La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LE GOUVERNEMENT DE VICHY

VII. L’Armée d’Afrique, armée du Maréchal

MALGRÉ son caractère disparate et les déficiences de la colonisation républicaine, l’Empire français formait en 1940 une réalité cohérente, une communauté historique aux liens puissants. (…) En 1939 comme en 1914, les populations de toutes couleurs de “ nos terres d’Empire ” avaient répondu avec enthousiasme à l’appel de la patrie en danger, et l’édifice colonial était encore solide, lorsque sonna le glas de la défaite de 1940. (…)

LA CARTE IMPÉRIALE FRANÇAISE

«  Le régime nouveau défendra tout d’abord l’unité nationale, c’est-à-dire l’étroite union de la Métropole et de la France d’outre-mer  », déclarait le Maréchal au lendemain de l’armistice. (…)

Baptême de la promotion “ Charles de Foucauld ” (1941), à l’École militaire de Saint-Cyr repliée à Aix-en-Provence.

Baptême de la promotion “ Charles de Foucauld ” (1941), à l’École militaire de Saint-Cyr repliée à Aix-en-Provence. Plusieurs officiers de la promotion rejoignirent en 1943 et 1944 les rangs de l’Armée d’Afrique qui se couvrait de gloire en Tunisie et en Italie.

C’est à l’abri de cette difficile politique de maintien de l’unité nationale et de l’intégrité impériale, que devait s’opérer le redressement qui devait préparer la revanche et mener à la victoire. (…)

Quand l’armistice fut signé, le général Noguès, commandant en chef du théâtre d’opération d’Afrique du Nord et résident général au Maroc, fixa trois objectifs immédiats, analogues à ceux que Weygand donnait au même moment à la métropole, sous l’autorité du Maréchal  :

1° Reconstituer le plus rapidement possible les forces armées auxquelles la convention d’armistice donnait droit, et en faire une armée d’élite.

2° Camoufler armements, matériels et effectifs en surnombre.

3° Préparer en secret une nouvelle mobilisation.

L’esprit de revanche animait l’Armée d’Afrique à tous les échelons. Aucun esprit de “ capitulation ” chez eux, comme les en accusera de Gaulle, mais bien plutôt la pensée exaltante de faire de l’A.F.N. un tremplin pour la reconquête de la mère patrie.

À LA BARBE DES COMMISSIONS DE CONTRÔLE

Les opérations de camouflage furent entreprises dès l’annonce de la signature de l’armistice. (…) C’est ainsi que fusils, canons, camions et munitions furent transportés secrètement en des lieux retirés. (…)

Quand les commissions de contrôle allemandes et italiennes se mirent en place, elles se doutaient bien de quelque chose, mais rien, ni menaces, ni promesses de récompense, n’obtint la moindre fuite. À soi seul, cela donne une idée du climat d’adhésion à l’esprit de revanche et d’obéissance qui régnait partout.

Il est très notable qu’aucune révolte en Afrique du Nord ne suivit la défaite de nos armes, contrairement à ce qui s’était passé en 1870. L’unanimité s’était faite spontanément autour de celui qui, aux yeux de tous, représentait la France  : le maréchal Pétain. (…)

Si l’unité était réelle, elle ne restait pas moins fragile, et la propagande de Londres ou de Washington pouvait à tout moment la remettre en question. Pour prévenir le danger, le Maréchal envoyait le général Weygand, le 5 septembre 1940, au titre de délégué général du gouvernement pour l’Afrique du Nord. L’objectif de celui qui réunissait désormais entre ses mains tous les pouvoirs, civils et militaires, était clair  : maintenir l’intégrité de l’Empire «  contre quiconque  » et s’en tenir à l’armistice. (…)

LA BATAILLE DES EFFECTIFS

L’armistice n’avait laissé à l’Armée d’Afrique que 30 000 hommes. Mais comme les Allemands tenaient à ce que les Français se défendent eux-mêmes contre les agressions anglo-gaullistes, le général Huntziger, à Wiesbaden, obtint que la “ force de maintien de l’ordre ” devienne “ force mobile de sécurité ”. Les négociateurs français obtinrent le dépassement des plafonds autorisés. De 30 000, on passa à 100 000 en octobre 1940, à 127 000 au printemps 1941, et au début de 1942, à 150 000 hommes sous les armes  !

C’étaient les chiffres officiels. Mais il y avait les “ à-côtés ”. Les tabors marocains, par exemple, virent leurs effectifs s’accroître considérablement, sous le nom de “ mehallas chérifiennes ”. Leur chef, le général Guillaume, venu à Vichy plaider leur cause, obtint du Maréchal en personne le don d’un milliard de francs pris sur ses fonds secrets, pour leur entretien et leur montée en puissance. Regroupées en “ goums ”, remarquablement entraînées, ces troupes devinrent de véritables unités de combat. Elles feront merveille en Italie.

On observait aussi une floraison d’activités paramilitaires  : garde-côtes, compagnies de transport, chantiers de jeunesse, travailleurs indigènes, douaniers… (…) Au total, sur les 150 000 autorisés, l’Armée d’Afrique disposait en réalité d’environ 225 000 combattants, soit 75 000 clandestins  ! (…)

EN ATTENDANT LE RETOURNEMENT

Comme il fallait s’y attendre, les commissions de contrôle ne tardèrent pas à exiger le limogeage de Weygand. (…)

Ce fut un coup dur pour l’Armée d’Afrique, que la “ mystique Weygand ” avait dynamisée. Mais son successeur, le général Juin, s’inscrivit d’emblée dans la continuité. (…)

La décision du “ retournement ”, du passage dans le camp allié, ardemment souhaité par tous, appartenait en dernier ressort au Maréchal ou, par délégation, à son dauphin, l’amiral Darlan. Juin en Algérie, Noguès au Maroc, et Estéva en Tunisie, pouvaient appuyer ou, le cas échéant, déconseiller ce retournement, en fonction de leur appréciation de la situation.

Or, ni le Maréchal, ni aucun des chefs d’A.F.N. ne furent avertis de ce qui se préparait dans le camp des Alliés, et l’Armée d’Afrique fut brutalement placée devant le fait accompli, à l’aube du 8 novembre 1942.

C’est dire l’inconscience de l’opération Torch, montée par les Américains et les Britanniques. Le débarquement en Afrique du Nord, non seulement bafouait les règles internationales, mais s’avérait dangereusement prématuré. (…)

Après une à trois journées de combat, suivant les lieux, Darlan signait un accord avec les Américains. C’est ainsi que le hasardeux scénario de “ cowboy ” monté par Roosevelt et Churchill entraîna le retournement de l’Afrique française, préparé depuis deux ans sous le couvert de l’armistice. Mais, dès le début, nos chefs comprirent que ce serait très difficile…

SUR LE FRONT DE TUNISIE

Dès le 9 novembre, les premières unités parachutistes allemandes atterrissaient sur l’aéroport d’El-Aouïna près de Tunis. Au bout d’une journée, c’étaient plus de cent avions qui avaient débarqué hommes et matériels. Par quelle folie les Alliés avaient-ils négligé de débarquer en Tunisie  ?

Le général Barré, commandant les troupes françaises en Tunisie, entama alors un repli vers l’ouest avec ses maigres troupes  : au total 12 600 hommes peu équipés. C’était «  pour aller combattre les alliés  », déclara-t-il aux Allemands. Il souhaitait en réalité gagner des positions de défense dans les reliefs de la grande Dorsale, de façon à réduire les capacités manœuvrières des forces motorisées allemandes qu’il allait affronter.

Toute sa tactique consistait à gagner du temps, pour permettre à ses propres troupes de déstocker le matériel camouflé, et aux renforts français et anglais de monter en ligne. De son côté, l’amiral Estéva, résident général à Tunis, avait choisi de rester à son poste «  pour maintenir la fiction de la neutralité  ». La partie était très serrée  : déclencher trop vite les hostilités aurait eu l’effet catastrophique d’écraser tous nos convois et nos rassemblements de troupes sous les bombardements de l’aviation ennemie, maîtresse des airs.

Talonné par les premiers éléments des colonnes allemandes, Barré se repliait avec une lenteur calculée, palabrant avec eux et les empêchant de le doubler. À Londres, pendant ce temps-là, de Gaulle n’avait qu’injures contre «  ces lâches qui restent l’arme au pied  ». Quand la passion vous tient  !

Le 19 novembre enfin, les positions de repli étant atteintes, les troupes françaises firent volte-face à Medjez-El-Bab. Après avoir fièrement repoussé l’ultimatum allemand, elles engagèrent le combat.

LE DÉSAVEU OBLIGÉ DE VICHY

L’Empire portant les couleurs de la France venait de reprendre les armes. C’était là une situation tout à fait particulière. Officiellement, la France restait sous le statut d’armistice. (…)

C’est une vérité historique établie que l’entrée de l’Armée d’Afrique dans la guerre se fit “ au nom du Maréchal empêché ”, à l’applaudissement de tout un peuple profondément maréchaliste et antigaulliste. Même si des ordres contraires et des désaveus formels partirent de Vichy à l’encontre de ceux qui avaient repris les armes. Car le Maréchal était “ lié ”. (…)

UNE CAMPAGNE DE MISÈRE ET DE GLOIRE

La campagne de Tunisie allait durer six mois. Six longs mois durant lesquels les faibles moyens dont disposait l’Armée d’Afrique ne lui permirent que de «  tenir  », à grands renforts d’héroïsme et de ténacité.

Les cinq divisions américaines ayant été remises à l’instruction aussitôt après leur débarquement, ce furent principalement nos soldats qui eurent à contenir les premiers chocs de l’ennemi en direction de l’Algérie. En décembre 1943, 65 000 Français étaient sur le front pour seulement 30 000 Anglo-Américains. (…)

En janvier 1943, une puissante attaque de l’Axe se produisit dans la région de Zaghouan au sud de Tunis. Trois semaines de combats sévères furent nécessaires pour la contenir et rétablir nos positions initiales. Plus dangereux encore  : le 14 février, Rommel remontant de Tripolitaine lançait ses chars à l’assaut du col du Faïd, visant le nœud de communication de Tebessa. S’il l’avait atteint, il aurait alors foncé vers la mer au Nord et coupé les armées alliées de leurs bases arrières. Le 17, la situation devint très critique. Les Américains, qui en étaient à leur premier engagement, furent mis en déroute. Les unités françaises accoururent pour colmater la brèche, tandis que Rommel atteignait le col de Kasserine qui lui ouvrait le chemin de Tebessa. Heureusement, l’O.K.W. (Haut commandement allemand) refusa au redoutable “ guerrier du désert ” le ravitaillement dont il avait besoin. Mais il s’en était fallu de peu pour que les Américains, pris de panique, n’évacuent Tebessa. L’intervention énergique de Juin auprès du commandement U.S. évita la déroute. Quand Rommel se replia à son tour, on se dit qu’on avait frôlé la catastrophe.

En mars-avril, la supériorité aérienne passa dans le camp allié, tandis que la puissance de feu américaine ne cessait d’augmenter  : plus de 300 000 hommes et 1 400 chars. En mai, ce fut l’ultime offensive, au cours de laquelle les troupes françaises firent preuve d’un héroïsme incroyable. Le 13 mai, jour anniversaire des apparitions de Notre-Dame de Fatima, les Allemands capitulaient dans la presqu’île du Cap Bon, laissant 250 000 prisonniers aux mains des Alliés. (…)

«  (…) C’est avec des moyens purement français que l’Armée d’Afrique a mené à bien la campagne de Tunisie et remporté sa magnifique victoire, la première contribution de taille à l’effort de guerre allié. Il est certain qu’elle n’aurait pu le faire sans les mesures mises au point dans la clandestinité. (…)  » (Louis-Christian Michelet, p. 428)

Le véritable vainqueur de la Tunisie, en définitive, c’est le maréchal Pétain  ! encore et toujours lui.

NAVRANTES DISSENSIONS

Quant à la participation gaulliste à cette campagne, elle fut tardive et limitée, puisque les FFL n’alignaient que six mille hommes à la fin février 1943. Plus que les chiffres, c’est leur attitude au défilé de la victoire à Tunis, le 20 mai, qui révéla une profonde et navrante dissension dans le camp français. Les forces gaullistes refusèrent en effet de défiler au milieu des unités de l’Armée d’Afrique, préférant rester en queue de cortège aux côtés des Anglais qui les avaient équipés. Les généraux Eisenhower et Alexander en furent stupéfaits. Pour Leclerc, le chef des FFL, celui qui n’avait pas fait allégeance à de Gaulle était un traître, l’Armée d’Afrique était donc une armée de traîtres. Criminel état d’esprit  !

Que représentaient alors les 16 000 FFL en comparaison des 750 000 mobilisés de l’Armée d’Afrique  ! Le contraste était tellement flagrant que, pour le pallier, les gaullistes engagèrent une odieuse campagne de dénigrement contre leurs camarades de l’Armée d’Afrique, promettant décorations, avancements rapides, et priorité dans l’équipement en matériel américain, s’ils rejoignaient leur rangs  ! (…)

Le 30 mai 1943, de Gaulle arrivait à Alger, amenant avec lui zizanie, “ pagaille ” et dissensions, à tel point que le général Juin voulut démissionner en juillet. Démission refusée, mais ce coup de pied dans la fourmilière ramena un peu de bon sens dans l’armée.

Juin fut nommé à la tête du Corps Expéditionnaire Français (C.E.F.), destiné à combattre aux côtés des Alliés en Europe. L’Armée intégra en son sein les FFL et procéda à un amalgame des troupes. Signalons tout de même que la fameuse 2e DB de Leclerc, future “ libératrice de Paris ”, ne comptait dans ses rangs que 2 000 FFL sur 18 000 combattants. Les 16 000 restants s’étaient vus épingler de force la croix de Lorraine sur leurs fanions et leurs chars. (…)

L’ARMÉE D’AFRIQUE EN ITALIE

Défilé des fiers goumiers de l’Armée d’Afriqu

Bizerte, 14 mai 1943. Défilé des fiers goumiers de l’Armée d’Afrique, unités reconstituées grâce aux subsides versés par le maréchal Pétain.

Le 3 septembre 1943, l’Italie, ramenée à la raison par son roi Victor-Emmanuel et le maréchal Badoglio, signait un armistice avec les Alliés. Saisissant l’opportunité de cette cessation des combats avec les Italiens, Giraud envoya des troupes en Corse pour faire entrer l’île dans le camp des Alliés. Avec des moyens uniquement français, puisque les Anglo-Américains étaient occupés en Sicile, l’opération, préparée de longue date par Juin, fut menée à bien en l’espace de trois semaines. Goumiers et troupes de montagne firent merveille et démontrèrent leur agilité et efficacité dans le relief corse, qui ressemble comme un frère à celui de l’Atlas. Ce qui était de bon augure pour l’Italie, elle aussi montagneuse. Mais le général Giraud s’attira l’ire de De Gaulle, car celui-ci n’avait même pas été averti de l’opération  !

Pendant ce temps-là, les Anglo-Américains avaient débarqué à Salerne au sud de Naples. L’opération avait failli tourner au désastre et les troupes alliées eurent toutes les peines du monde à élargir la poche et à remonter vers le Nord. Le maréchal Kesselring, chef des troupes allemandes en Italie, se hâta de bâtir une ligne fortifiée entre Rome et Naples, à l’endroit le plus étroit de la botte italienne. Construite en pleine montagne, intelligemment fortifiée, jalonnée de sommets abrupts de 800 à 1200 mètres, se couvrant les uns les autres, cette ligne Gustav était inexpugnable. (…)

La participation du Corps expéditionnaire français (CEF) à la campagne d’Italie était plus une concession à l’amour-propre des Français que l’expression d’un réel besoin de la part des Américains, car, dans leur esprit, l’Armée française restait celle de juin 1940, malgré sa belle conduite en Tunisie. Si les 9 000 mulets et les djellabas rayées de nos goumiers faisaient sourire de condescendance les GI’s, le général Juin, de son côté, était sûr de l’efficacité de ses divisions, plus aptes à combattre dans les montagnes que les belles divisions motorisées des Anglo-Américains.

Le CEF débarqua dans le port de Naples fin novembre 1943, au moment où, à Téhéran, les trois “ grands ”, Roosevelt, Churchill et Staline, – ce dernier imposant ses exigences aux deux premiers –, tenaient une conférence qui allait avoir de lourdes conséquences sur la suite des opérations. Sans tenir compte des développements potentiels de la campagne d’Italie, un débarquement en Provence était programmé, complémentaire de celui de Normandie, et dont les forces devaient être prélevées sur le front d’Italie. À noter que les Français étaient absents de cette conférence, alors que leur pays était le premier concerné par les opérations…

LE BELVÉDÈRE  : UNE QUESTION D’HONNEUR

Les premiers engagements du CEF, assez limités, furent cependant couronnés de succès. Enfin, le jour “ test ” arriva  : la 34e DIUS ne parvenant pas à s’emparer du mont Pantano, la deuxième division d’infanterie marocaine du général Dody fut chargée de la relever. Deux jours d’assauts furieux permirent d’emporter la position. Très impressionné, Clark consentit alors à accorder à Juin un secteur de la bataille. Deux divisions françaises furent dirigées dans le massif des Abruzzes au nord du mont Cassin, face au Rapido.

Plan de la Bataille du Belvédère

Plan de la Bataille du Belvédère
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Le plan, mis au point par Clark et Alexander pour la campagne d’hiver, prévoyait de forcer la ligne Gustav dans la vallée du Liri, de façon à permettre aux blindés de foncer vers Rome. Un débarquement était programmé à Anzio pour le 21 janvier afin d’obliger les Allemands à dégarnir leur ligne de fortifications.

Le 21 janvier, la 36e division d’infanterie US fut lancée à l’assaut de la vallée du Liri. Ce fut une hécatombe. Les Américains se firent hacher menu par des tirs partis des deux sommets, le mont Cassin et le mont Majo, qui se dressent comme deux miradors à l’entrée de l’étroite vallée. «  Passer par-là est impossible  », leur répétait Juin. Il ne fut pas écouté, et Clark s’obstina à forcer le dispositif ennemi en lançant ses troupes à l’assaut du mont Cassin, pendant que les Anglais s’attaquaient au mont Majo.

La mission des Français, au nord, était de couvrir l’action principale menée par les Américains en attaquant un autre sommet, le Belvédère, pour y fixer le maximum de troupes allemandes. Mission de sacrifice. (…)

Mais ce pari contre l’impossible était une question d’honneur  : il fallait aider les Américains. Ce pari, nos troupes le gagnèrent, au prix d’efforts surhumains, accomplis avec un esprit de sacrifice rarement égalé. L’héroïsme fut collectif, des officiers supérieurs jusqu’au simple tirailleur, en passant par les ambulancières et l’intendance.

LE 4e R.T.T. EN POINTE

Le 4e régiment de tirailleurs tunisiens, en pointe sur les pentes du Belvédère, mena, à partir du 25 janvier une furieuse bataille qui dura huit jours, pendant lesquels attaques et contre-attaques se succédèrent à un rythme hallucinant. (…)

La cote 700 fut prise et reprise sept fois, la 862 deux fois, et par douze fois les meilleures unités allemandes tentèrent de la reprendre, en vain. Les pertes étaient énormes, des compagnies entières se sacrifiaient. (…)

Le 1er février, quelques renforts français arrivaient enfin et, la vallée étant à peu près nettoyée, le ravitaillement passa. Les débris du 4e RTT eurent le courage de contre-attaquer une nouvelle fois et regagnèrent, cette fois définitivement, tous leurs objectifs. La mission était accomplie  : le Belvédère était pris… Au prix de quels sacrifices  ! (…)

FIÈVRE ÉPURATRICE À ALGER

Durant la bataille du Belvédère, le général de Monsabert reçut une lettre émanant du comité d’épuration d’Alger, donnant ordre d’informer le capitaine Carré qu’il devait comparaître devant ladite commission. Motif  : lorsqu’il était professeur, cet officier avait exprimé publiquement son attachement au Maréchal  ! Une vague d’indignation souleva les tirailleurs du 4e RTT. Car le capitaine Carré venait d’être tué à la tête de sa compagnie, lors d’une attaque à la baïonnette qu’il avait galvanisée par son allant et son courage. Les tirailleurs demandèrent à ce que l’ordre soit exécuté, en envoyant le cercueil à Alger. Le colonel préféra répondre  : «  Sans objet. Le capitaine Carré a été tué au champ d’honneur en héros. Ci-joint copie de sa proposition pour la Légion d’honneur, signée par le général de Monsabert.  »

LE PLAN DU GÉNÉRAL JUIN

Hélas  ! la victoire française ne fut pas exploitée. Les Américains ayant échoué devant Cassino, recommencèrent trois fois, toujours en vain, malgré toute leur puissance de feu. (…) Tandis que des milliers de civils étaient tués… Quant aux Anglais, ils étaient restés à mi-pente du mont Majo. Il fallait arrêter les frais. C’était un échec sur toute la ligne, sauf pour les Français qui avaient rempli leur mission.

À la fin de l’hiver, qui avait été très éprouvant pour nos Africains, deux divisions arrivèrent en renfort avec plusieurs groupes de tabors marocains  : les vaillants goumiers du général Guillaume. Le CEF fut alors déplacé pour relever le 10e corps d’armée britannique sur le Garigliano, à l’extrémité sud de la ligne Gustav, face aux monts Arunci. Devant eux, se dressait le mont Majo, dominant de ses 940 mètres la vallée du Liri.

Un plan audacieux germa dans la tête du général Juin  : s’il parvenait à déborder le mont Majo par les falaises (  !) au sud, les fortifications ennemies dominant la vallée du Liri se trouveraient coiffées. Il suffirait ensuite de poursuivre par les montagnes (  !) et toute la ligne Gustav tomberait…

Quand Juin transmit son plan à Alexander et Clark, ceux-ci poussèrent les hauts cris, mais il insista tellement qu’il eut gain de cause. L’offensive, programmée pour la nuit du 11 au 12 mai engageait le CEF tout entier. Les 20 000 goumiers étaient placés en réserve. (…)

LA VICTOIRE DU 13 MAI 1944

En grand secret les unités montèrent en ligne, avec des casques anglais pour tromper l’ennemi. Le maréchal Kesselring avait en effet demandé à être prévenu du secteur tenu par les Français  : impressionné de la prise du Belvédère, il était persuadé que là où seraient les Français, là se porterait l’effort allié.

Prise d’armes à la Division Marocaine, en mai 1944. Au premier plan, le général Juin.

Prise d’armes à la Division Marocaine, en mai 1944. Au premier plan, le général Juin.

Le 11 mai à 23 heures, 2 000 canons se mirent à tonner sur l’ensemble de la ligne Gustav. Nos troupes partirent en même temps que les premières salves. Pas de préparation d’artillerie, afin de profiter de l’effet de surprise. Toute la nuit, les combats firent rage. Mais à l’aube, il fallut se rendre à l’évidence  : la ligne Gustav n’était pas percée. L’avance était quasi nulle, et les pertes sévères. Deux sections s’étaient trouvées sous le feu des lance-flammes, horrible… Dans la journée, le combat s’éteignit peu à peu. (…)

Le 13 mai, à l’aube, après une préparation d’artillerie, les tirailleurs montèrent à l’assaut en lançant leurs invocations guerrières ou leur chant préféré  : “ C’est nous les Africains ”. L’élan fut irrésistible. Les premières vagues passèrent, coiffant les blockhaus de la ligne Gustav, enjambant les corps de leurs camarades tués ou carbonisés…

Au bout de quelques heures, Juin n’y tint plus, il sauta de nouveau dans sa jeep et fonça en première ligne. (…) Il vit ce qu’il voulait voir  : la percée se faisait, on était en pleine victoire… Un message de la 14e armée allemande de von Mackensen fut capté en clair par les Français  : il ordonnait le repli général. Aussitôt, Juin prescrivit l’hallali. Le front était enfoncé partout et cédait par pans entiers. À 15 heures, des voltigeurs français parvenaient au sommet du mont Majo et y déployaient fièrement un immense drapeau de trente mètres carrés. Dans le crépuscule naissant du 13 mai 1944, ces trois couleurs, visibles de toute la vallée du Garigliano, autant des Alliés que des Allemands, effaçaient la honte du 13 mai 1940, jour où le front de Sedan avait cédé, provoquant en chaîne l’effondrement des armées françaises.

L'Armée d'Afrique défilant à Rome, le 6 juin 1944

L’Armée d’Afrique défilant
à Rome, le 6 juin 1944.

(…) Guillaume et ses goumiers qui rongeaient leurs freins furent alors lâchés. Le dard français s’enfonça, la brèche s’élargit. Le 14 mai, la rupture était complète, la percée s’étendait sur 25 km de large et 12 km de profondeur. Défendre Cassino ne signifiait plus rien, les Allemands l’abandonnèrent et les Américains purent y entrer, le fusil à l’épaule. Tout n’y était que décombres. Les Français, eux, continuaient leur progression dans les montagnes, culbutant la 14e armée allemande en pleine débâcle. Les goumiers faisaient merveille. (…)

Les hauteurs conquises, les Anglo-Américains purent enfin faire avancer leurs blindés dans la vallée du Liri. La route de Rome était ouverte. Après jonction avec les troupes débarquées à Anzio, les Alliés entraient dans la Ville éternelle en liesse, le 5 juin 1944, veille du débarquement en Normandie.

LA VICTOIRE TRAHIE

Après cette triomphale «  marche sur Rome  », les Alliés semblèrent se reposer sur leurs lauriers. Leur progression se fit de plus en plus lente, laissant aux 10e et 14e Armées allemandes le temps de retraiter par échelons et en bon ordre. Que se passait-il  ?

On apprit bientôt que le CEF serait dissous pour aller grossir les troupes de la Ire Armée qui débarquerait en Provence. De Gaulle se chargea d’en prévenir Juin, son ancien camarade de promotion. (…)

Le général Juin en fut ulcéré. (…) Nos soldats avaient fait s’écrouler un pan entier de la forteresse élevée par les Allemands  ; devant leur armée conduite par des chefs qui venaient de faire la preuve de leur incontestable valeur, l’ennemi retraitait, le front s’élargissait, la plaine du Pô s’ouvrait aux blindés qui allaient enfin donner toute leur mesure.

Bien plus, l’absence de réserves allemandes, toutes mobilisées en Normandie et à l’Est, laissait libre la route de Berlin. Un plan audacieux, à la Franchet d’Esperey, était possible  : par une offensive-éclair, soit par le Brenner, soit par la Vénétie, pour tendre la main au général Mihaïlovitch et à ses tcheniks qui tenaient les Allemands en échec dans les montagnes de Serbie, remonter par Vienne et l’Autriche, en suivant le couloir du Danube, jusqu’à Berlin  ! Juin avait réussi à convaincre les généraux Clark, Alexander et Wilson, de la possibilité d’une telle manœuvre stratégique.

Et on les arrêtait dans leur élan  ? C’est criminel  ! Les 8 000 tués du CEF seraient-ils morts pour rien  ?

LA TRAHISON DES CHEFS POLITIQUES

Churchill lui-même, semble-t-il, s’était laissé convaincre, y trouvant avantage, et de Gaulle, dans un premier temps, n’avait pas dit non à Juin. Mais Roosevelt fut inflexible, refusant de remettre en cause les engagements pris avec Staline à Téhéran. Le Premier ministre britannique se rallia à sa décision, et le chef de la France prétendue “ libre ”, qui n’avait pour ainsi dire pas voix au chapitre, s’en accommoda fort bien. Ne rêvait-il pas de libérer Paris avec sa 2e DB et ses FFL, afin d’y prendre le pouvoir, son seul objectif  ?

Le Corps expéditionnaire français fut donc dissous le 22 juillet 1944 par le général de Gaulle. Juin fut remplacé par de Lattre, qui savait plaire au pouvoir, dût la troupe en pâtir… (…) Les troupes françaises furent regroupées à Gênes afin de participer au débarquement de Provence. (…) Cette stratégie était aberrante  : après avoir ravagé le sud de la France, remonter toute la vallée du Rhône pour se heurter de nouveau aux lignes Maginot et Siegfried  : quelle perte de temps  ! Pendant ce temps, l’Armée rouge pénétrait en Europe centrale, et des pays entiers tombaient dans l’orbe moscovite. (…)

Autre point dommageable  : le prestige de la France sortit diminué aux yeux des indigènes. Ces luttes entre Français qu’ils ne comprenaient pas portaient déjà leurs fruits de mort. On insultait devant eux le maréchal Pétain qu’ils avaient aimé comme un père. On exaltait à leurs yeux la dissidence, la “ résistance ”, l’idéologie de 1789 et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, semant ainsi des germes de révolution qu’on récolterait avant dix ans.

L’ARMÉE DU MARÉCHAL

Mais que cette Armée d’Afrique fut belle  ! Il faut le dire et le redire, parce que cette épopée a été volontairement occultée en France sur le moment même, par les nouveaux maîtres de l’heure, qui exaltaient le mythe de leur “ héroïque résistance ”. Preuve que la victoire d’Italie n’était pas le fruit de leurs œuvres.

Oui, cette Armée fut belle dans ses victoires, belle dans ses sacrifices, belle dans son amour de la France et du Maréchal  ! Elle était l’épée du Maréchal, qu’il avait su forger en secret, tandis qu’il était, lui, le bouclier. Un même esprit, «  de sacrifice plus que de jouissance  », les animait, au service de la France éternelle  ! (…)

frère Matthieu de Saint Joseph
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 36, juillet 2005, p. 25-34

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