La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LOUIS XVII, PETIT ROI MARTYR

I. Un petit prince charmant

IL est né à Versailles le 27 mars 1785, au soir d’un dimanche de Pâques radieux, dans le palais de son père. (…) L’enfant est baptisé dans l’heure qui suit sa naissance, dans la chapelle Saint-Louis du château de Versailles, où il reçoit le nom de Louis-Charles et le titre de duc de Normandie. Déjà, quel signe de prédestination de naître à la vie naturelle et à la vie de la grâce, le jour de la Résurrection du Seigneur  !

Autour des fonts baptismaux, se trouvent réunis, par une singulière coïncidence, tous les protagonistes du drame à venir. Madame Élisabeth, la sœur du Roi, est l’image de toutes les vertus. Elle porte le nouveau-né dans ses bras, au nom de la reine de Naples, sœur de Marie-Antoinette et marraine en titre. Le parrain est le comte de Provence, frère du roi. Louis XVI, qu’on appelle Louis le Victorieux depuis le traité de Versailles de 1783, par lequel la France prenait sa revanche sur l’Angleterre, est entouré de sa fille Marie-Thérèse, âgée de six ans, et du Dauphin, Louis-Joseph-Xavier. Le baptême est administré par le jeune cardinal de Rohan, qui cache sous des dehors de grand seigneur un cœur dépravé et dévoré d’ambition. Le duc de Chartres, qui deviendra duc d’Orléans à la mort de son père, participe aussi à la cérémonie, un peu en retrait. C’est le futur Philippe-Égalité qui, du Palais-Royal, avec son état-major de gentilshommes pourris et de bourgeois francs-maçons, lancera la Révolution.

Louis-Charles reçoit avec la vie les bienfaits d’une civilisation parvenue à un très haut degré de perfection. Sa vocation d’enfant prédestiné naît des mille liens et relations qui enserrent sa frêle existence. Il devra porter à son tour l’héritage de la maison de France, pour le meilleur comme pour le pire, jusqu’à cette faute secrète, cachée aux yeux de la multitude, mais qui a blessé le Cœur de Dieu  : le refus de son ancêtre, Louis XIV, de faire entrer le Sacré-Cœur dans sa Cour pour y être “ premier servi ”.

Louis-Charles sur les genoux de sa mère.

Dans le tableau peint en 1787 par madame Vigée-Lebrun, on voit Louis-Charles sur les genoux de sa mère. C’est un gros poupon, en robe de dentelles et bonnet rond, plein de vie et d’énergie. Le Dauphin, debout à droite, les traits déjà tirés, montre du doigt le berceau vide de Sophie, la petite dernière, qui n’a pas vécu plus d’un an, tandis que Marie-Thérèse, surnommée “ Mousseline ”, s’incline tendrement sur l’épaule de sa mère, dont le sourire garde son charme tout en dissimulant l’angoisse qui l’étreint. Dans l’épreuve qui vient, ses enfants seront sa grande consolation, en particulier Louis-Charles, qu’elle appelle son “ chou d’amour ”, et qui fait preuve d’une précocité de caractère et de sentiments peu ordinaire (Vigée-Lebrun, Château de Versailles  ; photo Lauros-Giraudon).

Pour le moment, c’est «  un superbe enfant qui annonce devoir vivre et s’élever facilement, écrit sa mère, quelques temps après la naissance. Il est plus fort qu’on ne l’est ordinairement à cet âge. Il se fortifie tous les jours, il est d’une gaieté singulière.   » Marie-Antoinette n’est plus la jeune reine adulée, tellement soucieuse de plaire et prenant de singulières libertés par rapport aux usages de la Cour. Les jalousies, les calomnies des ennemis du trône se sont concentrées sur sa personne, sans que le Roi, hélas  ! y prenne garde et sévisse… Mais la Reine les ressent de plus en plus et, en vraie fille de la grande Marie-Thérèse, l’impératrice d’Autriche, elle a décidé de se consacrer désormais entièrement à ses devoirs de mère et de reine, trouvant dans la piété les forces nécessaires à cette conversion. Avant ses couches, qui s’annonçaient difficiles, elle s’est confessée et a communié. Mais, entre elle et le peuple, font écran des hommes pervers, qui répandent des libelles scandaleux sur son compte. Lors de la cérémonie des relevailles à Notre-Dame de Paris, le 21 mai 1785, le silence de la foule est pesant, pour ne pas dire hostile. Le charme des premières années est rompu… Le 15 août suivant, éclatera l’affaire du collier, dans laquelle la Reine n’a pas trempé, mais dont le scandale l’éclabousse. Fidèle à sa dignité de reine, car la reine de France est intangible  ! Marie-Antoinette accomplira jusqu’au bout son devoir d’état, son service de sa famille, de son pays, de sa foi catholique, montrant à tous comment une reine de France peut tout voir, tout savoir et tout oublier.

En 1785, l’heure est encore aux réjouissances. Le roi Louis XVI rentre enchanté de son voyage en Normandie, au cours duquel il a été follement acclamé. Aussi prend-il son dernier-né dans ses bras en lui disant  : «  Viens  ! mon petit Normand. Je crois que tu me porteras bonheur.  »

DAUPHIN DE FRANCE

Les jours heureux semblent pourtant terminés. Durant les années 1788-1789, la France est dans un état de fermentation générale qui annonce l’insurrection imminente. (…) Les états généraux sont convoqués, sur la suggestion du parlement. Le 4 mai 1789, l’ouverture des séances est précédée par une procession solennelle, à laquelle assistent Louis-Charles et sa sœur, depuis le balcon d’une maison. Au passage de la Reine, on entend le cri de “ Vive le duc d’Orléans ”, ainsi que des injures.

Un mois plus tard, dans la nuit du 3 au 4 juin, meurt Louis-Joseph. C’est donc le petit duc de Normandie qui devient Dauphin de France en titre. La lettre que sa mère écrit le 24 juillet 1789 à madame de Tourzel pour lui confier l’éducation du prince, trace un remarquable portrait moral de l’enfant, prouvant, s’il en était besoin, que Marie-Antoinette connaissait le caractère de ses enfants et savait comment les corriger.

«  Il est comme tous les enfants forts et bien portants  : très étourdi, très léger et violent dans ses colères. Mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l’emporte pas. Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage. Jusqu’à ce qu’il soit bien à son aise avec quelqu’un, il sait prendre sur lui et même dévorer ses impatiences et colères pour paraître doux et aimable.   »

Ce caractère marqué s’accompagne d’une grande tendresse de cœur  : «  Il aime sa sœur beaucoup, et a bon cœur  : toutes les fois qu’une chose lui fait plaisir, soit d’aller quelque part ou qu’on lui donne quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de même… Il est né gai, il a besoin pour sa santé d’être beaucoup à l’air, et je crois qu’il vaut mieux le laisser jouer et travailler à la terre, sur la terrasse, que de le mener promener plus loin.  »

LE BOUQUET DE MAMAN-REINE

Portrait de Louis-Charles en costume “matelot”.

Portrait de Louis-Charles en costume “ matelot ”. «  Louis XVII, écrit le baron Hue, avait reçu en partage une figure céleste, un esprit précoce, un cœur sensible et le germe des plus grandes qualités.  » (Musée Leblanc-Duvernoy, Auxerre. Photo Lauros-Giraudon)

Voyant sa passion pour les fleurs, – au château de Versailles, elles ne manquent pas  ! – le roi lui a donné un jardinet sur la terrasse du Midi avec des instruments à sa taille pour qu’il le cultive lui-même. En son absence, les jardiniers y mettent un peu la main et Louis-Charles regarde avec bonheur croître ses fleurs. Il aime à en faire des bouquets qu’il dépose chaque matin sur la toilette de la Reine avant son lever, de façon, dit-il, à mériter son baiser. Quand il en est empêché, il soupire tristement  :

«  Je suis mécontent. Aujourd’hui, je n’ai pu mériter le baiser de Maman.  »

Y a-t-il meilleur figuratif de ce que doit être notre dévotion à la Sainte Vierge  ? (…)

L’amour de sa mère chérie, de “ Maman-Reine ”, comme il disait, était la fleur de ce petit prince charmant, le cœur de son cœur.

«  Il est d’une grande fidélité quand il a promis une chose   », remarquait aussi Marie-Antoinette. Elle ajoutait  : «  Mais il est très indiscret  ; il répète facilement ce qu’il a entendu dire et souvent, sans vouloir mentir, il y ajoute ce que son imagination lui fait voir. C’est son plus grand défaut et sur lequel il faut le bien corriger  ; du reste, je le répète, il est bon enfant et, avec de la sensibilité et en même temps de la fermeté, sans être trop sévère, on fera de lui ce qu’on voudra, mais la sévérité le révolterait, car il a beaucoup de caractère pour son âge. Pour en donner un exemple, dès sa plus tendre enfance, le mot “ Pardon ” l’a toujours choqué  ; il fera et dira tout ce qu’on voudra quand il a tort, mais le mot “ Pardon ”, il ne le prononce qu’avec des larmes et des peines infinies.  » Précieuse indication quand on connaît la suite  : son pardon final à ses persécuteurs n’en aura que plus de prix. (…)

LA VÉRITABLE GLOIRE

Un jour, à Bagatelle, dans le jardin féerique du comte d’Artois, l’enfant, emporté par sa vivacité, va se jeter dans un buisson de rosiers. Hue, son premier valet de chambre, qui raconte l’aventure, court à lui  :

«  Monseigneur, lui dis-je en le retenant, une seule de ces épines peut vous crever les yeux ou vous déchirer le visage. Il se retourne et, me regardant d’un air aussi noble que décidé  : “ Les chemins épineux, me dit-il, mènent à la gloire. ”  »

Souvent, on arrête là l’histoire, mais la suite est instructive et montre la qualité de l’éducation donnée au jeune prince. Ayant eu connaissance de la repartie, sa mère le fait venir et lui dit  :

«  Mon fils, vous avez cité une maxime très vraie, mais vous ne l’avez pas appliquée justement. Il n’y aaucune gloire à se crever les yeux seulement pour le plaisir de courir et de jouer. S’il eût été question de détruire un animal pernicieux, de tirer une personne du danger, d’exposer enfin sa vie pour en sauver une autre, cela pourrait s’appeler gloire  ; mais ce que vous avez fait n’est qu’étourderie et imprudence. Attendez d’ailleurs, mon enfant, pour parler de gloire, attendez que vous soyez en état de lire l’histoire de vos aïeux et des héros français qui, tels Du Guesclin, Bayard, Turenne, d’Assas et tant d’autres, ont défendu la France au prix de leur sang.  »

Rougissant, Louis-Charles saisit alors la main de sa mère et la baise en disant  :

«  Eh bien  ! moi, chère Maman, je mettrai ma gloire à suivre vos conseils et à vous obéir.  »

Il restera fidèle à cette résolution, non en paroles, mais en actes et en vérité. Ce sera le ressort constant de sa joie intime et, pour tout dire, de sa sainteté.

RÉVÉLATION DES CŒURS

Louis XVII

Les portraits nous montrent un petit prince charmant  : front large et découvert, les sourcils doucement arqués, de grands yeux en amande d’un bleu exquis, une chevelure d’un blond châtain encadrant l’ovale du visage (Pastel de l’École Française, Musée de Versailles).

Le spectacle de cet enfant prédestiné, dont le cœur était tourné vers son père chéri et rempli de l’amour de sa Maman-Reine, ne pouvait laisser indifférent, du moins les cœurs bien disposés. Mais hélas  ! il n’y avait pas beaucoup de cœurs bien disposés en cet été 1789. (…)

Le Dauphin, dans ce monde soumis à une propagande antimonarchique, jouait déjà son rôle, sans calcul mais à la perfection, de rallier le peuple à son Roi. Un jour, il manœuvre un petit moulin capable de moudre la quantité de blé nécessaire pour nourrir une famille, et déclare ensuite à l’inventeur ravi  :

«  Vous donnerez cette farine aux pauvres et vous leur direz que c’est moi qui l’ai moulue.  » (…)

DERNIERS JOURS À VERSAILLES

Le Roi, de son côté, croyait qu’à force de montrer son bon cœur et son amour de son peuple, il désarmerait l’opposition et la haine de ses ennemis. Le 17 juillet, trois jours après les horreurs qui ont ensanglanté la capitale, il se croit obligé de se rendre à Paris, pour calmer les esprits. La famille royale, pendant ce temps, attend avec anxiété son retour. Comme son père tarde à revenir, le Dauphin s’approche de la Reine pour la consoler  :

«  Il va revenir, Maman  ! il va revenir  ! Mon père est si bon qu’on ne peut pas lui faire de mal.  »

Fin septembre, on voit le même Dauphin, sur les parterres de l’Orangerie, remettre leurs drapeaux aux compagnies du régiment de Flandres venu prendre garnison à Versailles pour veiller à la sécurité du Roi. Le petit Prince raffolait de tout ce qui était militaire  : uniformes, drapeaux, parades, et surtout les musiques de régiment qui le transportaient.

L’orage cependant grondait au-dessus de la Monarchie. Le 5 octobre, la Reine est à Trianon avec ses enfants, pour la dernière fois. Ce jour-là, l’enfant entend-il sa maman chanter une romance  ? Il aime tant l’entendre chanter  ! Un jour, il en était tellement ravi, comme en extase, que sa tante Élisabeth, surprise de son calme, s’écria en riant  : «  Ah  ! pour le coup, voilà Louis-Charles qui dort  !   » Mais lui de répondre  :

«  Ah  ! ma tante, comment peut-on dormir quand on entend chanter Maman-Reine  !   »

UNE JOURNÉE D’ENFER

Tout à coup, un page accourt, affolé. Il faut rentrer au plus vite au château  : le peuple de Paris est en marche sur Versailles  ! Après une nuit lourde d’angoisses, c’est l’horrible journée du 6 octobre. Pour la première fois, la Révolution fait irruption dans l’existence heureuse de l’enfant, qui n’a côtoyé jusque-là que beauté, élégance et courtoisie. Des spectacles sanglants, hideux et obscènes se déroulent sous ses yeux. Les images les plus agressives, les sons les plus violents ébranlent son âme si sensible. Quel traumatisme  !

Le prince est réveillé en sursaut, habillé hâtivement, ramené par son père qui emprunte les escaliers secrets, de l’aile du midi jusque dans la chambre du Roi, au centre du château. Il lui faut ensuite paraître au balcon, tenant la main de sa Maman-Reine, devant une foule vociférante qui a envahi la cour de marbre, et puis c’est la longue attente en vue du départ. Mais pourquoi part-on  ? L’enfant ne comprend pas. Il a faim, il pleure. Enfin, le hideux cortège s’ébranle en direction de la capitale. Horreur  ! Louis-Charles voit se balancer au bout d’une pique les têtes sanglantes des gardes du corps, Deshuttes et Varicourt, qu’il aimait et qui se sont fait massacrer en défendant la porte de la Reine, pour laisser à celle-ci le temps d’échapper aux enragés qui voulaient «  rapporter sa tête à Paris, prendre ses boyaux pour en faire des rubans  ». Affreux  ! (…)

C’est un véritable déchaînement diabolique, une vision d’enfer… (…) Le Dauphin voit tout, entend tout. Mais comme il n’en peut plus de fatigue, de faim et de chagrin, après un dernier regard sur sa maman chérie, il s’endort, épuisé.

PRISONNIER AUX TUILERIES

Portrait de Marie-Antoinette

Portrait de Marie-Antoinette, tracé au pastel, commencé en 1791, repris en 1792 et laissé inachevé (attribué à Kucharski, château de Versailles  ; photo Lauros-Giraudon).

«  Tout est bien laid ici, Maman   », dit l’enfant à son réveil au château des Tuileries, où la famille royale a dû s’installer en catastrophe, le 6 octobre au soir. La Reine le reprend doucement  : «  Mon fils, Louis XIV y logeait et s’y trouvait bien. Nous ne devons pas être plus difficiles que lui.  » Mais ils sont désormais les otages, les prisonniers sinon d’un peuple hostile, du moins d’une poignée de meneurs qui excitent ce peuple et le tournent contre son Roi.

De son côté, le Dauphin comprend tant de choses  ! (…)

Lui qui est si indiscret, apprend à se montrer d’une discrétion exemplaire. En même temps, il réfléchit, et son sens inné de la majesté royale lui fait ressentir cruellement les outrages adressés à son père, qui paraît à ses yeux d’enfant un Roi si bon, si sage, uniquement préoccupé du bien de ses sujets. Un jour, il s’approche du Roi et le considère d’un air pensif. Son père lui demande ce qu’il veut  :

«  Mon Père, c’est que je désirerais savoir pourquoi votre peuple qui vous aimait tant est tout à coup fâché contre vous et ce que vous avez fait pour le mettre si fort en colère.  »

Louis XVI prend alors son fils sur ses genoux et lui fait un petit discours  : qu’il a voulu rendre le peuple plus heureux qu’il ne l’était, mais que des méchants se sont mis en travers, soulevant sa colère. «  Il ne faut pas en vouloir au peuple  », conclue-t-il. C’est vrai, mais insuffisant  : notre Père nous a souvent montré qu’il manquait à Louis XVI cette vertu de force qui fait les vrais Rois, et nous verrons que l’enfant avait cette vertu en partage, instinctivement.

De son côté, la Reine engage son fils à se montrer toujours aimable avec ceux qui se présentent aux Tuileries. (…)

La pensée de faire plaisir à sa Maman-Reine inspire toutes ses résolutions. L’abbé d’Avaux, son précepteur, n’ayant pu obtenir qu’il voulût bien apprendre à lire, «  quoiqu’il eût la plus grande facilité pour apprendre ce qu’il voulait  », la Reine fait appeler son fils  :

«  Mon enfant, voici que vous allez avoir cinq ans et vous ne savez toujours pas lire  ! Sachez que je suis peinée de votre paresse.

– Maman  ! je vous promets que je saurai lire pour vos étrennes, cette année  !   »

Et, aussitôt, il se rend auprès de son précepteur  :

«  Monsieur l’abbé, il faut que je sache combien de temps il me reste jusqu’au Jour de l’An, parce que j’ai promis à Maman de savoir lire ce jour-là.

– Un mois, Monseigneur, nous sommes aux derniers jours de novembre.

– Alors donnez-moi, je vous prie, mon bon Abbé, deux leçons par jour et je m’appliquerai tout de bon  !   »

Au matin du 1er janvier 1790, Louis-Charles entre triomphant chez sa mère et, se jetant dans ses bras  :

«  Voilà vos étrennes, Maman  ! j’ai tenu ma promesse, et je sais lire maintenant  !   »

Quelle richesse de cœur, et quelle volonté de caractère  ! Avec l’éducation qu’il recevait, les bons exemples qu’il avait sous les yeux, il aurait fait un Roi magnifique. Très sociable, il joue son petit rôle dès qu’une visite se présentait. Quand il s’agit de personnes fidèles au Roi et à la Reine, il n’a de cesse de leur montrer sa sympathie. (…)

Quand la Reine l’emmène visiter de pauvres gens dans leur mansarde, son petit cœur s’émeut, il en est tout bouleversé. «  Maman  ! Maman  ! Quand donc y reviendrons-nous  ?   » Et il met de l’argent de côté pour les pauvres enfants trouvés.

UNE GRÂCE EXQUISE

1790 apporte son lot d’illusions, sauf pour ceux qui savent, comme Madame Élisabeth, la marche inéluctable de la Révolution. Le 14 juillet, le Roi se prête à la cérémonie pompeuse et grotesque d’adoption de la Constitution, sur le Champ-de-Mars. Il est acclamé, ainsi que le Dauphin, dont la grâce et la gaîté gagnent tous les cœurs. (…)

Chaque jour, à 5 heures, après ses leçons, il descend le grand escalier escorté d’une compagnie de la Garde nationale, et se rend dans son petit jardin, situé juste en face du pavillon de Flore, du côté de la Seine. Le dimanche, il charme la petite foule qui vient le regarder. Il offre des fleurs, tourne des compliments. Des femmes lui exposent leurs misères.

«  Ah  ! Monsieur, s’écrie l’une d’elles, si j’obtiens cette faveur, je serai heureuse comme une Reine  !   »

Louis-Charles lui tend une marguerite, et répond  :

«  Heureuse comme une Reine  ? Moi, j’en connais une qui ne fait que pleurer  !   » (…)

Un régiment d’enfants a été créé en son honneur et porte le nom de “ Royal-Dauphin ”. La jeune troupe vient se présenter à son petit colonel, très fier lui aussi d’arborer son uniforme, et lui montrer comment elle sait manœuvrer. (…)

«  CE N’EST PAS UNE COMÉDIE  !  »

Dans les premiers mois de 1791, l’étau se resserre autour de la famille royale, l’empêchant de se rendre à Saint-Cloud pour y faire ses Pâques auprès d’un prêtre non jureur. Au mois de juin, le Roi se résout, enfin  ! à briser le cercle infernal, pour rejoindre ses troupes fidèles en garnison dans l’est de la France. C’est la fuite, tristement conclue à Varennes. Une nouvelle étape du chemin de Croix de la famille royale, qu’il est émouvant de revivre avec les yeux et le cœur du petit Prince. Il n’y joue pas un rôle de premier plan, mais il assiste à tout, entend tout, et pâtit, avec sa sensibilité d’enfant de six ans, non pas de ses propres souffrances, mais de ce que souffrent ses parents.

Le 20 juin, à dix heures du soir, la Reine vient le réveiller en grand secret  :

«  Levez-vous, c’est pour aller dans une place de guerre où vous commanderez votre régiment  !

– Vite, vite  ! dépêchons-nous  ! Qu’on me donne mon sabre, mes bottes et partons  !   »

Déception  ! On l’habille en fille. Il croit alors qu’on va jouer la comédie. Par précaution, on le couche au fond de la berline, en lui recommandant de garder le silence. Quand, après un long moment, pour ne pas éveiller les soupçons, Madame Élisabeth rejoint la famille royale, elle marche sur lui par mégarde, mais lui se retient de crier.

Quelle équipée pitoyable  : trop de lenteurs, trop d’imprudences, d’imprévoyances et d’indécisions  ! Dix fois, le Roi aurait pu, aurait dû forcer le passage et rallier ses troupes fidèles. Il ne le voulut pas… C’est à Varennes, en Argonne, que la famille royale est reconnue et arrêtée. Dans le tumulte, Marie-Thérèse se penche vers son frère et lui dit tout bas  : «  Ô Charles, tu te trompais bien  ; ce n’est pas une comédie  !

– Je le vois depuis longtemps  !   » répond l’enfant, qui a pris la mesure de la tragédie.

Le retour à Paris est effroyable, comme un nouveau 6 octobre, mais dans une chaleur accablante cette fois, avec la poussière du chemin, l’air suffocant. C’est de nouveau la même angoisse devant cette cohue déchaînée, les chansons ignobles qu’il faut entendre, les hurlements de mort, les interpellations indécentes, sinistre équipée où l’on ne peut rien cacher à l’enfant. Il voit tout, entend tout, et comprend que les méchants ont encore gagné. Des visages hideux, suant de haine, paraissent à la portière et crachent leurs injures. Des piques, des fusils, des fourches, des faux s’entremêlent. Un coup de feu retentit, c’est le marquis de Dampierre venu saluer son Roi, dont la tête se balance bientôt au bout d’une pique…

À Reims, le républicain Barnave, représentant de l’Assemblée, vient prendre cérémonieusement place dans la berline. Il interroge le Dauphin  :

«  N’est-ce pas que vous n’êtes point fâché de revenir à Paris  ?

Oh  ! je suis bien partout, pourvu que je sois avec mon Père et Maman-Reine… Et puis aussi, avec ma tante, ma sœur et madame de Tourzel.  »

Tout le cœur du gentil Dauphin est dans cette réponse. Mais cela annonce aussi l’épreuve future, quand il sera séparé de ceux qu’il aime… (…)

L’entrée dans la capitale, le 25 juin, avec son nouveau lot d’humiliations et d’outrages, est un véritable supplice. Le Dauphin n’en peut plus. Durant la nuit qui suit, il fait un affreux cauchemar, se voyant entouré de bêtes féroces prêtes à le dévorer…

UN PETIT PRINCE CAPÉTIEN PLEIN DE PROMESSES

Le Dauphin aux Tuileries

Le Dauphin aux Tuileries
(PMVP / Cliché  : Lifermann).

Et la vie reprend son cours, plus surveillée, plus étouffante que jamais. La gaieté du prince royal cependant est la lumière et la consolation de la famille. Il travaille et se fortifie. (…)

Madame de Tourzel note de son côté  :

«  Monseigneur le Dauphin avait l’esprit le plus juste et il était né avec une élévation d’âme qui lui était naturelle. Il avait le mensonge en horreur, le regardant comme une bassesse  ; et il était doué d’une telle vérité, qu’il était le premier à m’avouer les fautes qu’il avait faites, sans que j’eusse besoin de m’adresser à d’autres qu’à lui pour le savoir. Quand il voyait chez moi des personnes qu’il savait être attachées au Roi et à la Reine, il leur disait toujours des choses aimables et obligeantes. Il était d’un caractère vif et impétueux, et avait quelquefois des colères assez fortes. Quand elles étaient passées, il était si honteux, qu’il s’emportait contre lui-même.  » (…)

Un jour, sa sœur Marie-Thérèse parle devant lui d’un adroit solliciteur qui, à force de flatteries, a extorqué une pension à un ministre  :

«  Pauvre ministre, dit-il, moi, j’estime peu les corbeaux qui lâchent ainsi leur fromage.  »

Ses reparties sont d’un à-propos et d’une spontanéité merveilleux. Après le retour de Varennes, l’abbé d’Avaux ayant repris ses fonctions de précepteur, commence sa première leçon par ces mots  :

«  S’il m’en souvient, notre dernière leçon avait pour objet les trois degrés de comparaison  : le positif, le comparatif et le superlatif, mais vous avez tout oublié.

Vous vous trompez  ! répond Louis-Charles. Pour preuve, écoutez-moi. Le positif, c’est quand je dis  : Mon abbé est un bon abbé  ; le comparatif, quand je dis  : Mon abbé est meilleur qu’un autre abbé  ; le superlatif,continue-t-il en regardant sa mère, c’est quand je dis  : Maman est la plus aimable et la plus aimée de toutes les mamans.   » Et il se jette à son cou…

Sa maman parlait l’italien. Qu’à cela ne tienne  ! Il sollicite la permission d’apprendre à parler cette langue. Il y prend tant de goût, y met tant d’ardeur, qu’en peu de temps, il est capable de lire son cher Télémaqueen italien et d’entrer en conversation avec sa mère. (…)

Au marquis de Villeneuve, qui le regarde s’amuser avec un petit lièvre qui bat du tambour, il confie à voix basse  : «  Je sais que vous nous aimez. Alors, je peux vous le dire  : mon lièvre bat le tambour pour le Roi. Il est royaliste. Ne le dites pas au moins  ! On me le tuerait  !   ».

UNE SAGESSE ROYALE

Doué d’un sens aigu de la justice, le petit Prince voulait que chacun fît son devoir sans faiblesse. Un jour de 1791, aux Tuileries, monsieur de Chamilly, son second valet de chambre, croit prudent de céder aux instances d’un groupe de soldats mutinés, venus quêter jusqu’à la porte des appartements du Prince. Ayant assassiné leurs officiers, ils ont été condamnés aux galères, avant de bénéficier d’une amnistie.

«  Mgr le Dauphin, rapporte madame de Tourzel, était furieux et attendait avec impatience le moment où nous serions seuls pour dire ce qu’il en pensait.

Concevez-vous, Madame, une conduite aussi lâche que celle de M. de Chamilly  ? Qu’est-ce qu’on dira dans le public quand on saura que nous avons donné à ces vilaines gens-là  !Si j’avais été Papa, j’aurais ôté sa place à monsieur de Chamillyet je ne l’aurais jamais revu.

Vous êtes, lui dis-je, bien sévère pour un bon serviteur du Roi et qui lui est si profondément attaché. Il a fait une grande faute, j’en conviens, mais par un bon motif et sans avoir réfléchi sur l’inconvenance de sa démarche.

– Vous avez raison, me dit-il après un moment, mais je lui aurais dit  :Vous avez fait une grande faute. Je vous la pardonne pour cette fois car vous m’êtes bien attaché, mais n’en faites plus de semblable car vous passeriez la porte  !  »Il avait six ans  !

D’instinct, le gentil Dauphin s’inscrivait dans la pure tradition des Rois capétiens, souverainement libres d’exercer leur clémence dans la mesure où, imbus de l’origine divine de leur autorité, ils en assuraient d’abord l’exercice par la force, au plus loin de la présomption de son père Louis XVI qui croyait mieux faire en se fiant à son “ bon cœur ”, au lieu d’exercer son autorité sur les grands et de réprimer la canaille.

UN GOUVERNEUR POUR LE DAUPHIN

Le 6 janvier 1792, en la fête des Rois, il vient au prince royal l’idée de se faire armer chevalier par son père. Le Roi consent à adouber son fils avec son épée. Mais approche la date du 27 mars, où il va avoir sept ans, et où il lui faudra “ passer aux hommes ”. Les prétendants se bousculent au poste de gouverneur du prince royal, parmi lesquels figure Robespierre  !

Que veut-on enseigner à l’enfant-roi  ?

La presse révolutionnaire l’écrit sans ambages  : «  Le gouverneur saura-t-il inspirer à son élève le mépris de la pourpre dans laquelle il est né  ? Saura-t-il l’amener au point de rougir au mot de roi, comme d’un terme injurieux et diffamant  ?  » Tel est le but de la Révolution  : amener l’enfant à détester et à mépriser ses parents, à briser ses liens, jusqu’aux plus sacrés, de façon à le mettre sous la coupe de la Révolution  ! (…)

Pour le moment, le Roi mit fin aux tergiversations de l’Assemblée en nommant d’autorité son ancien ministre de la Marine, Monsieur de Fleurieu. En réalité, lui et la Reine entendaient poursuivre eux-mêmes l’éducation de leur fils, au grand contentement de Louis-Charles.

Mais les événements se précipitent  : décret contre les prêtres insermentés en mars, suivi en avril de la déclaration de guerre à l’Autriche. La garde personnelle du Roi, commandée par le duc de Brissac, est dissoute en mai. Le petit Prince en est peiné, scandalisé même. Un Roi sans garde royale  ? Mais c’est un non-sens  ! (…)

LA CHUTE DE LA ROYAUTÉ

Le Roi a opposé son veto aux décrets contre les émigrés et les prêtres réfractaires. L’émeute gronde. Des “ journées ” sont montées au Palais-Royal et au club des Jacobins. Le 20 juin, les bataillons vociférants de Santerre envahissent les Tuileries, défilent devant le Roi, puis devant la Reine, en les insultant au milieu de la confusion générale. Après ce hideux défilé qui dure plus de trois heures, la famille royale se retrouve, entourée des officiers et des gardes restés fidèles. (…)

Le Dauphin comprend de plus en plus qu’à travers la personne de son père, c’est la royauté qu’on veut abattre. (…)

Dans la nuit du 9 au 10 août, le tocsin se met à sonner, jetant l’effroi dans la capitale. Deux cents gentilshommes accourent aux Tuileries pour mettre leur épée au service du Roi. (…)

Mais le Roi, refusant de verser le sang, quitte le château des Tuileries pour se réfugier au Manège, où siège l’Assemblée, «  comme marque de notre amour pour le peuple  », dit-il. Quelle pitié  ! Car, dans le même temps, il abandonne Suisses et gentilshommes, prêts à mourir pour lui. Le baron de Frémilly écrit dans ses Souvenirs ce que notre Père nous a dit un jour plus crûment  :

«  Un Roi qui aurait eu du cœur et de la tête, qui aurait cru un moment en lui-même au lieu de croire éternellement aux autres, un tel Roi eût été maître d’une telle journée. Il fallait monter à cheval, parcourir les rangs au galop, les électriser par des paroles… La populace vaincue, c’était la France reconquise. (…)  »

Il est 6 h 15 du matin. La famille royale se réfugie au Manège dans un tumulte épouvantable, d’où sortent des injures et des menaces  : “ À bas le tyran  ! ” – “ La mort  ! la mort  ! ” comme les foules de Jérusalem soulevées par les grands prêtres contre Jésus. Un grenadier porte dans ses bras le Dauphin, et lui dit  :

«  N’ayez pas peur, ils ne vous feront pas de mal  !

À moi, non  ! dit l’enfant, mais à mon père.  »

On admire la maîtrise de soi que manifeste une telle parole, en une telle circonstance.

C’est fini, la royauté a vécu. (…)

EMPRISONNÉ AU TEMPLE

Au soir du 13 août 1792, la famille royale est emmenée sous escorte au Temple, (…) donjon carré du XIIIe siècle, garni de tourelles aux angles. En attendant d’en aménager les salles, on loge le Roi et sa famille dans la petite tour quadrangulaire qui flanquait la grosse tour.

Amis et serviteurs leur sont bientôt retirés. On leur attribue un dénommé Tison, chargé de les espionner en compagnie de sa femme, et, il est vrai, quelques jours plus tard, Cléry, le fidèle serviteur de Louis XVI. Les gardiens parlent aux prisonniers chapeau sur la tête, leur soufflent la fumée des pipes dans la figure. Rien ne leur est épargné  : chants obscènes, inscriptions horribles, fouilles perpétuelles, réveils nocturnes… On retire au Roi son épée, une autre fois son écritoire. Les promenades dans la cour deviennent de véritables supplices. Le 3 septembre, la tête de la princesse de Lamballe, la malheureuse amie de la Reine, est agitée sous les fenêtres de la tour. Moment d’épouvante…

Quand, en octobre, la famille intègre la grosse tour, les femmes sont installées au troisième étage, Louis-Charles enlevé à sa mère et remis au Roi.

En lisant ces récits, on mesure combien durent être harassants ces jours, ces semaines, ces mois de labeur de prison. Or, ce qui ressort des témoignages, c’est l’exemple admirable de vertu, de patience, de bonté, de courage, de piété, donné par ses parents, que le prince eut constamment sous les yeux, pendant une année encore. (…)

Le petit Prince, témoin attentif des paroles si bienveillantes de sa mère chérie, de la résignation de son père, en grave profondément la leçon dans sa mémoire. Comme les événements ne semblent pas avoir entamé son heureux caractère, il sait se montrer gai, enjoué même et curieux de tout. Quelquefois, la réplique fuse, indiquant qu’il ne se leurre pas sur leur condition.

«  Sais-tu bien que la liberté nous a rendus libres et que nous sommes tous égal (sic)  ?lui dit un jour un municipal.

– Égal, tant que vous voudrez, répliqua l’enfant, mais ce n’est pas ici que vous nous persuaderez que la liberté nous a rendus libres  !   » (…)

L’IMAGE DE SON PÈRE

Le 11 décembre, le Roi est séparé complètement de sa famille. Son procès commence. Il durera six semaines. Le dimanche 20 janvier, Louis XVI peut revoir une dernière fois les siens. «  À 7 heures du soir, raconte Madame Royale, on vint nous dire qu’un décret de la Convention nous permettait de descendre chez mon père. Nous courûmes chez lui et nous le trouvâmes bien changé  ; il pleura de notre douleur, mais non de sa mort […]. Il donna ensuite de bonnes instructions religieuses à mon frère et lui recommanda surtout de pardonner à ceux qui le faisaient mourir.  »

Pour s’en assurer, il le fait jurer, en levant la main, d’accomplir cette dernière volonté. Et le Dauphin jure. Le lendemain matin, ils ne se reverront pas, mais on raconte que le Dauphin, entendant du bruit, se précipite vers les municipaux et les gardes en s’écriant  :

«  Laissez-moi passer, Messieurs, laissez-moi passer  !

– Où veux-tu aller  ?

– Parler au peuple afin qu’ils ne fassent pas mourir mon père  ! Au nom du Bon Dieu, laissez-moi passer  !   »

Le Bon Dieu  ! Il y pense donc. Oui, et plus profondément qu’on ne l’imagine, comme en témoigne la réflexion qu’il fait à sa mère, le lendemain matin, quand celle-ci vient le réveiller.

«  Mon enfant, il faut penser au Bon Dieu, dit-elle.

Maman, moi aussi, j’ai bien pensé au Bon Dieu, mais quand j’appelle la pensée du Bon Dieu, toujours l’image de mon père descend devant moi.  »

La Reine ne se fait pas d’illusion sur le sort qui l’attend  : elle sera la prochaine victime. Elle prend néanmoins, avec Madame Élisabeth, le relais du Roi pour instruire l’enfant  : écriture, géographie, histoire de France. Certains municipaux sont émus, sans oser le montrer. L’un d’eux en témoignera  : «  On ne pouvait voir, sans en être touché, le jeune Roi, à peine âgé de huit ans, appuyé sur sa petite table, lire attentivement l’histoire de France, l’entendre rendre compte de sa lecture, saisissant avec avidité les observations de sa mère ou de sa tante.  »

L’EXEMPLE D’UNE SAINTE FAMILLE

L’enfant sent depuis longtemps le rôle odieux que joue le couple Tison. Il arrive un jour que l’homme et la femme, réprimandés par un commissaire de service, imputent l’algarade aux dénonciations de Louis-Charles qu’ils traitent d’espion et de délateur. La Reine leur répond avec douceur  :

«  Sachez qu’aucun des nôtres n’est d’un caractère à frapper les gens dans l’ombre, ni moi à le tolérer.  » Quant au petit Roi, il proteste avec énergie. (…)

Mieux que des exhortations ou des leçons de morale, le petit Roi a constamment sous les yeux le témoignage des vertus héroïques pratiquées par les personnes qu’il aime le plus au monde, vivantes images du Sacré-Cœur de Jésus. Car le Cœur de Jésus est là, dans cette prison, au milieu des prisonniers. Madame Élisabeth le prie chaque jour  :

«  J’accepte tout, je vous fais le sacrifice de tout, j’unis ce sacrifice à celui de votre cher Fils, mon Sauveur, vous demandant,par son Cœur sacré et par ses mérites infinis, la patience dans nos maux et la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et permettrez.  »

L’enfant a beau jouir d’une heureuse constitution, tant de secousses, de larmes, de saisissements, de jour, de nuit, ont fini par miner son corps privé d’air et d’exercice, toutes choses qui lui sont si nécessaires. Il n’y a plus de promenades dans le jardin depuis la mort du Roi, à cause des insultes permanentes des gardiens. Et la Reine regarde son enfant aller d’une pièce à l’autre, languissant et affaibli. Le souvenir de son aîné, mort de tuberculose, s’impose à son imagination et lui déchire le cœur. Au mois de mai 1793, Louis-Charles se plaint «  d’un point de côté qui l’empêche de rire  ». Ce sont les premières atteintes de la maladie qui l’emportera. Il est soigné, mais c’est à ce moment-là que germe dans l’esprit pervers de deux officiers municipaux, Chaumette et Hébert, l’infâme machination qui leur servira à faire accuser la Reine par son fils.

Arrive la date fatidique du 3 juillet 1793, où l’enfant est séparé de sa mère. La Reine résiste pendant une heure et demie, mais doit se rendre finalement à la force. Elle adresse alors à son fils ses dernières recommandations  :

«  Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de vos devoirs quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les rappeler. N’oubliez jamais le Bon Dieu qui vous éprouve, ni votre mère qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous bénira du haut du Ciel…   »

Malgré tant d’épreuves, tant de frayeurs, de larmes versées, de visions déchirantes qui broient son cœur depuis quatre ans, l’enfant a tout supporté au milieu d’une famille chérie, unie dans le sacrifice quotidien, dont les membres se soutiennent mutuellement par la prière, la dévotion au Sacré-Cœur et au Cœur Immaculé de Marie, l’affection, la pratique des vertus héroïques. Il baigne dans un tel climat de sainteté que son être, déjà si doué au naturel, s’est enrichi de grâces et de forces intimes formées en lui par le Saint-Esprit en vue des combats à venir.

Du jour au lendemain, tout cet univers de bonheurs et de douleurs partagés bascule, sonnant la fin des mystères joyeux. L’enfant gardera cependant son trésor au plus profond de son cœur, vivant dans le souvenir des siens, de leurs visages, de leurs paroles, de leurs exemples, des promesses qu’il leur a faites. Ce seront là toutes ses armes dans le duel qui va s’engager avec son bourreau et, au-delà, avec Satan lui-même.

De ce duel, il sortira vainqueur, parce que victime.

Extraits de Il est ressuscité  ! n° 23, juin 2004, p. 3-12

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