La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LE GOUVERNEMENT DE VICHY

V. Honneur et sacrifice de la “ Royale ”

LE 4 décembre 1940, le maréchal Pétain, en visite officielle à Toulon, lançait depuis le Strasbourg un appel à la marine française  :

Messe à bord du cuirassé Strasbourg.

Messe à bord du cuirassé Strasbourg.
© E.C.P.A.D / France.

«  (…) Maintenant, vous le savez bien, notre tâche n’est pas terminée. Nous avons à opérer le redressement de la France. Dans ce redressement, que nous envisageons tous, je compte sur vos chefs, vos équipages et sur tout ce qui concerne la marine.  »

La “ Royale ”, c’est-à-dire la marine nationale, répondit magnifiquement à l’appel du maréchal Pétain et devint un des piliers du nouvel État français. L’honneur de servir la patrie en des circonstances particulièrement difficiles, donnait aux membres de ce Corps prestigieux l’occasion de se surpasser en “ Valeur et Discipline ”, même si tous n’étaient pas prêts à assumer les tâches qui les attendaient. Aucun cependant n’en tira gloire ni profit personnel  : 97 % des officiers généraux de la marine furent épurés en 1944-45, mis à la retraite ou condamnés à de lourdes peines de prison  ! C’est ainsi qu’ils participèrent au “ mystère ” rédempteur du Maréchal, pour le salut de la France. (…)

UN PAVILLON SANS TACHE

En 1939, la marine française était prête au combat et formait un corps homogène d’officiers éminents, d’équipages rompus à la manœuvre et d’ingénieurs maritimes chevronnés, qui l’avaient dotée d’une flotte moderne, puissante et rapide, telle que la France n’en avait pas connue depuis la marine de Louis XVI. (…)

Mais ces fiers navires n’eurent pas l’occasion de se mesurer en combat loyal avec les marines allemandes ou italiennes. En mai-juin 1940, la bataille de France se déroula à terre avec une telle rapidité que nos marins ne purent qu’accomplir, avec quel acharnement  ! une mission de soutien et de ravitaillement des troupes à terre, en particulier du camp retranché de Dunkerque. (…)

LA FLOTTE ÉCHAPPE À L’ENNEMI

Quand les unités de pointe de la Wehrmacht parvinrent dans nos ports militaires de la Manche et de l’Atlantique, rades et bassins étaient vides.

À Brest, le 18 juin, l’amiral de Laborde ordonna l’appareillage général immédiat et le sabordage de tout ce qui ne pourrait être emporté. (…)

Même résolution à Lorient, qui ne succomba que le 21 juin, après une résistance héroïque de l’amiral de Penfentenyo et de ses fusiliers marins.

Comment ne pas évoquer aussi l’incroyable échappée du Jean-Bart, le dernier cri de la Marine nationale, en cours d’achèvement à flot dans les chantiers navals de Saint-Nazaire. (…)

La totalité de nos escadres réussit ainsi à rallier nos bases d’Afrique du Nord, de Méditerranée ou, plus proches, les ports anglais. Dans l’effondrement général, un seul élément demeurait intact et structuré  : la marine. On imagine l’envie que cette flotte magnifique, avec ses 600 000 tonnes de bâtiments de combat, devait inspirer aux Allemands, comme aux Anglais  ! Celui qui en hériterait, par la persuasion ou par la force, s’assurerait le contrôle absolu des mers.

La Royale participait cependant à la défaite de la France  : c’était la première fois, depuis que la France existait comme nation, que toutes ses bases du Ponant, de Dunkerque à la Bidassoa, tombaient aux mains de l’ennemi. Les ports, mais pas les bâtiments  ! Darlan, nommé ministre de la Marine par le maréchal Pétain, prenait l’engagement d’honneur auprès des Anglais, dès le 19 juin, qu’en aucun cas la flotte serait livrée  : «  Ce serait contraire à nos traditions navales et à l’honneur.   » L’engagement sera tenu, contre vents et marées. (…)

L’INCONTOURNABLE ARMISTICE

L’armistice entra en vigueur le 25 juin. (…) L’article 8 de la convention d’armistice stipulait que «  la flotte de guerre française serait rassemblée dans des ports à déterminer et devrait être démobilisée et désarmée sous le contrôle de l’Allemagne et de l’Italie  ». Hitler n’avait pas osé exiger que la Flotte lui soit livrée, la France vaincue ne l’aurait d’ailleurs pas accepté. (…) Mais les Anglais, de leur côté, ne laissaient pas d’être inquiets. (…)

Churchill savait pourtant par ses services secrets que les Français étaient en train de négocier et d’obtenir que les ports d’attache des navires soient ceux où ils avaient trouvé refuge. Mais le Premier britannique avait décidé dès le début de forcer la dose  ; il lui fallait un prétexte pour faire passer la Flotte française sous contrôle britannique ou, plus cyniquement, pour l’anéantir. (…)

En juin 1940, Churchill pressentait que son peuple avait besoin d’un choc médiatique pour s’engager dans une lutte à outrance contre l’Allemagne. La flotte française en fit les frais.

CATAPULT… BOOMERANG  !

Churchill donna le nom de “ Catapult ” à son opération. (…) C’est ainsi que l’amiral anglais Somerville se présenta, le 3 juillet 1940, à la tête d’une forte escadre, devant le port de Mers-el-Kébir, près d’Oran. Sous la menace de ses canons, il adressa un ultimatum à l’amiral Gensoul, chef de l’escadre française, le mettant en demeure de le suivre avec équipages réduits, de se saborder ou de se voir détruire. Pour Gensoul, accepter d’entrer en dissidence était remettre l’armistice en question, et auraient comme conséquence l’occupation complète de la métropole ainsi que la conquête de l’Afrique du Nord par les Allemands. Après avoir rendu compte à Vichy, il repoussa l’ultimatum.

«  La loyauté de Gensoul vis-à-vis du Maréchal, fut plus utile à son pays et à la cause alliée que l’obéissance passive de Somerville.  »

Après des pourparlers bien inutiles, à 17 h 56, les Anglais ouvraient le feu, et Somerville télégraphiait à Londres  : «  J’engage l’ennemi.  » Un seul de nos cuirassés, le Strasbourg (ci-dessus), parvint à s’échapper et à gagner Toulon sans encombre. Deux autres s’échouèrent sur la côte, le Dunkerque et la Provence. Quant à la Bretagne, elle connut un sort tragique. À peine son commandant, le capitaine de vaisseau Le Pivain, avait-il commencé à manœuvrer pour se dégager de la jetée, qu’une salve l’atteignit de plein fouet. (…) Trois minutes plus tard, la Bretagne avait coulé. Le soir aux couleurs, neuf cents marins manquaient à l’appel… (…)

Churchill donna l’ordre d’attaquer de nouveau, trois jours plus tard, cette fois par des attaques aériennes. Et il y eut encore 300 morts  ! L’amiral Gensoul devait déclarer lors de l’inhumation des victimes  : «  S’il y a aujourd’hui une tache sur un pavillon, ce n’est certainement pas sur le nôtre.  »

La réponse de nos marins avait du moins montré aux Allemands notre volonté d’appliquer strictement les clauses d’armistice. Mais “ Catapult ” eut pour fâcheuse contrepartie la concentration d’une majeure partie de nos forces dans le port de Toulon, les plaçant ainsi à portée de main d’Hitler. Sans Mers-el-Kébir, il n’y aurait pas eu de sabordage de la flotte en 1942…

Ce même 3 juillet, les navires français réfugiés dans les ports anglais étaient capturés par traîtrise et nos marins, brutalement séparés de leurs bâtiments, se retrouvaient ignominieusement parqués dans des camps. Tandis qu’à Alexandrie, l’amiral anglais Cunningham qui opérait en Méditerranée orientale avait heureusement une autre conception de l’honneur que son Premier ministre. Il eut la sagesse de conclure avec l’amiral Godfroy, chef de notre Force X, un gentlemen’s agreement au terme duquel les navires français resteraient désarmés dans le port d’Alexandrie, dans une position de neutralité, en attendant le moment favorable de reprendre le combat. Un arrangement analogue eut lieu en Martinique avec l’amiral Robert. (…)

L’ESPRIT DE DISSIDENCE

À Londres, les “ Forces Navales de la France libre ” (F.N.F.L.) restèrent longtemps à l’état embryonnaire. Sur les douze mille marins parqués dans les camps anglais, seulement trois cents acceptèrent de s’engager dans les forces gaullistes, placées sous les ordres de l’amiral Muselier, peu estimé dans la marine, et du capitaine de vaisseau Thierry d’Argenlieu, Père carme qui aurait mieux fait de rester dans son couvent. (…)

Le plus grave de l’accord du 7 août 1940, qui liait de Gaulle à la puissance anglaise, pour les subsides, la coopération des armes et la reconnaissance légale, (…) n’est pas tellement cette inféodation aux intérêts et à la politique anglaise que la division et l’esprit de rébellion introduits dans le corps de la marine, jusque-là admirablement préservé. (…) Il y avait désormais un “ honneur ” à désobéir, à substituer une discipline à une autre, au nom d’une patrie de rêve. (…)

TENIR BON ET SAUVER LE PAYS

Serment de fidélité au Maréchal à bord de l'Annamite.

Serment de fidélité au Maréchal à bord de l’Annamite. © E.C.P.A.D / Fr.

La flotte, mise en “ gardiennage d’armistice ”, constituait avec l’Empire un atout majeur dans la politique du Maréchal. Ses chefs en avaient maintenant tous conscience et s’appliquaient à la mettre en œuvre. (…)

Ne manquons pas de signaler la belle victoire de Koh-Chang, remportée dans le golfe de Siam, le 17 janvier 1941, où l’impudente marine thaïlandaise, alliée au Japon, fut coulée par notre escadre d’Extrême-Orient. (…)

Au cours de ces années d’endurance, il fallait aussi faire vivre le pays. Ce fut une lutte acharnée de tous les instants, menée par notre marine marchande, escortée par les bâtiments de la Royale, pour assurer le ravitaillement de la métropole par les colonies. Sans le dévouement de nos marins, des millions de Français auraient souffert d’une plus cruelle famine, due autant aux ponctions de l’occupant qu’au blocus britannique.

LA “ PIOCHE ” DE M. CHURCHILL

Churchill avait-il besoin de navires marchands pour ses convois de l’Atlantique, qui faisaient la navette entre les États-Unis et le Royaume-Uni, harcelés par les “ loups gris ” de Dönitz  ? Sans vergogne, il piochait les 450 000 tonneaux français présents dans les ports anglais. Avait-il besoin de faire pression sur le gouvernement de Vichy  ? Il piochait tel navire franchissant Gibraltar, le plus souvent un cargo de ravitaillement assurant la liaison entre la métropole et ses colonies. (…)

Le 5 mai 1942, une flotte britannique entrait par surprise avant l’aube dans la rade de Diégo-Suarez, au nord de Madagascar et attaquait au mouillage les navires battant pavillon français. (…) Les Anglais avaient besoin de remporter un succès facile après la capitulation de Singapour. (…)

À toutes ces opérations de brigandage, nos marins et nos soldats étaient obligés de répondre par les armes, en application des clauses de l’armistice. Le salut de la métropole, l’avenir de nos colonies et l’honneur de la marine y étaient engagés.

Le maréchal Pétain et l’amiral Darlan savaient que les Allemands guettaient le moindre prétexte pour débarquer en Afrique et y installer des bases pour leur marine et leur aviation. Il fallait à tout prix ne pas leur fournir ce prétexte. Mais que faire quand, de leur côté, les “ Alliés ” poursuivaient aveuglement leurs intérêts  ?

LE PEARL HARBOR MAROCAIN

Dès le mois d’août 1942, le président Salazar avertit confidentiellement le maréchal Pétain que les Américains et les Anglais allaient débarquer en force en Afrique du Nord. Darlan demanda des précisions, par l’intermédiaire du consul américain à Alger, Robert Murphy, qui tergiversa pendant plusieurs mois. Au début novembre, il donnait même sa parole que rien ne serait entrepris avant le printemps 1943. Alors que les convois étaient déjà en route…

Nous savons maintenant que Staline exerçait sur Roosevelt et Churchill un odieux chantage  : si vous n’attaquez pas à l’Ouest avant la fin de l’année 1942, la Russie conclura une paix séparée avec Hitler. C’est ainsi que fut décidée l’opération Torch en A.F.N., que les Allemands n’occupaient pas le moins du monde.

L’amiral Godfroy le déplorait  : «  Un débarquement en France eût été la vraie délivrance. Qu’on y réfléchisse  ! (…)  »

Au lieu de cela, le débarquement se déroula dans un imbroglio effarant. Les Américains l’exécutèrent de vive force et par surprise, comme les Japonais à Pearl Harbor… Une nouvelle fois, nos alliés ouvraient le feu contre des soldats et des marins français, les obligeant à répondre, par obéissance à leurs chefs, et pour l’honneur du drapeau. 1 100 marins furent tués, principalement au Maroc, où les combats durèrent près de trois jours. À Casablanca, c’est au moment du lever des couleurs, quand tous, officiers et matelots, tournés vers les poupes, raidis au garde-à-vous, saluaient les pavillons, que l’ouragan de la guerre s’abattit sur eux. La deuxième escadre légère de l’amiral Gervais de Lafond se porta bravement, sans protection aérienne et sans D. C. A. efficace, au-devant de la formidable armada américaine. Ce fut un massacre, non pas imputable à Darlan, ni au Maréchal, encore moins à nos marins qui ne faisaient qu’appliquer les consignes  : attaqués, ils se défendaient  ! mais bien aux Anglo-saxons qui agissaient en barbares envahisseurs.

Nous avons déjà raconté comment Darlan se trouvait providentiellement à Alger, le 8 novembre 1942. Rapidement, il prit les choses en main, écarta les rebelles et, au nom du Maréchal dont il avait “ l’accord intime ”, ordonna le cessez-le-feu, prélude à la reprise de la guerre aux côtés des Alliés. Pour ne pas fournir aux Allemands le moindre prétexte de violer l’armistice, il ne donna l’ordre d’appareiller à la Flotte de haute mer basée à Toulon qu’après l’invasion de la zone libre, le 11 novembre. Mais il était trop tard.

LE SACRIFICE SUPRÊME

Quand l’amiral de Laborde reçut le message de Darlan l’invitant à quitter Toulon pour rejoindre un port d’Afrique, il lui répondit par le mot de Cambronne. Darlan n’en fut pas autrement surpris, car il était déjà désavoué officiellement et destitué de sa charge de commandant en chef par le Maréchal. Dans la conscience de Laborde, seul le Maréchal pouvait donner l’ordre de partir.

L’aurait-il fait de sa propre initiative entre le 8 et le 10 novembre, qu’une importante flotte britannique, servant de couverture au débarquement en Afrique du Nord, attendait notre flotte pour l’envoyer par le fond. L’amiral Syfret, qui la commandait, en avait reçu l’ordre explicite. Il en serait résulté un super-Trafalgar.

Après le 11 novembre, les Allemands ayant envahi la zone sud et occupé tous les aérodromes de la côte, si la flotte avait appareillé, la Luftwaffe se serait chargée du travail aussi bien que les Anglais. Il ne restait à l’amiral de Laborde qu’à appliquer les consignes en vigueur depuis 1940  : ne livrer la Flotte à aucun prix, la saborder si quelqu’un cherchait à s’en emparer. Il obtint avec l’amiral Marquis, commandant la place de Toulon, que soit délimité un camp retranché autour du port et de la rade, et reçut la parole d’honneur du Führer, à lui transmise par des officiers supérieurs de la Kriegsmarine, que Toulon ne serait pas investi. Mais Hitler n’était pas un homme d’honneur, et il avait déjà donné l’ordre à la division Das Reich de s’emparer de la flotte française.

Le coup de main eut lieu dans la nuit du 26 au 27 novembre. Les panzers allemands s’élançaient déjà en direction du port, quand l’alerte fut donnée par un officier de garde à la préfecture maritime, qui réussit à prévenir le Strasbourg. Branle-bas général, tandis que l’ordre était transmis par projecteurs depuis la passerelle du Strasbourg  :«  Sabordez-vous immédiatement. Signé  : Jean de Laborde.  » Les minutes qui suivirent furent d’une intensité poignante, mais chacun exécuta les consignes avec une discipline parfaite. Dans un bruit d’explosions qui se répondaient, on vit nos beaux navires l’un après l’autre s’embraser ou se coucher pavillon haut, avec un dernier signal hissé en bout de vergue au milieu des flammes et de la fumée  : «  Les ordres de l’amiral sont exécutés.  » (…)

La Royale avait tenu ses engagements. Le sabordage à Toulon et la reprise du combat dans l’Empire en étaient les deux faces complémentaires indissociables, accomplies dans une parfaite fidélité au maréchal Pétain. Car c’est lui, en définitive, qui ne donna pas à la flotte l’ordre d’appareiller, malgré toutes les pressions. Il prit ce parti en son âme et conscience de chef d’État. (…)

L’UNITÉ PERDUE

Les pertes matérielles ne sont rien, quand l’esprit demeure intact. Le demeura-t-il après novembre 1942  ? Wassilieff prétend que la fusion entre les deux marines, celle de Vichy et celle de De Gaulle, se fit naturellement en 1943. Rien n’est moins sûr. L’unité même de la marine était compromise, parce qu’elle reposait sur un mensonge  : il y avait les “ bons ”, ceux de l’extérieur, et les “ mauvais ”, ceux qui étaient restés en France ou dans l’Empire, sous l’obédience du Maréchal.

Les arrestations se succédèrent. Cela commença à Alger, lorsque le Comité français de Libération nationale fit jeter en prison, avec les condamnés de droit commun, le premier “ amiral de Vichy ” qui lui tomba sous la main, Derrien, commandant de la marine en Tunisie. Puis ce fut au tour de Godfroy de la force X à Alexandrie, Michelier à Casablanca. Cela continua en France, à mesure que l’avance des armées de la libération permettait l’arrestation de ceux qui avaient servi sous les ordres du Maréchal  : Abrial, Laborde, Bléhaut, Marquis, Estéva, Robert… Il fallait considérer comme des traîtres, ou des incapables, des chefs que des générations de marins avaient appris à respecter. (…)

Il nous reste maintenant à fixer quelques figures de ces héros ou attentistes, afin de savoir qui admirer et de qui se détourner avec horreur.

FIGURES DE PROUE

CASTEX LE STRATÈGE

Amiral Raoul Castex.

Amiral Raoul Castex.
© Musée national de la Marine.

On ne peut commencer cette suite de portraits sans évoquer la figure de l’amiral Castex, “ le stratège inconnu  ” (Coutau-Bégarie), dont l’œuvre, tant par son ampleur que par son originalité, domine la pensée stratégique navale de la première moitié du XXe siècle.

Ses premiers ouvrages sur l’Indochine française menacée par l’hégémonie japonaise (1904) anticipaient de quarante ans les événements de la Seconde Guerre mondiale. Ses “ Théories ”, en particulier sur la guerre sous-marine, sur la liaison des armes sur mer et sur l’unité nécessaire du commandement, où il rejoignait la pensée du maréchal Pétain, autre grand “ stratège inconnu ”, le plaçaient très en avance sur son temps.

À la déclaration de guerre, il est numéro trois dans la hiérarchie maritime, derrière Darlan et Laborde. Il reçoit le commandement du théâtre d’opérations Mer du Nord-Manche, avec Dunkerque comme quartier général. L’amiral Nord prend très vite conscience de la terrible vulnérabilité du dispositif terrestre, et prévoit avec une précision étonnante ce qui arrivera en mai 1940. Il suggère alors quelques mesures défensives destinées à faire de Dunkerque un camp retranché et, sans plus attendre, tourne son dispositif face à l’est, vers la terre. (…)

Les propositions de Castex, jugées défaitistes, provoquèrent sa mise à la retraite. Dès lors, il ne jouera plus aucun rôle actif. Quel dommage  ! (…)

DARLAN LE POLITIQUE

Le maréchal Pétain, en visite sur le Strasbourg, est salué par l'amiral Darlan.

Le maréchal Pétain, en visite sur le Strasbourg, est salué par l’amiral Darlan.

La première partie de la vie de Darlan provoque en nous une sorte d’écœurement. Sans aucune liberté d’esprit ni élévation d’âme, proche de la franc-maçonnerie, s’il n’en est pas, il avance grâce à ses relations au gouvernement et n’hésite pas à écraser ses rivaux. (…) La suite est très mêlée.

L’amiral de la Flotte est très tôt remarqué par le maréchal Pétain. (…) Le Maréchal a gardé le souvenir de Darlan comme d’un homme capable. Quand, après cinq mois de gouvernement, il exclut Laval pour se donner du champ vis-à-vis des Allemands, il choisit Darlan pour diriger le gouvernement.

L’amiral, qui confond sa gloire avec la gloire de la marine et peut-être aussi avec la gloire de la France, est très sûr de lui et croit qu’il pourra facilement rouler les Allemands. Rencontrant Hitler à Berchtesgaden le 11 mai 1941, il fait des promesses inconsidérées concernant les aérodromes du Levant et les ports d’Afrique du Nord. Fausse manœuvre, qui nous vaudra, indirectement, la perte de la Syrie et du Liban. L’amiral s’en repentira. (…)

Quelle fut la gloire de Darlan  ? Celle d’avoir accompli jusqu’au sacrifice suprême la mission que le Maréchal lui avait confiée dès le mois d’août 1940.

Il se trouve providentiellement à Alger, le 8 novembre 1942, au moment du débarquement anglo-américain. C’est alors une métamorphose du personnage. Durant les quarante jours qui lui restent à vivre, l’amiral est admirable de sagesse, de sang-froid, de loyalisme. (…)

Il réussit à conclure la paix en Afrique du Nord, au nom du “ Maréchal empêché ”, dont les messages secrets le confortent dans sa voie, et à faire rentrer l’Empire dans la guerre. (…)

Désormais, Darlan est, en Afrique du Nord, appelée “ Vichy-Sud ”  : la fidélité politique, jusqu’au sang versé. Il assume sa mission avec un désintéressement complet, refusant de se faire protéger, malgré les menaces qui pèsent sur lui. Le service de la patrie est son seul souci et lui fait rallier sans difficultés toute la population et l’administration de nos colonies. Cela ne rend que plus abominable le crime perpétré contre lui, le 24 décembre 1942, veille de Noël, par Winston Churchill, avec la complicité du général de Gaulle… et celle du jeune et ambitieux comte de Paris, par la main d’un jeune exalté, Bonnier, qui se faisait appeler de La Chapelle. (…)

ESTÉVA LE SAINT

L'amiral Estéva, “ le saint de la Marine ”, est reçu par le maréchal Pétain à son retour de Tunisie, le 20 mai 1943.

L’amiral Estéva, “ le saint de la Marine ”, est reçu par le maréchal Pétain à son retour de Tunisie, le 20 mai 1943.

Du “ saint de la marine ”, on ne sait qu’admirer le plus  : sa vigueur dans la défense de l’intérêt français ou l’élévation spirituelle de cet homme qui offrit sa vie et sacrifia son honneur par fidélité à sa vocation de fils de Dieu.

L’amiral Sud, chargé des opérations en Méditerranée en 1939-1940, se retrouve à Tunis après la défaite, nommé Résident général de Tunisie par le maréchal Pétain. Pendant deux ans, à force de maîtrise et de persuasion, il réussit à maintenir la France en Tunisie, une France qu’il fit respecter et qui était à l’image de cet homme digne, toujours prêt à se dévouer et à se sacrifier.

Il conserve son poste après l’invasion du protectorat par les forces de l’Axe le 9 novembre 1942, les Alliés ayant négligé ou pas osé débarquer des troupes en Tunisie. Estéva se trouve alors dans la même position que le chef de l’État en France. Obligé de recevoir les Allemands, il fait tout pour se jouer d’eux en les trompant. Ce faisant, il laisse l’opinion publique française se tromper. (…)

Admirable figure, si proche du Maréchal, qui éprouvait pour lui une grande affection. (…)

PLATON L’EXTRÉMISTE

Amiral Platon

Amiral Platon

Plus abrupt qu’Estéva, l’amiral Platon est «  l’apôtre le plus extrême et l’exécutant le plus rigoureux du “ système Pétain ”  » (Figueras). Avec lui, pas de nuances, pas de milieu. Au demeurant, c’est un excellent marin, dont la réputation de manœuvrier ne le cède à personne. Sous le feu, un héros. En religion, un protestant rigide. En politique, il ne peut supporter le mensonge et l’hypocrisie. (…)

En mai 1940, à Dunkerque, il seconde admirablement l’amiral Abrial dans la défense du camp retranché et l’évacuation des armées anglaises et françaises, trouvant le temps de secourir les œuvres de charité de la ville martyre.

Appelé à Vichy, Platon se voit nommé secrétaire d’État aux Colonies et, à ce titre, affronté au problème de la dissidence. Inaugurant une plaque à Béziers en l’honneur de Bertrand de Saussine, il déclarait  :

«  Idéologie ou intérêt, le crime des dissidents est clair. En refusant de reconnaître la défaite, ils refusent de s’associer aux épreuves de leur patrie. Refusant d’obéir aux ordres de leur gouvernement, les “ Français libres ” comme ils s’intitulent, s’asservissent à un gouvernement étranger dans le fol et naïf espoir que l’étranger – c’est de l’Angleterre que je parle – aura meilleur soin de la France que la France elle-même […]. Ces Français ont concouru à arracher des territoires à la France et c’est un crime déjà. Mais davantage  : ils ont attenté à l’unité des esprits, gage de notre résurrection, sans laquelle, le Maréchal l’a dit, les peuples vaincus risquent de disparaître.   » (…)

Après les colonies, l’amiral Platon est affecté à la traque des sociétés secrètes, avec mission de les éliminer de la vie publique française, disant avec raison  : «  Le problème le plus essentiel, le plus immédiat auquel est liée la Révolution nationale, c’est le problème franc-maçon. (…) La franc-maçonnerie est le lieu géométrique de tout ce qui s’oppose à la Révolution nationale. (…)  »

Il signait son arrêt de mort, exécutoire lorsque de Gaulle aurait ramené tous ces francs-maçons réunis autour de lui, en même temps que les communistes, de l’autre côté de la Manche.

LABORDE OU LA DISCIPLINE MÉRITOIRE

Amiral comte Jean de Laborde

Amiral comte Jean de Laborde

Jean de Laborde, amiral cinq étoiles, passait auprès de ses pairs pour le meilleur marin de sa génération. Pionnier de l’aviation navale, il commande depuis septembre 1940 les Forces de haute mer (F.H.M.) basées à Toulon.

Son courage et sa vitalité sont légendaires  : à soixante-quatre ans, il pilote n’importe quel avion et se fait catapulter chaque fois qu’il en a l’occasion. Ses états de service pendant les deux guerres sont éclatants, sans compter les campagnes lointaines  ; il arbore sur son uniforme les plus hautes décorations. Catholique et royaliste convaincu, il ne cache pas ses convictions. Indigné comme Platon et tant d’autres par les agressions et les calomnies de Londres, il n’a que mépris pour le rebelle de Gaulle. (…) S’il est vrai qu’il en veut à Darlan, de deux ans son cadet, de lui avoir ravi la fonction de grand patron de la marine, placé sous ses ordres, il ne les discute jamais, que ce soit à Brest ou à Toulon. (…)

Une seule faille chez ce seigneur de la mer  : le démon de l’action qui le tient. (…) Mais son sens très élevé de la discipline et son culte pour le Maréchal maintiennent sa nature belliqueuse dans la voie de la sagesse. (…)

Il fallait que ce soit Laborde qui ordonnât le sabordage de la Flotte. Avec lui, on était sûr que l’honneur et la discipline militaires seraient saufs.

AUPHAN OU LA “ RÉSISTANCE ” MANQUÉE

Comme il a beaucoup écrit sur la Révolution nationale et qu’il allait à la messe tous les matins, l’amiral Auphan s’est acquis auprès des catholiques traditionalistes une réputation usurpée. Car, à y regarder de plus près, son attitude, en novembre 1942 et surtout en août 1944, fut gravement répréhensible.

Secrétaire d’État à la marine depuis avril 1942, où il succède à Darlan, il est à Vichy pendant l’affreuse crise de novembre. C’est lui qui transmet à Darlan l’“ accord intime ” du Maréchal, mais il se garde bien de mettre Laborde dans le secret, provoquant l’ire de ce dernier contre le “ traître Darlan ”. Puis, désireux de convaincre à tout prix le Maréchal qu’il faut partir pour l’Afrique du Nord, Auphan n’hésite pas à préparer pour lui-même des décrets de promotion au grade de vice-amiral d’escadre, qui lui permettent de prendre les Forces de haute mer sous son commandement et de gagner Alger en compagnie du Maréchal. Il brûle d’y jouer un rôle historique auprès de Darlan.

Comme le Maréchal refuse de signer, Auphan, dépité, démissionne, le 16 novembre, alors que le sort de la flotte n’est pas encore réglé  ! et déclare, au moment où Laval est investi des pleins pouvoirs, que «  l’honneur militaire n’avait plus rien à voir dans l’affaire  ». Merci pour son successeur au ministère de la marine, l’admirable Abrial  !

L’amiral Auphan se retire alors dans sa propriété de Saint-Jean-d’Aigremont en Auvergne, où il encourage les officiers qui viennent lui demander conseil à participer aux mouvements de résistance «  non inféodés à un parti politique  ». Ce qui l’amène à entrer en contact avec un des dirigeants de la Résistance métropolitaine, P.-H. Teitgen en personne. Tout en continuant à se rendre de temps en temps à Vichy, où le Maréchal le reçoit bien volontiers. C’est ainsi qu’il déclare à son correspondant de la Résistance  : «  Vous savez, tout va très bien. Le maréchal Pétain et le général de Gaulle sont sur la même longueur d’ondes (sic  !). Ils préparent tous les deux, chacun de son côté, mais d’un commun accord, la reprise de la lutte aux côtés de nos alliés, la libération de la France et la victoire finale.   »

Arrive l’été 1944. Le Maréchal, sachant qu’il sera bientôt emmené prisonnier par les Allemands, confie à l’amiral Auphan une mission de liaison avec les Américains, en vue d’une passation de pouvoir conforme aux règles constitutionnelles. Sur ce point historique d’une importance capitale, André Figueras a reçu une communication de M. Ley, juriste en Côte-d’Ivoire, qu’il rapporte dans son livre “ Pétain et la Marine ”  :

«  L’amiral Auphan, à qui je rendais visite à chacun de mes congés d’été, m’a fait part de ses regrets de n’avoir pas pris à la lettre le pouvoir du Maréchal du 11 août 1944, qui lui demandait expressément de le représenter auprès du commandement anglo-saxon en France. Il aurait donc dû prendre immédiatement contact avec les Américains à Paris, où ils étaient partout.

«  Or, arrivé à Paris le 12 août, Auphan ne donne pas suite à l’ordre formel du Maréchal de prendre contact avec le général Eisenhower que tout le monde allait voir à son quartier général de Chartres… Il se contente, comme il le signale page 339 de son Histoire élémentaire de Vichy, d’informer son correspondant de la Résistance des intentions du chef de l’État. Entre le 12 août et le 27 août[quinze jours !], l’amiral Auphan n’a donc rien fait. Il attendait la réponse de son correspondant de la Résistance. Le 27 août, il est allé voir le général Juin.  » Sans succès.

«  Le président Roosevelt semblait avoir été informé du pouvoir donné le 11 août à l’amiral Auphan. En conséquence, il a donné l’ordre à Eisenhower de ne surtout pas traiter avec le général de Gaulle qui était pour cela retenu en Angleterre, n’ayant été autorisé qu’à passer une seule journée en Normandie le 14 juin. Or, Auphan n’est pas allé chez Eisenhower, désobéissant ainsi aux ordres les plus exprès du Maréchal. Le 20 août, Eisenhower attendait Auphan à son Q.G. à Chartres. Ce fut De Gaulle qui arriva. C’est avec lui qu’Eisenhower a fini par traiter devant la chaise laissée vide par Auphan.   »

L’amiral Auphan ne prendra contact que le 23 septembre avec le général Eisenhower, qui lui fera alors connaître que sa démarche arrivait trop tard.

Après cette révélation du livre de Figueras, notre Père, l’abbé de Nantes, conclut  : «  Et maintenant, qu’on ne me parle plus d’Auphan  ! Il est un déshonneur pour la Marine, il a été un traître à son pays au moment le plus tragique. L’autorité légitime du maréchal Pétain lui ayant été confiée pour prendre langue avec les Américains et sauver la France du péril communiste, franc-maçon et gaulliste, il a été se mettre dans les pattes de De Gaulle et il a servi tout simplement la révolution.  »

L’EXPIATION… EN ATTENDANT LA VICTOIRE  !

Oublions Auphan et ne retenons que la leçon laissée par les admirables chefs de la Royale. L’amiral Robert, chef des forces navales de l’Atlantique Ouest, déclarait un jour que, par leur sacrifice, les marins français s’étaient associés «  au don rédempteur que le Maréchal avait fait de sa personne à la France   ». (…)

frère Thomas de Notre-Dame du Perpétuel Secours
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 33, avril 2005, p. 21-32

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