La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LA DOCTRINE MISSIONNAIRE
ET COLONIALE DE L’ABBÉ DE NANTES (1)

SELON LE PÈRE DE FOUCAULD
CONTRE LES ERREURS MODERNES

par frère Scubilion de la Reine des Cieux

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LA missiologie moderne a introduit dans l’Église des erreurs funestes qui ont entraîné la subversion des missions au vingtième siècle et leur ruine. Ces erreurs peuvent être résumées ainsi  : le déclin des missions au dix-huitième siècle serait imputable au patronat, c’est-à-dire à la colonisation ainsi qu’à la condamnation des rites autochtones et à l’absence d’un clergé indigène tandis que la renaissance des missions au dix-neuvième siècle serait le fruit de la seule action missionnaire de Grégoire XVI, qui favorisa le clergé indigène et lutta contre le Patronat portugais. Ces jugements sont inlassablement ressassés dans tous les ouvrages savants sur les missions. L’abbé de Nantes, notre Père, est le seul à avoir réfuté magistralement ces poncifs, particulièrement en étudiant la vie du Père de Foucauld. Le livre qui vient de paraître (Charles de Foucauld, fondateur de Chrétienté, moine-missionnaire, et martyr, frère Bruno de Jésus-Marie, éd. CRC, 2016) récapitule cet enseignement tiré d’une correspondance que personne n’ose citer, car elle détruit ces erreurs qu’on essaye d’attribuer au Père de Foucauld.

Le Père de Foucauld arrive providentiellement au moment où, à la fin du dix-neuvième siècle, ces erreurs sont introduites dans la doctrine missionnaire de l’Église afin d’entériner la séparation entre mission et colonisation qui avait été d’abord le fait du colonisateur au dix-huitième siècle.

LA COLONISATION SE SÉPARE
DE LA MISSION AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Alors qu’autrefois les explorateurs, les apôtres, les politiques et les savants formaient une seule gerbe, à partir des années 1750, le lien de cette gerbe a été rompu et chacun s’est répandu de son côté  : le missionnaire fait son travail, mais sans le soutien du savant qui est agnostique ni du politique qui, lui, devient de plus en plus laïque et anticlérical. On assiste alors à une chute vertigineuse des missions qui essaient de continuer seules, mais malgré quelques tentatives héroïques, la comparaison est accablante avec les siècles précédents.

Les vraies causes de cette chute ont déjà été évoquées dans l’article sur Claude Poullart des Places et les Pères du Saint-Esprit (Il est ressuscité n° 147, janvier 2015). C’est d’abord le jansénisme qui, en exploitant la querelle des rites chinois, a alimenté l’hostilité contre les jésuites, provoquant leur suppression par le Pape en 1773. C’était un coup mortel porté aux missions  : «  Du jour au lendemain, ceux qui représentaient l’Église en face des païens se trouvèrent désavoués, discrédités, chassés, parfois emprisonnés.  » Trois mille cinq cents missionnaires durent abandonner leur mission. Il faut dire aussi que les jésuites ­prêtaient le flanc à la critique en défendant l’adaptation aux coutumes autochtones au prix de mensonges avérés sur les concessions qu’ils avaient dû faire au paganisme en Chine et en Inde. Les condamnations de Clément XI et Benoît XIV les frappèrent donc justement.

Mais l’autre cause du déclin des missions, c’est la collusion entre le Parlement et les railleries des prétendus philosophes. Voltaire se moquait des disputes théologiques sur les rites prétendant qu’on avait déjà assez de disputes pour se quereller sur des chinoiseries  ! D’Alembert écrivait à Voltaire le 4 mai 1762 au sujet de la lutte des Parlements contre les jésuites en France  : «  Les Parlements croient servir la religion, mais ils servent la raison sans s’en douter. Ce sont les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie dont ils prennent les ordres sans le savoir.  »

Les Parlements obtiendront la suppression des jésuites en France dès 1765 et les philosophes nous feront perdre nos colonies du Canada et des Indes.

La Révolution française achèvera d’anéantir les missions dans nos colonies et surtout en métropole avec les massacres des prêtres de la Vendée qui était une pépinière de missionnaires. La sécularisation des biens d’Église privera les missionnaires de ressources au moment où les missionnaires protestants commencent à se répandre avec l’argent de Londres.

RENAISSANCE MISSIONNAIRE
SANS COLONISATION

Et malgré cela, on assiste au dix-neuvième siècle à un renouveau merveilleux que les historiens attribuent certes à un grand pape, Grégoire XVI, mais pour ne pas dire la vérité.

Car ce renouveau est français  : sur les 13 314 missionnaires que compte l’Église en 1900, la France fournit les deux tiers des prêtres et les quatre ­cinquièmes des frères et des sœurs. C’est vrai statistiquement, mais aussi spirituellement. Car c’est une œuvre réactionnaire, contre-révolutionnaire pour réparer les crimes de la Révolution, c’est une œuvre de la Restauration  : Daniel-Rops remarque qu’il a fallu attendre 1830 pour reconstituer les instituts missionnaires. Or il faut quinze ans pour former un missionnaire, ce qui nous mène à 1815  ! Enfin, ce renouveau missionnaire est traditionnel, on va en mission pour sauver les âmes. Aucun missionnaire ne serait parti en mission s’il n’avait eu cette conviction au cœur (PC 11, ­Mission et Colonisation  : La “ dé-mission ”, par frère Bruno de Jésus).

Cependant, la colonisation a continué sans la mission, surtout à partir de 1830. La plupart des missionnaires déploreront cette séparation et en souffriront. D’autres cependant, sous l’influence du libéralisme, ne vont plus s’appuyer que sur l’introduction, dans la doctrine missionnaire de l’Église, d’une séparation ruineuse entre politique et religion.

DE L’UTOPIE AU LIBÉRALISME

UN ULTRAMONTANISME UTOPIQUE

À partir des années 1840, un certain nombre de missionnaires vont essayer de s’accommoder de cette séparation et tenteront de substituer à la colonisation un ultramontanisme utopique  : il suffirait d’établir dans les missions l’Église catholique seule.

«  Nous n’allons pas établir en Afrique l’Italie, la France, ou une autre contrée de l’Europe, mais uniquement la Sainte Église catholique en dehors de toute nationalité et tout système humain. Avec la grâce d’en haut, nous voulons nous dépouiller de tout ce qui n’est qu’européen, pour ne garder que les pensées qui sont les vraies et les seules bases des chrétientés anciennes ou naissantes, les pensées de l’Église, qui sont celles de l’Esprit de Dieu.  » (Lettre de Mgr Truffet aux membres du Conseil central de la Propagation de la foi, 28 mars 1847)

Dans son “ Exposition abrégée de l’état de la religion en Inde ” datée de 1842-1845, sous la rubrique “ les renoncements du missionnaire ”, Mgr de Marion Brésillac­ ne dit pas autre chose à propos des peuples de l’Inde  :

«  Celui qui a été appelé à l’apostolat doit en quelque sorte l’oublier (sa patrie); surtout l’esprit national devrait être absolument étranger à ses actions. Malheureusement, il n’en a pas été ainsi. Le missionnaire français est resté beaucoup trop français, le missionnaire portugais beaucoup trop portugais, etc. Et comment ne voit-on pas l’absurdité de cette influence nationale qu’on impose à un peuple qui la déteste  ?  » (Marion Brésillac, Document de mission et de fondation, Médiaspaul, p. 11, 1985)

On est étonné de lire ces lignes sous la plume d’un missionnaire a priori respectable, mais il faut comprendre qu’il s’agit d’une critique de l’œuvre même de saint ­François Xavier, de cet esprit de Croisade qui accompagne l’esprit missionnaire et qui animait l’Apôtre des Indes.

L’ESPRIT DE CROISADE DE SAINT FRANÇOIS XAVIER

Saint François Xavier écrivit au vice-roi des Indes pour «  l’engager par un principe de religion, à prendre les armes contre l’usurpateur et le persécuteur des chrétiens  » du royaume de Jasanapatan et le faire remplacer par son fils, héritier légitime devenu chrétien. Le saint jésuite chargea Michel Vaz, vicaire général des Indes, de rendre compte au roi Jean III du Portugal des obstacles à l’évangélisation que constituait la «  mauvaise conduite des Portugais qui avaient l’autorité dans les Indes  ». Dans la lettre qu’il écrivit au roi Jean III, saint François Xavier lui représentait sa mort et sa comparution devant le tribunal de Dieu  :

«   Il y a danger, grand prince, que vous n’entendiez alors ces paroles de la bouche d’un Dieu irrité  : “ Pourquoi n’avez-vous pas puni ceux qui sous votre nom, m’ont fait la guerre dans les Indes, vous qui les punissiez si sévèrement dès qu’ils étaient négligents au regard de vos finances  ? ” Vous aurez beau vous excuser en disant à Jésus-Christ  : “ Seigneur, toutes les années je recommandais à mes sujets ce qui touchait votre honneur et votre service. ” Car on vous répondra aussitôt  : “ Mais vos ordres ne s’exécutaient point et vous laissiez faire à vos ministres tout ce qu’ils voulaient. ”  »

Saint François Xavier obtint du roi un autre gouverneur des Indes qui rapportait des ordres signés de Jean III interdisant toute superstition païenne à Goa, imposant la destruction des pagodes et des idoles cachées dans les maisons des païens eux-mêmes, sous peine de punition, l’exil des brahmanes qui s’opposeraient à la publication de l’Évangile, qu’on ne donnât plus aucun office public aux païens, qu’on ne vendît plus d’esclaves aux mahométans ni aux païens, que la pêche des perles soit uniquement entre les mains des chrétiens…

Grâce à saint François Xavier, Goa devint un vrai centre spirituel auquel les Portugais donnèrent le nom de “ Rome de l’Orient ”. Goa réunissait dans ses murs toutes les autorités politiques et religieuses. Les dominicains, les franciscains, les augustins et les jésuites y eurent leur provincial. C’est de Goa que partit toute l’œuvre d’évangélisation jusque dans les pays les plus fermés comme le Tibet, la Chine et le Japon.

En 1564 eut lieu un concile provincial où l’archevêque de Goa, assisté des supérieurs provinciaux des quatre ordres religieux, prit deux décisions essentielles  : l’acceptation des décrets du concile de Trente et l’interdiction des rites autochtones. La querelle des rites était déjà résolue, cent ans auparavant  ! Les Portugais ne tiendraient aucun compte des mœurs du pays dans leur méthode d’évangélisation, car celle-ci allait de pair avec la connaissance de la langue portugaise. Des universitaires portugais composèrent beaucoup de petits manuels pour apprendre le “ portugais sans peine  ! ” les cartilhas. C’est ainsi qu’Albuquerque reçut à Cochin «  une malle remplie de cartilhas pour apprendre à lire aux enfants  » qui lui avait été envoyée de Lisbonne par le roi dom Manuel, prédécesseur de Jean III. Les Portugais pouvaient de cette manière vaincre l’obstacle de la langue et cette méthode d’occidentalisation des castes inférieures des côtes des pêcheries réussissait à merveille.

C’est l’imposition d’une religion par une nation catholique que Marion Brésillac refuse  : «  Que les magistrats civils cherchent à franciser l’Algérie, à angliciser l’Inde, etc., je le conçois, ils veulent régner sur ces nations. Mais nous  ! Voulons-nous régner sur ces peuples, nous ne sommes plus missionnaires. ­Voulons-nous même conserver l’autorité ecclésiastique sur ces peuples, nous ne sommes plus missionnaires […]. Nous ne sommes plus que les officiers ecclésiastiques du gouvernement que nous servons et plus rien. Qui dira tout le mal que cet esprit de nationalisme a causé dans l’Inde et dans les autres missions  ?  »

Marion Brésillac va donc accepter de dissocier l’action de l’Église de celle des nations colonisatrices. Il écrivait dans son journal de mission, alors qu’il était de passage à l’île Maurice en 1842  : «  Comme si la religion pouvait dépendre d’une conquête, comme si la direction des âmes pouvait se plier aux caprices d’une administration séculière.  »

Le Père Lacordaire ne disait pas autre chose dans son éloge funèbre de Mgr de Forbin-Janson en 1844  : «  Donner des âmes à la religion voilà ce que des conquérants et des hommes d’État ne sauraient faire, et ce que fait tous les jours un pauvre prêtre, en mettant les mains sur son cœur pour les sevrer des vaines joies du monde, et en les reportant purifiées sur le cœur des autres hommes, après les avoir levées en gémissant vers Dieu.  »

La religion s’adresse au cœur sans s’appuyer sur la force publique pour la protéger.

Mgr Truffet qualifie de «  pensées divines  » les pensées de l’Église en dehors de toute nationalité et de tout système humain, et affirme qu’elles «  ont une saveur qui les fait goûter par tout cœur droit, et une force intime qui les fait prendre racine dans tout sol foulé par des hommes pourvu que ces idées du Ciel ne soient pas détériorées par un mélange d’idées de la terre.  » Les “ idées de la terre ”, selon Mgr Truffet, sont les secours humains, la civilisation et l’ordre qu’apportent les nations catholiques dont les libéraux ne veulent pas. Mgr Truffet était ami de Montalembert qui assista à son sacre en l’église Notre-Dame des Victoires, et lui demanda des documents pour sa campagne anti-esclavagiste, qui consista à dénigrer des missionnaires, en particulier des spiritains (Il est ressuscité, n° 152, juin 2015, p. 21)  !

Dans son “ Instruction pastorale sur le droit divin dans l’Église ”, Mgr Parisis écrivait en 1846  : «  L’Église n’a besoin ni de protection ni de privilège, il ne lui faut que la liberté, le droit social de la liberté pour tous.  »

Montalembert écrivait en 1863  : «  Les triomphes de la religion dans les pays où tout est permis contre elle, comme en France, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, me semblent cent fois plus éclatants et plus consolants que l’empire éphémère et équivoque qu’elle a dû, en Espagne et ailleurs, à l’emploi de la force  »  ! (Frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, t. 1, p. 190)

Cette maxime de la séparation entre colonisation et mission qui commence à s’insinuer dans l’esprit des missionnaires eux-mêmes, vient des libéraux. Elle n’est que le corollaire du divorce entre politique et religion.

DU LIBÉRALISME À L’INCULTURATION.

Ces mêmes missionnaires iront très loin dans le relativisme pratique, jusqu’au relativisme doctrinal. Le cas de Mgr Truffet a déjà été évoqué dans Il est ressuscité n° 152 (juin 2015 p. 20). La suite de sa lettre à la Propagation de la foi est très révélatrice  : «  Nous serons obligés de nous rendre Guinéens, si nous voulons que les Guinéens deviennent catholiques. Cette assimilation réciproque est le moyen de connaître, de réunir et féconder les éléments religieux [sic !] et sociaux que Dieu a déposés partout où Il a créé ses enfants et ses images, quelle que soit la différence de la peau.  »

Les contradictions d’un esprit libéral sont parfois étonnantes  : après avoir refusé de détériorer son catholicisme par ces “ idées de la terre ” que sont les nationalismes français, espagnol, italien (ibid., p. 26), il consent à le “ détériorer ” en adoptant la culture guinéenne et même ses “ éléments religieux ”  ! Il va donc pratiquer une inculturation de la religion catholique en fondant son action missionnaire sur la théologie de la révélation primitive chère au Père de Nobili et remise en honneur par Félicité de Lamennais  !

Notre Père, dans son sermon de conclusion de la session de Toussaint 1981 sur les religions humaines intitulé  : “ Le salut des infidèles ”, dénonce cette théorie des jésuites Ricci et de Nobili «  qui ont cru plus malin de renouveler cette vieille tradition selon laquelle toutes les religions seraient des préparations au christianisme, et alors de faire “ ami-ami ” avec les intellectuels, avec les élites de ces pays païens […]. On se heurtait à des élites qu’on ne connaissait que très mal, auxquelles on supposait toutes les qualités et qui étaient perdues d’orgueil, perdues de nationalisme raciste et qui se sont jouées des missionnaires, mais ne se sont pas converties.  »

Ainsi de Mgr Truffet qui s’interdira toute relation avec l’administration et la Marine françaises, s’entendra avec les marabouts musulmans, les fameuses “ élites ”, hostiles à la France et comptera présomptueusement sur la sainteté de sa vie religieuse d’une austérité imprudente que désapprouvera le Père Libermann.

LA NÉCESSAIRE COLONISATION ROMAINE.

Le cas de Marion Brésillac est étonnant de “ modernisme ”  : «  On veut transformer ces peuples en peuples français, anglais, italien, avant que de les initier franchement dans tout ce que notre sainte religion a de fécondité dans ses divines institutions. Laissez donc l’Indien toujours Indien et le Chinois, Chinois; et faites-les seulement enfants de Dieu et de l’Église. S’il y a des vices profonds dans la constitution sociale de ces peuples, c’est l’Église, l’esprit du catholicisme, qui les fera peu à peu disparaître, comme ils ont fait chez nous, en purgeant l’Europe, non pas tout d’un coup, mais avec le temps, de tant de honteuses et inhumaines pratiques, qu’elle tenait du paganisme et qui sont oubliées de nos jours. C’est ce qui s’est passé pour les Gaulois.  » Ce qui est faux  !

L’origine de ces pratiques “ honteuses et inhumaines ” doit être précisée pour ne pas être victime d’un sophisme comme l’a été Marion Brésillac  : ce sont les druides qui offraient des sacrifices humains, et la conquête romaine a fait cesser ces pratiques. Dans une conférence du 20 octobre 1988 (F 1, Histoire volontaire de sainte, de douce France  : Quinze siècles de fidélité), notre Père montrait que si César avait été vaincu par Vercingétorix, nous serions restés dans cet état de sauvagerie et cette sauvagerie n’aurait pas été propice à l’évangélisation qui a suivi. Les Germains qui l’ont emporté sur les Romains ont été civilisés très tardivement et de façon incomplète, ils ont pris cinq cents à mille ans de retard sur les ­Gallo-Romains du point de vue de la christianisation  ; de nos jours encore, le germanisme est la source de toutes les erreurs philosophiques et religieuses, faute d’une pensée latine. La Gaule, elle, s’est ouverte à la civilisation par la colonisation romaine, avant d’être christianisée, c’est l’orthodromie divine qui l’a voulu ainsi. Pas de civilisation sans colonisation.

LE CLERGÉ INDIGÈNE, SUBSTITUÉ À LA COLONISATION.

Ne voulant pas s’appuyer sur une colonisation, Marion Brésillac œuvra pour l’établissement d’un clergé indigène. Avec son ami Luquet, ils dépouillèrent les archives des Missions étrangères et crurent y trouver la raison du peu de fruits des missions  : la société de prêtres fondée par Mgr Lambert de La Motte n’était pas fidèle aux fondateurs qui avaient voulu, en suivant les fameuses instructions de 1659, créer un clergé indigène et même un épiscopat indigène. Luquet va réussir à force d’intrigues à convaincre Grégoire XVI de faire de son mémoire intitulé “ Les éclaircissements sur le synode de Pondichéry ” la fameuse instruction Neminem Profecto de 1845. Cette instruction rend obligatoire à tout missionnaire la création d’un clergé indigène et même d’un épiscopat indigène. Les historiens notent que cette instruction n’a jamais été mise en pratique au dix-neuvième siècle, mais Marion Brésillac va s’en servir et s’obstiner à vouloir créer un clergé indien qui serait plus à même de suivre les usages du pays et de se fondre dans le paysage, lors des persécutions. Mais dans quelle mesure les usages du pays sont-ils acceptables  ? Ces usages sont-ils si neutres  ? Sa description des Indiens et de leurs mœurs est très idyllique et très naïve, elle participe de cette idée romantique du “ bon sauvage ”.

LES USAGES D’UNE CIVILISATION SIMIESQUE

«  Enfin, nous voilà hors de tout ce qui participe plus ou moins aux idées européennes  ; nous pouvons jouir de l’aspect de l’Inde purement indienne et voir ses habitants dans leur douce et naturelle simplicité. Pourquoi ce peuple n’est-il pas votre peuple, ô mon Dieu  ! Oh  ! qu’il me semble qu’il serait bon chrétien, s’il ouvrait enfin les yeux à l’Évangile que vous avez aussi promulgué pour lui […]. La douceur des Indiens est proverbiale, ils la portent jusqu’à ne jamais blesser inutilement les animaux dont bien rarement d’ailleurs ils font leur nourriture. Peut-être que cette abstinence de nourriture animale contribue naturellement à sa douceur. Les brahmanes ne mangent rien de ce qui a eu un principe de vie, les castes nobles ne mangent pas de chair  ; les castes moyennes en mangent peu et seulement en cachette  ; les plus basses castes dévorent les bêtes mortes, mais ils en tirent peu pour leur usage. [Les Indiens sont même très avancés en matière de liberté religieuse] Car, à moins d’y être excités par une cause étrangère [une contrainte d’un colonisateur portugais par exemple ?] les Indiens laissent chacun libre de professer ses croyances, pourvu qu’on ne les y force pas d’y participer et qu’il n’en revienne déshonneur à leur caste. [Très libéraux, ces Indiens ! Néanmoins, ils peuvent quelquefois perdre leur douceur !] Nous partîmes à 4 heures du matin, faisant route avec les singes qui traversaient quelquefois la route […]. C’est un des animaux les plus vénérés. Malheur à nous si, dans un village tout païen, nous aurions l’imprudence d’en blesser quel qu’un. Les Indiens auraient oublié leur douceur pour venger l’honneur de leur dieu singe. [À part cela, les meilleurs hommes du monde !] Dans une autre circonstance, je rencontrai une troupe de singes qui faisaient un ravage affreux dans une “ tope ” de tamarins, dont ils faisaient tomber les fruits encore verts. Le propriétaire était là, désolé, frappant des mains, les suppliant de vouloir bien ne pas lui causer un tel dommage.  » (Journal de Marion Brésillac)

Et c’est cette “ civilisation ” simiesque que Marion Brésillac voudrait christianiser  ! Il était favorable au respect des castes afin de créer un clergé indigène. Rencontrant un de ses confrères, Monsieur Royer, «  qui ne se faisait pas de scrupule de participer à une foule de pratiques malabares  », ils discutèrent longuement  : «  une chose sur laquelle il insistait fort, c’est l’obligation que nous devions nous imposer, disait-il, de mieux observer les usages de la caste. J’étais fortement enclin à penser comme lui  ; je commençais à m’apercevoir que pour opérer quelque bien général dans l’Inde, même auprès des parias, il fallait avant tout paraître n’être rien moins que parias. Cependant, il est impossible de rien faire contre le serment que nous avons prêté.  » En effet, tout missionnaire allant en Inde devait jurer de respecter les bulles de Benoît XIV condamnant entre autres ce système des castes. Des séminaristes de Carcassonne lui écrivirent pour l’adjurer de se consacrer à l’évangélisation des parias  : «  C’est une caste qui a toujours excité notre commisération […]. Nous serions vraiment satisfaits si, dans votre première lettre, vous nous appreniez que vous avez accordé une partie de vos soins à la conversion de cette caste, et nous, qui le désirons si ardemment, nous vous promettons de vous aider de nos prières.  » Marion Brésillac leur répondit  : «  Votre zèle pour le pauvre paria est bien digne d’éloges  ; seulement vous avez peut-être sur cette caste, comme sur bien des usages de l’Inde, des idées peu exactes, car c’est une chose très commune aux Européens.  » Et de poursuivre en prétendant, alors qu’il est à peine arrivé en Inde, que les parias ne sont pas à plaindre et qu’ils bénéficient aussi des bienfaits de la religion.

SAINT FRANÇOIS XAVIER N’EST PAS UN MODÈLE  !

La seule méthode possible était pourtant celle que saint François Xavier employait en évangélisant les “ paravers ”, la caste méprisée des pêcheurs. Ce grand saint réussit à pénétrer un jour miraculeusement à l’intérieur de l’Inde dans une région interdite. La tradition rapporte qu’il en revint en disant que ces peuples n’étaient pas mûrs pour l’Évangile au vu des obstacles que constituait une société encore païenne. Mais saint François Xavier n’est pas pour Marion Brésillac un modèle  : «  Oui j’ose le dire, il a manqué à Xavier un caractère sublime pour qu’il fût en toute réalité le véritable apôtre de l’Inde (s ic  !). Ce caractère, c’est précisément celui qui a distingué les Apôtres des autres disciples de Jésus-Christ, qui ne sont restés que disciples et simples prêtres. Xavier n’était pas évêque. Xavier n’avait pas le pouvoir de reproduire le caractère sacerdotal dont il était revêtu. Il lui manquait la fécondité du pontife (s ic  !). Xavier pouvait faire des chrétiens, il ne pouvait pas faire des Églises.  » (Document de mission et de fondation, p. 106-107) On croirait entendre les détracteurs de saint Paul lui reprochant de ne pas être un véritable apôtre.

LE SANG DES MARTYRS N’EST PAS SUFFISANT  !

La promotion d’un clergé indigène va donc devenir pour des missionnaires comme Truffet, Marion ­Brésillac le seul moyen pour fonder durablement des Églises. Même les martyrs ne trouvent pas grâce aux yeux de Marion Brésillac  : il reçut un jour une lettre de son évêque, Mgr Clément Bonnant, lui annonçant le martyre de Mgr Imbert et de ses deux missionnaires en Corée, le 21 septembre 1839, ainsi que de plusieurs vierges et d’un enfant de douze ans. Et Marion Brésillac note dans son journal  : «  Oh  ! que je vénérerais avec bien plus de respect les glorieuses reliques de Mgr Imbert si, avant de livrer sa tête aux bourreaux, il avait fait couler l’huile sainte sur la tête d’un pontife choisi parmi les meilleurs de ces chrétiens et s’il eut ainsi perpétué le sacerdoce dans le pays même.  » C’est vraiment compter pour peu de choses le sang des martyrs et les prodiges les accompagnant, qui frappaient l’esprit des chrétiens et des païens mêmes.

MGR RETORD A… TORT  !

Cette obsession d’un clergé et d’un épiscopat indigènes conduira Mgr Marion Brésillac à critiquer la méthode de Mgr Retord, avec qui il était en correspondance suivie, et qui eut pourtant un clergé indigène nombreux et fervent dont beaucoup subirent le martyre comme leur évêque.

Mais Mgr Retord avait le tort, selon Marion Brésillac, de n’ordonner ses prêtres annamites qu’à l’âge de trente-huit à quarante ans, après de longues années de contact avec les missionnaires européens les transformant et les occidentalisant, leur apprenant par exemple l’écriture européenne  : «  Il m’est difficile d’admettre qu’il soit bon d’attendre à quarante ans pour ordonner un prêtre […] et de même que je conçois qu’il serait difficile et même regrettable de faire dans l’Inde, un clergé aux habitudes, aux mœurs, au caractère français [s ic !].  »

Il fallait donc les laisser Indiens. Déjà, les missionnaires de l’Inde avaient beaucoup concédé aux usages de la caste et à d’autres coutumes païennes.

BENOÎT XIV N’EST PAS INFAILLIBLE  !

Les règlements de la mission imposaient de respecter une foule de pratiques contraires aux bulles de Benoît XIV, mais que les missionnaires avaient cru pouvoir tolérer sous peine de provoquer la désertion des églises par les chrétiens de castes.

Tout cela était pourtant contraire à la charité chrétienne. On acceptait par exemple de laisser les chrétiens parias à la porte, sous le “ pandel ”, ce qu’interdisait Benoît XIV. C’était une humiliation suprême pour les Malabares de passer par la même porte que les parias. On allait jusqu’à donner la communion avec deux ciboires différents  ! Marion Brésillac dut suivre ces pratiques certes avec beaucoup de réticences.

C’est pourquoi il voudra que Rome revienne sur les bulles de Benoît XIV afin de tenir compte du système des castes qu’il considère comme un ordre civil dépourvu de paganisme et qu’il faut préserver. Il eut une entrevue avec Pie IX qui l’incita à mettre par écrit ses vues sur la mission de l’Inde. Mais son rapport fut mal accepté à Rome. Il suffit de citer un passage pour en comprendre la raison  :

«  Ma conviction, disons-le donc, c’est que le remède qu’appliqua au mal le cardinal de Tournon, de pieuse mémoire, n’était pas celui qui convenait au malade. Le mal existait, c’est vrai, il était dangereux, c’est vrai, il fallait un remède, c’est vrai, mais il eût été à désirer qu’on en eût trouvé un autre.  »

Et plus loin  : «  Parce qu’il est impossible de ne pas reconnaître que depuis la publication de la Constitution Omnium sollicitudinum, il n’y a pas eu de conversion sérieuse en Inde.  » Cette idée que les bulles de Benoît XIV ont provoqué l’apostasie des chrétiens et l’absence de conversion est une calomnie répandue par les jésuites. En concluant son rapport Marion Brésillac écrit  : «  Il me semble qu’il serait important de considérer sérieusement si, au lieu de songer à de nouvelles rigueurs et à demander de nouvelles condamnations […], il n’y aurait pas quelque autre moyen à prendre qui préservât les chrétiens de la participation coupable à l’idolâtrie, sans les vexer, les déshonorer, les abattre, comme c’est arrivé depuis la mise à exécution des décrets.  »

À ces atténuations des condamnations, Benoît XIV avait déjà répondu dans ses bulles Ex quo singulari du 11 juillet 1742 et Omnium sollicitudinum du 12 septembre 1744  : «  Nous donc, observant que cette Constitution regarde la pureté du culte chrétien qu’elle prétend préserver de toute tache de superstition, nous ne saurions souffrir que personne ose témérairement y résister ou la mépriser comme si elle ne contenait pas une décision suprême du Siège apostolique et comme si ce dont il s’agit ne touchait pas à la religion, mais était quelque chose d’indifférent ou quelques points de disciplines variables.  »

Telle était l’allégation des jésuites, en particulier la distinction entre rite civil et rite religieux.

«  En conséquence, voulant faire usage de l’autorité que nous tenons du Dieu Tout-Puissant pour la maintenir dans son entière vigueur de par la plénitude de cette autorité, non seulement nous l’approuvons et la confirmons, mais encore nous lui ajoutons autant que nous pouvons toute force et toute valeur pour la rendre de plus en plus stable et solide et nous disons et déclarons qu’elle a en elle-même la pleine et entière autorité d’une Constitution apostolique.  »

LES PÈRES GABET ET HUC  : APÔTRES DE L’INCULTURATION AU TIBET.

Affectés en 1840 au vicariat de Tartarie-Mongolie, le Père Joseph Gabet et son compagnon, le Père Évariste Huc, entreprennent en 1844 un voyage d’exploration en Mongolie et jusqu’au Tibet. Le récit qu’il publia en 1850 fut récompensé par Napoléon III qui le consulta pour sa politique asiatique. Le Père Huc établit des rapprochements surprenants entre le christianisme et le lamaïsme qui ne vont pas peu contribuer à une fascination malsaine de l’Occident pour le Tibet.

Quant au Père Gabet, il fit un rapport sur l’état des missions de Chine qu’il adressa à Pie IX  :

«  Dans les missions de Chine, les prêtres étant étrangers, la conséquence naturelle est que la religion apparaît comme une institution étrangère, un moyen d’envahissement mis en œuvre par un peuple ennemi […]. Ainsi avec un clergé indigène, la religion tout en conservant son caractère de catholicité et d’universalité (sic  !) se nationalise et s’implante dans le pays tandis qu’avec des prêtres étrangers, quelque brillantes et prospères qu’apparaissent les missions, elles sont toujours dans un état précaire, sans racine, et tout à fait incapables de résister à un orage  ; c’est faute d’un clergé indigène qu’ont péri les chrétientés du Japon et du Paraguay.  » Gabet fait du clergé indigène non pas l’aboutissement de l’évangélisation par les missionnaires européens, mais le seul moyen capable de fonder des Églises en pays païens. Ce qui implique pour le clergé indigène de garder leurs coutumes païennes.

Ce rapport, réédité par Valeurs actuelles, en septembre 1999, est introduit par un avant-propos de Simon Leys, où l’on peut lire  : «  Ses idées [du Père Gabet] étaient d’ailleurs tellement en avance sur son époque qu’elles ne furent même pas combattues [nous verrons que c’est faux]. On les ignora entièrement. Il a fallu attendre près de quatre-vingts ans pour trouver enfin, en la personne du Père Lebbe, un prêtre courageux, capable de réinventer ces vues prophétiques et de les imposer progressivement dans l’Église, au terme d’une lutte incroyablement longue et ardue.  » Nous verrons plus loin ce que fut cette lutte… diabolique  !

REPRISE EN MAIN DES MISSIONS PAR PIE IX

Claude Prudhomme montre qu’à partir de 1849, il n’y a plus de décision de la Congrégation de la Propagande en matière de “ cooperatio ”. Les décrets classés sous cette rubrique «  déterminent la conduite à tenir et les relations acceptables entre chrétiens et païens de manière à éviter tout risque de participation (c ooperatio) à des usages contraires au catholicisme. Ils sont désormais tous confiés au Saint-Office qui apparaît quinze fois entre 1849 et 1903.  » Claude Prudhomme, qui est un honnête historien de gauche, l’explique à sa manière  : «  La défense jalouse de l’orthodoxie l’emporte sur la préoccupation de l’adaptation.  »

Quant au clergé indigène, il ne semble pas que Pie IX ait beaucoup insisté pour qu’il soit favorisé, comme le note Claude Prudhomme (o p. cit. p. 209). Pie IX avait plusieurs raisons de s’en méfier. Mgr Luquet, l’ami de Marion Brésillac et promoteur du clergé indigène, avait affirmé «  que l’Église saurait reconnaître un jour “ le grand principe de séparation complète entre elle et les États ”  ». En cette même année 1848, Pie IX mettait à l’Index le rapport du lazariste Joseph Gabet cité plus haut, qui promouvait le clergé indigène comme moyen d’évangélisation en Asie, ainsi que le récit du Père Huc alors qu’il venait de recevoir l’imprimatur de l’évêque de Tournai  !

Pie IX refusa que le rapport de Marion Brésillac soit distribué et examiné par les cardinaux de la Propagande. Lors d’une dernière entrevue, le 12 août 1854, le Pape lui fit comprendre qu’il ne fallait espérer aucune atténuation des bulles de Benoît XIV (Documents de mission et de fondation, p. 267). En 1855, Mgr Marion Brésillac demande une nouvelle mission en Afrique au cardinal Barnabo. Sa lettre montre qu’il n’avait pas changé d’idées  : «  Permettez-moi d’espérer, ­Monseigneur, qu’un jour viendra où l’on reconnaîtra que je n’ai fait que mal exprimer des choses vraies […]. Je ne puis m’empêcher de croire que le fonds de mes pensées était conforme aux besoins actuels des missions de l’Inde et surtout à l’esprit du Saint-Siège (sic  !).  »

PIE IX RESTAURE LE PATRONAT PORTUGAIS.

Depuis le quinzième siècle, le roi du Portugal avait reçu du Pape le pouvoir de nommer les évêques des colonies portugaises et de leur donner juridiction sur les missions. Mais en 1834, la Révolution portugaise supprime les congrégations missionnaires. Grégoire XVI décide d’envoyer des vicaires apostoliques directement dépendant de son pouvoir. Mgr Silva Torres, l’archevêque de Goa, refuse de reconnaître les vicaires apostoliques désignés par Rome et entraîne Goa vers le schisme.

Le pape Pie IX tenta alors de résoudre cette question en rétablissant le patronat portugais par un nouveau concordat signé le 21 février 1857 et, par le bref Ad reparanda damna de 1861, rendit à l’archevêque de Goa sa juridiction retirée en 1838 par Grégoire XVI.

Pie IX nomma un nouvel archevêque à Goa, Mgr Joao Chrysostomo de Amorim Pessoa qui prit vraiment à cœur la conduite des fidèles à lui confiés.

En 1863, d’accord avec le gouvernement portugais, il réforma les études dans les séminaires, fonda une riche bibliothèque dont une partie des livres fut offerte par Pie IX et, par son mandement du 8 août, l’archevêque invita le clergé à s’appliquer aux sciences et aux lettres sous peine d’être privés de leurs bénéfices. Il fit connaître à ses diocésains l’encyclique Quanta cura et le Syllabus, et prit la défense du Pape contre les accusations des libéraux. Il en résulta un essor de la Chrétienté de Goa.

Parallèlement, Pie IX ordonna une visite apostolique en 1858 afin de se rendre compte de l’état des missions du reste de l’Inde. L’historien attitré des Missions étrangères, Adrien Launay, la relate dans son livre Histoire des missions de l’Inde (1898). On trouve dans le tome III, à la page 352, les instructions que le Pape donna à Mgr Bonnand et l’historien affirme ensuite que la visite apostolique porta d’excellents fruits, mais qui ne sont apparus que vingt-huit ans plus tard, sous Léon XIII  ! Or lorsqu’on examine les instructions de Pie IX, on constate que le Pape a le souci de rétablir une autorité unique pour pallier l’absence d’une colonisation catholique.

Ainsi, Pie IX y réprouve la mauvaise administration des vicaires apostoliques français, leur mésentente et les libertés qu’ils prennent par rapport «  au droit canon et à la discipline de l’Église  ». Et il déplore «  les difficultés avec le gouvernement [britannique]  : celui-ci est protestant, par conséquent ennemi de la religion catholique que, sous prétexte de liberté religieuse, il persécute avec d’autant plus de succès qu’il le fait habilement. Aux catholiques, il n’accorde rien, à moins de s’y voir contraint par nécessité  ; mais quand il se voit forcé de le faire, il impose toujours les plus dures conditions, etc.  »

PIE IX CONFIRME LES BULLES DE BENOÎT XIV.

Mgr Bonnand mourut en 1861, la visite apostolique ordonnée par Pie IX fut achevée par Mgr Charbonneau et son vicaire, Mgr Laoüenan. Le rapport que ce dernier adressa à Pie IX en 1861 favorise de façon surprenante l’inculturation  ! Ce missionnaire, qui fait autorité aux Missions étrangères de Paris, y souligne l’horreur qu’ont les Indiens pour les usages européens tels que «  manger de la viande de bœuf, porter des souliers cirés (donc en cuir de vache  !), manger en public, boire du vin ou des liqueurs fermentées (q uid de la messe  ?), avoir à son service des gens de basse caste ou les laisser entrer chez soi […] et mille autres choses de cette nature qui sont aux yeux des Indiens ou des crimes ou des souillures  ».

Faisant fi des arguments de bon sens et d’expérience qui nous font repousser ces traditions indiennes barbares, Mgr Laoüenan en vient à plaider la cause de leur légitimité. Pour justifier sa pensée, il imagine des brahmes chrétiens venant avec leur culture indienne évangéliser une France devenue infidèle. Supposons «  qu’ils exigent que leurs néophytes se conforment à ces usages, adoptent ces idées (indiennes). Pensez-vous que ces brahmes réussiraient beaucoup  ?  » C’est donc le même raisonnement qu’il faut, selon lui, appliquer aux Européens venant évangéliser l’Inde, ils ne doivent pas imposer leurs usages. Que pensa Pie IX de ces théories  ? Adrien Launay n’en dit rien.

Pourtant, un décret du 20 juin 1866 concernant une autre mission, mais ayant trait à ce problème des castes et des rites, nous éclaire parfaitement sur les intentions de Pie IX  : Mgr Massaya, vicaire apostolique des Gallas en Abyssinie et prédécesseur de Mgr Jarosseau, interroge Rome «  sur l’attitude à tenir à l’égard de la caste des “ Mangio ”, victime d’une antique ségrégation sociale. Après avoir expliqué qu’un missionnaire aperçu en conversation avec les ressortissants de ce groupe est aussitôt mis en quarantaine par le reste de la population, le missionnaire capucin demande si les conséquences néfastes pour l’apostolat des autres castes justifient de renoncer à instruire les Mangios, notamment de leur refuser les missionnaires qu’ils demandent. La réponse est donnée, non par la Propagande comme c’était le cas jusqu’en 1849, mais par le Saint-Office qui profite de l’occasion pour donner toute une explication théologique  :

«  Il rappelle l’universalité du salut et le devoir pour l’Église d’imiter Jésus-Christ qui n’a exclu personne, vient évangéliser les pauvres, ne craint pas de manger avec les publicains et les pécheurs au grand scandale des pharisiens. La délibération conclut que le missionnaire ne doit faire aucune concession à une discrimination d’origine superstitieuse, habitude que le Saint-Office met sur le compte [Claude Prudhomme n’est évidemment pas d’accord] des traditions locales étiquetées “ probablement juives ” parce qu’il s’agit de l’Abyssinie, mythique royaume de Saba.  » La question des rites est considérée, par Pie IX, comme définitivement tranchée.

LA DIFFICILE SUCCESSION DE MGR MARION BRESILLAC.

Après la mort de Mgr Marion ­Brésillac, le Père Planque, son successeur, obtint la mission du Dahomey en Afrique. Pie IX en fut très heureux, mais le Père Planque rencontra de grandes difficultés à cause du climat malsain et de l’hostilité des indigènes. Pourtant il ne comprit que tardivement la nécessité de s’entendre avec le gouvernement français, comme l’avait compris le Père Libermann  : «  Le Père Planque en 1860 s’était étonné de voir les Pères du Saint-Esprit cantonner leur apostolat aux lieux où la France avait des établissements.  » (Libermann, Une pensée et une mystique missionnaire, p. 877) Il suivait les directives de son fondateur  : «  Aucun lien organique n’existait entre le gouvernement français et la nouvelle société missionnaire à la différence du Père Libermann, et il n’y a pas de trace de démarches de Brésillac pour en créer.  » D’une manière générale, les officiers de marine, notamment les chefs de stations navales, se montrèrent extrêmement favorables aux missionnaires.

Il n’en alla pas ainsi avec les missionnaires du Père Planque, qu’ils soupçonnaient d’indifférence envers les intérêts français. «  L’amiral Didelot se plaignit au ministère que la mission fut plus étrangère que française, à la différence de celle du Gabon  » dirigée par Mgr Bessieux. En février 1862, l’école ouverte à Ouidha fut donnée en Portugais. Planque écrivit à la communauté  : «  J’ai répondu par ce dilemme  : ou nous sommes les agents de la Propagande catholique ou nous sommes les agents du gouvernement. Vous êtes obligés de reconnaître que nous ne sommes pas les mandataires du gouvernement qui ne nous paie pas, dès lors laissez-nous faire notre métier de missionnaires.  »

Pourtant, en cette même année, les missionnaires durent faire appel «  à l’appui efficace du navire français la Junon, car ils étaient prisonniers du roi d’Abomey et ne pouvaient évangéliser faute d’être autorisés à circuler à leur guise  »  !

Finalement, le 30 janvier 1864, le Père Borghero recevait de la part du commandant de la Nation l’autorisation de s’établir à Porto-Novo à condition d’être soumis à la loi française et de n’employer que le français dans les écoles. Mais le Père Planque fit encore des difficultés pour accepter sans réserve les conditions de l’amiral Laffon de Ladebat, arguant qu’il était fort douteux que la France demeure à Porto-Novo, et qu’il était avant tout missionnaire catholique  ! Finalement, le Père Planque dut s’incliner devant la fermeté de la France qui resta au Dahomey.

LE CARDINAL LAVIGERIE  : MISSIONNAIRE LIBERAL

La prétendue vocation missionnaire qu’on a attribuée au futur cardinal Lavigerie n’est qu’un fruit de son libéralisme. Évêque de Nancy, il fut pressenti par Baroche, ministre des Cultes de ­Napoléon III, comme primat des Gaules au moment où l’empereur des Français retirait ses troupes de Rome, la livrant aux révolutionnaires. Le plus jeune évêque de France comprit immédiatement qu’une telle promotion à un tel moment sonnerait comme une trahison de Pie IX. Il avait trop d’ambition pour risquer d’être désavoué par Rome. Son libéralisme et son hostilité au pouvoir temporel des Papes étaient connus ainsi que sa collaboration avec le gouvernement français à l’installation d’un chrétien apostat comme chef du Liban.

C’est pourquoi il préféra l’archevêché d’Alger que lui proposait le maréchal de Mac-Mahon. «  Le sort en est donc jeté. Je vais partir pour Alger. J’y vais comme un soldat va au poste du péril un jour de combat  », écrit-il au cardinal Mathieu. La réalité est moins honorable. «  Je veux donc fuir  », écrit-il à Baroche en lui transmettant sa renonciation à la coadjutorerie de Lyon. Fuir la primatie des Gaules pour ne pas paraître être récompensé d’avoir participé à la chute du pouvoir temporel des Papes. Fuir l’évêché de Nancy, où les réformes qu’il avait entreprises, en particulier contre les congrégations religieuses enseignantes, lui valurent un blâme de Pie IX et une forte opposition des ultramontains. Fuir les désordres provoqués par son libéralisme, telle semble être la véritable vocation du cardinal Lavigerie  !

LAVIGERIE AGITATEUR RÉVOLUTIONNAIRE.

Débarquant à Alger en mai 1867, il découvre le régime militaire instauré par Napoléon III en 1858 pour remplacer un régime civil qui tournait à l’anarchie. Évidemment, Lavigerie prend le parti des civils contre les militaires. Voyant que l’administration laïque mettait des obstacles à son grand projet de «  régénérer l’Afrique par l’Afrique  », il s’opposa au gouverneur Mac-Mahon et crut pouvoir l’emporter en agitant la presse par une déclaration publiée dans des journaux anticléricaux et radicaux tels ­L’Akhbar, Le courrier d’Algérie, L’Écho d’Oran  : «  Il faut que la France lui donne [au peuple arabe], je me trompe, lui laisse donner l’Évangile ou qu’elle le chasse dans les déserts loin du monde civilisé  !  » C’était mettre le feu aux poudres tant du côté musulman que du côté civil. Napoléon le désavoua et Lavigerie reconnut lors d’une entrevue avoir outrepassé ses droits en voulant aussi évangéliser les Arabes. Lavigerie modifia son projet d’apostolat «  pour le borner au libre exercice de la charité chrétienne, estimant qu’elle suffit pour gagner peu à peu tous les cœurs  ». Cette reculade, une de plus, que Lavigerie maquille en méthode plus efficace n’aboutit qu’à le rendre esclave de l’administration républicaine à laquelle il dut désormais soumettre au cas par cas toutes ses nouvelles fondations. L’administration ne cessera de lui mettre des bâtons dans les roues, lui interdisant tout apostolat direct auprès des indigènes. Les jésuites qui avaient fondé sous son épiscopat des écoles pour les Kabyles furent expulsés sans que Lavigerie les défende (Il est ressuscité n° 52, décembre 2006, p. 28). Lavigerie abandonna tout prosélytisme pour ne plus faire que de l’humanitaire  !

LA MISSION SELON LAVIGERIE.

«  Les missionnaires doivent être surtout des initiateurs, mais l’œuvre durable doit être accomplie par les Africains eux-mêmes, devenus chrétiens et apôtres. Il faut bien remarquer ici que nous disons  : devenus chrétiens et apôtres, et non pas devenus Français ou Européens. Ce serait un contresens d’en faire des Européens et des Français. Ils seraient par là même d’autant moins aptes à l’œuvre qu’ils doivent accomplir.  » Léon XIII reprendra cette idée dans ses ency­cliques. C’est à croire qu’une consigne est passée d’un fondateur à l’autre  : de Truffet à Marion Brésillac, de Gabet à Lavigerie  !

Et que faut-il faire pour les convertir  ? Un clergé indigène évidemment  ! «  En 1868, il pose les bases d’un petit séminaire arabe.  » Son biographe donne cette précision utile  : «  L’œuvre des séminaires indigènes se solda dans l’immédiat par un échec.  » (Le cardinal Lavigerie, par le Père Xavier de Monclos, p. 486) Que voulait-il leur enseigner  ? «  La première place sera accordée dans l’enseignement, non pas à l’étude du français et du latin, comme certains Pères le désiraient, mais à celle de l’arabe classique. “ L’Église catholique, affirme le fondateur, a toujours favorisé la culture littéraire et le développement du génie national de ses enfants ”.  » La culture littéraire, le génie national arabe  ! C’est se moquer  ! Qu’est-ce qu’une “ nation arabe ”  ? Quant au “ génie ”…

«  Devenir chrétien, c’est changer l’erreur pour la vérité, mais non point cesser d’être arabe et encore moins se faire Français.  » Encore un refrain que nous connaissons bien, et un autre que nous reconnaissons aussi  : «  L’apôtre, en effet, s’adresse à l’âme, c’est l’âme qu’il change, sachant que tout le reste viendra par surcroît et, pour gagner l’âme, il se condamne lui-même, s’il le faut, à abandonner toutes les habitudes extérieures de la vie. Il se fait barbare avec les barbares [s ic !], comme il est Grec avec les Grecs.  » Si encore la phrase s’était arrêtée à «  toutes les habitudes extérieures de la vie  », on pourrait l’accepter, mais se faire barbare avec des barbares musulmans, c’est se faire apostat  !

Le Père de Foucauld pensait autrement  : «  Il était tellement heureux dans son christianisme, il était tellement catholique, il était tellement intelligent dans sa foi qu’il n’a pas eu le moins du monde ce complexe qu’étant donné la différence des mœurs, il fallait une différence de religion. Il a transporté au Sahara, comme auparavant à Nazareth ou en Syrie, sa manière d’être catholique […]. Le vrai disciple du Père de Foucauld c’est celui qui part en mission avec tout son colonialisme, tout son catholicisme […]. Voilà le vrai principe qui a fait la gloire de l’Église, qui a sauvé les âmes, qui a fait la force de la mission.  » (Charles de Foucauld, p. 213)

Comme l’a très bien compris le Père Xavier de Montclos  : «  Dans cette pensée très apostolique [s ic !], c’est la marque des jeunes années de l’archevêque que nous reconnaissons, celle de ses maîtres Baudry et Maret, soucieux de ne demander à la société moderne infidèle, ces “ barbares civilisés ”, comme dit Lavigerie, qu’une conversion essentiellement spirituelle, et de respecter avec le christianisme toute valeur humaine compatible [sic !]. “ Trouver un terrain commun et gagner les cœurs ”, c’est ainsi que, pour la formuler brièvement, l’archevêque d’Alger exprimera plus tard cette conception des rapports de l’Église avec les sociétés, cette méthode d’évangélisation des masses infidèles.  » Le libéralisme est une inculturation de l’Église dans le monde barbare révolutionnaire, et l’inculturation de l’Église dans le monde païen n’est donc qu’une simple transposition du libéralisme dans les missions  !

LAVIGERIE ÉCHOUE EN AFRIQUE DU NORD.

Avec de tels principes, on ne peut qu’aller à la catastrophe. En 1875, Lavigerie fonde un poste à Ouargla en y envoyant le Père Richard, dans le but de créer une voie de pénétration vers le Soudan. Trois Pères avaient déjà été envoyés dans la région de Laghouat en dépit des conseils de prudence des bureaux arabes. «  Lavigerie leur avait indiqué Tombouctou pour s’y établir définitivement ou “ y laisser leur vie pour l’amour de la Croix ”.  » À Metlili un chef des Chaamba tenta de les retenir  : «  Vous allez me signer une déclaration attestant que vous vous êtes mis en route malgré moi.  » Le 13 avril 1876, un télégramme annonça leur massacre par les Touareg qui les conduisaient (Bernard de Vaulx, Histoire des missions catholiques françaises, p. 404). Lavigerie ordonna un repli sur Ghadamès et le Père Richard fut chargé de trouver une deuxième voie  : partant de Tripoli, il gagnerait Ghat. Le massacre de la colonne Flatters n’empêcha pas le départ du Père Richard et de deux autres Pères le 18 décembre 1881; le lendemain, ils étaient massacrés sur la route du Touat.

Et, fait hautement significatif, trois des assassins ayant été arrêtés sur les ordres du Pacha turc de ­Tripoli, le représentant français proposa de les châtier. «  Je l’ai fait prier, écrit Lavigerie aux Pères blancs, en votre nom et au mien, d’épargner ces malheureux, ne voulant point exercer d’autre vengeance vis-à-vis des coupables, que celle de nous dévouer encore davantage, s’il se peut, pour retirer ces pauvres peuples d’une telle barbarie.  » (Bernard de Vaulx, les plus beaux textes sur les missions, p. 302)

C’était au contraire les endurcir dans cet état de barbarie  ! On comprend mieux ce que veut dire se faire «  barbare avec les barbares  »  ! Le Père de Foucauld, lui, demandera une répression sévère  : qu’on fusille les dissidents, ou qu’on les expulse vers le Fezzan, et que les Italiens s’en débrouillent  ! «  Deux Harratins, mauvais sujets, ont cherché à s’enfuir, pour gagner Djanet et passer à l’ennemi. Poursuivis, pris, convaincus d’avoir voulu passer à l’ennemi, Constant les a fait fusiller  : ce châtiment, unanimement approuvé par les indigènes, a fait un excellent effet.  » (Charles de Foucauld, op. cit., p. 193)

Lavigerie était opposé au système de l’annexion voulu par les militaires, à une administration directe européenne déclarée «  nécessairement mal adaptée au milieu musulman  » (Le cardinal Lavigerie, François Renault, Fayard, 1992, p. 431).

À l’opposé, le Père de Foucauld voulait l’annexion  : «  J’espère que tout marchera à souhait et que du Protectorat (qui vaut mieux que rien, mais qui est un régime faux laissant place à d’énormes abus et ne permettant pas de faire le bien qui est dû à des peuples à nous soumis) on passera, à l’heure voulue, à l’annexion.  » (Charles de Foucauld, p. 194)

Lavigerie ne tira pas les leçons de son échec et abandonna l’évangélisation du Sahara dont les habitants furent réputés inconvertissables. Il tenta d’évacuer tous les postes de Kabylie et du Sahara mais les Pères Blancs «  se déclarèrent nettement opposés à un départ qui paraîtrait une sorte de lâcheté, romprait un réseau de relations déjà nouées dans le pays et serait taxé d’inconstance par les sympathisants qui soutenaient la mission  ». Furieux, Lavigerie renonça à son projet mais il se désintéressa du Sahara et tourna ses regards vers l’Afrique noire plus facile à convertir, du moins le croyait-il. Il trouva en Léon XIII un soutien inespéré.

LÉON XIII ET LE LIBÉRALISME À L’ASSAUT
DES MISSIONS CATHOLIQUES FRANÇAISES

L’AGGIORNAMENTO DES MISSIONS

Le pontificat de Léon XIII inaugure une lutte ouverte mais feutrée contre toute forme de patronat, de colonisation, de Croisades catholiques par les moyens de la diplomatie de la secrétairerie d’État et par des ency­cliques où le Pape revendique sans cesse un pouvoir exclusif sur les missions. L’un des premiers actes de Léon XIII au sujet des missions est l’encyclique Sancta civitas Dei du 3 décembre 1880. «  L’encyclique a synthétisé le fondement, les buts, les moyens des missions chez les païens. Plus qu’à l’invention d’une théologie de la mission, le discours de Léon XIII affirme sa capacité à l’aggiornamento des formulations et au renversement des perspectives pour affronter l’avenir dans un esprit con­quérant et confiant.  » (Cl. Prudhomme, op. cit., p. 380) Mais de quelle conquête s’agit-il et contre quel ennemi  ?

ABANDON DE LA LUTTE CONTRE LES PROTESTANTS.

Pour commencer, il faut abandonner toute polémique contre les protestants. «  Nous passons en effet sous silence les difficultés et les obstacles nés des contradictions. Souvent, en effet, des hommes fallacieux, des semeurs d’erreurs se donnent pour les apôtres du Christ […] et entravent le ministère des prêtres catholiques […]. Plût à Dieu qu’ils ne réussissent point dans leurs artifices.  » (Sancta civitas Dei) Et passez muscade  ! On les laisse faire, pourvu qu’ils échouent, mais on ne va pas les combattre  ! Cette encyclique marque un tournant dans l’histoire missionnaire, car elle abandonne ce qui fut le but originel de la congrégation de la Propagande en 1622  : la lutte contre le calvinisme. L’ennemi, c’est la France  !

CENTRALISATION DES FINANCES DES MISSIONS.

L’encyclique Sancta civitas Dei insiste sur la responsabilité romaine de diriger la propagation de la foi. Elle tend donc à réduire le rôle des États catholiques. Le soutien des missions revient aux fidèles et les associations créées dans ce but, à savoir la Propagation de la Foi de Pauline Jaricot, et l’Œuvre de la Sainte-Enfance de Mgr de Forbin-Janson, œuvres françaises, doivent agir en coopérateurs du Pape, non en maîtres d’œuvre. «  Le discours réintroduit discrètement la nécessité de l’union car le Souverain Pontife est seul source de légitimité.  » (Claude Prudhomme, p. 380)

En fait, cette encyclique lance une offensive internationale orchestrée par le cardinal Rampolla pour réunir les deux œuvres sous la férule de Léon XIII, afin d’avoir la main sur les recettes des œuvres gérées en France. L’offensive commence en 1882 au Portugal, se poursuit en Espagne en avril 1883, puis en Autriche, au Mexique. Des plaintes transmises aux nonces sous forme de rumeurs font état d’injustices dans la répartition des fonds collectés par la Propagation de la foi dans ces pays. En Espagne, Rampolla propose que l’Œuvre soit dirigée par une junte de femmes laïques (  !) et présidée par l’archevêque de Tolède. Le Préfet de la Propagande serait chargé de la répartition des aumônes privilégiant les missions espagnoles. Le projet provoque l’indignation des directeurs de la Propagation de la foi, mais ils ne peuvent empêcher d’être mis sous la dépendance de la Propagande.

En septembre 1887, le secrétaire de la Propagande, Mgr Jacobini débarque à Lyon et préside une séance du Conseil central de l’Œuvre. Après les félicitations de Rome pour les sept millions de francs de recettes, le secrétaire prétend que ces résultats seraient meilleurs sans la rivalité entre les nations, «  qui rechignent à envoyer leurs aumônes à une autre nation  », la France  ! La solution serait d’établir un procureur à Rome pour les fonds des autres pays. Le gouvernement français protesta, y voyant une atteinte supplémentaire au protectorat français sur les missions, au moment où Rome tentait d’avoir des relations diplomatiques avec la Chine  ! Rome fit marche arrière, pour ne pas se mettre à dos l’Œuvre fondée par Pauline Jaricot qui était la principale ressource financière des missions dans le monde. En 1878, l’œuvre de la Propagation de la foi disposait d’un budget de 6, 8 millions de francs, soit dix fois celui de la Propagande. La France fournit à elle seule 4, 3 millions et Lyon 500 000 francs.

Mais Léon XIII et Rampolla s’acharneront à centraliser l’œuvre et à la cléricaliser  : par l’encyclique Christi Nomen, le Pape tenta d’imposer à la Propagation de la foi le financement de son œuvre des séminaires orientaux. Il serait trop long de relater ici les manigances de Rome qui aboutiront, sous Pie XI en 1922. Le seul résultat tangible fut la stagnation des recettes de l’Œuvre sous Léon XIII.

LAVIGERIE CONTRE LES SPIRITAINS.

En 1878, Lavigerie envoya à Rome un mémoire secret dans lequel il demandait à la Propagande de restreindre les autres sociétés missionnaires, spécialement les spiritains, à un territoire maximum de 500 km à partir du littoral. La Propagande lui alloua cent soixante mille francs, les spiritains ne reçurent que vingt-huit mille francs  ! Ces derniers durent en outre renoncer à toute extension vers le centre africain qu’ils auraient pu évangéliser s’ils avaient eu les ressources données à Lavigerie par Léon XIII. Le Père Horner s’en plaignait en 1877  : «  Si les missionnaires catholiques ne vont pas dans l’intérieur, dans l’Ouganda, dans le Nyamouezi, il faut en accuser l’insuffisance de leurs ressources.  » Mais Lavigerie avait toutes les faveurs de Léon XIII. «  Lavigerie nous ferma partout l’accès vers l’intérieur  : ce nous fut un coup cruel.  » La raison en est simple  : les spiritains étaient ardemment patriotes et enseignaient aux Noirs qu’ils évangélisaient l’amour de la France.

Au Soudan, alors que les Pères Blancs avaient renoncé après les deux massacres de 1876 et 1881, les spiritains se préparaient à y entrer en étudiant la langue des Bambaras. En 1887, une grammaire et un dictionnaire étaient prêts lorsque les troupes françaises occupèrent le pays. Les spiritains crurent le moment venu et en 1888, six Pères et frères se mirent en route. Arrivés à Kita ils furent reçus amicalement par les indigènes et construisirent écoles, ateliers et internats. La mission se développa régulièrement et on fonda d’autres postes jusqu’à arriver à Tombouctou toujours sur les traces de l’armée française. Cependant les Pères Blancs prétendirent que ce territoire faisait partie de leur mission et évincèrent les spiritains.

L’ÉCHEC DE LAVIGERIE EN AFRIQUE  : LES MARTYRS DE L’OUGANDA.

En fait, Lavigerie n’avait «  de la société africaine qu’une connaissance très sommaire, non seulement de la société bantoue dont il n’est informé, au début, que par des récits des explorateurs, mais encore de la société musulmane. C’est la raison pour laquelle ses directives relatives à l’adaptation ne comportent aucune description précise des mentalités ou des cultures que les missionnaires devront épouser [s ic !].  » (Xavier de Montclos, p. 32) Quelle imprudence  ! Voyons à quelles “ épousailles ” les Pères Blancs durent se soumettre en Ouganda.

Débarquant dans le pays en février 1879, ils sont confrontés à Moutesa, roitelet cruel et rusé, aux mœurs contre nature apprises des musulmans qui lui vendaient des esclaves. Craignant l’invasion étrangère, le roi demande la protection de la France à Mgr Livinhac qui manque l’occasion et déclare que les Pères Blancs ne sont pas les agents du gouvernement français  ! Il transmit la demande au consul français de Zanzibar qui n’en fit rien, mais Moutesa le prit pour un refus et se tourna vers l’islam. À la cour du roi se trouvaient déjà les protestants qui tentaient en vain de le convertir. L’arrivée des missionnaires permit au roi de les mettre en concurrence et les controverses allaient à l’avantage du Père Lourdel. Lavigerie l’apprit et en fut mécontent, car il avait donné pour consigne à ses missionnaires sur le départ  : «  On ne s’établira pas non plus dans les localités où seront déjà les missions protestantes  ; on s’en tiendra au moins à huit ou dix kilomètres…  » Lavigerie jugeait «  très important de maintenir cette bonne harmonie et pour cela de ne pas se placer trop près les uns des autres  ». Des relations cordiales s’instaurent alors entre Mgr Livinhac et les pasteurs, on se rend mutuellement service… plus tard, en 1910, sous Pie X, les Pères Blancs seront condamnés pour avoir laissé des territoires aux protestants allant par là contre la mission de salut universel de l’Église  !

Les Pères commencèrent à convertir les pages du roi qui continuaient à le servir. Ils étaient une centaine en 1881, au moment où le roi décida de passer à l’islam définitivement pour continuer à pratiquer ses mœurs infâmes. Il commença à persécuter les pages qui refusaient ses avances… Puis il réussit à corrompre les orphelins que les Pères avaient recueillis. Telle est la conséquence de l’inculturation. Atterrés par cette découverte, les Pères quittèrent la mission et laissèrent là les vingt chrétiens et les deux cent cinquante catéchumènes qui, eux, resteront fidèles à leur enseignement jusqu’au martyre  ! Le successeur de Moutesa, Mwanga, après un moment de faveur envers les chrétiens, déchaîna la persécution pour les mêmes raisons honteuses que son prédécesseur. Les persécutions multiplièrent les conversions et le sang des vingt-deux martyrs de l’Ouganda féconda bien plus la mission que la méthode d’entente et d’adaptation de Lavigerie.

L’Angleterre récompensa très mal la bienveillance de Lavigerie pour les anglicans. Après la mort de Mwanga, l’anarchie s’installa jusqu’à ce que l’Angleterre reçoive, hélas  ! le protectorat sur le nord du pays. Dommage pour nous  ! Les Noirs protestants en profitèrent pour brimer les catholiques, Lavigerie et Livinhac n’obtinrent aucun soutien du cardinal Manning impuissant à agir auprès des autorités anglaises. En 1892, les Noirs catholiques se révoltèrent, mais leurs adversaires armés de canons à tirs rapides les massacrèrent pendant plusieurs jours. La nouvelle de ce massacre acheva le cardinal Lavigerie qui mourut peu après avoir écrit une lettre de protestation “ à un catholique anglais ”  ! Mgr Livinhac essaya d’intéresser les milieux catholiques anglais, mais il y rencontra de grandes préventions  : l’opinion commune en Angleterre représentait les Pères Blancs comme des serviteurs des intérêts français, ce qu’ils se défendaient pourtant d’être, surtout depuis l’avènement du pape Léon XIII  ! Mgr Livinhac abandonna le vicariat à la congrégation religieuse anglaise de Mill-Hill.

LA CAMPAGNE ANTIESCLAVAGISTE.

«  En 1888, le cardinal républicain se lançait dans une campagne internationale contre l’esclavage. “ Bien peu de gens ont la vocation supérieure  : l’humanité ”  », disait-il (Il est ressuscité n° 52, décembre 2006, p. 29). C’est dans cette perspective humanitaire avant la lettre que Lavigerie présenta au Pape sa ­campagne antiesclavagiste  : «  L’Église devait prendre la tête d’un grand combat humanitaire, base solide pour le rassemblement des bonnes volontés.  » Cependant, faute d’avoir conquis le Sahara et d’avoir combattu l’islam avec l’aide de la France, le cardinal échoua. La dernière étape de sa fuite en avant sera le ralliement à la République dont il se fera l’instrument, au service des desseins antifrançais de Léon XIII.

LUTTE CONTRE LA COLONISATION FRANÇAISE ET PORTUGAISE.

En Abyssinie, Rome tentera en vain de faire appel à d’autres puissances que la France pour protéger les missionnaires contre les persécutions du négus Jean IV. En 1891, la Propagande table même sur la Prusse protestante mais elle doit, heureusement  ! déchanter et elle s’adresse alors aux nonces de Paris, Vienne et Madrid, afin d’internationaliser l’affaire alors que la France demeure le seul recours car elle y fournit la majorité des missionnaires lazaristes et capucins. Finalement, c’est Mussolini qui s’en emparera en 1935 avec la complicité de Pie XI. Mgr Jarosseau sera chassé indignement.

En Angola, les missions spiritaines françaises s’étant installées sur des territoires revendiqués par le Portugal sans qu’ils lui appartiennent encore, il s’ensuit une controverse où la secrétairerie d’État profite de la faiblesse du Portugal face à l’Angleterre pour faire traîner les négociations. Le Portugal est contraint de signer un traité avec l’Angleterre où, en plus de l’instauration de taxes et d’un droit de police exercés par les deux États, la liberté de culte est accordée à la confession protestante. L’Allemagne de Bismarck et la France de Jules Ferry en prennent ombrage et convoquent la conférence de Berlin. Celle-ci se tient sans que l’Église soit le moins du monde entendue  ; Bismarck dirige les négociations et veut installer, au Sud-ouest africain, les missions évangéliques rhénanes et y interdire les missions catholiques. Rome s’en émeut et demande à l’Autriche d’intervenir, mais elle doit se contenter de la liberté religieuse pour tous, y compris pour “ les missions musulmanes turques ” puisque la Turquie participe aussi à la conférence de Berlin  ! L’hostilité au patronat portugais conduit à l’abaissement de l’Église.

Pourtant, les «  avantages sont évidents [s ic !], écrit Claude Prudhomme (op. cit., p. 487), pour le Saint-Siège en général et pour la Propagande en particulier. [La conférence de Berlin] dégage les missions de l’influence exclusive de la France et élimine les prétentions du Portugal. Elle prévient le danger d’assimiler catholicisme et religion des Français []. Elle s’accorde parfaitement avec les essais de rapprochement en direction de l’Allemagne, et là encore dans une perspective de rééquilibrage que ne ralentit pas la désignation de Rampolla à la secrétairerie d’État.  » C’est le moins qu’on puisse dire  ! Ce cardinal franc-maçon sera de tous les mauvais coups. Les spiritains devront abandonner la zone du Tanganyika au profit des Pères Blancs de Lavigerie (Le Père Alexandre Le Roy, missionnaire au Zanguebar, 1881-1892, par Bernard Ducol, in Revue Histoire et missions chrétiennes, n° 4, 2007, p. 63).

Par l’encyclique Jampridem (1886) Léon XIII demandait aux évêques de Prusse d’envoyer des missionnaires en Afrique, manifestation évidente de cette volonté d’écarter la France et toute colonisation catholique pour favoriser l’Allemagne de Bismarck avec qui il s’entendait. On y retrouve l’idée d’une “ primauté du spirituel ” de Lacordaire et de cette prétendue incapacité de la conquête à contribuer à l’évangélisation  :

«  Mais pour se concilier l’esprit et gagner la confiance des nations grossières et incultes, il importe beaucoup de leur enseigner dès l’abord les préceptes salutaires de la religion, de les amener à comprendre la vraie notion du juste et de l’honnête, de leur apprendre la dignité des enfants de Dieu […]. C’est ce qui engagea les Pontifes romains à envoyer des hérauts de l’Évangile aux peuples encore barbares. Et certainement, l’œuvre dont il s’agit n’est point affaire des armées, ni des vainqueurs bien qu’ils en puissent retirer des fruits abondants. Mais c’est le rôle, comme l’atteste l’Histoire, de ces hommes qui, s’élançant du camp de l’Église, embrassent les labeurs et les dangers des expéditions sacrées et ne craignent pas, messagers et interprètes de Dieu, de s’exiler chez les nations barbares, prêts à répandre leur sang et leur vie pour le salut de leurs frères.  »

Le missionnaire est donc chargé de tout, par une conquête uniquement spirituelle (expéditions sacrées parties du camp de l’Église) pour se faire barbare avec les barbares, sans aucune civilisation préalable ou concomitante, sous l’autorité exclusive du Pape. Son rôle sera ensuite de disparaître pour laisser la place au clergé indigène qu’il aura formé.

MGR LAOUËNAN HÉRITIER DE MGR DE MARION BRÉSILLAC.

En Inde Léon XIII intervenait au moment où le pays était presque entièrement sous domination anglo-protestante. Alors que Pie IX avait rétabli le Patronat portugais en 1857 afin de favoriser les seuls territoires qui restaient sous autorité catholique avec les comptoirs français, Léon XIII se lança dans une politique contraire  : par une directive du 31 mai 1881, Rampolla programmait l’abolition du Patronat, mais par étapes, afin d’éviter qu’une remise en cause trop brutale n’effarouche le Portugal.

Cependant, rien ne justifiait une telle mesure si on en croit une étude récente de Claude Prudhomme (Missions catholiques et Padroado portugais, vers une nouvelle approche, in histoire, monde et cultures religieuses, septembre 2014, Karthala). L’état des circonscriptions ecclésiastiques dépendantes du Patronat portugais n’était pas si lamentable que le laissaient entendre les rapports des missionnaires. L’atlas Werner publié en 1886 montre une chrétienté florissante qui contraste avec les autres missions de l’Inde plutôt rachitiques. Sur un million deux cent mille catholiques des Indes, deux cent huit mille appartenaient à l’archidiocèse de Goa et deux cent cinquante-deux mille aux autres diocèses du patronat (île de Goa, Bardez, Salcette, Daman, Diu). Au total, les catholiques du Padroado constituaient près de 40 % des catholiques de l’Inde sur moins d’un pour cent du territoire  ! Les instructions données au premier délégué apostolique, Mgr Agliardi, destinées en principe à améliorer l’efficacité des missions, visaient paradoxalement à réduire l’importance des diocèses les plus fervents.

Mgr Agliardi avait pour autre mission d’ériger une hiérarchie catholique complète dans l’Inde britannique et française, ce qui surprend si on compare les délais parfois très longs qui seront exigés en Chine et surtout au Vietnam où la chrétienté, qui existait depuis le dix-septième siècle, n’a eu son premier évêque qu’en 1960  ! La littérature missionnaire présente cela comme une initiative audacieuse, mais Claude Prudhomme fait remarquer qu’elle permet surtout de donner aux vicaires apostoliques un prestige et une autorité purement virtuels qui concurrencent ceux, bien réels, de l’archevêque de Goa régnant sur une vraie chrétienté.

L’érection d’un archevêché à Pondichéry est aussi un moyen détourné de réduire l’influence française qui commençait à porter ses fruits grâce aux Pères du Saint-Esprit qui avaient en charge la préfecture apostolique depuis 1879. À Pondichéry, les Indiens commençaient peu à peu à se franciser au contact des Créoles. Les Pères du Saint-Esprit favorisaient aussi cette fusion des populations à Chandernagor, un autre comptoir français distant de 1100 kilomètres de Pondichéry, mais englobé dans sa juridiction. Depuis 1862, les spiritains y admettaient dans leur collège des Créoles et des Indiens, ce qui dans les territoires sous domination britannique aurait provoqué la révolte des catholiques, plus attachés à leur caste qu’à leur religion catholique. La juridiction des Pères du Saint-Esprit dans ces enclaves ne s’appliquait qu’aux Créoles, tandis que les natifs dépendaient du vicaire apostolique nommé directement par le Pape sans concertation avec le gouvernement français. Le vêtement servait de distinction aux deux populations  : tous ceux qui portaient chapeau et habit à l’européenne relevaient du préfet apostolique, tandis que les personnes vêtues à l’indienne relevaient du vicariat  ! Cette curieuse distinction devait forcément provoquer un conflit entre Paris et Rome et il survînt en effet lorsque les Indiens s’habillèrent de plus en plus à l’européenne. On se souvient qu’au seizième siècle, les Portugais de Goa avaient eux aussi réussi à européaniser les Indiens qui avaient accepté de porter chapeau et bottes en cuir de vache, ce qui était une révolution au vu du culte des Indiens pour les vaches sacrées  ! La même “ révolution ” s’accomplissait dans les comptoirs français, ce qui ne pouvait que déplaire à Léon XIII qui combattait partout l’influence française et les spiritains.

Le gouvernement français voulait profiter des bonnes dispositions des Indiens pour abolir toute distinction entre les deux populations. Du point de vue religieux, la solution était de supprimer soit la préfecture apostolique soit le vicariat. Paris voulait garder la préfecture apostolique, dont il pouvait contrôler la nomination du préfet. Rome voulait la supprimer afin de rendre l’autorité ecclésiastique indépendante du gouvernement français, considéré comme anti­clérical, ce qui n’était pas évident dans les colonies, car les consuls français étaient généralement favorables aux missionnaires. Rome l’emporta par une manœuvre habile  : Pondichéry devint le siège d’un ­archidiocèse dont l’archevêque ne pouvait être nommé sans l’accord du gouvernement français, ce qui répondait à ses exigences. Cependant, l’archidiocèse était retiré aux spiritains et confié à Mgr Laouënan, des Missions étrangères de Paris. Ce changement impliquait le départ des spiritains qui n’avaient plus de raison d’être, puisque Pondichéry n’était plus considéré par Rome comme une mission mais comme un diocèse à part entière, ce qui était une décision pour le moins prématurée  ! Tous les autres vicariats apostoliques de l’Inde furent transformés du jour au lendemain en diocèses comme si la religion catholique y était solidement établie  !

Le Père François Corbet fut relevé de sa charge, mais les Créoles furent mécontents et n’accueillirent pas le nouvel archevêque Mgr Laouënan nommé en 1886 par Léon XIII. Ils firent appel à Rome qui proposa aux spiritains une autre mission qu’ils refusèrent, et le collège de Pondichéry, avec son école technique florissante tenue par les frères spiritains, fut fermé.

Le nouvel archevêque de Pondichéry avait une tout autre conception de la mission et de la colonisation, comme nous avons pu le constater dans le rapport qu’il avait adressé à Pie IX en 1861 (cf. p. 24).

MGR LAOUËNAN MISSIONNAIRE DE L’ORGUEIL BRAHMANIQUE.

En 1884, Mgr Laouënan écrivit un ouvrage intitulé Du brahmanisme et de ses rapports avec le judaïsme et le christianisme. Il décrit en quatre cents pages tout le hideux panthéon de la religion hindoue sans aucune polémique, contrairement aux ouvrages de l’époque sur le sujet.

Pour lui, «  le Christ n’est point venu pour réformer et encore moins pour bouleverser les institutions sociales, mais pour réconcilier les hommes avec Dieu, leur enseigner la vérité […]. Respectueux de leur liberté, il s’est contenté de leur exposer des lois et des préceptes qui doivent diriger leur conduite, et leur a laissé le soin d’en tirer eux-mêmes les conséquences, et d’en faire l’application à leur état politique.  » (p. 384)

Ce discours très libéral fait de la religion une affaire individuelle  : il suffit de changer les âmes et le reste suivra  ! Le Christ n’étant pas un révolutionnaire ne changera donc pas le système des castes.

Mgr Laouënan justifie le Père de Nobili d’être entré dans le système des castes avec la pensée qu’en «  s’appliquant d’abord à convertir, à christianiser les individus, à sauver les âmes, si la masse du peuple devenait chrétienne, les maximes d’égalité et de liberté sociales s’infiltreraient peu à peu dans les mœurs comme cela s’est fait ailleurs  ».

Cette pensée, qui prévaudra au concile Vatican II, sera réfutée par l’abbé de Nantes  : «  Le Christ a institué l’Église, l’Église a bâti la Chrétienté. Il n’y aura jamais de mission vraiment chrétienne et raisonnable qu’à partir de la Chrétienté […]. Il faut que l’Église puisse dire à tous les peuples païens  : voyez la Chrétienté, voyez ces peuples qui ont reçu l’Évangile, et admirez les bienfaits qu’ils en ont reçus.  » (CRC n° 56, p. 10)

Notre Père dénonce ce libéralisme appliqué aux missions qui accorde la liberté à des institutions contraires à la charité chrétienne  : «  L’idée d’égalité de tous les hommes et les autres dogmes révolutionnaires ont produit ce relativisme irrésistiblement. Or il accorde la même considération à tous les produits de la pensée humaine et à toutes les institutions de son histoire (ici, ce sont les castes qui sont considérées par Mgr Laouënan comme des institutions acceptables). Vue sous ce jour, la religion chrétienne devait perdre son caractère dogmatique unique et voir même contestée sa très nette supériorité historique. Nous nous sommes faits les missionnaires de l’orgueil humain.  » (ibid., p. 4)

LUTTE CONTRE LE PROTECTORAT FRANÇAIS EN CHINE.

En février 1885, Léon XIII écrit directement à l’empereur de Chine. Expédiée en pleine guerre franco-chinoise pour le Tonkin, cette lettre est une véritable trahison des missions et de la Croisade française, au moment où «  dans le seul vicariat de Cochinchine orientale, pendant les mois d’août et septembre 1885, 8 missionnaires, 5 prêtres indigènes, 60 catéchistes, 270 religieuses et plus de 25 000 chrétiens sont massacrés. Au Tonkin méridional, 163 églises, 264 chrétientés sont incendiées, 48 000 mille chrétiens massacrés.  »

Mais déjà en 1884, la reprise des persécutions dans la province de Canton à cause de la guerre du Tonkin «  devient pour Rome une raison déterminante pour dissocier clairement les missions catholiques des intérêts français  » (Prudhomme, p. 460).

Le Pape remettait en cause le protectorat laborieusement acquis par la France, au grand dam des missionnaires qui bénéficiaient de sa protection et même de certains cardinaux de la Propagande.

Frère Pascal du Saint-Sacrement relate cette ­trahison dans son passionnant ouvrage sur Mgr Freppel (tome 3, 1880-1886, p. 368-377), et raconte comment l’évêque d’Angers fit échec à Léon XIII.

LA BOÎTE DE PANDORE DU CLERGÉ INDIGÈNE.

Par l’instruction Quæ a præsulibus (1883) pour la Chine, et l’encyclique Ad extremas orientis (1893) pour l’Inde, le Pape ordonnait aux missionnaires de hâter la formation d’un clergé indigène. Alors qu’au même moment la Propagande maintenait encore la subordination du clergé indigène aux missionnaires européens (Instruction Cum postremis, 1893), Léon XIII allait plus loin en justifiant l’indigénisation par la supériorité de l’apostolat des prêtres indigènes dont les «  fruits de salut seront beaucoup plus abondants  » car «  ils ont les goûts, le caractère, les mœurs de la nation […]. Enfin, Hindous eux-mêmes, ils vivent au milieu des Hindous sans inspirer de défiance, avantage dont il est inutile de démontrer l’importance, surtout pour les circonstances critiques.  »

Or ce clergé indigène existait déjà. Le secrétaire de Mgr Agliardi, Mgr Zaleski avait pu le voir à l’œuvre, mais à Goa et dans les diocèses du Padroado, là où la colonisation avait suffisamment civilisé les Indiens. Dans un rapport daté de 1902, Zaleski «  place les Goanais en tête de son classement des populations les plus aptes à fournir un clergé indigène. Il regrette que les évêques missionnaires, à cause de leurs préjugés, ne fassent pas appel à ces prêtres indiens goanais qui sont disposés à se déplacer pour exercer leur ministère dans d’autres diocèses.  »

Les préjugés des évêques des Missions étrangères et des jésuites contre le clergé goanais sont très ancrés dans leur esprit à cause du procès injuste qu’entretient l’historiographie missionnaire contre le patronat portugais.

«  Les ouvrages d’Adrien Launay, historien des Missions étrangères de Paris, ne manquent jamais une occasion de dénoncer l’esprit rebelle et l’absence de sens pastoral du clergé goanais.  » Derrière ce procès se cache «  la volonté de légitimer une stratégie missionnaire romaine qui tire les conséquences des changements intervenus sur le plan géopolitique.  » La Grande-­Bretagne est considérée par Rome comme un pays se chargeant efficacement de la sécurité des missionnaires. C’est ce qu’affirme Adrien Launay dans son remarquable ouvrage sur Les missions catholiques au XIXe siècle  : «  Jusqu’ici, les missionnaires n’ont eu qu’à se louer de la bienveillance du gouvernement anglais qui seconde leurs efforts pour l’éducation de la jeunesse et la civilisation chrétienne de ces colonies.  »

Relisons ce qu’Adrien Launay lui-même citait des instructions de Pie IX déplorant les méfaits du gouvernement anglais dans son histoire des missions de l’Inde deux ans auparavant (1898)  :

«  Celui-ci est protestant, par conséquent ennemi de la religion catholique que, sous prétexte de liberté religieuse, il persécute avec d’autant plus de succès qu’il le fait habilement. Aux catholiques, il n’accorde rien, à moins de s’y voir contraint par nécessité  ; mais quand il se voit forcé de le faire, il impose toujours les plus dures conditions, etc.  » Qui donc ment, Launay ou Pie IX  ?

Avec Léon XIII, Rome a changé de politique  : prenant parti pour la colonisation britannique qui laisse en place une société païenne, Rome veut y créer un clergé indien selon les normes du Concile de Trente  ! Tâche impossible comme en témoigneront les résultats insignifiants  ! Tandis que «  la résistance du clergé goanais à cette uniformisation romaine revêt la forme d’une résistance à la subordination aux nouveaux colonisateurs plutôt qu’un refus d’obéir à la papauté. Elle comporte aussi une dimension culturelle et cultuelle caractérisée par l’acceptation du rite latin, mais dans une version qui n’est pas celle apportée par les Missions étrangères de Paris ou les jésuites.  »

Anticipons  : le guide des missions catholiques édité par la Propaganda fide en 1936 fait état «  de l’extraordinaire fécondité du territoire en matière de vocation cléricale, avec 508 séculiers, 9 religieux, 185 prêtres épars dans les autres diocèses de l’Inde. À la même date, l’ensemble de tous les diocèses missionnaires indiens compte 909 prêtres indigènes. L’ouvrage observe que l’archidiocèse ressemble davantage aux diocèses des pays catholiques qu’à ceux des pays de mission. En quelque sorte Goa forme en Inde un petit îlot de catholicité dont le succès mérite mieux que la renommée attachée à la conservation du tombeau de saint François Xavier.  » (Claude Prudhomme, Missions catholiques et Padroado portugais, p. 34)

En fait, cette fécondité leur vient précisément de leur fidélité à la Croisade catholique prêchée par saint François Xavier au roi Jean III du Portugal.

Revenons en octobre 1890  : le pape Léon XIII nommera son délégué le cardinal Zaleski pour préparer l’érection d’un «  séminaire général et central pour les Indes orientales  ». La volonté de Léon XIII est présentée comme l’expression «  di una ispirazione divina  »  ! Au moment de bénir le premier séminaire pontifical, Léon XIII s’écriait  : «  Inde, ce sont tes enfants qui te convertiront  »  ! Ce serait risible si ce n’était pas à pleurer  ! Les missionnaires opposeront une résistance passive aux directives de Léon XIII et multiplieront les avertissements en Inde et aussi en Chine (cf. encart, ci-dessous).

Sourd aux plaintes des missionnaires, Léon XIII accentuera l’indigénisation par interventions autoritaires et chantages, en multipliant les synodes en Asie et l’envoi de délégués apostoliques.

L’action antifrançaise de Léon XIII, son obsession libérale de la promotion d’un clergé indigène pour remplacer les missionnaires européens, alliées à sa négligence de combattre le modernisme vont produire un monstre, une vraie bête d’apocalypse, telle qu’on n’en avait jamais vu depuis Luther. Cet homme infernal, c’est le Père Vincent Lebbe. (À suivre.)

frère Scubilion de la Reine des Cieux.

LES AVERTISSEMENTS DES MISSIONNAIRES DE CHINE

Le Père Lemour, jésuite, affirme qu’il n’a aucun prêtre indigène ayant les qualités requises pour faire un vicaire apostolique et qu’aucun Chinois n’admettrait l’autorité d’un prêtre indigène  ; les autorités chinoises ne l’admettraient pas non plus. Les prêtres chinois reconnaissent tous qu’ils ont besoin des missionnaires européens.

Mgr Dunand, des Missions étrangères de Paris, répond au préfet de la Propagande, le cardinal Ledochowski qui lui reproche son “ antipathie ” envers le clergé indigène, que celui-ci est intelligent mais laisse à désirer quant à l’énergie du caractère. L’abbé de la Trappe de Pékin lui ayant proposé d’installer au Setchouan des trappistes chinois, le vicariat apostolique s’y oppose pour la même raison invoquée par le Père Lemour  : aucun Setchouannais ne consentirait à se faire moine dans une trappe entièrement chinoise, il faut au moins un supérieur européen.

Un autre missionnaire, Mgr Casimir, lazariste, vicaire du Kiang-si oriental redoute un autre péril. Il écrit le 6 janvier 1900  :

«  Les prêtres chinois sont malgré eux de leur pays, attachés à leurs usages, à leurs traditions, plus ou moins englués […]. Ils trouvent toujours le moyen d’accommoder aux circonstances les principes les plus immuables, et supposé qu’il ne reste plus de missionnaires européens dans un vicariat, le clergé indigène y aura en peu d’années constitué une religion qui se rapprochera peut-être de celle de Confucius, mais ne ressemblera nullement à celle de saint Pierre instituée par Notre-­Seigneur.  »

À Rome, le cardinal Ledochowski annote ces lettres en les marquant de vigoureux coups de crayon désapprobateurs. Cependant le cardinal ne peut les contester et se contente de répondre en insistant sur la formation du clergé indigène tout en admettant que «  sa promotion suppose de le libérer d’un “ attachement excessif aux ­coutumes chinoises [sic !] ”  » (Claude Prudhomme, p. 247).

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