La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LE VRAI PROCÈS DE SAINTE JEANNE D’ARC

I. La condamnation

UN jour de 1947, assistant sur le parvis de la cathédrale de Rouen à une reconstitution théâtrale de la vie de Jeanne d’Arc, le colonel Charles Boulanger eut un coup au cœur  : celle que, comme la plupart des Français, il avait toujours imaginée sainte et pure, sans peur et sans reproche, était représentée comme faible et craintive par peur du bûcher, et reniant temporairement, mais reniant quand même ses Voix et sa mission. Il ne put supporter cette idée. Il consacra dix années d’une vie déjà bien remplie au dépouillement systématique de toutes les archives disponibles sur le sujet, ne laissant rien au hasard, pour découvrir enfin toute la vérité.

Charles BoulangerCharles Boulanger (1891-1972) avait hérité d’un père magistrat et d’une mère douée d’une énergie peu commune, le sens du devoir et l’horreur du compromis. Passionné d’histoire et de littérature, il terminait en 1914 son service militaire comme lieutenant quand la guerre éclata. Il y gagna ses galons de capitaine, en combattant à Verdun. À partir de 1919, il servit dans la Légion étrangère au Maroc.

Deux ans après, il épousait Simone de La Tourasse, qui lui donna sept enfants. Lecteur de l’Action française, il était en 1939 en garnison à Rouen, quand la guerre éclata de nouveau. Après de rudes combats en Belgique à la tête d’un bataillon d’infanterie, il fut fait prisonnier et passa cinq ans dans un oflag en Silésie. Rentrée en France, il fut mis prématurément à la retraite. Persuadé de la sainteté incomparable de Jeanne d’Arc, il se consacra à la recherche historique. Ce savant ardent et modeste mourut en Vendée en 1972. Sa contribution à l’histoire de sainte Jeanne d’Arc est inestimable.

L’abbé de Nantes a tout de suite compris l’intérêt considérable de ses travaux. En effet, si vraiment, au cours de son procès, Jeanne a abjuré ses Voix et renié sa mission, comme la plupart des historiens l’affirment encore aujourd’hui, ce que nous appelons la religion royale et la vocation divine de la France s’en trouvent discrédités. En revanche, si Jeanne ne s’est pas reniée, tout cela est vrai et bon, et doit «  durer mille ans et plus  ». Reprenons donc l’essentiel de la lumineuse démonstration du colonel Charles Boulanger.

COMPIÈGNE, 23 MAI 1430

Jeanne d'ArcDès le lendemain du sacre de Reims, Jeanne commence à vivre les mystères douloureux de sa mission.

«  On va de place en place, et souvent Jeanne s’y retrouve seule avec ses fidèles compagnons. Le 8 septembre 1429, elle échoue devant Paris  ; elle y est blessée et veut repartir à l’assaut le lendemain, mais on l’emmène. Déjà, la trahison sourd partout  : à la cour du Roi, dans son conseil, autour de Jeanne, parmi les capitaines, La Trémouille, et ce Regnault de Chartres, archevêque de Reims.

«  À la défense de Compiègne, Jeanne est prise par embûche misérable, le 23 mai 1430. Ses voix ne lui avaient-elles pas dit doucement, si doucement… “ Il faut que tu sois prise avant la Saint-Jehan prochaine  ! Prends tout en gré  ! ”  » (CRC n° 198, p. 26)

Le matin même de sa capture, elle en avertit ses «  bons amis de Compiègne  »  : «  Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie et que bientôt je serai livrée à la mort. Ainsi je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi, car je n’aurai jamais plus de puissance de faire service au Roi, ni au royaume de France.  »

«  Que le pont-levis de Compiègne se soit levé au moment du repli de Jeanne dans la ville est plus qu’une coïncidence  », écrit Charles Boulanger, quand on connaît l’attitude de Regnault de Chartres vis-à-vis de la Pucelle, ses liens de parenté avec Flavy, le gouverneur de la place, et le fait que l’archevêque de Reims ait été vu à Compiègne cinq jours avant le jour fatidique…

Dès le soir de sa capture, Jeanne est emmenée, prisonnière, dans le camp ennemi. «  Et commence le transfert de prison en prison, des châteaux de Luxembourg aux prisons de Bourgogne, et de celles-ci aux geôles anglaises, pour être jugée par gens d’Église…  » C’est-à-dire par l’évêque-comte de Beauvais Pierre Cauchon et par l’inquisiteur établi en France. C’est pourquoi il fut jugé convenable que Jeanne soit amenée en la cité de Rouen.

Le 24 décembre 1430, Jeanne arrivait dans la cité normande, où résidaient le jeune roi d’Angleterre Henri VI et son gouverneur, le comte de Warwick. Le 9 janvier suivant, s’ouvrait le procès.

«  UN PROCÈS ANGLAIS CONDUIT PAR L’UNIVERSITÉ DE PARIS  »

C’est ainsi que Charles Boulanger définit le procès intenté à Jeanne. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, ex-recteur de l’Université et négociateur du traité de Troyes, est depuis longtemps le champion de la cause anglaise et de sa prétendue “ double monarchie ”. C’est lui qui a négocié, «  au nom du roi de France et d’Angleterre  », la livraison de Jeanne, et qui s’est démené pour obtenir de la juger. Cauchon prétend que la prisonnière relève de sa juridiction puisqu’elle a été capturée dans les limites de son diocèse. En réalité, venant à peine d’être nommé évêque de Lisieux, il n’a plus compétence, en ce mois de janvier 1431, pour présider un tel tribunal de la foi.

À ses côtés, siège l’inquisiteur Jean Le Maître, son complice, ainsi qu’une soixantaine d’assesseurs, choisis par lui. Depuis 1418, l’Université de Paris est aux mains des Anglo-Bourguignons. Les maîtres de la Sorbonne n’ont pas pris le parti du roi d’Angleterre par simple opportunisme mais par attachement à l’hérésie et au schisme, et par esprit de rébellion contre leur souverain légitime. Conciliaristes en religion, nominalistes en philosophie et démocrates en politique, ces «  doctes savants  » s’arrogent le droit de juger l’envoyée du Ciel dont la triple fidélité à Dieu, au Pape de Rome et au Roi de France leur est odieuse. Boulanger démontre que le tribunal tout entier, mises à part quelques consciences délicates, qui seront vite étouffées, est donc aux ordres des «  ennemis capitaux  » de l’accusée.

UNE PARODIE JUDICIAIRE

De longue date, Cauchon a mûri son plan et tendu son piège  : «  Le but poursuivi, explique Boulanger, est de faire en sorte que l’accusée finisse par paraître renier ses voix qui lui ont commandé d’agir, renier sa mission et, par le fait même, renier celui qui lui doit sa couronne.  » Ce règlement de comptes politique prendra la forme d’un procès d’inquisition en matière de foi, afin qu’à travers Jeanne, ce soit sa mission et ses Voix qui s’en trouvent discréditées, excommuniées…. Après, on la fera taire. En vérité, cette parodie judiciaire est un assassinat prémédité, un brigandage maquillé en procès d’Église.

L’humble paysanne de Domremy ne s’y est pas trompée, elle dont le Conseil venait d’En-Haut. «  Elle ne voulait pas se soumettre à ceux-là qui étaient présents, et en particulier à l’évêque de Beauvais, parce qu’ils étaient ses ennemis capitaux  », témoignera frère Ysambard de La Pierre, qui comptait alors parmi les assesseurs «  assermentés  » du tribunal  !

À plusieurs reprises, Jeanne avertira publiquement ce tribunal à la fois juge et partie.S’adressant à Cauchon, elle lui déclare le 14 mars  : «  Vous dites que vous êtes mon juge, je ne sais si vous l’êtes  ; mais avisez-vous bien de ne pas juger mal, vous vous mettriez en grand danger  ; et vous en avertis, afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, j’ai fait mon devoir de le vous dire.  »

LE PROCÈS EN TOUTE VÉRITÉ

Les mois de janvier et de février 1431 furent occupés par l’instruction. Deux enquêtes successives furent diligentées au pays de Domremy et environs, afin d’y récolter des informations nécessaires devant servir de matière au procès, mais elles se révélèrent si favorables à l’accusée que le promoteur des causes criminelles de Beauvais, maître Jean d’Estivet, ne put rien en tirer. On imagine la fureur de Cauchon…

Ces deux enquêtes ne furent pas versées au dossier, mais maître Guillaume Manchon, notaire principal, fut chargé de les remplacer par un rapport “ présentable ”, confectionné par ses soins et permettant l’ouverture d’une procédure en matière de foi.

Le “ Rapport Manchon ” constitue la première imposture du procès de Rouen… C’était un tissu de mensonges éhontés et pourtant, c’est sur lui que les juges de Jeanne s’appuyèrent pour décréter, le 19 février, qu’effectivement, «  il y a matière suffisante pour citer et évoquer cette femme en cause de foi  ».

Le 21 février, commença une série d’interrogatoires éprouvants pour Jeanne. Ce n’est que le 26 mars, soit plus d’un mois après, que s’ouvrit le “ Procès d’office ”, à l’ouverture duquel le promoteur de la foi d’Estivet, échaudé par son premier échec, présenta un rapport contenant 70 articles d’accusation.

Le “ Rapport d’Estivet ” fut lu en entier à l’accusée qui, sans se départir de son assurance, y répondit point par point en quatre longues séances plénières, confondant les menteries de ses accusateurs, et rappelant à l’équité les notaires qui falsifiaient ses réponses. Les scribes de Cauchon furent obligés de consigner malgré eux le beau témoignage de Jeanne, qu’on retrouve ainsi jusque dans la version finale de la minute du procès, rédigée en latin par Courcelles.

Mauvais coup pour Cauchon  ! Comment présenter, maintenant qu’ils avaient été réfutés par l’accusée elle-même, les 70 articles du rapport d’Estivet  ? La parade fut rapidement trouvée  : l’évêque ne rendrait pas publics ces 70 articles, mais un résumé de ceux-ci, tout aussi caricatural et mensonger, non signé, et composé cette fois de 12 articles d’accusation. Deuxième substitution, deuxième imposture du procès.

Ces 12 articles, qu’on se garda bien de soumettre à Jeanne, furent envoyés au gouvernement anglais, aux universités, ainsi qu’à un grand nombre de personnalités de la Chrétienté. C’est sur ce texte que les assesseurs et les juges allaient rendre leur sentence. En total abus de pouvoir car, troisième imposture de ce tribunal, Jeanne avait requis dès le 17 mars d’être menée devant le Pape.

Cet «  Appel au Pape  » est, depuis toujours dans l’Église, suspensif de toute procédure engagée. Mais les juges passèrent outre, préférant en appeler… à l’Université de Paris.

Ses conclusions, communiquées le 14 mai au gouvernement anglais et à l’évêque Cauchon, étaient évidemment telles que les Anglais les avaient suggérées et que les juges les attendaient  : Que Jeanne soit exhortée publiquement à abjurer, c’est-à-dire à reconnaître ses erreurs et à y renoncer, sous peine de bûcher  !

MENACES ET VIOLENCES SACRILÈGES

Tour de Jeanne à Rouen

Tour de Jeanne à Rouen

Pendant ce temps, à Rouen, l’évêque et ses complices s’employaient à extorquer à Jeanne des aveux par tous les moyens. Au cours de la séance du 2 mai, elle fut menacée par deux fois du «  feu temporel quant au corps  ». Le 9 mai, sur l’ordre de Cauchon, la prisonnière fut amenée dans la salle de torture. Le bourreau se tenasit prêt à intervenir. On délibéra, en présence de l’accusée, pour savoir si on devait la faire écarteler.

Devant la force d’âme dont témoigna Jeanne, ses adversaires n’osèrent pas passer à l’exécution… Dans l’ombre, ils préparaient une torture morale bien pire…

Depuis le début de l’instruction, Cauchon usait d’un procédé sacrilège pour surprendre les secrets de Jeanne et ainsi mieux préparer ses machinations contre elle. On s’arrangea pour qu’un notaire puisse entendre ses confessions pour en faire rapport.

En dehors des séances d’interrogatoire, Jeanne était nuit et jour livrée, enchaînée, à des gardiens anglais auxquels il était commandé de la “ forcer ”, «  afin de pouvoir la dire ribaude et non plus pucelle  ! Horrible tourment, qui, par divine assistance et grâce, n’aboutit pas  ».

À partir de la mi-mai 1431, sentant que sa proie lui échappait, Cauchon parvint au paroxysme de l’iniquité.

AU CIMETIÈRE SAINT-OUEN

Le 23 mai 1431, eut lieu l’exhortation canonique de l’accusée. La scène se déroula dans la prison et non en audience publique. Seuls étaient présents les assesseurs que Cauchon tenait bien en main, car il avait appris à se méfier des réponses de Jeanne… On lui lut la cédule d’abjuration qu’elle aurait à signer le lendemain. Cette cédule, dite des “ 500 mots ”, était grossière et insultante tant pour Jeanne que pour Charles VII.

Elle y répondit avec calme et grand courage et conclut en disant  : «  … que si elle était enjugement, et vit le feu allumé, et allumer les bourrées, et le bourreau prêt à bouter le feu, et qu’elle était dedans le feu, ainsi n’en dirait-elle autre chose, et soutiendrait ce qu’elle a dit au procès jusqu’à la mort.  »

Magnifique réponse qui prouve que Jeanne a, dès ce 23 mai, parfaitement compris ce qu’on voulait lui faire abjurer, et ce qu’elle risquait, si elle persistait à refuser.

Rouen, Saint-Ouen

Rouen, Saint-Ouen

Le 24 au matin, Jeanne fut conduite, toujours enchaînée, au cimetière Saint-Ouen. Sur la petite place, une estrade avait été dressée qui abritait, outre les deux juges et le tribunal au grand complet. En face, sur une autre tribune, se tenait Jeanne. La foule rouennaise était aussi rassemblée, de manière à entendre le prêche que maître Érard adressa à l’accusée. Jeanne n’apparaissait pas hagarde ni incapable de comprendre ce qui se passait, encore moins terrorisée ou effondrée par crainte du feu. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite se tenaient à ses côtés, comme jadis au milieu des combats  :

«  Ses voix lui dirent en l’échafaud qu’elle répondît à ce prêcheur hardiment  », lequel prêcheur elle appela «  faux prêcheur  », parce qu’ «  il avait dit plusieurs choses qu’elle n’avait pas faites  ».

Sans se laisser émouvoir, elle lui répliqua.

«  Faites-la taire  », hurlèrent ensemble Érard et Cauchon. On comprend leur fureur  : cette fermeté d’acier n’annonçaient pas que Jeanne allait abjurer. Or, pour l’Anglais comme pour Cauchon, Jeanne devait abjurer, ou du moins passer pour l’avoir fait.

PATHÉTIQUE APPEL AU SAINT-PÈRE

Mais l’attitude de Jeanne ne rendait pas le simulacre facile. Soudain, les choses se gâtèrent. Les Anglais, soit énervement, soit incident réglé d’avance, s’en prirent aux juges qui tardaient trop à prononcer la sentence. L’évêque de Beauvais obtempéra et commença à lire la sentence de condamnation. Et tous de vociférer pour tenter d’effrayer Jeanne.

Quand Cauchon eut achevé sa lecture, elle en appela de nouveau au Pape. L’heure était solennelle. Cet appel au Pape, lancé par Jeanne à la face d’un cardinal et d’un évêque prévaricateurs, résonne à travers les siècles. C’est la voix du Ciel qui, par la bouche de l’humble fille de l’Église catholique romaine, accuse de schisme ceux qui se sont constitués ses juges. Par sa profession de foi en la constitution divine de l’Église et de la Chrétienté, sainte Jeanne d’Arc a mérité le titre de martyre romaine  !

LA «  COMÉDIE  » DE L’ABJURATION

Le cardinal Henry Beaufort, évêque de Winchester

Le cardinal Henry Beaufort, évêque de Winchester, grand-oncle du roi Henry VI, et membre du grand conseil d’Angleterre. Ce prélat avait obtenu du pape Martin V la permission de lever en Angleterre une armée pour combattre les Turcs qui menaçaient la Hongrie, mais avait fait débarquer ladite armée en France, au grand scandale de la Chrétienté.

L’appel à Rome était suspensif, et les choses auraient dû en rester là, dans l’attente de la réponse romaine, mais Winchester et Cauchon décidèrent d’un commun accord de ne pas en tenir compte.

Sans même essayer de faire répéter le texte de la cédule à Jeanne, ni lui présenter l’imposant évangéliaire pour le serment solennel, on tenta en vain de lui extorquer une signature.

Cauchon alors se leva et, pour faire croire que l’accusée venait de signer son abjuration et qu’elle était réellement «  reçue à pénitence  » après avoir rétracté ses erreurs, il prononça une sentence de condamnation à la prison perpétuelle. Comme Jeanne réclamait d’être conduite en prison d’Église afin de n’être plus «  en la main de ces Anglais  », Cauchon ordonna sèchement à ses gardiens  : «  Menez-la où vous l’avez prise  !  »

C’était un complet échec pour Cauchon. Qu’allait-il faire  ? Sans aucun scrupule, il commença par falsifier le procès-verbal de cette séance du 24 mai au cimetière Saint-Ouen. Il lui était plus aisé de faire abjurer Jeanne sur le papier que dans la réalité  !

LE «  FAUX  » CAUCHON

«  Dans la minute du procès, constate le colonel Boulanger, et dans les quatre faire-part de la flambée du 30 mai, écrits, comme tout le reste, de la main de leurs notaires, Cauchon, l’Anglais et l’Université affirment à neuf reprises avoir obtenu de Jeanne qu’elle signât son abjuration.  »

Seulement, fait remarquer Charles Boulanger, lors des interrogatoires du procès de révision, aucun témoignage valable ne pourra authentifier cette version des faits. Les dépositions des notaires qui seront les seuls à l’affirmer, seront à ce point imprécises, variables d’une fois sur l’autre, et contradictoires, que les juges de la révision eux-mêmes seront persuadés de leur fausseté évidente.

Conclusion  : «  Il n’existe aucune preuve sur la manifestation extérieure d’un serment, rien sur la signature d’une cédule ou formule d’abjuration.  »

En revanche, une déposition, et non des moindres, celle du lieutenant du bailli de Rouen, Guesdon, présent sur l’estrade non loin de Jeanne, affirme qu’elle s’est refusée à faire ce qu’on exigeait d’elle  !

LES PRÉTENDUS AVEUX DE JEANNE

Les jours qui suivirent le 24 mai, le notaire Manchon et ses acolytes furent contraints par l’évêque Cauchon de prêter à Jeanne des paroles confirmant son abjuration au cimetière Saint-Ouen. Mais celles-ci sonnent si faux par rapport à ses autres déclarations, que Boulanger n’a pas de mal à démêler ce qu’elle a vraiment dit de ce qu’on a voulu lui faire dire.

Pour faire bonne mesure, Cauchon inventera deux autres rétractations de Jeanne, comme nous le verrons plus loin. Mais à vouloir trop prouver ce qui n’existe pas, fait remarquer Charles Boulanger, l’évêque affaiblissait lui-même son système de mensonges. Il lui suffisait d’exhiber la fameuse cédule “ des 500 mots ” que Jeanne avait prétendument signée, pour convaincre les Rouennais incrédules, les Anglais, le monde entier enfin, de l’abjuration de Jeanne  ! Il lui aurait suffi de la montrer à Jeanne elle-même, le 28, quand celle-ci protesta n’avoir rien abjuré.

UN PLAN DIABOLIQUE

Après le simulacre du cimetière Saint-Ouen, les Anglais et Cauchon étaient furieux, parce qu’ils n’avaient rien obtenu. Selon le droit ecclésiastique, l’affaire était close. L’accusée, «  repentie  », était condamnée à la prison à vie. Mais les Anglais exigeaient davantage. Pour les satisfaire, l’évêque de Beauvais avait, de son côté, préparé de longue date un moyen infâme de relancer le procès contre Jeanne, dont l’issue devait être le bûcher. Seul moyen qui lui restait de se débarrasser pour toujours de la Pucelle…

Le 24 mai, après sa prétendue abjuration, Jeanne a donc été reconduite dans sa geôle anglaise. L’huissier Massieu, qui était l’homme de toutes les basses œuvres, fut chargé de veiller à ce «  qu’elle quittât les vêtements masculins et acceptât les féminins, comme il le lui avait été ordonné par l’Église  ». Or, Jeanne n’obéit pas  ; on le sait par le procès-verbal de l’après-midi de ce jour, selon lequel les juges durent réitérer leur ordre du matin.

Cauchon savait depuis le début pourquoi Jeanne tenait tant à garder son habit d’homme. Dans sa pensée, il fallait qu’elle le garde jusqu’au jour où il lui plairait à lui, Cauchon, de le lui faire enlever de force.

JEANNE AUX OUTRAGES

Jeanne en prison

Statuette anonyme du XVe siècle, conservée au château de Plessis-Bourré, représentant d’une manière allégorique, selon le Père de Nantes, Jeanne dans sa prison, revêtue de ses habits de femme, harcelée d’un côté par un Anglais et protégée de l’autre par un geôlier français compatissant.

N’ayant pu obtenir le 24 au matin ce qu’il désirait, il décida d’appliquer la seconde partie de son plan. Il tenta d’abord d’arriver à ses fins par la ruse, en envoyant auprès de Jeanne ses deux confesseurs. Pleins d’une hypocrite “ compassion ”, les deux prêtres expliquèrent à la prisonnière qu’il lui était avantageux, pour son bien spirituel, de prendre l’habit de femme qu’on lui proposait, de façon à pouvoir recevoir les sacrements et être gardée en prison d’Église.

Les fourbes  ! Ils savaient pourtant que telles n’étaient pas les intentions de Cauchon.

Mais Jeanne resta égale à elle-même. Sûre de son Dieu, Jeanne refusa net. Son habit d’homme ne serait pas pour elle occasion de chute. N’avait-elle pas plusieurs fois déclaré au tribunal «  si elle n’avait congé de Notre-Seigneur, elle ne prendrait point habit de femme  »  ?

N’arrivant pas à leurs fins, sur ordre de Cauchon, l’huissier et ses aides se saisirent de Jeanne et, de force, la dépouillèrent de son habit d’homme. Et Jeanne fut contrainte de revêtir des vêtements de femme, parce qu’on ne lui en laissa point d’autres, après que son habit de soldat lui eut été arraché de force.

Puis, leur besogne accomplie, ils sortirent, faisant savoir au personnel de la prison, avec mission d’en divulguer la nouvelle par toute la ville, que Jeanne avait bien abjuré, qu’elle avait vraiment renoncé à ses folles prétentions, et qu’en signe de repentance et soumission, elle avait repris ses habits de femme.

Pendant ce temps, la jeune fille était abandonnée à ses gardiens qui, eux aussi, avaient reçu des ordres… Du 24 au 28 mai, trois jours et quatre nuits s’écoulèrent, pendant lesquels Jeanne eut à soutenir les plus effroyables combats, de par la volonté de ses juges.

Seule dans sa prison, sans nul secours humain pour la défendre contre une meute de soudards acharnés à son déshonneur, ce fut par un éclatant miracle de la puissance de Dieu que sainte Jeanne d’Arc demeura vierge, blanche colombe échappée des filets de l’oiseleur.

Le miracle est certain, proclamé par l’Église, attesté a contrario par les Anglais eux-mêmes. Si l’entreprise avait réussi, ils l’auraient claironné dans toute la Chrétienté, et Cauchon s’en serait évidemment servi pour condamner Jeanne comme sorcière, vendue au diable. Or, pas plus que l’évêque ne produisit la signature de Jeanne au bas de la cédule d’abjuration, il ne demanda davantage aux médecins de constater qu’elle avait perdu sa virginité.

LE PROCÈS DE RELAPSE

Le 28 mai 1430, les Anglais et Cauchon décidèrent d’en finir. On rendit à Jeanne ses habits d’homme. Puis l’évêque fit irruption dans la cellule et constata avec satisfaction la “ récidive ”. Jeanne était revenue à ses errements passés. Elle était donc coupable  !

La Pucelle dans les fers

Bois polychrome de frère Henry de la Croix, représentant “ la Pucelle dans les fers ” (chapelle de la maison St-Joseph). En arrière-plan, les plis de son étendard. Jeanne foule aux pieds une arbalète anglaise en signe de victoire. Elle tient d’une main un lys, et de l’autre la petite croix brandie sur son bûcher, signes de sa virginité inviolée et de son martyre, tous deux dévoués au salut du royaume des Lys.

Or, loin d’avoir affaire à une malheureuse, désespérée par la perte de son honneur et persuadée que ses Voix l’avaient abandonnée, comme il s’est plu par la suite à le faire croire, Cauchon dut essuyer les reproches de la jeune fille “ au cœur de fer ”. Sa ressource sera donc, une fois encore, de falsifier la minute des notaires. Comme le montre Charles Boulanger, le procès-verbal du 28 mai est une composition confuse, juxtaposant ce que Jeanne a réellement dit avec ce que Cauchon aurait voulu qu’elle dise. «  Tel qu’il est, encore qu’il ne rapporte qu’une partie des protestations de l’accusée, le procès-verbal du 28 mai 1431 contient la preuve interne, incontestable, de l’imposture.  » (p. 140)

Mais, à la vue des habits d’homme repris par la prisonnière, l’évêque tenait son motif de condamnation.

Le lendemain 29 mai, l’évêque de Beauvais rassemblait de nouveau son tribunal. Jeanne est relapse. Relapse non parce qu’elle a renié sa signature, mais «  parce qu’elle avait dedans la prison repris l’habit d’homme  ». On sait ce qu’il en est  ! Les assesseurs le savaient aussi. Jeanne était donc déclarée «  hérétique récidivée  ».

Pas un des conjurés, surtout parmi ceux qui avaient été témoins de la scène du 24 mai dans la prison, ne protesta.

LA DERNIÈRE COMMUNION DE JEANNE

L’évêque Cauchon, qui ne désespérait pas d’obtenir que Jeanne reniât sa mission, voulut tenter un nouvel assaut au matin du 30 mai, avant le départ pour le Vieux-Marché. Il avait prévu que celle qui allait mourir ne manquerait pas de demander à se confesser et à communier  : Eh bien  ! décida-t-il, on ne le lui accordera que si elle consent à renier ses voix  !

Comme prévu, Jeanne formula sa pressante “ requête ” [de se confesser pour communier en viatique]. Ce qui n’était pas prévu, c’est qu’elle jetât à la face de son juge  :

«  Évêque, je meurs par vous  ! J’en appelle de vous devant Dieu.  » Ces paroles ne sont pas inscrites au procès-verbal de 1431, bien entendu, mais Toutmouillé et Ladvenu en témoigneront en 1450, vingt ans plus tard, quand il n’y aura plus rien à craindre.

Décontenancé, l’évêque, ordonna à Ladvenu de recevoir Jeanne à pénitence, réservant sa décision quant à l’Eucharistie. Puis, il quitta précipitamment le cachot. Ladvenu, demeuré seul avec la condamnée, l’entendit en confession, sans parvenir à obtenir d’elle le moindre reniement de ses voix. Il envoya alors Massieu prévenir Cauchon que Jeanne demandait à recevoir l’Eucharistie. Les conjurés délibérèrent un court instant pour savoir s’il fallait exercer un ultime chantage avec «  l’hostie consacrée  ». Cauchon décida que oui, mais en cas d’échec, que la communion lui serait quand même donnée  ! C’est ce qui advint.

Ladvenu affirmera  : «  Toujours jusqu’à la fin de sa vie, elle maintint et affirma que les Voix qu’elle avait eues étaient de Dieu.  »

«  MES VOIX FURENT DE DIEU… JÉSUS  !  »

Rouen, place du Vieux-Marché

Rouen, place du Vieux-Marché

Jusqu’à la fin, Cauchon s’efforcera d’extorquer à Jeanne une parole de faiblesse, un acte d’abjuration. Place du Vieux-Marché, alors qu’elle marchait au supplice, deux dominicains s’y employèrent.

La malheureuse, non  ! la bienheureuse martyre eut à entendre ensuite la sentence de sa condamnation, de la bouche même de l’évêque Cauchon. Ce furent pour son âme pure «  des outrages moraux mille fois plus insultants et blessants que les violences physiques  ». Elle accepta l’injustice, comme son divin Maître, pour consommer toute justice.

Une fois écartés les faux témoignages et les mensonges officiels, tout prouve que Jeanne témoigna de la Vérité de sa mission «  jusqu’à la fin  ». Sa mort fut celle d’une sainte, «  réplique bouleversante du Sacrifice sauveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nue sur son bûcher, comme Lui sur sa croix  » (CRC n° 198, p. 27).

Statue de Jeanne au bûcher, place du Vieux-Marché à Rouen, par Maxime Réal del Sarte (1930)

Statue de Jeanne au bûcher, place du Vieux-Marché à Rouen, par Maxime Real del Sarte (1930).
«  Je ne suis ni une hérétique ni une schismatique… Oh  ! saints du Paradis  ! saint Michel  ! sainte Catherine  ! sainte Marguerite  ! Mes voix furent de Dieu. Tout ce que j’ai fait fut de l’ordre de Dieu. Mes révélations étaient de Dieu… Jésus  !  »

«  Et elle demanda à avoir la croix. L’entendant, un Anglais, qui était là présent, en fit une petite du bout d’un bâton qu’il lui tailla. Dévotement la reçut et la baisa, et mit cette croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements. En outre, demanda qu’on lui fit avoir la croix de l’église, et qu’on la tienne élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fut, en sa vie, continuellement devant sa vue. Laquelle, apportée, elle l’embrassa moult étroitement et longuement, et la détint jusqu’à ce qu’elle fût liée à l’attache.  »

«  Ah  ! Rouen  ! disait-elle, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort  !  »

«  Dans les flammes, elle dit qu’elle n’était ni hérétique, ni schismatique comme on le lui imputait.

«  Elle affirma que les Voix qu’elle avait eues étaient de Dieu, et que quelque chose qu’elle ait fait, d’ordre de Dieu elle l’avait fait et qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ses voix; et que les révélations qu’elle avait eues étaient de Dieu.

«  Et encore, qui plus est, en rendant son esprit et inclinant la tête, en signe qu’elle était fervente en la foi en Dieu, ainsi que nous lisons de saint Ignace et plusieurs autres martyrs  : très fort, elle clama d’une grande voix à son dernier soupir  : “ Jésus  ! ” à tel point que tous les assistants purent l’entendre. Et, quasi tous pleuraient de pitié à chaudes larmes….

«  Un soldat anglais, qui la haïssait extraordinairement, avait juré que, de sa propre main, il poserait un fagot sur le bûcher de Jeanne. À l’instant où il le faisait, l’entendant clamer le nom de Jésus au moment de mourir, il demeura tout frappé de stupeur et comme en extase… Il confessa qu’il avait gravement péché, qu’il se repentait de tout ce qu’il avait fait contre Jeanne, qu’il croyait qu’elle était bonne. Car lorsque Jeanne avait rendu l’esprit, cet Anglais, comme il lui semble, vit une colombe blanche sortir des flammes.

«  Lorsqu’elle fut morte, parce que les Anglais craignaient que l’on ne dise qu’elle s’était évadée, ils dirent au bourreau de retirer quelque peu le feu, afin que les assistants présents la voient morte, et qu’il ne soit pas dit qu’elle s’était évadée.  »

Enfin, une ultime preuve de la sainteté de Jeanne  :

«  Incontinent après l’exécution, le bourreau, frappé et ému d’une merveilleuse repentance et terrible contrition, comme tout désespéré, craignant de ne savoir jamais demander pardon et indulgence à Dieu de ce qu’il avait fait, dit qu’il craignait d’être damné, parce qu’il avait brûlé une sainte. Il rapportait que le corps, par le feu brûlé et réduit en cendres, nonobstant l’huile, le soufre, et le charbon qu’il avait appliqués, il n’avait pu aucunement consumer, ni rendre en cendres le cœur qui demeura intact et plein de sang. De quoi il était autant étonné que d’un miracle tout évident.

«  D’ordre du cardinal d’Angleterre, il fut dit au bourreau que les cendres et tout ce qui restait d’elle fût réuni et projeté dans la Seine, ce qu’il fit.  »

Extrait de Résurrection tome 2, n° 17, mai 2002, p. 5-38

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