Il est ressuscité !

N° 279 – Juillet-août 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


L’Église, la charité du Christ

LE 2 février dernier, fête de la Présentation de  l’Enfant Jésus au Temple de Jérusalem, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X a annoncé son intention de procéder à de nouveaux sacres épiscopaux le 1er juillet, fête du Précieux Sang, sans mandat pontifical, contre la volonté exprimée du Souverain Pontife. Le supérieur général de la Fraternité, don Davide Pagliarani, dans la foulée, a publié le 5 février un long entretien, très travaillé, dans lequel il a exposé les circonstances, les raisons d’une telle décision qui a aussitôt provoqué, jusqu’à Rome même, une onde de choc. « L’été dernier, j’ai écrit au Saint-Père pour lui demander une audience. N’ayant pas reçu de réponse, je lui ai écrit une nouvelle lettre, quelques mois plus tard, d’une manière simple, filiale, et sans rien lui cacher de nos besoins. J’ai mentionné nos divergences doctrinales, mais aussi notre désir sincère de servir l’Église catholique sans relâche : car nous sommes serviteurs de l’Église, malgré notre statut canonique non reconnu. »

De fait, le service de l’Église ne dépend pas en soi d’un “ statut canonique ”. Nous voulons bien l’admettre. Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Qu’est-ce que le service de l’Église ? La question est fondamentale.

Après avoir fait le constat selon lequel « dans une paroisse ordinaire, les fidèles ne trouvent plus les moyens nécessaires pour assurer leur salut éternel » cela concernant « en particulier la prédication intégrale de la vérité et de la morale catholiques, ainsi que l’administration des sacrements comme l’Église l’a toujours fait », l’abbé Pagliarani répond ainsi à cette question : « Nous servons l’Église, d’abord, en servant les âmes. Cela est un fait objectif, indépendamment de toute autre considération. L’Église, fondamentalement, existe pour les âmes : elle a pour but leur sanctification et leur salut. Tous les beaux discours, les débats divers et variés, les grands thèmes sur lesquels on discute ou pourrait discuter, n’ont aucun sens s’ils n’ont pas pour objectif le salut des âmes. Il est important de le rappeler parce qu’il existe aujourd’hui un danger, pour l’Église, de s’occuper de tout et de rien. Le souci écologique, par exemple, ou la préoccupation des droits des minorités, des femmes ou des migrants risquent de faire perdre de vue la mission essentielle de l’Église. Si la Fraternité Saint-Pie-X lutte pour garder la Tradition, avec tout ce que cela comporte, c’est uniquement parce que ces trésors sont absolument indispensables au salut des âmes, et qu’elle ne vise rien d’autre que cela : le bien des âmes, et celui du sacerdoce ordonné à leur sanctification. »

Ce raisonnement purement intellectuel, notoirement insuffisant, voire même démocratique avec ce “ service des âmes ”, fait accroire l’idée que le seul usage des biens spirituels traditionnels de l’Église, y compris les sacrements, pour assurer auprès des âmes un service spirituel de “ type paroissial ”, pour les conserver, suffirait à établir ce prétendu service de l’Église que revendique avec insolence le supérieur de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X et par voie de conséquence cette appartenance à l’Église en dehors de laquelle ce même supérieur sait pourtant qu’il ne saurait y avoir... de salut des âmes.

Les prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, quels que puissent être leurs mérites, leurs vertus personnels, mentent à leurs “ fidèles ” qui ne leur ont rien demandé et vis-à-vis desquels ils n’ont reçu aucune mission de l’Église. Ils les attirent “ dans leurs filets ” par les merveilleux et incontestables trésors de l’Église qu’ils s’approprient de force, qu’ils volent en recevant illicitement, pour chacun d’entre eux, le sacrement de l’Ordre. Ils mentent au Pape en prétendant se soumettre à son autorité tout en créant un corps clérical et même épiscopal, en distribuant dans le monde entier les sacrements contre sa volonté en niant par ce fait même son autorité, sa primauté. Ils méprisent l’autorité, les droits des évêques dans les diocèses desquels ils installent des prieurés faisant directement concurrence aux curés légitimes, aux paroisses régulières et contre lesquelles ils insinuent dans la conscience de leurs “ fidèles ” que leur âme ne saurait y trouver les moyens de faire son salut. Telles sont les conditions d’un prétendu état de nécessité d’abord créé de toute pièce par leur mensonge et dont ils se vantent ensuite pour s’arroger tous les droits pour y remédier contre toutes les lois de l’Église.

Sans l’Église, en dehors de l’Église et donc contre l’Église, les prêtres et les évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X ne sont plus les enfants de l’Église, ils ne sont plus les disciples de Jésus-Christ. Ils se réclament de son nom, certes, mais ils refusent de se soumettre à son premier commandement, celui de faire partie de son unique et légitime troupeau. Ils servent une religion certes très bien organisée, très structurée, mais intégriste, étroite, individualiste, anarchiste, schismatique et qu’on ne peut pas qualifier de catholique.

C’est la religion d’une florissante institution sacerdotale qui n’est pas d’Église depuis l’année 1976, celle fondée par Mgr Marcel Lefebvre. Ce dernier, après avoir obstinément et en toute clarté d’esprit, refusé de participer à l’œuvre salutaire de contre-­réforme pour le bien de l’Église et de la Chrétienté à laquelle l’appelait le Saint-Esprit par l’exemple et la prédication de l’abbé de Nantes, a préféré défendre son œuvre et non pas l’Église jusqu’à l’entraîner irrémédiablement dans le schisme.

LA DÉFENSE DE L’ÉGLISE ET DE LA CHRÉTIENTE

À partir de l’année 1958, au moment où il était accueilli dans le diocèse de Troyes par Mgr Julien Le Couëdic pour y fonder une communauté de moines-missionnaires dans l’esprit de saint Charles de Foucauld, l’abbé Georges de Nantes devait prendre la défense de l’Église contre une partie d’un clergé français glissant dangereusement vers l’hérésie progressiste.

Cette opposition de notre Père contre ce parti dans l’Église devait s’accentuer le 13 octobre 1961 avec une déclaration par laquelle les cardinaux et archevêques de France, au nom d’une morale catholique falsifiée, se faisaient les complices actifs de la trahison d’un général de Gaulle livrant sans défense aux couteaux des fellaghas musulmans et socialistes la terre chrétienne française d’Algérie. Notre Père fut alors le seul prêtre de l’Église de France à prendre publiquement la défense de nos frères d’Algérie, de cette communauté historique partie intégrante de la France.

Et mieux encore, à ses fidèles paroissiens de Villemaur, venus assister à la messe célébrée le 1er juillet 1962, fête du Précieux Sang et premier jour sanglant de la prétendue indépendance de la terre d’Algérie, pour recevoir le Corps de Jésus pour le bien, le salut spirituel de leur âme, ô combien légitime et nécessaire, notre Père le leur distribua dans une liturgie simple, magnifique et parfaite. Mais à ses mêmes paroissiens venus pleurer leurs péchés et obtenir de l’Église le secours de la grâce par ses bienfaits spirituels, notre Père leur prêcha aussi un esprit de Croisade pour tous les engager dans un vrai et utile service de l’Église... et de la Chrétienté, l’un étant indissociable de l’autre. Et comment ?

D’abord en rendant un culte au Sang versé par Notre-Seigneur pour la rémission de nos péchés « au point de ne vouloir à aucun prix être la cause directe, brutale, odieuse, de tant de blessures, de tant de plaies infligées à ce Corps divin de Jésus-Christ ». Ensuite en rendant un culte au sang « des martyrs et des soldats de notre cause », en éprouvant une intense émotion « au grand spectacle de tant de morts innocents parmi nos concitoyens et nos frères dans la foi ». Et enfin, et surtout, en leur rappelant que « l’Église a vécu, que la France elle-même a traversé les siècles et porté l’Évangile en même temps que la civilisation jusqu’aux extrémités de la terre, parce qu’il s’est toujours trouvé en elle cette brillante cohorte de héros et de saints. Les meilleurs ont entendu la parole de Jésus, roi des martyrs et des confesseurs : “ Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. ” Sachons-le et, cultivant cet idéal de générosité dans nos familles, dans nos paroisses, n’étouffons pas de telles vocations lorsqu’elles apparaissent dans les cœurs généreux de certains de nos enfants. Ce sont eux qui seront garants demain de notre paix. »

Bref, et ainsi que notre Père l’écrira le 16 juillet 1966 dans sa requête adressée au cardinal Alfredo Ottaviani, pro-préfet de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi :

« Je n’ai pu rester indifférent aux larmes et au sang de mes frères et de mes concitoyens. Mais plus que tout, je n’ai pu accepter en silence de voir corrompre la morale chrétienne dans le mensonge de la peur et de la servilité. Les textes de mes Lettres à mes amis d’alors demeurent, qui attestent la permanence d’une morale, humaine et chrétienne, face aux pouvoirs politiques et ecclésiastiques passés au service de la Révolution mondiale. De cette complicité est née une morale nouvelle, “ évangélique ”, qui est la négation permanente de tout ordre politique et de toute justice humaine (...). En attendant, le Christ est en agonie dans les millions de victimes innocentes de la Révolution, et plus encore dans son Évangile et dans son enseignement moral indignement corrompus dans son Église même. »

Et cette opposition à ce parti progressiste, en scandaleuse collusion avec le parti de la Révolution mondiale, devait conduire notre Père de ce vrai service de l’Église de France à celui de l’Église universelle. De quelle manière ?

En s’élevant contre tout un Concile, celui du deuxième concile du Vatican lequel devait adopter les lois nouvelles, en rupture avec la Tradition, clairement hérétiques, d’une nécessaire et permanente réforme d’une Église plus démocratique, moins centrée sur elle-même, mais requise de se mettre au service d’un dessein plus large, plus généreux et au fond plus élevé que le seul salut des âmes pour les conduire au Ciel, requise de se fondre au sein d’un ensemble plus vaste, celui d’un “ Mouvement d’animation spirituelle de la démocratie universelle ” rejoignant ainsi les aspirations “ légitimes ” d’un monde, pourtant sous la domination de Satan, faites de liberté, d’égalité, de fraternité et qui ouvriraient les voies d’un monde nouveau, d’un monde meilleur : celui d’un monde de justice et de paix. Donc sans l’Église... et donc sans Jésus ! Mais alors au nom de qui et pour quoi ? Au nom d’un esprit nouveau insufflant aux Pères du Concile un culte de l’homme dans sa dignité et sa liberté, le Concile mettait résolument l’Église du côté de la Révolution dressant l’homme comme un dieu et un roi.

Voilà ce que notre Père n’a eu de cesse d’expliquer et démontrer avec force et clarté, tout au long des sessions, pour stigmatiser les agissements de l’aile progressiste qui occupait les postes clés du Synode et soutenir avec un désintérêt total les Pères traditionalistes qui comptaient parmi eux Mgr Marcel Lefebvre, supérieur général de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit, ancien Délégué apostolique pour l’Afrique francophone, ancien archevêque de Dakar, et ancien archevêque de Tulle et tenter ainsi de juguler la déferlante révolutionnaire qui menaçait l’Église « dans ses dogmes et ses structures ». Mais ces Pères traditionalistes tout en approuvant les analyses de notre Père qu’ils lisaient dans les Lettres à mes amis étaient convaincus que le Concile était œuvre de Dieu, que le bien allait nécessairement l’emporter et donc qu’il se terminerait bien. Ils acceptaient ainsi de discuter des textes avec les faux frères qui soutenaient en toute impunité des thèses clairement hérétiques et qui voulaient s’arroger une autorité émancipée du contrôle de la foi, en refusant « de fournir ses preuves d’orthodoxie pour s’imposer ».

Et au milieu, une masse d’évêques qui au lieu de travailler et faire œuvre de vérité s’en remit tout simplement aux volontés du pape Paul VI lequel, depuis la publication de son encyclique Ecclesiam suam le 6 août 1964, avait montré qu’il était gagné au réformisme du Père Congar. Il était à la manœuvre pour mener à bien la Révolution d’octobre de l’Église qui devait se terminer, comme le redoutait notre Père, par le laminage complet de la minorité traditionaliste.

Tous les textes furent adoptés à des majorités écrasantes y compris Dignitatis humanæ, la déclaration tant querellée reconnaissant à quiconque la liberté sociale en matière de religion, acte pratique d’apostasie, injurieuse à Dieu et néfaste à toutes les sociétés. À de rares exceptions, tous les Pères du Concile parmi lesquels il faut compter Mgr Marcel Lefebvre malgré ses dénégations mensongères, consentirent à apporter à tous les textes leur soussignation pour se conformer aux volontés de Paul VI.

Et après la clôture du Concile, toutes les voix traditionalistes se turent telle celle du grand cardinal Ottaviani. Elles demeurèrent dans un silence servile, un silence d’approbation à la réforme de l’Église... à l’exception de la seule voix de notre Père : « Dans les batailles humaines, ce sont les violents qui l’emportent. Il n’y a de bataille divine qu’au nom de la foi toute pure qui est alors plus forte que tout. Mais il faut que la foi se trouve des témoins, des “ témoins qui se font égorger ”. Au Concile nous avons entendu d’une part l’insolence et le chantage, de l’autre la crainte et la servilité. La partie n’était pas égale, mais la foi ne change pas pour autant. Le grand Ottaviani est mort. Le combat continue. » (Lettre à mes amis n° 216 du 11 novembre 1965)

Le Concile, sur décision du pape Jean XXIII prise dès le 11 octobre 1962 et que confirma ensuite Paul VI, ayant renoncé à exercer son autorité suprême et infaillible en matière dogmatique et morale, ses Actes, dans les nouveautés doctrinales qu’il contenait, en demeuraient faillibles et réformables. Singulièrement équivoques quant à leur autorité, ils laissaient ouverte la voie étroite et difficile, mais non moins nécessaire pour le service de l’Église d’une démonstration dogmatique de ce qu’ils avaient failli, d’une contre-réforme dans laquelle s’engagea notre Père dans une parfaite continuité avec la chronique critique qu’il entretenait dans les Lettres à mes amis écrites lorsque les textes étaient en cours de discussion et d’élaboration. Pour quoi faire et comment ? Pour sortir de l’équivoque d’un prétendu magistère indubitablement faillible par le magistère infaillible qui seul engage l’autorité divine de l’Église !

LE SERVICE DU BIEN COMMUN DE L’ÉGLISE

Ce combat de contre-réforme que va mener notre Père le sera selon quatre principes, quatre points cardinaux fixant les repères et les limites d’un service utile du bien commun de l’Église.

Premier principe. Notre Père fera tout à visage découvert ”. Ce combat essentiellement d’ordre doctrinal sera intégralement publié dans les Lettres à mes amis puis dans le bulletin de la Contre-Réforme catholique. Il n’y a jamais eu l’ombre d’un sous-­entendu, d’un faux-semblant, d’une tromperie, d’une dissimulation, d’une duplicité, d’une discordance dans ce que notre Père a pu penser, dire, écrire et faire. Tout a été public et connu de tous et dans les mêmes termes aussi bien par les lecteurs et amis de notre Père que par les autorités supérieures de l’Église.

Et mieux encore, notre Père n’a eu de cesse de vouloir soumettre ses écrits, ses critiques et ses accusations contre la réforme de l’Église au contrôle de ces mêmes autorités supérieures de l’Église pour qu’elles les approuvent ou les condamnent, mais selon les règles du droit et à la lumière des vérités de la foi qui vient de Dieu et non des hommes.

Dès l’année 1966, il a pu littéralement “ arracher ” à son évêque, Mgr Julien Le Couëdic, la permission de transmettre l’intégralité de ses deux cent dix premières Lettres à mes amis à la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi contenant notamment toute la chronique critique des quatre sessions du concile Vatican II.

Dès l’année 1967, notre Père s’est adressé directement et personnellement à Paul VI pour dénoncer cette réforme de l’Église décrétée lors du concile Vatican II ainsi que l’orgueil de ses auteurs.

En 1973, 1983 et 1993 il a tenté de déposer à Rome même trois livres d’accusation en hérésie, schisme et scandale à l’encontre des papes Paul VI et Jean-Paul II, livres d’accusation qu’il s’empressera de communiquer officiellement à la Congrégation pour la doctrine de la foi, la peine que lui infligea Mgr Gérard Daucourt en 1997 le lui en donnant l’occasion canonique.

Deuxième principe. La réforme entreprise lors du concile Vatican II et le caractère global du mouvement qui a aussitôt emporté toute l’Église a imposé cette conclusion à notre Père : « Il existe un accord, une collusion fondamentale, entre l’Autorité responsable supérieure et les exécuteurs subalternes de la réforme, pour “ la création d’une Église nouvelle au service d’un monde nouveau. ” » (Lettre à mes amis n° 240 du 6 janvier 1967)

Et l’Autorité suprême dans l’Église n’est autre que le Pape qui, par ce fait même, se trouve « à la jointure des deux mondes, de l’ordre et du désordre, de la Tradition et de la subversion, de l’œuvre du Christ et des machinations de Bélial » (La Contre-­Réforme catholique n° 38, novembre 1970, p. 7).

Aussi notre Père, dans son combat de contre-­réforme, plutôt que de s’en prendre lâchement, hypocritement et insuffisamment aux conséquences de cette réforme et aux autorités subalternes, s’en est pris aux Actes mêmes du concile Vatican II et aux Actes subséquents des papes Paul VI et Jean-Paul II contre lesquels il n’a pas craint de formuler des accusations en hérésie, schisme et scandale, toutes systématiquement étayées par des démonstrations très puissantes, par de larges citations des textes incriminés, par des interprétations extraordinairement et scrupuleusement conformes à la pensée de leurs auteurs pour simplement différer avec ces derniers dans les conclusions que notre Père était en mesure d’en tirer.

Tout cela à la lumière de la foi catholique qui elle ne change pas, même à la majorité des voix des évêques sur ordre du Pape qui n’est pas un dieu et qui est tenu comme tous les baptisés à l’obéissance de la foi.

« Nous avons été conduits à ce choix plus par la logique de notre passion pour le bien réel et essentiel de l’Église et des âmes que par un choix délibéré de notre part. Il fallait lutter contre la décadence en dénonçant la réforme de l’Église ; on ne pouvait dénoncer celle-ci sans en désigner les responsables, coûte que coûte, bref, si nous voulions remédier aux effets, il fallait remonter aux causes, aux causes les plus hautes et les plus générales : le Concile, le Pape régnant. » (Lettre à nos amis n° 2 du 1er avril 1974, citée par frère François, in Pour l’Église, tome III, 1969-1978, p. 386)

Et notre Père ne se départit jamais de cette position même lorsque éclata en 1969 la crise liturgique provoquée par la promulgation par Paul VI d’un nouvel ordo missæ ressenti comme une véritable provocation par les milieux traditionalistes, particulièrement en France, lesquels attaqués “ sur leur terrain ”, dans leur “ sphère de compétence ” et – osons leur dire – dans leur intérêt ministériel, relevèrent la tête pour partir en croisade et défendre, selon leur expression, “ la messe de toujours ”.

La question était évidemment capitale, d’une gravité sans précédent. Ce fut l’un des chefs d’accusation formulés par notre Père dans le Liber qu’il tenta de remettre à Paul VI le 10 avril 1973 :

« Votre réforme s’est attaquée au sacrifice propitiatoire. Là est le schisme essentiel de votre nouvel Ordo. C’est son article 7, jamais regretté, jamais rétracté : “ La cène dominicale ou la messe est la synaxe sacrée ou assemblée du peuple de Dieu se réunissant sous la présidence du prêtre pour célébrer le mémorial du Seigneur. C’est pourquoi vaut éminemment pour l’assemblée locale de la Sainte Église la promesse du Christ : là où deux ou trois seront réunis en mon nom je serai au milieu d’eux (Mt 18, 20). ” C’est votre ordo missæ. Cette définition n’est pas de Vous ; vous n’êtes pas hérétique à ce point. Mais vous l’avez acceptée et, contraint de la rectifier, Vous n’avez nullement accusé l’erreur dont toute cette liturgie factice s’inspire.

« Des quantités d’articles et de livres ont annoncé ce qui est arrivé : la nouveauté schismatique de cette liturgie a aidé les prêtres à perdre la foi catholique au Saint-Sacrifice de la messe. J’ai fait quelques sondages et j’ai constaté que très nombreux sont les prêtres qui ne donnent plus à la “ célébration eucharistique ” d’autre signification que celle d’un mémorial de la Cène, c’est-à-dire d’un souvenir du repas fraternel que Jésus prit avec ses Apôtres au soir du Jeudi saint. »

Aussi, s’est posée la question capitale de la validité des nouveaux rites sacramentels adoptés à la suite de cette réforme liturgique, en particulier de la messe célébrée selon ce nouvel ordo missæ. Et après une minutieuse enquête menée auprès de différentes Églises (Rome, Madrid, Allemagne, Suisse, Portugal et Australie) force fut de constater par notre Père que le rite nouveau imposé par la volonté du Pape était accepté par tous.

Il était donc impossible d’affirmer que cette messe était invalide puisque toute l’Église catholique partout dans le monde acceptait de la célébrer quotidiennement. Partant de là, le Christ étant en toute certitude présent en son Corps, en son Sang, en son Âme, en sa Divinité, il était possible d’y assister, il fallait savoir assister à cette messe célébrée selon le nouvel Ordo... et même souffrir en y assistant.

Cette réponse étant donnée, la réforme liturgique au demeurant extrêmement critiquable dans les principes qui l’ont inspirée et particulièrement désastreuse et même scandaleuse dans ses conséquences, ne pouvait, ne devait à elle seule focaliser la totalité du combat de contre-réforme.

Pour entraîner toute l’Église dans ce mouvement général d’animation spirituelle de la démocratie universelle avec toutes les conséquences religieuses et politiques à la fois sur le salut des âmes et sur le salut des nations qu’un tel mouvement occasionnait, les Actes du Concile et les Actes de Paul VI et Jean-Paul II représentèrent nécessairement une réforme profonde, générale, globale et même totale. Aussi, la contre-réforme pour être utile au service du bien commun de l’Église devait contrer dans sa globalité cette réforme en dénonçant tous les principes majeurs qui l’ont inspirée et non pas se limiter aux seules conséquences choisies par chacun en fonction de ses intérêts particuliers et immédiats, au demeurant parfaitement légitimes, tels ceux de sa famille, de sa paroisse, de sa communauté, de sa Fraternité, de sa liturgie, de sa messe, de son école, de son latin et grégorien, de son catéchisme, etc.

Mais il est vrai qu’un tel combat mené jusqu’au sommet de l’Église, jusqu’à sa tête contre les enseignements mêmes du Souverain Pontife, pour défendre tout à la fois le bien commun de l’Église et celui de la Chrétienté qui en est le prolongement, supposait un détachement total par rapport à tout intérêt particulier à défendre, une absence totale de calcul.

Notre Père écrira à ses amis :

« Ce que vous comprenez déjà par vous-mêmes, je voulais vous le dire expressément : nous avons tout sacrifié, tout négligé, nous le savons, nous en souffrons, pour le seul service du bien commun actuel de l’Église. C’est notre vocation présente, notre immolation mystique. Partagez avec nous cette consécration, j’ose vous y exhorter, en sacrifiant vous aussi tout le reste pour porter toute votre énergie sur l’essentiel actuel. Présentez cette oblation à Dieu par le Cœur Sacré de Jésus et le Cœur Immaculé de Marie, et priez pour que ce don total, agréé par le Père du Ciel, aboutisse par la victoire de la Contre-Réforme par un saint Pape et un glorieux Concile, pour la restauration de l’Église catholique romaine. Alors, dans la joie retrouvée nous pourrons de nouveau penser à notre Ordre et à vos personnes très aimées, pour en servir tous les intérêts spirituels et temporels. » (Lettre à nos amis n° 2 du 1er avril 1974, citée par frère François, in Pour l’Église, tome III, 1969-1978, p. 386-387)

Lorsque notre Père rencontra en juin 1963 à Rome Mgr Paul Philippe, secrétaire de la Congrégation des religieux, il reçut de très vifs encouragements à propos de la Règle provisoire des Petits frères du Sacré-Cœur qui pourrait bien faire l’objet d’une reconnaissance définitive, mais à la condition que son auteur renonce à son engagement politique, à sa défense de l’Algérie française. Et le dominicain aussitôt de s’entendre répondre par notre Père : « Excellence, la défense de mes frères assassinés est un devoir que m’impose la morale chrétienne en tout état de cause ; la reconnaissance de l’Ordre que je viens solliciter de votre part ne relève que du Bon Plaisir de Dieu. Si ce dessein est conforme à sa Volonté, il le réalisera et à son heure. Mais je ne saurais payer cette reconnaissance officielle au prix d’une immoralité certaine, et pour moi gravement coupable. » (cf. Pour l’Église, tome 1, 1948-1965, p. 366) Et la Règle des Petits frères du Sacré-Cœur est demeurée jusqu’à ce jour à l’état provisoire... dans l’attente d’une reconnaissance définitive... si ce projet de fondation plaît au Bon Dieu... mais jamais au prix d’une trahison.

Troisième principe. On ne mène pas pareil combat contre les Actes d’un Concile et de Souverains Pontifes sans appliquer deux règles impératives sans lesquelles un combat excessif contre l’hérésie finirait par faire commettre cet autre délit contre la charité, contre l’Église, qu’est celui du schisme. Quelles sont-elles ?

D’abord celle de ne jamais se déclarer, lui notre Père et les amis qui voulurent bien le suivre, l’Église à eux seuls, « répudiant cette Église réformée postconciliaire comme schismatique et hérétique ».

Et ensuite, autre règle, corrélative, celle de combattre, « dans le Corps de l’Église, société visible où les hommes faillibles gardent leur pouvoir d’errer et de mal faire, ce schisme latent, cette hérésie parasite, cette irrecevable nouveauté qui en altère la divine pureté et occulte la vraie vie » (Lettre à mes amis n° 240 du 6 janvier 1967).

Ce sera l’appel du Pape possiblement hérétique, schismatique et scandaleux dans l’exercice de son pouvoir d’enseignement au même Pape dans l’exercice de son magistère extraordinaire et solennel pour que soient restaurées par le Souverain Pontife en personne, c’est-à-dire par l’Église, au nom de la Vérité de la foi, l’unité et la paix sur ces questions discutables et discutées.

Un ordre, une demande, un désir du Saint-Père ne souffrent pas l’ombre d’un dissentiment, d’une discussion, d’un désaccord, d’une désobéissance, d’une opposition... sauf en matière de foi et de morale. Dans le domaine de la foi, de la loi morale, le Saint-Père n’a aucun pouvoir, n’a aucune autorité, aucun droit pour enseigner du Siège de Pierre une doctrine hérétique contraire au dogme de la foi quand par ailleurs tout fidèle, tout prêtre doit conserver scrupuleusement la foi que l’Église lui a enseignée et sans laquelle on ne saurait plaire au Bon Dieu.

Mais l’opposition à un enseignement présumé hérétique du Pape, cette position de soustraction d’obédience pour cause de suspicion légitime en attendant la décision du magistère solennel et infaillible du Souverain Pontife, ne doit pas conduire à un refus de principe de soumission à son autorité, à son pouvoir qui demeure légitime. « ­Verrions-nous pire, et déjà ce que nous voyons est difficilement supportable, nous devrions demeurer dans cette soumission aux Pasteurs de l’Église, mais rebelles à leur rébellion, opposants à leurs schismes et à leurs hérésies. Nous souvenant que Jésus-Christ ressuscité est le souverain Seigneur et maître de son Église et qu’Il sait, Lui, ce qu’Il a à faire en pareil cas, sans que nous ayons l’audace de prétendre nous substituer à sa justice et à son jugement. » (La Contre-Réforme catholique n° 174, février 1982, p. 14)

En dehors de la question dogmatique et en attendant son jugement solennel et infaillible, le Pape demeure le Pape et il doit continuer à être obéi dans ses pouvoirs de gouvernement et de sanctification.

Et c’est bien pour marquer cette soumission à l’autorité du Pape et d’abord à celle de l’évêque du diocèse dans lequel il résidait alors, que notre Père a décidé de ne pas faire appel de la suspense a divinis que lui infligea Mgr Julien Le Couëdic le 25 août 1966 pour avoir rendu publique sa requête datée du 16 juillet adressée au cardinal Ottaviani. Au moment où il contestait publiquement l’orthodoxie de la réforme de l’Église, il lui parut bon de témoigner une exacte soumission aux décisions disciplinaires de la hiérarchie, même arbitraires, dès lors qu’elles ne visaient que sa personne. Il importait, en outre, aux yeux de notre Père de ne pas se détourner de l’action essentielle et sacrée qu’il engageait pour le triomphe de la sainte foi, pour la simple défense de son honneur et de ses droits personnels.

Et notre Père se conforma sa vie durant à cette censure dont il ne fut jamais relevé. Il s’abstint dans les églises du diocèse de Troyes de célébrer les sacrements et de prêcher. Pour le reste, il ne demanda rien pour sa communauté, il se refusa à ce que ses frères, par un moyen détourné, reçoivent l’ordination sacerdotale et il accepta humblement, dans l’Église, la place que lui assigna son évêque et le Saint-Père à savoir la dernière, celle d’un prêtre privé de tout office et qu’on faisait accroire comme excommunié.

Faisant le constat de ce que le schisme était entré dans l’Église à la faveur de « Paul VI le Réformateur » et tirant les conclusions de son procès qui s’était tenu à sa demande devant la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi en 1968, notre Père prenait publiquement cette résolution :

« À la zizanie, à la partialité, à la haine, qui dressent des barrières et des retranchements, l’amour seul doit répondre, celui qui se fonde sur la communauté infrangible de la vie sacramentelle. L’Église, c’est la charité du Christ répandue et communiquée à tous les frères. Tant qu’ils gardent ne serait-ce que l’apparence de l’appartenance à l’Église, nous devons les tenir et les retenir dans la charité catholique sans accepter leur ostracisme et leur scission, sans y ajouter les nôtres. Si nous quittons la communauté, si nous nous émancipons de l’Autorité hiérarchique et récusons sa juridiction, nous renforçons le schisme, nous lui donnons sa consistance homogène de secte, nous lui livrons tout l’espace de l’Église ! Il faut demeurer, consentir à être frappés, souffrir et obéir dans tout ce qui n’est pas défendu et reste supportable, en martyrs de l’Unité et de la Charité catholiques... Nous devons refuser tout ce qui est ordonné en vue de la subversion et ne pas nous laisser frapper sans protester. Mais jamais, au grand jamais nous ne contesterons le pouvoir de juridiction unique, inviolable, du Pape et des évêques unis à lui. Même injustes, ils sont la Hiérarchie catholique et non pas nous. » (La Contre-Réforme catholique n° 25, octobre 1969, p. 12)

Mais la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi, dans la notification qu’elle publia le 9 août 1969, dans l’impossibilité à pouvoir formuler à l’encontre de notre Père la moindre erreur dans ses analyses critiques des Actes du concile Vatican II et du pape Paul VI, à pouvoir infliger la moindre sanction canonique en réponse à ses accusations en hérésie, schisme et scandale qu’il avait publiquement soutenues jusqu’à Rome même, lui reconnaissait négativement la liberté de mener cette œuvre de contre-réforme qui est à la fois une doctrine et une action d’Église.

Quatrième principe. Une œuvre critique totale de cette Réforme totale de l’Église entreprise à l’occasion du concile Vatican II ne peut-être de contre-­réforme pour le service utile du bien commun de l’Église que si elle est accompagnée d’une œuvre positive totale de renaissance de cette même Église. Toute critique doit être accompagnée de la solution pour répondre à la question soulevée par une erreur. Et c’est précisément la solution qui achève la démonstration du bien-fondé de la critique de l’erreur et qui permet un vrai progrès dans le sens de la Tradition.

Le 13 mai 1971, notre Père déclarait : « Au lieu de nous lamenter et de prêcher inutilement le retour au passé ou la “ réforme ” de Vatican II, mais en “ modéré ”, préparons l’avenir ! Les questions débattues sont nouvelles, en partie du moins, reconnaissait notre Père, et elles nous contraignent à résoudre des difficultés que les anciens ne connurent pas. Notre catholicisme aura ainsi des progrès théologiques et institutionnels à faire [...]. Nous ne voulons pas “ revenir ” à Vatican I, ni au concile de Trente ni à celui de Nicée ! Nous voulons que Vatican III décante Vatican II, isole et élimine son poison. »

C’est dans cette perspective que notre Père a ouvert les voies d’une “ réforme de la réforme ”, sage et prodigieuse, savante et enthousiasmante, et ce dans toutes les disciplines de notre sainte, unique et vraie religion, qu’elles soient théologiques, exégétiques, mystiques, métaphysiques, philosophiques, morales et même politiques et historiques.

Mais en parallèle, en 1975, notre Père faisait ce constat :

« Si un évêque, si un épiscopat national s’était dressé contre Paul VI et ses chimères, comme cela, sans aucune autre raison directe que l’honneur de Dieu et l’amour de l’Église que ce Pape livre à ses ennemis, et la pitié des peuples que sa diplomatie jette au martyre, si une partie de l’Église avait par la voix de son épiscopat refusé sa communion au pourvoyeur de la révolution communiste mondiale, le pape Paul VI, hier au Portugal, aujourd’hui au Vietnam, et demain en Espagne ou en Irlande, les évêques auraient éconduit Casaroli, Poggi, Hussler et autres agents des Soviets, les évêques de ces pays menacés auraient été non des chiens muets, mais de justes défenseurs de leur peuple, les chefs d’État auraient pu compter sur les catholiques, au lieu de les considérer comme les plus dangereux des traîtres, toute nation aurait défendu, les armes à la main, son indépendance, son ordre légitime, sans être condamnée par la conscience mondiale, la Chrétienté enfin se serait sauvée en ses parties les plus fortes et répandrait la paix (...).

« Et je ne parle pas ici de toute l’immense trahison des devoirs de sa charge, de défenseur de la foi et de la morale, par le pape Paul VI, de gardien suprême des sacrements et de la prière de l’Église. Tout se tient, dans la trahison comme dans la maintenance.

« Ou l’Église finira par excommunier le Pape, ou le Pape finira pas entraîner le monde à la perdition. Il ne s’agit nullement, comme il est clair, de rompre avec Rome et de fonder une autre Église. Mais là où un torrent de sang divise, c’est un devoir suprême d’être hors de la communion des Judas qui livrent leurs frères avec leur Maître, pour demeurer dans la communion des martyrs.

« C’est la plus grande honte de l’Église de tous les temps que depuis dix ans nul évêque n’ait osé cet acte sauveur. » (La Contre-Réforme catholique n° 91, avril 1975, p. 2)

L’évêque qui aurait pu et aurait dû poser cet acte sauveur de rompre sa communion avec Paul VI pour demeurer dans celle des martyrs fut sans nul doute Mgr Marcel Lefebvre. Mais il ne le voulut pas.

CHRONIQUE D’UN SCHISME ANNONCÉ

Lorsque éclata la grande controverse à propos du nouvel ordo missæ promulgué par Paul VI le 6 avril 1969, Mgr Marcel Lefebvre se tint, sur le moment, singulièrement sur la réserve. En particulier, il s’abstint d’adhérer publiquement à la supplique datée du 3 septembre des cardinaux Ottaviani et Bacci qui tentèrent d’obtenir de Paul VI l’abrogation dudit nouvel Ordo. Le prélat avait un projet, celui de fonder un séminaire et même une fraternité sacerdotale. Et sa réussite, selon lui, impliquait d’agir “ en douceur ”, sans que rien ne puisse éveiller le moindre soupçon d’une opposition à la Réforme de l’Église, à Paul VI.

Ne parvenant pas à imposer son autorité pour contrer le mouvement d’aggiornamento au sein de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit dont il était le supérieur, Mgr Marcel Lefebvre se saisit de l’occasion pour se démettre de sa charge de supérieur général le 28 septembre 1968 et venir s’installer en Suisse à l’automne 1970, dans le diocèse de Fribourg pour ce qui est de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X et dans le diocèse de Sion à Écône pour ce qui est du séminaire, avec les autorisations provisoires, ad experimentum, des ordinaires concernés (cf. Frère François, Pour l’Église, tome III, 1969-1978, p. 380).

Son projet ? Son œuvre ? Fonder une fraternité sacerdotale rassemblant des prêtres ayant reçu d’un séminaire une solide formation pour enseigner aux fidèles une religion traditionnelle avec une saine et exacte doctrine épurée de toute nouveauté, et des sacrements célébrés dans les rites dits “ de toujours ”.

Mgr Lefebvre, ancien missionnaire, était persuadé qu’en agissant ainsi il formerait des prêtres conformes au Cœur de Jésus, il préserverait de toute corruption un sacerdoce qui n’aurait pas de peine à travailler efficacement au salut des âmes. Bref, Mgr Lefebvre voyait la décadence de l’Église à laquelle il pensait pouvoir porter remède en se lançant directement à la conquête des âmes en leur offrant un ministère traditionnel, individuel, familial pour répondre à leurs attentes spirituelles nécessaires à leur salut.

En août 1972, il déclara au cours d’une conférence publique : « Les séminaires sont inexistants, parce qu’on a abandonné la définition du prêtre et la véritable notion du sacerdoce. Je vous avoue que je me voie incapable, sincèrement incapable de fonder un séminaire avec la nouvelle messe. Le problème actuel de la messe est un problème extrêmement grave pour la Sainte Église. Tous les efforts que l’on fait pour raccrocher ce qui se perd, pour réorganiser, reconstruire, rebâtir, tout cela est frappé de stérilité, parce qu’on n’a plus la source véritable de la sainteté qui est le Saint-Sacrifice de la Messe. Profané comme il est, il ne donne plus la grâce, il ne fait plus passer la grâce. » (extrait cité par frère François, op. cit., p. 381)

Mais ce faisant, Mgr Lefebvre commettait deux graves erreurs d’ailleurs connexes.

Premièrement, il dissimulait aux yeux du monde et surtout de l’Église la raison profonde de la fondation d’une telle institution sacerdotale qui se voulait humble, discrète : l’hostilité de son fondateur à la Réforme de l’Église et sa volonté de s’y soustraire en feignant une soumission publique apparente à celui qui en était l’initiateur, le pape Paul VI, pour éluder de ce dernier interdictions et barrages, pour au contraire obtenir toutes les autorisations canoniques nécessaires à une telle entreprise. En dissimulant de telles intentions, Mgr Lefebvre entrait déjà secrètement, par le cœur, par une soumission seulement apparente, extérieure, dans la voie d’une insoumission occulte, mais bien réelle à l’autorité du Pape.

Deuxièmement, Mgr Lefebvre passait sous silence les causes fondamentales de la décadence de l’Église à laquelle il prétendait pourtant porter remède par la fondation d’une telle institution sacerdotale. Il mettait en œuvre des remèdes traditionnels, mais en s’abstenant de s’attaquer aux causes doctrinales du mal qui se trouvent dans les Actes du concile Vatican II et dans les Actes subséquents de Paul VI. Il connaissait ces erreurs doctrinales majeures que ces Actes contiennent. Se refusant à les dénoncer publiquement, les Actes comme leurs auteurs, Mgr Lefebvre s’en faisait, par son silence, le complice passif.

Pire il travaillait à l’instauration au sein même de l’Église d’une cohabitation entre deux cultes, deux religions, deux partis au nom d’un prétendu droit à l’expérience de la Tradition, cohabitation qu’il était, selon lui, possible d’établir dans un climat de paix dès lors que chaque parti se respecterait et ne s’occuperait pas de l’autre. Pensée aberrante et même injurieuse pour Notre-Seigneur Jésus-Christ que cette cohabitation dans son Église de deux religions. Cette sauvegarde du sacerdoce traditionnel pour le salut des âmes que Mgr Lefebvre se proposait de réaliser avec son séminaire et sa fraternité était notoirement insuffisante pour contrer Paul VI dans sa grande chimère d’entraîner toute l’Église, de l’intégrer, de la dissoudre même, s’il était possible, dans ce grand mouvement plus vaste d’animation spirituelle de la démocratie universelle, dessein qui avait déjà conduit et allait continuer à conduire les nations dans les pires malheurs temporels et spirituels. Malheurs envers lesquels Mgr Lefebvre allait, de fait, se révéler totalement indifférent du moment que liberté d’exister lui était reconnue à lui, à son parti, le parti de la tradition qui faisait florès parmi tant de fidèles et qui allait sans nul doute l’emporter démocratiquement... si seulement on voulait bien lui donner le temps et les moyens nécessaires pour faire les preuves de son “ expérience de la Tradition ”, de remplir de fidèles églises et chapelles que l’on voudrait bien confier à ses prêtres quand le parti progressiste aux commandes de l’Église conciliaire... les vide.

Mais – et providentiellement – c’était sans compter sur l’esprit sectaire et progressiste des évêques de France et de Paul VI qui comprenaient parfaitement cette opposition sourde que représentaient ce séminaire et cette fraternité sacerdotale à leur projet de réforme de l’Église qui faisait toute leur passion. Ils étaient bien décidés à user et abuser des terribles pouvoirs spirituels et canoniques dont ils se savaient revêtus pour juguler et exterminer l’œuvre naissante de l’ancien chef de file de la minorité traditionaliste du concile Vatican II. Providentiellement... car leur résolution commune de décapiter sans pitié cette œuvre naissante avant qu’elle n’aboutisse aurait pu et aurait dû entraîner Mgr Lefebvre, en tant qu’évêque et en cette qualité membre de l’Église enseignante, à participer publiquement et activement à la Contre-Réforme catholique le seul, vrai et utile service de l’Église. Mgr Lefebvre va s’y dérober et consommer inexorablement le délit de schisme malgré les objurgations de notre Père qui va pourtant lui donner toutes les lumières nécessaires.

À la suite d’une visite canonique menée à l’automne 1974 par Mgr Albert Descamps, secrétaire de la Commission biblique et Mgr Guillaume Onclin, secrétaire adjoint pour la révision du droit canonique, Mgr Lefebvre sort de l’équivoque et rédige le 21 novembre 1974 une profession de foi qu’il rendra publique en janvier 1975 dans la revue Itinéraires. « Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité. Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile Vatican II dans toutes les réformes qui en sont issues. Toutes ces réformes, en effet, ont contribué et contribuent encore à la démolition de l’Église, à la ruine du sacerdoce, à l’anéantissement du Sacrifice et des sacrements, à la disparition de la vie religieuse, à un enseignement naturaliste et teilhardien dans les universités, les séminaires, la catéchèse, enseignement issu du libéralisme et du protestantisme condamnés maintes fois par le Magistère solennel de l’Église. Aucune autorité, même la plus élevée dans la hiérarchie, ne peut nous contraindre à abandonner ou à diminuer notre foi catholique clairement exprimée et professée par le Magistère de l’Église depuis dix-neuf siècles (...). » (Ibid., p. 388-389)

Notre Père loua cette déclaration, bien que insuffisante et sur le fond et sur la forme. « Mgr Lefebvre prononce, en évêque conscient de la gravité de ses paroles, qu’il n’est possible à aucun catholique d’accepter cette Réforme en aucune de ses parties sans s’abandonner à l’hérésie. » (La Contre-Réforme catholique n° 90, mars 1975, p. 2)

Mais le fondateur d’Écône était-il en mesure de développer une démonstration théologique pour étayer le rejet de cette Réforme ?

Rien n’est moins sûr, quand on constate que « Mgr Lefebvre n’identifie pas expressément, et je crois que cela dépasse même sa pensée, la Réforme en cours, hérétique et vraiment diabolique, avec les Actes de Vatican II qu’il ne rejette pas explicitement comme nous, ni avec les Discours et Actes de Paul VI ou du moins avec ses pensées et convictions profondes. Il laisse à dessein une marge d’imprécision, d’incertitude, entre ce qu’il anathématise et les personnes même, la personne morale du Concile œcuménique et la personne du Pape régnant. » (ibid.)

Notre Père voyait donc venir le drame avec un Paul VI prévaricateur, à la tête de l’Église par une permission de Jésus-Christ, lui imposant des actes scandaleux, mais ne souffrant pas la moindre opposition à ses projets de réforme même de la part d’un simple séminaire voulant faire sans bruit l’expérience de la Tradition. C’était évident, il allait le faire fermer.

Notre Père indiquait à Mgr Lefebvre l’arme qu’il avait le droit et le devoir de se saisir :

« Frapper à la Tête celui qui a les Pouvoirs de l’Agneau, mais qui parle le langage du Dragon (Ap 13, 11). Le régicide, qui est le remède à l’anarchie tyrannique du pouvoir, dans l’État, est interdit aux fidèles de l’Église, si mauvais, si méchant que soit le Pape. La mise en accusation publique du Chef de l’Église pour hérésie, schisme et scandale est du ressort du prêtre, du théologien, capable d’en connaître la réalité avec certitude et d’en dresser l’acte canonique, le Libellus accusationis. C’est ce que nous avons fait. Mais s’il n’est même point reçu, par le plus flagrant délit de forfaiture du Juge suprême, le procès est suspendu avant que d’être ouvert.

« Alors demeure l’ultime remède, l’héroïque, le seul que craigne Celui qui a sciemment et opiniâtrement inverti le sens de sa mission divine et apostolique. Il faut qu’un évêque, lui aussi successeur des Apôtres, membre de l’Église enseignante, collègue de l’Évêque de Rome et comme lui ordonné au bien commun de l’Église, rompe sa communion avec lui tant qu’il n’aura pas fait la preuve de sa fidélité aux charges de son suprême pontificat. » (La Contre-­Réforme catholique n° 89, février 1975, p. 2)

Cette rupture de communion publique, solennelle, devant être motivée par une plainte en hérésie, schisme et scandale contre le pape Paul VI, tenu de ce fait en suspicion légitime.

« Car il est vrai que si l’Église est constituée comme une société humaine, elle est le Saint Corps mystique du Christ. Régie visiblement par des règles canoniques, elle l’est invisiblement par l’unique précepte de la charité. De la situation canonique du Pape et des évêques je ne suis pas juge. Légalement, selon un “ juridisme ” dont ils affectent de se moquer, mais dont ils profitent et dont ils abusent, juridisme que nous respectons cependant, ils sont nos Princes, nos Docteurs et nos Pasteurs. Ils le seront tant que nulle action canonique, constatant leur hérésie, schisme et scandale, ne les aura dégradés et déposés, ou corrigés et changés.

« Mais spirituellement, selon l’ordre de la Charité, de la “ pastorale ” dont ils font si grand cas, de la communion filiale et fraternelle, nous ne sommes plus à eux, ni avec eux, parce qu’ils ne sont plus au Christ et qu’ils sont contre Lui. Nous sommes en rébellion permanente contre leurs pensées hérétiques, leurs volontés schismatiques, leurs décisions criminelles. Nous les avons avertis, en secret, en public ; nous avons demandé justice, nous avons frappé à leur porte, à leur cœur. Ils nous ont toujours et tous, rejetés. Selon l’enseignement même du Seigneur et pour rester fidèles à sa Loi, nous devons désormais les considérer comme pécheurs publics, endurcis. Et “ qu’ils soient pour vous comme des païens et des publicains ”, c’est-à-dire comme des “ excommuniés ”, note la Bible de Jérusalem.

« De telles ruptures de communion, nous en trouvons, plus ou moins prononcées, aux temps de crises dans l’Église et, quoique ce soit ordinairement à l’avantage de Rome, il est arrivé plusieurs fois que les insoumis aient eu raison contre l’Autorité incertaine ou infidèle. Par exemple, saint Augustin et les deux cent vingt-quatre évêques africains du concile de Carthage, en 418, contre le pape Zosime trompé plus que trompeur... Mais toujours ces divisions dans la charité ont été enfin terminées par une décision de justice prononcée par l’autorité du Pape ou du Concile. Jamais par la haine et par le mépris ! » (La Contre-Réforme catholique n° 94, juillet 1975, p. 2)

Mgr Lefebvre va prendre exactement le contre-pied de la position parfaitement équilibrée de notre Père, entre ordre juridique et ordre spirituel, permettant d’avancer au milieu de l’Église sur cette ligne de crête en évitant tout à la fois les deux délits contre l’unité de la foi et l’unité de l’Église que sont l’hérésie et le schisme et dont le point de césure entre les deux n’est autre que la personne du Pape qu’il faut attaquer, non pas pour nier, pour défier son autorité, mais pour obtenir la fin de la discussion sur la doctrine délétère qu’il impose à tous les membres du Corps du Christ, pour qu’il se prononce sur sa propre cause, par un jugement venant de lui, solennel et infaillible.

Bref, Mgr Lefebvre va ostensiblement refuser de se placer sur la question dogmatique où il serait en position de force, pour s’enferrer sur la question disciplinaire où il est en position de faiblesse et où il va se mettre dans son tort absolu.

Le 3 mars 1975, aux cardinaux Garrone, Tabera et Wright, qui lors d’une première réunion à Rome, en février, avaient mis sous ses yeux l’éditorial « Frappe à la tête ! » et qui l’interrogent sur sa profession de foi adressée à ses séminaristes – et non pas au Saint-Père ce qui eût été plus loyal... – et ses intentions quant à son séminaire, Mgr Lefebvre désavoue notre Père et assure ne vouloir rien avoir à faire avec « cet homme étrange (...). Je ne veux pas que dans mon séminaire on dise quoi que ce fût d’irrévérencieux envers le Saint-Père. » (cf. Frère François, op. cit., p. 399 et sq.) Et à partir de là jamais Mgr Lefebvre ne reviendra sur ce reniement ni n’accusera ouvertement, directement et publiquement Paul VI – ni Jean-Paul II par la suite – en leur hérésie et en leur schisme. Il critiquera certains Actes du Concile (sur l’œcuménisme, la liberté religieuse, la collégialité) dont il se fera juge sans jamais se soucier de soumettre ses jugements à celui du Juge suprême de la foi, il critiquera les nouveaux rites de la messe et des autres sacrements jusqu’à mettre en doute leur validité. Il reprochera à Paul VI puis à Jean-Paul II de favoriser l’hérésie et le schisme, il les taxera de papes libéraux, c’est-à-dire pris entre le désir de demeurer à l’intime catholiques et celui de plaire au monde et tout faire pour aller à sa rencontre... pour en définitive excuser le Pape et accuser ceux qui l’accusent... c’est-à-dire notre Père. « Je ne suis pas de ceux qui insinuent ou affirment que Paul VI était hérétique et que, par le fait même de son hérésie, il n’était plus le pape », a-t-il écrit en 1985 dans sa Lettre ouverte aux catholiques perplexes après avoir rappelé : « Je n’ai cessé de le répéter : si quelqu’un se sépare du Pape, ce ne sera pas moi. »

Ce refus d’associer les enseignements de Paul VI et de Jean-Paul II aux délits d’hérésie et de schisme fut l’une des erreurs majeures de Mgr Lefebvre. Elle demeure difficile à expliquer.

Il y a certes la formation que ce dernier a reçue au Séminaire français de Rome où l’on vénérait le Pape à l’excès. Critiquer, attaquer l’enseignement du Pape était certainement pour un évêque de cette génération formé à Rome une sorte de sacrilège, de démolition du socle même de sa fidélité à l’Église.

Il y avait aussi indubitablement, de la part du fondateur d’Écône, un esprit de calcul, celui de ménager la personne du Pape dont il attendait au premier chef, non pas l’unité et la paix pour l’Église dans la vérité de la foi catholique, mais le droit de fonder, d’organiser et maintenir une œuvre, son œuvre à lui...

Enfin, il y a une autre raison que notre Père a bien expliquée en 1987 en commentant le livre de Mgr Lefebvre Ils l’ont découronné. Jusqu’à la page 222, sa position coïncide tout à fait avec celle de notre Père, mais à la page suivante, au moment de poser la conclusion finale, il se dérobe. « Il tient le Pape pour excusé, il le tient toujours pour orthodoxe dans l’intime de son cœur, et seulement coupable de favoriser parfois et dans une certaine mesure l’hérésie. Pourquoi ce repli ? Par lâcheté ? Non, certes ! Alors pourquoi ? Parce que cette certitude affirmée de l’orthodoxie de Jean-Paul II comme de son prédécesseur et père, Paul VI, va autoriser en conscience Mgr Lefebvre à se dire investi d’une “ juridiction exceptionnelle ”, et ainsi à poursuivre son œuvre de salut de l’Église sans plus se soucier des interdictions et sanctions émanées du Pouvoir romain. Comme beaucoup de “ résistants ” des années 40-44 crurent les combats de la France libre autorisés de cœur par un vieux Maréchal empêché de s’exprimer et d’agir par l’Occupant. » (La Contre-Réforme catholique n° 235, août 1987, p. 13-14)

D’où cette diplopie  intellectuelle de Mgr Lefebvre consistant à voir dans son esprit deux Églises, l’Église de toujours et l’Église conciliaire dans laquelle il rangerait pêle-mêle ou à peu près tous les évêques gagnés par le modernisme et le progressisme, mais gouvernées par un même Pape partagé entre l’hérésie et la foi catholique, pour se prétendre en paroles soumis à l’autorité du Pape de l’Église de toujours dont sa Fraternité se porterait garante de sa foi, de sa tradition, de son magistère de toujours, de son sacerdoce et de ses sacrements pour se justifier de désobéir en actes au Pape de la Rome, de l’Église conciliaire tombée dans l’hérésie et le schisme.

« Il est contraire à la foi catholique, insultant à la Parole de Dieu, tenant pour vaines ses Promesses, de déclarer : “ Il y a deux Églises. ” Où voyez-vous deux Églises », demandait notre Père dans son éditorial « Voilà bien le gâchis ! » (La Contre-­Réforme catholique n° 107, juillet 1976, p. 1)

« L’Église de Rome, Église historique, hiérarchique, visible, répandue par toute la terre, et ? et quoi ? et qui ? Ce qui se prétendrait ou qu’on montrerait comme l’Autre Église serait une nouvelle, une particulière, et donc une fausse Église, comme saint Augustin le démontrait déjà aux donatistes. »

Et notre Père de poursuivre : « Ce que j’ai répété inlassablement depuis vingt ans avec une sorte d’esprit de prévision dont les textes réédités sans cesse, datés, inchangés, témoignent assurément, c’est qu’il y a depuis près d’un siècle un grand combat apocalyptique : deux religions se battent dans l’unique Église, se disputant l’intelligence et le cœur des clercs pour escalader la hiérarchie et atteindre au pouvoir suprême, conciliaire, conclaviste, enfin pontifical, et ainsi se répandre sans obstacle dans tout le peuple fidèle. Ici, la religion de l’Antichrist et son culte de l’Homme, là notre religion chrétienne et son culte de Dieu seul. L’ancienne et parfaite religion révélée est aux prises avec la nouvelle religion inventée par les hommes, qui en est la ressemblance blasphématoire.

« Mais – et c’est la doctrine fondamentale de notre ligue de Contre-Réforme Catholique – nous savons que ce cancer qui ronge les cellules et atteint aujourd’hui les organes vitaux du grand Corps catholique ne l’emportera pas, que l’organisme luttera, que son Âme incréée, l’Esprit-Saint, et son âme créée, la divine hiérarchie, lui insuffleront de telles énergies, une telle vitalité que, si grands que soient les dégâts individuels, hélas ! si effroyable que soit la grande apostasie des princes et des prêtres, le cancer moderniste-progressiste sera enfin réduit, vaincu, excisé, et l’Église vivra, de nouveau resplendissante de pureté, sanctifiée dans sa tête et fortifiée dans ses membres, au jour tant espéré de la paix de l’Église.

« D’où nos vingt ans de bataille (...). Si tous alors s’étaient joints à nous dans notre plainte au Pape au sujet de notre frère dans la foi Paul VI, nous l’aurions emporté sur l’hérésie, le schisme et le scandale ainsi dénoncés. Mais on nous a laissés seuls. Notre opposition continue, trop mince, trop faible participation à la lutte de la Religion contre l’Hérésie au sein d’une même et unique Église dont le chef est Paul VI, homo duplex.

« Nous sommes frappés, disqualifiés, diffamés, mais toujours dans l’Église. Et membres de l’Église de toute notre foi, volonté, religion, en communion de charité avec les pasteurs et les fidèles qui veulent bien nous accepter pour frères. Pour notre part, nous n’en excluons aucun, non pas même l’Homme d’Iniquité. Si l’Adversaire devenu maître de l’unique Église parvenait à nous excommunier – il n’y parviendra jamais –, nous persisterions à ne vouloir jamais appartenir qu’à elle seule et demeurerions sous le porche, sur le seuil, attendant que le Clavigère Sacré nous en rouvre les portes. Mais sans aller ailleurs, bâtir église contre Église, autel contre Autel. » (ibid., p. 1)

LES ORDINATIONS SACERDOTALES DU 30 JUIN 1976

Désormais convaincu de ce que Mgr Lefebvre ne rompra pas sa communion pour l’accuser de son hérésie, de son schisme et de ses scandales, Paul VI va prendre toutes les mesures pour éradiquer canoniquement son œuvre et obtenir de ce dernier une soumission totale, sans condition et sans limites à son autorité, à tous ses Actes, à tous les Actes du Concile sans la moindre discussion, la moindre explication, la moindre justification, la moindre exception possible.

Le 6 mai 1975, l’évêque de Fribourg, Mgr Mamie notifiait à Mgr Lefebvre qu’il retirait le décret d’érection de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X.

Le même jour les trois membres de la commission cardinalice confirmaient qu’ « une fois supprimée la Fraternité, celle-ci n’ayant plus d’appui juridique, ses fondations, notamment le séminaire d’Écône, perdaient du même coup le droit à l’existence ».

La décision était justifiée par l’incitation à laquelle l’évêque soumettait ses séminaristes à subordonner à leur propre jugement les directives venant du Pape pour s’y soumettre ou s’y dérober.

Mgr Lefebvre ne tint compte de rien et poursuivit toutes ses activités.

Voyant cela, le 29 juin, Paul VI lui adressa une lettre personnelle pour obtenir un acte public de soumission. Mgr Lefebvre garda outrageusement le silence quand notre Père dénonça, lui, courageusement et publiquement le mensonge que contenait cette lettre et consistant à mettre sur un pied d’égalité quant à leur autorité les conciles de Nicée et de Vatican II.

« S’il était avéré et certain que les actes de Vatican II avaient la même autorité absolue, incontestable, infaillible que le dogme de la consubstantialité des Personnes divines, essentiel au Credo de Nicée pour lequel Athanase s’est battu seul contre tous (...) alors la question serait tranchée : qui s’oppose à la foi de Nicée rejette par le fait même la foi chrétienne et se trouve excommunié ; et de même, nous qui refusons depuis leur promulgation les Actes de Vatican II comme entachés d’hérésie, ambigus et pernicieux, nous nous retrouverions de ce fait retranchés de l’Église... Et l’on s’étonnerait simplement que le Pape ait attendu dix ans pour nous le signifier et encore en passant, sous forme exclamative, dans une lettre privée sans autorité doctrinale, quand, depuis le premier jour nous avons dit et publié le contraire, et l’avons encore attesté sans démenti devant le tribunal du Saint-Office en mai 68 : non, ce Concile n’a rien d’infaillible, ses Actes n’ont aucune autorité dogmatique et leur nouveauté n’a aucun droit à s’imposer à la conscience des fidèles à l’encontre de la Tradition de l’Église !

« Il serait bienfaisant pour l’Église entière que, sortant de sa soumission déférente, Mgr Lefebvre formule le même refus et dénonce le mensonge du Pape, le mensonge dont meurt l’Église. » (La Contre-Réforme catholique n° 102, février 1976, p. 1-2)

Le fondateur d’Écône n’en fera rien.

Le Pape réitéra sa demande de soumission en septembre 1975. En guise de “ réponse ”, Mgr Lefebvre rouvrit les portes de son séminaire pour une nouvelle rentrée et se contenta, le 24 septembre, d’écrire à Paul VI quelques lignes dans lesquelles il assurait son « attachement sans réserve au Saint-Siège et au Vicaire du Christ ».

En parallèle, Mgr Lefebvre voyageait en France et dans le monde entier pour faire connaître son œuvre et présenter ses services ministériels, en violation des règles du droit canonique, sans la permission de personne, au mépris des droits des évêques et de leurs prêtres, jetant partout le doute sur la validité des sacrements du nouvel ordo.

Et malgré l’interdiction qui lui en aura été faite par Paul VI en personne, réitérée au nom de ce dernier par Mgr Benelli, substitut à la Secrétairerie d’État le 25 juin, Mgr Lefebvre conféra l’ordination sacerdotale à quinze candidats à la prêtrise le 29 juin 1976, posant clairement, publiquement et gravement un acte d’insoumission au Saint-Père et par ce fait même schismatique. Ainsi, Mgr Lefebvre était passé ce jour-là d’une soumission apparente, inconditionnelle et donc coupable au Pape et à sa réforme de l’Église qu’il savait être hérétique et schismatique à une insoumission encore plus coupable en commençant à créer un clergé contre des interdictions, des sanctions, contre les prescriptions générales du droit canonique, l’établissant ainsi dans le schisme ou en tout cas dans la voie du schisme.

« Mgr Lefebvre déclare qu’à travers lui et ses jeunes séminaristes, c’est le sacerdoce de toujours, c’est la messe de toujours qui sont visés mortellement (...) », écrivit notre Père dans son éditorial d’août 1976 « La mauvaise cassure » (CRC n° 108). « En justifiant sa rébellion par de tels arguments, Mgr Lefebvre se fait une mauvaise propagande et, hélas, hélas ! il fait un tort irréparable aux rites et traditions qu’il voulait sauver. Car il donne pour assuré, pour évident qu’il n’y a de vraie messe que la nôtre ancienne, qu’il n’y a plus de vrai sacerdoce ni de vrai séminaire hors d’Écône et des prêtres formés dans cette tradition qu’il prétend détenir. Quand cet argument liturgique aura été pleinement déployé, toute l’Église comprendra que pareille vue des institutions ecclésiastiques est fausse, est hérétique. On concédera qu’il y a eu des malfaçons, des excès, des désordres dans la réforme des rites. Mais tous tomberont d’accord que l’Église, le sacerdoce, la messe ne sont pas perdus et qu’ils continuent loin des orgueilleux qui s’en estiment les seuls dépositaires, les derniers fidèles, les uniques sauveurs.

« Quelle absurdité, quel gâchis, quel drame ! On ne pouvait pire : ayant raison sur l’essentiel et de sérieux avantages sur le secondaire, se donner tort, se jeter dans l’hérésie, se séparer de l’Unique Église de Jésus-Christ. » Hérésie par ce doute inexcusable, criminel que le fondateur a irrémédiablement jeté sur la validité des sacrements célébrés par l’Église dans les formes rituelles nouvelles. La folle, l’excessive accusation en hérésie, en schisme « portée contre l’Église, l’Église de Rome actuelle, universelle, en Corps constitué », en lieu et place de l’accusation seule possible, légitime et imparable « d’hérésie à l’encontre des hommes d’Église, fussent-ils théologiens, évêques ou Pape », et enfin et surtout la création d’un clergé sans plus aucun lien canonique avec la hiérarchie c’est-à-dire avec les évêques et le Pape.

« Mgr Lefebvre pourra venir à résipiscence, et chacun de ses prêtres et de ses disciples individuellement. Mais son œuvre est à jamais compromise, elle n’a plus d’avenir qu’en dehors de l’Église et contre l’Église. Il est désormais non seulement inutile, mais coupable de s’y associer », écrivait notre Père dans son éditorial d’août 1976 « La mauvaise cassure » (La Contre-Réforme catholique n° 108, août 1976, p. 2).

Tel fut le jugement porté par notre Père en juillet 1976 que rien ensuite ne viendra démentir.

Mgr Lefebvre et ses successeurs ont poursuivi leur œuvre dans le schisme avec une logique implacable relevant d’une rare obstination, désertant irrémédiablement le combat de contre-réforme, le vrai et utile service de l’Église.

Les prêtres ordonnés le 29 juin 1976 furent ipso facto suspendus de l’ordre qu’ils avaient reçu, Mgr Lefebvre, lui, de la collation des ordres. Mais son insoumission formelle à l’interdiction qu’il avait reçue du Saint-Père lui valut de surcroît, de ce dernier, le 22 juillet 1976 la suspense a divinis. Voilà donc la Fraternité sacerdotale réduite à l’inexistence canonique, tous ses membres frappés de la peine de suspense leur interdisant principalement de célébrer et distribuer les sacrements. Leur chef, leur fondateur n’en tint aucun compte et poursuivit toutes ses activités apostoliques pour conférer de sa propre autorité pourtant réduite canoniquement à néant, à chacun de ses prêtres pourtant sans rattachement, incardiné nulle part, des pouvoirs d’ordre et de juridiction pour les envoyer dans le monde entier célébrer et distribuer tous les sacrements à tous fidèles qu’ils trouveraient sur les chemins de l’Église pour les détacher de leurs légitimes pasteurs.

Tels furent les premiers développements d’un schisme formel manifesté par cette volonté de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X de se délier de la vie sacramentelle de l’Église, ne voulant plus considérer comme des frères tous ceux qui y participaient, pour acquérir son indépendance dans la vie de la grâce gagnée au prix de graves délits à la loi de l’Église portant atteinte à son unité et à la charité du Christ. (à suivre)

frère Pierre-Julien de la Divine Marie.