La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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VLADIMIR SOLOVIEV

Survol de sa vie et de son œuvre

UNE ÂME PRÉDESTINÉE

NÉ le 16 janvier 1853, jour où l’on fêtait les chaînes de l’apôtre Pierre, Vladimir Soloviev est issu d’une honorable famille moscovite d’ascendance en partie kiévienne. Dès l’âge de neuf ans, ce jeune garçon pieux au cœur sensible fait dans une église de Moscou une rencontre mystérieuse. C’est la première d’une série de trois visions de la sagesse qui va orienter sa vie, déterminer toute sa doctrine. C’était au jour de l’Ascension de 1862  :

De bleu céleste et d’or tendrement transpercée
Et tenant dans tes mains une fleur de là-haut
Tu m’apparus pleine d’éclat et de sourires
Me fis un geste et disparus dans l’encens bleu.
Les amours puérils partis à la dérive
Mon âme fut aveugle aux choses de la terre.

L’enfant resta longtemps sous l’impression de cette mystérieuse vision. Mais sous l’effet du rationalisme scientiste qui opérait des ravages dans la jeunesse estudiantine de Moscou, le jeune Soloviev perdit la foi vers l’âge de treize ans. Ce furent des années d’un «  vide terrible  », raconte-t-il, «  vide absolu à l’intérieur, crépuscule, mort dans la vie.  »

Au moment de sa conversion, en 1872, se produisit un événement qui, malgré son début futile, laissa une trace profonde dans sa vie intérieure. Au cours d’un voyage en chemin de fer, il perdit connaissance en passant d’un wagon à l’autre. Par bonheur, une voyageuse avec laquelle il venait d’engager la conversation eut le temps de le soutenir, le sauvant d’une chute mortelle. Revenu à lui, il vit l’image d’une femme transfigurée qui se penchait vers lui. «  Tout mon être, avec toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes ses aspirations, s’était fondu en une sensation infiniment douce, lumineuse et impassible. Dans cette sensation, comme dans un miroir limpide, se reflétait immuablement une image merveilleuse et je sentais, et je savais, que tout était en elle. J’aimais d’un nouvel amour infini qui absorbait tout, et je ressentais en lui pour la première fois toute la plénitude de la vie et de son sens.  »

LA RÉVÉLATION DE LA DIVINE SAGESSE

Son retour à la foi s’accompagna d’un désir ardent de revoir «  Celle qui de mon âme est pour toujours maîtresse  ». En 1875, alors qu’il est à Londres pour une mission d’études au British Museum, il ne pense qu’à “ Elle ” et l’invoque  :

«  Et voici qu’une fois – c’était déjà l’automne –
Je lui dis  : “ Floraison plénière du Divin,
Je te sens près de moi  ; pourquoi ne m’as-tu pas
Comme jadis montré ta lumineuse image. ”
À peine avais-je dit, en mon cœur, ces paroles
Que tout fut inondé d’un flot d’azur doré
Et devant moi, resplendissante, elle parût.
Mais alors seulement, seulement son visage.
Et ce fugace éclair fut un très long bonheur.
Mon âme redevint aveugle pour la terre…   »

Qui est cette Inconnue qui ravit son cœur et son esprit, mais qu’il ne se décide pas à nommer  ?

Pas de doute, c’est bien la Sophia tou théou du Livre des Proverbes qui semble l’appeler à son festin (Pr 9, 1-6). Mais le jeune homme ne se satisfait pas de n’avoir vu que le visage de celle qu’il a choisie pour «  épouse  ». Il voudrait qu’Elle lui apparaisse tout entière. «  Pars pour l’Égypte  », lui dit une voix intérieure. Passons sur les circonstances rocambolesques de l’odyssée qu’il entreprend. Arrivé au Caire, la même voix lui enjoint d’aller au désert. Là, tombé prisonnier des bédouins, il la revoit enfin, à l’aurore  :

Sous la rugueuse écorce du réel,
J’ai donc touché la pourpre incorruptible
Et la splendeur de la Divinité.

Cette ultime rencontre avec la sagesse lui rend sensible la Beauté invisible, la «  Sophia tou théou   », fille de Dieu qui le rend témoin fervent de son habitation dans le monde et de son désir d’incarnation totale, de royauté universelle. Sa quête de la sagesse, scientifique, esthétique, mystique est commencée. Il a dix-neuf ans. Elle ne s’arrêtera plus pour ce pèlerin russe d’un nouveau genre, elle sera d’une inégalable fécondité, dans son émouvante brièveté, puisqu’il mourra d’épuisement en 1900, à l’âge de quarante-sept ans  ! En voici les principales étapes.

I. LES LEÇONS SUR LA THÉANDRIE

SolovievLa première période de sa vie, de 1872 à 1881, est purement spéculative et slavophile. C’est pour lui l’époque des grands éblouissements intellectuels et religieux.

Ses “ Leçons sur la Théandrie  ” tentent de raconter l’alliance, ancienne et nouvelle, de Dieu avec l’homme et la formation progressive de leur union mystérieuse. Sur bien des points, la pensée de Soloviev demeure contestable. Il n’empêche que l’effort est gigantesque et beau et que dans son essentiel l’œuvre qui en résulte est puissamment vraie car toute inspirée par la conviction de l’Incarnation du Verbe, fidèlement développée selon toutes les dimensions nouvelles, prodigieusement étendues, que les sciences modernes ont données à notre monde et à son histoire. La théosophie de Soloviev est avant tout une sagesse toute surnaturelle.

Slavophile ardent, c’est l’époque où il oppose dialectiquement avec une raideur de procédé hégélienne, l’Orient et sa religion parfaite mais inactive, à l’Occident humaniste et fébrile, tombé dans «  Les Trois Tentations  »  :

L’Église latine aurait cédé à l’impérialisme, à l’attrait de la volonté de puissance, et renié le Christ.

Le protestantisme rompant avec Rome, a sombré à son tour dans l’autre péché, du rationalisme dont celui de Hegel est le type, et a engendré la Révolution. Alors, dégoûté d’un christianisme ainsi défiguré, l’Occident tout entier a cédé à la plus grossière des trois tentations et reflué dans le matérialisme, employant son activisme scientifique et technique à la recherche d’un pouvoir et d’un confort terrestres sans beauté ni grandeur, décadents.

Quand Dostoïevski mourut, les deux amis en étaient rendus à ce point d’une critique universelle où ne trouvait plus grâce à leurs yeux que la religion profonde, encore intacte, du saint Peuple russe, appelé à la grandiose mission de convertir l’Orient gréco-byzantin et l’Occident latin et germanique, et de présider à leur réconciliation définitive, prélude à un âge nouveau de sagesse totale et universelle.

II. LA VOCATION CATHOLIQUE – ROMAINE DE LA RUSSIE

Soloviev En 1881, le choc de l’assassinat d’Alexandre II provoque chez Soloviev une détermination nouvelle, cellede passer de la théorie à l’action et de travailler à la transformation d’un monde devenu mauvais, par l’incarnation de la sagesse divine qui s’est révélée à lui, pure, parfaite, universaliste. Il fonde son espoir d’abord sur le Peuple russe et sur son tsar qui doit en être la figure divine, le guide religieux, la sagesse vivifiante. Ainsi suggère-t-il au tsar Alexandre III, dans un discours retentissant, d’exercer son pardon, sa clémence, sa grâce envers les régicides, non certes par faiblesse devant l’anarchie mais pour l’exercice exemplaire de la pitié russe, qui est le fond de l’âme évangélique du peuple russe dont le tsar est la vivante icône… Personne ne comprit.

C’est alors pour Soloviev une étape, un seuil important et son premier dépassement de Dostoïevski. Déçu par l’indignation que soulève son discours évangélique, Soloviev constate que son peuple n’est plus ce qu’il était, ce qu’il doit redevenir. L’Orthodoxie n’est qu’une «  Église locale   » affaissée, sécularisée, qui aurait besoin, pour se redresser et revivre, de l’ouverture à «  l’Église universelle   ». Qui ne se trouve ni à Moscou ni à Byzance, mais à Rome  ! Soloviev découvre «  le mystère pétrinien   ».

En cette année 1882, voici la maxime qui revient souvent sous sa plume  : «  D’abord et avant toutes choses, travailler à restaurer l’unité de l’Église, et que brûle le feu de l’Amour dans le sein de l’Épouse du Christ  !  »

Il entreprend donc l’étude historique de la question et conclut à la nécessité d’une réunion de toutes les Églises particulières autour du pape de Rome. Deux œuvres magistrales, qui témoignent de son immense génie, tracent encore pour la Russie de l’avenir le chemin du retour à l’Église catholique romaine, La Russie et l’Église universelle, et Histoire et Avenir de la Théocratie.

Sans doute, ni d’un côté ni de l’autre les Églises ne pourront ou voudront suivre ces extraordinaires précurseurs. L’heure n’était pas encore venue de la sincère réconciliation dans la vérité-justice, la pravda, pour la restauration de la toute divine unité de communion dans l’amour. Elle viendra après l’épreuve, la conversion, l’expiation… et la satisfaction des humbles demandes de Notre-Dame de Fatima.

III. MAIS AVANT DOIT VENIR L’ANTÉCHRIST

SolovievDepuis 1890 et jusqu’à sa mort en 1900, les espérances que Soloviev fondent, s’effondrent. Il en conclut que va venir bientôt ce que Dostoïevski a d’avance raconté  : les Diaboliques vont s’emparer de la Russie et la secouer terriblement.

Ici pour la seconde fois, Soloviev dépasse Dostoïevski et de cent coudées. Il détourne notre attention des bruyants annonciateurs des bolcheviks, Marx, Nietzsche, diaboliques incendiaires, parfaitement connus, pour la porter sur un autre moins tapageur, nullement effrayant, au contraire  ! d’autant plus dangereux qu’il corrompt les âmes par la séduction de flatteuses illusions qui ressemblent aux plus émouvantes vérités du christianisme comme deux anges se peuvent ressembler, «  au point de séduire, s’il était possible, les élus eux-mêmes   », ange de ténèbres ici contre ange de lumière là  : Tolstoï, Léon Tolstoï dans toute sa gloire  ! contre Soloviev le strastoterptsi, l’Innocent persécuté pour l’amour du Christ.

En 1899, Soloviev revient à la charge contre des idées qui constituent pour lui «  un mensonge de l’Antéchrist   ». Il le fait dans Trois Entretiens. Ce sont les positions de l’Église romaine, et de son Grand Inquisiteur qu’il défend contre l’évangélisme d’un faux apôtre qu’il ose appeler Judas  ! Le thème du livre est celui de la légitimité de la guerre, que Tolstoï refusait catégoriquement. Soloviev montre dans ce pacifisme, cette non-violence qui est une négation illusoire du Mal et donc de la Rédemption chrétienne, comme aussi de toute lutte contre le péché et de tout renoncement, une falsification intégrale de la foi chrétienne.

Enfin, préoccupé de voir la Russie, à l’appel de Tolstoï, se laisser envahir par une ivresse de bonheur, de fraternité indistincte, d’émotions débilitantes et sans raison, d’appels inconsidérés à la liberté de tous et de n’importe quoi, Soloviev met le comble à son service prophétique de la Sainte Russie par sa Brève relation sur l’Antéchrist. C’est l’ultime mise en garde contre l’humanisme tolstoïen qui ouvrira la Russie, si l’on n’y prend garde, et le monde à la ruée des Diaboliques.

Cela se fera, imagine-t-il, par l’ascension prodigieuse d’un homme facile, heureux et souriant, qui «  n’aimera que lui-même   » au point de «  se préférer à Dieu, inconsciemment et involontairement   », à qui tout réussira merveilleusement. Devenu le maître du monde, de fait il réalisera son évangile, en donnant à tous «  l’égalité du rassasiement général   », la paix, la liberté, la culture dans le respect de toutes les valeurs spirituelles. Sous son règne, les hommes apprendront à s’aimer, s’admirer, s’idolâtrer eux-mêmes, non comme serviteurs et vivantes icônes du Christ, mais à la place de Dieu, dans l’oubli du Seigneur.

Après ce dernier service rendu à l’Église, Vladimir Sergueïevitch Soloviev meurt le 31 juillet 1900, non sans avoir reçu les sacrements des mains du pope Bêliaev, dans la communion de l’Orthodoxie russe à laquelle il n’avait jamais manqué, sans pourtant rien renier de son catholicisme de cœur, dans l’amour de la sainte Église et de la sainte Russie, Règne de Dieu à venir  !

Abbé Georges de Nantes

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