, en Serbie comme en France… Certes, l’ancien petit royaume se transforma en un puissant État fédératif et indépendant, et prit le nom de “ Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ”, mais à elle seule, cette dénomination marquait le peu d’homogénéité du nouveau pays. Plus grave, la forme même du régime  : «  monarchie constitutionnelle, démocratique et parlementaire avec à sa tête la dynastie des Karadjordjevitch  », selon la formule imposée par un certain “ Comité yougoslave ” pendant la Guerre et ratifié par les démocraties occidentales lors des Traités, laissait présager d’inextricables difficultés, tant elle paraissait inadaptée à cette incroyable mosaïque de peuples dont Buisson rappelle les caractéristiques. (…)

Royaume yougoslave

DEUX FORCES ANTINATIONALES

À la mort de son père, en 1921, le prince Alexandre devient roi. On espère qu’il deviendra l’unificateur de l’Union yougoslave. Or deux forces sauvages s’opposent à la consolidation du nouvel État  : le séparatisme croate et l’agitation communiste révolutionnaire. (…)

À l’exemple de son roi, Draja Mihailovitch se consacre entièrement à sa tâche, se tenant par patriotisme éloigné de toute lutte partisane. Affecté en 1919 au 1er bataillon de la Garde royale à Belgrade, il est alors un des officiers les plus décorés de l’Armée serbe. Il intègre en 1921 l’Académie militaire supérieure, d’où il sort très bien noté et apprécié pour ses éminentes qualités de tacticien. Son camarade Milosavljevic a écrit dans ses souvenirs  : «  Mihailovitch travaillait très consciencieusement, avec beaucoup d’enthousiasme et de bonne volonté patriotique. Il était payé moins que modestement malgré son statut de chef de famille. Dans le palais, il côtoyait des hommes de sa génération mieux gradés et mieux payés que lui alors qu’ils se trouvaient en France ou en Suisse pendant la guerre. Malgré cela, il ne se plaignait jamais et ne témoignait d’aucune jalousie ou d’aigreur à leur encontre.  » (…)

VERS LA GUERRE

Quelques mois après l’assassinat du chancelier autrichien Dolfuss, c’est le roi Alexandre qui est tué, le 9 octobre 1934, lors de son voyage en France, par un envoyé du croate Pavelitch. Son fils Pierre II étant trop jeune pour régner, c’est son cousin Paul qui assure la régence. (…)

Après deux années passées comme attaché militaire d’abord à Sofia puis à Prague, le jeune colonel Mihailovitch revient dans son pays en 1937. Il est affecté à une garnison de frontière à Ljibljana en Slovénie, puis nommé chef d’état-major des fortifications. Resté officier d’infanterie dans l’âme, «  malgré ses fonctions, Mihailovitch ne passe guère de temps dans son bureau. Qu’il dirige des manœuvres ou qu’il inspecte les zones frontalières avec l’Autriche – partie intégrante du IIIe Reich depuis mars 1938 –, le colonel serbe ne se sent à l’aise que lorsqu’il se mêle aux hommes de troupe ou aux populations locales.  »

C’est là qu’il reçoit un jour dans son régiment un officier qui deviendra par la suite un de ses plus fidèles lieutenants (…), qui admirera sa connaissance du métier des armes. Le colonel Mihailovitch estimait que la guerre était proche alors que l’armée yougoslave était pauvre et dépourvue d’armements modernes. Il considérait également que les plans stratégiques établis en prévision de cette guerre ne correspondaient plus à la situation ni aux besoins réels du moment.

«  Un jour, il lui demanda  :

Si nous ne sommes pas capables de mener une guerre moderne, alors pourquoi nous préparer à une résistance face à des ennemis plus forts   ?

«  Et le colonel répondit  :

On ne fait pas la guerre uniquement lorsqu’on se sait le plus fort, mais pour répondre à un agresseur d’une manière digne d’un peuple qui se respecte. (…) Si avec les moyens dont nous disposons, nous ne sommes pas capables de conduire une guerre régulière, nous possédons quand même ce qui est nécessaire à la guérilla… Il est inutile d’organiser, de fortifier des milliers de kilomètres de frontières, si nous ne pouvons pas tenir ces frontières. Rien ne sert d’être partout si l’on est faible partout.

Mais, mon Colonel, ne pouvons-nous pas nous battre à la frontière pour arrêter l’envahisseur, quitte à passer ensuite à la guérilla  ? Je pense que les plans de l’état-major sont ainsi conçus.

Non. Vu la formation de notre État, la diversité de ses populations, il faut éviter la défaite à la frontière car elle provoquerait une retraite en désordre, une débandade qui permettrait la sécession des Croates et les pousserait même à nous attaquer, de connivence avec les armées d’Hitler. Pour pouvoir retraiter en ordre face aux unités motorisées de l’ennemi, il nous faudrait être motorisés nous-mêmes, ce qui n’est pas le cas. Nous avons des montagnes, des forêts, de mauvaises routes, des ponts qui ne tiendront pas sous le poids des chars allemands. Organisons-nous par conséquent là où la supériorité matérielle de l’adversaire sera moins écrasante qu’en rase campagne. Ainsi, (…) nous pourrons poursuivre la lutte (…). Le temps travaillera ensuite pour nous.  »

PROPHÈTE INCOMPRIS

Mihailovitch

Mihailovitch en uniforme de
colonel de la Garde royale (1937).

Mihailovitch ne se contente pas de former ses officiers. Il avertit ses supérieurs en adressant au ministère de la Guerre, durant l’été 1939, un rapport sur les dangers imminents que court le pays, et il propose quelques solutions applicables dans les plus brefs délais, comme «  l’instauration d’un service territorial obligatoire afin que les Serbes défendent leur propre terre, les Croates et les Slovènes la leur  ». À la place des fortifications permanentes, il propose «  que des unités (…) ethniquement homogènes soient constituées et entraînées à la guérilla. Et que soient stockés rapidement dans les forêts et les montagnes des dépôts d’armes, de munitions et de nourriture assurant le ravitaillement permanent de ces unités motorisées.  » (…)

Plutôt qu’un esprit de rébellion, c’est l’angoisse de la Patrie en danger qui étreint l’âme du colonel Mihailovitch.

Mais, pour le moment, «  au désaveu méprisant que ses supérieurs lui adressent à la lecture de son audacieux rapport s’ajoute, pour Mihailovitch, une punition dont la sévérité n’a d’égale que la fureur de ses chefs  : trente jours d’arrêts de rigueur et un retour à Belgrade. (…) Ses nouvelles fonctions  ? Professeur de stratégie à l’École supérieure de guerre et professeur de tactique à l’École de l’état-major.  » Comme un certain colonel Pétain, trente ans plus tôt…

L’ÉPREUVE DE FORCE

Le tocsin de la guerre sonne dans les Balkans dès le vendredi 7 avril 1939, jour du Vendredi saint  ! quand Mussolini ordonne à ses troupes de s’emparer par la force de l’Albanie. L’invasion de la Pologne, au mois de septembre suivant, confirme Mihailovitch dans ses craintes d’une “ guerre-éclair ”. Celle de la France, en mai-juin 1940, sonne pour lui comme la fin d’un monde  : «  Mon père aimait tellement la France, témoignera son fils Branko, qu’il ne pouvait pas, au fond de son cœur, accepter qu’elle soit défaite.  » (…)

«  Mihailovitch est prêt. Dans son esprit, la guerre contre l’Allemagne, si redoutée, tant espérée aussi, est imminente. Une fois de plus, il aura raison.  » Le 4 mars 1941, le régent Paul est convoqué par Hitler, pour se voir proposer d’adhérer au Pacte tripartite liant l’Allemagne, l’Italie et le Japon. Ne se sentant pas de taille à lutter contre le Führer, il donne son consentement. Le 25 mars suivant, un protocole est signé à Vienne faisant de la Yougoslavie un allié des puissances de l’Axe.

Mais à l’annonce de pareille trahison, le peuple de Belgrade se soulève. (…)

La réaction du Führer est terrible  : il ordonne de «  prendre toutes les dispositions pour anéantir militairement la Yougoslavie et la détruire en tant que réalité nationale.  » Le dimanche 6 avril, jour des Rameaux, la Luftwaffe écrase Belgrade sous les bombes  : 17 000 victimes en un seul jour  ! Pendant ce temps, le territoire est envahi par les Allemands, les Hongrois, les Bulgares et les Italiens. Comme l’avait prédit Mihailovitch, les défenses militaires yougoslaves sont débordées en quelques heures et les actes de trahison se multiplient dans les régiments à majorité croate. Douze jours après le début du conflit, c’est la capitulation. (…)

Militairement, politiquement, la Yougoslavie n’existe plus.

Tandis que le gouvernement yougoslave part en exil à Londres, entraînant dans son équipée le jeune Roi encore sous tutelle, le colonel Mihailovitch ne bronche pas et demeure dans la plus exacte discipline sauvant l’idée monarchique, la continuité de l’État yougoslave.