Le vénérable Jean-Marie de Lamennais

I. DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE LA VÉRITÉ CATHOLIQUE (1780-1818)

JEAN-MARIE de Lamennais, né en 1780, et son cadet de deux ans, Félicité, sont d’un lignage de corsaires puis d’armateurs malouins. Tout jeune, à Saint-Malo, Jean-Marie suivait docile les admirables voies de la civilisation chrétienne et Française. La piété tout d’abord grâce à sa mère, parfaite de gaieté et longanimité ; il profita aussi du génie pragmatique et philanthropique de son père Robert, ainsi que de la grande culture classique de l’oncle des Saudrais. Félicité d’un tempérament introverti, ne prendra rien de bon de ses parents et maîtres, mais il lira Rousseau et les autres en fraude dans la bibliothèque.

UN ENFANT PRÉDESTINÉ DANS LA TOURMENTE RÉVOLUTIONNAIRE

Père Jean-Marie de Lamennais

1789. C’est la Révolution : haine du Christ et de l’Église. Le sang coule, on cache les prêtres réfractaires, le petit Jean-Marie leur sert d’agent de liaison. Il fait sa première communion le 17 octobre 1790 et est confirmé par Mgr de Pressigny, dernier évêque de Saint-Malo. Lors de la scène touchante du départ en exil de son évêque, Jean-Marie entend l’appel de Dieu, il sera prêtre.

Dans la persécution et jusqu’en 1801, il étudie sous la direction de plusieurs prêtres dont un jésuite, Pierre de Clorivière, un saint. Sous la conduite d’un tel maître, le jeune garçon va de grâce en grâce tout au long de sa découverte des merveilles de l’Église catholique, apostolique et romaine. « Ne doutez pas, lui dit Clorivière, que cette grâce que Dieu vous a faite de vous donner entièrement à Lui ne vous en présage bien d’autres qu’Il vous fera dans la suite en temps opportun. »

Les ordres sacrés lui sont conférés de 1801 à 1804. À son sous-diaconat : « Je me présentai au Seigneur, dit-il, comme une victime qui devait être consumée ici-bas par l’ardeur de son amour ». Se dévouant sans mesure à l’œuvre de renaissance de l’instruction chrétienne, tant désirée par son maître Pierre de Clorivière, Jean-Marie prend en charge aussi le destin de son frère Félicité.

LA COLLABORATION DES DEUX FRÈRES

Le 3 novembre 1804, Jean-Marie de Lamennais est nommé vicaire à la Cathédrale de Saint-Malo. Prédication, enseignement, apostolat et controverse auprès des protestants de la ville épuisent ses forces. Il les refait en retournant à la maison familiale de la Chesnaie.

Commence alors à partir de décembre 1805 pour les deux frères une période d’intense activité intellectuelle, toute polarisée par la défense et l’exaltation de la vérité catholique, à l’encontre par conséquent des erreurs issues de la Révolution française. Ils poursuivent ensemble des études historiques, littéraires, théologiques, et préparent les matériaux de leurs futurs ouvrages : « Réflexions sur l’état de l’Église en France au XVIIIe siècle et sur sa situation actuelle » ; «Tradition de l’Église sur l’Institution des Évêques », etc. Le 13 novembre 1807, en 33 articles, Jean-Marie de Lamennais brosse le tableau d’une grande reconstruction chrétienne, par lui nommée : « Le torrent d’idées vagues ». L’œuvre de toute sa vie se trouve en germe dans cet écrit. C’est tout à trac un grand programme de réforme du clergé, des études théologiques, etc. Tandis que Félicité se cantonne dans une fébrile et exclusive activité intellectuelle, les vertus de l’abbé Jean-Marie le font choisir pour occuper des postes de responsabilités.

La Chesnaie
La Chesnaie

UN JEUNE ADMINISTRATEUR ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE

Le 20 mars 1814, Mgr Caffarelli, évêque de Saint-Brieuc, le demande comme secrétaire particulier (…). À sa mort, le 11 janvier 1815, Jean-Marie de Lamennais est élu par le chapitre Vicaire capitulaire. À 35 ans, il devient l’administrateur principal du diocèse. Il le restera pendant 5 ans.

Père Gabriel Deshayes

Aussitôt, il publie une série de mandements où il prend hardiment parti pour l’honneur de Dieu et la défense des libertés de l’Église. Le 13 janvier 1815, il critique la politique religieuse de Napoléon ler. Après les 100 jours (20 mars- 8 juillet 1815), il publie le 17 juillet, un nouveau mandement à l’occasion du retour du Roi : sévères leçons aux indifférents et aux esprits forts de l’époque... Le 14 septembre : Mandement en réparation des excès commis pendant les 100 jours. Au courage pour défendre et proclamer la vérité à temps et à contretemps, il allie une activité pastorale prodigieuse.

De 1815 à 1820, Jean-Marie de Lamennais administre donc le diocèse de Saint-Brieuc. Il organise les retraites ecclésiastiques, les missions populaires, il active le recrutement sacerdotal. Il fonde en collaboration avec le bienheureux Gabriel Deshayes « Les frères de l’Instruction chrétienne » ; Il sera à l’origine de deux congrégations féminines enseignantes : les Filles de la Providence de Saint-Brieuc et les Religieuses de Notre-Dame de la Providence, qui deviendront plus tard, les Religieuses de la Sainte Famille.

Ce fondateur est aussi un intrépide défenseur des libertés de l’Église. Il lutte contre l’intrusion du pouvoir civil dans les affaires ecclésiastiques, refuse d’obtempérer aux ordres des agents du gouvernement chaque fois que sont méconnus les droits de l’Église. Il rouvre les couvents des Ursulines dans diverses villes, réorganise les collèges ecclésiastiques de Tréguier et de Plouguernével, combat avec vigueur l’implantation d’écoles mutuelles (laïques) dans le diocèse, etc.

Filles de la Providence et Frères de l’Instruction chrétienne.

FÉLICITÉ, PRÊTRE MALGRÉ LUI

Le 23 décembre 1815, Félicité reçoit le sous-diaconat à Paris. Jean-Marie se déclare entièrement étranger à cette décision. Le 9 mars 1816, Félicité est ordonné prêtre à Vannes ; il est d’ores et déjà un “prêtre malgré lui”, très mal conseillé par son directeur, l’abbé Carron, à qui il a pourtant ouvert son âme en toute sincérité…

Tristesse et troubles de conscience sont vite dissipés, car en décembre 1817 paraît le premier tome de « l’Essai sur l’Indifférence en matière de religion ». En moins d’un an, 13 000 exemplaires sont vendus, l’ouvrage sera traduit en plusieurs langues. C’est un succès prodigieux qui leur vaut l’admiration des autorités romaines, comme aussi la jalousie de tout ce que la France compte de gallicans et libéraux en politique, de cartésiens en philosophie...

VÉRITÉ PHILOSOPHIQUE
RÉCONCILIATION DE LA FOI ET DE LA RAISON

L’ABBÉ Jean-Marie et son frère se sont lancés au service de l’Église avec la ferme volonté de venger la Foi humiliée par la raison moderne. Ils ont été courageusement à contre-courant du cartésianisme, du gallicanisme, du jansénisme, de tous ces “ ismes ”, de tous ces systèmes que ces hommes, avec vanité et intolérance, affirmaient comme le système vrai et définitif devant lequel chacun devait s’incliner (…).

Suite à la folie de la Renaissance – qui contrairement à ce qu’on croit, a été une période de déraison philosophique où l’animisme, le vitalisme et toutes les théories les plus “abracadabrantes” se donnaient libre cours – et après la rupture de la Réforme, la philosophie s’est reconstruite sur l’orgueil humain. Descartes fut le premier d’une longue série. Il a construit son système en faisant “table rase du passé”, c’est-à-dire de la tradition de sagesse des peuples et de l’Église y compris. Malebranche viendra ensuite, puis Leibniz et Spinoza ; chacun démolira complètement de fond en comble le système du prédécesseur pour le remplacer par le sien qui évidemment sera le définitif ! Cela recommencera après Kant, puis avec Hegel, Marx et tous les autres. Quand s’arrêtera-t-on ?

Nos Lamennais, qui étaient des hommes pieux, je parle pour Jean-Marie, et même probablement pour Féli dans ses débuts, ont considéré que tout cela, c’était l’orgueil de l’homme. Ils l’ont appelé “ l’orgueil de la raison ” parce que c’était une raison individuelle, séparée de l’expérience des choses et de la tradition de l’humanité, qui avait créé ces systèmes. Pour retrouver la sagesse, il fallait retrouver la tradition, renouer avec la foi chrétienne, réapprendre la sagesse des peuples, l’essentiel des connaissances humaines. Elles sont vraies, ces connaissances, parce que si elles étaient fausses, il y a longtemps, dans leur généralité, que l’humanité en aurait péri (…).

Ce fut Félicité qui acheva et publia ce travail en décembre 1817 avec le premier tome de « L’Essai sur l’indifférence en matière de religion ». Abaissant la raison humaine individuelle, infirme dans la quête des vérités, il exaltait (trop) le sens commun de l’humanité depuis toujours et en tout lieu : ce que l’on crut toujours est vrai sans défaillance. Ainsi l’existence de l’âme et son immortalité, l’évidence d’un Dieu créateur de toutes choses, la liberté humaine de faire le bien ou le mal. C’est le “traditionalisme”. Sagesse de l’ordre des générations successives opposée à la révolte individuelle moderne. Cette première œuvre des deux frères Lamennais était excellente. Quel courage, animé par quelle foi ! leur fallut-il pour s’opposer ainsi au panthéon des grands maîtres du cartésianisme. Il a fallu les excès délirants de “Féli” se servant de cette théorie, en elle-même excellente, pour prétendre que les idées des peuples au milieu de ce dix-neuvième siècle, idées révolutionnaires d’émancipation, de démocratie, étaient infaillibles puisqu’elles venaient de la majorité du peuple ; c’était une dérive grossière d’une théorie qui avait sa part de vérité (...).

II. DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE L’ACTION CATHOLIQUE (1818-1836)

Père Jean-Marie de Lamennais
Père Jean-Marie de Lamennais

Le succès du premier tome de “ l’Essai ” grise Félicité tandis que l’abbé Jean, lui, multiplie les bonnes œuvres et les institutions d’enseignements. C’est ainsi que le 6 juin 1819 un pacte d’union entre la communauté des frères enseignants d’Auray fondée par le bienheureux Gabriel Deshayes, et celle de saint Brieuc fondée par l’abbé Jean-Marie scelle l’acte de naissance de l’Institut des Frères de l’Instruction Chrétienne de Ploërmel : Heureuse concertation de deux saints (…).

Le 1er mai 1822, Louis XVIII accorde à l’Institut des « Frères de l’Instruction Chrétienne » l’autorisation légale pour les cinq départements de la Bretagne ; le 1er août 1822, ce sont déjà trente-six frères de l’Instruction chrétienne qui y dirigent dix-neuf écoles.

Le 9 novembre 1822, l’abbé Jean-Marie de Lamennais est nommé vicaire général de la Grande Aumônerie de France. Il contribue ainsi à la nomination de quarante évêques, mais lui refuse toute promotion à l’épiscopat… Pendant son séjour à Paris, il continue à s’occuper seul des Frères et des Religieuses de la Providence.

Les gallicans ne lui pardonnent pas d’avoir combattu les deux candidats gouvernementaux à Saint-Brieuc et à Saint-Malo lors des élections générales de 1824 (…). Le 20 mars 1824, ils obtiennent sa destitution et son renvoi de la Grande Aumônerie.

DÉSORIENTATION DIABOLIQUE

En juillet 1825, les professeurs du petit séminaire de Saint-Méen (Ille-et-Vilaine) songent à s’unir dans une association religieuse et sollicitent l’aide de Jean-Marie de Lamennais, alors fort connu dans le clergé de France. Mgr de Lesquen, évêque de Rennes le nomme Vicaire général et le charge d’organiser la Congrégation naissante, à charge pour elle d’assurer la direction des Séminaires, la prédication, l’enseignement dans les collèges secondaires.

LE PROJET DE L’ABBÉ JEAN

Le Père de Lamennais prépara ensuite son union avec ce que l’on a appelé « l’École de la Chesnaie », école de pensée animée par Félicité, l’abbé Gerbet et quelques autres, tous désireux de consacrer leurs talents à la défense de l’église dans l’état sacerdotal et religieux. Ce projet se concrétise en septembre 1828. La congrégation des prêtres de Saint-Méen change de nom et devient la « Congrégation de Saint-Pierre ». Son but : défendre l’Église catholique sur tous les terrains et faire rayonner le catholicisme par l’enseignement, la prédication, les Missions lointaines, les publications destinées à toutes les classes de la société.

L’ŒUVRE DE JEAN-MARIE DÉSORIENTÉE PAR FÉLICITÉ

Ces objectifs apostoliques, ces œuvres concrètes à organiser, administrer, développer, c’était le souci quotidien de l’abbé Jean-Marie, mais Félicité avait d’autres préoccupations en tête, qui hélas l’obsédaient de plus en plus (…)

Abbé Félicité de Lamennais

Il devint “échafaudeur” de systèmes comme ces cartésiens qu’il condamnait ; des prémisses véritables de « l’Essai sur l’indifférence » de 1817, Félicité allait tirer de fausses conclusions que tous les Parisiens purent lire en 1830-1831 dans les colonnes de son journal : “ L’Avenir ”. Avec pour devise Dieu et la Liberté, les vues politiques et philosophiques diffusées par ce journal divisèrent aussitôt l’opinion catholique.

Félicité sentait depuis longtemps que l’aspiration à la liberté était partagée par tous les peuples, ce devait donc être, en raison de sa théorie du sens commun, une vérité très certaine. Mais était-ce donc là la sagesse patriarcale des peuples dont vivait l’humanité depuis des millénaires, et que l’Église n’avait pas contredite, mais couronnée par l’infaillibilité de ses mystères ? ! L’abbé Jean-Marie était absorbé par le souci de ses œuvres, tandis qu’au sein de cette jeune Congrégation de Saint-Pierre, seul l’abbé Gerbet se rendait compte de la fragilité nerveuse du “Maître”, et des progrès de sa paranoïa. Félicité, le vigoureux défenseur de la monarchie très chrétienne et de la Papauté allait passer à l’ennemi, à la Révolution… Prodigieuse désorientation diabolique…

Le 21 novembre 1831,  les pèlerins de la Liberté  : Félicité de Lamennais, Lacordaire et Montalembert partent pour Rome en quête de l’approbation pontificale. Le 15 août 1832, l’Encyclique de Grégoire XVI, Mirari vos, désapprouve certaines positions de « l’Avenir ». Félicité quitte la Congrégation de Saint-Pierre, se soumet, puis il se ravise en faisant des distinctions subtiles qui ne seront point admises par l’autorité ecclésiastique. Jean-Marie, quant à lui, accepte l’Encyclique.

L’ABBÉ JEAN-MARIE INJUSTEMENT SUSPECTÉ

Jean-Marie, compromis par les excès de son frère, tenta dans un écartèlement croissant, de défendre la philosophie du « sens commun » attaquée par tous les cartésiens de France alliés à la presse gallicane et janséniste, tous voulant la ruine des frères Lamennais.

Le 26 août 1833, au cours de la retraite des prêtres de la congrégation de Saint-Pierre, Jean-Marie fait devant ses confrères, un acte public d’adhésion à l’Encyclique Mirari vos. Le 30 avril 1834, malgré les demandes réitérées de Jean-Marie et de ses amis, Félicité publie « Paroles d’un croyant ».

Le 25 juin 1834, l’encyclique Singulari nos de Grégoire XVI condamne et « Paroles d’un croyant », et le système philosophique dit du « sens commun », très cher à Félicité. Celui-ci refuse de se soumettre à la décision de Rome. En septembre 1834, malgré de multiples déclarations de soumission, Jean-Marie est suspecté à son tour. La congrégation de Saint-Pierre est dissoute par l’évêque de Rennes. L’abbé Coédro fait renaître la première congrégation des Prêtres de Saint-Méen et en devient le Supérieur. Jean-Marie a l’interdiction de son évêque d’en faire partie.

Jean-Marie de Lamennais, notre maître
La liberté religieuse : droit de l’Homme ou tolérance ?

LES œuvres de Jean-Marie vécurent toujours de la Charte et de la liberté de conscience, de presse, d’enseignement et de religion qu’elle proclame. Réclamant pour l’Église le droit de continuer d’en vivre, il fut en 1833 sommé par ses adversaires gallicans d’abandonner ce qui paraissait être un semi-libéralisme, complice hypocrite du libéralisme anarchiste et républicain de son frère Félicité que “Mirari vos” venait de condamner. Les deux frères étaient confondus en une même réprobation définitive.

L’interprétation de mirari vos

Dans les derniers jours d’août 1833, l’abbé Jean s’adressa à ses frères de la Congrégation de Saint-Pierre, lors de leur retraite annuelle. Il ne recherchait que la conformité de ses enseignements à ceux du Siège apostolique « d’où émanent les oracles de l’Esprit-Saint ». Il repoussait la tentation mondaine, le calcul humain, qui lui ferait considérer “Mirari vos” comme le simple acte de gouvernement d’un Pape, que son successeur pourrait annuler sans effort ni regret. Non ! Mirari vos est un acte du Magistère qui engage la doctrine éternelle. Mais, que condamne-t-il et que ne condamne-t-il pas ?

« Il ne suffit pas de dire : “Je pense comme le Pape”, car en disant cela on ne dit rien si on n’a pas une idée nette de ce que le Pape pense et décide. » Effort de clarification et d’interprétation du texte nécessaire, car « sans cela, notre soumission serait vague », et « il nous serait impossible d’établir parmi nous une parfaite uniformité de sentiments et de langage. » Et d’exposer les quatre points en litige : la liberté de la presse, la liberté de conscience, le droit de soulèvement contre une tyrannie excessive et la séparation de l’Église et de l’État, que Grégoire Xvi réprouve absolument.

La doctrine politique de la tolérance

S’appliquant à chaque cas, Jean-Marie demeure convaincu de la justice et de la nécessité de la sentence pontificale, mais il croit bon d’en limiter le champ d’application aux États catholiques, réclamant dans les autres, agnostiques, athées, voire persécuteurs, toutes ces libertés comme autant de garanties de survie de l’Église.

Ces libertés que l’Église ne pouvait accepter comme un Droit de l’homme ou un idéal métaphysique, comme celui de Félicité en 1830, Jean-Marie montrait, avec son expérience de la politique française, qu’elle pouvait l’accorder, l’ayant d’ailleurs toujours fait, comme une Tolérance, un pis-aller, cherchant le moindre mal en attendant des jours meilleurs.

Ici, nulle trace d’aucun culte pour la souveraineté des peuples ou contradictoirement pour la royauté des individus (…). Avec saint Pie X, l’abbé Jean-Marie aurait condamné le «Sillon» (1910) ; avec l’abbé de Nantes et quelques dizaines de Pères conciliaires, il aurait refusé d’admettre comme un droit de l’homme, le droit social à la liberté en matière de religion promu par Vatican II.

L’abbé Jean-Marie avait raison, il traçait la voie d’une vérité plus complexe et plus complète dont les deux encycliques pontificales (Mirari vos ; Singulari nos) ne prétendaient que rappeler les principes intangibles. Félicité ne se contenta pas de les refuser, il s’y opposa en adoptant du même mouvement la théorie révolutionnaire de la liberté et des droits de l’Homme. En quittant l’Église il échappait à ses coups, tandis que Jean-Marie, l’innocent, les supporta de bon gré, mettant tout au pied du Crucifié, pour son frère, pour l’Église. En ces moments, la Croix seule peut résoudre les paradoxes de la fidélité. (…).

JEAN-MARIE DE LAMENNAIS, NOTRE MAÎTRE

Le bienheureux abbé Jean-Marie de Lamennais est notre maître. Nous saluons en lui la vigueur de l’intelligence et l’humilité de la conduite. Il se soumit au Pape, mais il avait posé les vraies bases de la renaissance d’une philosophie chrétienne face au rationalisme qui infestait l’Église depuis deux siècles.

Oui, cet homme s’est parfaitement conduit. Il a renoué avec les certitudes antiques, préparé la réconciliation de la foi avec l’ordre naturel. Il a renversé l’idole de la raison individuelle et posé à l’Église la question de la place convenable qui lui revenait dans la compréhension du réel. Admirable progrès de la pensée. Et l’Église, à Vatican I, préparant le retour à l’antique sagesse aristotélicienne et thomiste oubliée depuis Descartes, définira solennellement les rapports de la raison et de la foi.

À l’opposé, l’attitude de Félicité fut rétrograde. Par sa révolte il risqua de perdre ce qu’il y avait de bon dans sa doctrine, et pour lui-même il perdit et la raison et la foi.

III. DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE LA CHARITÉ CATHOLIQUE (1837-1860)

En mai 1836, sans entente préalable avec son frère, Félicité déménagea leur bibliothèque commune ; Jean-Marie réussit à sauver quelques-uns des plus précieux ouvrages qui lui appartenaient. Depuis lors, Félicité refusera toujours de revoir son frère.

LA PASSION DU BIENHEUREUX JEAN-MARIE DE LAMENNAIS

Cet homme d’œuvres chrétiennes où la grâce de Dieu se prodigue en tant de travaux humains, ce fondateur d’ordres, ce juge lucide de la politique de son temps, cet administrateur de génie, ce promoteur du bien sous toutes ses formes avait comme une écharde fichée dans sa chair qui l’unissait à tout instant, dans le secret de son âme, à la Passion de son doux Sauveur. Son dévouement, dont il ne s’était pas montré avare, envers tous et envers son frère, était ainsi porté à son ultime perfection.

Ayant déjà tout donné à son frère, il ne lui restait plus qu’à se donner lui-même dans l’œuvre de son rachat et dans l’expiation pour l’être aimé. Oui vraiment, il perdit tout pour son frère :

L’honneur, que l’accusation infamante, répandue dans la presse, d’hérésie, de républicanisme, d’insoumission hypocrite aux enseignements romains, avait souillé d’une manière si injuste, injurieuse, grossière ; Sa charge de fondateur et supérieur de l’admirable Congrégation de Saint-Pierre ; Sa vocation aussi, puisqu’il n’y avait même plus sa place en tant que simple religieux ; Tant de biens matériels qui furent dispersés dans la liquidation judiciaire de la Congrégation. Et surtout l’affection de ce frère, qui ne sut plus lui montrer que ce visage disgracié dont les vices ont peint chacun des traits.

« L’IMPLORATION POUR LAZARE »

Félicité de Lamennais

Félicité avait connu Mademoiselle Anne de Lucinière à Londres lors de son exil des Cent-Jours, en 1815. Elle enseignait avec Mesdemoiselles de Trémereuc et de Villiers, dans un institut pour jeunes filles nobles, tenu à Kensington par M. l’abbé Carron. Installées à Paris sous la Restauration, ces trois parfaites chrétiennes, dont l’Ancien Régime donna tant d’exemples méconnus, furent comme trois anges gardiens pour Félicité tout au long de sa vie. Nous possédons quarante-deux lettres de l’abbé Jean-Marie à Anne de Lucinière. Toutes n’ont qu’un même sujet : comment toucher Féli, reprendre son cœur, le ramener tout doucement à la foi par le tendre rappel de ces sentiments qui les unissaient tous autrefois et dont sa raison, encore aujourd’hui, devait bien montrer la beauté, la sincérité, le désintéressement à son âme orgueilleuse. Voici l’une de ces lettres :

« Sans doute, la foi n’est pas entièrement éteinte dans le cœur de celui dont nous déplorons les égarements ; mais qu’en reste-t-il ? et, quand elle n’est pas entière, le principe n’en est-il pas détruit ? Cependant, de grâce, ne l’abandonnez pas : je crains que votre charité ne se fatigue. Il est si dur de voir ceux qu’on aime s’obstiner à se perdre eux-mêmes, malgré tout ce qu’on fait pour les sauver ! Ah ! ces efforts de tous les jours, qui le lendemain sont aussi inutiles que ceux de la veille font horriblement souffrir ; il n’y a pas pour le cœur de supplice pareil. Je vais bien demander au bon Dieu de soutenir votre courage, et de le récompenser ; je ne connais que vous sur la terre qui, humainement parlant, puisse opérer le changement que nous désirons avec tant d’ardeur, parce que personne ne pourrait dire aussi bien que vous ce qu’il faut dire pour remuer cette âme malade, et y rappeler la vie.»

Tragédie oubliée aujourd’hui où l’on ne retient plus du XIXe siècle que les drames de pacotille des Vigny, Musset et autres Rimbaud où le mensonge ne le cède qu’aux passions humaines les plus sordides. Oublié ce conflit des deux fidélités de cet homme, de ce saint qui fut en son temps le prêtre français le plus sincèrement et le plus mystiquement soumis à Rome et tout à la fois le frère le plus tendre et le plus dévoué du plus grand des apostats des temps modernes (…).

Une telle croix en plein cœur, l’abbé Jean ou plutôt les œuvres qu’il a fondées, mais c’est tout un, vont commencer une course de géant. En voici les principales étapes.

LES FRUITS DU SACRIFICE, l’EXPANSION MISSIONNAIRE

Le 11 août 1837, le gouvernement français demande des Frères de Ploërmel pour préparer par l’instruction et l’éducation chrétienne, l’émancipation pacifique des esclaves dans toutes les colonies françaises. Le 27 novembre, cinq frères partent de Ploërmel pour fonder la première école à la Guadeloupe. L’Institut comptait alors 350 Frères et 160 écoles.

Le 28 octobre 1839, les frères sont à la Martinique ; le 27 septembre 1841, ils partent pour le Sénégal.

Le 28 décembre 1841, mort du Père Deshayes, ami intime de Jean-Marie de Lamennais, initiateur et cofondateur de l’Institut de Ploërmel. Le pouce de sa main droite, qui avait signé la Règle des Frères, fut apporté à Ploërmel, pour être déposé plus tard dans le tombeau du Père de Lamennais.

Le 19 avril 1842, ouverture des écoles de Frères de Ploërmel à Saint-Pierre-et-Miquelon. Le 1er février 1843, ils fondent une première école à Cayenne (Guyane).

De 1825 à 1855, Jean-Marie de Lamennais prête un concours actif à l’organisation de plusieurs Instituts de frères enseignants semblables au sien, en France, en Angleterre, en Belgique et même en Pologne... Le 24 décembre 1848, le Père de Lamennais accueille à Ploërmel cinq postulants anglais, envoyés par le futur cardinal Wiseman, et destinés à former les “ Frères de l’Instruction Chrétienne ” d’Angleterre. Les 13 premiers frères de ce nouvel Institut furent formés à Ploërmel. Le 3 septembre 1859, trois frères partent de Ploërmel pour la Polynésie française (Océanie). Ils débarquent à Tahiti, le 17 octobre 1860, après 13 mois de voyage.

LE TÉMOIGNAGE DES AUTORITÉS ROMAINES

Le 2 février 1843, le Père de Lamennais signe son Acte de dernière volonté. Il fixe définitivement la forme de sa congrégation, composée uniquement de Frères et désigne les Frères qui devront la gouverner après sa mort.

Le 7 janvier 1851, un décret laudatif du Saint-Siège en faveur de l’Institut de Ploërmel est suivi le 1er février par un Bref de sa Sainteté Pie IX qui comble d’éloges l’abbé Jean-Marie, fondateur d’une prodigieuse œuvre apostolique réalisée par les 600 frères de ses instituts enseignants.

Ploërmel

LA MORT DES DEUX FRÈRES

Félicité de Lamennais

Félicité de Lamennais meurt à Paris le 27 février 1854. Jean-Marie, parti de Ploërmel pour se rendre à son chevet, apprit sa mort en cours de route. Il rentra à Ploërmel accablé de fatigue et de chagrin (…).

Félicité a été enterré dans un cimetière parisien, dans une fosse commune selon sa volonté. Quand le fossoyeur demanda si on mettait une croix, les trois ou quatre amis fidèles, athées, qui avaient accompagné le corbillard pour veiller jusqu’à la fin à ce que la dépouille mortelle de ce prêtre apostat ne leur échappe pas, répondirent : « Pas de croix ! » Le corps de Félicité a été enterré de telle manière qu’on ne sait même plus où il est…

C’est entouré de l’affection de ses bons frères, tous pleins d’admiration et d’affection pour lui, que l’abbé Jean-Marie rendit son âme à Dieu le 26 décembre 1860. Son œuvre allait être poursuivi par quelques 852 frères enseignant dans 349 écoles, et soixante religieuses, filles de la Providence enseignant dans cinq écoles. L’abbé Jean-Marie les avait tous modelés, remplis de son esprit, et tous ont profité de l’admirable foi, espérance et charité de cet homme, et de sa sagesse.

JEAN-MARIE ET FÉLICITÉ :
ALLÉGORIE DE L’ÉGLISE ET DE L’ANTICHRIST

 

Père Jean-Marie de Lamennais en 1845.

« Pourquoi l’abbé Jean-Marie a-t-il été si bon pour son frère ? Parce que c’est une allégorie : Jean-Marie représente l’Église fidèle au Christ lors de la “ grande apostasie ”, et Félicité est la personnification même de la “ grande apostasie ”, le père du monde moderne, du culte de l’homme et de toutes les perversités de l’Église d’aujourd’hui.

« Si Jean-Marie l’a aimé dans cette perversité même, c’est pour nous donner l’exemple, afin que nous autres aussi, en pleine apostasie, nous luttions contre les idées fausses, les ligues révolutionnaires ou athées, mais que nous gardions encore et toujours le même respect, le même attachement, la même amitié, la même chaleur de charité surnaturelle pour les personnes.

« Voilà qui nous impose une vue nouvelle. Elle n’est pas si nouvelle que cela, car tel est le message de Fatima. « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime, et je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas... » C’est la prière de Jean-Marie de Lamennais, avant même que l’Ange de Fatima ne l’ait apprise aux trois pastoureaux. Jean-Marie ne cessera toute sa vie de dire pour lui-même : « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime », et ajoutant : « et je vous demande pardon pour “ Féli ” parce qu’il ne croit pas, parce qu’il n’adore pas, parce qu’il n’espère pas, parce qu’il ne vous aime pas ». Vous demandant pardon, ô mon Dieu, et expiant comme la Vierge Marie l’a demandé afin que Félicité soit sauvé, peut-être a-t-il obtenu le salut de son frère ?

« Que nous ne puissions pas dire qu’il est au Ciel, c’est normal. Si nous savions qu’il est pardonné et qu’il est au Ciel aujourd’hui, alors je pense que l’impiété et l’injustice des hommes n’auraient plus de bornes ! Si on peut se conduire comme un tel homme, être un prêtre apostat, défroqué et scandaleux, avare, pétri de haine, de jalousie contre ses meilleurs frères et amis, et aller au Ciel, alors n’importe qui peut faire n’importe quoi ! Si Dieu l’a pris au Ciel, Il nous le cache avec raison.

« Mais si nous concevons qu’un frère peut sauver son frère quand, toute sa vie durant, il prie pour lui, il se sacrifie pour lui, il accepte de ce frère toutes les misères, toutes les persécutions, toutes les vilenies sans jamais répliquer, et qu’il ne cesse de se tenir auprès de Jésus et de Marie en disant : « Mon frère est malade, Seigneur, mon frère est mourant, mon frère est mort, venez le ressusciter car vous êtes la Voie, la Vérité et la Vie », comment pourrions-nous penser que Dieu soit fermé à cette prière ?

« Si, un jour, l’Église canonise Jean-Marie de Lamennais, il y a fort à penser que nous en tirerons que son frère Félicité a obtenu rémission à cause de l’expiation de ses péchés par ce saint (…). »

Abbé Georges de Nantes

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la série audio PC 37 : Le vénérable Jean-Marie de Lamennais