La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 181 – Novembre 2017

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


L’APPEL DU PAPE AU PAPE :
LA « GRANDE AFFAIRE » DE L’ABBÉ DE NANTES

par frère Pierre-Julien de la Divine Marie.

LA prestigieuse Université Panthéon Sorbonne, en collaboration avec plusieurs facultés françaises de droit a organisé à Sceaux les 30 et 31 mars derniers un colloque consacré à «  La déposition du Pape – Lieux théologiques, modèles canoniques et enjeux constitutionnels  ». Quinze universitaires se sont succédé pour aborder un sujet aussi difficile que surprenant, essentiellement sous un angle historique. Mais après avoir traversé les siècles, le colloque s’est intéressé à la période contemporaine et, en particulier au cas de Paul VI. Les organisateurs se sont, par avance, défendus de vouloir établir des rapprochements avec l’actualité, mais force est de constater que l’on a parlé à Sceaux de l’hypothèse de la déposition du Pape, au demeurant et heureusement fort rare, au moment où souffle à Rome un petit vent de révolte à l’encontre du pape François, par ailleurs fidèle disciple, en paroles et en actes du pape Paul VI.

Ce colloque s’est révélé d’un grand intérêt du fait que deux éminents juristes, Cyrille Dounot, professeur d’histoire du droit à l’Université de Clermont-Ferrand, et Olivier Échappé, conseiller à la Cour de cassation, ont rompu la loi du silence en présentant les accusations en hérésie, schisme et scandale que l’abbé Georges de Nantes, théologien de La Contre-­Réforme catholique, avait formulées à l’encontre du pape Paul VI, en vue d’obtenir sa déposition. Et ils ont eu l’honnêteté intellectuelle de le faire, car notre Père est le seul théologien qui a su définir et mettre en œuvre une voie canonique moderne ­permettant d’évincer, de déposer, de chasser un Pape qui dévierait de la doctrine de la foi catholique.

Ils n’ont pas hésité à présenter notre Père comme «  l’écrivain phare, le penseur clef de cette question, le premier à l’avoir abordée, le plus précis dans ses démonstrations et en même temps le plus persévérant  ». Et ils ont su faire découvrir ce qui fut la «  grande affaire de sa vie  » au travers de deux exposés eux-mêmes précis, exacts, montrant de leur part une lecture attentive des Lettres à mes amis et de La Contre-Réforme catholique.

Ce colloque donne l’occasion de reprendre l’étude de ce procès inouï, engagé par notre Père au lendemain même du concile Vatican II contre le Souverain Juge, pour l’honneur et l’amour de Jésus et de Marie, de l’Église, étreint par l’angoisse du salut des âmes.

I. LE COMBAT DU FILS CONTRE SON PÈRE

«  La Sainte Église m’a engendré à la vie divine le 5 avril 1924, a raconté notre Père, et j’ai adhéré ce jour-là à son Credo  ! elle m’a confirmé dans cette foi catholique et pour son témoignage le 19 mars 1931; enfin elle m’a appelé au sacerdoce et m’a ordonné prêtre le 27 mars 1948, pour participer activement au ministère de la doctrine, des sacrements et du gouvernement des âmes. Malgré mes innombrables péchés, offenses et négligences, je n’ai cessé d’admirer, d’aimer et de servir cette Église Catholique, seule Divine, seule Sainte, à qui je dois tout et à qui ma vie est à jamais consacrée.

PREMIERS COMBATS.

«  Pendant la première partie de mon ministère sacerdotal, j’ai rencontré dans cette fidélité bien des obstacles et des contradictions, ceux de la chair, du monde et du démon, comme il est normal. J’ai combattu et souffert pour la foi, sans m’étonner des erreurs et des désordres rencontrés, dans les autres comme en moi-même.  » (Lettre à mes amis n° 231, juillet 1966, p. 1)

Les désordres dans les autres… Ce furent le progressisme et le modernisme contractés à vie par les anciens des Frères Missionnaires des Campagnes, et contre lesquels notre Père tenta d’immuniser les jeunes frères qui ne l’écoutaient que trop bien… ce qui lui valut son renvoi… Ce fut également une liturgie et une pastorale d’avant-garde, celle de la paroisse Saint-Bruno à Grenoble, dont le seul effet tangible fut de mettre à bas le réseau d’œuvres dynamiques que le curé précédent y avait développées “ sous Pétain ”. Notre Père s’y prêta, mais cela devint, l’été 1950, intenable. «  Leur refus formel de l’encyclique Humani generis me parut inconciliable avec la foi catholique  ; je le dis, cela ne plut pas.  » Et celui qui se vit reprocher de démolir en trois mois d’été le travail de toute une année d’une pastorale lamentable, vouée à l’échec, fut prié de ne plus revenir…

Ces désordres, ce furent aussi les accointances douteuses de la démocratie chrétienne avec le communisme dénoncées par notre Père, durant l’hiver 1952, notamment dans une conférence donnée à Nantes et qui lui valut son renvoi du diocèse de Paris et sans doute la cabale qui fit obstacle à sa nomination comme professeur de théologie au grand séminaire de Grenoble. Ce fut enfin l’abandon de l’Algérie française à l’islam et à la barbarie communiste par des hommes d’Église et un État dramatiquement concertés pour trahir cette chrétienté d’Afrique. Notre Père fut «  de ces rares prêtres qui militaient ouvertement contre la subversion et contre l’anticolonialisme délirant du clergé et de Rome même, hélas  !  » Il en reçut pour “ récompense ” une arrestation policière et, pire, son renvoi le 11 mars 1963 par Mgr le Couëdic, alors évêque de Troyes, des paroisses dont il avait été nommé curé cinq ans auparavant.

OPPOSITION À LA RÉFORME.

«  Mais voici que dans cette deuxième étape, poursuit notre Père, erreurs et désordres, du moins ce qui m’avait été jusqu’alors désigné comme tel par l’Église, se présentent, au nom de l’Évolution nécessaire et sous le visage de l’Autorité ecclésiastique, comme la vérité nouvelle et le bien d’aujourd’hui.  » (ibid.) Renvoyé de ses paroisses, il put suivre avec attention les travaux du Concile, juste au moment où celui-ci prenait ses orientations décisives. Notre Père s’était providentiellement préparé à un tel travail puisqu’il mena en 1950 une grande campagne contre le livre du dominicain Yves Congar Vraie et fausse réforme dans l’Église qui deviendra la charte du concile Vatican II. Entre 1959 et 1963, il publia sous le titre Le mystère de l’Église et l’antichrist une étude théologique du progressisme qu’il voyait à l’œuvre dans l’Église de France.

La première session du Concile n’avait rien compromis, mais elle avait manifesté un mauvais esprit déplorable. La deuxième session connut ce que le Père Congar osa appeler sa «  Révolution d’octobre  », lors des fameux votes d’orientation. Dès lors, tout était à craindre. «  La troisième session vit le déferlement de la vague réformiste au point d’ébranler les dogmes et les structures de l’Église.  » (CRC n° 110, octobre 1976, p. 6) Tout alla alors à un train d’enfer. «  Et la quatrième session réalisera le laminage de l’opposition traditionaliste et le lâcher tout libéral.  » (ibid.) Et notre Père, de la maison Saint-Joseph, comprenant tout, dénonçait sans relâche l’hérésie qui s’étalait sans pudeur au sein de l’aula conciliaire. «  J’ai cruellement jeté à la face de ces faux frères le projet dévoilé de tous leurs efforts, projet judéo-maçonnique adopté par leur réformisme  : la constitution d’une organisation religieuse universelle, dont toute l’énergie spirituelle serait mise au service d’un “ monde nouveau à construire ”, sur les ruines de l’autre, selon le plan socialiste-marxiste, dans le culte de l’Homme. Le MASDU, le Mouvement d’animation spirituelle de la démocratie universelle.  » (Lettre à mes amis n° 231, juillet 1966, p. 4)

OPPOSITION AU PAPE.

En parallèle à son opposition au Concile, notre Père devait entamer «  le combat du fils contre son Père, du prêtre contre le Pape.  » (CRC n° 82, août 1974, p. 1). Durant près d’une année après son élection, il garda toute sa confiance en Paul VI. Mais l’encyclique Ecclesiam Suam, du 6 août 1964, le contraignit à constater que ce dernier était personnellement acquis au principe même du réformisme congarien. Il apparaissait clairement que les théories suspectes et même absurdes qui se répandaient au sein de la majorité des Pères conciliaires et qui figurèrent finalement dans les Actes du Concile étaient celles mêmes du Pape.

Notre Père dut alors prévenir ses lecteurs de ce qu’un Pape peut manquer à son devoir de pasteur et de docteur suprême, et évoquer dans le détail l’exemple de triste mémoire du pape ­Honorius (cf. Lettre à mes amis n° 188, novembre 1964). Ce fut, sous la plume de notre Père, le franchissement d’une première étape qui devait le conduire inexorablement d’une critique du Pape à une opposition et même à un procès intenté au Pape.

Le 6 janvier 1967, un an après la clôture du Concile, dans sa Lettre à mes amis n° 240, notre Père était déjà en mesure de dresser le bilan d’une année folle au cours de laquelle firent florès tous les désordres au sein d’une Église emportée dans son rêve chimérique du MASDU. Mais «  arrivé à ce point de ma Lettre, au soir du 6 janvier, pour la première fois depuis dix ans la plume m’est tombée des mains. J’allais étaler, à la suite de ce bilan catastrophique, toutes les pièces du dossier qui l’appuient. Elles prouvent la réalité de la décadence, elles démontrent jour après jour, depuis la clôture du Concile, le caractère global du mouvement qui emporte l’Église  » et qui impose cette conclusion  : «  Il existe un accord, une collusion fondamentale, entre l’Autorité responsable supérieure et les exécuteurs subalternes de la réforme, pour “ la création d’une Église nouvelle au service d’un monde nouveau ”  ».

Et l’Autorité responsable supérieure, au sein de l’Église, n’est autre que le Pape lui-même, le pape Paul VI. Partant de là, notre Père prend la décision de dénoncer publiquement la réforme du concile ­Vatican II comme celle d’une seconde Réforme «  pour encourager tous les hommes de bien à mener la Contre-Réforme du XXe siècle  » (ibid., p. 8). Il encadre ce combat par deux règles  : d’abord celle de ne jamais se déclarer, lui et les amis qui voudront bien le suivre, l’Église à eux seuls, «  répudiant cette Église Réformée postconciliaire comme schismatique et hérétique  », et en même temps, seconde règle, celle de combattre, «  dans le Corps de l’Église, société visible où les hommes faillibles gardent leur pouvoir d’errer et de mal faire, ce schisme latent, cette hérésie parasite, cette irrecevable nouveauté qui en altère la divine pureté et en occulte la vraie vie  » (ibid., p. 5-6).

Le premier acte de ce combat qui deviendra un procès consiste à s’adresser «  au Souverain Pontife comme Pasteur Suprême de l’Église, et à nos ­Seigneurs les Évêques, comme légitimes pasteurs de nos diocèses, personnellement, pour réclamer et obtenir de leur magistère infaillible la solution à des doutes désormais insupportables.  » (ibid., p. 6) «  Certes, ­ajoutait-il, nous avons conscience de porter la lampe de notre foi dans des mains maladroites, la flamme de l’amour du Christ dans des âmes fragiles. Mais nous gardons le Trésor de la Tradition qui nous a été confié pour le transmettre fidèlement à la génération qui vient. C’est parce que nous croyons en l’Église que nous y demeurons, luttant à visage découvert contre les faux frères. C’est parce que je crois à l’indéfectibilité du Siège apostolique que je vais m’adresser au Souverain Pontife pour lui demander instamment de mettre un terme à la révolution postconciliaire  » (Lettre à mes amis n° 250 du 25 août 1967)

Après l’avoir annoncé plusieurs mois à l’avance, l’abbé de Nantes envoya le 11 octobre 1967 une “ Lettre à Sa Sainteté le pape Paul VI ” qui débutait par ces mots  : “ L’orgueil des réformateurs ”. C’est un exposé clair et exhaustif du projet d’une certaine réforme inouïe et insensée de l’Église, idée centrale tout à la fois du concile Vatican II et du pontificat du pape Paul VI, à l’encontre même de celui qui en était l’instigateur.

Notre Père ne perd pas sa foi en l’Église et, en attendant son relèvement à l’appel de son magistère suprême, il avertit solennellement le Pape qu’il se gardera, comme du plus grand des péchés, de cette réforme «  satanique dans son essence, impie dans ses manifestations et ses lois […]. Nous discernerons de notre mieux, selon le critère infaillible de la Tradition, ce qui procède de votre magistère coutumier et catholique pour nous y soumettre, et ce qui vient de cette autorité usurpée pour la Réforme de l’Église, que nous tiendrons toujours pour nul et non avenu.  » (CRC n° 2, novembre 1967, p. 12)

Un mois plus tard, l’abbé de Nantes publie une analyse réalisée par une “ équipe d’étude théologique ” à propos de l’encyclique Populorum progressio laquelle décrit un programme pour transformer le monde, améliorer le sort des hommes, instaurer la paix universelle, avec l’aide de toutes les religions et idéologies. Cette analyse pose sans détour la question dramatique de la fidélité du Pape à la foi catholique. Et notre Père aussitôt d’enchaîner par de larges citations du ­cardinal Journet, extraites de son livre L’Église du Verbe incarné, et traitant du droit des fidèles d’accuser le Pape d’hérésie ou de schisme et même d’aller jusqu’à réclamer sa déposition (CRC n° 3, décembre 1967).

Pourquoi  ? «  Parce que les bons catholiques, et il en existe à tous les degrés de la hiérarchie comme dans le peuple fidèle, sont pris en tenaille par deux tentations auxquelles ils doivent résister. Accepter tout, le désordre et la corruption du culte de la foi, des mœurs, tout cela commandé ou autorisé par une hiérarchie unanime dont le Pape est le Chef, ce à quoi ils sont fortement poussés et contraints… Ou refuser tout en bloc, parce que tout est vraiment trop bête, trop triste, impudique et malfaisant, mais en quittant une Église qui les provoque à la révolte et qui souhaite ouvertement leur départ. Ces deux solutions faciles, trop faciles, sont des péchés. On ne quitte pas l’Église de Jésus-Christ  ! On ne se rallie pas à la Réforme moderniste ni à la Révolution progressiste  ! Alors la solution  ? La solution est de refuser la Réforme en restant dans l’Église. Mais il n’y a pas moyen de dissocier la Réforme actuelle, de l’Église qui l’impose sauf…

«  … sauf en attaquant la Personne même du Pape comme étant, et elle seule, à la jointure des deux mondes, de l’ordre et du désordre, de la Tradition et de la subversion, de l’Œuvre du Christ et des machinations de Bélial […]. On ne peut désobéir à un curé moderniste qu’en invoquant non sa propre foi ou sa conscience individuelle, mais la foi de l’Église qu’incarne l’Évêque. Mais si l’Évêque défend son subordonné hérétique, on devra alors résister à l’Évêque prévaricateur en invoquant la foi et la discipline de l’Église romaine qu’incarne le Pape  ; et faire appel à Rome. Mais si tout appel à Rome est vain  ? Si le Pape méprise notre inquiétude et notre indignation  ? Si sa volonté obstinée, absolue, terrifiante soutient les démolisseurs de l’Église et les assassins de la foi  ?

«  Si c’est là Volonté de Pape, volonté de vrai Vicaire de Jésus-Christ, alors Dieu est contre Dieu et c’en est fini de notre foi. Reste une dernière possibilité qui explique tout  : que cette volonté soit celle d’un Pape… apostat. Et la seule manière de sortir de cet invivable doute, c’est de provoquer le Pape à se déclarer. Car si le Pape, si son soutien à toutes les subversions est objet de juste condamnation, alors notre foi retrouve sa certitude, cette certitude repose sur l’Église infaillible, immortelle, qui garde en elle les énergies nécessaires à l’éviction des apostats qui la perdent.  » (CRC n° 38, novembre 1970, p. 7)

Mais comment procéder à la déposition du Pape  ? Le dîner-débat organisé le 30 janvier 1970 par L’Union des intellectuels indépendants, donna l’occasion au théologien de la Contre-Réforme catholique de faire un état sur cette question en vérité très épineuse et de présenter la procédure qui devrait être suivie. «  Mais le Pape est infaillible  !  » lui objecte soudain un auditeur. Et de fait, le privilège inouï de cette assistance certaine du Saint-Esprit dont jouit le Pape semble, à première vue, un obstacle invincible à son éviction du Siège de Rome. Le théologien de la Contre-Réforme catholique, contre une idée communément reçue au sein de l’Église, va démontrer que cette infaillibilité pontificale non seulement n’empêche pas la déposition éventuelle du Pape, mais elle en est même la clef.

II. L’INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE,
CLEF DE LA DÉPOSITION DU PAPE

La question de la déposition du Pape oblige à s’interroger sur son autorité sur l’Église définie comme «  cette société visible, historique, hiérarchique, dont le Christ est le Fondateur et demeure la Tête, dont l’Esprit est l’Âme vivifiante et sanctifiante. Elle est parfaite. Elle transcende par sa vérité, sa sainteté, son ordre, les éléments humains qui la composent. La considération de ce miracle historique conduit à la foi en son mystère surnaturel  : si elle apparaît irréductible à toute explication naturelle, spiritualiste aussi bien que matérialiste, c’est parce que sa hiérarchie est douée de pouvoirs divins dans la symbiose unique d’une Personne divine avec une communauté humaine […].

«  La fondation de l’Église sur les plans arrêtés par le Christ a été confiée aux Apôtres pour être mise en œuvre au jour de la Pentecôte. Elle requérait évidemment des dons spéciaux, vraiment singuliers et extraordinaires de l’Esprit-Saint à la génération des bâtisseurs. C’est pourquoi les Douze, les Apôtres, ont été constitués les Colonnes de l’Église, doués de pouvoirs si étendus et si particuliers que leurs successeurs mêmes n’en hériteront pas totalement.  »

Notre Père insiste beaucoup sur cette limitation des pouvoirs des successeurs des Apôtres parce que précisément les Pères du concile Vatican II en ont fait fi (cf. Lettre à mes amis n° 212 du 15 septembre 1965). Néanmoins «  pour que l’Église ait une base certaine, une continuité et une perpétuelle unité dans la fidélité au Seigneur Jésus-Christ, il fallait que les actes essentiels des Pasteurs de l’Église soient nécessairement et indubitablement efficaces, suivis de leurs effets divins. Ces actes relèvent de Pouvoirs infaillibles, assistés inconditionnellement par l’Esprit-Saint. Les autres présentent une grande contingence et dépendent aussi bien de la fragilité de l’homme que de l’assistance de l’Esprit de Dieu  ; ils émanent de pouvoirs moindres, où doit s’opérer un discernement.  » (CRC n° 69, juin 1973, p. 5)

Pour conserver l’Église, les successeurs des Apôtres usent des pouvoirs d’ordre, d’enseignement et de gouvernement, leur autorité étant toutefois subordonnée à celle de l’Évêque de Rome qui, selon la volonté même de Notre-Seigneur, est revêtu de l’autorité suprême.

UN PAPE PEUT-IL ÊTRE HÉRÉTIQUE  ?

La question met en cause directement le pouvoir d’enseignement du successeur du Chef des Apôtres et il convient d’opérer certaines distinctions.

L’enseignement de l’homme privé, qu’il soit par ailleurs Pape ou simplement évêque, reste faillible. Même constituées en dignité, ces personnes gardent la liberté marginale d’enseigner sous leur responsabilité personnelle, comme “ théologiens privés ”, des théories et opinions qui leur sont propres et qui ne valent que par leur force démonstrative intrinsèque. Mais il importe que cet enseignement ne puisse se confondre, au moins en apparence, avec le magistère. À l’opposé, l’Église en sa croyance unanime est infaillible. Ce que tous les fidèles de l’Église croient ensemble, unanimement, comme de révélation divine, est infailliblement vrai.

Le magistère ordinaire, quant à lui, se présente, en tout, comme «  l’écho de la Tradition unanime de l’Église  ». Il jouit, mais de façon conditionnelle, de l’infaillibilité. «  Quand le Pape, ou quelque évêque ou quelque curé même, enseigne ce que l’Église a toujours et universellement tenu pour certain, il dit vrai nécessairement et infailliblement. En ce sens, il serait à peine exagéré de dire que nous sommes tous infaillibles… mais dans la stricte mesure (et qui est souvent difficile à déterminer) où nous répétons ce que nous avons nous-mêmes appris de l’Église. Les uns, en écoutant et croyant la doctrine constante de l’Église, les autres en l’enseignant et en l’expliquant sans y rien mêler de nouveau ou de particulier, tous communient dans la certitude de l’Église.

«  En revanche, s’il advient que le Pape ou les évêques, même dans leur enseignement “ authentique ”, enseignement donné par eux en vertu de leur fonction, avec l’autorité de leur rang, en viennent à proférer quelque nouveauté ou quelque opinion discutée, pareille doctrine ne peut être considérée comme relevant du magistère ordinaire. Et c’est la grande infirmité de ce magistère ordinaire de n’être pas séparé par une frontière nette et incontestable du royaume des opinions humaines.

«  Ainsi, depuis Pacem in terris et les Constitutions dites pastorales ou les Décrets et Déclarations de Vatican II, on se trompe communément sur l’autorité de ces Actes évidemment “ authentiques ” du Pape et du Concile, mais dénués de tout caractère traditionnel et universel  ! Tout ce fatras de nouveautés ne peut se réclamer de l’autorité de la Tradition, il ne relève donc en rien du magistère ordinaire et vaut ce que valent ceux qui les fabriquent.  » (ibid., p. 5 et 6)

Enfin, reste à évoquer le magistère extraordinaire, solennel, lequel de lui-même est strictement et pleinement infaillible. «  Et c’est une nécessité pour l’Église. S’il advient que sur tel point de doctrine la tradition ne soit pas claire ni unanime, si une croyance commune est soudain contestée ou même rejetée par certains, alors ceux qui ont tout pouvoir pour conserver et défendre le dépôt de la Révélation seront amenés à dirimer le conflit, à trancher la question définitivement par une proclamation en forme indiscutable de la Vérité. L’assistance du Saint-Esprit leur est promise pour de telles décisions. C’est l’infaillibilité du Pape et du Concile dite solennelle, ou encore “ ex cathedra ”.

«  Un tel charisme est stupéfiant  ; il fait de l’homme comme un Dieu, sûr d’être dans le vrai absolu  ! C’est bien pourtant une vérité de notre foi, vécue depuis toujours et proclamée par le premier concile du Vatican, désormais irréformable. Il était nécessaire qu’il en soit ainsi. Ce recours à une infaillibilité de principe, signalée par la forme de l’acte déclarant la foi, est l’ultime solution aux crises doctrinales que traverse l’Église parce qu’il n’y a, dans de telles circonstances, d’autres solutions que de croire sans plus rien examiner ni discuter, du seul fait qu’il est sûr que “ Rome a parlé ”, que le Pape a parlé “ ex cathedra ”, que le Concile a promulgué une “ constitution dogmatique ” accompagnée d’anathèmes. Alors, à coup sûr, c’est la Vérité.  » (ibid., p. 6)

Si l’enseignement solennel constitue le recours ultime pour mettre fin à un différend d’ordre doctrinal, celui qui le professe ne jouit pas dans tous les cas de l’infaillibilité, comme le texte de la déclaration du concile Vatican I l’indique clairement  : «  Le Saint-Esprit n’a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu’ils publient, d’après ses révélations, une doctrine nouvelle, mais pour que, par son assistance, ils gardent saintement et exposent fidèlement les révélations transmises par les Apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi.  »

Mgr Fessler, secrétaire du concile du Vatican, expliquait, avec la pleine approbation de Pie IX, que le Pape «  ne possède le don de l’infaillibilité que dans l’exercice de sa charge de Suprême “ Docteur ”, enseignant la vérité nécessaire au salut, révélée par Dieu, et non dans les affaires de discipline ni comme juge des causes ecclésiastiques, ni dans les autres fonctions auxquelles sa charge de chef de l’Église peut encore s’étendre. De même, dans les décrets dogmatiques, les bulles dogmatiques, etc., on ne doit pas regarder indistinctement tout ce qui s’y trouve comme objet de l’infaillibilité.  » (frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, t. 1, p. 497-498)

Ainsi, «  en certains domaines, à certaines conditions précises, écrit notre Père, l’infaillibilité du magistère est sûre et entière  : c’est pour ainsi dire Dieu même qui parle par le Pape, par le Concile. En d’autres domaines, ou faute de certaines conditions, la défectibilité humaine l’emporte sur l’assistance divine. Même alors, il serait bon et prudent de croire et d’obéir à ceux que l’Esprit-Saint assiste pour qu’ils n’errent pas et procurent le bien des âmes. Cependant, une certaine possibilité subsiste pour les Pasteurs de trahir leurs fonctions et de se tromper eux-mêmes par ignorance, ou de nous tromper et de nous égarer par malice.  » (CRC n° 69, juin 1973, p. 6)

Même le Pape  ? «  Oui, en dehors de son enseignement ex cathedra et en dehors de son enseignement ordinaire, quand il cesse de répéter ce que la Tradition unanime tient pour révélé, et donc quand il parle comme théologien privé.  » (ibid., p. 7)

D’ailleurs un canon du Décret de Gratien fait explicitement mention de la déviance possible du Pape par rapport à la foi, c’est-à-dire de son hérésie. «  Que nul mortel n’ait l’audace de faire remontrance au Pape pour ses fautes  ; car il ne peut être jugé par personne celui qui doit juger tous les hommes, excepté s’il est repris pour avoir dévié de la foi.  » Même le concile du Vatican qui a tout à la fois proclamé le dogme et les limites de l’infaillibilité du Pape «  a aussi fortement proclamé qu’en dehors de ses conditions, le Pape demeurait capable d’erreur et ne pouvait donc être suivi aveuglément  » (ibid.).

Enfin «  plusieurs Papes se sont fourvoyés dans l’erreur en matière de foi, s’y sont obstinés jusqu’à condamner les tenants de l’orthodoxie, parfois avec une certaine solennité.  » (ibid., p. 8) Et notre Père de dresser la liste de cinq Papes qui, «  pendant un court moment de leur pontificat, sur quelque point particulier et obscur, souvent par diplomatie et désir de conciliation plus que par hérésie formelle, ont manqué à la pureté et à l’intégrité de la foi, ou plus exactement à la fermeté de leur magistère. Sur 263 papes et presque vingt siècles d’histoire, cela n’existe pas  ! Ou tout juste pour manifester que la chose est possible…  » (ibid.)

Et notre Père d’en conclure que pareille situation, celle d’un Pape hérétique est d’une improbabilité maxima. C’est donc la dernière hypothèse à imaginer quand toutes les autres se sont avérées insuffisantes. «  C’est l’hypothèse désespérée. Et je comprends fort bien qu’on ne nous suive pas quand nous recourons à cette solution, possible dans l’absolu, improbable statistiquement […]. Et cependant, quand il ne reste plus d’autre solution, quand toutes les preuves sont réunies et convergent, ni la foi n’est ébranlée, ni l’espérance ne meurt, ni la charité ne se trouve blessée de dire  : notre Pape est hérétique.  » (ibid., p. 9)

DE L’ACTION CONTRE UN PAPE HÉRÉTIQUE.

Les théologiens proposent deux solutions, notre Père une troisième, ainsi que monsieur le professeur Dounot l’a bien souligné.

«  Papa hæreticus depositus est un Pape hérétique est déposé.  » C’est la solution préconisée par Robert Bellarmin au beau temps de la Contre-Réforme. «  L’hérésie étant une mort spirituelle, un abandon de l’Église, tout Pape qui tombe dans l’hérésie se trouve spirituellement mort et retranché ipso facto de l’Église. Il est, de ce fait même, déposé  ; il a cessé de son propre chef d’occuper le Siège Apostolique.  » (ibid., p. 10) Cette théorie était bien adaptée à une époque où la foi catholique était pour tous nettement distincte de l’erreur.

«  Mais ce que Suarez ni Bellarmin n’auraient pu prévoir, c’est qu’un temps viendrait où l’évolutionnisme et le subjectivisme répandraient leurs ténèbres dans les esprits au point de rendre impossible ce repérage immédiat de l’hérésie, surtout dans les doctrines privées d’un Pape. Dans la confusion actuelle, où le libre examen protestant se complique d’immanentisme moderniste, si nous admettions cette solution, chacun selon son caprice déclarerait le Pape hérétique et en conclurait pour sa propre gouverne qu’il n’y a donc plus de Pape.  » (CRC n° 30, mars 1970, p. 7) Donc solution impraticable, au jugement du théologien de la Contre-Réforme catholique et qui n’aurait pas d’autre effet que de jeter la confusion et la mise en cause de tout Pape, quel qu’il soit.

«  Papa hæreticus deponendus est Un Pape hérétique doit être déposé.  » C’est la solution proposée par le cardinal Cajetan et d’autres théologiens. Elle implique deux conséquences importantes. «  S’il arrive qu’un Pape soit hérétique, il faut procéder à sa déposition pour qu’il cesse d’être Pape. Et encore ceci  : celui qui accuse le Pape d’hérésie ne doit pas s’en tenir là, mais il doit provoquer le processus juridique de sa déposition, ne pouvant ériger son jugement personnel en décision universellement et immédiatement exécutoire.  » (CRC n° 69, juin 1973, p. 10)

Voilà une sage solution, mais qui toutefois soulève d’autres questions, en particulier celle de savoir qui jugera le Pape, et pour laquelle la réponse de Cajetan est décevante. Procédant à la déposition du Pape hérétique, l’Église, selon lui, ne juge pas le criminel, mais se contente de le désigner au Souverain Juge qui est Dieu lui-même. «  On ne voit pas ce que Cajetan veut dire, commente l’abbé de Nantes. Son embarras est évident. Nous en gardons l’idée que le tribunal ­ecclésiastique, dans un tel procès, n’aura de compétence que pour instruire l’affaire non pour rendre un jugement.  » (ibid.)

Et notre Père d’apporter la clef à la difficulté que n’a su résoudre Cajetan et pour cause… parce qu’elle suppose définie l’infaillibilité pontificale. «  Car, à la question décisive  : qui décidera en dernier appel, souverainement, une fois instruit le procès d’un Pape hérétique, schismatique ou scandaleux  ? Le dogme du Vatican seul apporte une solution réaliste. Qui jugera le Pape  ? Mais le Pape lui-même dans son infaillible magistère doctrinal  !  » (ibid.)

Qui se portera accusateur  ? Réponse certaine de notre Père  : n’importe quel chrétien, pourvu cependant, et la précision est importante, qu’il soit membre de la Sainte Église. Devant quel tribunal  ? «  Le véritable et seul tribunal de la foi, c’est l’Église, en raison de son autorité d’Épouse du Seigneur. Sa compétence est universelle, ses jugements sont infaillibles. L’Église croyante cependant tient sa foi et demeure dans son “ sensus fidei ”, son sens infaillible de la vérité, par le secours constant de l’Église enseignante. L’instruction du procès sera donc à faire devant toute l’Église, soit par des membres représentatifs de la hiérarchie, soit par un tribunal de théologiens simplement chargés d’établir la conformité ou la contradiction de l’enseignement et des actes pontificaux avec la foi catholique et la tradition de l’Église, sous réserve d’une sentence infaillible qui n’est pas de sa compétence.

«  C’est au Pape que reviendra de former ce tribunal chargé d’instruire l’affaire en toute liberté et impartialité. Il me semble qu’il sera préférable d’en choisir les membres parmi de simples théologiens, tâcherons sans prétention, plutôt que parmi des évêques et cardinaux qui seraient dès lors tentés de se constituer en Concile, de s’arroger une supériorité sur le Pape et de se prétendre capable de le juger et de le condamner sans appel.  » (ibid., p. 11)

Qui sera le Juge Souverain  ? Le Pape parlant ex cathedra. «  Le Pape infaillible jugera donc sans appel le Pape faillible. Lui seul peut être ainsi juge et partie dans sa propre cause car, serait-il “ démon dans son âme ”, il serait encore “ saint par son office ”, comme le dit Cajetan.  » (ibid.)

Quelles sont les issues prévisibles d’un tel procès  ? Notre Père en dénombre trois.

Une nouvelle définition de foi. Le Pape déboute l’accusateur et réitère, mais en la forme solennelle, l’enseignement contesté et donné jusqu’alors sous la seule forme authentique. Et l’opposant et ses gens n’auront plus qu’à se soumettre sous peine d’excommunication.

La rétractation du Pape. Que le Pape se rétracte, voilà bien l’impossible  ! a affirmé monsieur Olivier Échappé. C’est de sa part une exclamation irréfléchie ou un manque de foi. «  En effet, si le Pape, après une erreur grave, est mis avec force devant cette alternative  : ou bien confesser la foi catholique immuable et donc reconnaître son erreur, ou bien renier la foi catholique pour s’obstiner dans son propre sens, il est possible, il est même plus que possible que le Pape se rétractera. Les cinq Papes hérétiques que compte l’histoire se sont tous rétractés.

«  Il faut agir fermement contre un Pape hérétique, mais il faut en même temps prier pour lui et pour l’Église. Car un grand procès intenté au Pape pour hérésie, schisme et scandale, peut se terminer, pour la plus grande gloire de Dieu et pour le plus grand profit de l’Église, par un acte de rétractation du Pape, sublime exemple d’humilité et d’obéissance à Dieu.  » (ibid.)

Constat de défection. Le Pape peut refuser de répondre à l’accusateur, de trancher l’objet du litige. «  Alors ce sera un constat de refus, de forfaiture, que devra dresser l’Église de Rome  : le Pape ne veut pas exercer sa Magistrature suprême  !  » (ibid.)

Son refus réitéré constituera une démission et le jugement de déposition sera la conclusion canonique de ce constat du retrait du Pape. «  L’Église de Rome déclarera le Siège Apostolique vacant et convoquera un conclave pour l’élection d’un ­Successeur.  » (ibid.)

Personne ne se présentera pour exercer une telle remontrance, pour engager un tel procès, à l’encontre du pape Paul VI. Notre Père qui depuis la fin du Concile, était le seul à mener la Contre-Réforme catholique, se chargera donc seul, comme simple prêtre, de porter cette croix à vrai dire écrasante. Ce sera la «  grande affaire  » de sa vie, selon ses propres termes, celle d’un fils qui s’élève contre son père, le Pape régnant, pour l’accuser, en vue de sa destitution, d’hérésie, de schisme et de scandale. C’est ce procès inouï qu’il nous faut maintenant présenter dans le détail, débuta le 16 juillet 1966.

III. DE L’APPEL DU PAPE AU PAPE

Le 10 décembre 1965, à son retour de Rome, sans doute sous la pression collégiale des évêques de France, Mgr Le Couëdic sommait l’abbé de Nantes non seulement de quitter son diocèse, mais également de mettre un terme à la publication des Lettres à mes amis sous peine de suspense a divinis, c’est à dire de ne plus pouvoir célébrer la sainte Messe.

Mais c’était méconnaître qu’il y allait de la foi catholique  : «  Si je me rendais, lui répondit notre Père, non pas à vos raisons, vous ne m’en donnez pas, personne ne m’en donne de source autorisée, mais aux terribles menaces de votre pouvoir spirituel, si je cédais à votre ordre de me taire et de me soumettre à cette évolution, à cette mutation de l’Église, si j’acceptais d’entrer lucidement dans cette mystification qui en est le rideau de fumée protecteur, je ne le pourrais sans perdre ma foi en l’Église sainte de Jésus-Christ.  » (Lettre à mes amis n° 220, 6 janvier 1966, p. 4) Pour autant notre Père annonçait qu’il accepterait, si elle lui était infligée, cette sanction disciplinaire. Mais elle ne pourrait le réduire au silence. Donc elle en appellerait d’autres…

Et alors, il se trouvera bien «  quelques esprits libres, quelques cœurs ardents, pour demander le motif exact de ces traitements violents et insolites […]. Il faudra bien en arriver à examiner sérieusement le contenu de ces fameuses Lettres […]. On ne pourra m’accuser ni d’apostasie ni de schisme  : je déclare adhérer à notre Credo catholique romain, et reconnaître pour seule autorité religieuse légitime le pape Paul VI et les évêques unis à lui dans la vraie foi. Reste l’hérésie, dont le magistère est juge et qui ne dépend pas de mes intentions. Il faudra donc me prendre en flagrant délit d’hérésie, pour vous justifier devant Dieu d’abord, devant mes amis et devant tout le peuple fidèle, des condamnations portées contre moi.  » (ibid., p. 6)

Aussi, l’abbé de Nantes proposa à son évêque de réclamer en Cour de Rome, du magistère souverain, un jugement doctrinal sur tous ses écrits passés, quitte à suspendre… mais provisoirement… ses critiques du Concile et à soumettre ses écrits, préalablement à leur publication, à la censure épiscopale. Accord de principe de Mgr Le Couëdic qui, par ailleurs, intervint auprès de l’Assemblée des évêques de France pour dissuader ses confrères de diffuser une mise en garde contre notre Père.

TENTATIVE DE CONCILIATION.

À peine Mgr Le Couëdic avait-il donné son accord pour obtenir un jugement doctrinal, qu’un premier obstacle surgit en la personne du cardinal Lefebvre, membre assesseur du Saint-Office, président de l’Assemblée des évêques de France et archevêque de Bourges. Mandaté par le cardinal Ottaviani, il avait pour mission d’enjoindre notre Père, d’une part, à renoncer à l’examen canonique de ses écrits dont il reconnaissait d’ailleurs la rectitude doctrinale et, d’autre part et surtout, de renoncer à ses critiques de la Réforme et de la hiérarchie qui disqualifiaient, selon lui, ses écrits, et de s’engager, au contraire, dans la voie de «  la confiance et de l’admiration envers un magistère actuel pratiquement infaillible et impeccable, celle de l’acceptation sans réserve de l’Église Nouvelle, considérée comme un tout, dans sa Réforme totalitaire.  » (Lettre confidentielle du 1er mai 1966)

Seul face à celui qui se révélera son juge, notre Père tint bon. Il rappela simplement, mais fermement, qu’il demandait un jugement canonique et s’inquiéta des modalités à suivre pour la saisine régulière du Saint-Office réformé. Le cardinal Lefebvre l’engagea alors à adresser une lettre au cardinal Ottaviani pour demander… sa condamnation, tout en lui précisant que les anciennes règles de procédure lui seront appliquées, le nouveau Règlement de la Sacrée Con­grégation pour la doctrine de la foi n’ayant pas encore été adopté.

«  Une étape était franchie, douloureusement, celle de la tentative de conciliation, et plus encore, celle de la rencontre avec la première instance, de l’Église de France. Il me faut donc maintenant introduire ma demande de procès canonique auprès du Siège apostolique, à Rome.  » (ibid.)

LA REQUÊTE DU 16 JUILLET 1966.

Par une requête datée du 16 juillet 1966, l’abbé de Nantes déférait officiellement à la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi les 220 Lettres à mes amis écrites entre 1956 et 1966 et ordonnées selon un sommaire chronologique détaillé et précis. Elles constituaient la matière de l’examen doctrinal et autant de pièces à charge contre les Pères du Concile et le pape Paul VI.

Dans une deuxième partie, notre Père exposait le motif d’une si singulière démarche  : «  Le Concile a d’abord renoncé à exercer son autorité divine en refusant de faire œuvre doctrinale  » tout en exigeant l’obéissance de tous dans sa pastorale. Et il s’en est suivi d’alarmants désordres. Il faut cependant que demeure l’autorité divine de l’Église «  pour nous enseigner les dogmes et les lois de l’Église, sans nous réclamer, d’abord et davantage, d’adopter des opinions nouvelles.  » (Lettre à mes amis n° 231 du 16 juillet 1966, p. 6-8)

«  Désormais coexistent, au sein de l’Église, deux pouvoirs, mêlés, mais différents. L’un est divin, immuable, souverain. L’autre est humain, sectaire, toujours changeant. La survie précaire d’une école traditionaliste opprimée, d’une minorité ouvertement contre-réformiste, est le signe que nulle secte n’absorbe l’Église, et que l’humain ne supplantera pas le divin dans son magistère vivant. Au-delà de la réforme, du dialogue, de l’œcuménisme, de l’ouverture, du service du monde et du culte de l’homme, demeure l’Église qui est la “ grande pensée de Dieu sur le monde ”, l’Épouse inviolablement fidèle de Jésus-Christ Fils de Dieu, l’Unique, la Sainte, la Catholique, l’Apostolique et j’ajoute, parce que ce mot précise le ressort de toute notre espérance, la Romaine.  » (ibid., p. 9)

Partant de là, l’abbé de Nantes requérait de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi, au nom de l’Église de Rome, Mère et Maîtresse de toutes les Églises, au nom du Pape, qu’elle opère avec puissance et décision une œuvre de discernement «  dans les divers Esprits qui se disputent l’héritage béni du Sauveur  » (ibid., p. 11), qu’elle tranche entre, d’un côté, un Esprit, au service duquel l’assemblée conciliaire s’est placée, qui inspire et illumine chaque conscience, qui opère une mystérieuse convergence d’idées et d’engagements, en face et au-delà de l’Institution ecclésiastique, pour parvenir à une réconciliation générale de tous les hommes, dépassant leurs divergences d’opinions, de religions et d’intérêts, mais qui insuffle le mépris et la haine de tout ce qui a été et qui demeure encore aujourd’hui l’Église catholique romaine  ; et, de l’autre, l’Esprit-Saint dont la mission «  est une mission de tradition […] qui inspire la pénitence, la conversion, l’instruction religieuse et la sanctification des fidèles  », qui ne saurait s’émanciper de Jésus-Christ ni se détacher de l’Église, au contraire, qui «  insuffle à tous les hommes, mais plus particulièrement aux fidèles, et plus encore aux pasteurs du troupeau, l’estime, le respect et l’amour de tout ce qui est catholique, la défiance, le mépris et la haine des erreurs et des désordres qui lui sont ennemis.  » (ibid.)

Notre Père avait donc parfaitement défini l’objet du litige et à imposer au Saint-Office cette redoutable alternative d’avoir à trancher… entre lui et le Pape, au travers de l’examen doctrinal de ses écrits  !

Par courtoisie, l’abbé de Nantes remit à Mgr Le Couëdic une copie de cette requête, de manière à ce qu’il puisse en prendre connaissance en même temps qu’il devait la faire suivre, suivant la voie hiérarchique, au Préfet de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi. Mais celui qui, à peine quelques mois auparavant, se faisait fort auprès de ses confrères de réduire au silence l’unique opposant à la Réforme conciliaire, se voyait “ réduit ” à transmettre au Saint-Office, de surcroît sous son autorité, un puissant dossier qui mettait en cause et le Concile et le Pape.

Dans ces conditions, Mgr Le Couëdic refusa net de transmettre la requête. Motif allégué  : le prétendu caractère offensant de l’acte introductif d’instance vis-à-vis de son destinataire, comme si l’évêque de Troyes avait qualité pour apprécier la recevabilité des requêtes adressées à la Sacré Congrégation pour la doctrine de la foi, surtout pour un pareil motif. Notre Père transmit donc directement sa requête au dicastère romain et surtout la publia, malgré une incroyable interdiction de l’évêque de Troyes.

Notre Père évita ainsi que son recours canonique n’aille se perdre dans les sables… de Rome, mais il paya au prix fort cette publication  : Mgr Le Couëdic lui infligea aussitôt une suspense a divinis, à vie car lui et ses successeurs ne daigneront jamais la lever, tandis que Notre Père s’abstiendra de faire appel. Au moment où il contestait publiquement l’orthodoxie de la Réforme de l’Église, il lui paraissait bon de témoigner une exacte soumission aux décisions disciplinaires de la hiérarchie, même arbitraires, dès lors qu’elles ne visaient que sa personne. Il importait, en outre, aux yeux de notre Père, de ne pas se détourner de l’action essentielle et sacrée qu’il engageait pour le triomphe de la sainte foi, pour la simple défense de son honneur et de ses droits personnels.

L’INSTRUCTION DU PROCÈS.

Durant deux années, rien ne filtra de la minutieuse étude du volumineux dossier des Lettres à mes amis à laquelle se livra le Saint-Office. Mais au mois d’avril de l’année 1968, la procédure s’accélère  : notre Père est convoqué à Rome, contrairement à l’usage séculaire du secret vis-à-vis des personnes dont les écrits font l’objet d’un examen. Il semble que notre Père ait bénéficié du nouveau dispositif de la lettre apostolique Integræ Servandæ donnée par le pape Paul VI le 7 décembre 1965 et en vertu de laquelle la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi ne peut plus désormais condamner les auteurs des livres qu’elle examine, sans les avoir entendus en leur donnant la possibilité de se défendre.

La première audience d’instruction se déroula le 25 avril 1968. Elle fut ouverte par Mgr Paul Philippe, secrétaire du dicastère. Il demanda à notre Père de promettre de garder le silence le plus absolu sur son procès. Refus de l’accusé, ennui du secrétaire. Finalement, notre Père proposa de limiter le secret à la durée du procès, jusqu’à son dénouement. L’incident fut clos. Notre Père déjoua le piège d’un serment qui lui aurait retiré toute possibilité de pouvoir parler de son propre procès… et de le commenter.

Ensuite, l’audience se poursuivit en présence de trois consulteurs, «  des théologiens savants, bienveillants sans faiblesse  » (CRC n° 24, septembre 1969, p. 4), par ailleurs grands connaisseurs des débats conciliaires. Il s’agissait des Pères Gagnebet et Duroux, dominicains et de l’énigmatique jésuite Père Dhanis, adversaire acharné de Fatima.

La matière de l’examen était précise  : «  on devait mettre en cause l’idée de “ Contre-Réforme catholique au vingtième siècle ”. La hiérarchie ayant proclamé la Réforme de l’Église, pouvait-on soutenir doctrinalement un traditionalisme qui lui est farouchement contraire et s’opposer pratiquement à sa mise en œuvre autoritaire  ?  » (ibid.)

Les débats abordèrent tout d’abord les doctrines de notre Père développées tout au long de ses Lettres à mes amis, et il apparut rapidement qu’il avait la foi catholique. En réponse à une série de questions posées pour le mettre en difficulté, notre Père eut la sagesse d’éviter de prendre position au nom d’un sectarisme étroit ou au nom d’une certaine largeur d’esprit par laquelle il aurait ensuite été possible de le conduire au travers de la brèche ouverte vers les ouvertures du concile Vatican II.

Cette première partie se termina donc à l’avantage de l’accusé. Les consulteurs ne pouvaient dès lors différer davantage l’objet principal de ce procès  : les accusations portées par l’abbé de Nantes contre les auteurs de la Réforme conciliaire et le premier d’entre eux  : le Souverain Pontife.l

«  D’accusé, je devins accusateur. Mes examinateurs se muaient alors en défenseurs, voire en accusés. En vertu de notre foi catholique exacte et ferme, je m’élevai contre les présupposés dogmatiques d’une Réforme dite pastorale. Les consulteurs ne m’ayant pas moi-même surpris en faute, cherchaient à réfuter mes critiques de la nouvelle religion réformée […]. Ce furent là-dessus des discussions confuses. Sur le sens des mots et la portée des slogans conciliaires ou pontificaux, l’accord était loin d’être fait. Collégialité, Église servante, liberté religieuse, ouverture au monde, œcuménisme, paix, culture, etc. C’était une logomachie.

«  Alors mes examinateurs perdaient la clarté, l’objectivité, la sécurité du catholicisme éternel. Leur calme, leur assurance le cédaient à l’impatience, à l’agressivité. Ces savants enfonçaient à pleines bottes dans la vase des équivoques, ambiguïtés et confusions conciliaires dont on ne les sentait pas encore revenus. Pour s’en tirer, ils m’accusaient de ne voir les actes du Concile et les discours de Paul VI qu’à travers les interprétations des autres. Ils opposaient les textes promulgués à tout l’appareil des discussions et commentaires qui les avaient préparés et suivis. Ils soutenaient un Concile irréel contre le para et le post-Concile.

«  L’espèce de champ de bataille que nous parcourions au galop était à leurs yeux éblouis le chantier d’une nouvelle et radieuse Cité humaine en construction. Ils voulaient croire au mirage. C’était pour moi, à perte de vue, les ruines de la Cité sainte, dévastée par un cyclone. Si nous évoquions tel acte, tel discours, ils m’en faisaient goûter le sucre et la tisane  ; ils ne sentaient pas l’arsenic qui en faisait le poison […].

«  Peu importait pour eux l’univers en folie. Ils ne jugeaient que moi, l’insolent, puisque moi seul je l’avais demandé, et ils réprouvaient mon opposition conservatrice, plus criminelle encore que l’autre, la révolutionnaire, à laquelle elle portait renfort, disaient-ils, pour le plus grand dommage de l’Autorité romaine. Je tentai de reprendre quelqu’une de mes preuves. Inutilement. On ne tire pas au clair en vingt heures, ce que des centaines de théologiens malins ont rendu inextricablement confus en cinq ans de byzantinisme conciliaire […].

«  Ils n’avaient plus rien d’autre à me dire que leur conviction, leur humaine, désespérée persuasion de grands personnages secrètement inquiets et désolés comme nous. Je recopie telles que je les ai notées au vol, des adjurations qui sont des aveux  : “ Oui, le Masdu existe, mais pas dans le Concile, pas dans les actes du Pape, n’ayez pas peur… ­Prenez-vous-en à Cardonnel, on ne vous dira rien, mais pas au Pape… À la longue, on arrivera à résorber les aberrations, les désordres postconciliaires, mais ayez confiance, le Concile est l’œuvre du Saint-Esprit… Non, le Pape n’est pas hérétique, il ne peut l’être… Non, il n’y a pas d’hérésie dans le Concile, il ne peut pas y en avoir… Au lieu de les critiquer, vous devriez avec tout votre talent et votre influence montrer qu’ils n’ont pas dit, qu’ils n’ont pas voulu ce qu’on leur fait dire et vouloir… ”

«  Pauvres admirables théologiens romains, comme j’aurais voulu partager votre bonne foi  ! Mais quand vous en arriviez à me croire entraîné par votre exemple ou convaincu par votre autorité, j’étais seulement à mesurer l’abîme qui vous séparait du reste de l’Église et du Pape même. Et je restais endolori, mais inerte à votre appel  : “ Dites-nous simplement que vous acceptez le Concile et que vous faites confiance au Saint-Père, d’une adhésion pure, simple et sans réserve, on ne vous demandera rien d’autre  ! ”

«  Il fallait en finir. Je dictai au greffier italien  : “ Est, est. Non, non. ” “ Qu’est-ce que cela veut dire, me demande le Président  ? – Cela veut dire que ce qui est, est et demeure, indépendamment de mes accusations. – Vous persistez dans vos critiques des Actes du Pape et du Concile  ? – Oui. ”  » (CRC n° 24, septembre 1969, p. 5)

L’instruction touchait à sa fin. Le requérant fut invité à lire et contresigner le procès-verbal qu’en avait dressé le greffier ecclésiastique. Mais celui-ci, qui était italien, n’avait manifestement rien compris. Les juges et l’accusé tombèrent d’accord  : cette pièce sans valeur était irrecevable. Que faire  ? Qui saurait, en trois jours, rédiger un compte rendu précis, exact, intégral, et surtout impartial  ! de ces longues heures de subtils débats théologiques  ? Fort embarrassés, les juges confièrent ce travail… à l’accusé qui rédigea un procès-verbal qu’approuvèrent et signèrent les consulteurs.

Et l’affaire fut renvoyée au 1er juillet suivant, date à laquelle les cardinaux, membres de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi feraient connaître leur décision.

LA NOTIFICATION DU 10 AOÛT 1969.

La procédure engagée par l’abbé de Nantes prendra apparemment fin avec la publication dans l’édition du 10 août 1969 de l’Osservatore romano d’une notification, relayée par différentes agences de presse dont l’AFP  :

«  Notification au sujet de M. l’Abbé de Nantes  : À la requête de M. l’Abbé de Nantes, la S. Congrégation pour la doctrine de la foi a examiné ses écrits et, après l’avoir entendu par deux fois, le 6 juillet 1968 [la comparution a eu lieu en réalité le 5 juillet] et le 23 mai 1969, a jugé devoir lui demander de souscrire une formule de rétractation de ses erreurs et de ses graves accusations d’hérésie portées contre le pape Paul VI et le Concile. Après les deux premiers refus opposés par l’Abbé de Nantes à cette demande, la S. Congrégation pour la doctrine de la foi a tenté une dernière fois, le 11 juillet 1969, de le convaincre de se soumettre à la décision officielle du Dicastère romain compétent auquel il avait été le premier à faire appel.

«   À cette demande solennelle qui lui était adressée, l’Abbé de Nantes a répondu, en date du 16 juillet 1969, par un refus catégorique. Il y récuse le droit de la S. Congrégation pour la doctrine de la foi d’exiger de lui une soumission, et il confirme ses positions antérieures concernant le Concile, l’Aggiornamento de l’Église, l’épiscopat de sa nation, les “ hérésies ” de Paul VI et l’appel adressé au clergé romain en vue de sa déposition canonique. La S. Congrégation pour la doctrine de la foi ne peut que prendre acte de ce refus opposé à sa légitime autorité en constatant avec une extrême tristesse qu’en se révoltant de la sorte contre le magistère de la hiérarchie catholique, M. l’Abbé de Nantes disqualifie l’ensemble de ses écrits et de ses activités, par lesquels il prétend servir l’Église tout en donnant l’exemple de la révolte contre l’épiscopat de son pays et contre le Pontife romain lui-même. Réunis en congrégation ordinaire, les cardinaux de la S. Congrégation pour la doctrine de la foi ont décidé de rendre publique la présente Notification, et le Saint-Père a daigné approuver cette décision.  »

Cette notification accablante pour la réputation de notre Père, évoque des erreurs qu’on lui aurait demandé de rétracter à plusieurs reprises, son refus de se soumettre à l’autorité de ses juges, sa révolte générale… Que s’est-il donc réellement passé entre le 1er juillet 1968 et le 10 août 1969  ?

L’ULTIMATUM.

L’abbé de Nantes fut à nouveau convoqué pour le 1er juillet 1968 au palais du Saint-Office. Las  ! De jugement il n’y en eut aucun, mais il lui était demandé de rétracter purement et simplement ses critiques du Pape, du concile Vatican II et des évêques français, et de leur jurer à tous une obéissance entière, inconditionnelle. Ainsi il n’était tenu aucun compte de l’instruction du procès qui avait eu lieu deux mois auparavant. Le jugement doctrinal tant réclamé n’était pas rendu, mais on exigeait de lui une soumission sans limites, “ musulmane ”, assortie d’une menace écrasante  : le refus de sa part d’une rétractation générale serait sanctionné par une ­excommunication.

Notre Père, seul en face de ses consulteurs, plongé dans un abîme de perplexité, disposait d’un délai de quatre jours pour faire connaître sa décision, quatre jours durant lesquels il vécut la plus dramatique alternative, sous le regard de Dieu, son Maître et son Juge, sans pouvoir demander conseil à quiconque, à l’exception de Mgr Marcel Lefebvre, alors supérieur général de la congrégation des Pères du Saint-Esprit, avec lequel il put s’entretenir. Il en attendait la plus sure des directives  :

«  Je fis part à mon auguste interlocuteur de ma résolution bien arrêtée de signer. Il m’interrompit fermement  : “ Vous ne pouvez pas. Vous n’en avez pas le droit. ” C’était clair, c’était formel et ce fut aussitôt motivé par les plus invincibles raisons qu’appuyaient l’autorité et l’exemple de celui que j’écoutais  : “ Nous-mêmes l’avons écrit en son temps au Souverain Pontife  : la cause de tout le mal est dans les Actes du Concile. Soyez ferme dans la vérité. ”  » (CRC n° 24, ­septembre 1969, p. 6)

Mgr Lefebvre recommanda à notre Père ce que sa conscience devait sans doute lui reprocher de ne pas avoir accompli quelques années auparavant, à savoir refuser jusqu’au bout les Actes du Concile présentés au vote des Pères. On apprendra plus tard, qu’après avoir vaillamment animé la minorité qui s’opposa durant les débats conciliaires à la Réforme, il capitula en acceptant de tout signer, y compris la déclaration sur la liberté religieuse, acte pratique d’apostasie. Cela expliquera par la suite bien des choses, à commencer par le fait qu’il se gardera d’accompagner notre Père pour faire face avec lui à ses juges lors de la deuxième entrevue fixée au 5 juillet au palais du Saint-Office.

C’est donc l’âme en paix que notre Père retournait au Saint-Office pour se voir remettre une simple formule de rétractation, corrigée et approuvée personnellement par le Saint-Père. Il devait, en premier lieu, déclarer se «  soumettre à tous les actes doctrinaux et disciplinaires de S. S. le pape Paul VI et du concile œcuménique Vatican II  ». Deuxièmement, il devait rétracter «  les graves accusations […] contre les actes du Souverain Pontife et du Concile  » et «  désavouer celle d’hérésie portée contre le pape Paul VI et la conclusion aberrante  » qu’il en avait tirée «  sur l’opportunité de sa déposition par les cardinaux  ». Troisièmement, il devait promettre obéissance, «  selon les normes canoniques  », à son évêque et à l’épiscopat français. Enfin, quatrième et dernier article, il devait s’engager «  à parler et à écrire toujours avec respect des actes et des enseignements du Pape, du Concile et des évêques.  »

«  Là, mon devoir m’apparut clairement. Il n’avait pas été rendu de jugement doctrinal sur mes écrits, mais les cardinaux le donnaient à croire en m’infligeant comme une sanction la rétractation et la soumission qui devraient normalement suivre une condamnation. Me prêter à une telle parodie de magistère serait me faire complice, contre l’Église, de l’injustice des hommes. Je déclarai donc que je ne pouvais souscrire aucun des trois premiers articles  ; je pouvais en revanche accepter le quatrième qui concernait le respect des personnes et ne touchait qu’à la forme, discutable j’en conviens, de mes écrits.  » (CRC n° 24, septembre 1969, p. 7)

Notre Père prit congé de ses interlocuteurs qui le menacèrent d’excommunication et de damnation éternelle… Alors il se ravisa, revint sur ses pas et prit de nouveau l’engagement, par écrit, de garder le secret le plus rigoureux sur tous ces événements jusqu’à leur conclusion. Notre Père pensait à tout et faisait la preuve de son amour de l’Église qui seul le guidait dans toutes les décisions qu’il devrait prendre, seul, dans toute cette affaire. En effet, en gardant le secret, il espérait conjurer une excommunication qui semblait désormais inéluctable, «  non pour moi ni pour les pauvres âmes broyées des fidèles, mais pour l’Église. Mon excommunication, pensais-je, aurait pour immanquable effet de canoniser d’une sorte d’infaillibilité subséquente et d’une nécessité irrévocable ce maudit Concile comme toute parole tombée de la bouche du Pape actuel.  » (ibid.)

Et ainsi, durant près d’un an, notre Père n’eut plus aucune nouvelle de Rome. Et sans doute, les cardinaux de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi se seraient volontiers contentés de ce statu quo si l’épiscopat français ne répandait pas au même moment de nouveaux catéchismes inspirés par le Fonds commun obligatoire. Notre Père en avait montré le caractère scandaleusement hérétique et se fit un devoir de lancer une véritable Croisade nationale pour le dénoncer et qui faisait salle comble partout où il passait.

«  Cette campagne sonnait le réveil de l’opinion. Nos évêques se voyaient confondus, ils se sentaient perdus. Il fallait me faire taire… J’espérais que la sagesse et la prudence romaines différeraient indéfiniment la sanction. Il fallut sans doute une forte pression de l’épiscopat français voulant briser notre Croisade. Entre lui et nous autres, le Pape dut ­choisir et ce fut l’ultimatum.  » (cité dans Pour l’Église, t. II, p. 340)

Ce fut d’abord l’intermède du 23 mai 1969 auquel fait allusion la notification du 10 août de la même année. «  Quand on m’envoya ce cardinal Lefebvre qui se montre homme de doctrine à Rome et garant de tous les chambardements en France, pour me parler de soumission, je lui demandais d’abord s’il s’obstinait à soutenir de son autorité le Nouveau Catéchisme et la Note pastorale française  ; sur sa réponse affirmative, je le récusai comme mon juge et l’envoyé du Saint-Office. Il ne faut tout de même pas exagérer  !  » (CRC n° 24, septembre 1969, p. 7)

Mais un nouvel ultimatum suivit, le 11 juillet, du cardinal Seper. Le nouveau préfet de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi faisait sommation à l’abbé de Nantes de signer dans les trois jours la formule de soumission absolue et de rétractation générale, celle-là même qui lui avait été présentée l’année précédente. Notre Père n’opposa pas un «  refus catégorique  » comme il est affirmé dans la Notification, mais une magnifique Profession de foi catholique datée du 16 juillet 1969 et au nom de laquelle, précisément, il lui était impossible d’accepter tel quel, sans amendement préalable et dans un sens catholique, les quatre articles de la formule qu’il lui était requis de signer.

La réponse du Saint-Office ne se fera plus attendre et prendra la forme de ce lapidaire communiqué de presse qui canalise «  une cascade de mensonges évidents  ».

MENSONGES ET DIFFAMATION.

Mensonge sur les prétendues erreurs de l’abbé de Nantes dont il lui aurait été réclamé rétractation lors des entrevues du 5 juillet 1968 et du 23 mai 1969. Or aucune erreur doctrinale n’a pu être relevée à son encontre par les trois consulteurs, comme d’ailleurs le cardinal Lefebvre l’avait prévu dès 1966 et comme cela est attesté par le texte même de la formule de rétraction qu’il a été sommé de signer à quatre reprises. S’il lui était imposé de rétracter ses «  graves accusations […] contre les actes du Souverain Pontife et du Concile […] et désavouer l’accusation d’hérésie portée contre le pape Paul VI  », ce texte officiel du dicastère, corrigé et approuvé personnellement par le pape Paul VI, ne mentionne aucune erreur doctrinale à l’encontre de l’abbé de Nantes.

Mensonge sur la prétendue révolte de l’accusé vis-à-vis de la légitime autorité de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi. Lors de la séance du 5 juillet 1968, notre Père n’avait formulé qu’un simple refus  : celui d’un texte et non de l’Autorité qui le lui imposait, une désobéissance à un ordre particulier, mais certainement pas une révolte contre tout ordre venu d’en haut. Quant à l’ultimatum du 11 juillet 1969 du cardinal Seper, notre Père y répondit non par un acte de rébellion, mais par une profession de foi catholique que la Notification passe délibérément sous silence et qui manifeste, au contraire, sa soumission et son obéissance, mais dans de justes limites, à la hiérarchie apostolique dans l’immense étendue de ses pouvoirs.

Et diffamation d’Église de l’abbé de Nantes et de toute son œuvre. «  C’est sur des accusations vagues et sans preuve que ce communiqué me signale à l’attention de toute l’Église […] comme un prêtre déshonoré. L’auteur collectif de cette diffamation s’efforce ­d’ailleurs d’en éluder la responsabilité. À l’en croire, ce n’est pas l’arbitre qui endosse la responsabilité de cette décision singulière, inouïe, c’est le joueur qui en est l’objet  : ce prêtre révolté se disqualifie lui-même en prétendant servir l’Église tout en se révoltant […]. Médisance ou calomnie, la puissance de déflagration de cette imputation officielle est incalculable […].

«  Le terrible Saint-Office, jadis, définissait les erreurs sur lesquelles il condamnait leurs auteurs s’ils les reconnaissaient et les maintenaient. La foi du peuple en était éclairée et les âmes demeuraient en repos. Ladite Congrégation réformée déclare sa victime disqualifiée et la diffame mondialement sans citer ses erreurs. Déjà la médisance est forte et ses preuves trop faibles.  » (CRC n° 24, septembre 1969, p. 8)

DIFFAMÉ… MAIS PAS CONDAMNÉ.

En diffamant l’abbé de Nantes auprès de l’opinion publique, la notification annonce urbi et orbi, à toute l’Église et au monde entier, qu’un prêtre dénonce les “ hérésies ” de Paul VI et rappelle au clergé romain qu’il est de sa responsabilité de le déposer. Mais il ressort de cette Notification que ce prêtre n’est ni excommunié, ni interdit, ni condamné à une suspense d’un mois ou d’une année. Rien. Aucune sanction canonique, étant souligné que la “ disqualification ” que l’accusé se serait lui-même infligée et que le cardinal Lefebvre avait prévue dès 1966… n’en est pas une. Ce que monsieur le conseiller Échappé a tenu à faire observer par ses auditeurs.

«  La “ décision ” de l’Autorité suprême, poursuit notre Père, tourne à l’indécision. Le rappel de l’accusation grave, très grave, la plus grave qu’il soit possible d’articuler contre la plus haute autorité de l’Église sombre dans “ l’extrême tristesse ”, et laquelle  ? Celle que manifeste la personne ainsi attaquée de voir disqualifiés par une telle accusation les minces écrits et menus travaux d’un prêtre son accusateur  !  » (ibid.)

L’abbé de Nantes était certes diffamé, mais pas condamné. C’était implicitement, mais nécessairement reconnaître que l’auteur des écrits qui ont fait l’objet de l’étude minutieuse de la part des consulteurs du Saint-Office est dans la vérité, tandis que celui que ces mêmes écrits critiquent est dans l’erreur. Dès lors se posait, de l’aveu de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi qui a finalement joué son rôle, la question de la mise en accusation du Pape en vue de son jugement.

LES LIBELLES D’ACCUSATION.

En janvier 1970, le théologien de la Contre-­Réforme constatait qu’il n’y aurait donc «  de redressement de l’Église et de salut que dans la mesure où Paul VI changera ou sera changé  ». Mais il ne voulait rien précipiter et préférait en appeler au secours de Dieu, à sa fidélité et à sa miséricorde pour qu’il touche le cœur du Souverain Pontife ou qu’il l’enlève de son Siège, «  avant trois ans  ».

Les trois années s’écoulèrent durant lesquelles l’Église continua à s’enfoncer dans l’apostasie, sans que Dieu daigne changer le cœur du Pape, ni lui ôter sa charge pour la dévoluer à un autre qui en soit plus digne. Notre Père en concluait  : «  Il faut donc que nous acceptions maintenant de faire avec l’aide de Dieu ce que Dieu n’a pas voulu faire sans nous. Prier, supplier, gémir pour la délivrance de l’Église ni même souffrir par elle, mais pour elle si affreusement, ne suffit plus. Il faut tenter l’ultime démarche, qui est de notre ressort, de notre devoir. Il faut aller à Rome faire remontrance au Pape en personne de l’hérésie, du schisme, du scandale dont il est, lui, l’Auteur premier et responsable.  » (CRC n° 64, janvier 1973, p. 1) Monsieur Échappé fait remarquer que notre Père «  ne se trompe pas de voie judiciaire. Ici, il sait parfaitement ce qu’il fait. Il sait parfaitement qu’il demande à celui qu’il accuse, de le juger. Il le fait en toute cohérence par rapport à sa lecture de l’histoire du droit complexe de la déposition.  »

Ainsi qu’il l’avait annoncé, notre Père se rendit à Rome porter un Libelle d’accusation rapportant deux cent trente-sept citations du Pape justifiant une sévère remontrance, avec, au centre, l’accusa­tion principale portant sur la proclamation de la liberté religieuse et du “ culte de l’homme ”, le 7 décembre 1965. «  La décision vous appartient, déclare notre Père s’adressant à Paul VI. Vous êtes toujours le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Jugez Vous-même et, si j’ai menti, retranchez-moi. Vous savez que je ne mens pas. Si j’ai dit la Vérité, retranchez-vous de cette Communauté sainte que Vous avez trahie  !  » (Liber 1, p. 21)

Le 10 avril 1973, jour de sa venue à Rome, notre Père reçut, pour toute réponse, un barrage de policiers italiens en civil et de carabiniers en armes qui lui interdirent l’accès au Palais Apostolique. le Pape ne voulant pas l’accueillir. Pourquoi  ? «  Uniquement et absolument parce qu’il ne voulait pas recevoir le Livre […]. Paul VI n’a aucune curiosité de savoir ce que renferme ce Livre. Il le sait par toute la matière de mon procès au Saint-Office intenté contre moi, à ma demande, de 1965 à 1969. Et il le sait par le déroulement de ce procès à quelle conclusion aboutirait le sien, s’il n’était jamais ouvert  !  »

En novembre 1973, poursuivant jusqu’au bout son recours canonique, notre Père distribua avec frère Gérard le Livre d’accusation à tous les cardinaux et prêtres de Rome et, pour information, à tous les membres de la Curie romaine, pour que le Pape se trouve sommé par son propre clergé de répondre aux graves accusations que ce livre contient. Hélas  ! cette distribution ne suscita aucune réaction de la part d’aucun des membres de ce clergé.

Le 6 août 1978, Paul VI rendait son âme à Dieu sans avoir rien rétracté, rien abjuré publiquement de ses hérésies et de ses œuvres. Après le bref pontificat de Jean-Paul Ier, monta sur le siège de saint Pierre Jean-Paul II. Sa première encyclique Redemptor hominis montra que le Pape polonais revendiquait tout l’héritage de Paul VI au point de faire sien son culte de l’homme. Notre Père prit le parti de reprendre son combat de Contre-Réforme catholique. Cela le conduira à la rédaction d’un deuxième Livre d’accusation qu’il tentera de déposer le 13 mai 1983. Son objet fut de démonter la mécanique infernale, par laquelle Jean-Paul II prétendait justifier le “ nouvel humanisme ” proclamé par son prédécesseur Paul VI au Concile, par une synthèse hégélienne entre le monde moderne et sa philosophie athée, d’une part, et la religion catholique d’autre part. Mgr Hamer, alors secrétaire de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi refusa de recevoir le Liber au motif que les accusations étaient injustifiées et gravement offensantes. Il demandait également que notre Père rétracte toutes ses “ erreurs ” et ses accusations d’hérésie portées contre Paul VI et le concile Vatican II… bref, il lui opposait la Notification mensongère de 1969 et lui imposait la même formule de rétractation qui l’avait précédée. Notre Père refusa net.

En 1993, troisième livre d’accusation, à l’encontre de l’auteur du prétendu Catéchisme de l’Église catholique dans lequel notre Père détecta douze hérésies majeures. Il le porta à Rome le 13 mai et put cette fois-ci le déposer entre les mains d’un certain Mgr Caotorta de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi en signifiant que «  ce libelle d’accusation appelle canoniquement l’ouverture d’un procès en hérésie, dans les plus brefs délais, sous peine de forfaiture  ». Mais de procès, il n’en fut jamais question. Ainsi que l’expliqua Mgr Sandri, assesseur à la secrétairerie d’État, à notre frère Bruno lors d’un entretien à Rome, le 21 mai 1993, huit jours après la démarche de notre Père  : «  Si nous faisons ce que vous demandez, cela veut dire que tout cela a un fundus veritatis, un fond de vérité. Si nous commencions à examiner, cela voudrait déjà dire que vous avez raison.  »

CONCLUSION

Notre Père a embrassé d’un seul regard les aspects théologiques, historiques et surtout canoniques de la question du Pape hérétique, et a su mener seul, dès l’année 1966, sans aucun appui humain, mais avec une force surnaturelle incroyable, tirée de sa «  foi catholique inchangée, inchangeable, non négociable pour cause de perfection divine  », un procès contre Paul VI et, plus tard, contre Jean-Paul II. L’un et l’autre n’ont pas daigné répondre aux remontrances que leur a adressées notre Père dont aucune erreur doctrinale n’a pu lui être reprochée et encore moins démontrée.

Leur silence signe leur forfaiture et ces trois Livres d’accusation en hérésie, schisme et scandale de notre Père demeurent à jamais trois écueils dans les “ glorieux ” pontificats de ces deux Papes qui ont pourtant laissé l’Église comme «  une ville à moitié en ruine  ». Ces Livres les condamnent ainsi que tous les Papes qui leur succéderont sur le Siège de Pierre et qui se solidariseront avec leurs enseignements…

À moins qu’ils daignent, enfin, se tourner vers Notre-Dame de Fatima qui leur a promis le triomphe de son Cœur Immaculé, mais à la condition de répondre humblement à ses petites demandes  : la consécration de la Russie qui se convertira, l’approbation de la dévotion réparatrice des premiers samedis du mois, et la reconnaissance de la récitation du chapelet comme prière liturgique.

frère Pierre-Julien de la Divine Marie.

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