Il est ressuscité !

N° 214 – Octobre 2020

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


In memoriam
Colonel Yves-Marie Argouarc’h

Chevalier de la Légion d’honneur
Officier de l’ordre national du mérite
Saint-cyrien de la promotion lieutenant Darthenay (1974-1976)
Rappelé à Dieu le 20 septembre 2020, à l’âge de 68 ans

SAINT-CYRIEN de la promotion Lieutenant  Darthenay (1974-1976), l’amitié gardée tout au long de sa carrière par ses camarades, s’est manifestée le jour des obsèques par leur présence et par les marques d’un amour partagé pour la France et d’une même foi. Ainsi le général Trinquand, délégué par les camarades de la promotion, après avoir énuméré les états de service du Colonel, acheva par ces mots : « Seigneur, accueillez votre fils, il s’est bien battu ! »

Le soir même était posté sur le forum de la Pro­motion, le livret de la messe, le repor­tage photo, la procession des Frères et des Sœurs au cime­tière et plusieurs enregistrements, notamment le chant de monsieur Leca, Au fond de la nuit, veille et prie ! Les nombreux commentaires disent avoir été émerveillés par la cérémonie religieuse et l’accompagnement de la famille d’Yves- Marie jusqu’à sa dernière demeure. « Notre fierté d’être son camarade depuis nos vingt ans a été ranimée par votre humble et vivifiante certitude qu’Yves-Marie est entré dans la Vie. » L’un de ses camarades présents dira :  « Il était bon en tout ! »

Lui-même pensait qu’après avoir achevé son temps de chef de corps, le Bon Dieu l’avait affecté à un nouveau front, pour y porter la Croix de Jésus, pendant plus de vingt ans.

« Je pense avoir été un vaillant petit soldat », murmurait-il en souriant à son épouse au moment de quitter l’hôpital pour ses derniers jours à la maison. Il ne voulait pas qu’on augmente la dose de morphine pour garder sa lucidité jusqu’à la fin. “ Il faut qu’on tienne, il faut qu’on tienne ! ” lui disait-il.

LE TEMOIGNAGE DE SES ENFANTS

« Forgé du même fer que ses aïeux bretons. Valeureux comme son arrière grand-père, qui enracina notre famille dans l'armée et s'illustra pendant la Grande-Guerre avec ses quatre fils. Brave comme son grand-père qui a combattu deux fois les Alllemands en 1914 et 1940. Et fidèle à ses engagements comme son père, le Lt-colonel Paul Argouarc’h, blessé à la jambe en Indochine, arrêté en Algérie pour avoir dit ce qu'il pensait du Général de Gaulle

« Papa a servi pendant trente-quatre ans, consacrant sa vie entière à sa vocation militaire, forgée au Prytanée puis à Saint-Cyr, et fondée sur un héritage magnifique.

« “ Je maintiendrai ” était la devise qu’il tenait de son père, et ses fils l’ont redite avec une belle résolution : « Nous maintiendrons ! »

« On n’abdique pas l’honneur d’être un chef ! Wittlich, Verdun, Saarburg chez les chasseurs mécanisés. Canjuers en tant que chef de corps du 21e régiment d’infanterie, dont la devise, Je passe quand même, résonnait comme un fier hommage à l’héroïsme des Poilus de Verdun, si chers à Papa. »

En retraçant la vie de son frère « rectis Deo lineis », en droite ligne sous le regard de Dieu, le Père Argouarc’h a rappelé ce qu’il avait fait au Kosovo pour protéger les enclaves serbes des persécutions des Albanais musulmans dans un contexte de guerre civile. La mission d’Yves-Marie était de représenter la France auprès du Bataillon émirien censé s’interposer entre les deux factions, allant jusqu’à prendre le risque d’assister à un enterrement dans une famille serbe. « Dans ces moments-là, il récitait son chapelet non-stop. »

« Sa dernière mission en Afghanistan fut d’une intensité sans précédent, car Papa y commanda le 1er détachement OMLT, équipes de mentoring qui formaient et appuyaient l’armée afghane contre les talibans. Papa fut cité pour cette opération, et son action instaura auprès de l’état-major à Paris une véritable dynamique opérationnelle qui fut développée par la suite sur le théâtre des opérations.

« Papa faisait partie de ces chefs qui marquent les esprits. Combien de fois ai-je entendu, de ses subordonnés : “ Votre père était très humain ! ” Papa commandait avec le cœur et impressionnait par son regard pur.

« Après son adieu aux armes, il poursuivit sa carrière professionnelle à l’Épide, établissements “ de seconde chance ” qui forment les jeunes en difficulté afin de les insérer dans la vie professionnelle. Papa dirigea deux centres, d’abord à Saint-Clément-les-places, en région lyonnaise, puis à Alençon, centre qui devint la référence et le modèle à suivre. »

Nous tenons de son épouse le récit d’une œuvre merveilleuse opérée par lui, en faveur de l’un de ces garçons, abandonné à la naissance. Le père, s’étant repenti, cherchait à retrouver son fils. C’est le Colonel qui les disposa, le fils et le père, à cette rencontre, dans son bureau. « Et alors, dans cette minute sacrée, témoignait-il, j’ai vu dans leur regard, la filiation et la paternité retrouvées, avant qu’ils ne se jettent dans les bras l’un de l’autre. » Madame Argouarc’h était encore transportée d’admiration pour son mari en décrivant la scène, qui vaut une parabole. Ah ! que ces exemples entraînent à prier pour « maintenir » puisque telle est la devise de cette famille tellement phalangiste !

Une de ses plus belles récompenses fut de voir plusieurs de ses jeunes gens, à la fin de leur temps à l’Épide, décider d’intégrer l’armée.

En 2016 il organisa pour eux un voyage à Verdun, absolument magnifique, en faisant travailler ses jeunes toute l’année sur la vie d’un petit soldat de la région d’Alençon, mort au champ d’honneur pendant la Grande Guerre. Il leur fit restaurer sa tombe, étudier sa conduite au front et, après ce pèlerinage à Verdun, il les conduisit à Paris, à l’Arc de triomphe, pour rendre les honneurs au soldat inconnu. De sa part c’était héroïque, car il était en pleine chimio, mais il tenait à tout faire du programme prévu pour ces jeunes qu’il a réussi à remplir d’amour pour la France et ses poilus.

« Pour notre famille, Papa mit le même cœur. Avec le souci de nous former, de nous guider, de nous orienter toujours vers le Bien. Papa est resté à la barre sans faillir ni douter, avec Maman, y compris lorsque le mal a commencé à le ronger.

« Papa, mon cher Papa, vous avez forcé notre admiration par votre courage tout au long de cette maladie. Lors de votre dernier pèlerinage en février, à Lourdes, puis à Fatima, vous avez offert vos souffrances, déposant tout aux pieds de notre Bonne Mère du Ciel. Dimanche dernier, jour du Seigneur, tandis que Maman achevait seule le dernier Je vous aime ô Marie qu’elle avait commencé avec vous en vous tenant les mains, vous êtes parti paisiblement et saintement :  “ Ô Marie dans tes bras puissants, au Ciel emporte tes enfants. 

« Si notre famille est belle aujourd’hui, unie et forte, c’est grâce à vous. Soyez sûr, avec la grâce de Dieu, que nous ne faillirons pas. Qu’à l’image de nos ancêtres, nous garderons le cap, nous “ maintiendrons ”, animés de la même espérance qui vous a habité toute votre vie.

« Adieu Papa ! »

PHALANGISTE DE L’IMMACULÉE

Tels sont les états de service d’un bon et fidèle phalangiste tout dévoué à sa Patrie et à l’Immaculée.

À l’image de notre Père, l’abbé de Nantes, Yves- Marie travaillait. Et cela jusqu’à ses derniers jours. On en trouve le témoignage dans les courriers échangés en famille et très régulièrement avec sœur Constance au Canada : « Les derniers mois et années, Yves-Marie lisait énormément, en particulier sur le Maréchal Pétain, la guerre 14-18, l’entre-deux-guerres. Marie-Claire m’écrivait qu’elle l’avait toujours vu travailler, lire, et elle admirait ! »

Il parlait beaucoup de tous ces sujets avec ses enfants, tous engagés dans la carrière militaire. « On se dispute les livres de papa dédicacés par son père, lui confiant le trésor de la vérité sur le Maréchal. Maman lui lit La Renaissance Catholique au Canada, les fascicules des sœurs sur les missions en Afrique, en Asie. C’est l’occasion de le faire parler sur l’histoire ou la géographie des pays qu’il connaît très bien. Il a une grande connaissance de l’histoire du monde où se sont déroulées nos guerres contemporaines.

« Maman l’incite à tout offrir et il le fait volontiers comme un enfant dans ses bras [...]. Il est touchant [...], il explique avec humilité qu’il a tout reçu de l’abbé de Nantes, de Bonne-maman aussi : “ C’est elle qui nous a transmis ce que nous vous léguons avec Maman. 

« Très impressionné par l’attaque de la Conférence des Évêques de France contre l’enseignement de notre Père, il en parle avec ses visiteurs : Michel, Xavier, Cécile, Aliette. Il suit les Lettres ouvertes et les courriers des Lecteurs dans La Ligue et ne cesse de répéter : “ Pauvre frère Bruno ! Mais est-ce que ça va aboutir à quelque chose ? ” »

Notre Père avait une très haute estime pour Yves-Marie. Aussi a-t-il toujours pris une grande part à ses épreuves. Quand Yves-Marie échoua à l’École de Guerre, notre Père lui dit : « Vous serez comme votre père, vous n’aurez pas les honneurs, mais vous aurez les postes très importants de haut service de la France. » Et de fait, il eut une carrière très riche, sans les honneurs ! « Il a fait le travail d’un colonial ! » s’exclama notre Père en apprenant comment, encore au cours de sa mission au Kosovo, il avait réussi à pacifier des populations qui s’affrontaient, avec mort d’homme, au sujet d’une vache volée !

Phalangiste de l’Immaculée, il aime sa famille et il forme ses enfants, leur montre les exemples à suivre qui seront leur honneur. Leur mariage dans la famille spirituelle de notre Père était une grâce qui récompensait sa fidélité.

Il y a encore un an, il prononça un magnifique discours à l’occasion du mariage d’Aymeric :

« Chère Ariane, cher Jacques, permettez-moi de vous dire notre bonheur de voir se réaliser aujourd’hui l’union de nos deux familles à l’occasion du mariage de nos enfants, Aymeric et Marie. II se trouve que nous avons de nombreux points communs : une famille nombreuse dont le père est officier, cinq filles et trois garçons, une fille religieuse qui veille et prie pour la famille, Jeanne pour vous et Constance pour nous, dans la même communauté des petites sœurs du Père de Foucauld, l’une en France et l’autre au Canada. Jacques, nous avons eu aussi en commun un père qui a combattu pour l’Algérie française, pour sauver l’honneur, les populations pieds-noirs abandonnées et les harkis restés fidèles à la France.

« Je me tourne vers toi maintenant Aymeric, nous sommes rassemblés ce soir dans cette belle ville de Saumur où ton grand-père, Paul Argouarc’h, saint-cyrien de la promotion « Rome et Strasbourg » (1944) fit son école d’application dans les magnifiques bâtiments de l’école de cavalerie. Après un temps d’occupation en Autriche, il rejoindra la Légion étrangère et le 1er REC en Indochine où il obtiendra 2 citations avant d’être grièvement blessé au combat, à la tête de son peloton d’auto-mitrailleuses légères amphibies ! Puis, ce sera la guerre d’Algérie comme officier d’action psychologique pour contrecarrer la propagande communiste et, face au terrorisme dont souffraient les populations, les assurer de la protection de la France et les garder à l’Algérie française. Lorsque le pouvoir politique décidera d’abandonner l’Algérie et lorsque le commandement lui demandera de préparer les esprits à l’indépendance mensongère d’une Algérie algérienne, il refusera, fera de la prison en forteresse et sera muté disciplinairement en métropole, à Angoulême. Là, un peu plus tard, il sera arrêté par la gendarmerie et emprisonné à la prison de la Santé à Paris, pour cause d’Algérie française.

« C’est cette belle figure de ton grand-père Paul, celle de l’honneur et de la fidélité à la parole donnée que je te demande de ne jamais oublier, Aymeric.

« Je me tourne enfin vers toi, Marie ; tu entres aujourd’hui dans la grande famille militaire, car c’en est une ! Tu prends ta place, comme ces épouses qui t’entourent ici ce soir de leur amitié, à la suite de ces dignes et admirables figures féminines qui ont accompagné leurs maris tout au long de carrières mouvementées en temps de paix comme en temps de guerre. La vie de femme d’officier est difficile, car les séparations sont nombreuses ainsi que les angoisses. Mais on se surpasse dans les retrouvailles, n’est-ce pas ! Et on sait que l’on peut toujours compter sur le soutien et l’amitié indéfectibles d’une communauté militaire, fait unique dans notre société devenue si individualiste. Partageant la même foi et les mêmes idées, je suis sûr que vous aurez à cœur, Aymeric et toi, Marie, de faire rayonner votre bonheur pour réjouir tout votre entourage. Aymeric, veille bien sur Marie ! Bon vent à tous les deux avant de rejoindre Draguignan et le camp de Canjuers. Que Dieu vous garde et qu’il mène à bon port la barque de votre future famille ! »

Phalangiste de l’Immaculée, il fut disciple de notre Père dans sa fidélité totale à l’Église, et jamais dissimulée. Frère Gérard le dit au pied de sa tombe, rappelant qu’il reçut par trois fois les camps-vélo à l’heure où nous étions assimilés à une secte : « Les phalangistes sont d’Église, aiment l’Église ! » Ainsi frère Gérard élevait nos pensées et les ramenait à l’essentiel : la Sainte Vierge, le Cœur Immaculé de Marie : « Dès la première heure, Yves-Marie devint phalangiste de l’Immaculée. La dévotion au Cœur Immaculé est la dévotion des derniers temps. » Notre frère réunit ensemble nos deux chers défunts : Éric Aviat et le colonel Argouarc’h, pèlerins de Lourdes et Fatima en février dernier.

Lorsqu’il évoqua les amitiés sacerdotales qui étaient la joie et la force des prêtres autrefois, le prêtre diocésain qui présidait la cérémonie, lui fit un beau sourire, le sourire du bon pasteur qu’il avait été auprès d’Yves-Marie, le sourire de l’Église.

Yves-Marie achevait le message qu’il envoya à ses frères et sœurs pour leur annoncer sa fin toute proche par ces mots : « Je remercie le Bon Dieu de toutes les grâces qu’il m’a faites comme phalangiste et je proclame que je dois tout à la Très Sainte Vierge Marie, à son Cœur Immaculé. »

AUX PORTES DU CIEL

Frère Gérard avait rejoint Le Châtaignier tôt dans la matinée ; il admira profondément le visage d’Yves-Marie sur lequel on lisait toute la beauté de cette vie exemplaire, avec l’autorité du père de famille, pleine d’affection pour celle qui avait gravi le calvaire avec lui, et pleine d’affection pour ses enfants décidés à suivre la même voie.

C’est en contemplant ce visage « qui disait la victoire remportée sur ce dernier front », que madame Argouarc’h lui rappela comment, au sommet de la souffrance, elle et lui renouvelaient leur sacrifice. « Le plus grand amour désire la présence et la conformité, dans la douleur plus que dans la joie ici-bas » disait notre Père à la quatrième station du Chemin de Croix.

« À chaque crise douloureuse, il s’en remet de façon touchante à la Sainte Vierge en lui disant que c’est pour son amour, en réparation pour les outrages dont elle est l’objet.

« Dès qu’il souffre, je l’entends dire : “ Mon Dieu, c’est dur, c’est dur. Mon Dieu, c’est pour votre amour, pour consoler le Cœur Immaculé de Marie et pour... pour quoi, Marie-Claire ?

– Convertir les pauvres pécheurs.

– Non ! pour la conversion des pécheurs, du Saint-Père et pour soutenir frère Bruno 

« Parfois, il dit qu’il n’y arrivera pas... alors je réponds : “ Oui, Yves-Marie, tout seul, tu as raison, tu n’y arriveras pas, mais “ Yves-Marie et Jésus ”, oui ! tu arriveras à marcher jusqu’au bout de la montée du Calvaire. 

« Au chemin de Croix du Vendredi saint, le 10 avril, je l’encourageais et je lui disais qu’on allait le gravir, ce calvaire, pierre par pierre, mais qu’on allait le gravir ! Lui me disait :  “ Je n’en peux plus !!! ” Et moi je lui répondais : “ Tu vois, Jésus est là, qui te tend sa Croix ! Tu ne veux pas l’aider ? ” “ Oui ! ”, répondait-il d’une voix forte !

« Paul avait installé des croix dans le jardin pour qu’on puisse faire le chemin de la Croix, et c’est en arrivant à la station de Simon de Cyrène aidant Jésus à porter sa Croix que je lui ai dit cela.

« Pour ma part, les derniers mois de la vie d’Yves-Marie sur la terre ont constitué une véritable retraite spirituelle où il n’aspirait plus qu’à aller au Ciel.

« Alors que je pensais “ naïvement ” le soutenir de mes encouragements dans ses souffrances, je comprends aujourd’hui que c’est lui qui m’entraînait, par son exemple de combattant, à la vie nouvelle qui m’attend. C’est aujourd’hui ce qu’il attend de moi et je vais garder la devise Argouarc’h : “ Je maintiendrai ”, jusqu’à nos retrouvailles après cette dernière OPEX où il vient de repartir... ! »

Le bon pasteur, qui avait rejoint Yves-Marie chaque jour depuis sa sortie d’hôpital pour lui apporter la Sainte Communion, admira la façon dont il avait « préparé sa famille à son départ, regardant en face, non pas la mort, mais la Vie qui allait venir... » C’est en découvrant le message de Notre-Dame de Fatima qu’il comprendra de Qui il tenait ce calme abandon et cette confiance :  « Ne te décourage pas, je ne t’abandonnerai jamais, mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le Chemin qui te conduira jusqu’à Dieu. »

frère Bruno de Jésus-Marie.