La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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VLADIMIR SOLOVIEV

L’Immaculée Conception et la divine Sophia

L'Immaculée Conception de Murillo

Immaculée Conception de Murillo, tableau préféré de Soloviev. «  Son œuvre dérive de l’Ave Maria gratia plena. La Sagesse est intimement liée à l’Immaculée qui est son siège.  » (Mgr Rupp)

SI l’œuvre immense, puissante de Vladimir Soloviev, avait été mieux reçue et goûtée en Occident, nous aurions évité l’engouement puéril et stérile d’hier pour les chimères impies de Teilhard de Chardin, et d’aujourd’hui pour la gnose des savants de Princeton ou de M. Brzezinski, membre de la Trilatérale et ami de Karol Wojtyla, père des chimères mondialistes qui affolent les esprits de notre époque.

La sagesse de Soloviev est avant tout une sagesse surnaturelle, inspirée par l’Incarnation du Verbe et fidèlement développée selon toutes les dimensions nouvelles, prodigieusement étendues, que les sciences modernes ont donné à notre monde et à son histoire.

Son œuvre géniale trouve son origine dans la contemplation de la Sagesse de Dieu à l’œuvre dans le monde et dans l’histoire, créant une mystérieuse harmonie ou beauté, que le Philosophe russe nomme l’Âme du monde ou SOPHIA, la Sagesse. Comme saint Irénée, Soloviev fuit les gnoses, rêveries d’apparence mystique et scientifique, pour prendre comme objet de son savoir le réel, le seul réel. Mais il y applique toutes les lumières et puissances de son esprit, conjointement, celles de la foi, de la raison, de l’expérience. Il reçoit comme une lumière souveraine la Révélation chrétienne. Acceptant, unifiant tout, ce savoir devient une sagesse divino-humaine qu’il nomme Théosophie.

L’INTUITION DE LA BEAUTÉ

En faisant de la divine Sophia sa “ compagne éternelle ”, Soloviev s’inscrit dans la ligne biblique et patristique, puis franciscaine, de cette esthétique mystique qui est le fruit suprême de notre tradition de sainteté catholique. Il y a une beauté universelle, absolument stupéfiante, qui attire l’âme dans une contemplation heureuse, sûre, sage, obéissante, d’où elle retire des trésors de sagesse, richesses nouvelles et anciennes (Mt 13, 52), en raison desquels elle accepte plus aisément, saintement, de soumettre sa raison trop courte et sa volonté dispersée, dans l’ordre politique même, enfin à la sagesse souveraine de Dieu.

C’est la beauté du monde qui est la grande aimable maîtresse et inspiratrice de l’homme, et surtout depuis le Christ. Soloviev l’appelle de noms merveilleux  : Sophia,la Sagesse ou l’Âme du monde,retrouvant les sources bibliques et grecques de l’esthétique mystique. À égale distance du monisme panthéiste et du scientisme matérialiste, il voit Dieu dans le monde et non pas cependant confondu avec lui. Dieu ne peut être très loin d’un univers qu’Il a créé, qu’Il ne cesse de tenir dans l’être et conduire dans son devenir. Bien plutôt Il s’en rapproche, Il y descend, Il s’y incarne, Il s’en fait le centre actif pour le prendre à Lui comme son corps et son vêtement et sa demeure. Il pénètre tout pour tout ramener et réunir à Lui. La vocation de toute chair est d’entrer dans ce jeu de l’Amour, de se laisser épouser et d’en produire les fruits de lumière et de vie.

AU NOM DE LA SAINTE SOPHIE  !

Dans sa quête de la Sagesse éternelle, Soloviev a recueilli l’héritage d’une tradition chère au peuple russe. Dans son ouvrage, Saint Vladimir et l’État chrétien, il rapporte le trait suivant  :

En 988, les envoyés du Prince, après avoir assisté à la liturgie dans la basilique Sainte-Sophie de Constantinople, rapportèrent à leur maître  : «  C’était un spectacle d’une telle beauté que c’est certainement là que Dieu demeure avec les hommes. Nous ne savions plus si nous étions au ciel ou sur la terre.   »Vladimir, qu’on appelle dans la tradition russe “ le Baptiste ”, fit élever à Kiev un temple en l’honneur de la Sainte Mère de Dieu, laissant à son fils, Iaroslav “ le Sage ”, le soin d’en édifier un autre en l’honneur de Sainte Sophie.

Dans le même temps, c’est de Novgorod, capitale des terres du Nord, que se répandait avec ferveur la vénération pour la Sainte Sophie. Une première église en bois dédiée à la Sophia, élevée en 989, fut remplacée au milieu du XIe siècle par l’actuelle cathédrale de pierre, légendaire avec ses treize coupoles dorées, qui devint le modèle de tous les édifices sacrés du monde slave. «  Parmi les saints de Novgorod, on retrouve le même élan chez les saints princes, tel saint Alexandre Nevsky (1220-1263), défenseurs de la terre russe, prompts à mourir “ au nom de la Sainte Sophie  ”, comme disait le cri de guerre des troupes de Novgorod, chez les évêques (on en compte vingt-trois canonisés) et chez les moines, fondateurs de monastères…  » (Engelina Smirnova, Les icônes de Novgorod , Russia Christiana, 1997, p.1)

Novgorod fut jusqu’au XIVe siècle le centre religieux et artistique de la Russie du Nord. Son palladium était l’icône de “ la Mère de Dieu du Signe ”, établie gardienne de Sainte-Sophie depuis le miracle survenu en 1170. La ville étant assiégée par de cruels ennemis, l’archevêque Jean, en prière, entendit une voix qui lui ordonnait de prendre l’icône de la Mère de Dieu dans l’église et de l’élever comme un étendard contre les ennemis. L’archevêque vit que des yeux de la Vierge jaillissaient des larmes. «  Et le Seigneur se mit en colère contre les ennemis et Il les entoura de ténèbres, si bien qu’ils commencèrent à combattre les uns contre les autres et à se donner mutuellement la mort.  »

Or, la Vierge de l’icône miraculeuse était représentée comme le “ Siège de la Sagesse ”, portant son Enfant, le Verbe de Dieu créateur, en médaillon sur sa poitrine et, «  levant les bras dans le geste de la prière, elle trace idéalement les contours d’un calice dans lequel le Christ s’offre en sacrifice pour sauver l’humanité. C’est donc le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption qui apparaît d’abord, et que la Sagesse achève à travers le temple vivant de la Vierge  » (Smirnova).

On pourrait multiplier ainsi, au long des siècles, les preuves de la surprenante vénération du peuple russe à l’égard de la divine “ Sophia ”. On imagine la jubilation intime d’un Soloviev de renouer ainsi avec la foi de ses pères. Il écrit  : «  En dédiant ses plus anciens temples à Sainte Sophie, la Sagesse substantielle de Dieu, le peuple russe a donné à cette idée une expression nouvelle inconnue aux Grecs (qui identifiaient la Sophia avec le Logos). Tout en rattachant intimement la Sainte Sophie à la Mère de Dieu et à Jésus-Christ, l’art religieux de nos ancêtres la distinguait nettement de l’une et de l’autre, en la représentant sous les traits d’un être divin particulier.  »

PRÉSENCE RASSASIANTE

Vladimir Soloviev

Notre Père écrit  : «  Soloviev a toujours parlé de la Sophia, Âme du monde,comme d’une Personne mystérieuse, amicale et proche.  » Il a célébré à la fin de sa vie, en 1898, les Trois Rencontres qu’il fit de cette Beauté qui fut pour lui la Sagesse. «  Trois fois dans sa vie, il a été terrassé par une visite fulgurante de la Sagesse, qui s’est manifestée à lui sous la forme d’un être féminin absolument céleste qui l’a ébloui et illuminé en profondeur. Certains auteurs pensent non sans raison, que toute son œuvre religieuse et même philosophique découle de cette illumination.  » (Mgr Rupp) Cette Sophia était déjà connue, chantée et même audacieusement adorée par les scribes de l’Ancien Testament sous ce nom même de Sagesse. Loin d’être “ panthéiste ”, cette idée, cette vision touche à l’essence des êtres créés, évidemment à l’antipode de l’Idée platonicienne et plus profond que la substance d’Aristote  ; elle est à l’intime de l’être, là où il n’est plus que relation à Dieu, terme d’un vouloir, d’une sagesse infinis, là où il est pur reflet, fragment de l’image de la beauté de Dieu…

Il serait inconvenant de reprocher à Soloviev des confusions que le livre de l’Ecclésiastique a délibérément canonisées sous l’inspiration divine, contemplant la sagesse à tous ses niveaux comme une émanation de Dieu  ! Rappelez-vous ces textes somptueux que la liturgie, en particulier celle des fêtes de la Vierge, propose souvent à notre méditation  :

«  Toute sagesse vient du Seigneur…
Avant toute chose, elle fut créée.
La racine de la sagesse, à qui fut-elle révélée  ?
Ses sources, qui les connaît  ?
Il n’y a qu’un être sage, très redoutable
quand il siège sur un trône  : c’est le Seigneur.
C’est lui qui l’a créée, vue et dénombrée,
répandue sur toutes ses œuvres.  » (Eccl., 1)

Le Livre des Proverbes renchérit et n’hésite pas à laisser parler cette Sagesse  :

«  Dès l’éternité je fus fondée,
dès le commencement, avant l’origine de la terre.
Quand l’abîme n’était pas, je fus enfantée,
quand n’étaient pas les sources jaillissantes.
Avant que fussent implantées les montagnes,
avant les collines, je fus enfantée  ;
avant qu’il eût fait la terre et la campagne
et les premiers éléments de la poussière du monde.
Quand il affermit les cieux j’étais là…  » (Prov. 8)

Enfin, tout le Livre de la Sagesse nous en donne la même vision, digne d’un enthousiasme sans bornes (chap. 7)  :

«  Elle est un reflet de la lumière éternelle,
un miroir sans tache de l’activité de Dieu,
une image de son excellence.
Bien qu’unique, elle peut tout,
sans sortir d’elle-même, elle renouvelle toute chose.
Elle se répand au long des âges dans les âmes saintes,
elle en fait des amis de Dieu et des prophètes,
car Dieu n’aime que celui qui vit avec la Sagesse.  »

Notre Père concluait avec sérénité «  à la pleine accessibilité de cette Sophia, créée dès le premier jour comme la lumière du monde, sa vie, sa beauté, sans laquelle rien ne subsisterait et qui, partout présente, règne sur tout. Il est sûr et certain maintenant pour nous que cette beauté créée doit être le premier objet de notre contemplation, esthétique et mystique. C’est bien elle qui apparut à Soloviev sous une tendre et douce forme féminine.  »

Soloviev, quant à lui, ne cessera de contempler les yeux de son “ Élue ”. «  Elle vient au-devant de lui comme une mère, comme une épouse vierge elle l’accueille.  » (Eccl 15, 2) L’année même de sa troisième rencontre, il exprime sa “ foi ” nouvelle dans un livre nébuleux et génial  : Sophia. Principes de la religion universelle.

Peut-on, en quelques mots, résumer la pensée du «  plus grand génie chrétien du dix-neuvième siècle  »  ?

Entre le Dieu vivant et sa créature, dès le premier instant, il existe, pour le regard mystique de Soloviev, des rapports plus riches que la sobre causalité affirmée par la raison. Dès son état le plus rudimentaire, la matière a quelque ressemblance avec Dieu, quelque beauté, quelque amour, et de ce fait, elle tend vers Lui de toute son instinctive capacité d’être plus, saint Thomas disait  : “ de toute sa puissance obédientielle ”.

Et aussitôt nous est fournie la clef du mystère théandrique universel  : il y a une double tension vers l’Incarnation. Le principe divin veut diviniser le créé, procurer sa théosis,et l’âme du monde tend vers le même but. Mais il y a une différence  : “ L’âme du monde en tant que force passive, en tant que pure tendance, ne sait pas vers quoi tendre, ne possède pas l’idée d’unitotalité, tandis que le Logos divin, en tant que principe positif, en tant que force agissante et modelante, a en lui-même et donne à l’âme du monde l’idée de l’unitotalité comme forme déterminante. ”

Toute idée de monisme panthéiste écartée, la vision esthétique de Soloviev, comme d’une syzygie ou union nuptiale entre le Verbe de Dieu, principe actif donateur d’être, de vie, de mouvement, et la Sophie cosmique, principe passif tout d’attente et de désir, est capable d’embrasser d’un seul regard le grand œuvre de la sortie de la création des mains de Dieu et de son retour à Lui par le Christ.

LA MÉDIATION DE ROME ET DE L’IMMACULÉE

La Sagesse conduisait Soloviev par des chemins sans détours. En exergue à son ouvrage La Russie et l’Église universelle (1889), Soloviev voulut placer l’inscription du tombeau d’Abercius, évêque d’Hiéropolis du deuxième siècle, dont l’authenticité avait été prouvée par le savant bénédictin dom Pitra quelques années auparavant  :

«  (Moi) Disciple du Pasteur innocent
Qui paît ses troupeaux de brebis par monts et plaines,
Qui a de grands yeux surveillant le tout,
Car c’est lui qui m’enseigna les Écritures fidèles.
À Rome il m’envoya contempler le Royaume
Et voir la Reine en robe d’or, aux chaussures d’or.
Je vis là un peuple qui porte un sceau brillant…  »

On devine à quelle Reine Soloviev pensait en citant ce texte… Mais prenait-elle pour lui les traits de l’Église romaine, ou de la Très Sainte Vierge Marie, dont la définition dogmatique de l’Immaculée Conception enchantait son âme de plus en plus catholique, et qu’il avait chantée dans un poème en 1883  :

«  De soleil revêtue, au diadème d’étoiles,
L’invincible soleil, c’est toi, Vierge très chère.  »

Les deux, ensemble peut-être, réunies dans le mystère de la divine Sophia… C’est en effet dans ce même ouvrage, écrit en français, qu’il présente le résumé le plus complet et le plus riche du mystère qu’il contemple depuis des années. Que nos lecteurs nous pardonnent la longueur de la citation. Ce texte nous paraît capital  :

«  C’est en contemplant dans sa pensée éternelle la Sainte Vierge, le Christ et l’Église, que Dieu a donné son approbation absolue à la création entière en la proclamant “ tob meod ”, très bonne. C’était là le propre sujet de la grande joie qu’éprouvait la Sagesse divine à l’idée des fils de l’Homme. Elle y voyait l’unique fille d’Adam pure et immaculée, elle y voyait le Fils de l’Homme par excellence, le seul Juste, elle y voyait enfin la multitude humaine unifiée sous la forme d’une société unique basée sur l’amour et la vérité. Elle contemplait sous cette forme son incarnation future et, dans les enfants d’Adam, ses propres enfants, se réjouissant de voir qu’ils justifiaient le plan de la création qu’elle offrait à Dieu  : Et justificata est Sapientia a filiis suis (Mt 11, 19).

«  L’humanité réunie à Dieu dans la Sainte Vierge, dans le Christ, dans l’Église, est la réalisation de la Sagesse essentielle ou de la substance absolue de Dieu, sa forme créée, son incarnation. En vérité, c’est une seule et même forme substantielle (désignée par la Bible comme semen mulieris, scilicet Sophiœ) qui se produit en trois manifestations successives et permanentes, réellement distinctes, mais essentiellement indivisibles, en s’appelant Marie dans sa personnalité féminine, Jésus dans sa personnalité masculine, et gardant son propre nom pour son apparition totale et universelle dans l’Église accomplie de l’avenir, la Fiancée et l’Épouse du Verbe divin.

«  Cette triple réalisation de la Sagesse essentielle dans l’humanité est une vérité religieuse que la Chrétienté orthodoxe professe dans sa doctrine et manifeste dans son culte. Si, par la Sagesse substantielle de Dieu, il ne fallait entendre que la personne de Jésus-Christ exclusivement, comment pourrait-on appliquer à la Sainte Vierge tous les textes des livres sapientiaux qui parlent de cette Sagesse  ? Or cette application, qui se faisait dès les temps les plus anciens dans les offices de l’Église latine ainsi que de l’Église grecque, a reçu de nos jours une sanction doctrinale dans la bulle de Pie IX sur l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge. D’autre part, il y a des textes de l’Écriture que les docteurs orthodoxes et catholiques appliquent tantôt à la Sainte Vierge, tantôt à l’Église (par exemple le texte de l’Apocalypse concernant la Femme vêtue de soleil, couronnée d’étoiles et ayant la lune sous ses pieds). Enfin on ne saurait révoquer en doute le lien intime et l’analogie parfaite entre l’humanité individuelle et l’humanité sociale du Christ, son corps naturel et son corps mystique. Dans le sacrement de la communion, le corps personnel du Seigneur devient d’une manière mystérieuse mais réelle le principe unifiant de son corps collectif, la communauté des fidèles.

«  Ainsi l’Église, la société humaine divinisée, a au fond la même substance que la personne incarnée du Christ, son humanité individuelle, et celle-ci n’ayant d’autre origine et d’autre essence que la nature humaine de la Sainte Vierge, Mère de Dieu, il s’ensuit que l’organisme de l’incarnation divino-humaine, ayant en Jésus-Christ un seul centre personnel actif, a aussi dans sa triple manifestation une seule et même base substantielle, la corporéité de la Sagesse divine en tant que cachée et révélée dans le monde inférieur  : c’est l’âme du monde complètement convertie, purifiée et identifiée avec la Sagesse elle-même, comme la matière s’identifie avec la forme dans une seul être concret et vivant. Et la réalisation parfaite de cette substance divino-matérielle, de ce semen mulieris,c’est l’humanité glorifiée et ressuscitée, le Temple, le Corps et l’Épouse de Dieu.  »

Soloviev concluait avec un enthousiasme magnanime  : «  C’est à cette idée, révélée au sentiment religieux de nos ancêtres, à cette idée vraiment nationale et absolument universelle qu’il nous faut donner une expression rationnelle. Il s’agit de formuler la Parole vivante que l’ancienne Russie a conçue et que la Russie nouvelle doit dire au monde.   »

Nous savons maintenant par Soloviev que cette Sagesse trouve une de ses plus parfaites illustrations dans la Vierge au Cœur Immaculé. Elle ne se poste plus «  à la croisée des chemins, aux portes de la cité  » pour «  crier vers les enfants des hommes  » (Pr 8, 4), mais dans une chapelle de noviciat à la rue du Bac, ou sur une haute montagne à La Salette, dans l’anfractuosité du rocher de la grotte de Massabielle ou sur le chêne vert de Fatima. Son langage est pourtant le même, éternel  :

«  Écoutez, j’ai à vous dire des choses sincères,
de mes lèvres s’échappent des paroles droites…   »

C’est bien d’un globe lumineux que la Vierge Marie est sortie quand elle est apparue à La Salette, à Lourdes et à Fatima. «  Toute sa personne, entourée d’une splendeur plus brillante que le soleil, irradiait des faisceaux de lumière, et surtout son visage, d’une beauté impossible à décrire et incomparablement supérieure à n’importe quelle beauté humaine  », rapporte sœur Lucie. «  Je suis du Ciel   »,dit l’Apparition, qui avait pris les traits d’une jeune fille. Dans le reflet de la lumière jaillie de ses mains, elle fit se voir les pastoureaux «  en Dieu, comme dans le meilleur des miroirs  ». Dans cette haute Mémoire divinement paternelle, leur furent alors révélés les desseins de grâce et de miséricorde réservés pour nos temps qui sont les derniers.

À Fatima, Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu «  faire connaître et aimer, établir dans le monde la dévotion au Cœur Immaculé  » de sa très fidèle et unique Épouse, car Il savait de toute éternité quels trésors de sagesse ce Cœur renfermait. Elle est la créature parfaite, établie Mère de toute la création pour la sauver en union adorante, aimante, avec son Fils, et la «  conduire jusqu’à Dieu  », pour les Noces éternelles.

NOCES TRAGIQUES

«  Or, parce que la créature est néant et la matière inertie, parce que la chair est faible et que Sophie n’est qu’une image lointaine de la Sagesse de Dieu, le poème de cette Alliance nouvelle et éternelle est une épopée, les ressorts de cette Histoire sainte sont héroïques.

«  Seuls les prophètes avaient annoncé que seraient célébrées de cette tragique et admirable manière les noces promises au Cantique des cantiques entre Dieu et son peuple prédestiné. Les charnels cependant rêvaient d’un jour de gloire et de bonheur où Jérusalem accueillerait pacifiquement son Roi avec des cris de joie, dans un amour égal et partagé. Mais Osée, mais Isaïe, Ézéchiel, Zacharie avaient prédit au contraire que ce serait dans le sang et dans les larmes, le sang du Serviteur de Yahweh haineusement répandu par les siens dans sa propre terre, et les larmes de ces mêmes frères faisant un deuil sur celui qu’ils auront transpercé (Za 12, 10).

«  L’amour est plus grand ainsi et plus juste, plus vrai de toutes manières. L’Événement nous en instruit  ; le saisissement esthétique, la leçon mystique qu’il inspire, viennent ensuite. Mais pour toujours, au centre de l’histoire universelle, la Passion de Jésus-Christ, né de Dieu, né d’une femme, nous enseigne que le mariage de l’âme humaine avec son Dieu se célébrera d’âge en âge sur la croix, dans la passion de l’incomparable Époux et la compassion de l’épouse, repentie, pénitente, prostrée, pleurant ses fautes en même temps que le martyre de son Bien-Aimé, étreignant douloureusement le bois de la Croix, signe et sacrement du pardon et de l’amour vainqueur.

«  De ce drame, célébré chaque jour au Saint-Sacrifice de la Messe, découlent la vérité et la profondeur de notre esthétique mystique et la renaissance de la religion dans le monde moderne…  »

À la Cova da Iria, le 13 octobre 1917, Notre-Dame se plaignit aux enfants avec une infinie tristesse  : «  Qu’on n’offense pas davantage Dieu, Notre-Seigneur, car Il est déjà trop offensé  !  » Et le 13 juillet  : «  Vous avez vu l’enfer où vont les âmes des pauvres pécheurs. Pour les sauver, Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé.  » Mère des douleurs, elle se tient debout sous le bras de la Croix, ainsi que la montre la vision de Tuy.

LA VIERGE MARIE, MODÈLE DE L’ÉGLISE

«  Dans la révélation de cette Alliance nouvelle et éternelle de la créature avec Dieu, o admirabile commercium  ! dont l’union de Jésus et de Marie est le modèle initial, dont les noces du Christ et de l’Église sont le mystère achevé, toute âme fidèle, toute communauté sainte trouve sa juste attitude et la forme supérieure de sa vocation.

«  L’homme et la femme modernes, les nations, l’Église de notre temps peuvent comprendre ce langage mais il est à craindre, hélas  ! qu’ils ne le veuillent pas. Toute créature aujourd’hui est imbue de sa beauté, de sa dignité, revendique sa pleine liberté par rapport aux autres et à Dieu. La femme se veut l’égale de l’homme, et l’homme l’égal de Dieu. La nation se fait Église et l’Église se perd dans la vue de son propre mystère. Toute créature, niant sa vacuité essentielle, sa féminité, son besoin et son désir du secours d’un Autre, se rend à elle-même un culte idolâtrique et cède comme la première femme à la tentation du diable, avec le même résultat, d’une jactance et d’une stérilité misérables sous la colère de Dieu.

«  Il faut de toute urgence, contre la réalisation antichristique d’une caricature d’Église marxiste ou tolstoïenne, que l’Esprit de Satan organise, gouverne et étend de jour en jour sur le monde, rappeler à l’Église catholique en quoi consiste son mystère essentiel. Non pas l’humilier mais lui rendre l’admiration et l’amour de sa véritable dignité, de sa juste beauté, à l’école de Soloviev.

«  La renaissance de l’Église sonnera quand elle redeviendra l’humble servante du Seigneur,et non plus l’orgueilleuse servante-maîtresse d’un monde apostat. Quand de nouveau elle s’acceptera femme, vierge, fille unique et chérie de Dieu seul, épouse du Verbe et Temple du Saint-Esprit. Quand elle admirera, d’Orient et d’Occident, comment la puissance divine de cet Esprit-Saint qui est son Âme incréée, la fortifie d’un Pouvoir viril, vicaire de celui du Christ, dans le Pape de Rome et à partir de lui, en communion avec lui, dans la Hiérarchie apostolique. Telle est l’âme créée de l’Église, qui n’a d’autorité que par l’opération de l’Esprit d’Amour en union vitale avec son Époux Jésus-Christ, Beauté mâle, puissante et constante qui, au moindre souffle d’un esprit contraire, d’orgueil ou d’indépendance, se corrompt en tyrannie et n’engendre que la tiédeur et l’apostasie.

«  Le prouve assez l’histoire lamentable de tous les schismes, comme Soloviev le montre du Schisme oriental, où les églises locales se séparent, où la pensée et la liturgie stagnent, où l’élan missionnaire s’éteint et la splendide souveraineté de la religion abdique devant les Pouvoirs temporels. L’Esprit fort de l’Homme-Dieu leur manquant, ces églises sont comme veuves et prostituées. L’Église de Rome au contraire possède en elle à jamais cette divine énergie toujours active qui est la marque de l’Esprit-Saint, Force de l’Église romaine, preuve de la fidélité opérant en elle de son Époux Jésus-Christ.  »

Ces lignes furent écrites par l’abbé Georges de Nantes en septembre 1978 sous le lumineux pontificat de Jean-Paul 1er, figure parfaite du serviteur de Jésus et Marie en ses frères. Il était fermement décidé à consacrer la Russie au Cœur Immaculé de Marie, comme celle-ci l’avait demandé à Tuy en 1929, promettant de la sauver par ce moyen.

Extrait de Résurrection n° 9, septembre 2001, p. 13-22

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