La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LOUIS XVII, PETIT ROI MARTYR

II. Un roi dépouillé et sacrifié

L’AVÈNEMENT DE LOUIS XVII

LE 21 janvier 1793, Louis XVII, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, héritier légitime du trône de France, succède à son père. Il n’a pas huit ans. (…)

De Coblence, où il a émigré, le comte de Provence, parrain et oncle de Louis XVII, proclame l’avènement de son neveu, et prend lui-même le titre de régent. Presque toutes les puissances étrangères saluent l’enfant du cri traditionnel  : «  Le Roi est mort, vive le Roi  !   » Bientôt, en Bretagne, en Normandie et en Vendée, ses fidèles sujets prennent les armes pour venger la mort de Louis XVI et pour tenter de délivrer Louis XVII. (…)

C’est donc en Roi légitime et en vrai lieutenant du Christ, que Louis XVII, Roi dans les fers, empêché d’exercer son pouvoir sur son royaume, entre dans sa passion. Par grâce, il gardera, jusque dans la pire abjection, une âme royale, une volonté intacte, un cœur parfaitement innocent et pur, à l’image du Cœur très doux et humble de Jésus, vrai Roi de France, dont il est l’image bouleversante, convertissante, rachetant à ce prix la faute de ses pères et de tout son peuple.

Entrons dans l’épaisseur de ce mystère de rédemption, si conforme à celui accompli par Notre-Seigneur Jésus-Christ en sa douloureuse Passion et sa Résurrection, dont le petit Roi épouse étroitement toute la courbe, de descente aux enfers, et de remontée dans la gloire. Tout y est  : le complot des méchants, les outrages et le couronnement d’épines, le simulacre d’un procès truqué, enfin la mise à mort programmée en sacrifice expiatoire.

LE COMPLOT

«   Venez, tuons-le  !  » (Mt 21, 38)

Le savetier Simon

Le savetier Simon.
«  La Révolution l’a rendu
méchant, bêtement
et horriblement suffisant.  »
(Anonyme du XVIIIe siècle  ;
pmvp / cliché  : Ladet.)

Le 3 juillet 1793, après avoir été brutalement séparé de sa mère, l’enfant-roi est confié à “ la Nation ”, en la personne du savetier Simon, un des séides de Robespierre, chargé de faire son “ éducation ”. Celui-ci a pris ses consignes auprès des comités  :

«  Que décidez-vous du louveteau  ? Il était appris pour être insolent, je saurai le mater  ; tant pis s’il en crève, je n’en réponds pas après tout. Que veut-on  ? Le déporter  ?

– Non.

Le tuer alors  ?

Non.

L’empoisonner  ?

Non.

Mais quoi donc  ?

S’en défaire.  »

S’en défaire. C’est ce que criaient les juifs à Pilate  : «  Il leur dit  : Voici votre Roi. Eux vociférèrent  : Enlève  ! Enlève  ! Crucifie-le  !   » (Jn 19, 14-15)

Le rapprochement s’impose  : les révolutionnaires ne peuvent supporter la présence d’un être qui incarne la royauté sacrale. Plutôt que de se débarrasser de lui en le mettant à mort, ils veulent, avec une haine véritablement diabolique, l’abaisser, l’humilier, l’avilir. (…)

Le petit Roi, séparé de sa mère, livré à la merci de ses gardiens, n’a pourtant rien perdu de son beau et courageux caractère. Des bruits ayant couru selon lesquels il n’est plus à la Tour, des municipaux en tenue chamarrée viennent le reconnaître. Se campant devant eux, l’enfant leur dit  :

«  Je veux savoir quelle est la loi qui vous ordonne de me séparer de ma mère et de me mettre en prison  ; montrez-moi cette loi, je veux la voir.  »

«  Si j’ai mal parlé, disait Jésus au valet qui le frappait, témoigne de ce qui est mal  ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu  ?   »

Simon se charge de la réponse  : «  Tais-toi, Capet  : tu n’es qu’un raisonneur  !   »

Un autre jour, l’enfant se tait au contraire, imitant encore Jésus face aux grands prêtres ou à Hérode  :

«  Ah çà  ! Capet, tu es donc muet  ? Je t’apprendrai à parler, à chanter la Carmagnole, à crier “ Vive la République   ! ”

Si je disais tout haut ce que je pense tout bas, vous me prendriez pour un fou. Je me tais parce que j’aurais trop à dire.  »

Cette réponse lui attire l’ire et les premiers coups de son gardien. «  Vous pouvez me punir si je vous manque, dit l’enfant, mais vous ne devez pas me battre, entendez-vous  ? Vous êtes plus fort que moi  !

Je suis ici pour te commander, animal  ! Je dois ce que je veux  ! et vive la Liberté  ! l’Égalité  !   »

Au nom de l’Égalité, livres et plumes sont mis de côté, cahiers et joujoux éparpillés, cassés. L’intelligence si ouverte et active de Louis-Charles est livrée à l’oisiveté, au chagrin, à l’ennui. Les leçons d’histoire, les heures d’étude et de récréation sont remplacées par des hymnes révolutionnaires, des jurons, des plaisanteries grossières. La culture de l’esprit, l’ennoblissement du cœur, l’épanouissement du corps cèdent la place à l’abrutissement des facultés de l’enfant.

C’est à peu près l’état où est aujourd’hui rendue notre jeunesse, après cent ans d’éducation laïque et obligatoire. Tel est le fruit d’une révolution satanique, déjà préfiguré en ce malheureux enfant-roi, mais en même temps réparé par ses souffrances.

Dans son histoire de France avant, après 1789 , notre Père utilise pour “ grille d’analyse ”, le grand oracle du prophète Ézéchiel sur Juda et sur Jérusalem, en son chapitre seizième. Il fait jaillir, du simple rapprochement de notre histoire et de ce vieux texte divinement inspiré, des flots de lumière, pour éclairer notre tragique aujourd’hui. Au simple récit de la Passion de Louis XVII, un autre texte sacré s’impose  : le chapitre cinquante-troisième d’Isaïe. Nous allons faire la preuve de la vérité et de la fécondité de cette lecture vivante de la Bible, dans l’Esprit-Saint, en l’appliquant au chemin de Croix du Serviteur souffrant.

LE COURONNEMENT D’ÉPINES

«   Affreusement traité, il s’humiliait.  » (Is 53, 7)

C’est, de la part de Simon, la mise en œuvre d’un “ apprentissage ” programmé, une descente méthodique dans l’opprobre et l’outrage.

Il exige d’abord de l’enfant qu’il porte le bonnet rouge. L’enfant refuse net  : pour rien au monde, il ne portera la coiffure des bourreaux de son père  ! Alors, la femme Simon entreprend de lui couper sa belle chevelure blonde. Un commissaire qui passe par-là en fait reproche aux Simon.

«  Ne vois-tu pas, réplique la femme, que nous jouons au “ jeu du Roi dépouillé  ”   ?  » Et tous de rire autour de la petite tête baissée, comme d’un esclave que l’on veut déshonorer, dégrader. Dans la soirée, on lui fait boire quelques verres de vin qui achèvent, avec la honte d’être tondu, de briser la résistance de l’enfant  : il coiffe le bonnet rouge, ressemblant ainsi à Jésus revêtu du manteau de pourpre… (…)

Louis XVIISimon enrage, n’ayant de cesse de faire disparaître ces vestiges de royauté et de religion qui rayonnent de la personne du petit prisonnier. Les scènes de dérision et d’outrages deviennent alors quotidiennes.

Quand on apprend au Temple que la ville de Montbrison s’est soulevée au cri de “ Vive Louis XVII ”, «  Femme  ! je te présente le Roi de Montbrison, dit Simon et, ôtant à l’enfant son bonnet républicain, je m’en vais te l’oindre, te l’encenser, te le sacrer, regarde  !   » Et il frotte rudement la tête et les oreilles du petit Roi en lui envoyant des bouffées de sa pipe à la figure…

«  Les soldats, tressant une couronne avec des épines, la lui posèrent sur la tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre, et ils s’avançaient vers lui et disaient  : Salut, le Roi des juifs  ! Et ils lui donnaient des coups.  » (Jn 19, 2) Mais, ce faisant, ils étaient en même temps les hérauts de la Vérité, c’est-à-dire de “ Jésus de Nazareth, le Roi des Juifs  ”. Ainsi de l’ignoble Simon qui, à son corps défendant, rend hommage à Louis-Charles, roi de France.

Le 10 août 1793, premier anniversaire de la chute de la royauté, Simon réveille l’enfant  :

«  Allons, Capet  ! c’est aujourd’hui un grand jour. Il faut que tu cries “ Vive la République  !  ”

Vous ferez tout ce que vous voudrez, mais je ne crierai jamais  : “ Vive la République  ! ”   »

Pour une fois, Simon demeure saisi de respect devant cette calme résolution. Il n’insiste pas, mais exige que son élève écoute, debout, le récit de la journée et les discours prononcés contre le tyran, son père. L’enfant est allé se cacher dans l’embrasure d’une fenêtre pour pleurer, mais Simon le ramène par les cheveux jusqu’à la table.

«  Tu entends bien, Capet  ! Jurons de défendre la Constitution jusqu’à la mort. La République est éternelle  !… Allons, il faut que tu dises que la République est éternelle  !   »

Tenant l’enfant par les épaules, il le secoue brutalement.

«  Il n’y a rien d’éternel   », proteste l’enfant. Un bras furieux le jette sur son lit avec un jurement. Louis-Charles pleure à chaudes larmes tandis que Simon va et vient en gesticulant.

«  Je me suis trompé, dit alors l’enfant en sanglotant, je me suis trompé  : Dieu est éternel, mais il n’y a que Lui  !   »

Magnifique réponse, digne d’un martyr de la religion royale  ! Tandis que tout pouvoir despotique, usurpateur ou démagogique s’effondre au moindre revers ou est renversé pour cause d’insuccès, de malheur, de famine ou de défaite, comme tous les régimes issus de la Révolution en feront l’expérience, le pouvoir du Roi très chrétien ne s’affaiblit pas dans l’épreuve, car il s’appuie sur l’autorité de Dieu, qui seul est éternel. Jésus le disait à Pilate  : «  Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut.  » (Jn 19, 11)

LA COMPASSION D’UNE MÈRE

Le 30 juillet 1793, la Reine vit son “ chou d’amour ” pour la dernière fois, par un jour pratiqué dans une des tourelles, mais ce fut pour son supplice  : l’enfant passait sous ses yeux, il avait quitté le deuil de son père et portait le bonnet rouge. Simon, qui venait d’apprendre l’entrée du duc d’York dans Valenciennes, accablait le petit Roi d’injures et de blasphèmes. Marie-Antoinette s’écroula dans les bras de Madame Élisabeth mais, bientôt, elle revint épier… Quelques instants après, elle le revit  : il repassait lentement, la tête baissée, Simon ne jurait plus, mais ce silence en disait long à son cœur de mère. C’est ainsi que ses craintes furent confirmées et qu’elle connut, deux jours avant de partir pour la Conciergerie, le triste état de son enfant. Ce fut sans doute l’épreuve la plus crucifiante de son long martyre. (…)

SIMULACRE DE PROCÈS

«  Par contrainte et jugement, il a été saisi.  » (Is 53, 8)

Interrogatoire de Louis XVII devant Hébert et Chaumette, le 6 octobre 1793

Interrogatoire de Louis XVII devant Hébert et Chaumette, le 6 octobre 1793 (Aquarelle de H. Poulain, fin XIXe siècle).

Robespierre déclarait à la Convention, le 27 mars 1793, jour anniversaire de la naissance du petit Roi  : «  Antoinette doit ranimer dans tous les cœurs une sainte (  !) antipathie pour la royauté et donner une nouvelle force à l’esprit public.  » Hébert, lui, ne se contenait plus  : «  J’ai promis la tête d’Antoinette, j’irai la couper moi-même, si on tarde à me la donner. (…)  »

Dans l’esprit de ces hommes pervers, avait germé l’idée de faire accuser Marie-Antoinette par son fils de huit ans, afin de porter le coup mortel, décisif, à la royauté. Simon s’y employa en s’acharnant à détruire la piété filiale de l’enfant. (…)

Afin de casser sa résistance, les Simon alternent les bons et les mauvais traitements. Les excès de nourriture succèdent au jeûne, l’ivresse aux privations, les coups aux caresses.

Simon avouera plus tard au correspondant de l’espion anglais Drake, infiltré dans les conseils de la Commune, qu’on donna à l’enfant «  l’usage des liqueurs fortes  », que «  les soldats dont on l’entourait ne lui apprenaient que des ordures et des impiétés  », et même… qu’on alla jusqu’à introduire des prostituées, au petit matin, dans le Temple, pour «  initier  » l’enfant et le pervertir. Les monstres  ! Tout cela pour arriver à une fin bien précise.

Le ménage Simon savoure sa première victoire lorsque de la bouche innocente sort cette exclamation, à l’adresse des prisonnières du troisième étage de la Tour  : «  Est-ce que ces sacrées putains-là ne sont pas encore guillotinées  ?  » Marie-Antoinette l’écrivait à la gouvernante du Dauphin  : l’enfant répète aisément ce qu’il entend dire, et c’est là son plus gros défaut. Les pervers sont passés par la brèche.

Le pauvre petit, si noble, si délicat, déjà fragilisé par de longs mois d’emprisonnement et de mauvais traitements, ne s’appartient plus. Mais, dès que l’alcool cesse ses effets, il se reprend. Quand, le 3 octobre, Simon accole au nom de sa mère la plus injurieuse épithète et veut que l’enfant la répète, celui-ci se laisse battre plutôt que d’y consentir.

Ce même 3 octobre, s’ouvre le procès de la Reine devant le Tribunal révolutionnaire. Mais le dossier est vide  : rien ne tient des griefs articulés par Fouquier-Tinville et par Hébert. Tous les témoins qui se succèdent ne profèrent que des mensonges. Ce procès est un simulacre, comme celui de Jésus devant le Sanhédrin. Puisque les témoignages ne concordent pas, il est temps de faire intervenir le reus mortis mis au point par des hommes tout droit sortis de l’enfer.

Au signal donné par Simon annonçant que l’enfant était “ prêt ” à réciter sa leçon, une commission rogatoire se présente à la tour du Temple. C’est le 6 octobre 1793. On fait asseoir la victime en face de ses bourreaux  ; il les regarde, la vue brouillée par les fumées de l’alcool.

Et voici que l’un d’entre eux lui lit la déclaration qu’il n’aura qu’à signer. Peu d’historiens osent la citer intégralement. Il le faut pourtant, si l’on veut mesurer dans toute sa profondeur infernale, le crime de la Révolution  : «  Il leur déclara, en outre, qu’ayant été surpris plusieurs fois par Simon et sa femme, chargés de veiller sur lui par la Commune, à commettre sur lui des indécences nuisibles à sa santé, il leur avoua qu’il avait été instruit dans ces habitudes très pernicieuses par sa mère et sa tante et que, différentes fois, elles s’étaient amusées à lui voir répéter ces pratiques devant elles, et que bien souvent cela avait lieu lorsqu’elles le faisaient coucher entre elles. Que de la manière dont l’enfant s’est expliqué, il nous a fait entendre qu’une fois sa mère le fit approcher d’elle, qu’il en résulta une copulation et un gonflement à un de ses testicules, comme l’a dit la citoyenne Simon, pour lequel il porte un bandage, et que sa mère lui a recommandé de n’en jamais parler  : que cet acte a été répété plusieurs fois depuis…  »

Fallut-il guider sa main tremblante sous l’effet de l’ivresse  ? Il traça son nom  : Louis-Charles Capet .

Il en va de Louis-Charles comme de Jeanne dans sa prison de Rouen, à ceci près que la sainte n’a jamais signé la cédule d’abjuration, comme notre Père l’a montré à partir des travaux de Charles Boulanger. L’enfant-roi, lui, a signé, d’une écriture, naguère si formée, si ferme, à présent méconnaissable, écriture d’ivrogne, de débile mental. Mais son âme n’était pas atteinte.

À preuve, la confrontation du lendemain avec sa sœur  ; après avoir confirmé ses horribles déclarations de la veille, le malheureux enfant «  commençant à se désenivrer, s’approcha de moi, raconte Madame Royale, et me prit la main pour la baiser   ». Aussitôt, Simon l’emmena en dehors de la pièce…

Madame Élisabeth, quant à elle, serra sa nièce dans ses bras en disant  : «  Le pauvre enfant, ils l’ont rendu fou. Ce n’est plus lui  !   »

La Reine ne répondit rien au chef d’accusation, et comme on lui en faisait grief, elle déclara  :

«  Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature se refuse à une pareille inculpation faite à une mère. J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici  !   »

Un frémissement parcourut alors la salle. Dans la nuit qui précéda son martyre, Marie-Antoinette écrivit à sa belle-sœur, Madame Élisabeth  :

«  J’ai à vous parler d’une chose bien pénible à mon cœur. Je sais que cet enfant doit vous avoir fait de la peine  ; pardonnez-lui, ma chère sœur, pensez à l’âge qu’il a et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas.  »

Le jugement de la reine Marie-Antoinette (PMVP / Cliché : Briant).

Le jugement de la reine Marie-Antoinette (PMVP / Cliché  : Briant).

CHEMIN DE CROIX

«   C’étaient nos souffrances qu’il portait,
nos douleurs dont il était chargé
.  » ( Is 53, 4)

Pauvre enfant, livré entre les mains d’êtres ignobles. Le jour même du martyre de Marie-Antoinette, dans la soirée du 16 octobre, Gagnié, le fidèle cuisinier, assiste dans la tour du Temple à une scène navrante. Alors qu’il porte au petit prisonnier son repas, il le voit au milieu d’une dizaine de municipaux et de gardes fumant et buvant autour du billard. Le pauvre est ballotté de l’un à l’autre, projeté de main en main. Ces hommes ivres et grossiers lui servent à boire, lui crachent la fumée de leur pipe au visage et l’excitent par de lourdes plaisanteries, lui donnant des claques ou des caresses. (…)

L’effet de l’alcool sur son organisme déjà atteint de tuberculose accélérait l’évolution du mal. Son dos se voûtait, son teint jaunissait, il grandissait de façon anormale  : les membres seuls s’allongeaient. Une poignante tristesse se lisait à présent sur ses traits.

Louis XVII

Le bel enfant rieur n’est plus qu’un pauvre orphelin, marqué par la souffrance  ; les pommettes rougies sont le symptôme de la tuberculose qui l’emportera bientôt. Mais le visage, d’une inaltérable pureté, n’a rien perdu de sa noblesse native, au contraire  : la gravité de cet enfant, qui n’a pas dix ans, la rehausse d’une expression vraiment royale.

«  Assis à la table des pécheurs  », afin de les racheter tous par les souffrances d’une âme innocente ,il s’est fait péché, il s’est revêtu du péché de la France tombée en état de révolution, et il a porté ce fardeau sans se plaindre, en s’humiliant, comme Jésus se faisant péché, portant sur lui le péché du monde pour se présenter ainsi devant la Face de son Père.

Il prend un jour à Simon la fantaisie de prendre un bain de pieds. Il ordonne à Louis-Charles de lui chauffer du linge pour lui essuyer les pieds. Celui-ci s’empresse mais, par mégarde, laisse tomber une serviette qui faillit brûler. Le cerbère, les pieds dans l’eau, vomit blasphèmes et malédictions. Peu après, croyant que la colère était tombée, le fils de Roi vient essuyer les pieds du cordonnier, «  imitant ainsi, sans le savoir, écrit Beauchesne, les Rois très chrétiens qui, à l’instar du Divin Maître, essuyaient les pieds des pauvres dans les solennités du Jeudi saint  ».

Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1794, le geôlier surprend le petit Roi à genoux au pied de son lit, les mains jointes et priant avec ferveur. La brute n’en revient pas et va réveiller sa femme pour lui montrer ce superstitieux somnambule. Quelle correction il va lui donner  ! Mais le petit continue à prier, comme en extase. Alors Simon prend une cruche d’eau et la verse sur la tête de l’enfant au risque de le faire mourir. On était en plein hiver et l’enfant était malade. Louis-Charles, saisi d’effroi, rentre dans son lit sans un cri, mais, trouvant sa couche trempée, il s’assied en grelottant sur l’oreiller.

Simon ne décolère pas  ; il s’habille en jurant tandis que l’enfant martyr attend, engourdi et terrifié. Soudain, le petit Roi se sent attrapé et secoué par le monstre  :

«  Je t’apprendrai à faire tes patenôtres, à te lever la nuit comme un trappiste  !   »

Alors, s’emparant de son gros soulier à clous, Simon se jette sur sa victime pour la rouer de coups. L’enfant s’est caché le visage dans ses deux mains en disant  :

«  Que vous ai-je donc fait pour vouloir me tuer  ?

Te tuer, louveteau  ! Comme si je le voulais  ! Oh  ! la vipère  ! Elle ne sait donc pas que si je la prenais une fois par le cou, elle ne crierait plus  ?   »

Et d’un bras vigoureux, il étend le malheureux enfant haletant sur le lit où il reste blotti, tremblant de froid et d’épouvante.

Je vous le demande  : un catholique français qui apprend de telles choses peut-il se rallier en conscience à la République  ? même d’ordre du Pape, ou d’un Ange venu du Ciel  ?

Et nous n’avons encore rien dit.

DÉRÉLICTION

«   Qui se préoccupe de sa cause  ? Il a été
retranché de la terre des vivants
.  » (Is 53, 8)

Quelques jours après cette insoutenable scène, Simon et sa femme quittent la tour du Temple, et l’enfant estt abandonné à lui-même. Tout ce qu’il a enduré n’est rien auprès de ce qui l’attend. Il n’a affronté que la malice des hommes  ; il va avoir à lutter contre l’abandon, contre le silence, contre l’ennui de la solitude et les fantômes de la peur. (…)

Louis XVII, dans sa prison.

Louis XVII, dans sa prison.
(Dessin, fin XVIIIe siècle  ;
pmvp / Cliché  : Trocaz)

À partir de janvier 1794, Louis XVII est littéralement emmuré dans sa chambre, une pièce de quatre mètres cinquante sur cinq, comme dans un tombeau. On se contente de vérifier sa présence par le judas vitré et, une fois par jour, à la nuit tombée, on lui ordonne brutalement de venir s’y présenter. Par la trappe qui s’entrouvre, on lui tend son écuelle de bouilli et de légumes secs. Ce traitement va durer plus de six mois. Les jours et les nuits sont interminables. L’odeur de la pièce devient infecte. La fatigue, la fièvre, les douleurs lancinantes provoquées par les tumeurs et ravivées par le moindre mouvement, l’affaiblissement de tout son organisme le rendent incapable de la moindre activité. Le petit infirme agonise lentement  ; il n’est plus que faiblesse et souffrance.

Et jamais une plainte  ! Une fois pourtant, il se confie à Gagnié, le cuisinier, inquiet de le voir refuser toute nourriture depuis trois jours  :

«  En entrant, écrit-il, je vis le jeune Prince courbé et accroupi ayant les bas retroussés, une tumeur au genou et ayant le cou rongé de gale, dans l’impossibilité de se redresser. L’ayant interrogé sur ce qu’il n’avait pas pris de nourriture depuis trois jours, il me dit  : “ Que veux-tu, mon ami, je veux mourir. ”  »

C’était chez lui une calme résolution, achevant de le configurer au Christ, notre beau Pasteur qui est vrai Roi de France, et qui donne sa vie pour ses brebis.

Après la chute du tyran Robespierre, le 9 thermidor (27 juillet 1794), Barras trouve l’enfant pelotonné sur une couchette, trop petite pour lui. Des tumeurs au poignet et au genou l’empêchent de se mettre debout pour marcher. Un jeune créole, nommé Laurent, ayant été désigné pour s’occuper de lui, son sort s’améliore un peu, mais il reste d’une faiblesse extrême et d’un mutisme presque complet. (…)

Il peut sortir de nouveau, mais au prix de quels efforts  ! La première fois qu’il se retrouve à l’air libre sur la plate-forme, lors d’une superbe soirée, il ne peut voir que le ciel, mais il perçoit le chant des oiseaux, les cris des porteurs d’eau, la rumeur de la ville. (…)

Quelques jours après, il monte encore au sommet de la tour. Ses compagnons le voient chercher quelque chose à terre, puis arracher quelques maigres fleurettes jaunes dressées entre les interstices de la pierre. Le petit Prince en forme un minuscule bouquet avec une extrême patience et délicatesse. En redescendant, il rassemble ses forces pour ralentir le pas de son gardien jusqu’à l’arrêter en face de la porte du troisième étage.

«  Tu te trompes de porte, Charles  ! crie le commissaire qui marche derrière eux.

Je ne me trompe pas   », répond tout bas l’enfant.

Et il laisse tomber sa petite moisson de fleurs sur le seuil de la porte derrière laquelle, pense-t-il, se tient sa pauvre maman. Il sait que son père est mort, mais sa mère, sa tante, sa sœur, où sont-elles  ? Il peut les croire encore près de lui…

LE SACRIFICE

«  S’il pose sa vie en expiation,
il verra une postérité
.   » (Is 53, 10)

Laurent part à son tour, au début de l’année 1795. Il est remplacé par Gomin, bientôt secondé par Lasne. Le témoignage de ces deux “ républicains éprouvés ” est un trésor, non seulement parce qu’ils ont recueilli les novissima verba, les ultimes paroles du petit Roi comme des pierres précieuses, mais encore parce qu’ils préfigurent la France repentante. (…)

Miné par la tuberculose, souffrant horriblement, le petit prisonnier s’étiole comme un lys privé d’eau et de lumière. Ses dernières paroles sont pourtant comme une ultime révélation de son cœur, comme celles de Notre-Seigneur sur la croix. (…)

Le 23 mars, un municipal nommé Collot examine l’enfant et déclare  :

«  Cet enfant n’a pas six décades à vivre.  »

Et comme Gomin et Laurent essaient de le faire taire, il poursuit  :

«  Je vous dis, citoyens, qu’il sera imbécile et idiot avant six décades, s’il n’est pas crevé  !   »

L’enfant reste calme, esquissant même un sourire poignant. Quand Gomin se retrouve seul avec lui redoublant de douceur, il soupire  :

«  Je n’ai pourtant fait de mal à personne.  »

Non, il n’a fait de mal à personne, et tout le mal qu’on lui a fait, il semble l’avoir oublié, mieux  : pardonné. Seul le souvenir des années heureuses revient à sa mémoire. Il ne se lasse pas d’entendre son ami Lasne parler du Royal-Dauphin, le régiment dont il a été le colonel aux Tuileries. Une fois, après s’être assuré que personne ne l’entendra, il murmure, les yeux brillants  :

«  M’as-tu vu avec mon épée  ?   »

Aux beaux jours du printemps 1795, on le descend dans la petite tour. Un commissaire de service nommé Bélanger, peintre de son état, qui l’a connu avant la Révolution, atteste  :

«  Je l’ai parfaitement reconnu pour être le fils de Louis XVI. Le son de sa voix, ses manières douces, l’ensemble de sa conformation et surtout ses beaux yeux et la couleur blondine de ses cheveux me retracèrent parfaitement le jeune Prince que j’avais souvent vu peu d’années avant sa détention.  »

Ses yeux ont en effet conservé une pureté merveilleuse, à l’image de son âme… Bélanger lui demande la permission d’emporter un croquis.

«  Quel croquis  ?

Celui de vos traits. Cela me ferait bien plaisir si cela ne vous faisait pas de peine.

Cela vous ferait plaisir  ?dit l’enfant dans un sourire.  » Et il acquiesce.

Au début de juin, comme son état empirait, le docteur Philippe Pelletan est désigné pour le soigner. Il a témoigné, lui aussi, de la douceur de son patient  :

«  Je visitais le Roi trois fois par jour, prescrivant tout ce que l’on peut employer de plus efficace dans une situation aussi critique. Plein de douceur et de docilité, l’enfant acceptait tout ce que ma main lui présentait, et toujours avec un sourire d’affection dont l’impression est restée dans mon cœur.  »

Quand le médecin exige que soient enlevés verrous et abat-jour, le petit malade, ému, lui fait signe d’approcher  :

«  Parlez plus bas, je vous en prie, j’ai peur qu’elles vous entendent là-haut, et je serais bien fâché qu’elles apprissent que je suis malade, car cela leur ferait beaucoup de peine.  »

Ces paroles du petit Roi martyr témoignent de l’oubli de soi auquel il était parvenu, fruit d’une longue patience, d’une souffrance acceptée, et surtout, écrit sœur Marie-Angélique de la Croix, «  d’un cœur à cœur habituel avec le Ciel  ».

Quand, le 7 juin, Gomin vient porter le dîner, il trouve son jeune malade un peu mieux, et l’entend l’accueillir par un joyeux  :

«  C’est vous  !

Enfin, vous souffrez moins  ?

Moins.

C’est à cette chambre que vous le devez. Ici, du moins, l’air circule en pleine liberté, la lumière y pénètre  ; les médecins viennent vous voir et vous devez être un peu consolé.  »

Le regard de l’enfant se trouble, une larme coule.

«  Toujours seul, murmure-t-il  ;ma mère est restée dans l’autre tour.

C’est vrai, vous êtes seul, et c’est bien triste. Mais vous n’avez pas le spectacle de tant de méchants hommes et l’exemple de tant de mauvaises actions.

Oh  ! j’en vois assez. Et, appuyant la main sur le bras de son gardien ,je vois aussi de braves gens et ils m’empêchent d’en vouloir à ceux qui ne le sont pas.  »

Le pardon des injures, poussé à une telle extrémité, est le signe indubitable de l’héroïcité des vertus.

Gomin, qui veut distraire son malade, reprend  :

«  Untel… que vous avez vu souvent ici, comme commissaire, a été arrêté, et il est maintenant en prison.

J’en suis fâché. Est-ce ici  ?

Non, à la Force, dans le quartier Saint-Antoine.  »

Après un long silence, le petit Roi reprit, avec magnanimité  :

J’en suis bien fâché, car voyez-vous, il est plus malheureux que nous  : il mérite son malheur.  »

Ces paroles, prononcées avec un accent vrai, simple et pénétrant, étonnèrent le bon gardien.

L’EXTASE DU PETIT ROI MARTYR

«  Après les épreuves de son âme,
il verra la lumière et sera comblé
.  » (Is 53, 11)

Dans la nuit du dimanche au lundi, l’enfant agonise. Au matin du lundi 8 juin 1795, «  au milieu des souffrances les plus aiguës, le Prince montrait une impassibilité extraordinaire, aucune plainte ne sortait de sa bouche et jamais il ne rompait le silence  », témoigne Lasne qui récite, sans le savoir, Isaïe 53.

«  Que je suis malheureux de vous voir souffrir comme ça  ! lui dit Gomin.

Consolez-vous, je ne souffrirai pas toujours.  »

On ne se lasse pas de relire ce poignant récit. Gomin se met à genoux. Ce républicain bon teint se met à genoux  ! Quand donc la France tombera-t-elle à genoux  ? C’est pour être plus près du petit Roi que Gomin se met à genoux. Louis-Charles lui prend la main et la porte à ses lèvres. Le cœur religieux du bonhomme se fond en une prière ardente pendant que l’enfant, tenant toujours sa main, regarde le Ciel.

«  J’espère que vous ne souffrez pas dans ce moment  ?

Oh, si  ! je souffre encore, mais beaucoup moins  : la musique est si belle  !   »

Or, on ne fait aucune musique, ni dans la tour, ni dans les environs  ; aucun bruit ne parvient alors du dehors dans la chambre.

«  De quel côté entendez-vous cette musique  ?

De là-haut  !

Y a-t-il longtemps  ?

Depuis que vous êtes à genoux. Est-ce que vous n’avez pas entendu  ? Écoutez  ! Écoutez  !   »

Comprenons, nous aussi. Pour que le Ciel, qui nous semble fermé et silencieux, s’ouvre à nouveau, et que la France revive, il suffirait que nous tombions à genoux  ! Et l’enfant, d’un geste vif, indique le Ciel en ouvrant ses grands yeux illuminés par l’extase. Le bon Gomin fait mine d’écouter, d’entendre… Après quelques instants, l’enfant tressaille de nouveau, ses yeux étincellent, et il s’écrie dans un transport indicible  :

«  Au milieu de toutes les voix, j’ai reconnu celle de ma mère  !   »

Quand Lasne vient relever Gomin, le petit Roi lui demande  :

«  Crois-tu que ma sœur ait pu entendre la musique  ? Comme cela lui aurait fait du bien  !   »

Et il jette encore des regards avides vers la fenêtre. Lasne ne sait que répondre. Alors, une exclamation de bonheur s’échappe des lèvres du mourant. Puis, regardant son gardien  : «  J’ai une chose à te dire…  »

Lasne s’approche et lui prend la main. La petite tête royale se penche sur la poitrine de son ami qui écoute… mais en vain. Tout est dit. Dieu garde pour lui seul cette ultime confidence, Dieu à qui le saint enfant vient de rendre son âme pure comme une blanche colombe.

C’est encore Gomin qui guide notre contemplation et nous dicte des sentiments capables de redonner vie à l’âme de la France  :

«  J’ai eu le courage de remonter l’escalier et de rentrer dans sa chambre. Après avoir refermé la porte derrière moi et m’être assuré que j’étais seul, j’ai soulevé timidement le linceul  : je l’ai contemplé, et mon cœur s’est rempli de pensées tendres et douloureuses. Vous n’eussiez pas cru qu’il était mort. Les plis que la douleur avait formés à son front et à ses joues avaient disparu  ; les belles lignes de sa bouche avaient repris leur suave repos. Ses paupières, que fermait à demi la souffrance, s’étaient ouvertes et ses yeux rayonnaient, purs comme l’azur du ciel. On eût dit que son dernier regard avait rencontré une figure aimée. Sa magnifique chevelure blonde qui, depuis deux mois, n’avait point été coupée, encadrait son visage que je n’avais jamais vu aussi calme  : il avait l’air de sourire, il avait repris le caractère qu’il devait avoir eu dans ses beaux jours d’autrefois.  »

Extraits de Il est ressuscité  ! n° 23, juin 2004, p. 13-21

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