La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

LE VRAI PROCÈS DE SAINTE JEANNE D’ARC

II. La fausse réhabilitation

LA COMPASSION DU PEUPLE DE FRANCE

LE peuple de France a souffert durant l’année où Jeanne fut en prison, mais plus encore en apprenant son supplice, le 30 mai 1431. C’est lui qui garda bonne et sainte mémoire de sa libératrice.

Le décret pontifical d’introduction de la “ cause de la vénérable servante de Dieu Jeanne d’Arc ”, en date du 27 janvier 1894, le confirme  :

Sainte Jeanne d'Arc«  Elle conquit la mort précieuse des justes, laquelle excita à tel point l’admiration des assistants, que ses ennemis en furent épouvantés. Il y en eut qui s’en retournèrent de cet horrible spectacle en se frappant la poitrine. Les hommes rentrèrent en eux-mêmes, et ils se mirent aussitôt à vénérer Jeanne comme sainte sur le lieu même de son supplice  ; de telle sorte que, pour soustraire au peuple les reliques de la Pucelle, son cœur, qui était resté intact au milieu des flammes et dont le sang coulait, fut jeté avec ses cendres par les ennemis.  »

Mais alors, si tout Français était persuadé, dès 1431, de l’iniquité du procès qui avait condamné la Pucelle au bûcher, une question se pose  : Pourquoi avoir tant attendu avant de la porter sur les autels  ? Jeanne n’a-t-elle pas été réhabilitée, sur ordre du Roi et avec la bénédiction du Pape, au cours d’un procès en révision, vingt-cinq ans après sa mort  ? C’est que le procès de réhabilitation de 1456 fut aussi inique que le procès de 1431, explique Charles Boulanger  : «  Ce furent deux procès politiques soudés par une imposture  : sa prétendue abjuration. Elle commande le premier et domine le second.  »

Suivons de près sa démonstration en la replaçant dans son cadre historique.

LE CAMP DES MAUVAIS FRANÇAIS

La publicité énorme que les Anglais donnèrent à leur “ victoire ” dans toute la Chrétienté, se retourna bientôt contre eux. Les lettres adressées par eux à la cour de Rome et aux princes chrétiens trahissaient clairement les vrais motifs politiques de ce faux procès d’Église.

Les esprits étaient cependant partagés. Le “ Journal d’un bourgeois de Paris ”, écrit par un membre de l’Université hostile à Jeanne, témoigne qu’ «  assez il y avait là et ailleurs, qui disaient qu’elle était martyre et pour son droit seigneur  ; d’autres disaient que non  ».

Parmi ces derniers, il n’y avait pas que des Anglo-Bourguignons  ! Regnault de Chartres n’hésita pas, en tant qu’archevêque de Reims, à “ donner avis que Jehanne la Pucelle faisait tout à son plaisir ”. On savait que, dès le début, il avait été d’un parti opposé à celui de la Pucelle au Conseil royal  ; il avait été en outre, avec son demi-frère Flavy, l’instigateur de sa capture à Compiègne  ; enfin, étant en 1431 archevêque métropolitain de Cauchon, il n’avait rien fait pour prévenir Rome des malversations de son suffragant. Il était bien placé pour savoir que le procès en cause de foi intenté contre Jeanne était un abus de pouvoir, puisqu’il avait lui-même présidé le tribunal de Poitiers qui, en 1429, avait déjà jugé Jeanne “ en matière de foi ”. Selon le droit, on ne doit jamais juger deux fois une même cause. Jeanne elle-même l’avait reproché à Cauchon. Le silence de Regnault de Chartres sur toutes les illégalités et forfaitures du procès de Rouen le rendait d’une certaine manière complice de la sentence portée contre Jeanne.

Ses successeurs au siège archiépiscopal de Reims furent Jacques et Jean Jouvenel des Ursins. Ce dernier connaissait bien les “ dits et faicts ” de Jeanne, ayant été l’un des assesseurs de Regnault de Chartres lors de l’examen de Poitiers en 1429, et y ayant commencé la “ Chronique de la Pucelle ”. L’année même de la mort de Jeanne, il avait été nommé évêque de Beauvais, en remplacement du sieur Cauchon… Or, curieusement, deux ans plus tard, chargé aux états généraux de Blois d’exalter les grands capitaines qui avaient libéré la France, il passait sous silence le nom et la geste miraculeuse de Jeanne d’Arc. Que signifiait cet “ oubli ”  ?

UNE ÉTRANGE DISPARITION

Au fur et à mesure qu’il avançait dans son travail, Charles Boulanger fut de plus en plus indigné de constater la mainmise d’une cabale opposée à Jeanne dans le gouvernement de Charles VII, avec, semble-t-il, le consentement de ce dernier. Ainsi, en 1449, Jean Jouvenel des Ursins remplaça à l’archevêché de Reims son frère Jacques, qui se voyait pour sa part attribuer l’évêché de Poitiers, tandis que leur troisième frère, Guillaume, occupait le poste de chancelier de France, c’est-à-dire Garde des sceaux… et des archives.

Ces trois frères se retrouvaient donc en même temps possesseurs des trois exemplaires de la “ minute ” du Procès de Jeanne à Poitiers en mars 1429, au moment où ceux-ci disparurent étrangement pour le plus grand intérêt du parti décidé à ne plus parler de Jeanne et de son ardente épopée. Parce que, à Poitiers, les membres de la commission théologique réunie par le Roi avaient tous émis un avis favorable envers la Pucelle, la désignant comme une authentique envoyée du Ciel, il était préférable d’en effacer la trace… Le soupçon se trouve donc confirmé d’un véritable complot ourdi dans les hautes sphères cléricales, universitaires et politiques, pour empêcher toute révision du procès de 1431… jusqu’à nos jours  !

L’IMPOSSIBLE RÉVISION  : 1431-1450

La très puissante Université de Paris s’était ralliée à Charles VII “ le Victorieux ” en 1436, quand celui-ci avait repris Paris. En échange, elle avait obtenu l’amnistie générale et la conservation de ses privilèges, y compris matériels. Et le nouvel évêque protecteur et “ conservateur de ses privilèges ” qu’elle se choisit aussitôt fut… Jean Jouvenel des Ursins.

Le parti était bon, nos docteurs de Sorbonne pouvaient avoir confiance. Au temps de l’occupation anglaise, l’Université de Paris avait été tellement impliquée dans la condamnation de Jeanne qu’elle avait, moins que quiconque, intérêt à ce qu’on rouvrît le procès de 1431  ! Charles VII, fort embarrassé, préféra ne plus entendre les demandes du bon peuple qui réclamait à grands cris la réhabilitation de celle qui avait délivré la France et lui avait rendu son Roi “ en Nom Dieu ”.

LE CONTRE-FEU DE LA SORBONNE

Mais en 1450, lorsque Charles VII reprit solennellement possession de Rouen, les habitants de la cité normande, qui avaient plusieurs fois tenté de secouer le joug anglais, provoquant des représailles sanglantes de l’occupant, «  rappelèrent au Roi ce qu’il devait à la mémoire de la Pucelle  ». Pour leur complaire, le Roi décida l’ouverture d’un procès en révision, qui effacerait l’iniquité de celui de 1431. Ce dont le peuple se réjouit grandement, tandis que l’Université grinçait des dents.

Selon toute justice, il convenait de casser la sentence du premier procès, non sur un point de détail, mais pour cause de nullité totale touchant à la façon même dont il avait été mené. Il fallait ouvrir un nouveau procès, dans lequel les premiers juges et leurs complices seraient accusés de s’être montrés plus vendus à l’étranger que fidèles chrétiens.

C’est de la Sorbonne aux abois que partit la riposte à cette menace de révision. La manœuvre d’auto-défense fut d’autant plus aisée à effectuer que le dossier fut confié par le Roi à des serviteurs dévoués ou clients intéressés de l’Université parisienne. Ainsi, constate Charles Boulanger, de même qu’en 1431, les maîtres de la Sorbonne pro-anglaise avaient prémédité la disparition de la Pucelle pour des raisons de politique extérieure, de même en 1450, ces mêmes universitaires, ou leurs successeurs, préméditèrent la justification de leurs compères pour des raisons de politique intérieure, et de sûreté personnelle…

Habilement, nos savants docteurs surent monter un procès de leur fabrication, dont le but était de déclarer nulle la sentence de condamnation de Jeanne pour satisfaire le Roi et le peuple, mais en “ démontrant ” également que les juges avaient été trompés par de faux rapports et par… Jeanne elle-même, mais oui  ! qu’en somme, tous étaient responsables, mais non coupables  !

Dans ce scénario, l’abjuration de Jeanne inventée de toutes pièces par Cauchon était non seulement utile, mais nécessaire, pour excuser ses juges de 1431. Toute l’astuce des nouveaux juges était, vingt ans après les faits, de la rendre plus crédible encore. Jusqu’ici affirmée par les seuls ennemis de Jeanne, son “ abjuration ” allait devenir vérité officielle, couverte par l’autorité d’un tribunal nommé par le Roi et approuvé par le Pape. C’était un comble  !

Pour qu’une telle imposture réussisse, il fallait que l’Université s’entoure de mille précautions, comme d’un réseau de fils de fer barbelés juridique, qui font de ce procès en révision un maquis judiciaire inextricable. À décourager quiconque voudrait connaître la vérité  ! En ce sens, l’enquêteur principal Bouillé, le grand inquisiteur Bréhal, le juge Jean Jouvenel des Ursins, et leurs comparses, se débrouillèrent mieux que Cauchon et ses notaires.

LE PROCÈS CONFISQUÉ  : 1450-1456

PREMIÈRE ÉTAPE  : L’ENQUÊTE BOUILLÉ.

Dès 1450, Charles VII confiait à l’un de ses conseillers, l’inquisiteur Guillaume Bouillé, dominicain et universitaire, des lettres patentes ordonnant l’ouverture d’une enquête informative privée.

Bouillé commença par examiner les documents de 1431 et entendit sept témoins principaux. Mis en confiance, les anciens complices de Cauchon avouèrent tant de choses accablantes que ces interrogatoires convainquirent Bouillé de l’ampleur des crimes et forfaitures commis au cours du procès de condamnation.

Il est assez écœurant de voir tous ces “ témoins ” se donner le beau rôle en accusant les autres et en feignant l’attendrissement pour leur victime.

Au terme de son enquête, Bouillé comprit qu’il ne pouvait verser au dossier de la révision ces interrogatoires sans compromettre gravement les juges de 1431, et à travers eux l’Université de Paris. Bouillé rédigea à partir d’eux un mémoire plus “ présentable ”, comme l’avait été celui du notaire Manchon en 1431. Première substitution dans ce procès en révision qui calquait étrangement le premier  !

Le “ mémoire Bouillé ” avait, en outre, l’avantage de fixer les grandes lignes de défense des juges de 1431, mais au prix de trois gros mensonges  :

1. Les juges furent trompés par les 12 articles falsifiants les réponses de Jeanne. Notez qu’aucun des sept témoins n’avait parlé de ces 12 articles, mais Bouillé en avait trouvé mention dans les écritures mêmes des notaires, et cela lui permettait, comme c’était habile  ! d’effacer la trace des 70 premiers articles, composés par d’Estivet, que Jeanne avait réfutés point par point en présence du tribunal. Il ne fallait surtout pas révéler que Jeanne leur avait prouvé la fausseté des accusations qui pesaient contre elle  ! Deuxième substitution, analogue à celle de 1431.

2. Le dominicain Bouillé renforça la première excuse en reprenant la thèse d’une prétendue abjuration de Jeanne au cimetière Saint-Ouen. Si Jeanne n’avait pas su répondre à ses accusateurs, et si en plus elle avait abjuré en leur présence, alors elle était vraiment coupable d’avoir abusé ses juges  ! Qu’elle s’en prenne à elle-même d’avoir été brûlée  ! Conclusion effroyable.

3. Bouillé savait toutefois qu’il ne devait pas aller trop loin dans cette reconstitution des faits  : il lui fallait ménager Charles VII, dont la réputation pourrait être éclaboussée par une Pucelle qui l’aurait renié et aurait signé un texte contenant de grossières injures à son endroit. Il convenait donc d’opérer une troisième substitution  : la longue cédule “ de 500 mots ” n’étant plus “ politiquement correcte ”, comme on dirait aujourd’hui, Bouillé se proposa d’en inventer une autre, qu’on appellerait “ cédule brève ” et que Jeanne serait censée n’avoir pas comprise.

Quel galimatias  ! Il a fallu dix ans à Boulanger pour démêler l’écheveau. Poursuivons notre investigation sous sa conduite, il nous faut tenir ferme jusqu’au bout de la vérité.

DEUXIÈME ÉTAPE  : L’ENQUÊTE D’ESTOUTEVILLE.

En 1452, Charles VII ordonna une seconde enquête informative, cette fois officielle, qu’il pensa confier au cardinal d’Estouteville, légat du Pape. Dix-sept témoins furent alors entendus, dont l’assesseur Migiet, le seul qui avait osé mentionner «  l’habit masculin d’elle enlevé  ». Ce fut là son unique témoignage, on ne l’y reprit plus…

D’Estouteville n’eut aucun mal, lui non plus, à tout comprendre. Mais ce grand seigneur jouisseur, ambitieux et calculateur, résolut de se débarrasser rapidement du dossier en le renvoyant à Charles VII. Son enquête ne fut pas versée au dossier, parce qu’elle aussi était trop compromettante pour les conjurés de 1431…

TROISIÈME ÉTAPE  : BRÉHAL CHARGÉ DE L’ “ AFFAIRE ”.

Voyons maintenant comment le procès en révision fut confisqué par ceux-là mêmes qui étaient le plus compromis ou qui avaient des amis eux aussi impliqués dans le jugement de condamnation de Jeanne. À partir du 22 mai 1452, le grand inquisiteur Bréhal, docteur en Sorbonne, se trouva officiellement chargé de “ l’Affaire ”. Il apporta d’importantes modifications au “ plan Bouillé ”  :

Pour effacer le caractère politique du procès de Rouen, il fallait trouver matière canonique à la révision, obtenir pour cela que le Saint-Siège, arbitre suprême des causes d’Église, intervienne, mais de loin  ! pour que l’Université de Paris reste libre de mener l’Affaire comme elle l’entendait… D’autre part, afin de pouvoir manipuler plus facilement les “ demandeurs ” de la révision, il fallait persuader le roi Charles VII de se désister au profit de la famille d’Arc qui n’aurait pas l’outrecuidance de contester le jugement des docteurs de l’Université.

Le plan fonctionna à merveille, au cours de l’année 1455. Charles VII consentit à s’effacer (  !) et la mère de Jeanne, Isabelle Romée, ainsi que ses frères, Pierre et Jean d’Arc, se constituèrent “ demandeurs ” d’une révision auprès du Pape.

LE RESCRIT PONTIFICAL

En réponse, un rescrit du Pape en date du 11 juin 1455 ordonna la révision du procès de 1431. Cependant notons que la “ supplique des demandeurs ” de 1455 contient deux mensonges, ce qui exempte le Saint-Siège de toute responsabilité dans cette affaire  :

Primo. L’évêque de Beauvais, «  de bonne mémoire  » (sic  !), a été trompé sur le compte de Jeanne par le “ rapport d’Estivet ” du 26 mars. Faux  ! Cauchon était parfaitement au fait de Jeanne grâce aux deux enquêtes informatives menées en janvier à son pays natal.

Secundo. C’est à la suite de ce “ rapport d’Estivet ” que Cauchon a ouvert une procédure en matière de foi contre Jeanne, le 19 février. Également faux  ! Le rapport d’Estivet est daté du 26 mars, soit un mois après l’ouverture du procès. Ce n’est donc pas lui qui l’a ouvert  ; à cette date, Cauchon avait déjà lui-même interrogé sa prisonnière une quinzaine de fois.

Tertio. De surcroît, la “ supplique ” étant signée par Isabelle Romée et ses fils, Bréhal n’osa pas y mentionner l’abjuration de Jeanne, se contentant de décorer son juge, le seigneur Pierre Cauchon, du qualificatif “ de bonne mémoire ”. Mais l’abjuration de la sainte fut insinuée d’une manière officielle pour la première fois dans le texte de la proclamation affichée aux portes de la cathédrale de Paris et d’autres églises du Royaume, annonçant l’ouverture d’un procès en révision pour le 7 novembre 1455. Le peuple de Paris pouvait y lire les mots d’ «  aveux extorqués à Jeanne par la violence et la crainte  ». Jeanne aurait donc avoué…

Quoi  ? La suite le dirait.

LA SÉANCE DU 7 NOVEMBRE 1455

Au jour dit, une foule énorme, enthousiaste, se pressait dans la cathédrale de Paris, persuadée qu’elle allait assister à la glorification de la sainte Pucelle d’Orléans. L’audience promettait d’être émouvante, car sa mère était là, escortée d’un groupe imposant d’habitants d’Orléans, qui joignaient leurs plaintes à la sienne.

Quelle ne fut pas la surprise et le désappointement général de voir qu’Isabelle Romée et ses fils étaient emmenés à l’écart, dans la sacristie de la cathédrale. Pour se retrouver seuls en face de trois juges et d’un tribunal, comme Jeanne vingt-cinq ans auparavant…

Les trois juges étaient Jean Jouvenel des Ursins, archevêque et duc de Reims, Guillaume Chartier, évêque de Paris par la grâce de l’Université, et Richard de Longueuil, évêque de Coutances. Ce dernier sera souvent absent mais… aussi généreusement rémunéré que les premiers. Or, ces messieurs prétendaient que la dévotion et l’enthousiasme de la foule gênaient le calme de leurs délibérations. Il vaudrait mieux dire  : de leur complot.

Le procès eut donc lieu à huis clos.

Nos juges n’étaient pas sûrs non plus des bonnes dispositions de la mère et des frères de la “ défunte ”. Aussi, dès le lever de rideau, Jean Jouvenel des Ursins et Bréhal tentèrent-ils de les terroriser et de leur faire comprendre que Jeanne, supposée victime innocente, était peut-être aussi bien coupable…

La présomption d’innocence s’exerçait donc au seul bénéfice des juges de Jeanne  ! «  À aucun moment, écrit Boulanger, les véritables coupables ne devaient être et ne furent inquiétés par les juges de la révision.   » Une telle imposture serait à peine croyable, si on ne connaissait maintenant, grâce à Boulanger, les intentions profondes de ces juges, aussi roués que ceux de la condamnation. Les uns comme les autres étaient parents ou du moins compères-compagnons  !

Un dernier coup de poignard fut porté par Bréhal au cœur d’Isabelle, mère de Jeanne. Les juges expliquèrent que cette fameuse abjuration même extorquée et incomprise était inexcusable, car «  on ne doit pas s’écarter de la justice sous prétexte d’éviter au corps un dommage dont l’instinct naturel a horreur. Il vaut mieux subir tous les châtiments que de consentir au mal  », prononçaient sentencieusement nos pharisiens, dont l’hypocrisie prenait des proportions monstrueuses.

La séance s’acheva par le serment habituel que l’on fait prêter aux témoins, auquel on ajouta pour la circonstance un serment spécial, assorti de menaces terrifiantes, à l’encontre de ceux qui se permettraient de remettre en cause l’autorité du tribunal. La pauvre mère en sortit toute bouleversée.

UN PROCÈS INVERSÉ

Voilà donc quel étrange procès s’ouvrait, dans lequel la victime devenait coupable et les criminels victimes. Quels étaient, en fait, les accusés de ce procès  ?

Ce ne devaient être en aucune façon les “ jugeants et délibérants ” de 1431. Cauchon et Le Maître  ? Ils avaient été trompés par d’Estivet. Ce fut en effet sur ce dernier, promoteur de la foi au procès de Rouen, que les juges de la révision firent porter tout le poids de l’accusation, – comme il était décédé, cela ne portait pas trop à conséquence  ! – ainsi que sur les “ douze articles ”, qui avaient le mérite d’être anonymes. Quant aux notaires, aux assesseurs, à l’huissier, ils étaient cités à titre de témoins, et nullement d’accusés.

DE ZÉLÉS «  PROCUREURS  »

En 1431, Jeanne n’avait pas eu d’avocat. En 1455, lors de la deuxième séance qui se déroula le 17 novembre, les juges de la révision en commirent seize d’office à Isabelle Romée et à ses fils  ! Toutes dispositions furent prises alors pour écarter du prétoire Isabelle et ses fils. Mais avant de leur signifier leur congé, les juges leur firent signer une procuration pour tout accepter du procès, parce que tout serait jugé, bien entendu, selon la vérité et la justice  !

L’élimination de la famille d’Arc au profit de leurs seize avocats laisse quelque peu rêveur, quand on apprend qui étaient ces fameux «  procureurs  », d’anciens participants du procès de Rouen ou des amis de l’Université.

La deuxième séance du procès en révision vit encore se commettre deux substitutions  : celle des 12 articles d’accusation aux 70 articles d’Estivet, comme prévu par le “ plan Bouillé ”, et celle de la “ brève cédule ” d’abjuration à la cédule “ des 500 mots ” lue par Érard au cimetière Saint-Ouen. Cette courte cédule avait tout simplement été inventée par Maugier sur le conseil de Bouillé.

Le piège se refermait sur la pauvre Jeanne accusée d’une quatrième “ abjuration ”. Le 20 décembre 1455, les avocats rédigèrent un texte en 101 articles, censés récapituler les conclusions des “ demandeurs ”. Notez que ceux-ci ne sont plus là pour en contrôler la véracité, et qu’ils ont été obligés de tout accepter d’avance. Eh bien  ! dans ces 101 articles, il est affirmé par trois fois que Jeanne a abjuré en signant une «  brève cédule contenant peu de choses  », qu’elle ne comprit pas.

Le 17 février, les articles en question étaient acceptés par le tribunal, avec interdiction formelle faite aux futurs témoins (et à la famille) de les contester et d’y «  opposer quoi que ce soit  ».

FAUX TÉMOIGNAGES

En avril 1456, commença la comparution des témoins. Pour les juges, l’enjeu était capital  : il s’agissait à tout prix d’obtenir des dépositions au sujet de la “ brève cédule ” qui, en accusant Jeanne, excusait ses juges de 1431.

Voyons le principal, celui de l’ex-huissier Massieu. En 1450, lors de l’enquête Bouillé, il avait déposé sous serment avoir vu Jeanne signer la cédule “ des 500 mots ” lue par le dominicain Érard  : «  les abjura, et fit une croix d’une plume que lui bailla le déposant  ». Pour d’autres témoins, elle fit un rond, ou encore elle écrivit son nom, ou bien les deux. Il faudrait savoir.

En 1452, lors de sa deuxième déposition, Bréhal eut l’idée de suggérer à Massieu, qu’en fait, c’était lui, Massieu, qui avait lu la cédule d’abjuration à Jeanne, et non pas Érard. L’ancien huissier s’était exécuté. Sur la longueur et le contenu de la cédule, l’huissier se tut, en 1452, comme tous les autres témoins. Mais, en 1455, Maugier et Prévosteau avaient inventé la brève cédule. Du coup, Massieu en eut la mémoire rafraîchie et se rappela que la cédule, prétendument lue par lui à Jeanne contenait «  environ huit lignes et pas plus  ».

Quant aux dépositions des quatre autres témoins, elles étaient encore plus vagues, et tellement contradictoires, qu’il est facile de démontrer le parjure. Quelle n’est pas notre surprise d’apprendre que c’est uniquement sur la foi de ces dépositions qu’est fondée l’existence de la «  brève cédule  » d’abjuration que Jeanne aurait signée au cimetière Saint-Ouen  ! Qu’on n’en trouve aucune trace avant, prouve tout simplement qu’elle n’a jamais existé…

7 juillet 1456  :
ENTERREMENT DE L’AFFAIRE JEANNE D’ARC,
“ TRIOMPHE ” DE L’UNIVERSITÉ DE PARIS.

C’est le titre de l’ouvrage de Charles Boulanger, que nous comprenons mieux maintenant. Résumons brièvement les étapes qui ont abouti à la conclusion de ce procès.

Le 30 mai 1456, le président du tribunal, l’archevêque Jean Jouvenel des Ursins, après six mois de procédure, se démit de ses fonctions pour ne pas en porter la responsabilité. Il laissait à son successeur le soin de prononcer la sentence. Deux juges délégués furent nommés pour le remplacer  : Mgr Lefèvre, évêque de Démétriade ancien assesseur de Cauchon ayant approuvé la condamnation à mort de Jeanne, et un nommé Coquerel.

La sentence du procès de révision fut solennellement prononcée à Rouen le 7 juillet 1456.

Le texte de la sentence lue en présence du peuple ne portait aucune sanction contre les juges de 1431, réservant toute sa sévérité contre… les 12 articles d’accusation, qui furent condamnés à être lacérés. La sentence du procès de condamnation fut cassée, mais ceux qui l’avaient rendue ne furent ni condamnés, ni excommuniés, au contraire, leur mémoire fut étrangement ménagée. C’est là toute l’imposture du procès en révision.

Par contre, la prétendue abjuration de la sainte Pucelle y était réaffirmée, et des prières publiques ordonnées, pour le salut de son âme.

Inutile de dire que ce jugement remplit de stupeur et de consternation le bon peuple de Rouen assemblé pour la circonstance. Il n’y eut ni liesse populaire, ni réjouissances royales, comme on pourrait s’y attendre.

En septembre 1456, sans rien pouvoir vérifier, sans même rien soupçonner, Rome entérina le jugement. Les documents n’arrivèrent à Rome que dix-neuf ans plus tard  ; quant aux pièces du procès de 1431, elles n’y parvinrent qu’à la fin du siècle, dans l’indifférence et l’oubli général. L’affaire Jeanne d’Arc, comme dit Boulanger, était «  enterrée  » pour longtemps.

Quand on commença au dix-neuvième siècle à mieux connaître l’histoire de la Pucelle, et que l’Église décida de la porter sur les autels, en 1874, l’objection de l’abjuration s’éleva, plus forte que jamais.

LA RÉSURRECTION DE JEANNE

Sainte Jeanne d'ArcAnticipant de cinquante ans la découverte de Charles Boulanger, saint Pie X, qui aimait la France et son héroïne céleste, résolut, dès le début de son pontificat, de surmonter l’obstacle. Le 6 janvier 1904, jour anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, il promulguait le décret d’héroïcité de ses vertus et, cinq ans après, le 18 avril 1909, la proclamait bienheureuse.

À l’évêque d’Orléans, qui lui faisait part de son «  rêve  » d’une résurrection de la France, le saint Pontife, qui voyait en elle «  la tribu de Juda de la nouvelle alliance  », répondit par ces paroles prophétiques  :

«  À votre retour, vous direz à vos compatriotes que s’ils aiment la France, ils doivent aimer Dieu, aimer la Foi, aimer l’Église, qui est pour eux une mère très tendre, comme elle fut pour leurs pères. À ce titre seulement, la France est grande parmi les nations  ; à cette clause, Dieu la protégera et la fera libre et glorieuse  ; à cette condition, on pourra lui appliquer ce qui, dans les livres saints, est dit d’Israël  : “ Que personne ne s’est rencontré qui insultât à ce peuple, sinon quand il s’est éloigné de Dieu ”. Ce n’est donc pas un rêve que vous avez énoncé, Vénérable frère, mais une réalité  : je n’ai pas seulement l’espérance, j’ai la certitude du plein triomphe.  »

Que sainte Jeanne d’Arc, sainte Colombe de la paix et de la réconciliation françaises, héroïque martyre de la foi catholique romaine, revienne avec son cœur de flamme, et la France ressuscitera à sa voix et à son exemple, «  de par le Roy du Ciel  », Jhesus-Maria  !

Extrait de Résurrection tome 2, n° 17, mai 2002, p. 5-38

 Pour en savoir plus >