La tombe de Marie à Gethsémani,
preuve de son Assomption dans le Ciel

EN 1972, le torrent du Cédron sortait de son lit après des pluies d’hiver abondantes. Le 7 février, l’eau accumulée sur le parvis de l’église du tombeau de Marie (fig. 3) se ruait sur le porche et dévalait les quarante-huit degrés de l’escalier qui conduisent à la Tombe de la Vierge : petit édicule aux murs revêtus d’un épais crépi situé au milieu de l’église Sainte-Marie de la Vallée de Josaphat (fig. 1).
UNE INONDATION PROVIDENTIELLE
Les pèlerins du Moyen Âge furent déjà témoins de semblables catastrophes. La cause en est facile à comprendre : le niveau de la vallée sur laquelle s’ouvrait à l’origine le tombeau de la Vierge s’est trouvé exhaussé de douze mètres environ, peut-être dès la construction du mur de circonvallation construit par les Romains pendant le siège de Jérusalem en 70. « Dans le passé, raconte le Père Bagatti, l’archéologue franciscain du Studium biblicum franciscanum du couvent de la Flagellation à Jérusalem, les gardiens du sanctuaire, grecs et arméniens, se contentaient, lorsque notre sœur l’Eau avait terminé ses dévotions, de remplacer les tentures et les icônes et, une fois que les murs étaient un peu séchés, d’y passer un coup de blanc. Cette fois-ci, ils ont voulu entreprendre un travail plus poussé. »
Ayant enlevé les différentes couches de crépi, ils eurent la surprise de découvrir une paroi rocheuse à l’intérieur comme à l’extérieur de l’édicule. Celui-ci n’était donc pas une construction commémorative, mais une chambre réellement creusée dans la roche, qui fut ensuite isolée du banc rocheux lorsque Théodose (379-395) fit construire l’église byzantine en forme de croix, à l’imitation du Saint-Sépulcre où, soixante ans auparavant, d’ordre de Constantin (312-337), le tombeau du Christ avait été dégagé de la colline du Golgotha (fig. 2).
« (…) Jusque-là, écrivait le P. Bagatti, nombre de savants, s’appuyant sur des raisons critiques qu’ils jugeaient sérieuses, croyaient pouvoir dénier toute authenticité à ce sanctuaire, attendant une étude plus approfondie pour dénoncer ouvertement cette “ pieuse ” erreur. »
L’ERREUR D’UN EXPERT
Selon la tradition unanime des Églises d’Orient, c’est au mont Sion, dans le voisinage du Cénacle, que Marie « compléta son économie, le visage souriant vers le Seigneur », comme dit l’ancien récit grec de la Dormition de Marie. D’après l’abbé Laurentin, l’origine de cette tradition est une « belle histoire » imaginée sur le tard par les prédicateurs. La preuve de cette invention tardive, Laurentin la trouve dans le silence des Pères de l’Église pendant les quatre premiers siècles de notre ère : silence du Pèlerin de Bordeaux, d’Eusèbe de Césarée, d’Épiphane, et surtout : silence de Jérôme sur le tombeau de Marie à Gethsémani. (…)
Fig. 3: Au pied du mont des Oliviers (au second plan), la façade romane de l’église inférieure de l’Assomption, construite par les croisés sous le vocable de Sainte-Marie de la Vallée de Josaphat. En franchissant le porche, on accède à l'escalier qui descend à la crypte. L’église supérieure fut détruite par Saladin en 1187 (cl. plurigraf).Avec le Concile d’Éphèse (431) proclamant Marie “ Mère de Dieu ”, Theotokos, tout change, et l’on « commence à célébrer une fête de la Vierge : alors un vif mouvement d’intérêt se dessine. Il est aisé de comprendre pourquoi. La fête d’un saint était normalement le jour de sa mort : son dies natalis. Aussi la fête de la Theotokos sera-t-elle considérée spontanément comme le jour commémoratif de sa sortie de ce monde. On devine la curiosité des fidèles et l’embarras des prédicateurs : comment cela s’était-il passé ? À cette question, dont l’importance ne cessa de croître, on répondit par deux voies bien différentes : fabulation et raison théologique. » L’abbé Laurentin écrivait cela au lendemain de la définition du dogme de l’Assomption par le pape Pie XII (1er novembre 1950), et à la veille de l’ouverture du Concile Vatican II (11 octobre 1962). (…)
Comment l’Assomption de Marie, fruit d’une élaboration théologique succédant à une période d’affabulation tardive, a-t-elle pu être définie par le magistère infaillible comme dogme de notre foi après être demeurée inconnue des quatre premiers siècles de l’Église ?! Le grand mariologue ne se posait pas la question. Son erreur était immense tant du point de vue de la science que du point de vue de la foi. Dans ce cas précis, l’ “ affabulation ” était de son fait à lui, théologien, commandée par des a priori et négligeant de rechercher sérieusement des données positives.
Car une étude attentive des textes, corroborée par l’archéologie, révèle que « la belle histoire » de Marie glorieusement montée au Ciel dans son âme et dans son corps est antérieure non seulement au Concile d’Éphèse (431), mais encore au Concile de Nicée (325) ! Elle remonte à la plus antique tradition ecclésiastique, donnant la main à la tradition apostolique elle-même. À ce titre, elle fournit :
- un témoignage historique, fondement de notre foi dans le dogme de l’Assomption.
- un admirable traité de théologie mariale présentant déjà, bien avant le Concile de Nicée, tous les grands thèmes de la dévotion chrétienne à Marie, l’immaculée Mère de Dieu toujours vierge, colombe du Saint- Esprit, sœur-épouse du Verbe incarné, médiatrice de toutes grâces.
LA TOMBE DE MARIE À GETHSÉMANI
Fig. 2: Plan de Jérusalem chrétienne. La tombe de Marie est située au voisinage des grands mausolées du Ier siècle, dans la vallée du Cédron identifiée par une tradition immémoriale avec la « vallée deJosaphat », où « Yahweh jugera » les nations (Joël 4, 2 et 12).
Véhiculée par la liturgie de la commémoraison annuelle de la translation au Tombeau de Marie, à Gethsémani, du corps virginal de la Mère de Dieu (occasion d’innombrables homélies mariales et panégyriques), l’histoire de la Dormition a d’abord été objet de tradition orale avant même d’être fixée par écrit. Première différence avec les Évangiles, qui ont pour auteurs des témoins oculaires ou auriculaires des événements, qu’ils relatent en écrivant dès les premières années de l’âge apostolique, peu de temps après la Pentecôte.
La seconde différence tient à l’inspiration, absente des récits de la Dormition appelés pour cette raison “ apocryphes ”. Ils n’en demeurent pas moins des documents historiques. C’est ce point qu’il faut d’abord établir sur le roc de l’archéologie. Nous pourrons alors mettre en lumière la révélation héritée des Apôtres, transmise par l’apocryphe de la Dormition sous une symbolique de saveur archaïque exprimant une doctrine communément admise avant le Concile de Nicée, dans la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem.
LE TÉMOIGNAGE DE L’ARCHÉOLOGIE
Dans le texte grec du Codex Vaticanus no 1982, édité en 1955 par Antoine Wenger, Jésus dit à Pierre : « Sors à gauche de la ville et tu trouveras un tombeau neuf. Tu y déposeras le corps. »
- « à gauche de la ville »
Une rédaction syriaque du Sinaï précise : « Prenez Madame Marie et sortez de Jérusalem sur la route qui conduit au fond de la vallée au-delà du mont des Oliviers. » Certaines rédactions, syriaques encore, ont « Gethsémani » au lieu de « fond de la vallée », ce qui est la même chose, remarque le P. Bagatti. (…)
Ces précisions conservent le souvenir exact de l’itinéraire suivi par les Apôtres pour conduire le corps de Marie du mont Sion à Gethsémani. Et l’auteur anonyme du récit a fait lui-même la procession commémorative annuelle.
- « un tombeau neuf »
« Tu trouveras un tombeau neuf », en grec : mnèmeion kainon. L’expression évoque le « tombeau neuf » où Joseph d’Arimathie déposa le corps de Jésus (Jn 19, 41 ; cf. Mt 27, 60). Avant les fouilles de 1972, un abbé Laurentin pouvait penser que l’auteur avait inventé ce détail pour imiter le récit de l’ensevelissement de Jésus. Maintenant nous savons qu’il correspond à la réalité : une simple banquette de pierre (fig. 4) a reçu le corps de Marie dans une chambre à arcosolium spécialement préparée pour elle. (…)
Au moment de l’ensevelissement de Jésus aussi, dans la chambre rectangulaire dont l’emplacement a été retrouvé par les archéologues, une seule banquette était prête ; l’autre n’était pas encore taillée. C’est du moins ce que l’on doit conclure à partir des descriptions du tombeau tel qu’on pouvait encore le voir avant sa destruction par ordre de Hakim, sultan fatimite du Caire, qui fit abattre à la masse et au poinçon, en 1009, le rocher que Constantin avait conservé à l’intérieur de la basilique du Saint-Sépulcre.
Mais tel n’a pas été le sort de la petite cellule de Marie, que les croisés trouvèrent intacte.
- « trois grottes »
À l’ordre de porter Madame Marie « au fond de la vallée », le texte syriaque du Sinaï ajoute une description des lieux : « Il y a là trois grottes : une vaste à l’extérieur, puis une autre à l’intérieur, et une petite chambre intérieure avec un banc d’argile surélevé sur la paroi de l’orient. Allez, et déposez la Bénie sur ce banc. » Le traducteur éthiopien précise : « Il y a là un lit, du côté de l’orient. Prenez-la et déposez-la sur ce lit. »
Avant les restaurations récentes, un œil expert pouvait sans peine distinguer dans la tombe de Marie deux périodes de construction : l’une byzantine, l’autre croisée. Mais les récentes fouilles archéologiques ont permis de découvrir ce qu’un Pierotti soupçonnait déjà au siècle dernier : sa forme primitive de cellule creusée dans la roche, au milieu d’une zone sépulcrale du Ier siècle où le P. Bagatti a retrouvé les vestiges des « trois grottes ». Elles constituent un ensemble funéraire où l’on retrouve les trois éléments des grands mausolées du Ier siècle. L’archéologue en a fait la démonstration exhaustive dans le compte rendu technique de ses fouilles. (…)
CONCLUSIONS
Ainsi, « l’accord entre les données littéraires et les données monumentales nous donne la sensation de reposer sur un terrain solide », écrit le P. Bagatti. Avant d’étudier les données littéraires, récapitulons les résultats de l’archéologie :
- La traditionnelle tombe de Marie à Gethsémani est réellement située dans une nécropole utilisée au Ier siècle.
- Sa situation près de la grotte où Jésus, avec ses disciples, avait l’habitude de passer la nuit, nous fait penser que le disciple bienveillant qui permettait aux Galiléens de faire halte à cet endroit, avait encore préparé une petite chambre neuve dans son cimetière pour y déposer Marie.
- La tombe correspond bien aux indications topographiques fournies par les différentes versions de la Dormition de la Vierge, tant pour la chambre “ neuve ” que pour la disposition des autres chambres funéraires.
- La tombe fut vénérée et gardée par les chrétiens de souche juive depuis les origines jusque vers la fin du IVe siècle.
- La tombe passa aux mains des chrétiens de souche païenne. Elle fut “ isolée ” des autres et enclose dans une église en forme de croix. Plus tard, elle fut par deux fois surmontée d’une église supérieure, laquelle fut détruite aussi par deux fois.
- Malgré les changements de gardiens survenus au long des siècles, il est certain que cette tombe a été vénérée sans interruption jusqu’à nos jours.
L’ASSOMPTION DE MARIE
Les Écritures ne révèlent pas comment Marie acheva son séjour ici-bas. Cependant, un auteur inconnu écrivit une composition sur ce sujet, en forme de panégyrique. On désigne traditionnellement ce texte sous le titre de Dormitio Mariæ, (“ Dormition de Marie ”), ou Transitus Virginis (“ Passage de la Vierge ”).
De ce document, outre des versions grecques et latines, nous possédons de nombreux témoins en toutes langues : une version éthiopienne, des fragments syriaques, géorgiens, arabes, coptes et arméniens, et jusqu’à des traductions gaéliques ! Au total : soixante-sept textes connus, preuve de l’influence considérable, de l’immense rayonnement de ce récit. Or les textes les plus anciens ont en commun l’affirmation, « soutenue de la Syrie jusqu’aux confins de la lointaine Irlande », de l’élévation de Marie à la gloire céleste en corps et en âme.
En outre, « il existe une unanimité entre les différentes versions, observe Frédéric Manns, lorsqu’il s’agit de localiser la tombe de Marie : c’est dans la vallée de Josaphat qu’elle doit être cherchée ». Nous avons vu que l’archéologie confirme cette localisation.
Les savants comparent ces textes entre eux ; ils les classent et tâchent de découvrir leurs relations de dépendance mutuelle. « Jusqu’à ces dernières années, écrit encore Manns, il était monnaie courante de considérer ces textes avec un certain mépris. » L’abbé Laurentin, que nous avons cité, est particulièrement représentatif de cette tendance. Cependant, les apocryphes de la Dormition ont été l’objet de nombreuses études au cours de ces dernières décennies. Manns lui-même en a récolté le fruit dans une thèse fort pénétrante, soutenue à Rome en 1987. Il peut donc déclarer en connaissance de cause : « Une des conclusions qui semblent s’imposer est que l’original de ces textes, que nous ne possédons plus, pourrait remonter à la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem. »
ET LE SILENCE DES PÈRES ?
Le P. Bagatti répondait déjà à l’objection : « Les Pères ne firent pas mention de la tombe parce qu’elle était aux mains de ceux qu’ils considéraient, sinon comme hérétiques, du moins comme schismatiques. Un ostracisme égal ne frappa-t-il pas le Cénacle sur le mont Sion, qui pourtant eut un grand rôle dans le christianisme primitif ?! Les luttes qui se développèrent entre chrétiens de l’une et de l’autre souche font comprendre les causes du silence, et aussi de la destruction de ce qui n’était pas réputé “ orthodoxe ”. »
Frédéric Manns abonde en ce sens, en remarquant que « l’origine judéo-chrétienne du prototype des apocryphes de la Dormition pourrait expliquer en partie le silence de la Grande Église, qui ne voyait pas d’un bon œil l’Église de la Circoncision. Pour prouver cette affirmation, il suffira de dire que Jérôme ne dit pas un mot non plus sur l’Église de Nazareth ! [voir l’étude sur la “ Santa Casa ” de Nazareth] Certains silences sont significatifs. »
Celui d’Épiphane, par exemple, est un silence “ polémique ” : l’évêque de Salamine ne parle pas de la tombe de Marie ni de son Assomption parce qu’il ne veut pas en parler. Dans le Panarion (ou “ Pharmacie contre quatre-vingts hérésies ”), qui est une réfutation des hérésies citée d’ordinaire sous le titre d’Hœreses, il déclare : « Si quelqu’un pense que je me trompe, qu’il parcoure les Écritures : il n’y trouvera ni que Marie soit morte, ni qu’elle ne soit pas morte, ni qu’elle ait été ensevelie, ni qu’elle ne l’ait pas été. » L’argument d’Épiphane de Salamine était encore celui des modernes adversaires de la définition du dogme de l’Assomption.
Or le fait est que la tradition consignée dans l’apocryphe de la Dormition de Marie aboutit pourtant, malgré son exclusion du canon du Nouveau Testament, à cette définition par le magistère infaillible en 1950, après une longue carrière commencée il y a deux mille ans dans la communauté primitive de Jérusalem où il servait de texte liturgique lors des célébrations annuelles auprès du tombeau de Marie.
UNE TRADITION FONDÉE SUR LES APÔTRES
Une des recensions latines de cet apocryphe se donne comme l’œuvre de « Méliton, serviteur du Christ, évêque de l’Église de Sardes » au IIe siècle, écrivant en sa qualité de disciple de Jean « à nos vénérables frères dans le Seigneur établis à Laodicée ».
Dans son prologue, ce pseudo-Méliton affirme qu’« un certain Leucius, qui a eu avec nous des rapports avec les Apôtres [...] a raconté le passage de la bienheureuse Marie toujours Vierge, Mère de Dieu, d’une façon tellement impie qu’il est interdit dans l’Église de Dieu, non seulement de lire son livre, mais encore de l’écouter. » Le P. Bagatti observe que l’auteur anonyme se garde bien de dire quel était le récit dénaturé par Leucius, et quelles étaient ses hérésies.
Mais il retient de ce texte que Leucius vécut au temps des Apôtres et donc « dans un temps très proche des événements qu’il raconte, alors que vivaient encore pas mal de gens qui avaient, directement ou indirectement, connu Marie, Mère de Jésus. Lui attribuer ce privilège unique, d’une importance exceptionnelle, son Assomption au Ciel en corps et en âme, pouvait paraître une gageure. Disons plutôt que ce document constitue pour nous le témoignage impressionnant de l’immense estime et vénération des premiers chrétiens envers la Vierge. » Disons mieux : il constitue pour nous l’attestation irrécusable du fait historique de l’Assomption de Marie, fournie par ceux qui en avaient été les témoins.
Nous en lirons le récit dans le texte grec tiré du Codex Vaticanus no 1982 ; à Wenger qui l’a publié et traduit en 1955, il parut être le texte original. Et de fait, les formules théologiques contenues dans ce manuscrit grec, d’inspiration et d’expression johanniques, étaient celles de l’Église mère de Jérusalem. (…)
LE RÉCIT DE LA DORMITION DE MARIE
Le titre attribue à « saint Jean, le théologien et Évangéliste », un récit en deux parties : « Récit sur la Dormition de la très sainte Mère de Dieu » d’une part, et « Comment partit l’Immaculée Mère de Notre-Seigneur » d’autre part. Ce titre s’achève sur la formule liturgique par laquelle le lecteur demande la bénédiction du célébrant : « Seigneur, daignez bénir ». Dans le corps du récit, nous distinguerons un prologue, cinq tableaux et un épilogue.
- Prologue : Les grandeurs de Marie
Le prologue célèbre l’excellence de Marie « Sainte et toujours Vierge et vraie Mère de notre vrai Dieu et Seigneur Jésus-Christ ». La grandeur de ses privilèges la place « au-dessus de tout discours, au-delà de toute pensée ».
- Annonciation
Le « grand Ange » vient à Marie pour lui annoncer : « Dans trois jours tu déposeras ton corps. » Il lui donne une palme de la part de « celui qui a planté le paradis » et lui annonce la venue des Apôtres : « Ils ne te quitteront plus jusqu’à ce qu’ils t’aient portée au lieu où tu seras dans la gloire. » Le texte éthiopien ajoute : « le lieu où tu étais auparavant » ; cette addition témoigne d’une croyance en la préexistence de Marie.
La Vierge demande à l’Ange quel est son nom, mais il refuse de répondre, de peur que Jérusalem n’en soit « entièrement dévastée ». Il ne lui sera révélé que sur le mont des Oliviers. Marie s’y rend, « précédée de la lumière de l’Ange », et tenant la palme en main. « (…) Lorsque Marie le vit, elle pensa que c’était Jésus et elle dit : “ Seigneur, n’es-tu pas mon Seigneur ? ” Alors l’Ange lui dit : “ Personne ne peut faire des prodiges, sinon le Seigneur de gloire. Comme le Père m’a envoyé pour le salut des hommes et pour convertir ceux qu’il m’a indiqués... ” » L’Ange n’achève pas cette phrase, mais il poursuit en se disant chargé de ramener les justes au « paradis de délices ».
Marie lui demande alors avec une sublime humilité ce qu’elle doit faire... pour en être digne ! L’Ange lui répond en lui donnant le nom de « Mère » et en lui révélant la gloire qui l’attend : « Qu’as-tu, Mère ? Quand je serai envoyé vers toi, ce n’est pas seulement moi qui viendrai, mais encore toutes les armées célestes, et elles chanteront des hymnes devant toi. » Puis il lui révèle une prière à réciter avant de « sortir du corps, à l’heure où le soleil se lève ». Elle devra la communiquer en secret aux Apôtres quand ils viendront. Alors « l’Ange devint comme lumière et monta aux cieux ».
- Visitation
(…) Marie déposa la palme dans un « linceul » (sindon). Puis elle chanta son action de grâces : « J’ai été trouvée digne du baiser de ta chambre nuptiale, selon ta promesse. Je te bénis, afin que je sois trouvée digne de l’eucharistie parfaite et que je communie à l’offrande de bonne odeur, qui est le partage de toutes les nations. » (…) Elle conclut cette action de grâces en affirmant sa maternité universelle : « Tu es le plérôme, je t’ai engendré en premier, ainsi que tous ceux qui espèrent en toi. » (…)
- La venue des Apôtres
Survient l’Apôtre Jean, porté « par un nuage ». En le voyant, Marie éclate en sanglots. Jean s’écrie : « Marie, ma sœur devenue la mère des douze rameaux, que veux-tu que je fasse pour toi ? » Elle lui répondit en lui annonçant : « Je t’en supplie, Père Jean, fais-moi cette grâce : protège mon corps et dépose-le au tombeau, et garde moi avec tes frères les Apôtres à cause des grands prêtres. Car je les ai entendus dire de mes oreilles : “ Si nous trouvons son corps, nous le livrerons au feu, parce que d’elle est sorti cet imposteur ”. »
« Lorsque Jean l’entendit dire : “ Je sortirai du corps ”, il tomba à ses genoux et pleura en disant : “ Seigneur, qui sommes-nous pour que tu fasses venir sur nous de telles misères ? Nous n’avons pas encore oublié les premières que déjà nous endurons une nouvelle affliction. Pourquoi n’est- ce pas plutôt moi qui sors du corps, et toi, Marie, qui veilles sur moi ? ”. »
Marie dit à Jean la prière que l’Ange lui avait donnée et lui apporta un coffret avec un livre contenant un secret. C’étaient les révélations faites par l’Enfant-Jésus à l’âge de cinq ans à sa Mère touchant la Création et les Apôtres. Elle veut lui remettre la palme. Mais lui se récuse, disant : « Marie, ma mère et ma sœur, je ne puis la prendre seul, en l’absence des autres Apôtres. […] Soudain, il y eut un tonnerre », et les Apôtres furent amenés par un nuage des extrémités de la terre devant la porte de Marie « au nombre de onze, assis sur les nuages, le premier Pierre, le deuxième Paul, porté lui aussi par un nuage et compté au nombre des Apôtres. » (…)
« Les Apôtres entrèrent dans la maison de Marie et dirent d’une seule voix : “ Marie notre sœur, Mère de tous ceux qui sont sauvés, la grâce du Seigneur est avec toi.” Lorsqu’elle les vit remplie de joie elle s’écria : “ Et avec vous la grâce ! ” » (…)
La nuit du deuxième au troisième jour, Pierre dirige la prière sur le thème de la lampe allumée. Il exhorte tout le monde à suivre « notre Mère Marie » qui va entrer aux noces et reposer avec l’Époux. (…)
- La Dormition de Marie
« Quand Pierre eut parlé ainsi jusqu’à l’aurore, réconfortant les foules, le soleil parut. Marie se leva, sortit dehors et récita la prière que l’Ange lui avait donnée. La prière dite, elle rentra, s’étendit sur sa couche et compléta son économie. Pierre s’assit à la tête et Jean aux pieds, et les autres Apôtres en cercle autour de la civière. Vers la troisième heure du jour, il y eut un grand tonnerre et une odeur de parfum. » Arrive le Seigneur Jésus sur les nuées avec une multitude innombrable de saints anges.
Alors Marie ouvre la bouche pour le bénir d’avoir tenu sa promesse de venir lui-même la chercher. Puis « elle compléta son économie, le visage souriant vers le Seigneur. Le Seigneur l’embrassa, prit son âme sainte et la déposa dans les mains de Michel en l’enveloppant de peaux dont il est impossible de dire l’éclat. »
Jésus organise lui-même les funérailles, disant à Pierre : « Sors par la gauche de la ville, tu trouveras un sépulcre neuf. Déposes-y le corps et attendez là jusqu’à ce que je vous parle. » Les Apôtres, portant la civière de Marie qu’ils avaient couronnée avec la palme, formèrent la procession au chant de l’In exitu Israël de Aegypto (Ps 114).
- La conversion du grand prêtre
Le Sauveur et les anges les précèdent dans les nuées, chantant eux aussi des hymnes, sans être vus : « (…) Lorsque les grands prêtres entendirent le bruit et le chant des hymnes, ils furent troublés et dirent : “ Quel est ce bruit ? ” Et quelqu’un leur dit : “ Marie est sortie du corps et les Apôtres l’entourent en chantant des hymnes. ” Et aussitôt Satan entra en eux, disant : “ Levons-nous et sortons, tuons les Apôtres et brûlons le corps qui a porté cet imposteur. ” »

Mais les anges invisibles les frappèrent de cécité, à l’exception d’un seul, du nom de Jéphonias. Celui-ci voulut renverser le lit et porta la main à l’endroit où se trouvait la palme : « Aussitôt ses mains adhérèrent au lit et furent coupées des coudes en restant suspendues au lit. » Alors l’homme pleura et supplia Pierre. Celui-ci l’exhorta : « Crois donc que Jésus est le Fils de Dieu, celui contre qui vous vous êtes levés, que vous avez saisi et mis à mort. Alors cessera cette leçon. »
Jéphonias répondit : « Ce n’est pas que nous n’ayons pas cru. Oui, en vérité, nous savons qu’il est le Fils de Dieu. Mais que faire : l’amour de l’argent a obscurci nos yeux. » À l’appui de cette affirmation, Jéphonias rappela comment « le Fils de Dieu » avait chassé les vendeurs du Temple et expliqua : « Nous, en voyant nos coutumes détruites par lui, nous avons résolu en nous le mal et nous l’avons mis à mort, tout en sachant qu’il est le Fils de Dieu. Mais oubliez notre folie et pardonnez-moi. Car ce qui m’est arrivé est un signe de l’amour de Dieu, afin que je vive. »
« Alors, Pierre fit arrêter la civière et dit : ” Si maintenant tu crois de tout ton cœur, avance et baise le corps de Marie en disant : Je crois, Mère de Dieu, Vierge Mère Immaculée, et en celui qui est né de toi, notre Seigneur et notre Dieu. “ Alors le grand prêtre prit la parole en dialecte hébreu et bénit Marie avec larmes, trois heures durant (…) ».
« Pierre dit : “ Avance et fais adhérer tes mains bout à bout. ” » Jéphonias obéit en invoquant le « nom du Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu et de Marie la Colombe Immaculée ». Aussitôt ses mains se soudèrent. Pierre l’envoya dans la ville raconter ce qui lui était arrivé, avec une feuille de la palme pour guérir ceux qui croiraient en l’imposant sur leurs yeux.
Jéphonias obéit et « il trouva une foule nombreuse pleurant et disant : “ Malheur à nous. Ce qui arriva à Sodome est arrivé à nous aussi. D’abord Dieu les a frappés de cécité, ensuite le feu tomba sur eux et les consuma. Malheur à nous, voici que nous sommes devenus aveugles. Maintenant, c’est le feu qui va venir. ” Alors Jéphonias, qui avait reçu la feuille de la palme, leur parla de la foi et celui qui crut recouvra la vue. »
- Épilogue : l’Assomption de Marie
Les Apôtres déposèrent le corps au tombeau « et s’assirent en attendant tous ensemble le Seigneur, selon l’ordre qu’il leur avait donné ». (…) Ils discutaient entre eux de l’enseignement de la foi et de beaucoup d’autres sujets, assis devant la porte du sépulcre, quand soudain arriva des Cieux le Seigneur Jésus-Christ avec Michel et Gabriel. « Il s’assit au milieu des Apôtres et dit à Paul : “ Paul, mon bien-aimé, ne soit pas attristé de ce que mes Apôtres ne t’aient pas révélé les mystères glorieux. À eux je les ai révélés sur la terre. À toi je les enseignerai dans les Cieux. ” »

Puis il dit à Michel de « prendre le corps de Marie sur une nuée et de le déposer en Paradis. Et lorsque le corps fut enlevé, le Seigneur dit aux Apôtres de venir près de lui. Quand ils furent montés dans la nuée, ils chantèrent avec des voix d’anges, et le Seigneur commanda aux nuées de partir pour l’orient, vers les régions du Paradis.
« Quand ils arrivèrent au Paradis, ils déposèrent le corps de Marie sous l’arbre de Vie. Michel amena son âme sainte et ils la placèrent dans son corps. Et le Seigneur renvoya les Apôtres dans leurs lieux pour la conversion et le salut des hommes. Car à lui conviennent la gloire, l’honneur et le pouvoir dans les siècles des siècles. Amen. »
“ EXPLANATION ”
(ou GRANDES LIGNES D’INTERPRÉTATION)
Le prologue célèbre les privilèges de Marie, au nombre de trois : sa virginité perpétuelle, sa maternité divine « et surtout le mystère glorieux et admirable de sa Dormition ». Les siècles à venir ajouteront celui de sa préservation du péché originel ou Immaculée Conception, définie en 1854 par le pape Pie IX. Le Transitus a pour objet le troisième de ces privilèges : l’Assomption corporelle de Marie dans la gloire céleste, définie solennellement par Pie XII en 1950 comme un dogme de la foi catholique. Retraçons-en maintenant les “ Grandes heures ” au fil du texte.
1. Envoyée par le Fils
À première lecture, tout dans ce récit paraît étrange, obscur, mystérieux. Et l’on comprend la réserve des Pères du IVe siècle croyant déceler des tendances hétérodoxes, par exemple dans la désignation de la deuxième Personne de la Sainte Trinité sous la dénomination de « grand Ange ». Dès le début, en effet, il est aisé de deviner l’identité divine de cet « Ange ». Dans le livre de Daniel, selon la traduction des Septante, l’expression désigne l’archange saint Michel (Dn 12, 1). Mais ici, lorsque Marie lui demande quel est son Nom (cf. Ex 3, 13), il répond qu’il le lui révélera sur le mont des Oliviers parce que ce Nom ne peut pas être prononcé dans Jérusalem sans que la ville soit détruite. Le « Nom », c’est la Personne. Jérusalem n’ayant pas reconnu la Personne du Fils de Dieu au temps où il la visitait avec un « message de paix » (Le 19, 41- 44), le prochain avènement de ce « Nom » fera éprouver à la ville apostate la rigueur terrible d’un juste châtiment (Lc 23, 28-31) lors de sa destruction en 70. Mais le temps n’en est pas encore venu.
Rendue au mont des Oliviers, Marie sait bien que c’est le Seigneur (cf. Jn 21, 12). D’ailleurs l’Ange lui parle du « Père » en des termes qui ne laissent aucun doute : « Comme le Père m’a envoyé pour le salut des hommes et pour convertir ceux qu’il m’a indiqués... » La phrase reste en suspens, mais il est aisé d’achever : « ... ainsi je vous envoie, ô Mère. » En effet, après avoir parlé du Père qui l’a envoyé, l’Ange donne à Marie le nom de « Mère », lui annonçant qu’il va lui être « envoyé » avec « toutes les armées célestes » pour chanter des hymnes devant elle. Et il ajoute : « Maintenant j’ai été envoyé vers toi pour te faire connaître mon Nom, afin que tu le communiques aux Apôtres en secret. »
Le Verbe fait chair, Fils du Père et Fils de Marie, est donc bien présenté comme un « Ange ». (…) Le verbe “ envoyer ”, employé trois fois, met l’accent sur la mission du Fils « envoyé par le Père », « envoyé » à sa Mère pour qu’elle soit sa Médiatrice auprès des Apôtres eux-mêmes. (…) Marie doit transmettre aux Apôtres un message universel de salut, figuré par ce secret de la prière que « nul de ceux qui aiment le monde ne peut réciter » et du Nom qui passe infiniment la nature angélique et appartient à la sphère du divin. Comme dit l’Épître aux Hébreux : « devenu d’autant supérieur aux anges que le Nom qu’il a reçu en héritage est incomparable au leur » (He 1, 4). Rien de plus catholique, de plus paulinien que ce mystère attaché au Nom : « Aussi Dieu l’a-t-il surexalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom. » (Ph 2, 9)
2. Trône de la Sagesse
Le Transitus révèle quelque chose de nouveau : « Jésus-Christ [qui] est Seigneur » (Ph 2, 11) veut associer sa Mère à cette exaltation prodigieuse. Et le livre remis par Marie à Jean, l’Apôtre arrivé le premier (cf. Jn 20, 4) auprès d’elle, est une image profondément biblique, capable de nous faire entrer dans le mystère des grandeurs de Marie. Ce livre contient le secret par lequel, explique-t-elle, « le Maître me fit connaître toute la Création ; et vous aussi, les Douze, il vous a inscrits dans ce livre. » (…)
« Yahweh m’a créée au début de ses desseins, avant ses œuvres les plus anciennes. » C’est pourquoi elle peut se dire confidente et témoin de toutes les œuvres de la Création (Pr 8, 22-31 ; cf. Si 24, 5). Le récit grec n’a pas d’allusion à la préexistence de Marie [contrairement à la version éthiopienne], mais il suggère l’identification de Marie avec la Sagesse confidente du Créateur par le livre des révélations faites par l’Enfant-Jésus à sa Mère sur « toute la Création ; et vous aussi, ajoute-t-elle, les Douze, il vous a inscrits dans ce livre. » Pourquoi les Douze ? Parce qu’ils symbolisent les douze tribus d’Israël. Or, faisant « son propre éloge » dans une autre prosopopée où elle se dit aussi présente à tous les actes de la Création, la Sagesse déclare : « Celui qui m’a créée m’a fait dresser ma tente, et il m’a dit : “ Installe-toi en Jacob, entre dans l’héritage d’Israël. ” » (Si 24, 5-8). (…)
3. Notre sœur Marie.
Pourtant, au même moment où il identifie Marie à la Sagesse, le Transitus ne craint pas de la montrer sous un jour très humain. Elle craint la mort et implore son Fils : « Écoute la prière de ta Mère Marie qui crie vers toi. Entends ma voix et envoie sur moi ta bénédiction ; que nulle puissance ne vienne sur moi à cette heure-là où je sortirai de mon corps. Mais accomplis ce que tu m’as dit lorsque j’ai pleuré devant toi en disant : “ Fais que j’évite les puissances qui viennent sous mon âme. ” Et tu m’as fait cette promesse : “ Ne pleure pas, Marie, ma Mère ; ni les anges ne viendront sur toi, ni les archanges, ni les chérubins, ni les séraphins, ni aucune autre puissance, mais je viendrai moi- même auprès de ton âme. ” Maintenant donc, la douleur est venue pour celle qui enfante. » (cf. Mi 5, 2 ; Jn 16, 21)
Elle pleure à l’arrivée de Jean. Elle appelle ses parents et ses proches auprès d’elle. L’insistance sur ce double aspect de la figure de Marie, de grandeur divine et d’humaine faiblesse, est le meilleur garant de l’orthodoxie catholique du document en même temps que de son historicité. Dans la bouche de Marie, une expression comme celle de « Père Jean » montre la vénération dans laquelle la Sainte Vierge tenait les Apôtres. (…) Après le Ve siècle, lorsque la piété et le culte marial auront pris de l’ampleur, la formule sera jugée inconvenante et remplacée par celle de « mon fils Jean ».
Il en va de même du nom de « sœur » donné à Marie à trois reprises, toujours associé à celui de « Mère ». Au Viie siècle, il disparaîtra des nouvelles versions du Transitus comme trop familier et indigne de la Mère de Dieu. Et lorsque les Pères de l’Église donneront plus tard l’appellation de « sœur » à Marie, ce sera dans une intention dogmatique. Ils voudront montrer par là qu’elle est réellement de notre race, que Jésus est vrai homme né d’une femme, notre « sœur ». Mais dans le récit original du Transitus, ce nom a une résonance pleine d’affection qui évoque le climat familial dans lequel vivait la communauté primitive. Marie partage toutes les souffrances de l’Église, notamment les persécutions que lui infligent les Juifs. Elle est attentive aux besoins de chacun, des veuves en particulier. (…)
4. L’Épouse du Verbe
Le Transitus offre de Marie un vivant portrait plein de vérité psychologique et de profondeur mystique en même temps. Car ce nom de « sœur » employé par les Apôtres leur suggère que Marie est l’épouse du Cantique des cantiques et que Jésus est l’Époux, disant : « Tu me fais perdre le sens, ma sœur, ma fiancée, tu me fais perdre le sens ! » (Ct 4, 9 ; cf. 4, 10 et 12 ; 5, 1-2) Jean lui-même donne à Jésus le nom de « Bien-aimé ». Et Marie se sait épouse du « grand Chérubin de lumière » incarné dans son sein. Elle chante : « J’ai été trouvée digne du baiser de ta chambre nuptiale que tu m’avais promis. »
Répondant à la prière de sa bien-aimée : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ; l’arôme de tes parfums est exquis » (Ct 1, 2-3), Jésus vient en personne la chercher, dans un bruit de tonnerre « et une odeur de parfum ». Il l’embrasse, accomplissant ainsi les paroles immortelles : « Tandis que le Roi est dans mes bras, mon nard donne son parfum. Mon Bien-aimé est un sachet de myrrhe qui repose entre mes seins. » (Ct 1, 12)
Au moment de former la procession vers la vallée de Josaphat, « Pierre apporta la palme et dit à Jean : “ Tu es vierge, Jean, c’est à toi de chanter devant le convoi et de tenir la palme. ” Jean lui dit : “ Tu es notre père et notre évêque, c’est toi qui dois marcher devant la civière jusqu’à ce que nous soyons rendus au lieu (eis ton topon, cf. Jn 20, 7). ” Et Pierre lui dit : “ Pour que nul d’entre nous ne soit contristé, couronnons le lit avec la palme. ” ». Alors s’accomplit cette parole du Bien-aimé : « Dans ton élan tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. » (Ct 7, 8)
C’est Jéphonias, le grand prêtre, qui invoque Marie sous le nom de « Colombe Immaculée » avec un merveilleux à-propos, au moment où les Apôtres la portent dans la grotte où le Bien-aimé viendra la chercher en disant : « Ma colombe, cachée au creux des rochers en des retraites escarpées, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est douce et charmant ton visage. » (Ct 2, 14)
Ainsi s’accomplit la divine prophétie, au témoignage de Jéphonias, le grand prêtre converti. Mais la preuve la plus certaine de la vérité historique de ces événements nous vient des Juifs qui refusèrent de se convertir. Pas plus qu’ils n’avaient contesté le fait de la Résurrection de Jésus, jamais ils ne contestèrent le mystère glorieux et admirable de la Dormition de Marie. Ils prétendirent seulement l’appliquer à Miryam, sœur de Moïse et d’Aaron. On lit dans le Talmud de Babylone que Miryam serait morte dans “ un baiser de Dieu ” et… qu’elle n’aurait pas connu la corruption du tombeau !
5. Signe de contradiction
Toute la littérature rabbinique témoigne des discussions qui agitaient les académies, depuis Yabné à la fin du Ier siècle jusqu’à Babylone au début du IVe, touchant Miryam, la mère de Jésus qui fut soi-disant “ emportée par l’ange de la mort avant son temps parce qu’elle avait été injuste. ” Ces propos n’étaient en réalité que la pure et simple neutralisation des faits rapportés par le Transitus. Par là ils font la preuve de la notoriété universelle des événements qui avaient entouré l’ « enlèvement » (cf. 1 Tm 3, 16) de Marie dans la gloire (…)
Les rabbins du IIIe siècle s’acharnèrent ainsi dans leur polémique antichrétienne, jusqu’à contredire l’exégèse traditionnelle de l’enlèvement d’Hénoch. « Hénoch marcha avec Dieu, puis il disparut ; car Dieu l’avait pris. » (Gn 5, 24) Ils soutinrent que l’expression « il disparut » signifiait… qu’il ne fut pas inscrit au livre des vivants ! (…)
Le Transitus ne s’achève pourtant pas sur la perspective d’un éternel aveuglement de ce peuple obstiné. La conversion de Jéphonias et des Juifs auxquels il rend la vue par la vertu de la palme préfigure le miracle éclatant de la conversion d’Israël qu’obtiendra à la fin la médiation de Marie.
6. Mais à la fin, les Juifs se convertiront
Comme dans les Actes des Apôtres, c’est Pierre qui annonce le kérygme aux Juifs, et ce kérygme est assurément centré sur le Christ : « Crois donc que Jésus est le Fils de Dieu, celui contre qui vous vous êtes levés, que vous avez saisi et mis à mort. » (cf. Ac 2, 22-23 et 36) Pourtant la profession de foi que le chef des Apôtres demande à Jéphonias présente une radicale nouveauté : non seulement Marie y figure, mais il semble qu’elle passe avant son Fils. Pierre demande à Jéphonias la foi en Marie « Mère de Dieu, Vierge Mère Immaculée », d’abord, et en Celui qui est né d’elle, « Notre-Seigneur et notre Dieu », ensuite.
Alors Jéphonias proclame que la vision de l’échelle de Jacob trouve sa réalisation plénière en Marie, « Temple de Dieu et Porte du Ciel » (ibid. ; cf. Gn 28, 17). Il vient de l’apprendre à ses dépens. Quiconque touche au corps de Marie connaîtra le même sort qu’Uzza portant la main vers l’arche de Dieu pour la retenir : « La colère de Yahweh s’enflamma contre Uzza, et là, Dieu le frappa pour cette faute. » (2 S 6, 6-7) Le corps de Marie est l’arche de la nouvelle et éternelle Alliance. Mais à la différence d’Uzza, Jéphonias n’est pas mort. Dans sa prière, Marie avait béni « le signe manifesté du Ciel sur la terre pour me choisir et habiter en moi » (cf. Is 7, 11 ; Ap 11, 19 – 12, 1). Ce signe est de miséricorde, de douceur médiatrice conquérante et victorieuse.
Alors qu’il avait guéri le boiteux de la Belle Porte « au nom de Jésus-Christ le Nazôréen » (Ac 3, 6), Pierre déclare qu’il ne peut rien pour Jéphonias : « Il n’est pas en mon pouvoir de te secourir ni au pouvoir d’aucun de ceux-ci. » Mais Jéphonias obtient finalement le miracle en invoquant le « Nom du Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu et de Marie, la Colombe Immaculée ». Pierre lui donne ensuite une feuille de la palme qui couronne le lit de Marie. Elle guérit tous ceux qui croient au Christ. (…)
7. La Sainte Vierge et le Saint Suaire
Cette palme est liée au Nom de Jésus, ou plutôt : c’est Jésus qui y est attaché. Elle s’identifie donc avec Jésus crucifié et c’est pourquoi Marie « la déposa dans un linceul ». On lit dans une version géorgienne du Transitus : « Après l’Ascension, cette Vierge Immaculée avait coutume de porter l’image formée sur le Suaire qu’elle avait reçue des mains divines, afin de toujours avoir sous les yeux et de contempler le beau visage de son Fils. Chaque fois qu’elle priait, elle disposait l’image au Levant et priait ainsi tournée vers elle, en élevant les mains. » (…)
LE RETOUR DE MARIE
Fatima confirmé par le Transitus, le Transitus confirmé par Fatima !
Selon le Transitus, c’est « vers l’orient » que le corps de Marie fut emporté sur un « nuage ». Dix-neuf siècles plus tard, c’est du Levant qu’elle est revenue, apparaissant à six reprises aux trois pastoureaux de Fatima, environnée de signes semblables à ceux qui avaient entouré sa mystérieuse Dormition et sa glorieuse Assomption.
Elle se déplace sur un « nuage » que tout le monde peut voir dès la deuxième apparition, le 13 juin 1917, « un petit nuage qui s’élevait doucement vers l’orient » au moment où les enfants voyaient Notre-Dame « s’en aller » .
Un « coup de tonnerre » annonce son départ le 13 juillet (…), et surtout le 13 août, alors que les enfants ont été enlevés par l’Administrateur : un coup de tonnerre auquel succéda un éclair. Puis l’immense foule des témoins contempla « un petit nuage très joli, de couleur blanche, très léger, qui plana quelques instants au-dessus du chêne-vert, puis s’éleva vers le Ciel et disparut dans les airs ».
Le 19 août, la Dame revint aux “ Valinhos ”. Jean, le frère de François et Jacinthe, a entendu « un coup de tonnerre semblable à l’éclatement d’une fusée ». Mais surtout, Jacinthe a rapporté un rameau du chêne-vert sur lequel la Vierge Marie venait de poser les pieds. Il en émanait une odeur que Maria Rosa, la mère de Lucie, n’arrivait pas à définir (…).
Un ange l’avait précédée, en 1915 d’abord, puis en 1916, enseignant des prières aux enfants. Le personnage céleste, lumineux, « plus blanc que la neige, que le soleil rendait transparent comme s’il était en cristal », leur avait finalement apporté l’Eucharistie. Instinctivement, ils en gardèrent le secret.
À son tour, la Dame « toute de lumière » parut (…). Elle leur demanda de dire le chapelet tous les jours et leur communiqua un secret (13 juillet), dont la première partie consiste dans la vision de l’enfer… ce qui est sans parallèle dans la version grecque du Transitus. Mais on lit dans la version éthiopienne que les Apôtres ayant demandé au Seigneur de leur montrer les tourments des damnés, « la terre trembla et la Géhenne s’ouvrit ». Ils y découvrirent parmi les réprouvés un lecteur, un diacre, un prêtre, punis pour s’être mal acquittés de leurs fonctions. Saint Michel consentit à supplier pour eux le Seigneur Jésus. Il s’attira cette réponse : « Est-ce que tu les aimes plus que celui qui les a créés ou bien as-tu plus grande pitié d’eux que celui qui leur donna le souffle ? Et toi, Michel, avant que tu intercèdes pour eux, moi, je n’ai pas épargné mon sang. Je l’ai donné pour eux. »
Le secret du Secret de Fatima tient en une phrase de Notre-Dame : « Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé. » Si tel est le dessein de Dieu sur notre XXe siècle, c’est que, de toute éternité, tel est le fond du Cœur de Dieu : « Il aime Marie plus que tout éternellement d’un amour de prédilection sans égal, et il veut qu’elle soit glorifiée, honorée, aimée, servie par toutes ses autres créatures. C’est de cet amour premier, sans bornes, pour la Vierge Immaculée, que découle sa volonté absolue d’en faire la Médiatrice universelle et l’instrument du salut de nos âmes. »
Dans le Transitus, Marie le sait et chante son action de grâces. Jésus lui a promis de venir en personne pour la chercher (…). Elle est la « Mère de tous ceux qui sont sauvés » parce qu’elle est l’Épouse du Fils de Dieu Sauveur, élevée au rang de son Époux. Elle est la nouvelle Ève de ce nouvel Adam.
« Je suis la vigne, vous êtes les sarments », avait déclaré Jésus aux disciples (Jn 15 ; cf. Jr 2, 21 ; Is 5). « Je suis au milieu d’eux comme une vigne féconde » (cf. Si 24, 17 ; Ps 128, 3), chante Marie « devenue la Mère des douze rameaux » (cf. Si 24, 16), lorsque les Apôtres sont rassemblés autour d’elle en une sorte de “ concile ” dont il est permis de supputer la date : après 44, date du martyre de saint Jacques (dit le majeur) frère de Jean (Ac 12, 2), puisque les Apôtres arrivés après Jean sont « au nombre de onze » Paul inclus, et avant octobre 64, date du martyre de saint Pierre à Rome. Alors cette assemblée apostolique proclama, par la bouche de Pierre, que Marie était la lumière du monde (…).
Et la troisième partie du secret de Fatima ? La sûre prophétie des temps de “ désorientation diabolique ” et d’apostasie que nous vivons actuellement ? Nous en trouvons l’exacte figure dans le châtiment que « les grands prêtres » attirèrent sur Jérusalem par leur haine des Apôtres, c’est-à-dire de la foi catholique, et par leur impiété envers Marie. Leur châtiment fut d’être frappés de cécité, avec tout leur peuple, en attendant pire, comme il arriva à Sodome : « Malheur à nous, voici que nous sommes devenus aveugles. Maintenant c’est le feu qui va venir. » Alors Jéphonias, qui avait été guéri, leur parla de Marie, et celui qui crut recouvra la vue.
Jéphonias le grand prêtre converti invoquant la « Colombe Immaculée » est la figure du Saint-Père prêchant au monde la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. Ainsi donc, « il faut beaucoup prier pour le Saint-Père ! »
Frère Bruno Bonnet-Eymard.