Il est ressuscité !
N° 279 – Juillet-août 2026
Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard
Voyage du Saint-Père en Espagne :
fuir toute polarisation
LE voyage de Léon XIV en Espagne, du 6 au 12 juin, s’est distingué par l’intensité et la diversité de ses visites. Le Saint-Père a multiplié les prises de parole, avec douze discours et six homélies, complétés par plusieurs interventions ainsi que deux veillées de prière. Son itinéraire l’a conduit à rencontrer un large éventail de personnes : responsables religieux et politiques, représentants de la société civile et membres du corps diplomatique, mais aussi des pauvres, des détenus et des migrants. Le troisième jour, il a prononcé une importante allocution devant les deux chambres des Cortes qui fut très applaudie.
Cette visite a été très commentée dans les milieux catholiques. Elle a été perçue comme un appel à la conversion et un retour aux racines chrétiennes, face aux défis de la sécularisation. Dans Le Figaro, Jean-Marie Guénois résumait ce sentiment ainsi :
« Ce quatrième voyage apostolique a été une réussite (...). C’est un chef de l’Église catholique beaucoup plus spirituel et moral que politique ou géopolitique qui s’avance ainsi, même si ces catégories ne s’opposent pas chez un Pape. En attendant, cet appel à “ la conversion ” chrétienne à nouveau lancé depuis les Canaries semble vouloir toucher l’Europe au cœur. Comme si Léon XIV voulait réveiller depuis l’Espagne la dimension intérieure et religieuse du Vieux Continent et sa mémoire chrétienne oubliée. De fait, cette ambition pastorale est caractéristique de Léon XIV, disciple de saint Augustin, un grand “ converti ” devant l’éternel et immense apôtre. »
Voilà une analyse qui trouve un écho dans nos cœurs ! Examinons cela de plus près, sans en faire un tour exhaustif.
ABANDONNER LES DIVISIONS
Le premier discours du Saint-Père fut délivré devant le roi Felipe VI et les autorités, au Palais royal de Madrid, le samedi 6 juin. Il est désarmant...
Cela commence bien. L’Espagne possède une histoire d’une grande richesse, marquée par deux millénaires de tradition chrétienne, inaugurée par la prédication de l’apôtre saint Jacques. Cette longue histoire a profondément façonné « sa culture ».
Le propos ne s’attarde nullement sur les grands épisodes historiques, qu’il s’agisse de la Reconquista, de l’élan colonial et missionnaire ou de la victoire nationaliste espagnole de 1939. L’attention est portée sur un autre registre, une des idées maîtresses de son discours, qui constitue l’un des grands thèmes de son voyage et qui apparaît de plus en plus clairement comme l’un des axes de son pontificat.
« Je viens parmi vous pour confirmer, encourager et inspirer une fidélité renouvelée des croyants à l’Évangile, ainsi qu’une réconciliation et une coopération plus profondes entre les différentes forces de cette nation. En effet, votre propre histoire montre que ce n’est pas la culture de l’affrontement mais celle de la rencontre qui engendre la stabilité et la prospérité. »
L’affirmation a de quoi surprendre, tant il est impossible de concilier fidélité à l’Évangile et compromission avec les ennemis de la foi, et tant l’histoire de l’Espagne s’y inscrit en faux. Plus loin, le Pape réitère cette idée, élevant ses propos au rang d’une recommandation pour l’ensemble des pays de vieille Chrétienté... ou plutôt « du Vieux Continent » :
« J’invite chacun, par amour de la vérité, à abandonner les discours qui divisent et polarisent votre réalité sociale et votre histoire, afin de passer des simplifications stériles à une appréciation féconde de la complexité. (Par amour de la vérité, il faut abandonner les discours qui divisent !) Je vois là une vocation spécifique de l’Europe, dont l’Espagne est un acteur fondateur et essentiel. C’est le cadeau que le Vieux Continent peut offrir au monde s’il veut rester jeune, car jeune est celui qui a le sentiment d’avoir un avenir et une mission encore à accomplir. Apprécier la complexité et l’étudier, apprendre à ne pas la nier et à la vivre comme une bénédiction, fuir ces approches identitaires qui semblent tout éclairer, mais qui peuplent le monde de fantômes et d’ennemis : telle est la tâche de celui qui a une grande histoire derrière lui. » Il y a de quoi s’étrangler. Les ennemis de la foi, des fantômes ?!
Et par un tour de passe-passe anachronique proprement stupéfiant, le Pape trahit les faits et renverse l’histoire :
« La sécurité, que nous espérons trop souvent trouver dans les armes et les murs, mûrit plutôt en apprenant à avancer aux côtés de l’autre, à grandir ensemble, côte à côte. Votre propre histoire en témoigne. La présence de l’islam dans la péninsule ibérique, par exemple, a constitué une réalité politique, culturelle et religieuse de longue durée. Au cours de cette période, il n’y eut pas seulement des affrontements, mais on tenta de créer un espace de rencontre, de conversation et de dialogue sur le sens de la vérité entre chrétiens, musulmans et juifs. À l’école des traducteurs d’Alphonse X le Sage, des experts issus des trois religions ont collaboré à la traduction du riche patrimoine arabe, grec et hébraïque, contribuant ainsi à la diffusion de textes, tels que notamment, ceux des philosophes Averroès (1126-1198) et Maïmonide (1138-1204). »
Le Pape conclut son discours en donnant une nouvelle expression à sa chimère démocrate-chrétienne, dont Cordoue et Tolède seraient, selon lui, les modèles :
« Des villes comme Cordoue et Tolède se convertirent en lieux de médiation entre les langues, les religions et les savoirs. Mais telle est la vérité que manifestent les villes européennes, leur stratification historique, le tissu de solidarité qui, au fil des siècles, a façonné leurs différences, transformant les conflits inévitables en points de départ. »
RENCONTRE AVEC LE MONDE MODERNE
Le lendemain, dimanche, le pape Léon XIV rencontra à Madrid le monde de la culture, de l’art, de l’économie et du sport au Movistar Arena, salle emblématique pouvant accueillir 17 000 personnes. La rencontre fut précédée de plusieurs témoignages, notamment celui de l’acteur et chanteur Antonio Banderas, qui présenta l’Église comme « le plus grand producteur d’art de toute l’histoire de l’humanité », un éloge mondain dont on se serait passé.
Dans une atmosphère détendue, le Pape chercha à rejoindre son auditoire en partant de ce qui lui est familier : la culture, la créativité et le développement de la société. Il salua « ce magnifique pays », où « il est impossible de ne pas admirer cette empreinte de créativité qui traverse son histoire et façonne son identité », ajoutant qu’elle « nous révèle à chaque instant l’intelligence et la volonté qui résident dans l’âme humaine ».
De là, il s’interrogea sur le type de société que nous construisons et estima qu’il nous fallait « apprendre à préserver l’essence de ce que [la société] crée ».
Pour un catholique, la société ne crée ni ne préserve son essence. Celle-ci ne procède ni de la culture, ni de l’histoire, ni même de l’homme : elle doit venir de Dieu, principe et fin de toutes choses. « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice », a dit Jésus, « et le reste vous sera donné par surcroît ». Ce reste, c’est d’abord la vie éternelle, mais c’est aussi, dès ici-bas, une société ordonnée par la grâce, où fleurissent les vertus et la paix, qui permet l’éclosion d’une civilisation chrétienne, qui donne naissance à la beauté des œuvres et des monuments. Encourager à « préserver l’essence » de cette magnifique civilisation espagnole sans remettre le Bon Dieu à la première place, revient à méconnaître ce qui en constitue le véritable fondement.
Le reste du discours confirme ce glissement. Soucieux de « rester en dialogue avec le monde contemporain », le Pape ne part pas de la Révélation qui doit éclairer l’homme, mais de l’homme pour le conduire à Dieu par la méthode immanentiste. Ainsi affirme-t-il : « Le désir du bien, de la beauté et de la vérité est ancré dans l’ADN de l’humanité ; et c’est à partir de cette aspiration profondément humaine et de notre expérience séculaire que l’Église propose des chemins vers une vie digne et le bien commun. »
Certes, Dieu a créé l’homme avec une intelligence et une volonté ordonnées à la vérité et au bien. Mais le péché originel a blessé ces facultés. L’homme ne peut atteindre sa fin ultime par ses seules aspirations naturelles. Il a besoin de la grâce qu’il n’obtient que par la soumission à Dieu.
Le Pape ajoute : « L’Église partage avec humilité, mais aussi avec fermeté, ce qu’elle a découvert dans l’expérience de la foi : que Jésus-Christ répond aux grandes questions sur la vie humaine et sa plénitude, déjà en ce monde et jusqu’à son accomplissement dans l’éternité. »
Cette affirmation contient une erreur théologique. L’Église n’a pas « découvert » les vérités qu’elle enseigne dans une expérience religieuse. Elle les a reçues de Dieu même, avec mission de les enseigner. Le langage de « l’expérience de la foi » est caractéristique d’une théologie influencée par Blondel et Karl Rahner, où l’expérience humaine tend à devenir le principe de la foi, au détriment de la vérité révélée.
Le second élément de cette phrase inverse les paroles de Notre-Seigneur. Il ne s’agit plus de chercher d’abord le Royaume de Dieu, le reste devant être donné par surcroît. Il s’agit de montrer que Dieu répond d’abord aux aspirations de l’homme en cette vie avant de les combler pleinement dans l’éternité.
La suite confirme cette orientation : « “ C’est pourquoi la personne humaine reste toujours ‘ la route de l’Église ’ et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral ” (Magnifica humanitas, n. 50). Elle ne peut donc pas se désintéresser de la culture, car c’est à travers elle que l’homme, en tant qu’homme, “ est ” davantage (cf. Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 554). »
Si c’est par lui-même et par la culture que l’homme “ est ” davantage, alors il est perdu ! Mais le Pape ne l’entend pas ainsi. Selon lui, demeure en tout homme une empreinte du divin, la dignité humaine, qu’il lui faut redécouvrir. Il comprendra alors combien Dieu l’aime.
« Notre contribution au dialogue, à partir d’une vision chrétienne de la vie, part du constat que le Créateur a tissé l’être humain avec des fils d’amour ; car il a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, Dieu qui est amour (1 Jn 4, 8). C’est là que réside le fondement de la dignité humaine inaliénable, dont le respect absolu est la base du dialogue. »
Selon le Pape, cette conviction a toujours animé l’Église, et la reconnaissance de son engagement en faveur de la dignité humaine devrait désarmer ses ennemis et les conduire à davantage de sincérité et de collaboration.
« Un regard objectif révèle que des hommes et des femmes animés par la foi ont construit des hôpitaux et des écoles, ont donné naissance à des initiatives solidaires et ont parlé un langage redonnant leur dignité aux personnes. C’est pourquoi il convient de se demander en toute honnêteté si le monde – et en particulier l’Europe – aurait forgé son identité sans l’empreinte spirituelle qui a imprégné son histoire. Il ne s’agit pas d’une provocation, mais d’une invitation à réfléchir à la question de savoir si l’éternité, qui a fait irruption dans le temps et l’espace par l’incarnation de Jésus-Christ, peut se réconcilier à nouveau avec le quotidien.
« Est-il vraiment possible de croire que l’Europe – que nous aimons tant – serait elle-même sans l’empreinte de la foi ? Pourquoi craindre que l’éternité imprègne le quotidien ? Le cri de mes prédécesseurs résonne encore : “ N’ayez pas peur ! Ouvrez grand les portes au Christ ! ” Jésus-Christ ne nous enlève rien et nous donne tout. »
Sous des airs mesurés et libéraux, quelle profonde trahison !
QUAND L’ESPAGNE ÉTAIT CHRÉTIENNE
Après tant de propos feutrés et de lâchetés, suivons l’historien Benoît Pellistrandi et admirons la fermeté de l’Église d’Espagne dans le conflit majeur qui opposa catholiques et communistes.
L’Église catholique fut l’un des piliers du franquisme. Le régime permit en retour au clergé d’imposer son ordre moral, jusqu’à ce que cette alliance se délite dans les années 1960.
Le 13 août 1936, le cardinal Gomá, archevêque de Tolède et primat d’Espagne, avait écrit au pape Pie XI que le soulèvement militaire était « providentiel ». Un mois et demi plus tard, Mgr Pláy Deniel, alors évêque de Salamanque, avait fait paraître sa lettre pastorale Les deux cités, où il expliquait que le combat était « une croisade pour la religion, pour la patrie et pour la civilisation ».
Le 1er juillet 1937, quarante-huit évêques publièrent une Lettre collective dans laquelle ils relisaient la vie politique et sociale du pays depuis l’instauration de la IIe République en 1931 et montraient que l’Église était « la principale victime » du conflit. La violence anticléricale qui, entre juillet et septembre 1936, avait tué plus de 6 000 religieux dont 12 évêques, faisait clairement apparaître « que l’une des parties belligérantes cherch [ait] l’élimination de la religion catholique en Espagne » et que l’Église espagnole devait soutenir un catholicisme politique, hostile à tout accommodement avec le libéralisme et le marxisme.
Pendant la guerre civile, revêtu d’une légitimité surnaturelle, Franco n’avait pas hésité à utiliser les symboles religieux. En décembre 1937, au monastère Santa-Maria-de-las-Huelgas, à Burgos, une cérémonie avait fondé le nouvel État national-catholique et avait adoubé Franco comme chef suprême, le Caudillo. Un Te Deum y avait été donné, au cours duquel le Caudillo avait juré sur les Évangiles fidélité à l’Espagne. En 1939, après sa victoire, il offrit son épée de vainqueur à l’église Santa-Barbara à Madrid, entrant dans l’édifice sous le pallium normalement réservé aux rois et aux autorités ecclésiastiques.
À l’issue de la guerre, une reconstruction catholique succéda à la « croisade victorieuse ».
Dans les décennies 1940 et 1950, les institutions politiques et religieuses instaurèrent un ordre moral rigoureux. La loi du 17 juillet 1945 sur l’enseignement primaire donna à l’Église le droit non seulement de créer ses propres écoles, mais surtout « de surveiller et d’inspecter dans les centres publics et privés tous les enseignements en relation avec la foi et les mœurs ». Elle plaçait les droits de l’Église après les droits de la famille, mais avant ceux de l’État, la dignité de l’homme étant ignorée. Le catéchisme – celui qu’on apprenait à l’école comme celui qu’on diffusait depuis la chaire – insistait sur la soumission au pouvoir légitime de Franco, dénonçait la malignité et l’immoralité du laïcisme, plaidait pour le renforcement de la famille. Ainsi, les lois sur le mariage civil et le divorce furent abolies en 1941.
Les clercs cherchaient le rétablissement du repos dominical, le respect des fêtes religieuses et l’assistance à la messe. Ils furent aidés dans ces tâches par les autorités civiles, essentiellement grâce à un régime fiscal exonérant l’Église d’impôts. La concertation entre l’Église et l’État était parfaite : les registres de baptêmes et de mariages servaient d’état civil. Le certificat de baptême devint indispensable pour certaines activités (comme s’inscrire à l’école) et, pour l’obtenir, il fallait s’acquitter d’une redevance versée à l’Église.
Avec la Section féminine de la Phalange espagnole, l’Église contribua aussi à replacer les femmes dans la sphère du foyer familial. La femme espagnole était encouragée à être fidèle épouse et bonne mère. Le pays eut d’ailleurs longtemps, jusqu’à la toute fin des années 1960, un taux de fécondité supérieur à trois enfants par femme. Naturellement, la législation soumettait les femmes à la tutelle de leur mari, certes à l’image de ce qui se passait dans le reste de l’Europe, mais cette soumission dura jusqu’après 1975.
Ce rôle rééducateur de l’Église fut porté à son maximum dans le système pénitentiaire. En suivant des cours de catéchisme en prison, les prisonniers pouvaient obtenir des réductions de peine, sous réserve de l’accord de moralité de l’aumônier.
En 1940 Franco décida la construction de la basilique du Valle de los Caídos, la vallée de ceux qui sont tombés. La loi de Mémoire démocratique d’octobre 2022 a renommé ce lieu Valle de Cuelgamuros, du nom de la vallée où a été construit l’édifice. La basilique devait aussi servir d’ossuaire pour « réconcilier » les combattants. Inaugurée en 1959, elle obtint le statut de basilique mineure par le pape Jean XXIII en 1960. Le texte, signé par le cardinal Tardini, vanta les mérites du site et vit, dans l’immense croix de cent cinquante mètres de haut qui s’élance dans le ciel de Guadarrama, « le signe du but de la vie terrestre » et « les bras pieux qui, telles des ailes protectrices, veillent sur les morts qui jouissent du repos éternel ».
Le chantier de la basilique fut aussi un camp de travail forcé qui devait permettre aux prisonniers de racheter leurs condamnations, à raison d’un jour de réduction de peine pour trois jours de travaux. Ce bâtiment exprimait à lui seul l’idéologie national-catholique du franquisme. De tous les monuments des régimes totalitaires, il est l’unique édifice à emprunter à un autre système – ici le catholicisme – ses symboles et son iconographie.
En 1953, la signature du concordat entre le Saint-Siège et l’État espagnol fut un succès de politique intérieure et extérieure pour le régime.
La religion catholique y était reconnue « comme l’unique religion de la Nation espagnole ». L’Église y gagnait des privilèges fiscaux importants, et sa loi religieuse valait loi civile. Le régime, quant à lui, consolidait sa maîtrise de l’institution grâce au pouvoir de présentation des évêques, une disposition obtenue par le ministre des Affaires étrangères Ramón Serrano Suñer dès 1941. Le gouvernement présentait au Pape trois noms pour toute nomination épiscopale. N’échappaient à ce contrôle que les nominations d’évêques auxiliaires. Paul VI saurait s’en souvenir pour promouvoir les pires.
La signature du concordat coïncidait avec celle d’accords bilatéraux entre Madrid et Washington. L’Espagne sortait du purgatoire où l’avaient rejetée les nations qui, en 1945, lui avaient refusé l’admission à l’ONU et qui eut finalement lieu en 1955. Le concordat concédait à l’Église des privilèges considérables tout en l’associant au pouvoir politique, ce qui contribua à effacer le souvenir de la politique laïcisatrice de la République.
Si, dès les années 1950, des figures catholiques rebelles émergèrent, comme Vicente Enrique y Tarançón, nommé évêque de Solsona (Lérida) en 1945, à trente-huit ans, les années 1960 allaient marquer l’entrée en dissidence de la majorité de l’Église espagnole face au régime catholique de Franco. Le concile Vatican II et l’élection de Paul VI en 1963 dégradèrent les rapports entre l’Église et le chef de l’État. Ainsi, Mgr Tarançón, tenu en marge par Franco, fut finalement nommé archevêque d’Oviedo en 1964, puis archevêque de Tolède et primat d’Espagne en 1969, en même temps que le pape Paul VI le créait cardinal. Profitant de la liberté que le Vatican avait de nommer les administrateurs apostoliques sans l’accord du gouvernement, Paul VI fit de Mgr Tarancón, l’administrateur du diocèse de Madrid, puis l’archevêque de la capitale espagnole en 1971. C’est ainsi que Paul VI tua ignominieusement cette extraordinaire Chrétienté. Depuis, Rome a toujours persévéré dans cette voie, dans laquelle le Pape actuel continue de s’inscrire.
DISCOURS DEVANT LE PARLEMENT ESPAGNOL
Ainsi, le lundi 8 juin, Léon XIV s’est exprimé devant les Cortes generales réunies en séance plénière, c’est-à-dire devant les membres du Congrès des députés et du Sénat. Dans un discours de trente minutes, ce dernier a essentiellement (encore) développé sa réflexion sur la conception de la personne humaine qui doit inspirer les lois et sur le type de société que celles-ci contribuent à construire, avant d’être applaudi pendant sept minutes par les parlementaires. Ce fut un discours dans la logique de la doctrine post-conciliaire et de l’encyclique Magnifica humanitas, très souvent citée au cours de ce voyage.
Les premières phrases du discours suscitent d’emblée de sérieuses réserves. Le Pape se présente « en tant qu’évêque de Rome et pasteur de l’Église catholique, conscient que la mission confiée au Successeur de l’apôtre Pierre, en tant que principe et fondement de l’unité des évêques et des fidèles (cf. Lumen gentium, 23), place le Saint-Siège, d’une manière particulière, en dialogue avec les peuples et les États. »
Conformément à une conception du concile Vatican II, le Pape se considère avant tout comme le garant de l’unité de l’Église, érigée en valeur absolue. Il renonce à se présenter comme Vicaire de Jésus-Christ, et donc comme docteur suprême de l’Église. Il définit sa mission comme celle d’un interlocuteur privilégié des peuples et des États. Sa charge n’apparaît pas comme un devoir rendu à la vérité révélée, mais comme une fonction de médiation au sein de la communauté internationale. Ainsi, le Pape réduit son rôle à celui d’expert en dialogue et en humanité.
Son insistance, plus loin, sur « l’autonomie des réalités terrestres » et sur la distinction entre l’Église et la communauté politique est également très préoccupante. Si la distinction des pouvoirs est traditionnelle, elle n’a jamais signifié que les lois humaines puissent s’affranchir de la loi de l’Évangile. En ne voulant pas rappeler cette exigence, le Pape entérine la neutralité religieuse, le laïcisme de l’État moderne.
Saint Pie X rappelait : « Qu’il faille séparer l’État de l’Église, c’est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en effet, sur ce principe que l’État ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout d’abord très gravement injurieuse pour Dieu, car le créateur de l’homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et il les conserve dans l’existence comme il nous soutient. Nous lui devons donc, non seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l’honorer. » (Vehementer nos, 1906)
LE « POSTULAT FONDAMENTAL ».
À la question « quelle conception de la personne humaine inspire les lois et quel type de société ces lois construisent-elles ? », le Pape répond en posant le « postulat fondamental » suivant :
« Toute société véritablement juste se fonde sur la reconnaissance de la dignité inviolable de la personne humaine. Cette dignité précède toute concession de l’État et ne peut être subordonnée à des consensus sociaux changeants ni aux aléas des majorités du moment (cf. Benoît XVI, Discours devant le Parlement fédéral allemand, 22 septembre 2011). Elle appartient à tout être humain du simple fait qu’il existe, et c’est pourquoi elle doit guider tout ordre juridique positif. La foi chrétienne la proclame à partir de la Révélation ; la raison humaine peut la reconnaître comme une exigence inscrite dans la vérité de l’homme (cf. ibid.). Lorsque cette conviction reste vivante, le droit devient une protection pour tous et une garantie face à l’imposition d’intérêts et d’agendas particuliers. » Difficile d’exprimer autant d’erreurs en si peu de mots ! Et des pires.
L’idéologie humaniste, introduite dans l’Église par Paul VI, répandue dans les actes du Concile, prêchée à tout vent par Jean-Paul II, constitue désormais une base (bétonnée) de la pensée du pape Léon. Elle ne disparaîtra pas comme cela, sans drame. Elle constitue un pacte à l’intérieur de l’Église, que tout élu du conclave doit promettre d’observer, et un mariage au monde, un accord de servitude que celui-ci ne laisserait pas rompre. Léon XIV, successeur de Paul VI, continue, convaincu lui-même, sur cette lancée personnaliste et révolutionnaire.
« L’Église, depuis le Concile, a pris parti pour l’Homme, écrivait l’abbé Georges de Nantes à propos d’un discours de Jean-Paul II. Elle s’est convaincue, elle cherche à convaincre le monde que c’est dans ce combat pour l’homme que se trouve la solution de tous les problèmes, le bien-être et le développement, la justice dans l’égalité, la paix dans la liberté et surtout la liberté religieuse. » (CRC n° 148, décembre 1979, p. 12)
En exaltant la dignité, la valeur, les droits de l’homme comme être humain, de l’homme naturel, Léon XIV, après Paul VI et Jean-Paul II, surnaturalise le naturel et naturalise le surnaturel fort dangereusement. En réalité, les hommes, catholiques ou pas, ne sont pas dans l’état de nature dont parle le Pape. Ils sont en dessous, dans l’état de péché, ou au-dessus, dans l’état de grâce, et par là dignes de l’amour de Dieu ou de sa haine. C’est là toute la question, tout le tragique de l’existence ! Si le Pape ne le leur dit pas, s’il affecte de les croire tous sur la voie du salut, là, concrètement, décidément, qui leur prêchera la Vérité ?
Nous savons que Dieu est amour et qu’il veut sauver tous les hommes. Mais il est faux de déclarer « inviolable » la dignité naturelle de l’être humain, car la dignité que lui confère la grâce lui est infiniment supérieure, et seule utile pour son salut ! Or cette seule dignité véritablement incomparable, celle de la grâce divine, s’acquiert par la vraie foi, la foi en Jésus-Christ, la foi catholique, et se déploie dans la charité qui en procède. Et cependant, cette dignité peut être perdue. Comment pourrait-on alors soutenir que la dignité naturelle de l’homme, infiniment inférieure, si elle existait, serait, quant à elle, impossible à perdre ?
« Cette dignité précède toute concession de l’État et ne peut être subordonnée à des consensus sociaux changeants ni aux aléas des majorités du moment », déclare le Pape.
Cela a l’air courageux, car Léon XIV, comme on va le voir, cherche à défendre “ la vie ” contre les décisions qu’une majorité d’élus pervertis pourrait prendre (on ne sait jamais). Mais ainsi formulée, la dignité de l’homme devient principe premier, antérieur et supérieur à l’État lui-même comme à tout bien commun, et conduit à la pensée exprimée par Jean-Paul II à l’Onu en 1979 : « La personne humaine ne peut jamais être sacrifiée à un intérêt politique national ou international quel qu’il soit. » Non, seuls le Bon Dieu et l’Église ne peuvent jamais être sacrifiés à un intérêt national.
LE PAPE FACE AUX GRANDS DÉFIS CONTEMPORAINS.
Fort d’avoir posé ce « postulat fondamental », le Saint-Père proclame alors devant les Cortes une défense sans équivoque de la vie humaine, alors même que l’Espagne est engagée dans un débat visant à élargir encore l’accès à l’euthanasie. « Toute vie humaine doit être reconnue et protégée depuis sa conception jusqu’à son déclin naturel, dans toutes les circonstances de son existence. »
L’euthanasie est légale en Espagne depuis 2021, mais le débat a été ravivé en 2025 et 2026 par l’affaire Noelia Castillo, une jeune femme paraplégique dont le père s’opposait à la demande d’euthanasie. Après plusieurs recours, les juridictions espagnoles ont estimé que les conditions prévues par la loi étaient réunies, et l’euthanasie a été pratiquée en mars.
Dans ce contexte, le rappel solennel du Pape ne manque pas de courage, mais repose sur du sable, puisqu’il affirme que la vie terrestre constitue en elle-même une « valeur fondamentale ». Nous contestons cette affirmation. Pour nous, le bien suprême réside dans l’union de l’âme avec Dieu, dans l’obéissance et la soumission, en vue du salut éternel. Jésus-Christ lui-même l’enseigne : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme et le corps. » (Mt 10, 28)
Puis développant son idée, le Saint-Père explique que l’ensemble des réalités sociales doivent être envisagées à la lumière de la dignité humaine : la vie, mais aussi le bien commun, qu’il définit comme la « forme sociale de la dignité humaine », la famille, les institutions éducatives, ainsi que la question migratoire. Partant du principe que chacun des parlementaires qui se trouvent devant lui reconnaît cette valeur, le Pape estime pouvoir fonder sur elle un large consensus.
LA PAIX CONTRE TOUTE POLARISATION.
Devant les Cortes, Léon XIV déplore que le monde traverse « une profonde crise spirituelle et culturelle, qui se manifeste par de multiples formes de violence, de polarisation et de méfiance réciproque. »
La polarisation, voilà encore le problème. Toute forme de polarisation ? Apparemment. Il est temps de travailler à la construction de la paix, explique le Pape, au niveau national, par le retour à « un discours public respectueux de ceux qui pensent différemment », à « une mémoire historique en quête de vérité et de réconciliation » ; et, sur le plan international, par l’exigence d’un véritable « courage diplomatique ».
Il n’y a là rien qui dépasse l’humain : le spirituel se trouve dissous dans le culturel, le politique, et tout n’est que querelles d’opinion.
L’appel à la réconciliation autour de la mémoire historique en est une illustration frappante. Le débat, très vif en Espagne, porte sur la manière dont le pays doit traiter le souvenir de la guerre civile (1936-1939) et du régime du général Franco (1939-1975). Après la mort du Caudillo, la transition démocratique fut menée, par la trahison du roi et de l’Église conciliaire, dans la rupture avec le franquisme, au nom d’une prétendue réconciliation destinée à éviter le retour des divisions. Ce « pacte de l’oubli » a pleinement atteint son objectif de déraciner les jeunes générations de leur histoire et de leur faire perdre de vue les immenses bienfaits spirituels de cette période.
À partir des années 2000, des associations de gauche ont réclamé l’ouverture des fosses communes, l’identification des disparus et la condamnation officielle des prétendus crimes du franquisme. En réponse, plusieurs lois mémorielles ont été adoptées afin d’inscrire cette lecture partisane du passé dans les politiques publiques.
Ces mesures, toujours jugées insuffisantes par leurs promoteurs, relèvent d’une entreprise de réécriture idéologique du passé, occultant délibérément les crimes commis dans le camp républicain et substituant une mémoire officielle à l’histoire. Une telle démarche ne vise plus à comprendre le passé, mais à le mettre au service des combats politiques de la gauche anticléricale et antinationaliste. C’est précisément ce qui rend la supplique du Pape particulièrement scandaleuse.
« Il est également urgent de construire une culture de la réciprocité au sein même des sociétés. La pluralité politique ne devrait pas dégénérer en une disqualification permanente de l’adversaire. » Gageons que cet appel n’aura aucun effet sur les élus de gauche, mais contribuera à désarmer les partisans de la vérité.
LIBERTÉ DE CONSCIENCE ET LIBERTÉ RELIGIEUSE.
« De ce respect de l’autre découle également le devoir de préserver l’espace où mûrissent ses convictions, sa conscience et sa relation avec Dieu. L’attention portée à cette sphère intérieure permet de mieux comprendre une question décisive pour toute société véritablement démocratique : la liberté de pensée, de conscience et de religion, droit fondamental qui protège la sphère la plus intime des personnes. La liberté sur laquelle se fonde l’État contemporain, si elle est authentique, reconnaît la dimension religieuse de l’être humain, la respecte et la protège juridiquement ; elle évite que quiconque doive renoncer à contribuer à la société dans laquelle il vit en raison de sa foi. »
Cet acte de foi dans le libéralisme est légèrement nuancé : « La foi ne prétend pas s’imposer par des privilèges ou des contraintes ; cependant, elle ne peut pas non plus être reléguée au silence comme si elle était sans importance pour la vie publique. »
Puis le Pape demande que « dans le cadre plus large de la liberté religieuse », et « comme le reconnaissent également les normes internationales », le secret sacramentel de la confession soit garanti par l’État aux « communautés croyantes ».
Ainsi, le principe faux de la liberté religieuse doit dominer tout le comportement social des chrétiens. En tout conflit, en toute confrontation d’idées, la défense de la foi, de la morale, de l’Église, et même du secret de confession, doit s’inscrire dans le cadre de cette sacro-sainte liberté sociale en matière de religion. Pour se concilier toutes les religions et les partis, il faut que Dieu passe dans ce laminoir. Il faut immoler sa religion, sa patrie, sa famille, 1’âme innocente de ses enfants et jusqu’à sa propre âme, il faut s’aliéner, se vendre, se renier pour que l’Autre nous donne sa paix. On se réconcilie avec l’Homme, à tout prix, en l’aimant par-dessus tout, et cela se fait au mépris de Dieu. En fait de retournement, c’est une apostasie complète sous prétexte de respect de l’autre dans la liberté.
CONCLUSION.
Comme dans Magnifica humanitas, le Pape, fidèle à une démarche immanentiste, conclut par un discret appel au surnaturel à travers les symboles qui ornent l’Assemblée. « Dans cette Salle des Séances, la lumière naturelle pénètre par la verrière qui surplombe la salle. Cette lumière venue d’en haut peut nous rappeler que la politique doit elle aussi reconnaître une dimension qui la précède et la dépasse. De même, les peintures qui évoquent, en haut du mur principal, la réception de l’Évangile et du Décalogue, rappellent quelque chose d’essentiel. Sans confondre l’ordre politique avec l’ordre religieux, ces signes invitent à reconnaître que la liberté moderne a également été préparée par une longue éducation de la conscience, profondément marquée par la tradition chrétienne. »
Et il rappelle l’essentiel de son discours : « Une loi n’atteint pas sa véritable grandeur par le simple fait d’avoir été formellement approuvée (le Pape réitère son acte de courage) ; elle l’atteint lorsque, en plus d’être valide dans sa forme (démocratique), elle peut se présenter devant la dignité de la personne et sortir de cet examen sans honte. » Et nous voilà retombés sous les fourches caudines de la révolution, alors qu’on attendrait du Pape qu’il prêche avec foi qu’une loi atteint sa vraie grandeur quand elle correspond pleinement à la volonté de Dieu et à la loi de l’Évangile.
RENCONTRE AVEC LES ÉVÊQUES D’ESPAGNE
Le Pape se rendit ensuite au siège de la Conférence épiscopale, toujours dans la capitale, démarche qu’il voulut faire dans un esprit synodal : « Le chemin synodal entrepris par l’Église est un processus d’écoute en profondeur. »
Réfléchissant sur l’évangélisation, le Pape insista essentiellement sur l’importance du dialogue et de la communication. Il est essentiel de développer « la capacité à communiquer, à dialoguer avec chaque réalité présente sur notre territoire, à s’abaisser non seulement pour comprendre, mais aussi pour partager. Ce n’est qu’en mettant en commun tout ce qu’il y a de bon dans notre propre patrimoine, chacun apportant sa pierre à l’édifice, que nous pourrons construire une réalité nouvelle dans laquelle la foi pourra s’enraciner profondément. »
Méthode extrêmement pauvre et stérile à la lumière des soixante années de recul dont nous disposons aujourd’hui. Pourquoi le Pape n’encourage-t-il pas les évêques à faire ce que l’Église a toujours fait, et qui a porté tant de fruits en Espagne comme dans les missions espagnoles ?
Le Saint-Père s’est attardé à parler du problème des vocations sacerdotales, et plus particulièrement sur celle de leur formation. En Espagne, la question est moins préoccupante qu’en France, mais tous les indicateurs sont au rouge. Avec détermination, le Pape impose de mettre en œuvre les conclusions du Synode, alors même qu’elles sont à l’origine de nombreuses dissensions entre évêques. Il s’agit de supprimer certains séminaires diocésains, une richesse qui existe encore en Espagne et que plusieurs évêques tiennent absolument à conserver, pour faire des regroupements. « Il est indispensable, outre d’unir nos forces, d’apprendre à travailler ensemble pour relever ces défis. » Il faut aussi apprendre à travailler avec les laïcs et à les intégrer dans les missions de l’Église. Cette difficulté peut se transformer « en une occasion de rencontre ». Il est également important que ces derniers se sentent partie prenante de la mission du Seigneur.
Le Saint-Père a tout de même eu plusieurs propos encourageants.
Il a évoqué avec beaucoup d’admiration « l’immense patrimoine chrétien » de l’Espagne, « l’immense capacité de rassemblement que cette richesse nous procure : par sa beauté qui touche même le non-croyant, ou par les liens d’appartenance qu’elle a su tisser dans l’identité spirituelle de chaque recoin de ce peuple bien-aimé, et qui demeurent présents même dans les moments où sa foi vacille. »
Il a eu aussi quelques belles paroles sur la Sainte Écriture et sur l’Eucharistie. « Le Pain de la Parole et de l’Eucharistie nous est encore plus nécessaire que la nourriture matérielle, car il nous ouvre le chemin du salut. Il ne s’agit pas de savoir comment rendre la célébration plus ou moins attrayante, mais de sentir que, si nous faisons partie de Lui, son absence nous cause un malaise que l’on peut comparer à la faim physique. La vie sacramentelle rythme notre existence comme celle d’un enfant qui reçoit la nourriture de sa mère, comme celle d’un sportif qui dose ses forces pour atteindre la ligne d’arrivée. »
Il a conclu en donnant aux évêques la Très Sainte Vierge comme « première compagne de route » et « principal trésor », ainsi que saint Jean d’Avila, patron du clergé espagnol.
QUELQUES MIETTES SURNATURELLES
Terminons cette analyse en glanant au gré des homélies et des interventions du Saint-Père ce que nous avons trouvé de plus édifiant.
Après avoir prononcé un discours particulièrement naturaliste devant des animateurs et des bénéficiaires en la paroisse de la Crucifixion de Madrid, le Saint-Père prit librement la parole :
« Je me réjouis de cette première visite dans l’archidiocèse de Madrid ; et aussi de commencer dans une paroisse qui s’appelle “ Crucifixion ”, ce qui n’est pas un signe de mort mais d’espoir, de vie nouvelle, de résurrection et du salut que Jésus offre à chacun d’entre nous.
« Je remercie de tout cœur toutes les associations représentées ici, merci pour ce beau service que vous rendez, car c’est là le signe de l’espérance dans le monde d’aujourd’hui. C’est l’Évangile vivant que nous voulons tous voir, que nous voulons tous ressentir, expérimenter, mais qui est souvent perdu ou oublié à cause de la grande indifférence qui affecte notre société.
« Vous avez entre vos mains cette grande possibilité d’offrir l’espérance : à nous et au monde entier, et merci pour cela. Merci pour vos sacrifices, merci d’avoir dit “ oui ” à Jésus crucifié, merci d’avoir embrassé la Croix afin que vous, nous et tous, en marchant ensemble, puissions parvenir à l’espérance et à la joie de la Résurrection. Merci beaucoup.
« Ici, dans l’église – il n’y a pas de meilleur endroit pour prier – même si, chez nous aussi, nous pouvons le faire – évidemment – mais unis ainsi, comme une grande communauté de vie et de foi, prions ensemble comme Jésus nous l’a enseigné. » Et ils récitèrent un Notre Père.
L’homélie de la fête du Corpus Christi, le dimanche 7 juin, était très mêlée, néanmoins elle manifestait indubitablement la foi du Saint-Père dans ce sacrement :
« Nous sommes réunis autour de l’Eucharistie, don de la présence vivante du Christ parmi nous. C’est lui qui a voulu nous offrir sa vie pour nous faire entrer dans la communion du Père et faire de nous ses enfants. Il est ici, comme le Pain vivant descendu du ciel, qui nous nourrit de la vie même de Dieu, d’un amour plus fort que la mort.
« Ce mémorial du Seigneur présent dans le Pain eucharistique est au cœur de votre foi et de l’histoire de votre peuple. Ici à Madrid, mais aussi dans tant d’autres lieux d’Espagne, le Corpus Christi n’est pas une fête de plus dans le calendrier liturgique, mais un retour aux racines de la foi pour renouveler l’amour et la fidélité à Dieu (...). Il ne s’agit pas d’une manifestation extérieure, d’une survivance folklorique ou d’une simple parure esthétique : il s’agit ici de la foi en la présence du Seigneur ressuscité, qui est vivant et continue de passer au milieu de nous, qui se fait pain pour notre faim de vie et visite les recoins de notre cœur et de notre histoire, même les plus sombres. »
Et il termina en évoquant « saint Manuel González, l’évêque des tabernacles abandonnés. Sa vie nous rappelle que l’Eucharistie ne doit pas être honorée uniquement lors des grandes célébrations ou de manière occasionnelle, mais aussi dans la fidélité silencieuse de celui qui accompagne le Seigneur par une amitié humble et discrète qui se nourrit jour après jour. »
NON À L’ENTENTE AVEC L’ENNEMI
Concluons en reprenant un reproche véhément de l’abbé de Nantes à l’encontre de Jean-Paul II. Léon le Sage a traversé l’Espagne comme Moïse traversant la Mer rouge. Il a accompli le miracle. Il nous a montré qu’il était possible « au nom de la vérité, d’abandonner les divisions », de « fuir toute polarisation » pour obtenir la paix. Le Saint-Père nous a montré la voie sûre qui nous fera éviter les guerres idéologiques et les affrontements civils. Sans casse, sans lutte. Du moins le croit-il.
Nous croyons au contraire, parce que l’histoire l’a montré, et particulièrement l’histoire de l’Espagne, que le Pape actuel comme ses prédécesseurs immédiats, avance en zigzag, à l’aveugle, inopérant, et inobéi. Il nous présente son magistère, inapplicable, en bel équilibre au centre des contradictions, seul exempt de toute faiblesse, en parfaite continuité avec le Concile, en parfait mouvement vers l’avenir, sans rupture, sans bavure.
Nous voulons bien le croire. À condition de le voir opérer, là, aujourd’hui. Que le Pape se lève et commande aux vents et à la mer, qu’il calme la tempête et nous croirons en sa parole, nous nous réconcilierons avec l’ennemi.
Bienheureux ceux qui ne se posent pas tant de questions, qui admirent le Pape et qui demeurent libres, à l’ombre de leurs monastères ou dans la solitude de leurs paroisses. Pour nous, qui depuis soixante ans, derrière notre Père et frère Bruno, sommes engagés dans la grande bataille de l’Immaculée contre la subversion, il est impossible, sans paraître retourner notre veste, de renier nos convictions et nos saintes luttes. Force nous est donc de demander les preuves de l’efficacité de cette politique dans laquelle on voudrait que nous nous embarquions les yeux fermés.
Car si tout va mal depuis le Concile, à cause du Concile, au nom du Concile, il faut constater que le mal dure. Et nous sommes fondés à croire que cette apostasie de l’Église durera tant que les papes se diront les continuateurs de Paul VI et du Concile !
frère Michel de l’Immaculée Triomphante et du Divin Cœur.