Il est ressuscité !

N° 280 – Septembre 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Où est l’Église du Christ

L’ ÉGLISE, est-ce le Pape ? est-ce la hiérarchie ? sont-ce les laïcs ? Ne serait-ce pas plutôt la réunion invisible des âmes vraiment chrétiennes, fidèles, que Dieu seul connaît ? Le peuple de Dieu, qui était avant le Christ une race, un pays centré sur son Temple en Jérusalem, dans ses frontières, aujourd’hui ne serait-il pas la “ Cité des saints ”, le dernier carré de ceux qui, dans l’apostasie universelle, croient encore tout ce qu’a révélé Jésus-Christ, ce qu’enseignait jusqu’à hier l’Église catholique ? Quand les modernistes campent dans Rome, accordant la citoyenneté catholique à tous ceux qui croient en l’homme et en la démocratie, plutôt qu’à Jésus-Sauveur et à Marie médiatrice universelle, ne faut-il pas secouer la poussière de ses sandales et rompre ? Pour sauver l’idée juste et la tradition vivante du catholicisme, imiter ces juifs qui abandonnèrent Jérusalem corrompue, cent ans avant Jésus-Christ, et se retirèrent dans les solitudes désolées des bords de la mer Morte, dans l’attente du Jugement de Dieu ? Ils pratiquaient d’incessantes purifications, célébraient une cène eucharistique de pain et de vin, se réclamant des Écritures seules, et vivaient en paix.

Mais quand il vint sur terre, le Christ ne les connut point. Eux, surpris et sans doute dépités, ne sortirent pas de leur retraite pour aller le voir et l’écouter, parmi le peuple pauvre et mêlé, dans les villes et villages de Galilée, par crainte de se souiller parmi les pécheurs, publicains et prostituées, et même des païens.

Lui, Jésus, passait en faisant le bien, ignorant ces fameux esséniens du monastère austère de Qumrân. Il vécut trente ans à Nazareth, méprisé. Chaque année, ils montaient au Temple pour y accomplir les rites de purification et les sacrifices prescrits. Une fois même, gravée dans la mémoire et le cœur de la Vierge Marie, il y resta, les perdant... Tous les sabbats, il fréquentait la misérable synagogue de son village sans gloire. Quand il partit prêcher son Évangile de salut, il reçut de son Père pour champ de semailles douloureuses et de moisson incertaine le seul peuple d’Israël, et quoiqu’il débordât à l’occasion ses étroites frontières, c’est lui qu’il honora de sa prédication continue, qu’il combla des miracles de sa miséricorde, qu’il appela le premier au salut et pour lequel d’abord il mourut. Il leur enseignait la pénitence, la conversion, la foi, l’amour, leur faisant craindre, s’ils méprisaient sa parole, les châtiments extrêmes : la destruction de Jérusalem encore une fois, mais celle-ci sans remède, l’occupation du pays, la dispersion de ses habitants. Il leur enseignait toute la Vérité, comme un maître. Comme le Maître qu’il était. Il controversait avec leurs intellectuels, les convainquant devant le peuple de mensonge, d’orgueil et d’hypocrisie. Il eut ainsi à se dresser en athlète de la foi d’Abraham et de Moïse contre les savants et les puissants, les prêtres et les princes de sa nation. Et c’est le sanhédrin, la plus haute instance judiciaire du pays, qui le condamna à l’instigation et sous les pressions du grand prêtre Caïphe et d’Anne, à être crucifié.

C’est à ce même peuple que les Apôtres s’adressèrent d’abord. C’est du noyau chrétien qui s’y forma, que partirent saint Pierre et saint Paul et les autres pour évangéliser les Gentils. Encore aujourd’hui, quoique séparée de ce peuple par la grande cassure du déicide, l’Église ne cesse de l’appeler à la repentance, à la conversion, à la foi, à l’amour comme Jésus jadis.

Où est l’Église aujourd’hui ? Où est le peuple de Dieu de la nouvelle et éternelle alliance ? Question surprenante, tant la réponse est évidente. L’église est là où est son grand prêtre, l’Évêque de Rome, où accourent les pèlerins aux tombeaux des saints Apôtres Pierre et Paul, pour vénérer leurs reliques et recevoir la bénédiction de Jean-Paul II, glorieusement régnant [et aujourd’hui du pape Léon XIV]. L’église est partout répandue sur la terre, là où sont les évêques successeurs des Apôtres et dans tous les Nazareth du monde où est un prêtre, où même parfois n’est plus de prêtre, mais où l’on trouve encore une église, des fonts baptismaux, un confessionnal, un autel et, dans la sacristie, des registres de Chrétienté pour les baptêmes, les confirmations, les mariages et les funérailles catholiques ; un clocher qui dresse la croix sur le monde...

Je ne dis pas que si Jésus revenait c’est à ce peuple qu’il irait, c’est au profit de ce peuple qu’il ferait des miracles et qu’il se donnerait mystiquement à manger et à boire, parce qu’en toute vérité il y est, vivant et glorieux aussi réellement qu’au Ciel, dans ce peuple. Il prêche, il se sacrifie chaque jour, il se livre aux persécuteurs, il fait éclater sa gloire, il se donne à ceux qui l’aiment. C’est son troupeau et les brebis de son bercail, tous.

Quand l’un des siens lui demande de faire tomber la foudre sur des rebelles, il répond : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes », et il n’en fait rien. Lui qui a vécu, pratiquement toute sa vie, au milieu d’un peuple médiocre sinon franchement mauvais, sans s’expatrier, lui pardonnant, il nous a promis de demeurer au milieu de nous, son peuple, Peuple de Dieu, et quoi que nous lui fassions, jusqu’à la fin du monde. Ce n’est pas Lui qui manquera à ses promesses.

Faut-il poursuivre la comparaison ? S’il revenait, il s’adresserait avec prédilection aux petits, aux humbles. Il heurterait les pharisiens et les sadducéens, il en existe toujours ! ces bien-pensants, ces libéraux, ces élites, intellectuels ambitieux, prêtres mondains et gens d’argent. Il les démasquerait et finalement les condamnerait. S’il revenait, prêchant son règne proche, se ferait-il l’Athlète de la foi contre les nouveautés des théologiens et la morale relâchée des jésuites journalistes ? Sans doute. Serait-il finalement affronté à un Concile, à un Pape, comme il le fut jadis au sanhédrin et aux grands prêtres de Jérusalem ? En principe, non. À moins d’extraordinaire désordre, non ! Puisque le Pape et les évêques, même s’ils ne sont pas en propres termes d’autres Christ, sont cependant ses vicaires et ses ministres consacrés, ordonnés ; ils sont assistés par son Esprit-Saint, soutenus par sa force et en toute occasion solennelle revêtus de son infaillibilité. Ce sanhédrin-là et ce grand prêtre donc, tenant leurs assises solennelles, jugeant de la doctrine révélée en son Nom, ne pourraient être contre Lui, ni Lui se dresser contre eux. Lui-même parlerait une nouvelle fois assurément comme Il parle depuis des siècles, par la bouche de Pierre et des Apôtres réunis autour de lui.

Quand bien même se dresserait entre ses ministres et Lui une effrayante, une apocalyptique contestation, comme celle de Paul se dressant contre Pierre, comme le Grand Inquisiteur confronté à Jésus, le Christ serait-il pour autant divisé ? Y aurait-il alors l’Église de Pierre et celle de Paul, et d’Apollos une autre encore, et de Barnabé ? Certes pas ! Jésus se battrait une seconde fois, comme il s’est battu en athlète et témoin de la vérité, en paroles, mais en paroles mortelles, parmi le Peuple de Dieu, sur le parvis du Temple, en présence de tous, sans remettre en cause l’autorité du grand prêtre ni celle du grand conseil, attendant mystérieusement de leur sentence et de sa propre mort en victime d’expiation l’issue de cette division atroce et le renversement de ce mur de haine, par la grâce du Père céleste et la puissance de sa Résurrection.

Car enfin, qu’est-ce donc aujourd’hui que le Peuple de Dieu dont on parle tant, les uns en bien, les autres en mal, sans le désigner clairement, l’observer avec réalisme et le bien définir ? À n’en pas douter, c’est d’abord et concrètement, nul ne le niera, ces sept à huit cents millions d’êtres humains qui ont été baptisés, qui ont reçu quelques rudiments et souvent beaucoup plus, tout l’essentiel de la doctrine catholique et qui l’ont embrassée avec foi, qui sont réputés fidèles de cette sainte Église romaine connue de tout le monde, Église visible, hiérarchique, d’origine apostolique, distincte de toutes les autres religions, communautés prétendues chrétiennes et sectes, ou du paganisme...

Mais nos dissensions alors ?

Elles n’atteignent point ces masses humaines, fidèles, elles ne troublent jamais ces eaux profondes de la croyance catholique, elles ne remettent pas en cause cette race spirituelle, cette terre nouvelle, cette Jérusalem céleste descendue d’auprès de Dieu, cette hiérarchie sainte et cette divine liturgie. Querelle de prêtres, débats d’intellectuels, qui sans doute mettent en cause les bases et fondements de tout l’édifice. L’église souffre, gémit, tremble de toutes ses pierres vivantes, mais c’est le saint Temple de Dieu, indestructible, imprenable, « et le Temple de Dieu, c’est vous », nous dit saint Paul. Si malmené qu’il soit, il durera jusqu’à la fin, il n’y en a point d’autre et perdu est celui qui s’en détache pour aller construire sa chapelle en dehors, édifiant église contre Église, et autel contre Autel !

Jésus a proclamé la vérité en présence du sanhédrin, à la face de Caïphe. Si nous connaissions mieux les Écritures, nous saurions qu’il ne les a pas surpris par une foi nouvelle, mais qu’il les a convaincus de perfidie, les surprenant en flagrante contradiction avec leur propre religion, avec la loi de Moïse dont ils se targuaient d’être les gardiens, eux, maîtres en Israël, juges suprêmes et grands prêtres ! Ainsi, rejeté par eux, Jésus se manifestait-il fils de son peuple, enfant de la promesse, gardé dans l’alliance divine par sa constance. Il sauvait son âme par sa patience et le véritable Israël avec lui, qui le suivait dans son incontournable vérité, tandis que ses juges se retranchaient, se condamnaient eux-mêmes, se perdaient à jamais en s’imaginant le retrancher, le condamner et le perdre à jamais, Lui !

Le peuple de Dieu aujourd’hui est celui qui demande au curé de sa paroisse le baptême et les autres sacrements, celui qui se rend à l’église le dimanche pour la messe et qui y écoute le prêtre prêcher. Et sans doute souffre-t-il de tant d’erreurs et de scandaleuses inventions qui le choquent et qu’il ne comprend pas. Les uns supportent et acceptent tout de ces nouveaux pharisiens et sadducéens conjugués, caste orgueilleuse de nos réformateurs conciliaires, sans songer à s’insurger, ou sans l’oser, contre leur despotisme extravagant. D’autres discutent, contestent, refusent ces nouveautés qui supplantent nos antiques et saintes traditions. Cela provoque des remous, des dissensions ; tous attendent que les autorités y mettent ordre.

Quand nous accusons à grands cris ces autorités elles-mêmes de partialité et de perfidie, en contradiction avec leurs propres serments, en pleine forfaiture, comme Jésus le grand prêtre – et un garde le gifla, peut-être de bonne foi, scandalisé qu’on parlât sur ce ton au grand prêtre (Jn 18, 22) –, et quand saint Paul, frappé lui aussi par les assesseurs du grand prêtre, sur la bouche, s’emporta contre lui, le maudissant sans savoir qui il était (Ac 23, 2-5)..., les fidèles ne comprennent pas, ou pas tous, et de toute manière pas entièrement sous tous ses angles, ce procès. Mais ils savent que cela se dénouera par l’infaillible présence et aide de Jésus-Christ à son Église, par l’assistance de son Esprit-Saint à ses pasteurs, et la puissance de Dieu dans son peuple.

Ces foules catholiques, ces masses fidèles, se scandalisent de nos attaques contre le Pape, contre Rome. Quand nous sortons du Saint-Office disqualifiés, renvoyés après nous être fait traiter de menteurs, méprisés et moqués, toute cette foule de pèlerins venus en ces lieux saints pour rendre hommage au Christ en son Vicaire sur la terre, nous honnit et pour un peu nous frapperait elle aussi, sur la bouche... Ils sont pourtant nos frères et nous sommes fils du même Peuple saint de l’unique Église du Christ.

Alors, que je n’en sois jamais séparé ! et que ma conduite soit telle que si quelqu’un prétendait m’en exclure, il s’en retranche lui-même en cela, manifestant sa perfidie. Mais à part ce cas d’injustice extrême, on peut et il faut s’accommoder de bien des choses quand on a déjà la sécurité et la joie de demeurer dans la Maison du Seigneur.

Si un fidèle catholique m’écrit qu’il est bien fâché de mes critiques du Pape et du Concile et pense pour cela qu’il doit rompre avec moi, qu’il sache que je ne romps pas avec lui pour autant et que je suis prêt à le recevoir à la table eucharistique comme mon frère. Que si un curé me ferme son église et m’y interdit d’y célébrer la messe parce que je suis suspens a divinis, qu’il sache que je le tiens cependant lui, pour vrai prêtre et pasteur légitime de cette paroisse et maître d’y accepter ou d’y interdire qui il juge. Que si un évêque estimait devoir m’excommunier, ce que grâce à Dieu nul n’a encore jamais fait, me pourchasser et par communiqués de presse, me dénoncer comme un ennemi du Pape et de Dieu, qu’il fasse ! je ne le jugerai pas pour autant et je crois et croirai encore que l’Église subsiste aussi en lui comme en tous.

Si enfin le Pape me fait dire d’avoir à me soumettre à eux et à lui, je lui répondrai sans mentir que je le veux et le suis, à son autorité divine, à leur magistère sacré comme Jésus à Caïphe et au sanhédrin, autorités légitimes de Jérusalem en ce temps-là, attendant d’eux, impavide, leur sentence infaillible ou leur injuste condamnation en pleine forfaiture, comme venant des chefs de mon peuple.

Et si quelqu’un me gifle, pour n’avoir pas eu envers eux le respect que je leur dois, je tendrai l’autre joue car peut-être en ai-je déjà, ou en aurai-je alors, mal parlé. « Or il est écrit : Tu ne maudiras pas le chef de ton peuple. » (Ac 23, 5) Je crois ne l’avoir jamais fait, ne voulant que me plaindre de lui à lui-même, requérir auprès de son autorité souveraine contre ses errements d’homme faillible, mais peut-être me trompé-je. J’accepte donc d’être frappé pour cela s’il en donne l’ordre, ou si un geste d’indignation échappe à l’un quelconque de ses assesseurs.

Mais à l’exemple du Christ et de tous les saints, et de toute la piétaille mystique des temps obscurs et des temps de scandale, de schisme et de forfaiture, d’hérésie et de pestilence dans la tête et dans les membres, je préfère et veux, et c’est ma détermination délibérée, demeurer à la dernière place dans la maison du Seigneur et même, jeté dehors, me tenir dans le froid et la honte sur son seuil, plutôt que d’aller me perdre en quelque synagogue de Satan de mon invention ou de la vôtre.

Abbé Georges de Nantes.
(éditorial de La Contre-Réforme Catholique no 197, février 1984 )