La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 178 – Août 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2016

LORS PARUT JEANNE, MESSAGÈRE DU CIEL

par frère Bruno de Jésus-Marie.

AU terme de l’horrible traité de Troyes du 21 mai 1420, Charles VI, le roi fou, donnerait sa fille Catherine à Henri V d’Angleterre, qui deviendrait ainsi roi de France et d’Angleterre.

Retenons dès maintenant certains noms associés à cette monstrueuse trahison, à laquelle adhéra d’enthousiasme l’université de Paris  : Pierre Cauchon et ses collègues Jean Beaupère et Guillaume Manchon. En récompense de ses bons services, Cauchon sera nommé comte-évêque de Beauvais, pair de France.

Mais Dieu veille  : Henri V d’Angleterre meurt le 31 août 1422, en pleine jeunesse et pleine victoire  ; Charles VI le suit de près, le 21 octobre.

À Bourges, le Dauphin se déclare vrai roi de France, sous le nom de Charles VII.

À Paris, Henri VI de Lancastre, qui n’a pas deux ans, est proclamé héritier de France et d’Angleterre… Son oncle, Jean, duc de Bedford, exerce la régence d’une domination anglaise bien installée en Île-de-France et en Normandie. Et le duc de Bourgogne est son allié.

Charles, appelé par dérision “ roi de Bourges ”, s’est retranché au sud de la Loire qui lui demeure fidèle, avec, au nord, quelques places fortes  : le Mont-Saint-Michel, la ville de Tournai en Flandre, la petite ville de Vaucouleurs, et surtout la ville d’Orléans qui contrôle le pont principal sur la Loire.

«  Et le pauvre dauphin Charles, dans le secret de sa prière, se tourne vers Dieu.  »

Et Dieu répond à sa prière.

Le 6 mars 1429, année du grand jubilé du Puy où la fête de l’Annonciation et de l’Incarnation du Verbe dans le sein béni de la Vierge Marie coïncide avec le Vendredi saint, le Dauphin vit entrer dans la grand-salle de son château de Chinon, Jeanne la Pucelle de Domrémy, qui alla droit vers lui  :

«  Gentil Dauphin, j’ay nom Jehanne la Pucelle. Et le Roy des Cieux vous mande par moy que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et que vous serez lieutenant du Roy des Cieux, qui est Roy de France. Très illustre Sire Dauphin, je suis venue envoyée par Dieu, pour porter secours à vous et au royaume.

«  Baillez-moi des gens, et je lèverai le siège d’Orléans. C’est le plaisir de Dieu que vos ennemys les Anglais s’en aillent en leur pays, que le royaume vous doive demeurer. Et s’ils ne s’en vont pas, il leur en mécherra.  »

Elle demandait seulement au Dauphin d’avoir la foi  : «  Si vous voulez croire et avoir foy en Dieu, en monsieur saint Michel, et madame sainte Catherine, et en moi, je vous mènerai couronner à Reims, et vous remettrai paisible en votre royaume.   »

Elle se fit pressante  : «  Ce fait désire brièveté.  »

Et pour accomplissement de cette mission divine, le 8 mars, en la présence du duc d’Alençon, cette enfant de dix-sept ans accomplissait un geste de prophète en demandant au Dauphin de se démettre de son Royaume, d’y renoncer purement et simplement, et de le rendre à Dieu de qui il le tenait. Elle envoya alors quérir des secrétaires royaux. Le Dauphin accepta. Il en vint quatre qui dressèrent acte de l’hommage du royaume à Dieu et en firent lecture solennelle, sur commandement de la jeune fille.

Cela fait, le Roi demeurait quelque peu interdit. La Pucelle dit alors à tous les assistants  :

«  Voici le plus pauvre chevalier de son royaume  !  »

Peu après, devant les mêmes notaires, agissant en médiatrice du royaume de France, elle le remit au Dieu tout-­puissant. Après encore un bref moment et d’ordre de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France.

«  Et de toutes ces choses encore, elle voulut qu’acte solennel fût dressé.  »

Puis elle l’a effectivement remis en possession de son royaume à main forte et bras étendu en levant le siège d’Orléans comme promis, et menant le gentil Dauphin à Reims, en plein pays anglo-bourguignon, pour y recevoir son «  digne sacre  ».

Restait à souffrir mort et passion, à l’imitation du Christ Roi de France, couronné d’épines… Après l’avoir annoncé à ses amis de Compiègne, comme Jésus dans l’Évangile  :

«  Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie et que bientôt je serai livrée à la mort. Ainsi je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi, car je n’aurai jamais plus de puissance de faire service au Roi, ni au royaume de France.  »

Comme Notre-Seigneur marchant sur Jérusalem, après avoir annoncé qu’il y serait maltraité et mis à mort, Jeanne, après avoir annoncé sa captivité prochaine, va de l’avant. Elle décide, dans l’après-midi, de faire une sortie en prévoyant un repli à la faveur de la chute du jour.

Mais au moment de rentrer à l’abri des murs de la ville, Jeanne resta prisonnière, hors les murs de Compiègne, le pont-levis ayant été relevé par ordre de Flavy, qui commandait la place.

Prisonnière au château de Beaurevoir, elle apprit que Compiègne devait être mise à feu et à sang et voulut porter secours à ses amis. Dans sa tentative d’évasion, elle faillit se briser les os en glissant le long d’une corde qui se rompit. Comme Jésus tombant à trois reprises sur le chemin du Calvaire. Et de même que Jésus fut condamné à mort par les autorités juives et romaines comme imposteur et blasphémateur, ainsi, dès le 26 mai 1430, trois jours après la prise de Jeanne, l’Université avait chargé le vice-inquisiteur Billori de la réclamer comme hérétique et sorcière notoire.

Bientôt, l’évêque Pierre Cauchon entamait une action parallèle. Le 14 juillet, il se rendit au camp de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, sous les murs de Compiègne, et au nom du “ roi de France et d’Angleterre ”, sommation fut faite, avec offre de dix mille livres, «  que celle que l’on nomme communément Jehanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au Roy pour la délivrer à l’Église, pour lui faire son procès, pour ce qu’elle est soupçonnée et diffamée d’avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d’ennemis (les diables) et autres plusieurs cas touchant notre foy et contre icelle  ».

«  Alors, l’un des Douze, appelé Judas Iscariote, se rendit auprès des grands prêtres et leur dit  : “ Que voulez-vous me donner, et moi je vous le livrerai  ? ” ceux-ci lui versèrent trente pièces d’argent.  » (Mt 26, 14-15)

De même, au mois de novembre suivant, Luxembourg reçut de l’Anglais dix mille écus d’or, payés par un impôt levé en Normandie. Dès lors, Bourgogne reçut décharge de son dépôt et de sa garde  : la Pucelle fut acheminée vers Le Crotoy, sombre forteresse, en pleine et triste Picardie anglaise. Ce qu’elle redoutait tant depuis cinq mois s’accomplissait  : elle était prisonnière des Anglais…

Là, saint Michel la favorisa d’une apparition, comme Jésus au jardin de l’agonie  : «  Alors, lui apparut, venant du Ciel, un ange qui le réconfortait.  » (Lc 22, 43)

Le 24 décembre 1430, Jeanne arrivait à Rouen.

Le 9 janvier 1431 s’ouvrait le procès. Dans le silence presque unanime des Français, dans l’abandon de ses amis, Jeanne la Pucelle, pauvre paysanne de dix-neuf ans, envoyée de Dieu, seule devant ses juges, allait, place du Vieux-Marché, achever sa victoire sur la haine diabolique en témoin de son Dieu et de ses Voix, victime de l’Amour miséricordieux pour le salut de la France.

DEUXIÈME PROCÈS  : À ROUEN

Ce fut d’abord un combat singulier. Enfermée dans un sombre cachot, les fers aux mains et aux pieds le jour, attachée la nuit à une lourde pièce de bois, commise à cinq ou six “ houspailleurs ”, soldats anglais chargés de la violer, afin de lui faire perdre le gage de son obéissance à une mission divine… Ce fut un terrible combat, sans appui humain, sans sacrement, un enfer, et la victoire de cette colombe immaculée sur la puissance des ténèbres fut plus éclatante encore que la victoire d’Orléans.

Ce “ procès ” est une comédie  : le tout-­puissant régent Bedford est le vengeur de la “ cause ” anglaise, d’ores et déjà vaincue par Jeanne. Et ­Cauchon s’en fait le garant ecclésiastique… à prix d’or  !

La vénalité du vice-inquisiteur Jean Lemaître est attestée par les documents. Tous deux s’entourent d’une soixantaine d’assesseurs ou “ délibérants ” choisis par Cauchon au sein de la très puissante Université de Paris, dont il était évêque-protecteur, ou à défaut, parmi ceux du clergé de Normandie acquis à l’occupant anglais.

Conciliaristes en religion, nominalistes en philosophie et démocrates en politique, les maîtres de la Sorbonne vont juger l’envoyée du Ciel dont la triple fidélité à Dieu, au pape de Rome et au roi de France accuse leur schisme et leur hérésie et les condamne  !

Ils s’érigent en juges, mais la cause est jugée d’avance, tout autant que payée par le «  très redouté seigneur et père, le roy d’Angleterre  ». Et cependant, l’humble paysanne de dix-neuf ans fait preuve à tout propos d’une sagesse supérieure, invincible, fruit de sa fidélité sans détour à sa mission. Seule contre tous, elle les domine sans que l’on puisse lui reprocher la moindre défaillance, contrairement à un mensonge par lequel Cauchon et ses notaires ont réussi à insinuer le soupçon, jusque dans l’esprit de saint Pie X, de son “ abjuration ” au cimetière Saint-Ouen.

Le 21 février 1431, mercredi des Cendres, en présence de quarante-deux assesseurs, eut lieu la première séance où le président la requit de prêter serment de dire toute la vérité  :

«  Je ne sais sur quoi vous voulez m’interroger  ; peut-être me demanderez-vous des choses que je ne dois pas vous dire.

 Jurez-vous de dire la vérité sur les choses concernant la foi, et que vous saurez  ?

Alors, à genoux, les deux mains posées sur le missel, elle jura «  de dire vérité sur ce qui lui sera demandé et qu’elle saura en matière de foi  ».

À plusieurs reprises, par la suite, les juges tenteront d’élargir ce serment, mais elle s’en tiendra fermement à cette ligne de conduite.

Chacune des cinq séances suivantes eut de cinquante à soixante assesseurs pour témoins de la prudence et du sang-froid, de la sagesse consommée avec laquelle l’huissier Jean Massieu lui-même s’étonnait de voir «  comment elle pouvait répondre aux interrogations subtiles et captieuses qui lui étaient faites, auxquelles un homme lettré aurait eu peine à bien répondre  ».

Les examens duraient généralement de huit à onze heures.

Sur ce que la «  Voix  » avait dit en secret à «  celui que vous appelez votre Roi  :

 Je ne le vous dirai pas. Envoyez au Roi  : il vous le dira, s’il lui convient.  » (22 février)

Le 24 février, elle se fit elle-même la Voix de Dieu  : «  Vous dites que vous êtes mon juge. Je vous le dis, prenez bien garde  : vous prenez une grande responsabilité de me charger ainsi.  »

Mais Cauchon n’entendait rien. Le Diable avait déjà mis dans son cœur le dessein de la brûler (Jn 13, 2). Tandis qu’elle parlait comme Jésus  :

«  Je suis venue de par Dieu, je n’ai rien à faire ici  ; que l’on me renvoie à Dieu d’où je suis venue.  » (cf. Jn 16, 28)

Et de nouveau  : «  Vous dites que vous êtes mon juge  ; prenez garde à ce que vous faites  ; car, en vérité, je suis envoyée par Dieu, et vous vous mettez en grand danger  !  »

C’est que la “ Voix ” lui a dit  : «  Réponds hardiment, Dieu t’aidera  !  »

À brûle-pourpoint, le cauteleux Beaupère lui demande  :

«  Jeanne, êtes-vous en état de grâce  ?

 Si je n’y suis, Dieu m’y mette, et si j’y suis, Dieu m’y garde. Je serais la plus dolente de tout le monde, si je savais que je ne suis point en la grâce de Dieu… Mais si j’étais en état de péché, croyez-vous que la Voix viendrait à moi  ? Je voudrais que tout le monde le comprît aussi bien que moi.  » Mais ont-ils eux-mêmes, ont-ils encore la notion du péché et de la grâce  ?

La réponse est évidemment OUI  ! Jeanne est pleine de grâce  : l’examen de sa vie est limpide, à la stupéfaction des enquêteurs  ; sur “ la Voix ”, Jeanne est résolue à ne pas tout dire, arguant qu’elle craint davantage de faillir en disant quelque chose qui déplaise à cette “ Voix ”, qu’elle ne désire contenter le tribunal en répondant à tout. Ce qui témoigne en faveur de sa sincérité  !

Le 27 février, deuxième mardi de Carême, l’huissier Massieu vient chercher Jeanne pour la quatrième séance. En passant devant la chapelle, il lui permet de s’agenouiller et de «  faire oraison  ». Le promoteur d’Estivet l’en reprit violemment  :

«  Truand, qui te fait si hardi de laisser approcher de l’église sans licence cette p… excommuniée  ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras ni lune ni soleil d’ici un mois si tu le fais encore.  »

Massieu se le tint pour dit, et Jeanne n’aura plus accès au Saint-Sacrement jusqu’au jour de sa mort d’ «  excommuniée  » où lui sera accordée la communion au saint viatique, pour la première fois depuis six mois, en preuve de son indéniable innocence de colombe immaculée  !

Beaupère reprend l’interrogatoire  :

«  Jeûnez-vous chaque jour pendant ce Carême  ?

 Est-ce que cela est du procès  ?… Eh bien, oui  ! j’ai jeûné chaque jour pendant ce Carême.  »

Et depuis six mois son jeûne eucharistique ne l’empêche pas de ne faire qu’un seul Cœur avec son divin Époux crucifié  : “ Una cum Christo Hostia, Cor unum ”.

Beaupère multiplia les questions sur les apparitions, dans la pensée d’obtenir quelque contradiction avec les déclarations premières. En vain  !

Jeanne se défendait trop bien. Les cinquième et sixième séances n’apportèrent, pas plus que les quatre premières, la moindre preuve ni présomption d’une culpabilité quelconque de la prétendue «  sorcière  ». Quoi qu’il lui en coûtât, elle ne cherchait qu’à accomplir la volonté de Dieu exprimée par ses Voix. Tout tournait à un véritable procès de canonisation instruit par les “ avocats du diable ”, du vivant de la sainte, avec sa propre collaboration  !

Victorieuse comme sur les champs de bataille  ! Et cela commençait à se savoir…

Cauchon interrompit la procédure publique et décida le huis clos. Les “ interrogatoires secrets ” se déroulèrent du 10 au 17 mars 1431. La Fontaine concentra tout son effort autour de trois articles  :

La véracité de Jeanne et celle de ses Voix.

La soumission de Jeanne à l’Église.

Le port de l’habit d’homme.

Sur le premier chef, ces suppôts de Satan, qui n’ont même pas souci de leur propre âme, lui demandent  :

«  Depuis que vos Voix vous ont dit que vous iriez finalement au royaume de Paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de ne pas être damnée en enfer  ?

 Je crois fermement ce que mes Voix m’ont dit, que je serai sauvée  ; je le crois aussi fermement que si je l’étais déjà.

 Après cette révélation, croyez-vous que vous ne puissiez plus pécher mortellement  ?

 Je n’en sais rien, et de tout m’en attends à Notre-Seigneur.

 Cette réponse est de grand poids.

 Oui, et je la tiens pour un grand trésor  !  »

Elle y revint d’elle-même, l’après-midi de ce 14 mars  :

«  Au sujet de la réponse que je vous ai faite ce matin sur la certitude de mon salut, j’entends cette réponse ainsi  : pourvu que je tienne la promesse que j’ai faite à Notre-Seigneur de bien garder la virginité de mon corps et de mon âme.  » Encore faudra-t-il que je me le gagne  ! dira sainte Bernadette.

Sur la fidélité de Jeanne à son vœu de virginité  :

Les “ docteurs ” savent parfaitement à quoi s’en tenir. Le témoignage de la duchesse de Bedford est formel. On n’insista pas, mais on fit tout pour passer outre et ne pas tenir compte de la défense faite par la duchesse aux gardiens et à quiconque de lui faire quelque violence  ! Cauchon étouffe le verdict de la duchesse, et persévère dans son objectif de la faire violer par les “ houspilleurs ” afin de pouvoir la condamner comme “ ribaude ”. Ce seul fait permet de mesurer l’hypocrisie de cette “ enquête de moralité ”  ! qui condamne Cauchon et ses complices.

Sur la soumission à l’Église  :

«  Je m’en rapporte à Notre-Seigneur qui m’a envoyée, à Notre-Dame, à tous les saints et saintes du paradis. Et m’est avis que c’est tout un, de Notre-­Seigneur et de l’Église, et qu’on n’en doit point faire difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté que ce soit tout un  ?  »

La Fontaine insiste  : «  Ne vous semble-t-il pas que vous soyez tenue de répondre plus pleinement à notre seigneur le Pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu’on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience, que vous ne répondez à nous  ?

 Eh bien  ! je requiers que l’on me mène devant lui  ; je répondrai devant lui de tout ce que je dois répondre.  »

S’ils avaient été loyaux, Cauchon et tous les autres auraient dû s’avouer dessaisis de l’affaire par cet appel à Rome, mais nous avons suffisamment vu qu’ils ne l’étaient pas. Ils passèrent outre délibérément, et La Fontaine s’arrêta tout net sur ce sujet.

Sur l’habit d’homme  :

Elle avait pris ce vêtement de soldat «  pour servir le gentil Dauphin en armes  », comme elle l’avait expliqué aux dames de Poitiers. «  Et me semble qu’en cet état je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.  » Elle le déposerait sa mission achevée.

C’est précisément la raison pour laquelle ses juges voulaient qu’elle le déposât avant l’heure. Ce serait la preuve qu’elle n’avait pas reçu de mission. Jeanne l’avait bien compris et c’est pourquoi elle répondit à ses juges qui lui en faisaient grief  :

«  J’aime mieux mourir que de révoquer ce que Dieu m’a fait faire, et je crois fermement que Dieu ne laissera advenir que je sois mise si bas que je n’aie bientôt secours de lui et par miracle.  »

Or, c’est ce qui advint en toute vérité. Et ce fut sûrement le plus éclatant miracle de la geste de Jeanne, si pure enfant de Dieu aux prises avec les démons de l’enfer en la personne de l’évêque Cauchon et de tous ses assesseurs et houspailleurs  !

Car elle va mourir du guet-apens que lui tend Cauchon à partir de ce jour, dans le seul but de la brûler  !

«  Voulez-vous, pour entendre la messe, abandonner l’habit d’homme  ?  »

Mais elle ne tombe pas dans le piège  :

Je ne l’abandonnerai pas encore, le moment n’est pas encore venu. Si vous refusez de me laisser ouïr la messe, il est au pouvoir de Notre-Seigneur de me la faire ouïr, quand il lui plaira, sans vous…  »

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait de même  : «  Si vous me trouviez morte un matin, n’ayez pas de peine  : c’est que Papa le Bon Dieu serait venu tout simplement me chercher. Sans doute, c’est une grande grâce de recevoir les sacrements  ; mais quand le Bon Dieu ne le permet pas, c’est bien quand même, tout est grâce.  » (5 juin 1897)

Les sacrements contre l’abjuration. Toutes les tentatives de la faire céder à ce chantage échouèrent.

L’appel à l’autorité de l’Église ne réussit pas davantage  :

«  Ne vous croyez-vous pas soumise à l’Église de Dieu qui est sur la terre [puisqu’elle en appelle à ses “ Voix ” qui sont du Ciel], c’est-à-dire au Pape, notre seigneur  ; aux cardinaux, aux archevêques, évêques et autres prélats de l’Église  ?

 Oui, je m’y crois soumise  ; mais Dieu premier servi  !  »

Et lorsqu’elle en appelle au Pape le 2 mai, en séance solennelle, en présence de soixante-sept assesseurs, l’appel est suspensif. Cauchon passe outre et Châtillon en vient à la menace  :

«  Si vous ne vous soumettez, vous serez abandonnée par l’Église. Vous seriez alors en grand péril de votre corps et de votre âme  : vous pourriez courir danger des peines du feu éternel quant à votre âme, et, par sentence d’autres juges, des peines du feu temporel pour votre corps.

 Vous ne ferez pas ce que vous dites contre moi que mal ne vous en prenne au corps et à l’âme  !  »

Ces paroles de Jeanne s’accomplirent aussi implacablement que les malédictions adressées par Jésus aux scribes et aux pharisiens  : «  Serpents, engeance de vipères  ! Comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne  ?  » (Mt 22, 33)

Cauchon mourut de façon foudroyante et subite, le 18 décembre 1442, à Rouen, entre les mains de son barbier. D’Estivet, lui, fut un jour trouvé mort aux portes de Rouen, dans la fange d’un bourbier. Quant à Nicolas Midy, auteur des “ douze articles ”, il se vit frappé de la lèpre presque immédiatement après le procès.

Le mercredi 9 mai, la menace de la torture, dans la grosse tour du château de Rouen, n’eut pas plus de succès.

Le 23 mai, dernière “ admonestation charitable ”. Il y avait juste un an que Jeanne avait été capturée. Lecture fut donnée de la cédule d’abjuration de ses crimes et erreurs qu’elle aurait à signer le lendemain, sous peine de «  destruction du corps  » en ce monde et de damnation éternelle dans l’autre. Cette cédule, dite des “ cinq cents mots ”, était grossière et insultante tant pour Jeanne que pour le roi Charles VII.

Jeanne resta imperturbable  :

«  Quant à mes faits et mes dits que j’ai dits au procès, je m’y rapporte et les veux soutenir  !

 Ne vous croyez-vous donc pas tenue de soumettre vos dits et vos faits à l’Église militante ou à tout autre qu’à Dieu  ?

 La manière que j’ai toujours dite et tenue, je la veux encore dire et maintenir… Si j’étais en jugement, que je visse le feu allumé, et allumées les bourrées, et le bourreau prêt à bouter le feu, et si moi-même j’étais dedans le feu, je ne dirais autre chose, et soutiendrais jusqu’à la mort tout ce que j’ai dit  !  »

Cette magnifique réponse, dont elle attestera la vérité par son martyre même, prouve que Jeanne a, dès ce 23 mai, parfaitement compris ce qu’on voulait lui faire abjurer, et ce qu’elle risquait si elle persistait dans son refus.

Elle y persista encore au cimetière Saint-Ouen le 24 mai, contrairement à ce que le procès de prétendue “ réhabilitation ” a réussi à nous faire croire jusqu’à Charles Boulanger… c’est-à-dire jusqu’en 1956  !

NON, JEANNE N’A PAS ABJURÉ  !

Cauchon ne parvenait pas à ses fins puisqu’elle ne pouvait être reconnue coupable d’aucun des chefs d’accusation.

Le 24 mai eut lieu le “ preschement ” au cimetière Saint-Ouen. Le dominicain Guillaume Érard s’adressa alors à Jeanne pour la sommer de répéter phrase par phrase, puis de signer la cédule, près avoir prêté serment sur les Évangiles. Tandis que le bourreau Thierrache, la torche à la main, se tenait sur une voiture de bourrées  : terrifiante menace  !

Face à la meute des conjurés qui faisaient chorus avec Érard pour qu’elle signe, notre sainte, nullement hagarde ou terrorisée, encore moins effondrée par la crainte du feu, restait ferme. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite se tenaient à ses côtés, comme jadis au milieu des combats  :

«  Mes voix me dirent, pendant que le prêcheur parlait  : “ Réponds-lui hardiment, à ce prêcheur  ! ” Et en effet, c’est un faux prêcheur, il m’a reproché plusieurs choses que je n’ai pas faites…  », dira-t-elle le 28 mai.

Voyant Jeanne si peu impressionnée, Érard l’interpella violemment, le doigt pointé vers elle  :

«  C’est à toi, Jeanne, à qui je parle, et te dis que ton roy est hérétique et schismatique.  »

Sans se laisser émouvoir, elle répliqua vivement  :

«  Par ma foi, sire, révérence gardée, j’ose bien vous le dire et jurer sous peine de ma vie que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui aime le mieux la foi de l’Église, et n’est point tel que vous dites.  »

Tel est, en toute vérité, le seul “ serment ” que Jeanne prononça ce 24 mai 1431, au cimetière Saint-Ouen  !

Il fut suivi de la lecture par Cauchon d’une sentence de condamnation qui abandonnait la Pucelle au bras séculier.

Quand il eut achevé, Jeanne se tournant du côté de Winchester, cardinal de la sainte Église romaine, en appela de nouveau au Pape  :

«  Que toutes les œuvres que j’ai faites, et tous mes dits, soient envoyés à Rome devers notre Saint-Père le pape auquel, et à Dieu premier, je m’en rapporte. Ces dits et faits que j’ai faits, je les ai faits de par Dieu. Je n’en charge personne ni mon Roy ni un autre. S’il y a quelque faute, c’est à moi qu’il faut s’en prendre et non à un autre  !…  »

L’heure était solennelle… Cet appel au Pape, lancé par Jeanne à la face d’un cardinal et d’un évêque prévaricateurs, résonne à travers les siècles. C’est la voix du Ciel qui, par la bouche de l’humble fille de l’Église catholique romaine, accuse de schisme ceux qui se sont constitués ses juges. Par sa profession de foi en la constitution divine de l’Église et de la Chrétienté, sainte Jeanne d’Arc a mérité le titre de martyre romaine  !

L’appel à Rome était suspensif. Mais ­Winchester et Cauchon décidèrent d’un commun accord de n’en pas tenir compte. Nouvelle et criante forfaiture doublée d’un mensonge  : Cauchon déclara qu’elle se «  soumettait  », puisqu’elle «  voulait obéir à l’Église  », et le cardinal Winchester qu’il fallait «  la recevoir à pénitence  ».

L’huissier Massieu tenta alors de lui extorquer une signature, mais il ne put y parvenir «  malgré qu’il lui baillât une plume dans la main  ».

Alors Cauchon se leva et, pour faire croire que l’accusée venait de signer son abjuration et qu’elle était réellement «  reçue à pénitence  » après avoir rétracté ses erreurs, il changea de sentence et prononça celle de condamnation «  à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau de tristesse, afin que tu pleures tes fautes, et que tu ne commettes plus ce que tu auras à pleurer désormais  !  »

Mais Cauchon laissa voir son vrai dessein lorsque, pour répondre à Jeanne qui implorait d’être conduite en prison d’Église, il ordonna sèchement à ses gardiens  : «  Menez-la où vous l’avez prise  !  »

Ainsi Cauchon laissait croire à tous que la Pucelle avait réellement abjuré, alors qu’il n’en était rien. Mais il avait encore un plan diabolique pour obtenir cette “ abjuration ” des “ dicts et faits ” de Jeanne la Pucelle, c’est-à-dire de la religion royale, celui d’obtenir de Jeanne un signe d’ “ abjuration ”, de gré ou de force, plus facilement qu’une signature, en lui faisant quitter les vêtements masculins qu’elle affirmait porter d’ordre du Ciel, et accepter les féminins, comme il lui avait été ordonné. Si elle obéissait ce serait alors le signe qu’elle avait “ abjuré ”, qu’elle reniait sa mission, reconnaissant ainsi que ses Voix ne venaient pas de Dieu.

VIERGE ET MARTYRE

Cauchon tenta d’abord d’arriver à ses fins par la ruse. Il envoya auprès de Jeanne ses deux confesseurs. Loyseleur et Morice. Le premier est prêtre sacrilège, puisqu’il a fait écouter les confessions de Jeanne aux deux principaux notaires et à d’autres “ témoins ”.

Pleins d’une hypocrite compassion les deux prêtres expliquèrent à la prisonnière qu’il lui était avantageux, pour son bien spirituel, de prendre l’habit de femme qu’on lui proposait, de façon à être gardée en prison d’Église, hors des hideuses tentatives de ses gardiens, et lui permettre «  d’ouïr la messe et de recevoir son Sauveur  ».

Les fourbes  ! Ces promesses «  d’ouïr la messe et de recevoir son Sauveur  » n’avaient en réalité qu’un but  : faire naître en Jeanne l’espoir d’en finir avec l’enfer qui était le sien au moment où de plus brutales agressions tenteraient de parvenir enfin à la violenter. Il s’agissait de l’amener à douter d’avoir bien tout fait pour «  tenir serment et promesse de garder sa virginité  », et de la plonger dans le désespoir pour avoir été “ forcée ”.

Mais la Pucelle resta égale à elle-même. Sûre de l’assistance de son Dieu, elle refusa net. Plus volontiers se laisserait-elle «  trancher la tête  »  ! Jeanne aux prises avec ses bourreaux est magnifique de fidélité et de courage.

Loyseleur et Morice appelèrent du renfort  : l’inquisiteur Lemaître, Ysambard, les assesseurs Courcelles et Midy, les trois notaires, Manchon, Boisguillaume et Taquel, enfin Massieu, “ l’huissier à tout faire ”. Il y avait là, réuni autour de Jeanne, le noyau dur des conjurés, sauf Cauchon, qui se gardait bien de paraître… Mais ce fut sur son ordre que l’huissier Massieu et ses aides se saisirent de Jeanne et, de force, la dépouillèrent de son habit d’homme.

Dixième station  : Jésus est dépouillé de ses vêtements… Laissée nue, Jeanne fut donc contrainte de revêtir des vêtements de femme, parce qu’on ne lui en laissait point d’autres. C’est une ignominie que les témoins de la scène, vivants encore lors des enquêtes de la révision en 1456, se garderont de dévoiler, et pour cause  !

Sauf un, Migiet, qui avouera  : «  Les juges saisirent l’occasion de la condamner en tant que relapse parce qu’elle avait repris l’habit masculin, d’elle enlevé.  » Le latin est plus explicite encore  : «  ab ea ablatum  ». La forme est passive. On avait donc commencé par le lui ôter, sous-entendu  : de force, «  en présence du conseil d’Église  ».

Leur besogne accomplie, ils sortirent, faisant savoir au personnel de la prison, avec mission d’en divulguer la nouvelle par toute la ville, que Jeanne avait bien “ abjuré ”, qu’elle avait vraiment renoncé à ses folles prétentions, et qu’en signe de repentance et soumission, elle avait repris ses habits de femme.

Pendant ce temps, la jeune fille était abandonnée à ses gardiens qui, eux aussi, avaient reçu des ordres, l’un d’eux demeurant la nuit dans la cellule.

Du 24 au 27 mai, trois jours et trois nuits s’écoulèrent, pendant lesquels la sainte Pucelle eut à soutenir les plus effroyables assauts, de par la volonté de ses juges. Massieu témoignera par la suite  :

«  Et sait de certain celui qui parle que, de nuit elle était couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fers, et attachée moult étroitement, pourquoi elle ne pouvait mouvoir de place.  »

Ce fut un affreux calvaire. Il fallait absolument que les Anglais la déshonorent, afin de pouvoir la dire ribaude et non plus pucelle. Elle devait perdre cette marque authentique de l’envoyée de Dieu qui, par miracle, fut toujours délivrée des outrages suprêmes, même dans les périls des camps et les dangers de la guerre.

Seule dans sa prison, sans nul secours humain pour la défendre contre une meute de soudards, véritables bêtes féroces, acharnés à son déshonneur, Jeanne était sans aucune consolation. Elle savait parfaitement que ses confesseurs eux-mêmes la trahissaient. Horrible tourment…

Dieu permit que la chasteté de cette sainte Pucelle, dont la vertu avait émerveillé ses compagnons et les hommes d’armes qui la regardaient vivre du matin au soir, fût davantage mise à l’épreuve dans cette prison, livrée à ces godons furieux qui se jetèrent sur cette vierge enchaînée. Nous savons qu’elle dut en particulier batailler pour résister à l’assaut d’un personnage dont elle ne connaissait pas le nom et qu’elle désigna seulement comme étant un «  milord d’Angleterre  »… Par quelle force mystérieuse ses agresseurs n’ont-ils pas pu  ? L’énergie d’une femme n’y pouvait suffire  ; il fallait la protection du Ciel  : elle l’avait. Ce fut par un éclatant miracle de la puissance de Dieu que sainte Jeanne d’Arc demeura vierge, blanche colombe échappée à ces outrages indicibles.

Le miracle est certain, proclamé par l’Église, attesté a contrario par les Anglais eux-mêmes. S’ils avaient réussi dans leur noir dessein, ils l’auraient claironné dans toute la Chrétienté, et Cauchon s’en serait évidemment servi pour condamner Jeanne comme sorcière, vendue au diable. Or, il ne demanda pas aux médecins de constater qu’elle avait perdu sa virginité, sachant trop la vérité. Elle-même attestera, au matin du supplice, de «  son corps, net et entier, qui ne fut jamais corrompu…  »

À Chinon, en révélant son nom au Dauphin, elle avait dit  : «  J’ai nom Jeanne la Pucelle.  » Son nom, c’était son identité, son être même.

Le dimanche de la Trinité 27 mai 1431, sur le matin, Jeanne dit à ses gardes  : «  Déferrez-moi. Je me lèverai.  » Tandis qu’on la débarrassait de sa chaîne, un des geôliers lui enleva l’habit de femme et lui laissa l’habit d’homme  : «  Lève-toi donc, maintenant  », fit-il, mauvais. Jeanne, dépouillée pour la seconde fois, se trouva obligée de reprendre l’habit d’homme.

Le lendemain, 28, l’évêque fit irruption dans la cellule, et constata avec satisfaction la “ récidive ”. Jeanne était donc revenue à ses errements passés. Elle était coupable  !

Alors, Cauchon voulut en finir avant la Fête-Dieu «  pour ne pas se souiller, mais pour pouvoir manger la Pâque  » (Jn 18, 28), comme il est dit des juifs réunis en urgence pour condamner le Christ. Le 29 mai, il rassembla les membres de son tribunal, au nombre de quarante-deux. Tous délibérèrent, en pleine connaissance de cause, et prononcèrent qu’elle était relapse. Elle était donc déclarée «  hérétique récidivée  » et serait incontinent livrée au bras séculier pour être brûlée vive…

«  “ Que vous en semble  ? ” et tous d’opiner  : “ Il mérite la mort  ! ”  » (Mt 26, 66)

«  Mais c’est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des juifs  ?

 Pas lui, mais Barabbas  !  » (Jn 18, 39-40)

Or, une coutume appelée “ privilège de Saint-Romain ” autorisait le chapitre de la cathédrale de Rouen à libérer un prisonnier, chaque année, pour la fête de l’Ascension. Cette année-là, le chapitre désigna, non pas la Vierge innocente, mais un prisonnier coupable de viol.

À l’aube du 30 mai 1431, ce fut l’agonie  : «  Hélas  ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres  ! Ah  ! j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée.  »

«  Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi  !  » (Mt 26, 39)

Cependant, lorsque Cauchon se présenta à son tour dans la prison, elle requit de se confesser et communier en viatique, puis jeta à la face de son juge  : «  Évêque, je meurs par vous  !  »

«  J’en appelle de vous devant Dieu  !  »

Jeanne sur son bûcher est comme Jésus sur sa Croix  : elle attire tout à elle. Elle a commencé le jour même à faire la conquête de la multitude rassemblée sur la place du Vieux-­Marché. Comme Jésus pleurant sur Jérusalem, elle soupira en descendant de charrette et voyant le bûcher  : «  Rouen, Rouen, mourrai-je ici  ? Ah  ! Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort  !  »

Mais elle écouta la sentence de sa condamnation longuement développée par Cauchon, sans un mot d’indignation  : «  Elle l’ouït moult paisiblement  », acceptant l’injustice, comme son Divin Maître, pour consommer toute justice.

Puis elle se mit à genoux et pria, à haute voix  : «  recommandant son âme à Dieu, à la très Sainte Vierge et à tous les saints, les invoquant et demandant pardon pour ses juges et pour les Anglais  ».

Tous étaient émus aux larmes, même les juges.

«  Je ne crois pas qu’il soit un seul homme ayant le cœur si dur, qui, s’il eût été présent, n’eût versé des larmes…  »

Un membre du tribunal s’approcha de la Pucelle et, lui ôtant son capuchon, la coiffa d’une mitre de honte et de dérision, qui portait en gros caractères ces mots  : hérétique, relapse, apostate, idolâtre, avec deux diables de chaque côté. Les dominicains relevèrent Jeanne et descendirent avec elle l’escalier. Elle réclama alors une croix. Cauchon n’avait pas pensé à la Croix. Il avait oublié son Dieu depuis longtemps.

«  Et elle demanda à avoir la croix. L’entendant, un Anglais présent en fit une petite du bout d’un bâton qu’il lui tailla. Dévotement la reçut et la baisa, et mit cette croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements. En outre, demanda qu’on lui fît avoir la croix de l’église, et qu’on la tienne élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fût, en sa vie, continuellement devant sa vue. Laquelle, apportée, elle l’embrassa moult étroitement et longuement, et la détint jusqu’à ce qu’elle fût liée à l’attache.  »

Deux sergents s’emparèrent de la sainte et la poussèrent vers le bûcher  : elle en gravit les degrés fermement, escortée de Ladvenu et Ysambard. Le bourreau la lia au poteau puis rejoignit ses aides et mit le feu avec eux aux bourrées, des quatre côtés à la fois. Elle craignit pour les deux prêtres  : «  Descendez  !  » puis réclama de l’eau bénite.

Au milieu des flammes, fixant toujours la croix, elle réaffirma fermement  : «  Non, je ne suis ni hérétique ni schismatique  !  »

Les étincelles jaillirent, la fumée, tourbillonnant au gré du vent, passait et repassait sur la victime. L’air se raréfia. La souffrance augmentait. Jeanne, toute au Divin Roi dont elle était venue rappeler à la France l’autorité souveraine, répétait à haute voix  : «  Jésus  ! Jésus  !…  »

Bientôt, on ne la vit plus. Elle fut cachée par les flammes. La foule se tut complètement. On n’entendait que les furieux crépitements du feu et, dans le vent du bûcher, les invocations de la sainte victime  : «  Ô Vierge Marie  !… Saint Michel  ! Sainte Catherine  ! Sainte Marguerite  !  »

Avec la vigueur de l’innocence qui l’habitait, l’envoyée de Dieu proclama son témoignage une dernière fois, à la face de ses ennemis tant Anglais que Français. Rassemblant ce qui lui restait de forces, elle lança un dernier appel à son Bien-Aimé, «  Jésus  !  » si puissamment «  qu’on entendit ce cri jusqu’au bout de la place  ».

«  Non, mes Voix ne m’ont pas trompée. Les révélations que j’ai eues venaient de Dieu  !  »

Par ces paroles, la Pucelle de Domrémy, vierge et martyre, est le rempart de ceux qui la suivent contre l’apostasie montante, au seuil de l’âge moderne.

Quelles «  révélations  »  ? Faut-il les qualifier de “ privées ”  ? Certes, non  ! puisqu’il s’agit de «  l’intervention de Jésus-Christ en personne dans notre histoire humaine, politico-militaire, en faveur du royaume de France. Bien plus, c’est, par le moyen de la libération du territoire et du sacre du roi à Reims, le rappel éclatant et la manifestation, pour la première fois sans doute miraculeuse, de l’Alliance qui lie ce sang royal, cette dynastie, ce royaume à lui Jésus-Christ, comme vrai Roi de France et suzerain immédiat de ce roi et, par lui, de tous ses vassaux, comme de tout son peuple.  » (Georges de Nantes, CRC n° 198, mars 1984, p. 28)

Tel est «  le miracle de Jeanne  », «  ­ l’apparition- révélation du mystère permanent de ce qu’il faut bien appeler l’alliance de Dieu avec ce peuple et cette race royale, la Royauté de Jésus-Christ, fils de Marie, ressuscité et glorieux, sur la France qu’il aime et dont il conduit les destinées.  » (ibid.)

Ainsi le sacre de Charles VII manifeste-t-il une nouvelle fois l’accord séculaire, l’intime compénétration de l’Église des Gaules et du royaume Franc, jadis institués par les saints évêques Remi et Avit conduisant le roi Clovis au baptême, puis célébrés par les papes Étienne II et Léon III, aux sacres de Pépin et de Charlemagne, et au couronnement de celui-ci à la Noël de l’an 800. En ce 25 août 2016, fête de Saint Louis, «  pour comprendre Jeanne d’Arc, entrer dans ses pensées, dans son secret afin de l’aimer bien et de la suivre  », comme nous y exhortait naguère notre Père, écoutons-la encore une fois nous expliquer sa mission comme jadis au dauphin Charles  :

«  Gentil Dauphin, pourquoy ne me croyez-vous pas  ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de vostre royaume et de vostre peuple. Car Saint Louys et Charlemagne sont à genoux devant Luy, en faisant prières pour vous.  »

En effet, le Père de Foucauld le disait, il y a cent ans  :

«  La France, malgré les apparences, reste la France de Charlemagne, de Saint Louis et de sainte Jeanne d’Arc. La vieille âme de la nation reste vivante dans notre génération  : les saints de France prient toujours pour elle. Les dons de Dieu sont sans repentance et le peuple de saint Remi et de Clovis reste le peuple du Christ… En choisissant la France pour le berceau de la dévotion au Sacré-Cœur et les apparitions de Lourdes, Notre-Seigneur a bien montré qu’Il garde à la France son rang de premier-né… Ces martyrs de la charité qui ont donné leur vie pour protéger leurs frères et leurs sœurs de France des cruautés et des ignominies de l’invasion allemande, aident nos armées de leurs prières et du Ciel combattent pour nous…  » (Lettre à mère Saint-Michel du 28 novembre 1916, quatre jours avant son propre martyre)

Il suffit aujourd’hui de remplacer «  l’invasion allemande  » par l’invasion de l’islam pour ranimer en nous la même foi et espérance dans le secours invincible du Cœur Immaculé de Marie.

frère Bruno de Jésus-Marie.

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