La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 191 – Octobre 2018

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


SYRIE (5)
LES CAUSES DE LA GUERRE (1997-2011)

Troisième partie

par frère Jean-Duns de Sainte-Anne.

LA guerre de Syrie est un épisode des printemps arabes. Pour la comprendre, il faut examiner comment se sont déroulées les révolutions qui l’ont précédée.

La présente étude nous a amenés à constater un déroulement des événements s’écartant très largement de la version officielle qui en est habituellement donnée, allant même au rebours de ce qu’en ont dit les hommes politiques français. Il nous semble donc nécessaire et même urgent de contribuer à rétablir la vérité en publiant cette autre version des faits, même si nous ne maîtrisons pas l’ensemble du sujet, et étant entendu que cet exposé sera nécessairement incomplet.

Selon les médias grand public, les soulèvements arabes ont trouvé leur l’origine dans l’exaspération des populations du Maghreb et du Machrek face à des conditions de vie particulièrement éprouvantes. Pourtant, un certain nombre de spécialistes, véritables connaisseurs du monde arabe, ont fait une analyse différente.

Parmi eux, Alain Chouet a très finement remarqué  : «  Les émeutes et manifestations, la contestation pacifique ou violente des pouvoirs despotiques du monde musulman n’ont pas commencé en décembre 2010. Il y en a eu régulièrement et partout depuis les années 1970.  » Et après en avoir donné une liste indicative, il observe  : «  Tous ces mouvements de résistance ou de révolte politique et sociale ont été durement réprimés, au prix de plusieurs dizaines ou centaines de morts à chaque fois, sans que l’opinion publique internationale s’en émeuve beaucoup ni que les gouvernements occidentaux songent à intervenir. La question n’est donc pas de savoir pourquoi les citoyens du monde arabe se révoltent en 2011. Ils se révoltent régulièrement depuis trente ans.  » (Alain Chouet, Au cœur des services spéciaux, p. 272-273) La véritable question est de savoir pourquoi, en Tunisie et en Égypte, les forces de l’ordre n’ont pas réprimé la révolte. Et l’autre question «  est de savoir pourquoi, en 2011, les ­Français, les Britanniques et les Américains […] volent au secours des émeutiers, interviennent politiquement et militairement  » alors que, lors des révoltes populaires survenues durant les trente années précédentes, les Occidentaux n’avaient jamais bougé. Il y a là une indéniable et surprenante nouveauté.

Celle-ci commence à s’éclairer lorsque l’on se penche attentivement, comme nous l’avons fait dans notre article précédent, sur l’implication des États-Unis et de leurs alliés dans les pays concernés, avant le déclenchement des révolutions de 2011. Éric Denécée, du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), dit les choses très clairement. Dans leur désir d’opérer des changements de régime (en anglais  : Regime change), les Occidentaux sont partis d’un constat simple  : «  l’expérience avait montré que l’énergie des contestations spontanées des années précédentes ne suffisait pas [pour aboutir à de véritables changements politiques], et qu’une ingénierie professionnelle était nécessaire  ». C’est la raison pour laquelle «  ces soulèvements ont été minutieusement préparés  » (La face cachée des printemps arabes, p. 19).

C’est cette préparation minutieuse des révolutions dans plusieurs pays du monde arabe par les États-Unis et leurs alliés, que nous avons essayé de reconstituer dans nos deux articles précédents, autant que les renseignements disponibles nous l’ont permis. Il ressort en outre de ces études que la préparation des révolutions arabes s’est faite selon un plan d’ensemble. Si bien qu’il nous paraît d’ores et déjà strictement impossible de considérer les révolutions arabes en général, et la révolution syrienne en particulier, comme des mouvements spontanés. De plus, ce plan d’ensemble constitue le véritable contexte géopolitique de la révolution syrienne.

Tout était donc prêt, fin 2010, dans le monde arabe en général, et particulièrement en Syrie, pour lancer la révolution. Il ne manquait plus que l’étincelle pour mettre le feu aux poudres, ou l’impulsion de départ pour provoquer la chute des dominos, chute savamment contrôlée afin que tombât qui devait tomber. Reste à voir selon quels mécanismes.

IV. LE TANDEM OBAMA-CLINTON LANCE
LES PRINTEMPS ARABES (2010 – 2011)

RÉVOLUTIONS EN TUNISIE ET EN ÉGYPTE

La révolution dans le Maghreb a commencé le 17 décembre 2010 en Tunisie, par l’instrumentalisation du suicide d’un jeune Tunisien. Interrogé au sujet de la légende construite autour de ce pauvre hère, un militant avoua  : «  On a tout inventé moins d’une heure après sa mort.  » (La face cachée des révolutions arabes, p. 74) Le système occidental de communication (Facebook, Twiter, chaînes de télévision, etc.) est parvenu rapidement à mobiliser des foules importantes réclamant le départ du président Ben Ali. Postés sur les toits des immeubles, des snipers à la solde des États-Unis ont tiré sur la foule pour la pousser à la violence contre les forces de sécurité et contre le gouvernement. Alain Chouet remarque que «  pour la première fois depuis cinquante ans, l’armée n’a pas voulu jouer son rôle traditionnel de répression. Reste à savoir pourquoi.  » Réponse  : parce que le chef d’état-major tunisien n’a pas donné comme d’habitude l’ordre de réprimer les troubles. Pourquoi  ? «  Parce qu’il a obtenu des garanties et une feuille de route de la part de ses amis américains.  » (Au cœur des services spéciaux, p. 275) Il ressort de cette analyse trop rapide que les États-Unis ne se sont pas laissés entraîner à approuver une révolte populaire, comme le prétendent beaucoup d’auteurs consensuels; les États-Unis ont préparé et guidé cette révolution.

Après la Tunisie, la révolution s’est déclarée en Égypte début 2011. Selon Alain Chouet, en Égypte, «  l’intervention américaine est patente  » (ibid., p. 277). Car, là aussi, l’armée a joué le jeu américain en laissant le mouvement se développer pour qu’il chasse Moubarak. Mais surtout, l’administration Obama est intervenue, directement cette fois, puisque le 4 février 2011, le président américain (précédé de l’incontournable John McCain) appela le président Moubarak à démissionner, appel renouvelé le 10 février  ! L’un des discours du président américain avait été rédigé par l’Américano-Égyptien Mohamed Eliabiary, membre de la confrérie des Frères musulmans (Alexandre Del Valle, Les vrais ennemis de l’Occident, p. 386). Le lendemain 11 février, Moubarak démissionnait. Et le 12 février, la révolution commençait en Libye.

RÉVOLUTION EN LIBYE

COUP D’ÉTAT CAMOUFLÉ EN MOUVEMENT POPULAIRE.

La Libye post-Kadhafi ayant depuis sombré dans un véritable chaos, une commission d’enquête parlementaire britannique a été instituée en 2015 pour examiner les agissements du Premier ministre David Cameron. Dans son rapport du 14 septembre 2016 (disponible sur internet), elle estima que l’intervention de la coalition en Libye n’était qu’une «  politique opportuniste de changement de régime  ». Notre frère Bruno le laissait déjà entendre cinq ans plus tôt, dans sa conférence d’actualités de février 2011, en citant Bernard Lugan  : «  Les États-Unis et la Grande- Bretagne ont, hier, soutenu les Frères musulmans contre le colonel Nasser  ; aujourd’hui, rejoints par la France, ils cherchent à faire tomber Kadhafi.  » (31 mars 2011) S’il en est réellement ainsi, force est de constater que les dirigeants occidentaux ont menti sur cette affaire.

Officiellement, la population libyenne se serait soulevée spontanément pour réclamer plus de liberté et même pour contester le chef de l’État. Et les Occidentaux seraient intervenus militairement pour protéger la population libyenne d’une répression féroce. Pourtant, si l’on en croit un ensemble d’informations convergentes, l’implication occidentale en Libye est nettement antérieure aux heurts invoqués. Dès le 23 mars 2011, un article du journal italien Libero (proche de Berlusconi) titrait  : Sarkozy manœuvre la révolte libyenne. Franco Bechis révélait des informations confidentielles transmises entre autres par les services secrets italiens, indiquant que l’opération de Libye avait été lancée officieusement au moins depuis le mois d’octobre 2010, notamment par la France qui avait obtenu la défection de plusieurs personnalités proches de Kadhafi. Le 25 mars 2011, un nouvel article paraissait dans un autre journal italien, Peace Reporter, affirmant lui aussi  : «  la révolte populaire contre Kadhafi a été orchestrée par Paris depuis octobre dernier  ». Mais cet article montrait en outre que l’orchestration ne se limitait pas à organiser la défection de plusieurs personnalités et leur installation à Paris. Il affirmait notamment que les Occidentaux avaient engagé des forces en Libye avant les premiers jours de la révolte. «  Entre le 2 et le 3 février 2011 […], les hommes des SAS [britanniques] et de la Force Delta [américaine] seraient arrivés en Cyrénaïque pour encadrer et former les futurs rebelles.  » (Enrico Piovesana, Libye, révolution à distance, Peace reporter, 25 mars 2011) Nous n’avons pas les moyens de garantir la véracité de ces affirmations, mais elles nous semblent très fortement plausibles.

Comme en Tunisie et en Égypte, des appels à manifester furent lancés sur les réseaux sociaux, mi-février, pour organiser un «  jour de colère  » le 17 février à Benghazi. Mais à la différence de ces deux pays, les Libyens avaient peu de motifs de manifester. Aussi, la courte durée et la faible ampleur des manifestations populaires sont une particularité de la révolution libyenne. Malgré la confusion des événements, on estime que les manifestations ont commencé le 12 février. Suite à l’arrestation de Fathi Terbil – un avocat défenseur des droits de l’homme et futur membre du Conseil national de Transition (CNT) – «  et sous l’impulsion de 300 à 400 activistes, la population manifeste de nouveau le 15 février – soit deux jours avant la manifestation à laquelle appelaient les réseaux sociaux en Libye – et commence à attaquer les postes de police, les casernes et les bâtiments publics  » (La Face cachée des révolutions arabes, p. 140 citant un rapport d’enquête menée sur place).

Carlo Santulli, professeur de droit à l’université Paris II-Assas, remarque que pour prendre d’assaut plusieurs casernes militaires, avec destruction des murs d’enceinte en béton, il ne pouvait s’agir de simples manifestants pacifiques; ces actions violentes étaient nécessairement menées par des groupes bien armés et bien entraînés. Pour le rapport d’enquête parlementaire britannique, «  il est clair maintenant que les milices de militants islamistes ont joué un rôle critique dans la rébellion à partir de février 2011  ».

Ces islamistes étaient notamment des hommes du Groupe islamique combattant en Libye (GICL). Ce groupe terroriste créé en 1995 était dirigé en 2011 par Abdelhakim Belhadj. Terroriste notoire ayant fait le djihad en Afghanistan à la fin des années 80, patron d’Al-Qaïda en Libye (il devint le numéro deux du groupe après la mort officielle d’Oussama Ben Laden), Abdelhakim Belhadj était recherché par le Comité des sanctions contre Al-Qaïda de l’ONU au titre des résolutions 1267 (1999), 1822 (2008) et 1989 (2011). Fait prisonnier en 2004, interrogé dans une prison américaine en Thaïlande, il fut finalement transféré vers la Libye. Libéré des prisons libyennes en mars 2010, il se réfugia au Qatar. «  Dans le désert de la pétromonarchie, il forme et entraîne avec le soutien militaire de la France et des Émirats arabes unis une brigade de mercenaires – la “ Brigade du 17 février ” – destinée à combattre en Libye et à s’emparer de Tripoli.  » (Jean-Loup Izambert, Cinquante-six, tome 2, p. 210) «  Abdelhakim Belhadj revient dans son pays dans un avion militaire qatariote au début de l’intervention de l’OTAN.  » (ibid. p. 115) Malheureusement, il est très difficile de préciser de façon fiable les dates exactes des allées et venues de cette personnalité centrale de la révolution libyenne, dont nous allons reparler.

Le second de Belhadj en Cyrénaïque était Abdelhakim Al-Hasadi, véritable chef des rebelles libyens qui travailleront bientôt sous les ordres du général Younès. Membre du GICL de longue date, ancien moujahid en Afghanistan, Al-Hasadi avait séjourné dans la prison américaine de Guantanamo, où il avait été, dit-on, retourné par ses geôliers. Lors de la révolution libyenne, l’émir Al-Hasidi organisa sa propre armée, qui débuta avec quelques dizaines de djhadistes – pour la plupart d’anciens djihadistes d’Al-Qaïda en Irak – et en regroupa bientôt plus d’un millier. Le 23 février, il annonça la création de l’émirat islamique de Derna, la ville la plus islamiste de Libye. Hasidi allait bientôt devenir membre du CNT.

Selon le journaliste américain Max Blumenthal, la troisième personnalité de poids était «  Abu Sufian Ibrahim Ahmed Hamuda bin Qumu, membre du GICL, qui avait été capturé par les États-Unis au Pakistan grâce à un tuyau des services de renseignement de Kadhafi. Kadhafi s’est plaint que Qumu dirigeait désormais les forces qui cherchaient à le renverser, une affirmation confirmée deux mois plus tard par le New York Times qui qualifia le chef rebelle d’ “ allié des États-Unis, en quelque sorte ”.  » (L’attentat de Manchester est le résultat des interventions désastreuses de l’Occident, 25 mai 2017, alternet. org) Précisons que Qumu avait passé six ans (2001-2007) à Guantanamo… Cette nébuleuse djihadiste fut rapidement placée sous les ordres du général Younès, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi, retourné par les Services français le 19 février 2011.

Pendant que les djihadistes se battaient sur le terrain contre les forces de sécurité libyennes, un autre combat – peut-être plus décisif – était mené par leurs complices et véritables employeurs dans les cercles des instances internationales.

MOBILISATION DES INSTANCES INTERNATIONALES.

Le 21 février 2011, la Ligue libyenne des droits de l’Homme (LLDH), soutenue par la National Endowment Democracy (NED), publia par la voix de son porte-parole Ali Zeidan un “ Appel urgent pour arrêter les atrocités en Libye ”. Ce Zeidan est le diplomate libyen dont nous avons précisé le parcours et les activités dans notre article précédent. Il venait, entre autres, de participer aux côtés de la Franco-­Syrienne Bassma Kodmani au colloque “ L’avenir de la Méditerranée ” organisé au mois de janvier précédent par la très atlantiste fondation Bertelsmann. Zeidan prétendit donc que Kadhafi faisait bombarder des manifestants pacifiques par son aviation. Il a été prouvé que ces allégations étaient totalement mensongères. Mais selon le schéma classique, cette propagande permit à Barack Obama de déclarer, le 23 février  : «  Kadhafi doit partir.  » Il fut suivi (et non précédé, notons-le bien) par les dirigeants européens deux jours plus tard.

Le 22 février, Kadhafi prononça un long discours à la télévision, généralement présenté comme une harangue insensée. Retenons tout de même cet avertissement  : «  La négligence sur la stabilité de la Libye entraînera l’effondrement de la paix dans le monde via la non-stabilité en Méditerranée. Dans le cas où notre pouvoir en Libye devait s’achever, il y aurait un déversement de millions de clandestins africains en Italie, en France, et l’Europe entière deviendrait noire en peu de temps. C’est notre pouvoir qui bloque l’immigration clandestine, c’est grâce à nous que règne la stabilité en Méditerranée, tout au long des 2 000 km de côtes libyennes. Donc tout cela amène la stabilité… Nous empêchons l’immigration, le développement d’Al-Qaïda, sauf pour ceux qui se sont faufilés jusqu’à présent. Donc si la stabilité de la Libye devait être ébranlée, cela aurait, de suite, de mauvaises répercussions sur l’Europe et en Méditerranée et sur Israël. Tous seront en danger.  » (cité par Guillaume Berlat, Et si Kadhafi avait raison  ! 20 août 2018, proche et moyen-orient. ch) Voilà un sage avertisse­ment dont les pays agresseurs auraient dû tenir compte. Et le 25 février, Kadhafi réitéra ses mises en garde dans une conversation téléphonique avec Tony Blair, rendue publique par la commission d’enquête parlementaire britannique. Au sujet des rebelles islamistes qui s’attaquaient aux forces de l’ordre, le Guide prévint  : «  Leur plan est [d’arrai­sonner] en mer Méditerranée les navires et les vaisseaux des non-croyants. Comme du temps de Barberousse et du temps de l’Empire ottoman. Ils veulent contrôler la Méditerranée, puis ils attaqueront l’Europe.  »

Kadhafi étant décidé à réprimer la révolution islamiste, les forces libyennes loyalistes commencèrent une contre-offensive pour reconquérir les zones tombées aux mains des rebelles. Du coup, «  dans la nuit du 23 et 24 février, des centaines de soldats des forces spéciales britanniques, américaines et même françaises débarquent à Benghazi pour aider les rebelles à soutenir la dure réaction militaire du régime de Kadhafi. Les groupes rebelles sont organisés en unités paramilitaires et formés à l’utilisation d’armes lourdes capturées dans les dépôts du gouvernement.  » (Enrico Piovesana, Libye, révolution à distance, dans Peace reporter, 25 mars 2011) Peut-être le journaliste exagère-t-il le nombre des forces spéciales en question  ; il semble qu’elles étaient plutôt quelques dizaines.

Parallèlement, le 25 février, Slimane Bouchuiguir, le secrétaire général de la LLDH prononça un discours devant le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, pour imputer au gouvernement libyen une longue liste de crimes, tous inventés. Le lendemain 26 février, en vertu de ce discours et sans aucune enquête préalable, le Conseil de sécurité de l’ONU adopta la résolution 1970. Celle-ci stipulait que «  les attaques systématiques  » menées contre la population civile en Libye «  peuvent être assimilées à des crimes contre l’humanité  ». Interrogé par le journaliste français Julien Teil, Slimane Bouchuiguir avoua tout bonnement qu’il n’avait «  aucune preuve  » de ce qu’il avait avancé, et qu’il avait eu connaissance de ces informations «  par le bouche-à-oreille  ». Le 27 février, le Conseil national de transition libyen (CNT) était créé, constitué d’opposants à Kadhafi dont beaucoup étaient issus de la LLDH. Une fois de plus, la boucle était bouclée. Et le lendemain 28 février, pendant que les forces navales et aériennes américaines prenaient position à proximité de la Libye (Aymeric Chauprade, Chronique du choc des civilisations, p. 53), Hillary Clinton reprit à son compte, dans son discours devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, les allégations de la LLDH, y apportant ainsi sa caution de Secrétaire d’État de la première puissance mondiale. Résultat  : ces allégations conduiront au renvoi de la Libye du Conseil des droits de l’homme le 1er mars suivant, sans aucune enquête préalable. Ces quelques faits éloquents ne sont qu’un tout petit aperçu de la formidable machine de guerre “ politique ” mise en branle contre Kadhafi.

Sur le terrain, au début du mois de mars, plusieurs villes tombées aux mains de la rébellion étaient peu à peu reconquises par l’armée libyenne. Les experts de la Mission française d’évaluation en Libye, emmenée sur place par le CF2 R et par le Centre international de recherche et d’études sur le terrorisme et d’aide aux victimes du terrorisme (CIRET-AVT), affirment  : «  Lorsque les forces de Kadhafi se trouvaient dans les faubourgs de Benghazi et que le sort de la rébellion semblait scellé  », c’est-à-dire le 17 mars 2011, les États-Unis décidèrent de lancer une intervention militaire directe. «  Il a été décidé à Washington – avec le secret assentiment de Londres et de Paris – d’attaquer la Libye pour renverser le régime de Tripoli.  » (La face cachée des printemps arabes, p. 125-176)

Parallèlement, l’après-Kadhafi se préparait activement puisque Bernard-Henri Lévy rencontra en Libye des membres du CNT – Ali Zeidan, Mahmoud Jibril et Ali Essaoui – et les ramena à Paris le 10 mars où ils furent reçus par le président de la République. La légende veut que BHL ait persuadé Nicolas Sarkozy de les recevoir. Ce n’est pas exactement l’avis de Sidney Blumenthal, le conseiller personnel d’Hillary Clinton, dont la correspondance a été publiée dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi en 2012. Dans un mémo du 5 mai 2011, Blumenthal écrivait  : «  Des sources ayant un excellent accès à la DGSE indiquent que Lévy utilise son statut de journaliste comme couverture pour ses activités. En fait, il travaille directement sous les ordres de Sarkozy. La DGSE et les militaires ­français impliqués dans la rébellion libyenne se plaignent du statut d’ “ amateur talentueux ” de Lévy, mais admettent qu’il est très efficace pour négocier avec les rebelles, tout en ayant la confiance complète de Sarkozy.  »

Mais pour imposer le CNT comme nouveau pouvoir à la place de Kadhafi, il fallait en premier lieu écraser militairement l’armée libyenne. Pour habiller cette intervention d’une justification “ morale ”, les Occidentaux inventèrent donc le prétendu risque que Kadhafi “ massacre sa population ”, afin d’obtenir une nouvelle résolution de l’ONU, qui autoriserait cette fois l’usage de la force, au motif de la “ responsabilité de protéger ”. Le 2 mars, l’incontournable Ali Zeidan «  annonça que la répression gouvernementale de l’insurrection libyenne avait fait “ 6 000 morts, dont 3 000 dans la seule ville de Tripoli, 2 000 à Benghazi et 1 000 dans d’autres villes. Et elles pourraient être plus importantes encore ”, affirmait-il. Il s’avéra plus tard que cette annonce était un mensonge et que le nombre de décès ne dépassait pas les 300 selon la plupart des organisations internationales.  » (Ahmed Bensaada, Arabesque $, p. 162) Le rapport de la commission parlementaire britannique dirigée par Crispin Blunt affirme  : «  La menace envers les civils de Benghazi a été largement exagérée  », et il estime que David Cameron «  a fondé l’intervention militaire britannique en Libye sur des suppositions erronées  ».

Nous sommes donc en présence d’une opération orchestrée s’appuyant sur une campagne d’intoxication au sujet des prétendus massacres, tout cela devant permettre aux Occidentaux de maquiller leur intervention militaire en opération humanitaire. Ce qui fut fait en adoptant le 17 mars une nouvelle résolution de l’ONU, prise au nom de la prétendue «  responsabilité de protéger  ». La résolution 1973 établit une zone d’exclusion aérienne (dite “ no-fly-zone ”) sur le territoire libyen, afin d’empêcher les avions de Kadhafi de décoller, et autorisa l’intervention humanitaire des États membres. Tous les observateurs ont reconnu depuis que le texte était grevé d’une imprécision dont la coalition profita pour outrepasser la résolution.

DISPOSITIONS POUR OUTREPASSER LA RÉSOLUTION DE L’ONU.

«  En complément de l’action aérienne décidée par l’ONU et conduite par la coalition sous commandement de l’OTAN, les services des renseignements occidentaux ont renforcé leur présence en Libye, dans le but d’appuyer les rebelles dans leur lutte contre le régime de Kadhafi.  » (La face cachée des printemps arabes, p. 160) La présence des djihadistes du GICL dans la nébuleuse rebelle n’empêcha pas le gouvernement français d’envoyer sept officiers comme conseillers militaires auprès de la rébellion.

«  Le recours à des forces spéciales et à des unités d’opérations clandestines visait à contourner les dispositions de la résolution du Conseil de sécurité qui écartait toute “ force d’occupation ”. À noter que cette présence [des forces spéciales occidentales sur le sol libyen] a débuté, de manière discrète, avant même le début de l’opération d’interdiction aérienne, ce qui, au regard du droit international, relève clairement de l’ingérence.  » (La face cachée des printemps arabes, p. 160)

Alexandre Del Valle affirme que «  des groupes islamistes libyens liés au terrorisme international ont été récupérés et entraînés, via le Qatar et la Turquie, afin de renverser et tuer Mouammar Kadhafi et pour installer un régime pro-Frères musulmans et salafistes en Libye.  » (Alexandre Del Valle, Les vrais ennemis de l’Occident, p. 369) Parmi eux, l’islamiste-djihadiste Abdelhakim Belhaj qui «  fut tout à coup proclamé “ combattant de la liberté ” en 2011 par les États-Unis et secrètement appuyé par la France […]. Son groupe armé servit même de principale force pour mener l’assaut sur Tripoli et pour assassiner Kadhafi.  » (Alexandre Del Valle, ibid. p. 370-371)

«  Au fur et à mesure que l’insurrection se développait, Belhaj a trouvé un allié puissant en la personne de John McCain, le président républicain du Comité des relations extérieures du Sénat. Après un rendez-vous amical avec Belhaj et ses miliciens à Benghazi le 22 avril 2011, McCain a appelé les “ nations responsables ” à fournir aux rebelles libyens “ renseignements, formation et armes ”. McCain sortit de la réunion rempli d’inspiration. “ J’ai rencontré des combattants courageux, et ils ne sont pas Al-Qaïda ”, déclara le sénateur. “ Au contraire  : ce sont des patriotes libyens qui veulent libérer leur nation. Nous devons les aider. ”  » (Max Blumenthal, L’attentat de Manchester est le résultat des interventions désastreuses de l’Occident, alternet. org, 25 mai 2017)

«  Le 29 août 2011, [Belhadj] rencontre les chefs d’état-major de l’OTAN lors d’une réunion à Doha.  » (Jean-Loup Izambert, Cinquante-six, tome 2 p. 211) Était présent le général Benoît Puga, chef d’état-­major particulier du président Sarkozy. Le général «  est tombé complètement sous le charme et assure que l’homme n’a rien à voir avec les accusations portées contre lui  » (Marie-Lys Lubrano, Libye  : Abdel Hakim Belhadj, le commandant aux deux visages, Le Point, 19 septembre 2011).

Après la mort de Kadhafi à l’automne 2011, 1 500 djihadistes libyens furent transférés en Turquie, sous le commandement de Belhadj et de son second, Mehdi al-Harati, pour constituer la première unité de l’Armée syrienne libre (ASL). Ayant décidé d’emprunter la voie des urnes pour s’imposer en Libye, Belhadj fut accueilli presque officiellement à Paris, du 29 avril au 2 mai 2014. Il fut reçu au ministère des Affaires étrangères, sans que cela n’émeuve le Premier ministre Manuel Valls ni le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, deux grands discoureurs sur la lutte antiterroriste (cf. Jean-Loup Izambert, Cinquante-Six, tome 2 p. 115). Le 30 avril, la journaliste du Monde Isabelle Mandraud accueillit Abdelhakim Belhadj dans la cadre des rencontres de l’Institut de Recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO) pour témoigner de son engagement  : «  Du djihad aux urnes  »…

Précisons que l’iReMMO est un think-tank français ultra-atlantiste créé fort opportunément en janvier 2011, démarquant étrangement le Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo) créé en 1995. Une chose est sûre  : dès sa création l’iReMMO a soufflé le vent de la subversion aussi bien contre Mouammar Kadhafi que contre Bachar el-Assad, dans un mouvement parfaitement orchestré. Et nous verrons dans une prochaine étude que ce think-tank français sévira tout au long de la crise syrienne. Épilogue  : en 2015, considéré par la justice égyptienne comme le véritable dirigeant de Daech au Maghreb, Belhadj tomba sous le coup d’un mandat d’arrêt international.

La collaboration des Occidentaux avec le moujahid Belhadj pour réaliser la subversion en Libye et en Syrie, collaboration qui est allée jusqu’à organiser sa promotion politique à Paris, est un cas emblématique de l’incroyable fascination exercée par les islamistes-djihadistes sur les élites occidentales, qui n’hésitent pas à les utiliser pour réaliser les changements de régime souhaités.

L’autre moyen retenu par les Occidentaux pour contourner le cadre de la résolution de l’ONU consistait à sous-traiter au Qatar une partie de l’opération. «  L’Élysée trouve un arrangement  : Doha achète à Paris les armes qu’il fournit aux rebelles de Benghazi et du djebel Nefoussa. Dans cette zone, des membres de forces spéciales françaises viennent construire des pistes d’atterrissage de fortune pour des livraisons à venir. Fin avril, des conseillers militaires français, britanniques et qataris sont déployés sur le terrain à Benghazi et à la frontière libyo-tunisienne. Les Qataris sont les plus nombreux. Ils installent deux centres de commandement, l’un dans l’ouest, l’autre dans l’est du pays. Le reste de la coalition fait confiance à Doha et la livraison des armes est placée sous leur responsabilité.  » (Alexandre Ifi, La face cachée des printemps arabes, p. 184). «  Dans son ouvrage La vérité sur la guerre en Libye, Jean-Christophe Notin rappelle que des avions de transport qataris ont acheminé des cargaisons d’armes jusqu’à Istres, en France, afin qu’elles soient parachutées par les forces françaises et de l’OTAN en Libye aux milices islamistes.  » (Alexandre Del Valle, Les vrais ennemis de l’Occident. p. 372)

Lors de l’intervention en Libye, les Occidentaux ont donc poussé très loin leur alliance avec les islamistes, d’une part en les utilisant comme combattants pour renverser Kadhafi, et d’autre part en plaçant des personnalités islamistes aux postes clés de la nouvelle Libye “ démocratique ”, en remplacement de l’ancien régime. Alexandre Del Valle observe à juste titre  : «  les pays de l’OTAN, France, États-Unis et Grande-Bretagne en tête, ont mis en place en Libye des islamistes que leurs armées et les services spéciaux ont même entraînés.  » (Alexandre Del Valle, Les vrais ennemis de l’Occident, p. 369)

PREMIERS ENSEIGNEMENTS DE CES RÉVOLUTIONS ARABES

L’ÉLÉMENT DÉCLENCHEUR DE LA RÉVOLTE.

Beaucoup d’analystes se demandent encore actuellement comment toutes ces révolutions ont pu se déclencher à des dates aussi rapprochées. Cette hésitation nous semble relever du complexe de “ complotisme ”, tant la réponse est évidente. Si les causes lointaines peuvent être complexes (pauvreté voire misère, chômage, dureté des forces de l’ordre…), ce sont bien sûr les appels sur Facebook et Twiter, ainsi que les campagnes sur les grandes chaînes de télévision (spécialement la qatarie Al-Jazeera) qui ont provoqué les rassemblements populaires. Nous renvoyons notre lecteur aux cinq cent vingt-huit pages de La face cachée des révolutions arabes, notamment à l’article d’Yves-Marie Peyry et Alain Charret intitulé «  ONG et réseaux sociaux au cœur des révolutions arabes  », ainsi qu’au livre d’Ahmed Bensaada, et en particulier au chapitre 3  : «  Les nouvelles technologies  ». Ces études montrent que les techniques d’utilisation des moyens modernes de communication, préparées depuis plusieurs années par les États-Unis et leurs alliés, notamment en y initiant des activistes locaux, ont été largement mises en œuvre, avec le succès que l’on sait.

DEUX POIDS DEUX MESURES.

Une opinion a souvent cours, qui voit dans l’intervention des États-Unis et de leurs alliés européens pour soutenir ces révolutions un simple réflexe spontané de démocrates convaincus, volant au secours de toutes les révoltes populaires par pur idéalisme. Pourtant, au même moment, des révoltes similaires avaient lieu dans d’autres pays. Or, dans certains de ces pays, la révolte fut réprimée violemment sans provoquer l’intervention des puissances occidentales, ni même de vraie protestation. Au Bahreïn et au Yémen, les manifestants chiites furent massacrés par l’armée saoudienne, et ce, avec la complicité des Occidentaux. Et cette situation dure toujours au Yémen.

D’autre part, il y a dans le monde d’autres situations de conflit, parfaitement connues, où l’Occident n’intervient pas militairement. Le conflit israélo-palestinien, qui dure depuis 1918, en est un exemple impressionnant. Les Palestiniens ont pratiqué le terrorisme  ; Israël a violé un grand nombre de résolutions de l’ONU. Or, si celle-ci a souvent protesté, les puissances occidentales n’ont jamais déclenché une intervention militaire sous mandat de l’ONU, comparable à celle de Libye, pour faire respecter les conventions internationales. Il y a donc une incohérence quelque part.

Et puis, il y a dans le monde de nombreux pays qui ne répondent pas aux critères démocratiques  : l’Arabie saoudite, le Qatar, mais aussi le Koweït, les Émirats arabes unis, le Pakistan, la Turquie, etc. Cela n’empêche pas les puissances occidentales de s’allier avec ces pays.

Deux conclusions s’imposent. Premièrement, dans la politique occidentale, prétendument impartiale, il y a deux poids deux mesures. Deuxièmement, quand les puissances occidentales interviennent, c’est presque toujours pour défendre leurs intérêts propres, non les opprimés. Ajoutons trois remarques. Premièrement, étant donné les actions des Occidentaux et de leurs alliés pour préparer ces révoltes, la thèse officielle sur l’origine populaire et spontanée de ces révoltes est irrecevable. Deuxièmement, il faut apprendre à hiérarchiser les causes  : une cause matérielle (misère, sécheresse, chômage, etc.) ne sera jamais une cause efficiente. Troisièmement, c’est le contexte historique et géopolitique qui révèle les raisons décisives des révoltes du printemps arabe.

MODES OPÉRATOIRES ANALOGUES.

Dans toutes ces révolutions, les modes opératoires sont les mêmes, conformément aux procédés mis en œuvre d’abord dans les révolutions colorées d’Europe de l’Est. Des études très approfondies ont été faites, montrant l’ampleur insoupçonnée de l’investissement américain dans ces révoltes (Voir par exemple La face cachée des révolutions arabes, publiée par le CF2R, ou bien Arabesque$, d’Ahmed Bensaada). Ces études démontrent à l’envi la compétence et la puissance des États-Unis pour concevoir et mettre en œuvre des techniques de création d’une révolution.

Les organisations dites «  non gouvernementales  » américaines ou étrangères ont montré leur savoir-faire pour créer une révolte dite «  pacifique  »; en particulier l’organisation serbe OTPOR (qui signifie «  Résistance  » en Serbo-croate), devenue ensuite le Center for Applied Non Violent Action and Strategies (CANVAS). Dans chaque révolution, on retrouve pratiquement les mêmes éléments constitutifs du «  mouvement populaire spontané  »  : appels sur Facebook et autres réseaux sociaux  ; rassemblements des foules derrière des slogans-chocs, forgés sur le même modèle  ; logo du poing fermé-tendu d’OTPOR; techniques de mouvement de foules  ; mais surtout, en deuxième phase  : utilisation de tireurs d’élite pour tuer des personnes parmi les forces de l’ordre ainsi que dans la foule, sans qu’on puisse identifier l’origine des tirs, afin de créer le chaos et de pousser les autorités à réprimer violemment les manifestations. Le tout étant, bien entendu, couvert et amplifié par les médias occidentaux et arabes afin de conditionner les opinions publiques occidentales.

Attardons-nous sur l’un des modes opératoires, employé dans chacune des révolutions arabes  : la venue de personnalités américaines pour soutenir les activistes, devant les caméras. Le cas de la Tunisie est emblématique. Les sénateurs John McCain et Joe Lieberman, tristement célèbres, s’y rendirent du 19 au 21 janvier 2011. Jeffrey Feltman, le secrétaire d’État adjoint américain pour les Affaires du Proche-Orient, dont nous avons précisé le rôle clé, s’y rendit à son tour du 24 au 26 janvier, soit dix jours à peine après la fuite du président Ben Ali  ; le 23 février, c’était Williams Burns, secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires politiques  ; et ce fut enfin Hillary Clinton en personne, les 16 et 17 mars 2011 (Ahmed Bensaada, ibid., p. 131). On ne peut donc pas dire que les États-Unis ne se soient pas impliqués dans cette révolution. Et étant donné le travail souterrain mené de longue date par les États-Unis pour la «  démocratisation  » de ces pays, il est impossible d’attribuer ces visites à un simple accompagnement philanthropique d’un mouvement populaire prétendument spontané.

Il est particulièrement intéressant de suivre les activités de John McCain. Ce républicain candidat à l’élection présidentielle américaine de 2008 était président du conseil d’administration de l’International Republican Institute qui a organisé des révolutions dans le monde entier pour le compte du Département d’État, comme la Révolution orange en Géorgie en 2003. En 2011, McCain se rendit donc en Tunisie le 21 février, au Liban le 22 février (semble-t-il), en Égypte le 27 février, et en Libye le 22 avril. Anticipons un peu  : John McCain se rendit en Syrie le 27 mai 2013 pour rencontrer les «  combattants de la liberté  » islamistes. Il figure sur une photo, entouré du général Idris de l’ASL, et de combattants de Jabhat al-Nosra, des djihadistes égorgeurs de chrétiens. McCain avait un agenda très chargé puisqu’il était, le 14 décembre suivant, sur la place Maïdan à Kiev en Ukraine. Et lors de la Conférence internationale de sécurité de Munich, tenue en février 2014, McCain déclara  : «  Nous remercions Dieu pour les Saoudiens, le prince Bandar et nos amis qataris.  » Parce qu’ils ont fait le job (Alexandre Del Valle, Les vrais ennemis de l’Occident, p. 376).

UNE ALLIANCE ENTRE L’OCCIDENT ET L’ISLAM MILITANT.

Lorsqu’on se demande qui est responsable de ces révolutions, il faut d’abord remarquer qu’au commencement des printemps arabes, le ministre français des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, n’était pas spécialement favorable à ces révoltes. Elle conseilla d’envoyer au président tunisien Ben Ali du matériel de maintien de l’ordre pour faire cesser les troubles. Les fonctionnaires de son ministère, acquis en grande partie à la politique néoconservatrice, s’opposèrent à leur ministre de tutelle  ; celle-ci dut démissionner le 27 février 2011 (Christian Chesnot, Georges Malbrunot, Les chemins de Damas, p. 261). Remarquons en passant que lorsqu’Alain Bauer, conseiller à l’Élysée, assista le pouvoir du Bahreïn pour réprimer les manifestants chiites (soutenus par l’Iran), avec l’aide des forces saoudiennes, personne ne s’en émut. Nouvelle illustration du «  deux poids deux mesures  ». Et en Égypte, la France ne fut pas vraiment active, contrairement aux États-Unis.

En réalité, comme nous l’avons montré dans notre article précédent, ces révolutions ont été préparées de loin par les États-Unis. La première puissance mondiale a également accompagné la réalisation de ces révolutions. Mais en même temps, selon une stratégie que nous avons expliquée (cf. Il est ressuscité n° 188, p. 27-28), Washington a attribué à ses différents alliés un rôle important de supplétifs, de mercenaires, ou selon l’expression anglo-saxonne, de proxies. Ce fut en particulier le cas pour les monarchies du Golfe arabo-persique. Le but était de faire faire le travail par d’autres, notamment pour pouvoir pratiquer, en cas de besoin, la parade du «  déni plausible  », concept en vigueur depuis longtemps à la CIA, consistant à faire retomber sur un tiers la responsabilité d’une action subversive. En l’occurrence, il s’agissait pour les États-Unis d’affirmer avec assurance  : «  ce n’est pas nous, c’est le Qatar  »  ! Force est de constater que cette stratégie a parfaitement fonctionné  : trop rares sont ceux qui voient, derrière l’action du Qatar et de l’Arabie saoudite, le rôle décisif des États-Unis, pourtant patent. Les études citées plus haut démontrent largement la dépendance des Saoudiens et des Qataris à l’égard de leur allié-employeur américain. Quelques analystes l’ont compris, tel Majed Nehmé qui précise, au sujet du rôle majeur du Qatar et de l’Arabie saoudite dans la crise syrienne  : «  Il est illusoire de penser que ces deux monarchies pétrolières agissent d’une manière autonome. Elles dépendent en grande partie des États-Unis qui assurent leur sécurité en contrepartie d’une totale soumission ou alignement sur leur agenda géopolitique et énergétique.  » (La face cachée des révolutions arabes, p. 289). Mezri Haddad, ancien ambassadeur tunisien à l’UNESCO, souligne en particulier, avec beaucoup de justesse, mais aussi avec l’ironie et le mépris qui conviennent, le caractère servile et mercenaire des Qataris.

De plus, ces monarchies ne pouvaient que voir d’un bon œil la volonté positive de l’administration Obama de porter au pouvoir les Frères musulmans aussi bien en Tunisie qu’en Égypte, en Libye et en Syrie. Elles collaborèrent donc avec enthousiasme. Cette alliance, fondée sur une rencontre d’intérêts, fut très bien comprise et exprimée par un dignitaire islamiste syrien du nom d’Ibn Abdallah el-Hosni, qui déclarait le 10 août 2011  : «  Après la Libye, nous sommes entrés dans l’alliance entre l’islam militant et l’Occident  » (Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Les chemins de Damas, p. 254-255). C’était exactement cela  : les islamistes ayant compris que les Occidentaux voulaient les porter au pouvoir, ils décidèrent d’abandonner leurs comportements habituellement hostiles, pour faire alliance avec eux et travailler ensemble. Cela apparaît généralement inconcevable aux non-spécialistes, mais c’est pourtant la clef de compréhension des printemps arabes.

RESPONSABILITÉ DANS LE CAS PARTICULIER DE LA LIBYE.

On a tout dit sur le rôle de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne. Certains assurent que le président français n’avait pas de politique durant les printemps arabes, qu’il n’avait pas l’intention d’intervenir contre la Libye et que, ne sachant pas quoi faire, au dernier moment il s’est laissé entraîner par les États-Unis. On aimerait que les choses ne soient pas plus graves. Pourtant, cette thèse ne tient pas. Tout indique en effet que le président français a voulu personnellement cette opération de renversement de Kadhafi. Partant de ce constat, d’autres analystes affirment au contraire que Nicolas Sarkozy est le responsable principal de cette intervention, jusqu’à y entraîner la première puissance mondiale  ! Pour les enquêteurs du CF2R, les Britanniques et les Français se sont évidemment engagés «  à la demande de Washington  » (ibid., p. 160). Nous avons d’ailleurs montré dans notre article précédent que, là aussi, les États-Unis préparaient depuis longtemps ce Regime change.

Est-ce à dire que la Grande-Bretagne et la France sont intervenues dans une obéissance aveugle aux États-Unis, sans qu’elles y trouvent aussi leur intérêt  ? Non, bien sûr. Quand les États-Unis préparent une intervention, ils proposent généralement à leurs alliés une part du butin de guerre. Pour l’opération de Libye, Mezri Haddad exprime cette réalité avec une ironie mordante qui n’enlève rien à l’exactitude de son propos  : «  L’enjeu était évidemment la démocratie chez Kadhafi, c’est-à-dire le partage équitable des richesses de la Libye entre ces cinq pays [les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, le Qatar et la Turquie], plus exactement entre les multinationales qu’ils contrôlent […]. La France ne s’est engagée dans cet exaltant combat pour les “ droits de l’homme ” qu’après avoir eu l’assurance du CNT qu’une fois la Libye “ indépendante ”, c’est-à-dire mise sous protectorat, elle aura sa part “ légitime ” du pétrole et des énormes ressources hydrauliques libyennes.  » (La face cachée des printemps arabes, p. 53)

Notre diplomate n’est pas le seul à faire cette analyse. Selon Sidney Blumenthal, la première des cinq raisons qui ont poussé Nicolas Sarkozy à intervenir en Libye était «  la volonté d’acquérir une plus grande part dans la production pétrolière libyenne  ». Et l’analyste Lydie Boka de confirmer  : «  Le contrôle et la sécurisation de la production libyenne [d’hydrocarbures] étaient donc deux enjeux essentiels de l’intervention de l’Occident et de ses alliés du golfe Persique, d’autant plus que l’Iran se fait de plus en plus menaçant. La France a été l’un des pays bénéficiaires de la “ redistribution des cartes ” en ce qui concerne le pétrole libyen. Elle est passée de 55 000 barils par jour avant 2011 à plus du double, et aurait obtenu 35 % des contrats pétroliers.  » (Les vraies raisons de la “ liquidation ” de Kadhafi, dans La Face cachée des révolutions arabes, p. 187 et s.) Et l’auteur détaille les autres avantages commerciaux recueillis par la France.

Le spectacle d’une certaine indocilité des Européens à l’égard des États-Unis brouille parfois la perception de leur concertation. En l’occurrence, des auteurs affirment que Nicolas Sarkozy a essayé de doubler les États-Unis dans l’affaire libyenne. Ces relations complexes entre alliés ne facilitent pas la tâche de l’analyste. Il n’empêche qu’on est incontestablement en présence d’une action concertée.

ALLIANCE DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS AVEC L’ISLAMISME.

Dans le cas de la Libye et de la Syrie, Nicolas Sarkozy a collaboré de façon délibérée à l’entreprise américaine. Et il a assumé l’exigence de collaboration avec l’islamisme, à laquelle toute une partie des fonctionnaires du Quai d’Orsay était acquise.

Il y avait en effet au sein du gouvernement français, spécialement au Quai d’Orsay, un petit groupe de gens déterminés à remplacer les régimes arabes autoritaires par des régimes islamistes. Christian Chesnot et George Malbrunot nous apprennent qu’avant les printemps arabes, les diplomates Patrice Paoli et Ludovic Pouille sont allés à Genève s’entretenir à de nombreuses reprises, secrètement, avec des dirigeants islamistes de plusieurs pays arabes, dans le cadre de rencontres organisées par l’ONG suisse Huma Dialogue (Les chemins de Damas, p. 264).

Alain Juppé, qui succéda fin février 2011 à Michèle Alliot-Marie au Quai d’Orsay, adopta dès son arrivée une ligne de soutien inconditionnel aux printemps arabes. Dès le 6 mars 2011, il rencontrait au Caire des activistes égyptiens, dont plusieurs Frères musulmans et déclarait le lendemain au Figaro que «  la présentation qui est parfois faite de ce mouvement mérite sans doute d’être révisée  ». Alain Juppé marquait ainsi le changement de cap de la politique française. Cette consigne fut entendue par le corps diplomatique. Nous avons recueilli un témoignage indiquant qu’un diplomate français en poste dans l’un des pays du Machrek au moment des printemps arabes, pourtant catholique pratiquant, affirmait qu’il fallait travailler avec les Frères musulmans, et que leur radicalisation était causée par notre ostracisme. Cet incroyable aveuglement est parfaitement emblématique, hélas, d’un courant de pensée dominant, y compris chez les catholiques français, dans le milieu diplomatique et dans d’autres grands corps de l’État. Et sept ans après les événements, cette mentalité est plus que jamais d’actualité, malgré les résultats tragiques des printemps arabes. En effet, un Rony Brauman, président de Médecins sans frontières, plaide actuellement pour des solutions politiques pouvant inclure les islamistes, et déclare  : «  Les islamistes au pouvoir, cela ne signifie pas nécessairement le développement du terrorisme international.  » (prochetmoyen-orient. ch n° 186, 9 juillet 2018) Quand on sait quelles furent les conséquences des révolutions arabes, que Brauman connaît bien, on se demande si l’on est en présence d’un problème intellectuel ou d’un fanatisme irrémédiable.

Las  ! Dans son dernier éditorial, Richard Labévière nous apprend que «  Jean-Claude Mallet, l’inoxydable conseiller de Jean-Yves le Drian, surnommé par ses collègues le “ Bolton français ” […], affirme paraît-il à ses proches – comme Jérôme Bonnafont le patron d’ANMO (la Direction “ Afrique du Nord / Moyen-Orient ” du Quai d’Orsay) – qu’il “ préférait voir Dae’ch au pouvoir à Damas, plutôt que Bachar el-Assad  ! ” Une telle clairvoyance diplomatique ne s’invente pas…  » (prochetmoyen-orient. ch, 10 septembre 2018).

LE RÉSULTAT DE CES RÉVOLUTIONS.

Dans son discours du 18 mars 2014, Vladimir Poutine déclara au sujet des printemps arabes  : «  Il y a eu toute une révolution “ de couleur ” qui n’avait rien de spontané. On peut comprendre que les habitants des pays où elles ont eu lieu étaient fatigués de la tyrannie, de la pauvreté, de l’absence de perspectives, mais ces sentiments ont été instrumentalisés de la manière la plus cynique. On a voulu imposer à ces pays des standards qui ne correspondaient en aucun cas ni au mode de vie, ni aux traditions, ni à la culture de ces peuples. Le résultat, c’est qu’au lieu de la démocratie et de la liberté, on a vu le chaos, des explosions de violence, une série de coups d’État. Le “ Printemps arabe ” a cédé à l’ “ Hiver arabe ”.  » (Helena Perroud, Un Russe nommé Poutine, 2018, p. 188)

Effectivement, les États-Unis et leurs alliés ont fait réussir les révolutions arabes en Tunisie, en Égypte et en Libye, remplaçant les anciens souverains par des nouveaux, issus des Frères musulmans (Tunisie et Égypte), voire carrément d’Al-Qaïda (Libye). Les conséquences de ces subversions furent et restent d’une gravité extrême.

D’abord, les nouveaux pouvoirs imposèrent une radicalisation de l’islam dans chacun de ces pays. Dans sa conférence d’actualités de décembre 2011, notre frère Bruno a rapporté comment deux jours après l’assassinat de Kadhafi (20 octobre 2011), «  à Tripoli, devant une foule enthousiaste, le président du Conseil national de Transition, Mustapha Abdel Jalil [mis en place par Nicolas Sarkozy], a déclaré que la charia serait désormais le principe et fondement de la Constitution ainsi que du droit. Par exemple, la polygamie, interdite sous Kadhafi, sera rétablie. C’est le triomphe des islamistes. C’est-à-dire des musulmans purs et durs. Le président de la République française a donc engagé nos forces en Libye, qui y ont fait la preuve de leur capacité sur terre, sur mer et dans les airs, au bénéfice des islamistes  !  » Mgr Martinelli, l’évêque de Tripoli, pouvait bien supplier  : «  Je demande, s’il vous plaît, un geste d’humanité envers le colonel Kadhafi qui a protégé les chrétiens de Libye. C’est un grand ami  », ce genre de considération n’avait pas sa place dans les critères politiques du président français.

Cette réislamisation de plusieurs pays du Maghreb encouragea la radicalisation et le djihad. C’est de la nouvelle Tunisie des Frères musulmans qu’allait partir le plus gros bataillon de djihadistes étrangers opérant en Syrie. Sous les Frères musulmans égyptiens, les persécutions contre les Coptes allèrent bon train. Quant à la Libye, tous savaient que “ le Guide ” apportait son précieux concours aux Occidentaux dans leur lutte contre le terrorisme islamiste. Son assassinat, voulu par les Occidentaux, consacra la chute de la Libye dans le chaos islamiste, djihadiste, terroriste. Ainsi, les djihadistes qui massacrèrent les vingt et un Coptes égyptiens en Libye le 15 février 2015 faisaient partie de la nébuleuse islamiste d’Abdelhakim Belhadj, instrumentalisée par les Occidentaux contre Kadhafi et soutenue en particulier par le président Sarkozy. De même, les djihadistes qui opèrent encore actuellement au Mali sont en connexion avec cette Libye de Sarkozy.

Interrogé dans un documentaire vidéo diffusé le 8 avril 2018, intitulé «  Tuez Kadhafi  !  » François Gouyette, l’ancien ambassadeur de France à Tripoli, rend un verdict sans appel  : «  Dans deux domaines qui sont devenus aujourd’hui des domaines de priorité extrême pour notre sécurité  : le terrorisme et l’immigration irrégulière, la situation est infiniment pire qu’elle ne l’était en 2011.  » Les auteurs consensuels attribuent trop facilement ces deux fléaux aux conditions sociales difficiles que connaissent les pays d’Afrique du Nord. Si effectivement la décolonisation a plongé ces peuples dans une profonde misère, devenant par là la proie de l’islamisme et les poussant à émigrer vers l’Europe, ces auteurs occultent la responsabilité des puissances occidentales qui, en assassinant Kadhafi, ont renversé l’une des dernières digues encore en place au Maghreb. Et l’on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas. «  Le fils de Kadhafi, Saïf, avait prévenu à l’époque que le renversement du gouvernement libyen conduirait à une crise de réfugiés aux proportions titanesques. “ La Libye peut devenir la Somalie de l’Afrique du Nord, de la Méditerranée ”, a déclaré en 2011 le plus jeune des Kadhafi. “ Vous verrez les pirates en Sicile, en Crète, à Lampedusa [l’île italienne où sont situés des centres d’accueil de migrants]. Vous verrez des millions d’immigrants clandestins. La terreur sera à vos portes. ”  » (Max Blumenthal, ibid.) Voilà la vérité à laquelle il faut revenir si l’on veut inverser la tendance catastrophique actuelle.

Pourtant, contrairement à François Gouyette, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé ne manifestent aucun regret, semble-t-il, au sujet de l’intervention qu’ils ont provoquée.

IMMORALITÉ D’UNE INTERVENTION À PRÉTENTION MORALE.

Interrogé par David Pujadas en 2016 pour savoir s’il regrettait d’être intervenu en Libye «  pour faire tuer Kadhafi  », Nicolas Sarkozy assuma totalement sa décision, répéta avec un aplomb ébouriffant la version officielle sur les motifs de l’intervention, et balaya d’un geste de la main les objections qu’on pouvait lui faire. Alain Juppé fit de même. Cela signifie que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé mentent effrontément, il faut avoir le courage de le dire.

Si les motifs de cette intervention avaient été justes, et ses conséquences heureuses, nous serions tentés de ne pas nous formaliser de ce mensonge commis pour raison d’État. Mais en réalité, la gravité des conséquences de cette intervention dépasse largement le simple mensonge. Comme nous l’avons dit, l’intervention de la coalition est la cause directe du développement du terrorisme islamiste dans l’ensemble de la bande sahélo-saharienne, avec des prolongements en Syrie, mais aussi dans nos nations d’Europe. D’autre part, en conséquence de sa déstabilisation, la Libye est devenue la pompe aspirante de tous les candidats à l’immigration à destination de l’Europe. Enfin, dans la colonne des conséquences néfastes, il ne faut pas oublier la ruine matérielle du pays, totalement injustifiée, et la mort de plus de 100 000 Libyens (certaines estimations disent 250 000). Le 21 février 2011, Nicolas Sarkozy déclarait à Bruxelles  : «  Un dictateur qui bombarde son peuple n’est plus légitime...  » Or, si Mouammar Kadhafi n’a jamais bombardé le peuple libyen, le président français porte, lui, une bonne part de responsabilité dans le bilan humain de l’intervention occidentale.

Les conséquences de cette intervention sont donc loin d’être négligeables. Elles sont le résultat d’un ensemble de fautes sur lesquelles il faut s’attarder, d’une part parce que nous allons les retrouver presque toutes dans l’affaire de Syrie; et d’autre part parce qu’elles sont encore aujourd’hui appelées vertu par ceux-là mêmes qui les ont commises. En septembre 2015, le général Bernard de Courrèges d’Ustou, directeur de l’Institut des Hautes Études de la Défense nationale (IHEDN), a cru bon d’inviter Bernard-Henri Lévy à donner une conférence intitulée  : La France face aux défis du XXIe siècle. «  Sans surprise, très vite le “ cours magistral ” a dérivé sur l’engagement personnel de BHL dans les conflits contemporains, l’invité tentant de justifier ses engagements divers, en Bosnie, ou en Libye, par la notion chrétienne de “ guerre juste ” attribuée à Thomas d’Aquin, puis l’école de Salamanque, avant de préciser sa pensée  : “ une guerre est juste lorsque la cause est juste, quand l’intention est droite, quand on a de bonnes raisons de penser que le mal que l’on fera sera moins grand que le mal que l’on évitera, lorsque cette guerre peut se placer sous un mandat politique qui entre en conformité avec la légalité internationale et quand elle n’est pas fondée sur un ou des mensonges. ”  » (Régis Soubrillard, Libye  : BHL se prend les pieds dans sa “ guerre juste ”, 14 octobre 2015)

BHL, ce redoutable prophète des principales révolutions capitalistes et maçonniques depuis trente ans, persiste donc a posteriori à qualifier l’intervention occidentale en Libye de «  guerre juste  ». Pourtant, elle est bel et bien entachée de plusieurs fautes graves.

La première faute est le mensonge sur la matérialité des faits et leur qualification. On a prétendu effectivement que les forces de l’ordre libyennes menaient une répression de grande ampleur, en faisant un usage exagéré de la force. L’ONU a même accusé l’État libyen de «  crime contre l’humanité  ». Ensuite, on a prétendu que les forces de sécurité libyennes s’apprêtaient à commettre un «  génocide  », ce qui créait pour les chefs d’État occidentaux une prétendue «  responsabilité de protéger  » les populations civiles. Il nous semble qu’il y a là une double faute. D’une part on a exagéré volontairement l’ampleur de la répression en multipliant les allégations mensongères. D’autre part, on a nié pratiquement le droit de l’État libyen à réprimer la révolte. Ce dernier point constitue une grave atteinte aux lois de la morale politique élémentaire. En effet, un État est fondé en droit à réprimer une insurrection. Laissons Mezri Haddad, un Tunisien musulman, francophone et francophile, en donner la leçon à nos démocrates occidentaux, y compris catholiques, qui semblent avoir perdu toute notion ne serait-ce que de morale naturelle  : «  Tout État, indépendamment de la nature de son régime, a le droit et le devoir de défendre sa sécurité contre toute agression intérieure et extérieure. C’est ce que Max Weber appelle la “ violence légitime ” dont seul l’État détient le monopole et assume l’usage […]. C’est donc en toute légalité que Ben Ali, Kadhafi, Moubarak et Bachar el-Assad ont réagi.  » (La face cachée des révolutions arabes, p. 81-82) Nier cette vérité ruine les principes de morale politique habituellement admis comme fondement des nations civilisées.

La deuxième faute consiste à invoquer la «  responsabilité de protéger  ». Nous avons dit plus haut qu’il existe des situations autrement plus dramatiques où les mêmes grandes consciences n’invoquent pas cette «  responsabilité de protéger  ». En réalité, le véritable mobile de l’intervention contre la Libye était la volonté prédatrice et hégémonique des Occidentaux et de leurs alliés  ; ils sont intervenus contre Kadhafi pour renverser un obstacle gênant pour leurs visées économiques et financières. Nous sommes donc ici en présence d’une formidable hypocrisie.

La troisième faute consiste à avoir pris parti pour des insurgés. Cette attitude est immorale. En effet, s’il est parfaitement légitime pour une nation de déclarer la guerre à une autre nation en cas d’agression, en application du principe de légitime défense, ou bien de répondre à l’appel d’une autre nation, comme l’Iran et la Russie ont répondu à l’appel de la Syrie, ou bien la France au Mali, il est en revanche profondément immoral de prendre parti pour des insurgés contre un chef d’État légitime.

L’abbé de Nantes, notre Père, l’a maintes fois expliqué, rappelant que selon «  l’ancien code international chrétien, “ c’était une maxime expresse et universelle que la révolte ne peut jamais créer un droit ”  » (CRC n° 353, février 1999, p. 13-21). Louis XV n’avait eu garde d’oublier cette maxime lorsque Paoli entretenait la révolte de la Corse contre Gênes. Bien que le roi de France convoitât l’île, il avait refusé de soutenir les insurgés, n’entendant la tenir de personne d’autre que de son légitime possesseur. Dans cette même étude, notre Père rappelait une autre maxime à ne pas oublier  : «  Aider une insurrection est une faute.  » Louis XVI manqua à cet usage en apportant son soutien aux Américains insurgés contre la couronne d’Angleterre lors de la guerre d’Indépendance américaine (1778-1780). Fâcheux précédent qui contribua gravement à faire oublier un principe qui est au fondement de notre civilisation.

Mais il y a pire  : c’est la stratégie machiavélique des Occidentaux et de leurs alliés consistant à préparer une insurrection et la susciter en vue de renverser un chef d’État légitime. Cette pratique est certes monnaie courante depuis bien longtemps  ; mais cela ne suffit pas pour la légitimer. Au contraire, il est urgent de rappeler qu’elle rompt avec les usages des nations civilisées et qu’elle nous installe dans un nouvel état de barbarie plus digne des traditions anglo-saxonnes que des françaises. Louis XIV ne disait-il pas  : «  Je n’ai jamais pensé que l’on doit tenir pour la bonne maxime celle qui met le principal art de régner à jeter la division et le désordre partout  »  ?

Les relations internationales ont certes évolué depuis l’époque classique, et le concert des nations chrétiennes a pratiquement disparu. Pourtant cet état de choses ne justifie pas que l’on abandonne les usages en vigueur parmi les nations civilisées. Ainsi, dans une conférence sur «  La vocation catholique de la France  » prononcée en juin 1976, notre Père réprouva avec véhémence les tentatives des Français et des Britanniques, au début de la Deuxième Guerre mondiale, de susciter des insurrections au sein des possessions italiennes en Afrique, au motif que l’Italie était notre ennemi. La Libye de Kadhafi n’était certes pas l’Italie de Mussolini. Il n’empêche que la recommandation de respect du pouvoir établi s’appliquait aussi, nous semble-t-il, pour le Guide libyen, pour une raison décisive que notre Père donne dans sa Politique totale  : «  Si barbare, si brutal que soit ce pouvoir, il constitue un avancement sur l’anarchie, qui est absence de société, néant d’ordre social.  » (CRC n° 197, février 1984, p. 5). De fait, c’est bien le chaos que connaît la Libye depuis sept ans, et les nations occidentales en paient les conséquences.

D’autant que cette faute politique commise par les Occidentaux est encore aggravée par le fait que les rebelles instrumentalisés sont des musulmans fanatiques. Tout cela pour déstabiliser un État afin de faire main basse sur les richesses d’un pays, cette opération de rapine étant soigneusement habillée en intervention humanitaire.

Quatrième faute  : les deux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU censées légitimer cette intervention ont été violées à plusieurs reprises. La résolution 1970 a été violée par les multiples livraisons d’armes occidentales à la rébellion. La résolution 1973 a été violée par l’intervention des forces de la coalition alors qu’aucun avion libyen n’a décollé et que Mouammar Kadhafi n’a pas mis en danger les populations civiles. D’autre part, la coalition a encore outrageusement violé la résolution 1973 par l’envoi de forces spéciales sur le sol libyen. Cette intervention constitue donc une atteinte au respect des engagements et des traités ainsi qu’à la morale.

Notons au passage que, bien entendu, ces fautes sont imputables aux seuls décideurs politiques et en aucun cas aux militaires français qui ont accompli leurs missions avec conscience et compétence, dans l’obéissance aux ordres, sans en connaître la finalité contestable.

Il faut ajouter que visiblement, à aucun moment les puissances occidentales n’ont préparé un plan digne de ce nom pour restaurer l’État et l’ordre dans la société libyenne après leur intervention.

Dans ces conditions, comment peut-on encore parler de «  guerre juste  »  ?

LA RELIGION DES DROITS DE L’HOMME AU SERVICE DE LA PRÉDATION.

Cette façon de procéder, mise ici en lumière, n’est pas nouvelle. L’abbé de Nantes, notre Père, stigmatisait déjà en 1979, dans un formidable article intitulé «  Mascarade pour un massacre  », le mécanisme de justification idéologique d’opérations prédatrices. Voici qui donne le véritable éclairage sur l’attitude des Occidentaux face aux crises libyenne et syrienne  : «  On peut justement suspecter l’Américain de ne pas avoir plus de considération pour les droits de l’homme que la Russie et la Chine, mais d’en user pour couvrir d’un manteau d’honnêteté son impérialisme mercantile, les accords monstrueux et les inqualifiables trahisons qu’il lui dicte […]. Quand les États nationaux refusent le jeu des grandes puissances […] et s’insurgent contre la politique mercantile américaine, alors la croisade pour les droits de l’homme est contre eux déclenchée  ; tout leur est imputé à crime, l’opinion mondiale déchaînée réclame prompte justice  : ils doivent être renversés  !  » (CRC n° 137, janvier 1979, p. 6)

«  C’est l’idéologie démocratique, dont la Déclaration des droits de l’homme est le vicieux principe, qui est le moteur de toutes les révolutions terroristes dans les pays du tiers monde. Et c’est facile  : déjà les races, les religions, les castes y sont en lutte perpétuelle  ; les grandes puissances y mènent leurs affaires et leurs guerres, à découvert. L’ingérence de l’ONU et des grandes consciences chrétiennes achève de pourrir l’ordre, même le meilleur [ou bien le très imparfait], et d’allumer d’inextinguibles rébellions.  » (ibid., p. 9) Cette analyse, vieille de presque quarante ans, donne la véritable clef de compréhension des événements que nous vivons.

Il importe donc de retenir la logique de cette mécanique hypocrite montée par les Occidentaux, car les mêmes acteurs ont lancé la révolte de Syrie en parfaite concomitance avec les révolutions du Maghreb, comme l’un des éléments du plan d’ensemble, et selon les mêmes méthodes. Mais cette fois, tout n’allait pas se passer aussi bien pour les agresseurs, de sorte que la guerre de Syrie constitue d’ores et déjà un tournant géopolitique majeur.

LA RÉVOLUTION SYRIENNE

UNE RÉVOLTE PRÉPARÉE DEPUIS L’ÉTRANGER.

Nous avons vu dans notre article précédent que les États-Unis ont fait appel à plusieurs puissances régionales pour préparer la révolte en Syrie. Il était prévu de la lancer dans des villes proches des frontières, facilement accessibles depuis les pays voisins.

Depuis un certain temps, l’Arabie saoudite avait pris progressivement le contrôle des mosquées du sud du pays, ordonnant à ses nombreux imams salafistes de faire des prêches incendiaires contre le régime laïc syrien, prétendant qu’il était responsable de la détérioration des conditions de vie des populations les moins aisées. La Jordanie a joué un rôle particulièrement néfaste, fournissant les bases arrière les plus importantes pour préparer, former et soutenir les agitateurs islamistes. À l’ouest, des activistes sunnites furent entraînés au pays du Cèdre, et infiltrés par la frontière libano-syrienne. Par exemple, Anas Al-Kanj, un activiste syrien arrêté en avril 2011, déclarera avoir reçu d’un député libanais de l’argent, des armes et la consigne «  d’inciter les gens à protester, en particulier aux alentours de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas  » et à Daraa, Latakié et Banias. Kanj reçut des instructions «  pour ouvrir le feu sur les manifestants pour semer le désordre et pousser les gens à croire que les forces de sécurité tiraient sur les manifestants  ». Au nord, des Frères musulmans entrèrent en Syrie avec le soutien très actif de la Turquie et du Qatar. Dans le nord-est, certains Kurdes furent aussi travaillés par des islamistes. À l’est, des islamistes entrèrent en Syrie depuis l’Irak.

Résultat  : «  Des groupes armés ont émergé le long des frontières turque, libanaise, irakienne et jordanienne pour mener en Syrie un jihad contre “ le régime baasiste impie ”. Recrutant dans les rangs du sunnisme radical, ils sont la résultante, le plus souvent, de la reconfiguration des groupes Jund al-Cham, Osbat al-Ansar et Fatah al-Islam. Ces groupes en déshérence, qui se sont repliés dans la zone de Tripoli (Liban), en Turquie et Jordanie, bénéficient de l’aide de bailleurs de fonds d’Arabie saoudite et du Qatar.  » (Syrie  : Une libanisation fabriquée, p. 16)

LE LANCEMENT DE LA RÉVOLTE.

Selon le schéma classique, «  fin janvier 2011, une page Facebook fut créée avec le titre “ The Syrian Revolution 2011 ”. Elle annonçait qu’un “ Jour de Colère ” [selon une terminologie chère aux Frères musulmans] serait tenu le 4 et le 5 février. Les manifestations “ s’évanouirent d’elles-mêmes ”, selon Time. Le “ Jour de Colère ” se solda par un Jour d’Indifférence.  » (Stephen Gowans, Cette révolution syrienne qui n’existe pas..., 22 octobre 2016).

Jean-Loup Izambert nous apprend que «  c’est exactement avec la même tactique, et selon des scénarios similaires, que les Frères musulmans déclenchent des conflits dans tous les pays du Maghreb. Leurs actions violentes contre les civils et les forces de l’ordre engendrent inévitablement des blessés et des morts qu’ils vont s’approprier pour les présenter en martyrs et s’habiller en défenseurs des libertés. “ Journée blanche ” et “ journée rouge ”  : / leur terminologie parle d’elle-même. Le premier désigne des “ journées de provocations sans victimes ”, et le second des “ journées avec des martyrs ”.  » (Cinquante-six, tome 1, p. 222)

Ces premiers appels à manifester en Syrie étaient donc lancés en parfaite synchronisation avec les autres révolutions arabes. Dans la planification de la subversion par les spécialistes du Département d’État américain (MEPI, plan Feltman-Bandar…), les réseaux sociaux étaient destinés à toucher surtout la bourgeoisie urbaine laïque pour l’inciter à manifester pour réclamer la libération des prisonniers politiques et le pluralisme politique. Mais contrairement aux autres pays arabes, en Syrie ces appels ne furent pratiquement pas entendus.

Il semble que l’État syrien était conscient de ce qui se préparait, avant même que n’éclatent les premiers troubles. D’une part en raison des premières informations qui lui étaient parvenues sur les programmes américains visant à déstabiliser la Syrie  ; d’autre part en raison du développement des révolutions dans le Maghreb (Tunisie, Égypte, Libye…). Pour empêcher qu’une pareille déstabilisation touche son pays, Bachar el-Assad commença donc très rapidement à prendre des mesures préventives. Ainsi, le 8 mars 2011, il décida de libérer les prisonniers politiques de plus de soixante-dix ans, comme le célèbre avocat militant pour la défense des droits de l’homme, Haytham al-Maleh, le fondateur et premier président de l’Organisation syrienne des droits de l’homme (OSDH).

Les dignitaires religieux du Qatar et de l’Arabie saoudite appelèrent ouvertement à la confrontation religieuse, proclamant que “ Bachar el-Assad trahissait les musulmans ” (Syrie  : Libanisation fabriquée, p. 18). À partir de ce moment, chaque vendredi, après la prière de midi, des manifestants partaient des mosquées et déambulaient dans les rues des banlieues, parfois encadrés par des hommes armés.

Les Frères musulmans se démenèrent  : «  le 9 mars 2011, dans le cadre de leur planification de “ la journée de la colère ” prévue pour le 12 ou le 15 mars 2011, des petits groupes de mercenaires recrutés par les Frères musulmans commencèrent à affluer de Turquie, du Liban et de Jordanie pour s’infiltrer dans les manifestations et y déclencher des troubles  » (Jean-Loup Izambert, Cinquante-six, tome 1, p. 194). Le 15 mars, soit plus d’un mois après le premier appel à la révolte, à Damas, quelques manifestants réclamèrent la libération de certains prisonniers politiques… Ces manifestations restèrent extrêmement limitées, mais les médias occidentaux et arabes (Al-Arabiya, Al-Jazeera, Qatar TV, Barada TV, ainsi que Chaam, une chaîne créée aux États-Unis en février 2011  !) s’appliquèrent à leur donner une ampleur artificielle. Nous verrons plus loin quel fut le rôle décisif de ces médias pour organiser un véritable matraquage médiatique et une savante désinformation.

LES ÉVÉNEMENTS DE DERAA.

Les premières violences eurent lieu dans la ville de Deraa au sud de la Syrie, près de la frontière jordanienne. Ce sont précisément ces violences qui sont depuis lors imputées à Bachar el-Assad, comme crime impardonnable. La ville de Deraa est depuis toujours le point obligé des communications entre la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite. Le 15 mars 2011, une première manifestation rassembla une cinquantaine de personnes. Le 18 mars, les manifestants furent plus nombreux et la situation s’aggrava soudain  : «  Des groupes venus de l’étranger tirent sur les manifestants qui réclament pacifiquement une accélération des réformes en cours, et sur les forces de l’ordre. Les premiers morts tombent, principalement des policiers et militaires.  » (Jean-Loup Izambert, Cinquante-six, tome 1, p. 7) Le colonel Alain Corvez, conseiller en stratégie internationale, confirme  : «  Les premières victimes de ces manifestations soi-disant pacifiques ont été des membres des forces de l’ordre, et le gouvernement [syrien] savait par qui ces mouvements étaient manipulés.  » (Une diplomatie aberrante qui met la vie des Français en danger, novembre 2016)

Les dépêches d’agence émises immédiatement après les faits, et les articles des grands reporters présents sur place ont noté que cette révolte de Deraa est partie de la mosquée al-Omari, dans laquelle des islamistes avaient accumulé des armes, dans le but avoué de provoquer le chaos. Pour cela, ils tirèrent sur les forces de sécurité, mais également sur la foule. Un article de l’Express du 23 mars 2011 précisait  : «  La mosquée al-Omari est devenue le point de ralliement des protestataires […]. Des échanges de tirs ont eu lieu entre forces de sécurité et protestataires autour de la mosquée al-Omari.  » Toutefois, le nombre de victimes ne fut pas aussi élevé qu’on l’a prétendu ensuite. «  Les autorités ont dénoncé “ des parties étrangères qui continuent de propager des mensonges sur Deraa ” et affirmé que des messages SMS, envoyés pour la plupart d’Israël, appellent les Syriens à provoquer des troubles.  »

Il semble que l’histoire des jeunes adolescents torturés par la police pour avoir tagué des slogans hostiles au gouvernement soit apparue dans un deuxième temps. Interrogé à ce sujet le 1er mars 2016 par un journaliste de la télévision allemande, le président syrien répondit  : «  Tout d’abord, toute cette histoire n’existe pas. Ce n’est pas arrivé. Ce n’était que de la propagande. Je veux dire, nous avons entendu parler d’eux, nous n’avons jamais vu ces enfants qui ont été emmenés en prison cette fois-là. Ce n’était donc qu’un récit fallacieux.  » Et il ajouta  : «  Mais si cela s’est produit, ce n’est pas une raison pour tenir une mitrailleuse et aller combattre le gouvernement et tuer des civils et des innocents.  » («  President Assad to ARD TV  : Terrorists breached cessation of hostilities agreement from the very first hour, Syrian Army refrained from retaliating  », SANA, 1er mars 2016)

Un Syrien catholique m’a déclaré la même chose, le tenant de deux amis habitant Deraa, l’un étant chrétien et l’autre musulman. Le 1er juillet 2017, Gilles-Emmanuel Jacquet, de Stratpol, s’est rendu à Damas pour interroger Sa Béatitude Grégoire III Laham (patriarche de l’Église melkite grecque-catholique de Syrie de 2000 à 2017), au sujet de l’histoire des enfants de Deraa qui est considérée comme le point de départ de la crise syrienne. Sa Béatitude Grégoire III Laham se rappelle  : «  Une fois, il y avait une réunion de la hiérarchie catholique en Syrie dont je suis le président, ici chez nous. J’ai dit aux évêques  : “ Nous sommes entre nous, dites la vérité, qu’est-ce qui se passe  ? ” C’était au début de la crise. “ Qu’est-ce que le gouvernement a fait  ? Comment le gouvernement a réagi  ? On n’a pas pu vraiment relever une violence de la part de l’État, mais ce sont les autres [les émeutiers], et tout est payé ”. L’évêque du Hauran [région de Deraa], qui est maintenant à la retraite, m’a dit  : “ en signe de solidarité, j’ai voulu aller à Deraa qui est le chef-lieu de district et voir les parents de ces enfants à qui on a enlevé les ongles… Je n’ai pas trouvé de traces de tout cela. J’ai beau raconter ces choses-là en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie… en 2013… personne n’a voulu me croire  ! ”  »

AMPLIFICATION MÉDIATIQUE ARTIFICIELLE.

De nombreuses publications ont bien démontré la façon dont les médias ont donné sciemment une image aggravante de la situation réelle. Nous renvoyons en particulier le lecteur à la remarquable étude Syrie  : une libanisation fabriquée, notamment au chapitre «  la dimension médiatique de la crise  » (p. 32-38). «  Les médias français [surtout France 24] diffusent de manière continue les seules images de civils tués et les seules déclarations de politiciens européens et étasuniens. Les Français ne sauront jamais rien des origines réelles de cette violence organisée et planifiée depuis l’étranger.  » (Jean-Loup Izambert, Cinquante-six, tome 1, p. 7)

Le Quai d’Orsay envoya des enquêteurs à Deraa pour savoir exactement ce qui se passait. «  Alors que les télévisions étrangères basées hors de Syrie dénoncent des massacres [qu’elles attribuent exclusivement aux forces de l’ordre], les diplomates français, après s’être rendus sur place, sont beaucoup plus circonspects. “ Ne croyez pas ce que disent les télés ”, écrit par email un des diplomates français de Damas à un de ses collègues parisiens. Éric Chevallier [l’ambassadeur de France à Damas], de son côté, profite d’un passage à Paris pour sermonner la direction de France 24  » (Chesnot et Malbrunot, Les chemins de Damas, p. 247-248). En effet, pour l’ambassadeur de France, cette chaîne, qui a la réputation d’être l’organe médiatique du ministère des Affaires étrangères, diffusait des informations erronées tendant à exagérer l’ampleur de la révolte, le but du Quai d’Orsay étant de provoquer la chute du gouvernement syrien, but ignoré (semble-t-il) par notre propre ambassadeur à Damas (cf. Chesnot et Malbrunot, Les chemins de Damas, ibid.)  !

Mais c’est incontestablement le média qatari Al-Jazeera qui remporte la palme de l’expertise dans la fabrication de la propagande. Dans les années 2010, sa malhonnêteté était devenue telle que les départs de journalistes se multiplièrent. Ainsi de Lina Chebel, journaliste vedette de la chaîne de 2002 à 2010, qui la quitta avec quatre autres de ses collègues. Elle «  affirme qu’en collaboration avec les États-Unis et depuis l’ère Bush, le Qatar voulait à tout prix déstabiliser la Syrie. Sur la chaîne de télévision Al-Dounia TV, elle a déclaré  : “ La campagne contre la Syrie a débuté depuis plusieurs années. Elle fonctionnait suivant la règle qui prévoyait de diffuser cinq bonnes informations et une fausse, pour se faire une crédibilité auprès des téléspectateurs. ” Pour cette journaliste qui sait de quoi elle parle […], il y a eu “ complot contre la Syrie et contre le monde arabe ”.  » (La Face cachée des révolutions arabes, p. 65-66).

TECHNIQUES DE COMMUNICATION AUDIOVISUELLE.

Les différents auteurs cités précédemment, qui ont analysé le comportement des grands médias durant cette crise, identifient un plan somme toute très classique visant à créer l’impression qu’une révolution populaire se développait en Syrie, que l’ensemble du pays se soulevait contre son président, et que celui-ci devait être renversé. De plus, des images vidéo donnant l’impression d’un bain de sang devaient amener les pays occidentaux à décider une intervention armée pour soutenir la révolte, sous le chapitre VII de la charte de l’ONU, au motif de la prétendue «  responsabilité de protéger  », comme pour la Libye. Pour arriver à ce résultat, il fallait organiser des manifestations et en assurer la couverture médiatique. Le plan prévoyait donc une utilisation intensive des médias. Citons quelques attestations complétant celles rapportées par les enquêtes mentionnées.

Le Courrier de l’Atlas dans son numéro 51 de septembre 2011 explique  : «  Avant même la première manifestation syrienne, un millier de téléphones satellites avaient été introduits dans le pays et distribués à des personnes formées pour les utiliser. Tout cela pour un budget d’un million de dollars minimum, ce qui n’est pas à la portée de jeunes cyberactivistes désorganisés […]. Les vidéos [réalisées avec ces téléphones] sont envoyées à l’étranger, pour y être travaillées et versées dans le circuit mondial de diffusion, web et télévision […]. Les vidéos syriennes étaient diffusées sous un logo unique, Cham (appellation historique de la Syrie) dessiné pour l’occasion. Les cyberactivistes coordonnaient l’ensemble de ce travail. Interrogés sur l’origine des fonds, ces derniers font cette invariable réponse  : un homme d’affaires de la diaspora, qui veut garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.  » Réponse toute faite, apprise à l’avance.

En fait, l’origine de ces équipements et l’organisation de leur utilisation ne fait aucun doute. Il suffit de remarquer que certains des principaux activistes sont bien connus. Nous avons présenté dans nos deux articles précédents l’itinéraire d’Ausama Monajed, activiste syrien travaillant pour le compte des États-Unis (Il est ressuscité n° 185, p. 27, et n° 188, p. 25 et 32). Le journaliste Vincent Jauvert a raconté dans le NouvelObs du 19 mai 2011 (Syrie  : les vidéos de la liberté) comment cette personnalité emblématique a procédé pour susciter la révolution en Syrie. «  Ausama Monajed est l’un des premiers à avoir organisé l’entrée clandestine de matériels de communication en Syrie. Son parcours explique pourquoi il a anticipé le mouvement. Cet activiste syrien de 31 ans vit à Londres depuis 2005.  » Précision que ne donne pas Jauvert  : Monajed y avait notamment fondé avec les frères al-Abdeh le Mouvement pour la Justice et le Développement (MJD), mouvement d’opposition dont nous avons déjà montré le rôle clé dans la préparation de la révolution. Ce mouvement a joué un rôle déterminant dans le lancement et la conduite de la révolution syrienne. Il serait d’ailleurs intéressant de suivre le rôle de chacun des ténors de ce mouvement, comme Abdulhamid et Radwan Ziadeh, tous liés étroitement aux néoconservateurs américains.

En revanche, notre journaliste mentionne opportunément l’une des relations de Monajed aux États-Unis  : «  Il a étudié les tactiques de la lutte pacifique avec le gourou de la discipline, l’Américain Gene Sharp. Le sujet de sa maîtrise  : “ Les nouvelles technologies et les révolutions non violentes ”.  » L’une de ces rencontres a été présentée dans le documentaire vidéo «  How to Start a Revolution  », dont la réalisation a débuté en mai 2009 (donc avant le début des révolutions) et a été achevée en septembre 2011. Ce documentaire raconte les printemps arabes, et présente notamment le rôle d’Ausama Monajed dans la révolution syrienne. Le dissident explique lui-même en détail comment il a appris de Gene Sharp les techniques pour lancer une révolution réputée non violente  : «  Les tactiques et les théories de Gene Sharp sont pratiquées dans les rues de Syrie au moment où nous parlons. La dynamique à laquelle le régime est confronté en Syrie est ce dont a parlé Gene Sharp et ce que nous avons vu dans les premières semaines […]  » (Ahmed Bensaada, Arabesque $, p. 148-149 et 154). Rappelons pour mémoire que Gene Sharp a toujours travaillé en lien avec l’administration américaine.

Jauvert poursuit  : «  Dans les mois qui ont précédé le soulèvement, il a, comme d’autres, organisé des séminaires sur ce thème pour quelques dizaines de Syriens de l’intérieur. Ces stages se sont tenus discrètement dans des pays où ses compatriotes n’ont pas besoin de visa – notamment la Turquie et la Jordanie. Beaucoup d’anciens stagiaires, des défenseurs des droits de l’homme pour la plupart, ont reçu des équipements de communication très tôt.

«  “ Mes amis et moi ”, explique Ausama Monajed, “ avons commencé à faire passer des modems satellites, des smartphones et des ordinateurs portables dès le mois de février. Après la chute de Ben Ali, nous sentions [sic !] que les Syriens allaient bouger à leur tour. Nous savions que, dans ce cas, El-Assad interdirait toutes les télés étrangères et, par endroits, couperait la téléphonie mobile et internet. Il fallait empêcher ce huis clos programmé. ”

«  Ausama assure que le réseau auquel il appartient, Shaam News (dont le site internet basé aux États-Unis, a été ouvert fin février, c’est-à-dire trois semaines avant le début de la révolte) a introduit quelques centaines d’appareils en Syrie. Il précise que ceux-ci ont été financés par des businessmen de la diaspora – et non par le Département d’État américain comme certains l’insinuent [Le Département d’État lui-même ne s’en défend pas !]. Des “ fourmis ” auraient acheminé ces matériels clandestinement par les aéroports de province ou par les frontières de la Jordanie, du Liban et de la Turquie. “ Ce n’était pas très compliqué ”, dit-il.

«  À l’instar d’Ausama Monajed, un grand nombre d’exilés ou d’expatriés syriens de par le monde ont monté leur propre réseau. Beaucoup ont, eux aussi, transmis du matériel de communication en Syrie (en particulier des modems satellites Inmarsat, plus chers que d’autres, mais réputés moins repérables).  » Ainsi procède Amrou, un activiste résidant dans une banlieue parisienne, que Vincent Jauvert a rencontré  : «  Depuis le début de la révolte, Amrou prend toutes sortes de précautions avec son réseau. Il n’envoie pas de téléphones satellites Thuraya, “ trop facilement écoutables ”, et préfère les Iridium, “ plus chers, mais beaucoup plus sûrs ”. Pour poster des vidéos sur YouTube, il conseille à ses contacts d’utiliser un logiciel sécurisé  : YouSendIt. “ Avec ça, pas de traces sur votre ordinateur. Si vous êtes arrêté, les ‘moukhabarat’ [services de sécurité syriens] n’y verront que du feu ”, assure-t-il.  »

La révolution, et en particulier sa couverture médiatique, étaient donc soigneusement organisées. Le patriarche Grégoire III Laham donne un témoignage intéressant au sujet de l’orchestration des manifestations, et explique la raison de l’utilisation des médias  : il fallait créer l’illusion d’un mouvement de masse. «  Un séminariste m’a raconté que lorsqu’il était en vacances à Daraya, tous les soirs à 5 heures de l’après-midi il y avait un petit groupe de jeunes qui sortait, qui commençait à vociférer, à crier, avec des slogans… et aussitôt il y avait des caméras qui couvraient la petite manifestation. [Ça durait] quinze minutes, et après, tout redevenait normal. Ils avaient été payés pour faire ce scénario chaque jour durant quinze minutes. Les caméras représentaient cela comme une grande manifestation continuelle; or ça durait quinze minutes.  » Ce genre d’ “ opérations communication ” a été observé de nombreuses fois, dans différentes villes.

SOULÈVEMENTS POPULAIRES SPONTANÉS  ?

Le patriarche Grégoire III Laham témoigne encore  : «  Des milliards ont été versés, des gens ont été payés.  » Et de donner l’exemple d’une employée de maison qui, au début de la crise, se rendait chez ses employeurs de plus en plus épisodiquement. Interrogée elle répondit  : «  Vous me payez 15 000 livres syriennes par mois, mais je reçois 1 000 livres par jour pour manifester. Trente jours cela fait 30 000 livres. C’est plus lucratif de manifester.  » Et le patriarche de conclure  : «  Ils étaient tous payés pour manifester.  »

Maria Saadeh, cette députée syrienne catholique dont nous avons déjà parlé, a rapporté la même chose  : «  Comme architecte j’avais un chantier et des ouvriers sous ma responsabilité. Au début de la crise et des manifestations, mes ouvriers avaient abandonné leur poste. J’ai finalement compris que les islamistes déjà présents les payaient pour manifester  : pour une heure ils touchaient cinq cents livres syriennes tandis que les organisateurs eux, recevaient mille ou deux mille livres syriennes. Cela représente plus d’une journée de travail  ! Vous imaginez donc quel succès cela a rencontré.  » (Entretien avec Arthur Herlin, Aletheia, le 28 septembre 2015) Le journaliste s’étonne  : «  Certains d’entre eux manifestaient tout de même sincèrement... – Oui, bien sûr, beaucoup de jeunes en particulier réclamaient un avenir différent. Ils croyaient participer à une révolution populaire, mais ils se sont très vite rendu compte qu’ils étaient manipulés.  » Maria Saadeh a fait la même déclaration à Frédéric Pons (cf. Le Martyre des chrétiens d’Orient, p. 332-333).

Nawwaf Bachir, un célèbre opposant syrien à Bachar el-Assad, a fait une déclaration analogue en 2017  : «  Il y avait, dès le début, des agendas étrangers, des gens qui ont été soutenus afin de payer les manifestants et de les pousser à porter des armes… C’est pour cela que les choses ont dévié de leur chemin  : des manifestations pacifiques qui avaient des revendications sur la restructuration du régime et des lois, et l’instauration par l’État de la citoyenneté et de la démocratie, ont dévié en manifestations armées, et ont évolué vers la catastrophe que le peuple syrien est en train de connaître.  » (Al-Manar, 18 janvier 2017).

Citons en outre le témoignage du Père Daniël Maes, prêtre catholique belge et professeur de théologie. Vivant en République arabe syrienne depuis 2010, près de Homs, ses témoignages sur le déclenchement et l’évolution de la guerre sont importants par la précision des faits qu’ils rapportent. Résidant au monastère de Saint-Jacques-le-Mutilé de Qara, dans une zone où les mercenaires venus de l’étranger ont tenté d’établir une base pour détruire les villages de la région, il fut au cœur des massacres et vécut au jour le jour avec la population.

«  Les observations objectives montrent plus que clairement qu’il n’est pas question d’un soulèvement populaire contre le régime ou contre le président, comme veulent le faire croire les médias à la communauté internationale  ; bien au contraire. Il y a des bandes terroristes non identifiées en activité qui tuent surtout des soldats et des agents de sécurité.  » Cette observation est confirmée par les enquêteurs du CF2R. Ceux-ci expliquent que «  le Conseil National Syrien cherche à donner l’impression que le pays vit un bain de sang quotidien afin de faire progresser l’option d’une intervention étrangère “ à la libyenne ”  » (p. 25). Et le Père Daniël Maes d’ajouter  : «  Les foyers de troubles sont aux endroits où l’armée ne peut pas facilement les encercler, à savoir aux frontières  : Deraa (près de la Jordanie), Homs et Hama (près du Liban), Idlib (près de la Turquie), Abou Kamal (près de l’Irak).  » (Père Daniël Maes, Syrie, printemps arabe et délire occidental, février 2012; cité par Jean-Loup Izambert, Cinquante-six, tome 2, p. 270-271).

BACHAR EL-ASSAD ANNONCE DES RÉFORMES.

Maria Saadeh explique  : «  La République arabe syrienne a connu, à la mi-mars 2011 dans quelques régions, des manifestations pacifiques réclamant des réformes législatives. Notre gouvernement y a répondu en annonçant une série de mesures et des avancées importantes. Je ne vais pas les énumérer ici tant elles sont nombreuses et importantes, même si les médias occidentaux n’en parlent pas. Toutes ces réponses aux revendications ont toujours donné lieu à de nombreuses rencontres avec la population, à des débats dans les médias, et surtout à l’Assemblée du peuple. La préparation et le débat pour notre nouvelle Constitution, qui a été adoptée en 2012 par le vote des Syriens, ont été un moment fort des réformes engagées.  » (Jean-Loup Izambert, Cinquante-Six, tome 2, p. 278)

Stephen Gowans confirme  : «  Le président Assad a réagi immédiatement aux troubles de Deraa, en annonçant “ une série de réformes, y compris une augmentation du salaire des fonctionnaires, une plus grande liberté pour les médias d’information et les partis politiques, et un réexamen de la loi sur l’état d’urgence ”, [cette loi imposant jusque-là] une restriction des libertés politiques et civiques de temps de guerre [était encore] en vigueur parce que la Syrie était [toujours] officiellement en guerre contre Israël. Avant la fin du mois d’avril, le gouvernement allait abroger “ la loi sur l’état d’urgence du pays vieille de 48 ans ” et abolir “ la Cour Suprême de l’État sur la Sécurité. ”  » (ibid.) Jean-Loup Izambert a lui aussi décrit les réformes engagées par le président syrien au printemps 2011 (Cinquante-Six, tome 2, p. 290).

En présence de cette révolte armée venue de l’étranger, non soutenue par la majorité des Syriens, Bachar el-Assad a donc pris beaucoup de mesures d’apaisement, en cherchant à répondre aux revendications. Ce qui fut apprécié par une grande partie de la population, comme nous le verrons dans la suite de cette étude.

frère Jean-Duns de Sainte-Anne.

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