La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Un manifeste épiscopal contre-révolutionnaire

Mgr FreppelLe 5 janvier 1889, Mgr Freppel, évêque d’Angers publiait La Révolution française, à propos du centenaire de 1789, une brochure appelée à connaître une grande diffusion. «  C’est une véritable bombe qu’aujourd’hui je lance dans le public, écrivait-il à son ami Chavanon. Je vais passer l’année à combattre cette vaste fumisterie de 1789 au fur et à mesure qu’on me répondra.  » (…)

Les libéraux-catholiques tentèrent de gauchir la leçon épiscopale en prétendant que «  le vrai sujet de la remarquable étude politique de Mgr Freppel n’était pas 1789, mais la Révolution de 1793  ». Peine perdue  ! comme nous allons le voir.

Charles Périn, l’économiste belge ami de Mgr Freppel, lui écrivait son enthousiasme  : «  C’est l’arrêt définitif sur la Révolution, c’est un événement, et l’on se reprend à espérer quand on voit cet ouvrage accueilli comme il l’est, même par des gens qui ont brûlé tant d’encens à l’Idole.  » (…)

LA RÉVOLUTION EST UNE DOCTRINE

Mgr Freppel va droit à l’essentiel, d’emblée, en montrant dans la Révolution française non pas une simple péripétie de l’histoire mais une doctrine  :

«  Il en est, à certains égards, de la Révolution française comme de la Réforme protestante du seizième siècle  : l’une et l’autre constituent un mouvement d’idées qui dépasse de loin les limites d’un siècle ou d’un pays. Si tout s’était borné en 1789 et en 1793 à renverser une dynastie, à substituer une forme de gouvernement à une autre, il n’y aurait eu là qu’une de ces catastrophes dont l’histoire nous offre maint exemple. Mais la Révolution française a un tout autre caractère  : elle est une doctrine, ou, si l’on aime mieux, un ensemble de doctrines, en matière religieuse, philosophique, politique et sociale. Voilà ce qui lui donne sa véritable portée  ; et c’est à ces divers points de vue qu’il convient de se placer, pour la juger en elle-même et dans son influence sur les destinées de la nation française, comme aussi sur la marche générale de la civilisation.  »

Car personne n’échappe à la contrainte de ces idées nouvelles qui mènent le monde  : «  Il est évident que pour chacun de nos contemporains la manière de voir et d’agir dépend, en grande partie, de l’idée qu’il se fait du mouvement de 1789, point de départ de l’époque actuelle. (…)  »

Déjà, la conclusion se laisse deviner  : «  Telle est la question qu’il importe de résoudre, à la veille du centenaire de 1789, pour savoir si, loin de pouvoir être considérée comme un bienfait, la Révolution française n’est pas l’un des événements les plus funestes qui aient marqué l’histoire du genre humain.  »

RÉFORMES ET RÉVOLUTION

«  Le mouvement de 1789 devait être, selon le désir général, un mouvement réformateur, et il est devenu un mouvement révolutionnaire. C’est à la fois son vice et sa condamnation  » explique Mgr Freppel. (…)

«  Une nation, rompant brusquement avec tout son passé, faisant, à un moment donné, table rase de son gouvernement, de ses lois, de ses institutions, pour rebâtir à neuf l’édifice social, depuis la base jusqu’au sommet, sans tenir compte d’aucun droit ni d’aucune tradition  ; une nation réputée la première de toutes, et venant déclarer à la face du monde entier qu’elle a fait fausse route depuis douze siècles, qu’elle s’est trompée constamment sur son génie, sur sa mission, sur ses devoirs, qu’il n’y a rien de juste ni de légitime dans ce qui a fait sa grandeur et sa gloire, que tout est à recommencer et qu’elle n’aura ni trêve ni repos tant qu’il restera debout un vestige de son histoire  : non, jamais spectacle aussi étrange ne s’était offert aux regards des hommes.  » (…)

La Révolution française est «  une doctrine radicale, une doctrine qui est l’antithèse absolue du christianisme, de là sa fausseté manifeste, comme aussi l’importance de son rôle et de son action dans l’histoire du genre humain.  »

UNE RÉVOLUTION ANTICHRÉTIENNE

«  La Révolution française, écrit Mgr Freppel, est l’application du rationalisme à l’ordre civil, politique et social  : voilà son caractère doctrinal, le trait qui la distingue de tous les autres changements survenus dans l’histoire des États. Ce serait s’arrêter à la surface des choses, que d’y voir une simple question de dynastie, ou de forme de gouvernement, de droits à étendre ou à restreindre pour telle ou telle catégorie de citoyens.  »

La vérité est qu’il y a là «  toute une conception nouvelle de la société humaine envisagée dans son origine, dans sa constitution et dans ses fins  ». Il ne s’agit pas d’une simple «  attaque visant à la destruction de l’Église catholique  ». La Révolution veut «  dans son principe comme son but, l’élimination du christianisme tout entier, de la révélation divine et de l’ordre surnaturel, pour s’en tenir uniquement à ce que ses théoriciens appellent les données de la nature et de la raison. Lisez la Déclaration des droits de l’homme, on dirait que pour cette nation chrétienne depuis quatorze siècles, le christianisme n’a jamais existé ou qu’il n’y a pas lieu d’en tenir le moindre compte.  »

Et Mgr Freppel de conclure avec flamme  : «  C’est le règne social de Jésus-Christ qu’il s’agit de détruire et d’effacer jusqu’au moindre vestige. La Révolution, c’est la société déchristianisée  ; c’est le Christ refoulé au fond de la conscience individuelle, banni de tout ce qui est public, de tout ce qui est social  ; banni de l’État, qui ne cherche plus dans son autorité la consécration de la sienne propre  ; banni des lois, dont sa loi n’est plus la règle souveraine  ; banni de la famille, constituée en dehors de sa bénédiction  ; banni de l’école, où son enseignement n’est plus l’âme de l’éducation  ; banni de la science, où il n’obtient plus pour tout hommage qu’une sorte de neutralité non moins injurieuse que la contradiction  ; banni de partout, si ce n’est peut-être d’un coin de l’âme où l’on consent à lui laisser un reste de domination. (…)  »

Ce n’est plus en Dieu que l’on cherche «  le principe et la source de l’autorité, mais dans l’homme, et dans l’homme seul. La loi n’est plus que l’expression de la volonté générale, d’une collectivité d’hommes qui décident en dernier ressort et sans recours possible à aucune autre autorité, de ce qui est juste ou injuste. Tout est livré à l’arbitraire et au caprice d’une majorité. (…) Peu importe, par conséquent, qu’on laisse le nom de l’Être suprême au frontispice de l’œuvre comme un décor ou un trompe-l’œil  ; en réalité, l’homme a pris la place de Dieu, et la conséquence logique de tout le système est l’athéisme politique et social. (…)

«  C’est le triste spectacle que nous avons sous les yeux  ; et, pour en être surpris, il faudrait ne pas se rendre un compte exact de ce qu’il y a au fond du mouvement révolutionnaire de 1789. Car, on voudra bien le remarquer, c’est ni dans les excès ni dans les crimes de 1793 que nous cherchons le caractère doctrinal de la Révolution française. Ce n’est pas en 1793 mais bien en 1789 que la France a reçu la blessure profonde dont elle souffre depuis lors, et qui pourra causer sa mort si une réaction forte et vigoureuse ne parvient pas à la ramener dans les voies d’une guérison complète. C’est en 1789 qu’en renonçant à la notion de peuple chrétien pour appliquer à l’ordre social le rationalisme déiste ou athée, ses représentants ont donné au monde le lamentable spectacle d’une apostasie nationale jusqu’alors sans exemple dans les pays catholiques. C’est en 1789 qu’a été accompli, dans l’ordre social, un véritable déicide, analogue à celui qu’avait commis sur la personne de l’Homme-Dieu, dix-sept siècles auparavant, le peuple juif, dont la mission historique offre plus d’un trait de ressemblance avec celle du peuple français. À cent ans de distance le cri “ écrasons l’infâme ” [Voltaire] a trouvé son écho dans cet autre cri, expression plus dissimulée, mais non moins fidèle de la même idée  : “ le cléricalisme, voilà l’ennemi  ! ” [Gambetta]  »

FIN DE LA CHRÉTIENTÉ

Mgr Freppel étudie ensuite le retentissement de la Révolution de 1789 sur l’Europe entière. «  Il n’y a rien de moins français, écrit-il, que la Révolution française, et, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est qu’elle-même a l’ambition d’être tout autre chose. Ce n’est pas à la France qu’elle s’adresse, mais au genre humain tout entier  ; elle déclare les Droits de l’Homme, et non pas ceux du citoyen français  ; elle aspire au rôle de messie politique.  »

Et il ajoute cette réflexion déjà toute maurrassienne  : «  Les révolutionnaires du siècle dernier conçoivent, à la place du français réel, historique, marqué au coin de sa race, avec son caractère et les qualités qui lui sont propres, un être idéal et abstrait, qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais nulle part, l’homme de la nature et de la raison, en dehors de toute particularité de temps, de lieux, de personnes. C’est pour cette abstraction qu’ils légifèrent sans tenir compte ni de l’intérêt national ni des droits historiques.

«  Il est à peine besoin de faire ressortir tout ce qu’il y avait d’absurde dans cette prétention de légiférer pour une nation comme la France, monarchique dans ses traditions, ses mœurs, son langage, son génie, et jusque dans la moelle de ses os, comme pour une peuplade d’émigrants en Californie. Cette absurdité, nous l’avons payée au prix de dix révolutions successives, faute de pouvoir rentrer dans la voie historique et traditionnelle d’où nous sommes sortis.  »

FIN DES LIBERTÉS

Approfondissant son analyse, Mgr Freppel passe au crible de sa critique impitoyable les trois idoles de la devise révolutionnaire. D’abord, la Liberté   :

«  La Révolution a poussé la centralisation des pouvoirs à ses dernières limites. Son œuvre fut de faire revivre la théorie païenne de l’omnipotence de l’État incarné dans une majorité numérique au mépris de toutes libertés provinciales ou municipales. Entre l’État et l’individu, elle ne conçoit ni corps autonomes, ni organismes intermédiaires, ni associations indépendantes  : tout cela l’offusque, la gêne, la contrarie dans ses tendances absolutistes. (…)

«  Il serait facile de parcourir, de haut en bas, toute l’échelle sociale, telle qu’elle a été construite par la Révolution française, pour montrer qu’il n’y a de vraie liberté à aucun de ses degrés. 1789 a fait litière de toutes les libertés locales, pour concentrer dans les mains de l’État le pouvoir le plus absolu qu’il soit possible d’imaginer dans un pays civilisé. On a calculé que la Constituante avait confectionné, en deux ans, 2557 lois  ; la Législative, en un an, 1712; et la Convention, en trois ans, 11 210. Jamais spectacle plus bizarre n’avait été donné au monde. On eût dit que la France ne faisait que de naître, et qu’il fallait la traiter comme une horde de sauvages arrivant à l’état social.

«  Une telle centralisation des politiques étouffe les libertés avec d’autant plus de facilité que l’arbitraire part d’une assemblée. C’est-à-dire d’une majorité anonyme et impersonnelle écrasant les minorités sous la supériorité du nombre, et dans laquelle nul ne se tient pour responsable de ce qui est censé être l’œuvre de tous.  »

LA LIBERTÉ OU LA MORT  !

La Révolution française n’a-t-elle pas du moins proclamé la liberté individuelle, en particulier la liberté de conscience  ? demande Mgr Freppel. Après avoir rappelé la tolérance réservée aux juifs et aux protestants sous l’Ancien Régime, il ajoute  :

«  Lorsqu’on parle de liberté religieuse à propos de la Révolution française, il se présente immédiatement à l’esprit des noms et des souvenirs tels que toute discussion sur ce point devient superflue. Tout un clergé massacré, ou déporté, ou dispersé dans l’Europe entière, pour avoir refusé de prêter serment à une Constitution hérétique et schismatique, produit naturel de ce despotisme d’État dont je parlais tout à l’heure, voilà comment la liberté religieuse est née du mouvement révolutionnaire de 1789. Car il ne faut pas perdre de vue que, si ces épouvantables forfaits ont été commis en 1793 et après, c’est dans l’assemblée de 1789 qu’on avait élaboré la Constitution civile du clergé, cette mainmise absolue de l’État sur les consciences, ce mouvement insigne du despotisme antireligieux. L’oppression des catholiques, par des actes de violence ou par la voie légale, a été, dès le premier moment, comme elle est restée depuis lors, l’une des marques distinctives de la Révolution française.  »

Après avoir rappelé le souvenir des martyrs de la Révolution, Mgr Freppel en vient à évoquer l’actualité de son temps, qui est encore la nôtre  : «  Chaque fois que le libéralisme révolutionnaire remonte au pouvoir, après 1830 comme en 1789, après 1848 et 1879, son premier mouvement est de restreindre la liberté des catholiques. (…)

«  Sans doute, la Déclaration des Droits de l’homme porte que nul ne sera inquiété pour ses opinions religieuses. Mais il suffit de regarder autour de soi, pour se convaincre que c’est encore là une de ces formules mensongères sous lesquelles s’abrite le despotisme d’État. La vérité est que, à l’heure présente, les convictions religieuses sont précisément ce que la Révolution pardonne le moins. Est-il, à la veille du centenaire de 1789, un préfet ou un sous-préfet qui n’aurait rien à redouter pour sa situation, s’il faisait ouvertement ses Pâques  ? Est-il un seul buraliste, un seul garde champêtre qui oserait impunément mettre ses enfants dans une école chrétienne, de préférence à l’école laïque  ? Est-ce que le simple fait d’aller à la messe, les dimanches, ne constitue pas un péril pour tous ceux qui touchent de près ou de loin à une administration publique  ?

«  Laissons donc de côté ces maximes pompeuses qui ne sauraient plus tromper personne. Il en est des libertés individuelles, comme des libertés provinciales, départementales et municipales. Le mouvement révolutionnaire de 1789 en a été la négation pure et simple, au profit d’une majorité qui absorbe en elle tous les pouvoirs et s’impose aux consciences souverainement, sous le nom de volonté générale, suivant la doctrine du Contrat social de Rousseau. Le despotisme d’État, aux mains d’un seul homme ou d’une assemblée, voilà son premier et son dernier mot.  »

FIN DE L’INÉGALITÉ PROTECTRICE

Abordant la deuxième chimère, l’Égalité, Mgr Freppel explique  : «  De même que la Révolution française a remplacé les libertés réelles par de pures fictions, elle a introduit, au lieu de l’égalité vraie, une égalité fausse et absolument chimérique.

«  Les doctrinaires de 1789 ont réussi à tromper les esprits naïfs et crédules par des formules sonores comme celle-ci  : Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Il eût été plus exact de dire que tous les hommes naissent dépendants et inégaux.

«  La première de ces dépendances et de ces inégalités a son fondement dans la divine constitution de la famille. Quand l’enfant vient au monde, il entre dans une hiérarchie de pouvoirs et de fonctions  ; il trouve à côté de son berceau, dans les auteurs mêmes de ses jours, non pas des égaux, mais des supérieurs qui ont le droit de lui commander. Jamais, à aucun âge de sa vie, il ne deviendra l’égal de son père ni de sa mère  ; jamais ses droits n’équivaudront aux leurs. Entre eux et lui, il y aura toujours un lien de dépendance et de subordination qui, formé par la nature elle-même, est indissoluble. La formule révolutionnaire de l’égalité est donc tout d’abord inapplicable à l’ordre domestique, à moins qu’on ne veuille en venir à cette absurdité manifeste de fonder l’autorité paternelle sur le vote des enfants.  »

Après avoir démontré qu’il en va de même dans la société, Mgr Freppel ajoute  :

«  L’un des péchés capitaux de la Révolution française, c’est d’avoir voulu légiférer pour un être abstrait, séparé de tout milieu et de toute qualité qui pourraient en faire autre chose qu’un homme purement et simplement. Et parce que cet être de raison n’a jamais existé et ne saurait exister nulle part, tout ce qu’elle a formulé à cet égard est faux et chimérique. (…)

«  La Révolution française, même sous sa forme la plus modérée, et alors qu’elle ne versait pas encore dans le sang et dans la boue, a constamment méconnu ces grandes lois de la nature et de l’histoire, sous l’inspiration des idées de Rousseau et des autres sophistes du dix-huitième siècle. C’est ainsi que nous l’avons vue aboutir de nos jours à l’égalité politique, en attendant que le socialisme la pousse dans l’égalité des conditions et des propriétés.

«  L’égalité politique  ! Quelle chimère et quel danger pour un pays  ! Il est inadmissible, au regard du bon sens, que, sous prétexte d’égalité, le nombre seul opérant par sa vertu arithmétique et en dehors de toute autre considération, devienne la loi suprême d’un pays  ; que ni le talent, ni la fortune, ni la moralité, n’entrent pour rien dans un calcul qui se réduit à une simple addition de voix  ; qu’il soit indifférent, au point de vue du droit, de représenter les intérêts de toute une famille, d’une corporation entière, ou de n’avoir souci que de sa personne  ; et qu’en un jour d’élection où se posent les questions les plus difficiles de droit constitutionnel, de relations avec l’étranger, des questions de vie ou de mort pour un peuple, le suffrage d’un individu sachant à peine lire et écrire, ou recueilli dans un dépôt de mendicité, pèse d’un même poids dans la balance des destinées nationales que celui d’un homme d’État rompu aux affaires par une longue expérience. Il n’est pas de sophisme qui puisse colorer d’un prétexte spécieux une pareille absurdité. Un pays qui sacrifie son existence à une utopie aussi dangereuse, court au-devant de toutes les aventures  : il est à la merci d’une force aveugle qui, obéissant tour à tour aux impulsions les plus contradictoires, l’entraîne tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et finit par le pousser aux abîmes.  » (…)

LE DÉCHAÎNEMENT D’UNE HAINE FRATRICIDE

«  La Révolution française et la fraternité, quelle alliance de mots contradictoires  ! À peine le mouvement révolutionnaire de 1789 a-t-il éclaté, que les haines les plus féroces se donnèrent libre carrière dans tout le pays. Ce peuple de frères sembla n’avoir voulu écrire sur les murs de ses édifices la formule imaginée par la franc-maçonnerie, que pour se donner le plaisir de s’entr’égorger. Girondins, Montagnards, Hébertistes, Thermidoriens, chaque parti marque son avènement au pouvoir par le meurtre de ses adversaires vaincus.

«  Et ce n’est pas seulement au sein d’une capitale tumultueuse et désordonnée que s’inaugure ce règne de la fraternité  : au signal des nouveaux apôtres, dans chaque ville, dans chaque bourg, des hommes nés côte à côte, et la veille encore unis, s’acharnent les uns contre les autres, se dénoncent réciproquement et s’entre-tuent. Sous le nom de fraternité, une sanglante ironie est devenue le mot d’ordre des plus épouvantables forfaits.

«  J’entends bien ce que l’on nous dit pour affaiblir l’impression de ces crimes  : c’était l’explosion soudaine de colères longtemps comprimées… Mais nous voici à cent ans de là, et je ne vois pas que les haines de partis, œuvre de la Révolution française, se soient aucunement apaisées. C’est toujours le même esprit de ” fraternité ” se manifestant par des divisions profondes et peut-être irrémédiables. (…)  »

Mgr Freppel porte ensuite son attention sur trois domaines qui demeurent le champ d’application des mensonges révolutionnaires qu’il vient de dénoncer.

UNE EXPROPRIATION ÉHONTÉE

L’évêque-député s’attaque d’abord à «  l’une des erreurs les plus grossières, que l’on se soit efforcé d’accréditer dans le public, qui consiste à prétendre que la Révolution française a donné ou rendu la terre aux paysans, tandis qu’avant 1789 la propriété du sol aurait été le privilège à peu près exclusif de la noblesse et du clergé. Je ne crois pas que jamais mensonge plus audacieux ait été jeté en pâture à la crédulité des simples. Là-dessus, il n’y a même plus matière à contestation, si l’on excepte ceux qui ont tout intérêt à travestir l’histoire. La vérité est que, longtemps avant 1789, les paysans étaient devenus propriétaires fonciers, et cela dans une mesure qui n’a pas été dépassée depuis lors, si tant est qu’elle soit restée la même. (…)  »

Mais une fois encore, Mgr Freppel remonte aux causes, à savoir les principes mêmes de la Révolution  : «  La ruine de la propriété est dans l’exagération de l’idée de l’État, tel que le conçoit la Révolution française. Du moment que l’État se substituant à l’initiative particulière, l’entravant de mille manières et l’étouffant même, se mêle de tout faire, crée tout, organise tout, gouverne tout, écoles, justice, administration, finances, il lui faut absolument, pour suffire à tant de charges, pressurer la fortune individuelle et en tirer tout ce qu’il peut, sous forme d’impôts et de contributions de toute sorte. (…)

«  Sans doute, la Révolution a mis en vente toutes les terres du clergé et une grande partie de celles de la noblesse. (…) Mais est-ce le peuple, sont-ce les petits cultivateurs qui ont bénéficié de cette confiscation restée l’un des plus grands scandales de l’histoire  ? Non, mille fois non. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les procès-verbaux de ces ventes encore plus ridicules qu’odieuses. La masse des biens du clergé et de la noblesse a été acquise contre un papier de nulle valeur, par des bourgeois voltairiens qui se moquaient du peuple non moins que de la religion et de l’aristocratie. (…)

«  Quant aux classes populaires, elles n’ont absolument rien gagné à ce vol que l’on ne saurait qualifier trop durement. Elles n’ont fait qu’y perdre  ; car la plupart des services publics, l’enseignement, le culte, l’entretien des hôpitaux, le soin des pauvres et des malades, et jusqu’au service militaire lui-même, du moins en partie, étaient attachés aux domaines possédés de temps immémorial par le clergé et par la noblesse  ; ils constituaient autant de charges qui pesaient presque exclusivement sur ces propriétés, de telle sorte que le reste de la nation était exonéré, par là même, d’une dépense extrêmement lourde et qui ne le regardait en rien.

«  Qu’est-il résulté au contraire de la transmission de ces biens aux mains des agioteurs et de la bourgeoisie voltairienne du siècle dernier, moyennant un prix de vente dérisoire  ? Il en est résulté un fait bien simple, mais qui n’en est pas moins cruel  : c’est que tous les services publics sont tombés à la charge du peuple, qui, pour y faire face se voit écrasé d’impôts sous toutes les formes. (…)  »

Mgr Freppel conclut par cette parole prophétique  : «  Un fait reste certain, c’est que le socialisme est en germe dans la Révolution française; et si, comme tout porte à le craindre, ses théories produisent leurs fruits au siècle prochain ou plus tard, la faute en aura été tout d’abord à l’Assemblée constituante de 1789.  »

ESCLAVAGISME

S’il est un autre domaine sur lequel la fausse égalité révolutionnaire porte ses fruits de mort, c’est bien le monde du travail. Là encore, Mgr Freppel se montre un maître à penser  :

«  L’idée fondamentale de la Révolution française en matière économique est contenue dans cette maxime de Turgot, tant applaudie à la fin du siècle dernier  : La source du mal est dans la faculté accordée aux artisans d’un même métier de s’assembler et de se réunir en corps. On croit rêver en lisant aujourd’hui de pareilles inepties tombées de la plume d’un homme d’esprit. Ce que Turgot, fidèle interprète des opinions de son temps, appelait “ la source du mal ” n’est autre chose qu’un principe rigoureux de droit naturel. Car il est dans la nature des choses que les artisans d’un même métier et les ouvriers d’une même profession aient la faculté de s’assembler pour débattre et sauvegarder leurs intérêts  ; ou bien il faut renoncer à toutes les notions de la solidarité et de la sociabilité humaines.

«  L’Église avait fini par faire triompher dans la classe ouvrière la loi si éminemment féconde de l’association. Sous son influence, il s’était opéré, pour chaque métier, pour chaque profession, un groupement des forces et des volontés individuelles autour d’un seul et même centre d’action. L’on avait senti que pour être fort, il fallait s’unir, et que, dans cette union morale des travailleurs d’un même ordre, il y avait une garantie et une protection pour tous  : Vincit concordia fratrum, selon l’antique devise des arts et métiers de Paris. (…)

«  Sans absorber l’individu dans le corps social et tout en lui laissant la liberté de se mouvoir et d’agir à son gré, le travail devenait plus ou moins une chose commune à laquelle chacun apportait son énergie propre, en même temps qu’il y trouvait sa fortune et son honneur. Des hommes aussi étroitement unis par les liens professionnels ne pouvaient qu’être solidaires les uns des autres. Dans un tel état de choses, il y avait place pour les faibles à côté des forts  ; et la richesse ou l’intelligence, au lieu d’être une cause de ruine pour personne, tournait au profit de tout le monde.

«  Bref, le même métier était dans une même ville, pour ceux qui l’exerçaient, un signe de ralliement et le principe d’une association où tous se rencontraient, se respectaient et s’aimaient. Tel a été, six siècles durant, l’aspect de cette grande et belle institution qui s’est appelée, dans l’histoire de l’économie politique et sociale, la corporation ouvrière.  »

Tout n’était pas parfait dans ces corporations et Mgr Freppel le reconnaît sans peine. (…) Mais «  là encore, il s’agissait d’opérer l’une de ces réformes justifiées par la marche du temps et par les progrès de l’industrie. Améliorer, à la bonne heure  ; mais détruire sans rien mettre à la place, c’est de la folie. On ne déracine pas un arbre encore vigoureux uniquement pour le débarrasser d’une branche morte. (…)

Cette folie destructrice de la Révolution prit force de loi par le vote du décret d’Allarde et de la loi Le Chapelier, que l’évêque d’Angers définit ainsi  :

«  Sous une apparence de liberté, c’est l’isolement qu’on apportait à l’ouvrier, et, avec l’isolement, la faiblesse. L’individu seul restait en face de lui-même, n’ayant plus aucune des ressources matérielles ou morales qu’il tirait auparavant d’un corps dont il était le membre. Dès lors, plus une ombre de hiérarchie  ; plus de paternité sociale  ; plus de charge d’âmes  ; plus de fraternité professionnelle  ; plus de règles communes  ; plus de solidarité d’intérêt, d’honneur et de réputation  ; plus de rapprochement entre les maîtres, les ouvriers et les apprentis  ; plus de garanties pour les faibles contre les forts  ; plus de protection des grands à l’égard des petits. Une concurrence effrénée, une lutte pour la vie où chacun, réduit à ses seules forces, cherche à l’emporter sur les autres, au risque d’entraîner leur ruine  ; une mêlée où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se foule aux pieds, c’est-à-dire, en résumé, l’oppression en haut, la servitude en bas, l’antagonisme partout et l’union nulle part  : telle est la situation que la Révolution française est venue créer à la classe ouvrière.

«  Et que l’on ne vienne pas se rabattre sur un sophisme grossier pour attribuer au mouvement révolutionnaire de 1789 la moindre part d’influence dans les progrès économiques qui ont pu s’accomplir depuis cent ans. Ce sophisme ne tient pas contre une minute de réflexion. (…) Si les conditions économiques du temps actuel sont meilleures à certains égards que celles de l’âge précédent, cela est dû à des causes toutes différentes  : au progrès des sciences, (…) à une plus grande facilité dans les moyens de communication (…). Mais tout cela n’a rien de commun avec les doctrines ni avec les pratiques de la Révolution française.  »

La conclusion de Mgr Freppel est implacable  : «  Laissons donc là ce sophisme et disons ce qui est l’évidence même  : la Révolution française n’a rien fait pour améliorer la condition des classes laborieuses  ; bien au contraire, elle a jeté le trouble et la confusion dans le monde du travail; (…) elle a créé l’antagonisme du capital et du travail, cette grande plaie des temps modernes (…).  »

L’ANALPHABÉTISME ÉRIGÉ EN INSTITUTION

Après avoir détruit la propriété, semé la zizanie dans le monde du travail, la Révolution française voulut encore prendre possession de l’âme des jeunes générations par l’instruction publique. (…)

«  Pour la première fois depuis qu’il y a des écoles au monde, on vit se produire en 1789 un système d’éducation indépendant et exclusif de toute idée religieuse. Il est à croire que les tenants de la pédagogie révolutionnaire, ceux d’aujourd’hui comme leurs devanciers, n’ont jamais mis la main à l’œuvre si difficile de l’éducation. Autrement il serait impossible de comprendre qu’à l’aide d’un simple manuel civique, sans chercher un point d’appui en Dieu, et rejetant tout mobile supérieur à la volonté de l’homme, ils aient pu se flatter de vaincre les résistances que rencontre la vertu dans le cœur de l’enfant. L’expérience n’a cessé de démontrer qu’en dehors de l’action religieuse sur l’enfance, il n’y a jamais eu qu’impuissance et déception. “ Quiconque n’aime pas Dieu, écrivait Bossuet, quoi qu’il dise et quoi qu’il promette, n’aimera jamais que lui-même. ”  »

Remontant une fois encore des faits aux principes, Mgr Freppel ajoute  :

«  Qu’est-ce donc qui appartient en propre à la Révolution française en matière d’instruction  ? Cette conception absolument fausse de l’État enseignant, du monopole et de la centralisation universitaire.

«  L’État enseignant  ! À moins que nous ne soyons fatalement voués au plus effrayant et au plus absurde de tous les despotismes, j’espère bien que, dans cent ans d’ici, on ne comprendra plus qu’une pareille erreur ait pu s’emparer de l’esprit d’un peuple [Hélas ! ]. (…) La fonction éducatrice n’entre nullement dans l’idée d’État, qui est un pouvoir de gouvernement et non pas un pouvoir d’enseignement. On a beau presser en tous sens les divers pouvoirs qui constituent l’État, le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire, jamais l’on n’en fera sortir la fonction éducatrice.

«  Que l’État exerce à cet égard une mission de surveillance, d’encouragement et de protection, à la bonne heure  ; mais vouloir enseigner toute la jeunesse d’un pays, et la jeter dans un seul et même moule, alors que l’on n’a pas et que l’on fait profession de ne pas avoir de doctrine d’État, ni en religion, ni en philosophie, ni en histoire, ni dans tout le reste, c’est le comble de l’absurdité. (…)  »

UNE ACTION CATHOLIQUE ET FRANÇAISE, ROYALISTE ET COMMUNAUTAIRE

La première condition du salut de la France sera donc de renier les erreurs passées. De même qu’autrefois, les évêques ont fait la France royale et chrétienne, aujourd’hui l’Église a la mission particulière de «  dire au pays la vérité, sans se préoccuper de lui être agréable ou non  ». (…)

Mgr Freppel

Mgr Freppel

Il ne s’agit pas de revenir à l’Ancien Régime d’avant 1789, mais de mener une action de restauration catholique et française, dont notre évêque trace à grands traits le projet. On croirait lire le projet de l’abbé de Nantes, condensé dans les 150 Points de la Phalange  :

Action catholique, car la France est catholique, et non pas laïque  ! et si elle ne renoue pas sa fidélité avec la vraie et unique religion, elle deviendra, «  pour le monde entier, le plus effrayant exemple d’un peuple infidèle à sa mission, atteint aux sources mêmes de la vie morale, et s’affaissant sur lui-même dans le vide et dans le néant  ». La leçon est sévère, elle s’applique aujourd’hui plus encore qu’au temps de Mgr Freppel.

Action royaliste  : «  Il faut, écrit l’évêque d’Angers, revenir franchement et sans hésitation à la monarchie nationale. Elle est plus capable que n’importe quel autre régime, par la fixité même de son principe, de donner au pays et de garantir toutes les libertés désirables.  »

Action communière  : «  Le rétablissement de la monarchie nationale implique la reconstitution de la vie provinciale, sans laquelle toute réforme serait vaine… Cette action communautaire, fondée sur l’expérience et la coutume, nécessitera aussi la création de nouvelles corporations de métiers ou des associations patronales et ouvrières adaptées aux besoins de notre monde moderne.  »

Extraits de Il est ressuscité  ! n° 28, novembre 2004, p. 13-20

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