La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

SOLJÉNITSYNE
prophète de la Russie

LE TÉMOIN DE LA VÉRITÉ CAPITALE

Soljenitsyne

TOUT chez Soljenitsyne respire la droiture, la solidité, la sérénité dans l’épreuve, la joie même, si caractéristique du strastoterptsi de la tradition russe, de «  l’innocent qui a subi la passion  ». Cela suffit à le désigner parmi tous les émigrés ou expulsés d’URSS comme le plus grand. Je ne dis pas  : les dissidents, le mot porte tort à celui qui s’en pare. Un dissident est un soviétique qui n’est pas content du régime actuel, et allez donc savoir pourquoi  ? Soljenitsyne est un Russe, revenu de l’enfer, qui se dresse en témoin du massacre de millions de ses frères, et en accusateur courageux, indomptable, du régime soviétique, de l’idéologie communiste, du parti communiste, et de rien d’autre ou d’à côté, parce que le communisme en soi est inhumain, athée, diabolique, en tout lieu et en tout temps  : de Moscou à Pékin, à Cuba, à Luanda. Cela suffit pour le désigner comme le héraut et déjà, le héros du nationalisme russe chrétien, contre-révolutionnaire.

Circonstance aggravante pour l’État soviétique, Soljenitsyne est un très grand écrivain, le plus grand romancier russe depuis Dostoïevski. Romancier historien d’une autre Comédie humaine, qui, à la différence de celle de Balzac et plus proche encore de la Divine Comédie dantesque, relate des milliers de drames vécus et non point imaginés, et des passions qui explosent non plus dans une atmosphère confinée, mais dans l’enfer du malheur et de la haine, compte atroce de cadavres par millions, déterrés pour l’Histoire.

Génie de l’observation, mémoire, rapidité du récit, souplesse de l’écriture, jaillissement spontané — mais il faudrait le lire dans sa langue — il a tout de l’écrivain-né que sa propre existence a gâté en thèmes de contes fantastiques. Ajoutez à ce talent, un cœur qui se cache sous une apparente froideur, qu’on a prise parfois pour de l’orgueil et de l’égocentrisme. Alexandre Soljenitsyne est grand par son courage, sa force morale, sa magnanimité. Par son sens du combat contre ce terrifiant ennemi qu’est l’État soviétique, ce «  Vatican diabolique   », et par sa rase, si loyale qu’elle prend au dépourvu les pervers, comme d’un David décochant les cailloux mortels de sa fronde au front de Goliath.

Il partit donc un beau matin, de Riazan pour Moscou, instaurer un «  second pouvoir   », le pouvoir libérateur de l’écrivain russe, humain et chrétien  !

L’ITINÉRAIRE D’UN HONNÊTE ÉCRIVAIN RUSSE

Rien déjà de poignant comme les premières pages de son histoire. Grandeur et misère d’une famille d’officier de l’armée impériale, dans l’immense débâcle de la Révolution. Le père est mort, trois mois avant la naissance de l’enfant  ; les biens de la famille sont saisis. Maman devient dactylo à Rostov  ; on n’a d’autre logement que des locations de masures pourries ou d’un coin d’écurie… Une pauvreté, une promiscuité difficiles à imaginer. Pendant vingt ans, d’une guerre à l’autre, d’un malheur à l’autre. Et toujours la crainte d’une perquisition…

Cependant Alexandre travaille et réussit à entrer à l’école d’officiers en 1942. Il sera artilleur comme son père. Il se battra jusqu’aux tout derniers jours de la guerre de 1943 à 1945 sur le front de Lituanie. Apparemment, et réellement, c’est un citoyen soviétique loyal, qui aurait pu, reconnaîtra-t-il plus tard, être orienté vers le N.K.V.D., devenir lui-même un bourreau comme l’URSS en compte un bon quart de million. Il n’est ni démon, ni diabolique au sens que nous avons dit, mais il est déshumanisé jusqu’à un certain point, “ possédé ” comme la masse des peuples d’URSS, c’est-à-dire intoxiqué, passif, mené par l’État où le diable veut le mener.

Providentiellement, oui  ! il est arrêté le 9 février 1945, sur le front, et dégradé, condamné à huit ans de détention, pour avoir critiqué Staline, le génial Père des peuples, dans une correspondance privée saisie par la censure. C’est la découverte de l’horreur des camps, du «  Goulag  ». Quelle chute  ! Quel choc  ! Il revit l’expérience de Dostoïevski dans La Maison des morts, la même conversion spirituelle, la même communion au peuple malheureux. Mais essentiellement différente est l’analyse de la situation. Où Dostoïevski avait reçu une leçon de piété pour le tsar et pour l’Église, Soljenitsyne conçoit une haine lucide, totale, définitive, pour l’État stalinien, le marxisme-léninisme qui en est la religion et le Parti qui en est l’exécuteur. Vengeance  ? Fureur  ? Non, mais décision calme de lutte, de toute la vie, contre les Diaboliques qui se sont emparés du pouvoir, un jour de 1917, par surprise et qui l’ont conservé par la terreur, sur cet immense peuple russe bien-aimé, réduit en esclavage et pire, en amoncellement de cadavres, par millions.

Au bout de huit ans, surcroît de misère. Alexandre Issaïevitch est opéré d’un cancer et condamné par les médecins. Sa femme refuse de le revoir, mariée à un autre  ; à l’hôpital de Tachkent (voyez une carte  !), il traîne sa misère de zek relégué à perpétuité, et cependant il guérit, il revit  ! Est-ce un miracle  ? Il le croit. Sa vie a donc un sens, sa vocation d’écrivain se fait mission sacrée. «  On aurait si bien pu respirer, se reposer, se dégourdir, mais le devoir à l’égard des morts n’autorise pas ce répit  : ils sont morts, toi tu es vivant accomplis ton devoir, afin que le monde apprenne TOUT CELA.   » (Le Chêne, p. 217) La «  Vérité capitale   »   : «  le travail de ma vie   », ou plutôt «  le testament de millions de disparus, de ceux qui n’avaient pas pu chuchoter le leur, pas pu le murmurer dans un râle sur le plancher de la baraque du camp leur testament… Ils comptaient tant sur moi, les crânes de ceux qui gisaient dans les fosses communes des camps   » (p. 106).

Il compose ses premières œuvres, de mémoire. Plus tard, professeur de maths à Riazan, il écrit mais dissimule ses manuscrits. Je crois qu’il est le premier écrivain russe à avoir partagé toute la condition du peuple, comme un moujik, profondément enfoncé dans la masse qu’écrase le rouleau compresseur bolchevique. C’est ce peuple qu’il fait vivre dans ses courts essais, La Maison de Matriona, quel chef-d’œuvre  ! Et bientôt c’est toute l’armée effrayante des disparus du Goulag, des tués, des fous, des estropiés, qu’il ressuscite en offrande à la Sainte Russie de jadis et de l’avenir… Ceux du Premier Cercle, ceux du Pavillon des cancéreux, et les deux cent vingt-sept personnages de l’Archipel du Goulag, tous compagnons de misère d’Ivan Denissovitch, Cht-854, le zek courageux, ironique et serein qui les sauve du pire en les racontant, de leur inutilité et de l’oubli.

En 1960, le moment est venu de publier tous ces manuscrits en danger de perquisition et de destruction. Mais quel problème  ! Quelle impossibilité  ! quels périls, et quels combats  ! L’énorme ouvrage qui en est la chronique, Le Chêne et le Veau (1975), raconte le cheminement vainqueur de la liberté de l’écrivain à travers la carapace stupide de la bureaucratie communiste. On admire par quelle poussée continue, inlassable, rusée, farouche, un rescapé des camps de la mort à tout instant prêt à y retourner, a pu faire connaître au monde l’effroyable système qui régnait depuis un demi-siècle sur l’immense territoire de l’Union soviétique sans que personne n’ait l’air de savoir, ou, le sachant, ne s’émeuve.

Le bienfait immédiat de l’œuvre, il n’y a qu’à lire le petit livre abject édité par Novosti, Le dernier cercle (Moscou, 1974), pour le mesurer. L’adversaire, sur chaque chapitre, hurle plutôt qu’il ne crie  : touché  ! Et sa défense, qui consiste à rééditer les énormes mensonges de l’histoire soviétique officielle, seule accessible aux millions de citoyens de l’URSS, par contraste produit le sentiment de l’énormité de la falsification et de l’éclat libérateur de la vérité.

EXPLOITS ET ÉCHEC À L’EST

II se trouve que Soljenitsyne a profité, providentiellement, de la libéralisation déclenchée en 1961, lors du XXIIe Congrès du P.C. soviétique, par «  l’attaque soudaine, tonitruante et furieuse   » de Krouchtchev contre la cruelle dictature de Staline. La «  déstalinisation   » ne dura guère, mais durant cette éclaircie, Soljenitsyne acquit en Russie une popularité soudaine, extraordinaire. Une journée d’Ivan Denissovitch (1963) avait fait connaître la «  vérité capitale   », mais bien plus, sa publication faisait époque  : on pouvait donc parler ouvertement de ces horreurs  ! Le stalinisme reprendra de plus belle à partir de 1963, surtout de 1965. Mais Soljenitsyne ne reculera pas. Sa célébrité même, étendue à l’étranger, lui permet de défier le pouvoir communiste, réclamant la libération d’un peuple esclave, et d’abord celle de la pensée, de la parole, de l’écriture. Il a l’ambition noble, démesurée, de faire des «  écrivains libéraux   » un autre pouvoir, un contre-pouvoir, qui concurrence, qui limite celui de l’État-Parti. S’appuyant de jour en jour sur l’opinion internationale, devenu en octobre 1970 prix Nobel, il pense pouvoir gagner la partie.

Le Chêne et le Veau réussit à faire comprendre, en 500 pages  ! à nos esprits occidentaux comment un rescapé du goulag, devenu une sorte de serf de l’État à perpétuité, a pu vivre d’abord en «  écrivain souterrain   », puis «  se découvrir   » un peu, publier un livre, une nouvelle, se faire oublier, revenir à la charge, assez pour réveiller l’âme de son peuple par la Vérité-justice ouvertement proclamée.

C’est la révélation, l’analyse spectrale de cet étatisme qui, vu du dehors, paraît d’un seul bloc, sans fissure, et qui est une montagne de couardise, de sottise, d’irresponsabilité. L’homme qui a décidé de ne jamais taire la Vérité et de ne jamais avoir peur de rien, dans ce monde d’esclaves aux réflexes conditionnés, fort de sa hardiesse qui désoriente et affole les sous-ordres, parvient à renverser beaucoup de barrières. (…) Mais la machine a des réflexes lents de chat qui dort. Pesamment elle cède et puis, brusquement, un œil s’est ouvert, un ressort se détend et frappe. Le 13 février 1974, Soljenitsyne est privé de la citoyenneté soviétique et expulsé d’URSS. Le chat avait assez laissé courir la souris jusque sur son dos, il la lançait d’un coup de patte de l’autre côté de l’eau, faute de pouvoir la dépecer et la manger tranquillement. On ne renvoie pas un prix Nobel au goulag, on l’expédie en Amérique où déjà il y en a tant  !

Le tout était de savoir s’il pourrait là-bas poursuivre sa lutte implacable contre le communisme esclavagiste de Moscou. Il le crut, il le fit et plus et mieux que jamais.

EXPLOITS ET ÉCHEC À L’OUEST

Le problème que je me suis posé longtemps, me refusant à donner une grande importance à Soljenitsyne émigré tant que je n’en tiendrais pas la réponse, était celui-ci  : Comment l’Occident, si profondément complice de l’Union soviétique, si attentif à ne déplaire en rien à ses dirigeants, et d’ailleurs si étroitement quadrillé, infiltré par le KGB, s’est-il embarqué d’enthousiasme dans l’opération Soljenitsyne   ? Comment a-t-il fait à ce Russe inconnu, farouche témoin des camps de travail et de mort soviétiques, une formidable publicité  ?

Je l’ai compris en lisant attentivement le livre providentiellement tombé entre mes mains, d’Olga Carlisle, Soljenitsyne et le cercle secret (1979). Cette courageuse Moscovite est une femme de cœur et, mariée à un solide Américain, une femme d’action, d’affaires et de débrouille. Soljenitsyne l’ayant rencontrée à Moscou, chez des «  opposants libéraux   », amis communs, la chargea en 1967 de la redoutable tâche de préparer en grand secret puis de publier avec éclat Le Premier Cercle. Mission dont elle s’acquitta, elle et ses amis américains, de la manière qu’elle raconte, remarquablement. Elle poursuit son récit, toujours avec la même sincérité, en relatant l’inexplicable rupture de Soljenitsyne avec leur groupe, montrant, prouvant sa dureté, son ingratitude et même ses diffamations et mensonges à leur égard. (…)

Or, n’oublions pas. Nous sommes en plein Watergate. C’est la grande poussée du KGB aux U.S.A. pour que Nixon démissionne, pour que les G. I’s reviennent à la maison et que le Vietnam tombe aux mains des communistes. C’est l’avenir du monde qui se joue dans cette partie, et la charmante Olga ne peut comprendre pourquoi Soljenitsyne se fâche, lorsqu’elle veut l’enrôler au service des marches contre la guerre du Vietnam. N’est-ce pas ici et là le même combat contre l’État totalitaire, la dictature, la violence, le MAL  ?

Olga donc explique l’attitude de Soljenitsyne par rapport à ce flambeau de la Liberté qu’elle tient fermement dans sa main, sûre d’exprimer les sentiments du grand peuple américain  : Soljenitsyne a changé. Jadis pauvre et humilié, il se tenait du côté du Bien ; maintenant, enivré de son succès, riche de pouvoir et de dollars, il est passé du côté du Mal. C’est une exécution en règle  :

«  Et comme toujours, à chaque fois que je cherchais à comprendre la vérité sur Soljenitsyne, le même problème se posait. L’auteur d’Une journée et du Premier Cercle était-il l’homme que j’avais rencontré en 1967, ou bien sa sensibilité avait-elle été profondément altérée par les difficultés de sa vie, les pressions politiques et aussi par la gloire, l’ambition, le pouvoir  ?  »

ON N’ÉCHAPPE PAS AU K.G.B.

En refermant ce livre, j’ai tout compris. Pourquoi cet immense succès mondial assuré à Soljenitsyne par tous les mass-médias que détiennent en leur pouvoir les… «  Usuriers  » et le K.G.B. associés  ? Et Olga, petite pièce idiote de la lourde machine, se dévouant à cette tâche avec un zèle héroïque  ? Parce que ce zek de malheur allait jouer sa partie dans le grand concert antifasciste, antitotalitaire, non violent et pacifiste que les Puissances qui mènent le monde avaient décidé de déclencher. Olga, les progressistes éditions Harper et Row, le New York Times allaient marcher, avec Soljenitsyne pour tête de bélier, contre Staline, donc contre Nixon  ! contre tous les fascismes et toutes les dictatures, car ils se ressemblent tous. Et qu’il vaut mieux céder le Vietnam aux communistes que de faire cette sale guerre pour les dictateurs corrompus de Saigon, Diem ou Thieu ou quelque autre…

La protestation de Soljenitsyne contre le marxisme, lancée dans une atmosphère américaine saturée de non-violence et de liberté tolstoïennes, était entendue comme une insurrection morale contre… les excès… de la période stalinienne, directement applicable aux excès des violences américaines au Vietnam…

L’opération moscovite était claire  : rejeter tous les crimes du passé sur Staline, bouc émissaire, et refaire d’un coup pour cent ans au communisme mondial une réputation d’humanisme indestructible. Cela a excellemment marché, et marche encore. L’opération new-yorkaise était tout aussi limpide  : renforcer dans la conscience morale américaine, à l’écoute de Soljenitsyne, l’horreur de la dictature, de ses polices, de ses camps de déportation, de ses tortures, celle de Staline, comme celle de Nixon. Et Nixon est tombé en 1974, et Carter est venu en 1976 pour la déroute universelle que l’on sait…

Passé d’un piège à l’autre, de la cage aux ours, où il pouvait se défendre comme un lion, à ce bassin de graisse pur porc où il s’enlise chaque jour et s’étouffe, qu’a-t-il compris, et qu’a-t-il fait  ?

Qu’il n’ait rien compris tout d’abord à la personnalité d’Olga et à travers elle à l’Amérique, qui le lui reprocherait  ? Car Olga, c’était pour lui une vraie Russe, une moscovite aux émotions sincères et aux dévouements sans borne (…). Soljenitsyne n’était-il pas fondé à croire encore que ce pays était le lieu du monde le meilleur pour l’aider dans cette lutte qu’il menait alors contre l’État soviétique pour la délivrance de la Sainte Russie  ?

Ce n’est donc pas Soljenitsyne qui a changé. (…) En fait, Soljenitsyne a été trompé par l’Amérique, comme aussi bien l’ont été et le sont encore tous les peuples de l’univers. Il a commencé à comprendre son erreur en apprenant les idées et les engagements progressistes, horreur  ! crypto-communistes de la chère Olga et de son “cercle secret” à New York. D’où sa rupture… Mais en 1974, expulsé d’U.R.S.S., où aller, où trouver refuge, protection et audience  ? Aux U.S.A.  ! Il a dû mettre une sourdine à ses dénonciations du clan progressiste new-yorkais. Il a dû commencer à se taire, paradoxalement, en survolant la statue de la Liberté, à se surveiller en arrivant dans la nouvelle patrie d’Olga, la généreuse Amérique, lieu d’élection du K.G.B. et de la “ non-violence ” tolstoïenne qui lui sert d’alibi. Il était plus libre, somme toute, à Moscou pour dire «  la vérité capitale  »  !

Ne pouvant donc s’immiscer dans les affaires politiques du grand pays dont il est l’hôte, Soljenitsyne se rabat sur la prédication morale, dont ce peuple est friand. Il tonne contre la décadence des mœurs de «  l’Occident gavé  » (Le Chêne, p. 19). Mais bien vite, il comprend qu’il a une autre mission.

L’AUTRE SOLUTION

Je suis persuadé qu’Alexandre Soljenitsyne pense à une autre solution, dans sa propriété du Vermont où les sapins et les bouleaux ressemblent à ceux de Naroforminsk, mais qu’entourent de hauts barbelés sur lesquels on ne sait si l’écriteau “Défense d’entrer” n’est pas doublé sur l’autre face d’un “ Défense de sortir ” tout aussi menaçant…

D’abord, mais c’est déjà fait, couper tout contact avec les «  écrivains libéraux   » dont les meilleurs, même l’émouvant Andréï Sakharov, se battent pour les droits de l’homme… en faveur des toujours mêmes juifs dissidents, avec les faveurs conjuguées de l’Est et de l’Ouest, et tout un cinéma sans intérêt pour l’avenir du monde, au contraire  ! et il le sait (Le Chêne, p. 359-368).

Ensuite, renoncer à l’idée d’instituer un second gouvernement, un contre-pouvoir, celui de l’écrivain, agissant sur la politique du monde, à New York pas plus qu’à Moscou. C’est remonter, de la révolution léniniste exécrée à sa source fatale, au socialisme démocratique des bavards de la douma de 1917, tolstoïens sentimentaux tout prêts à se muer en bolcheviks  !

Donc, cesser immédiatement et totalement de prêcher la morale aux peuples d’Occident, tout comme il jugerait malséant de la prêcher aux malheureux peuples de Russie, devenus par la volonté de leurs dominateurs, voleurs, menteurs, drogués, paresseux, avorteurs et le reste… Qu’il rengaine des prêches que nous savons par cœur, et qu’il comprenne que, nous aussi, notre corruption nous vient de nos dominateurs qui l’entretiennent et qui l’aggravent pour nous mieux tenir asservis.

Soljenitsyne Alors son rôle de grand penseur russe et chrétien lui apparaîtra dans une magnifique lumière. Sa première mission est remplie, celle-là même qui incomba à Dostoïevski depuis son retour du bagne de Sibérie en 1859 jusqu’à sa mort en 1881  : dénoncer les diaboliques, faire connaître l’horreur du régime soviétique à la Russie et au monde entier. Sa deuxième mission  : réunir en faisceau, à l’appel de l’Écrivain devenu prophète, toutes les forces anticommunistes du globe pour isoler le pouvoir soviétique et en provoquer le dépérissement, il l’a tentée, elle a échoué. Déjà Soloviev avait tenté un salut universel en tous points comparable, il y ajuste cent ans et il n’avait pu le mener à bien. Pourquoi  ? Pour la même raison qu’il reste à Soljenitsyne à dénoncer maintenant, pour en garder son peuple, comme lui le fit, dans un esprit de total renoncement, de 1890 à sa mort en 1900, pour en guérir s’il se peut le monde libre  : parce que Tolstoï mène à Marx, parce que la liberté illimitée conduit à l’oppression illimitée, parce que la démocratie conduit les peuples au Goulag, parce que toutes les Olga du monde, défilant d’Arlington à la Maison Blanche pour la non-violence et pour la paix, finissent par se retrouver au K.G.B. ou au Goulag, un jour vient où il n’y a plus de milieu.

Ce que Soljenitsyne a encore à dire, c’est qu’on ne lutte pas contre Marx avec des discours de Tolstoï, contre le bolchevisme satanique avec un programme de démocratie laïque et socialiste  ! Que la Russie doit se garder d’imiter l’Occident, ce serait revenir à la source de ses malheurs  ! Qu’elle remonte plus haut, à la Sainte Russie des startsi et des tsars, là seulement est l’espérance. Et nous aurons à profiter de ses leçons.

Abbé Georges de Nantes
Extrait de la CRC n° 184, décembre 1982, p. 28-33

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant