La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 198 – Mai 2019

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


JOHN TOLAN :
LE SAINT CHEZ LE SULTAN,
LA RENCONTRE DE FRANÇOIS D’ASSISE ET DE L’ISLAM.
HUIT SIÈCLES D’INTERPRÉTATIONS.

«  Nous retrouvons dans les vies de saint François cet appel au détachement absolu, cet appel à la vie simple comme dans un paradis terrestre retrouvé, cet abandon total à Dieu comme à un père, cet amour du Christ sans bornes qui porte jusqu’à faire des folies. Comme lorsque François se trouvera, en 1219, à la Croisade à Damiette, et devant les chevaliers tout à fait ébahis et même le légat du Pape, il ira prêcher le sultan d’Égypte  !  » (Sermon de notre Père, le 14 octobre 1979)

«  Les vies de saint François  » sont précisément le sujet du livre de John Tolan intitulé Le saint chez le sultan (Seuil, Paris, 2007). Dans cet ouvrage, il se penche sur la façon dont elles traitent de la rencontre du Poverello avec le sultan d’Égypte en 1219 en pleine Croisade, rencontre dont il montre l’importance dans l’histoire de l’ordre franciscain et dans l’histoire de l’Église.

Depuis 1219, elle n’a cessé d’inspirer les interprétations les plus variées. Des chroniqueurs médiévaux à l’Histoire des Croisades de Michaud parue en 1812, de Luther et Voltaire au cardinal Ratzinger et jusqu’à l’actualité la plus récente…

En effet, le huitième centenaire de cette rencontre a servi opportunément à justifier le voyage du pape François à Abou Dhabi en février et à Rabat en mars dernier. Voyages qui étaient l’occasion de signer un “ Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ” avec le grand imam At-Tayeb de l’université Al-Azar du Caire et un “ Appel sur la ville de Jérusalem ” avec le roi du Maroc Mohammed VI. Au cours de ces deux voyages en terre d’islam, le pape François a prêché une réconciliation sans condition avec l’islam, qualifiée de «  reniement  » par notre frère Bruno (Il est ressuscité n° 196), à l’encontre de presque toute la hiérarchie ecclésiastique et de l’opinion internationale qui applaudissent de tels actes «  historiques  », prétendument inspirés par l’esprit évangélique de saint François.

Finalement, devant une telle insistance, nous pourrions nous demander  : le pape François est-il le disciple fidèle de saint François d’Assise  ? La “ Déclaration ” de février dernier est-elle l’aboutissement de la prédication de saint François au sultan en 1219  ?

Quant à cet “ Appel ” au partage fraternel des Lieux Saints, vient-il clore l’ère des Croisades  ? Saint ­François serait-il vraiment le précurseur inavoué de l’œcuménisme conciliaire qui vient d’écrire une «  nouvelle page  » à Abou Dhabi  ?

Avec le livre savant de John Tolan, malgré son parti pris rationaliste et l’impiété qui en résulte, nous avons tous les éléments en main pour trancher ces questions. Après avoir présenté cet ouvrage, nous établirons la vérité historique de la prédication du Poverello et l’impossibilité de concilier saint François avec le concile Vatican II.

PRÉSENTATION DE L’OUVRAGE

John Tolan, historien né et formé aux États-Unis, enseigne l’histoire médiévale à l’université de Nantes. Spécialiste de l’histoire culturelle du monde méditerranéen, il s’intéresse particulièrement aux rapports entre Chrétienté et islam. Son livre le plus connu, paru en 2003, s’intitule Les Sarrasins  : l’Islam dans l’imaginaire européen au Moyen Âge. Comme beaucoup d’historiens modernes, il s’intéresse davantage à la perception et à la représentation des faits du passé qu’à leur reconstitution objective. La thèse de l’ouvrage qui nous intéresse ici est typique de cette “ histoire culturelle ” très en vogue dans l’université française  : «  À travers les siècles, en somme, on s’est constamment intéressé à cette rencontre entre le plus grand saint du Moyen Âge et un prince musulman connu pour son érudition et sa justice. Chaque époque y a cerné les reflets de ses propres préoccupations. C’est pourquoi, au lieu de prétendre établir la vérité historique, désormais perdue, de ce qui s’est passé entre les deux hommes dans la tente du sultan en septembre 1219, je propose dans ce livre d’observer la manière dont les images changeantes de cette rencontre présentent un portrait des peurs et des espoirs que suscite la rencontre entre l’Europe chrétienne et l’Orient musulman.  » (Le saint chez le sultan, p. 34)

Ainsi, dans cet ouvrage de 500 pages, abondent sources et documents de tous genres et de toutes les époques sur la rencontre de 1219  : chroniques, lettres, retables, poèmes, pamphlets, vies de saints, sermons, etc. L’auteur les organise et les étudie dans leur contexte pour comprendre ces «  huit siècles d’interprétations  ».

Pour ordonner son travail, il le divise en deux parties  : de 1219 au milieu du quatorzième siècle, et du quinzième siècle à nos jours. C’est une distinction classique dans l’historiographie franciscaine que d’isoler le premier siècle franciscain, «  date après laquelle on ne fait plus que compiler et mettre en œuvre les documents antérieurs  » (Desbonnets, p. 9).

Pour cette première période, Tolan choisit neuf œuvres importantes (textes ou images) et les étudie en détail  : d’abord des chroniques de Croisades, puis des sources franciscaines. C’est tout l’intérêt de ce livre de mettre à la disposition du lecteur un corpus de sources primitives intelligemment sélectionnées et placées dans leur contexte.

La seconde partie est consacrée à la manière dont le voyage en Égypte est «  mis en scène  » à des fins précises, du quinzième siècle à nos jours  : «  au cours des siècles suivants, de nombreux auteurs et artistes décrivent le face à face entre les deux hommes, le présentant souvent comme une rencontre emblématique entre Orient musulman et Occident chrétien  » (Tolan, p. 37).

UNE HISTOIRE PASSIONNANTE DE LA CHRÉTIENTÉ A TRAVERS LE PRISME FRANCISCAIN.

L’auteur raconte le bouleversement causé par la fondation des Ordres mendiants et les conflits externes que leur développement a suscités, avec la papauté, avec l’université de Paris, avec les autres Ordres, ou encore avec le clergé séculier.

Il évoque aussi les conflits internes qui accompagnent la naissance des Frères mineurs, notamment entre les courants «  spirituel  » et «  conventuel  » qui se disputent la mémoire du Poverello. Il montre le rôle joué par cet Ordre dans les Croisades, autre fait majeur de la société occidentale du treizième siècle.

Ce qui l’intéresse, c’est de mettre en lumière l’élaboration de la vision catholique traditionnelle de la vie de saint François. Celle-ci est fixée par la diffusion des deux textes officiels de l’Ordre franciscain. D’abord la Vita Prima (1 C) et ses compléments, commandés par ­Grégoire IX à Thomas de Celano à l’occasion de la canonisation du saint en 1228. Ensuite la Legenda Major (LM) de saint Bonaventure, ministre général de l’Ordre, qui reprend et complète l’œuvre de Celano en 1263. De ces œuvres, admises par chacun, dépendent toutes les représentations futures de la vie du saint.

Ces représentations nous font comprendre à quel point saint François a été l’âme de son siècle, comme l’a dit notre Père  : «  Il n’y a pas un seul saint dans l’histoire de l’Église qui ait été aimé de l’Église dans son ensemble et précisément du petit peuple chrétien, du petit peuple pauvre, comme saint François d’Assise, au point que le pape Benoît XV a pu dire que nul homme sur la terre n’avait imité de plus près Jésus-Christ lui-même, que François. De nombreux théologiens ont affirmé que saint François d’Assise avait été, pour ainsi dire, comme l’incarnation nouvelle du Christ pour le Moyen Âge, chose absolument étonnante  !  » (Sermon du 14 octobre 1979) L’auteur montre, dans les œuvres franciscaines primitives, le fruit de la contemplation de cette conformité de saint François au Christ. Tous les événements de la vie du saint sont donc compris et présentés comme la continuation de l’Évangile. L’étonnante rencontre du saint avec le sultan égyptien ne fait pas exception et dans les biographies comme dans les fresques ou les tableaux, les références évangéliques abondent. Ainsi le récit de saint Bonaventure cite saint Matthieu  : «  Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups  » (Mt 10, 16), saint Marc  : la prédication de Jean-Baptiste à Hérode (Mc 6, 20), puis saint Luc  : l’assistance promise par Jésus à ceux qui prêcheront à sa suite (Lc 21, 15).

L’iconographie reflète aussi cette contemplation. John Tolan commente ainsi une œuvre du milieu du quinzième siècle, le retable de la Bañeza, du peintre Nicolas Francés  : «  Francés montre François et le frère Illuminé malmenés par des hommes féroces et barbares […]. Leurs expressions, surtout celle de l’homme qui tient François par l’habit et presse son visage contre celui du saint, rappellent celles des bourreaux du Christ dans des scènes de la Passion. François est ici un alter Christus traîné devant un nouveau Pilate. Celui-ci ne l’écoute pas  ; nous ne trouvons ici ni sermon accueilli avec bienveillance, comme sur le retable Bardi (1240), ni épreuve du feu, comme à Assise (1295). Les Sarrasins et leur sultan sont les ennemis implacables du Christ et de ses serviteurs […]. Cela pourrait s’expliquer par la peur des Turcs ottomans.  » (p. 325-326)

Pourtant, comparer saint François devant le sultan à Jésus devant Pilate n’est pas une extravagance ou un anachronisme destiné uniquement à prouver que «  les Maures sont nos ennemis  ». C’est aussi la contemplation d’un artiste qui comprend le cœur du saint parti pour l’Orient afin de donner sa vie pour le salut des infidèles, à l’imitation de son Maître et Sauveur. Nous verrons d’ailleurs plus loin à quel point cette contemplation correspond à la réalité historique de la rencontre de 1219.

John Tolan constate qu’à travers les siècles tous les retables, fresques ou enluminures consacrés à la vie du Poverello ont eu pour source d’inspiration la Legenda Major de saint Bonaventure. Et pour illustrer la rencontre de 1219, les artistes choisissent presque toujours – le retable de la Bañeza est une exception notable – la même scène tirée de cette œuvre, celle de l’épreuve du feu.

La première et la plus belle de toutes ces représentations de l’épreuve du feu, dont tous les artistes s’inspireront à leur tour, est celle du Maître d’Assise dans la basilique supérieure de la ville, datée de 1295-1299. Voilà, en cette fin du treizième siècle, la vision catholique traditionnelle définitivement fixée.

Jusqu’au quinzième siècle, tous les auteurs posent leur regard sur cet événement avec la foi catholique et l’amour de saint François, quitte à embellir l’événement, à l’enrichir, à en expliquer toutes les zones d’ombres par des ajouts plus ou moins légendaires. John Tolan se fait un jeu de les déceler et de les énumérer, surtout lorsqu’ils poussent dans le sens de l’identification au Christ. Par exemple, il se moque des Fioretti (1327) qui rapportent que saint François partit pour Damiette avec douze compagnons ou encore qu’il apparut après sa mort à deux frères pour les prévenir de se rendre auprès du sultan à l’agonie afin de le baptiser.

De même, Tolan s’efforce de mettre en avant les «  mises en scène partisanes  » de l’événement de 1219, quitte à exagérer à son tour, comme pour le retable de la Bañeza.

Il rapporte par exemple un sermon prononcé par saint Bonaventure à l’université de Paris, en 1273 à l’occasion d’une réfutation de «  l’averroïsme latin  » qui fait alors des ravages. Le saint docteur utilise la rencontre de 1219 comme exemplum, c’est-à-dire comme image marquante pour illustrer son propos. Pourtant, rien d’extravagant dans la leçon que ­Bonaventure tire de son exemplum en 1273, et rien de contradictoire avec le récit de la Legenda Major. En effet, pour réfuter les excès rationalistes à l’université, saint Bonaventure raconte que saint François considérait la foi comme au-dessus de la raison et que c’est pour cela qu’il ne fit pas de controverse philosophique avec le sultan et ses “ prêtres ”. Comme les Sarrasins refusent les Écritures Saintes, une seule solution lui restait  : l’épreuve du feu. Tolan exagère parce qu’il tient absolument à montrer «  que ­Bonaventure se sent peu contraint à la fidélité envers sa propre version canonique de la vie de François et qu’il la modifie en fonction des besoins didactiques du moment  » (Tolan, p. 218). Il cherche ainsi à prouver que la Legenda Major, sur laquelle repose toute la vision traditionnelle, n’est qu’une «  mise en scène partisane  » parmi d’autres.

Pourtant il n’est pas possible de mettre sur le même plan la vie officielle de l’Ordre avec une véritable «  mise en scène  » partisane comme celle d’Angelo Clareno. John Tolan présente un texte dans lequel ce chef de file des «  spirituels  » franciscains au quatorzième siècle profite du récit du voyage en Orient pour insister exagérément sur la trahison des faux disciples en l’absence du saint. C’est de ce voyage que daterait l’infidélité des franciscains conventuels à l’esprit du fondateur. Comment com­parer les visions manichéennes et apocalyptiques d’un frère qui a quitté l’ordre franciscain avec l’œuvre magistrale d’un docteur de l’Église  ?

À l’encontre de John Tolan qui cherche à tout prix à prouver sa thèse, il ne faut exagérer ni les conflits ni les légendes. Malgré tous ces accidents et ces embellissements, c’est la Legenda Major de saint Bonaventure qui domine. Biographie officielle et unique de l’ordre franciscain depuis 1263, elle est la référence obligée de tous les auteurs et garantit une vision cohérente et reconnue par tous.

Mais John Tolan nous est précieux lorsqu’il nous introduit, à travers le prisme franciscain, dans le grand combat des derniers temps. Toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à la montée en puissance de la contestation de la vision catholique traditionnelle, de la fin du quinzième siècle à nos jours.

C’est la Réforme protestante qui ouvre les hostilités contre les ordres religieux dans sa haine de l’Église. Tolan montre à quel point les faux réformateurs du seizième siècle ont haï saint François, vrai réformateur de l’Église au treizième siècle, et ont cherché à le salir par tous les moyens. C’est du luthérien Érasme Alber que vint l’attaque la plus farouche avec l’Alcoranum Franciscanorum de 1542, en français l’Alcoran des Cordeliers. Il s’en prend à un ouvrage, le De conformitate, de Barthélemy de Pise, livre paru en 1385 et très prisé chez les franciscains au début du seizième siècle, qui montre la conformité de la vie de saint François à celle de Jésus-Christ. Alber s’en moque comme du nouveau «  Coran  » ou «  Alcoran  » des franciscains idolâtres qui ont remplacé le Christ par saint François et son Évangile par leur Règle. Tous les miracles sont présentés comme des légendes ridicules, notamment la Stigmatisation. À propos de la rencontre de 1219, Alber se moque de la légende de la conversion miraculeuse du sultan par l’intercession post mortem de saint François, que Barthélemy de Pise reprend des Fioretti. Cette légende très tardive semble certes infondée, mais Alber se rit au passage de l’illusion des franciscains qui croient pouvoir convertir les musulmans. Il se fait ainsi l’écho de l’affreuse théologie de Luther qui considère tous les infidèles et païens comme damnés. Luther rédige une préface à cette œuvre dans laquelle il exprime son dégoût du culte des saints, de la vie religieuse et sa haine de la pratique de la vertu et des œuvres. Selon lui, les franciscains sont des fanatiques qui ne valent pas mieux que les musulmans. Quant à saint François, c’est un naïf qui aurait mieux fait de se marier plutôt que de lutter contre les tentations en se roulant dans la neige, et qui se serait évité bien des difficultés s’il n’avait pas fondé son ordre sur la pauvreté absolue. Mais au-delà de son refus des biens temporels, le grand tort de saint François, que Luther et ses émules ne lui pardonnent pas, c’est d’avoir toujours été soumis à l’Église.

Le chapitre suivant est consacré aux Lumières. Ce qui est le plus frappant, c’est la continuité que l’auteur établit entre la Réforme protestante et les prétendus Philosophes  : «  Il n’est pas toujours facile de distinguer les critiques des Philosophes de celles des protestants  : du reste, divers auteurs réformés continuent à polémiquer contre François et contre les frères mineurs, dans des œuvres qui seront lues avec attention par les Philosophes.  » (Tolan, p. 363)

Leur attaque contre l’Église commence par une critique véhémente des ordres religieux, accusés d’être un poids écrasant pour le progrès de la société. «  Ces Philosophes polémiquaient sur le terrain de l’histoire, faisant une peinture sombre de la vie des fondateurs des ordres  ; François fut leur cible favorite.  » (Tolan, p. 363) Pourquoi  ? D’abord, parce que les franciscains étaient un ordre encore très puissant en Europe, notamment en France  ; ensuite parce que saint ­François est un saint à part, à cause de la grande dévotion populaire dont il bénéficie et de la singularité de sa vie. Fanatique, fou, superstitieux, analphabète sont autant d’accusations qui abondent sous la plume des «  Philosophes  »… John Tolan résume bien le fond de la critique de ces rationalistes «  éclairés  »  : «  Rebelles aux lois de la nature qui obligent l’homme à travailler pour gagner son pain et à procréer pour s’assurer une descendance, les franciscains sont un poids pour la société.  » (Tolan, p. 368)

Mais c’est la figure du «  roi Voltaire  » qui tient la première place dans ce chapitre. Il connaît bien les auteurs protestants et reprend les critiques qu’il a trouvées dans l’Alcoran des cordeliers. Il méprise les ordres religieux et s’acharne contre saint ­François, en mettant en garde ses lecteurs contre l’amour de la pauvreté et la pratique de la mortification (cf. Dictionnaire philosophique, article “ Superstition ”, 1764).

Voltaire dénigre aussi les Croisades et les Croisés qui sont pour lui l’incarnation du fanatisme catholique (cf. Tolan, p. 318).

Mais c’est avec son Essai sur les mœurs publié en 1756, qu’un pas nouveau est franchi dans la critique de l’Église et de la civilisation chrétienne. Pour «  écraser l’infâme  », Voltaire va s’employer à réhabiliter Saladin et Al-Kâmil (qu’il appelle «  Mélédin  »), comme des figures de tolérance et de paix en face du fanatisme chrétien. Saladin est donc l’antithèse du Croisé  : «  Aussi n’avait-il jamais persécuté personne pour sa religion  : il avait été à la fois conquérant, humain et philosophe.  » Voltaire donne en exemple de tolérance le testament de Saladin qui aurait accordé des dons aux pauvres de toutes les religions, «  voulant faire entendre par cette disposition que tous les hommes sont frères, et que pour les secourir il ne faut pas s’informer de ce qu’ils croient, mais de ce qu’ils souffrent. Peu de nos princes chrétiens ont eu cette magnificence, et peu de ces chroniqueurs dont l’Europe est surchargée ont su lui rendre justice.  » (cf. Tolan, p. 379) Cet éloge de la tolérance et de l’humanisme des princes musulmans et ce mépris du fanatisme ou de l’intégrisme chrétien nous apparaissent comme annonciateurs de l’esprit qui va triompher jusque dans l’Église catholique deux siècles plus tard.

Dans son chapitre sur les interprétations de l’événement au dix-neuvième siècle, John Tolan n’évoque pas de critiques aussi violentes. Les protestants et certains auteurs rationalistes comme Jules Michelet tentent de rapprocher saint François de Luther dans sa volonté de réforme, mais la comparaison est intenable et le combat semble s’apaiser pour un temps.

Tolan consacre ce chapitre essentiellement à l’histoire de la mission franciscaine au Levant et à ceux qu’il appelle les «  orientalistes  », c’est-à-dire «  ceux qui mettent en avant la supériorité de l’homme européen sur l’Oriental d’une manière qui justifie, implicitement ou explicitement, le pouvoir du premier sur le second  ». Retenons deux œuvres célèbres  : L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand (1811), qui réhabilite les Croisades par romantisme, mais a le mérite d’attirer l’attention de l’Occident sur les missions franciscaines en Orient, persécutées par les Ottomans.

Mais c’est surtout L’Histoire des Croisades de Joseph-François Michaud, “ best-seller ” du dix- neuvième siècle, que Tolan étudie. Cet auteur, proche de Charles X au moment de la conquête de l’Algérie en 1830, présente «  l’innocente Croisade  » de saint François et les missions franciscaines à sa suite comme infructueuses sans le préalable d’une vraie Croisade militaire. Au dix-neuvième siècle, c’est la colonisation qui est la nouvelle Croisade. Pour donner la civilisation aux peuples musulmans, la mission et la colonisation vont de pair. C’est tout de même, après tant de critiques, une réhabilitation du saint et de sa postérité.

N’oublions pas que l’Église s’était défendue devant toutes ces attaques. Tout d’abord, en réaffirmant le culte de ses saints et en diffusant, grâce à l’imprimerie, l’imagerie franciscaine traditionnelle. Puis progressivement, en accomplissant l’œuvre critique qui s’imposait.

Au dix-septième siècle, le frère irlandais Luc Wadding répond à Érasme Alber en écrivant une grande chronique franciscaine à partir de sources scrupuleusement citées et critiquées. Puis en 1652, Bossuet réhabilite le saint François «  Alter Christus  » face à la critique protestante dans son Panégyrique de saint François d’Assise  : il le présente comme une figure de la folie divine face à la sagesse du monde. Quand il aborde le voyage en Égypte, Bossuet fait une magnifique apologie de sa soif du martyre  : «  Je ne m’étonne donc plus si l’incomparable François désire ardemment le martyre, lui qui ne perdait jamais de vue le Sauveur attaché à la Croix, et qui attirait continuellement, de ses adorables blessures, cette eau céleste de l’amour de Dieu, qui jaillit jusqu’à la vie éternelle. Enivré de ce divin breuvage, il court au martyre comme un insensé  : ni les fleuves, ni les montagnes, ni les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter son ardeur. Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l’Évangile  ; il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophète.  »

Au dix-huitième siècle, le bollandiste Constantin Suyskens applique à la vie de saint François la méthode lancée par ces jésuites érudits pour l’honneur de l’Église et qui consiste à «  rédiger les vies des saints de l’Église en se fondant sur l’étude aussi exhaustive que possible des documents  » (Tolan, p. 387). Suyskens commence par présenter et évaluer ses sources  : il privilégie Celano et saint Bonaventure et écarte les sources tardives ainsi que tout ce qu’il estime légendaire.

Au dix-neuvième siècle, le travail érudit de référence est fourni par Girolamo Golubovich, franciscain à Jérusalem qui étudie en particulier la présence franciscaine au Levant. Ses ouvrages exhaustifs sont cités par John Tolan lui-même tant son travail de compilation reste inégalé.

Quant au vingtième siècle, ce sont les travaux du frère Vorreux et du Père Desbonnets qui font référence. Ils réaffirment la vision catholique traditionnelle, mais sont noyés dans un océan de publications et d’interprétations les plus diverses et les plus hasardeuses de la vie de saint François. Ce qui prend le dessus, d’après Tolan, c’est la vision d’un saint François apôtre de la paix et précurseur du dialogue entre les religions. Cette vision s’impose d’abord hors de l’Église puis dans l’ordre franciscain avant de l’emporter au sein même de la hiérarchie catholique. Malheureusement, cette déformation partisane que Tolan reproche avec raison aux auteurs modernes, il l’étend à tous les auteurs quels qu’ils soient et en conclut qu’il est impossible d’établir la vérité historique de l’événement.

LE PARTI PRIS MODERNISTE FAIT L’AVEUGLEMENT ET L’IMPUISSANCE DE CET HISTORIEN.

Sous prétexte de démasquer les partis pris, l’auteur «  déconstruit  » toutes les sources et tous les documents de son corpus, sans les distinguer ni les hiérarchiser. Selon lui, chaque époque s’est projetée elle-même dans cet événement et l’a interprété selon ses propres préoccupations. Il s’agit donc d’étudier comment chacun des auteurs ou artistes a transfiguré ou défiguré cette rencontre  : l’apologiste pour fabriquer un saint, le Croisé pour justifier sa Croisade, le Supérieur pour justifier son gouvernement, le rebelle pour justifier sa rébellion, le poète pour faire un beau poème…

Un préjugé indéracinable commande cette affirmation  : «  La vérité historique est désormais perdue de ce qui s’est passé entre les deux hommes dans la tente du sultan en septembre 1219.  » (p. 34) Autant accuser l’Église de se complaire dans des légendes, belles, mais non fondées, depuis huit cents ans. Accusation entièrement gratuite.

«  Le premier pas fut fait par le protestantisme, le second est fait par le modernisme, le prochain précipitera dans l’athéisme  », annonçait saint Pie X dans l’encyclique Pascendi Dominici gregis, le 8 septembre 1907. L’apparence de foi dont se revêtaient les modernistes a disparu chez John Tolan et tous ses émules universitaires. Mais cette encyclique de saint Pie X dénonçant la méthode critique moderniste les condamne eux aussi, et il nous est utile d’en avoir les arguments à l’esprit pour comprendre leur manière de travailler – et pour leur répondre  ! (cf. Il est ressuscité n° 141 de juillet 2014) Car ce qui apparaît à la lecture de cet ouvrage, c’est que l’incrédule se prive d’immenses lumières pour analyser les sources qui sont à sa disposition, plus abondantes que jamais. Devant elles, comme démuni, il se contente d’en montrer les aspects «  hagiographiques  » pour les qualifier d’a priori «  partisans  ». Et le résultat d’un tel travail est désastreux  : pour le lecteur catholique, c’est un doute porté sur toute la vie du saint, et pour ­l’incroyant, c’est la confirmation de son rejet de l’Église.

Pour l’historien, c’est la fin de la méthode historique et le dégoût devant le «  vide  » que Tolan avoue lui-même dans son épilogue. Mais il se reprend et écrit, avec sa superbe d’historien moderne  : «  Dans une société où la religion n’est plus la force dominante qu’elle a été, elle devient objet de curiosité, d’étude scientifique. La distance chronologique et culturelle qui nous sépare du Moyen Âge chrétien ou musulman comme de l’époque des guerres de Religion, nous permet d’y voir plus clair, avec plus d’objectivité que les sources contemporaines des événements.  »

Erreur profonde, puisqu’au bout du compte, il renonce à toute vérité historique. Tandis que pour l’historien catholique la «  distance chronologique  » est si atténuée qu’il arrive à comprendre le cœur des saints et celui des fidèles qui les entourent.

LA VÉRITÉ HISTORIQUE D’UNE PRÉDICATION ENFLAMMÉE

Le premier fait qui s’impose est la constance de la vision catholique traditionnelle de cette rencontre au cours des siècles  : tous les auteurs nous parlent du voyage d’un religieux catholique embrasé du désir d’annoncer la foi aux infidèles pour les sauver. Et même les auteurs les plus acharnés à détruire l’Église et la sainteté de saint François sont obligés, tout en la raillant, de suivre cette vision catholique.

Connaissant l’Église «  Mère et Maîtresse de vérité  », une telle constance mérite d’être expliquée. Or cette vision traditionnelle est fondée sur deux auteurs  : Thomas de Celano et saint Bonaventure. Le premier a connu le saint de son vivant et a rédigé sa biographie quelques années après sa mort, l’autre est canonisé et docteur de l’Église.

Pour comprendre leur importance et leur rôle dans l’historiographie franciscaine, nous pouvons comparer l’œuvre de saint Bonaventure à celle qu’accomplit notre Père pour le Père de Foucauld, retrouvant le véritable idéal du saint au milieu des déformations des faux disciples. L’œuvre de Thomas de Celano serait comparable à celle que frère Bruno accomplit pour notre Père, par exemple, en publiant sa biographie en 2011. De telles autorités ne peuvent être écartées à la légère comme le fait Tolan. Qu’a-t-il donc à leur reprocher  ?

Thomas de Celano fut chargé par le pape ­Grégoire IX de rédiger la vie officielle consécutive à la canonisation. Dans sa Vita Prima de 1228, «  il cherche à présenter François non seulement comme un modèle pour les frères de l’Ordre, mais aussi comme un saint exceptionnel digne de la vénération des pèlerins  » (Tolan, p. 105).

Selon Tolan, pour la rencontre de 1219, ce style hagiographique empêche d’y voir clair  : «  Décrivant la quête du martyre qui anime François, il modèle tout naturellement son discours sur celui de l’hagiographie, sur les passiones qui narrent les souffrances et la mort des martyrs d’autrefois, le plus souvent aux mains des persécuteurs païens de l’Antiquité romaine.  » (Tolan, p. 110) L’autre tort de Celano est d’être imprécis; de ne pas considérer le contexte politique et militaire de la rencontre, de ne donner aucune consistance historique au personnage du sultan et d’être ignorant de la géographie, puisqu’il parle de «  la Syrie  » au lieu de l’Égypte…

Les reproches envers la Legenda Maior de saint Bonaventure sont encore plus violents. Ministre général de l’Ordre de 1257 à 1274, il est chargé par le chapitre général de Narbonne en 1260, de rédiger une vie officielle qui puisse remplacer tous les récits plus ou moins légendaires qui circulent, et pacifier son Ordre divisé sur la mémoire du saint. Pour cela «  il cherche à faire rentrer ­François dans le moule apostolique et christique. Il arrondit les angles, supprimant certains passages qui ne correspondent pas à l’image qu’il souhaite donner.  »

Quant au récit de 1219, après avoir constaté que le récit de la Legenda Major est beaucoup plus long que celui de Celano dont il s’inspire, Tolan va jusqu’à accuser saint Bonaventure d’avoir inventé l’épreuve du feu, que nous apprenons pour la première fois dans cette œuvre de 1263, «  pour mieux illustrer la ferveur de son amour, qui est bien le sujet du chapitre  » (p. 207). Et tout serait à l’avenant dans la Legenda Major… Sous prétexte de faire l’unité de l’Ordre franciscain, saint Bonaventure aurait fabriqué à sa guise une vie du saint et menti sans vergogne puisqu’il affirme, dans son prologue  : «  Pour être bien sûr de ne transmettre à ceux qui nous suivront que la vérité authentique et nette concernant sa vie, je me suis rendu sur les lieux où le saint est né, a vécu, est trépassé  : j’ai soigneusement recueilli les souvenirs de ses compagnons encore vivants, de quelques-uns surtout qui ont le mieux pénétré et imité sa sainteté, et en qui on peut avoir toute confiance puisqu’on a reconnu la vérité de leurs dires et de leur vertu.  » (LM, Prologue, 4) Parmi les souvenirs des compagnons, pour les historiens franciscains, ce sont les souvenirs du «  frère Illuminé, homme d’intelligence et de courage  » (LM 9, 8) qui ont servi à saint Bonaventure pour compléter le récit de Celano. Mais cela n’est pas dit explicitement dans la Legenda Major, ce qui laisse place à la controverse. Aussi John Tolan se contente de dire «  peu plausibles  » tous les ajouts de saint Bonaventure.

À la suite des meilleurs franciscains et en suivant le frère Damien Vorreux, il nous faut réhabiliter saint Bonaventure. Car si les premiers franciscains se sont fabriqué un saint selon leurs désirs, qu’est-ce qui empêche ceux d’aujourd’hui et même n’importe qui d’interpréter selon ses lumières les faits et actes du saint ou même d’en imaginer de nouveaux  ? De plus, si saint Bonaventure a menti sur ce point, tout n’est qu’interprétation partisane ou légende et la vérité historique est effectivement perdue.

Selon le Père Desbonnets, la thèse de John Tolan n’est pas neuve  : «  Il est impossible en effet ­d’ouvrir une Vie de saint François sans y lire que les “ sources ” de cette vie posent problème et que ce problème est insoluble.  »

Touchant saint Bonaventure, «   il faut avouer que son œuvre n’est pas une “ biographie-pour-historiens-futurs ’’; la chronologie n’est pas le premier de ses soucis  ; les anecdotes sont juxtaposées ou introduites par des formules vagues. Le genre littéraire choisi n’avait pas davantage pour but l’apport de nouveautés  : c’est une compilation, un “ digest ”, un travail de démarquage sur des documents de base retravaillés, repensés, regroupés et présentés sous une forme nouvelle. Et cependant, outre que saint Bonaventure est le seul à nous apprendre certains détails ou épisodes, il est aussi le seul à nous y faire pénétrer si avant. Ne réduisons pas aux simples “ faits ” l’objet de l’histoire  ; la connaissance des “ âmes ” du passé intéresse plus encore celui qui veut remonter jusqu’à ses origines, et pour nous aider dans cette recherche dont dépend l’authenticité de notre vie franciscaine, saint Bonaventure est un maître irremplaçable et inégalé.  » (D. Vorreux, Vie de saint François, p. 12)

Contrairement à ce que prétend Tolan, le nom du frère Illuminé n’est pas «  choisi parce qu’il correspond bien au registre du feu  », puisque nous le retrouvons après la stigmatisation du saint comme l’un de ses frères les plus proches à qui il confie cette grâce insigne (LM 13, 4). De plus, le frère Golubovich, érudit franciscain que Tolan appelle «  un grand pourfendeur de légendes  », inclut dans le tome premier de sa Biblioteca le manuscrit Verba fr. Illuminati qui commence ainsi  : “ Le ministre général [saint ­Bonaventure] nous a dit  : Voici des anecdotes que racontait volontiers frère Illuminé qui accompagna saint François chez le sultan d’Égypte. ” Ce manuscrit, daté du quatorzième siècle, est-il crédible  ? Selon Golubovich, il n’est pas dénué de valeur historique et il est probable qu’on trouvera un jour sa source primitive ou des documents concordants. Quoi qu’il en soit, ce manuscrit fait remonter au quatorzième siècle cette tradition selon laquelle saint Bonaventure a recueilli le témoignage du frère Illuminé.

Un autre argument en faveur de cette tradition se trouve dans le texte lui-même. Saint Bonaventure copie littéralement Celano pour raconter les deux premières tentatives du saint de se rendre auprès des infidèles, et c’est seulement à partir du récit de 1219 qu’il apporte de nouveaux éléments. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il ait eu accès à un témoignage, direct ou non, d’un proche du saint qui n’était mort que depuis trente-quatre ans. Enfin, nous avons vu que frère Bonaventure reparlera plusieurs fois de cette épreuve du feu dans des sermons ou des cours à l’université de Paris, jusqu’en 1273, l’année précédant sa mort, sans dire jamais qu’il s’agissait de sa méditation ou d’une pieuse invention.

Ainsi, nous avons toutes les raisons de croire que saint Bonaventure a reçu le témoignage du frère Illuminé qui accompagna le saint devant le sultan et que ses ajouts sont véridiques.

Nous lirons le récit de Thomas de Celano et de saint Bonaventure qui le complète, avec d’autant plus de confiance que nous le vérifierons par un témoin indirect et connu de tous les historiens des Croisades  : Jacques de Vitry. Cet évêque d’Acre, grand prédicateur de la cinquième Croisade, était présent à Damiette et a raconté la rencontre entre le saint et le sultan dans une lettre datée de février ou mars 1220. Nous le considérerons comme d’autant plus crédible que son opinion sur l’ordre franciscain est alors très «  ambivalente  » (Tolan, p. 64)  : d’une part à cause des défections dans son entourage clérical en faveur de l’Ordre naissant, d’autre part en raison du zèle incontrôlable des jeunes franciscains. Il semble ainsi n’avoir pas perçu ou voulu percevoir alors l’importance de l’événement.

«  Dom Renier, prieur de Saint-Michel, est passé à l’ordre des frères mineurs. Cette religion s’est beaucoup multipliée à travers le monde entier, car ils imitent expressément les formes de l’Église primitive et la vie des Apôtres. Elle nous paraît néanmoins très dangereuse, car non seulement les parfaits, mais aussi les jeunes frères et les imparfaits, qui devraient être soumis quelque temps à l’épreuve de la discipline monastique, se répandent deux par deux dans le monde entier. Lorsqu’il est venu dans notre armée, leur maître et fondateur de cet ordre, brûlant du zèle de la foi, n’a pas craint de traverser l’armée des ennemis, et après avoir prêché quelques jours la parole de Dieu aux Sarrasins, il obtint peu de choses. Le sultan, roi d’Égypte, lui demanda cependant en secret de supplier le Seigneur à son intention afin qu’il adhère sous l’inspiration divine à la religion qui plairait le plus à Dieu.  » (Lettre sixième, citée par Tolan, p. 43)

LA RENCONTRE DE 1219.

Revenons donc aux faits. Pour comprendre la rencontre, il faut d’abord étudier le contexte de la cinquième Croisade. En voici un résumé tiré de la CRC n° 314  : «  Le pape Innocent III qui avait prêché la quatrième Croisade meurt le 16 janvier 1216. Honorius III continue son œuvre  : non seulement il fait prêcher la Croisade en Occident, mais il charge l’éloquent archevêque d’Acre, Jacques de Vitry, de réveiller le zèle des Francs de Syrie eux-mêmes. Ces créoles, ces “ poulains ” comme on les appelait, s’accommodaient trop bien du modus vivendi signé par Saladin et le roi Richard en 1192. La paix enrichissait dans des proportions inouïes les ports de Tripoli, de Tyr et d’Acre, redevenus, comme à l’époque phénicienne, les entrepôts de tout le commerce du Levant.

«  La prédication de Jacques de Vitry ne fut pas vaine  : à Saint-Jean-d’Acre, à Beyrouth, à Tripoli, à Tortose, à Antioche, les foules prirent la Croix. Jean de Brienne, alors “ roi de Jérusalem ”, revenant à ce qui avait été le premier objectif de la Croisade précédente, décida une expédition en Égypte, ­débarqua en face de Damiette le 29 mai 1218, réussit à s’emparer de la tour qui défendait l’accès de la ville, et à couper la chaîne qui barrait le fleuve. Le 5 novembre 1219, Damiette fut prise d’assaut […].  »

John Tolan détaille la situation de la Croisade au moment de l’arrivée de saint François parti d’Ancône à la fin du mois de juin 1219  :

«  En septembre 1219, cela faisait déjà un an et quatre mois que les troupes de la cinquième Croisade campaient dans les sables, entre la Méditerranée et un bras du Nil, devant Damiette. Les Croisés n’arrivaient ni à prendre la ville égyptienne ni à mettre en déroute l’armée d’Al-Kâmil, venue à la rescousse de la ville. C’est vraisemblablement au mois d’août 1219, au moment où la frustration et le désespoir étaient particulièrement aigus d’un côté comme de l’autre, que François d’Assise arriva au camp des Croisés.  » Arrivée providentielle donc  ! En réalité, le relâchement a gagné les troupes et, contre l’avis du saint, le 29 août, les Croisés tentent une attaque décisive. Laissons Celano nous raconter, dans la Vita Secunda (2 C), la prédiction de leur défaite que fit le saint  :

«  Or le saint apprit un jour que nos soldats s’apprêtaient à livrer bataille  ; il en fut très peiné. “ Si la rencontre a lieu aujourd’hui, dit-il à son compagnon, le Seigneur me révèle que ce ne sera pas à l’avantage des chrétiens. Mais si je le dis, je passerai pour un fou, et d’autre part si je me tais, la faute m’en pèsera sur la conscience. Que dois-je faire à ton avis  ?

Père, lui répondit son compagnon, n’attache aucune importance au jugement des hommes  ; ce n’est pas d’aujourd’hui que tu passes pour un fou  ; décharge ta conscience et crains plutôt Dieu que les hommes  ! ”

«  Le saint bondit aussitôt et prend à partie les chrétiens, les met en garde pour les sauver  : il leur défend d’aller se battre, les informe du danger… Ils prirent pour sornettes ce qui n’était que trop vrai, endurcirent leurs cœurs et ne voulurent rien entendre. Ils prennent l’offensive, engagent le combat, luttent corps à corps avec l’ennemi. Tant que dura la bataille, François resta anxieux  ; il demandait à son compagnon de se lever pour aller inspecter l’horizon  ; une fois, deux fois  : rien. Une troisième fois, il lui ordonna d’aller voir, et voici que toute l’armée chrétienne en déroute terminait la bataille dans la honte au lieu du triomphe escompté. Le désastre fut tel que notre armée perdit six mille hommes, tués ou prisonniers. Le saint avait pour eux beaucoup de pitié  ; eux se repentaient bien d’avoir été incrédules. Il pleurait surtout les Espagnols, dont il voyait peu de survivants, si grande avait été leur fougue durant le combat. Que les princes de la terre méditent cet exemple, et apprennent qu’on ne se révolte pas impunément contre Dieu, c’est-à-dire contre la volonté du Seigneur. L’orgueil, d’ordinaire, conduit à la ruine  : ne comptant que sur ses propres forces, il se prive des secours du Ciel. Puisque c’est d’En-Haut que nous devons espérer la victoire, c’est aussi dans l’obéissance à l’Esprit de Dieu que doivent s’engager les combats.  » (2 C 30)

Saint François, en traversant les lignes ennemies revêtu de la seule armure de la foi, va donc donner l’exemple du chrétien qui ne compte pas sur ses propres forces, au contraire des «  Espagnols  » présomptueux parmi lesquels il faut sûrement inclure le légat Pélage.

Tolan reprend son récit  : «  C’est à la suite de cette victoire qu’Al-Kâmil renvoya l’un des prisonniers aux Croisés, avec une proposition de négociations. Le sultan offrait aux Croisés de leur rendre la ville de Jérusalem et de leur donner des fonds pour la reconstruire, ainsi que de nombreux châteaux aux alentours. En échange, les Croisés quitteraient l’Égypte […]. C’est dans ce contexte de trêve et de négociations entre les deux camps que François ­d’Assise aurait traversé les lignes ennemies pour parler au sultan. Acte de bravoure ou d’inconscience qui allait, pensait-on dans le camp croisé, lui coûter la vie.  » (Tolan, p. 22) De fait, malgré la trêve, c’était une action très risquée et selon la Chronique d’Ernoul (1227-1229), le légat Pélage chercha à dissuader le saint de se rendre auprès du sultan  : «  Le cardinal leur dit qu’il ne leur donnerait pas congé et qu’il ne leur commandait pas d’aller, car il ne voulait pas donner congé à quiconque d’aller dans un tel lieu où ils seraient tués.  » (cité par Tolan, p. 75)

«  Qu’est-ce qui a poussé François à traverser la mer jusqu’en Égypte pour rejoindre le camp des Croisés, puis à franchir les lignes ennemies  ?  » (p. 22)

Saint Bonaventure répond que c’est la charité du Christ qui le presse, pour le salut des âmes  ! Par deux fois déjà, il avait tenté de se rendre auprès des infidèles, en Syrie puis au Maroc, pour y annoncer l’Évangile et y cueillir la palme du martyre. Ces deux tentatives furent vaines. «  L’homme de Dieu comprit alors qu’il lui était nécessaire de vivre encore pour la famille qu’il avait engendrée, et il s’en retourna prendre la garde des brebis confiées à ses soins. Mais la ferveur de son amour ne put laisser son âme en repos; une troisième fois il tenta de passer chez les infidèles pour favoriser, en y répandant son sang, l’expansion de la foi en la Sainte Trinité.  » (LM 9, 7) Et cette fois, il réussit, comme nous le confirme Jacques de Vitry. Accompagné du frère Illuminé, ils sont faits prisonniers par les soldats sarrasins. «  À la fin, après les avoir maltraités et meurtris de toute manière, ils les amenèrent, conformément aux décrets de la divine Providence, en présence du sultan  : c’était ce qu’avait désiré l’homme de Dieu.  » (LM 9, 8) Cette référence à la Providence nous rappelle que le «  personnage principal  » de l’histoire de François, c’est Dieu. «  Le prince leur demanda qui les envoyait, pourquoi et à quel titre, et comment ils avaient fait pour venir  ; avec sa belle assurance, le serviteur du Christ François répondit qu’il avait été envoyé d’au-delà des mers non par un homme, mais par le Dieu très-haut pour lui indiquer, à lui et à son peuple, la voie du salut et leur annoncer l’Évangile qui est la vérité.  »

«  Si, comme il est probable, il a effectivement rencontré al-Kâmil, neveu de Saladin et sultan d’Égypte, qu’ont pu se dire les deux hommes  ?  » (Tolan, p. 22)

Malgré ce que dit John Tolan, nous connaissons avec certitude le contenu de la prédication de saint François. Comment  ? D’abord par l’exemple de toute sa vie, puis par le récit de saint Bonaventure et surtout par la Regula non bullata – c’est-à-dire non approuvée par le Pape, parce qu’elle tenait «  plus du directoire spirituel que de la législation canonique  » (­Desbonnets, p. 54) – que le saint rédigea lui-même en 1221 et dont l’Article 16 est consacré à «  ceux qui vont chez les Sarrasins et autres infidèles  »  :

«  Les frères qui s’en vont peuvent vivre spirituellement parmi eux de deux manières. Une manière est de ne faire ni disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et de confesser qu’ils sont chrétiens. L’autre manière est, lorsqu’ils voient que cela plaît au Seigneur, d’annoncer la Parole de Dieu, pour qu’ils croient en Dieu tout-puissant, Père et Fils et Saint-Esprit, créateur de toutes choses, au Fils rédempteur et sauveur, et pour qu’ils soient baptisés et deviennent chrétiens, car celui qui ne renaît pas de l’eau et de l’Esprit-Saint ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Cette doctrine et aussi toute autre qui soit agréable au Seigneur, ils peuvent la prêcher aux infidèles et aux autres hommes, car le Seigneur dit dans l’Évangile  : “ Qui me reconnaîtra devant les hommes, je le recon­naîtrai moi aussi devant mon Père qui est dans les cieux ” (Mt 10, 32); “ Qui rougira de moi et de mes paroles, le Fils de l’Homme rougira de lui quand il viendra dans sa majesté, dans la gloire de son Père et des saints Anges. ” (Lc 9, 26)  »

«  Tous les frères, où qu’ils soient, se rappelleront qu’ils se sont donnés et qu’ils ont livré leurs corps au Seigneur-Jésus-Christ. Et pour son amour ils doivent s’exposer aux ennemis, tant visibles qu’invisibles, car, dit le Seigneur  : “ Qui perdra son âme à cause de moi la sauvera pour la vie éternelle. ” (Lc 9, 24)  »

Cette prédication catholique enflammée, suivant la seconde manière de l’Article 16, fut celle de saint François  : «  Il prêcha au sultan Dieu Trinité et Jésus sauveur du monde avec une telle force d’âme et une telle ferveur d’esprit qu’en lui vraiment se réalisait de façon éclatante ce verset de l’Évangile  : “ Je mettrai dans votre bouche une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront ni résister ni contredire. ” (Lc 21, 15)  »

Ainsi embrasé du feu du Saint-Esprit, il est tout à fait «  plausible  » que, dans sa lancée et dans son désir ardent du martyre, il ait lancé au sultan, «  qui l’écoutait avec plaisir  », une telle proposition  : «  Si tu veux te convertir au Christ et ton peuple avec toi, c’est très volontiers que, pour son amour, je resterai parmi vous. Si tu hésites à quitter pour la foi du Christ la loi de Mahomet, ordonne qu’on allume un immense brasier où j’entrerai avec tes prêtres, et tu sauras alors quelle est la plus certaine et la plus sainte des deux croyances, celle que tu dois tenir.  » Mais le sultan, hésitant devant une proposition si dangereuse, et voyant la fuite d’un de ses prêtres, répond  : «  “ Je doute qu’un de mes prêtres veuille pour sa foi s’exposer au feu ou subir quelque tourment. ” Le saint lui dit alors  : “ Si tu veux me promettre, en ton nom et au nom de ton peuple, que vous passez tous au culte du Christ pourvu que je sorte des flammes sans mal, j’affronterai seul le feu. Si je suis brûlé, ne l’attribuez qu’à mes péchés  ; mais si la puissance de Dieu me protège, reconnaissez pour seul vrai Dieu, seigneur et sauveur de tous les hommes, le Christ, puissance et sagesse de Dieu  ! ”  » (L M 9, 8).

Les quelques «  anecdotes que racontait volontiers frère Illuminé qui accompagna saint François chez le sultan d’Égypte  » dans le manuscrit Verba fr. Illuminati, nous semblent absolument dans l’esprit du récit de la Legenda Major et nous apportent des précisions sur le ton de cette rencontre digne des controverses de Jésus avec les pharisiens  :

«  Le sultan voulut un jour mettre à l’épreuve la foi et la ferveur que manifestait le bienheureux ­François envers notre Seigneur crucifié. Il fit étendre par terre devant lui un beau tapis multicolore presque entièrement décoré de motifs en forme de croix  ; et il dit aux assistants  : “ Faisons venir cet homme qui a l’air d’être un vrai chrétien  ; si, pour avancer jusqu’à moi, il marche sur les croix du tapis, nous lui dirons qu’il insulte son Seigneur. Et s’il refuse de passer sur le tapis, je lui demanderai pourquoi il dédaigne d’avancer jusqu’à moi. ”

«  On appela l’homme plein de Dieu. Celui-ci, de cette plénitude même de Dieu, recevait ses instructions tant pour agir que pour parler  : il traverse le tapis d’un bout à l’autre et s’approche du sultan. Alors le sultan, croyant avoir trouvé une bonne occasion de reprocher à l’homme de Dieu une insulte faite au Christ, lui dit  : “ Vous les chrétiens, vous adorez la croix en tant que signe particulier de votre Dieu  : pourquoi donc n’as-tu pas craint de fouler aux pieds ses croix dessinées  ? ” Le bienheureux François lui répondit  : “ Sachez qu’avec notre Seigneur on a aussi crucifié des larrons. Nous possédons la vraie croix de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, nous l’adorons et lui témoignons grande dévotion  ; mais si la sainte Croix du Seigneur nous a été donnée, à vous fut laissée en partage celle des larrons. Voilà pourquoi je n’ai pas eu de scrupule à marcher sur des symboles de brigands… ”

«  Le même sultan lui soumit ce problème  : “ Votre Seigneur a enseigné dans ses Évangiles qu’il ne fallait pas rendre le mal pour le mal ni refuser son manteau à qui voudrait prendre la tunique, etc. (Mt 5, 40); alors, les chrétiens ne devraient pas envahir nos terres  ? ”

– Il semble, répondit le bienheureux François, que vous n’ayez pas lu intégralement l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ. Voici ce qu’on y lit à un autre endroit  : “ Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi ” (Mt 5, 29). Il a voulu nous enseigner par-là que tout homme, si cher, si proche soit-il, et même aussi précieux pour nous que la prunelle de nos yeux doit être repoussé, arraché, expulsé, s’il cherche à nous détourner de la foi et de l’amour de notre Dieu. Voilà pourquoi il est juste que les chrétiens envahissent la terre que vous habitez, car vous blasphémez le nom du Christ et vous détournez de son culte tous ceux que vous pouvez. Mais si vous vouliez reconnaître, confesser et adorer le Créateur et Rédempteur, les ­chrétiens vous aimeraient comme eux-mêmes… ”

«  Tous les assistants étaient dans l’admiration de ces réponses.  » (cité par Desbonnets, p. 1332)

Voilà bien le cœur de saint François révélé  : son amour pour toute créature est éclairé et guidé par son amour pour son Créateur et Sauveur. La vraie charité consiste à reconnaître que les hommes sont tous frères pourvu qu’ils «  confessent et adorent le Créateur et Rédempteur  ». Les Croisades sont une œuvre de miséricorde divine par laquelle les chrétiens sont débarrassés du scandale de l’islam antichrist et les musulmans pressés de se convertir à la vraie religion. Alors la fraternité sera possible en vérité. C’est là tout le sens de la «  Croisade de saint François  », comme l’appelle le Père Desbonnets (p. 1122), qui profite de la Croisade militaire à Damiette pour «  affermir le projet grandiose qu’il portait dans son âme de soumettre les païens, non par l’épée et par des chevaliers, mais par la vie et la voix de ses fils  » (P. Gratien, Histoire des frères mineurs au treizième siècle, p. 646).

«  Quel fut le résultat de l’entretien, pour l’un comme pour l’autre  ? Comment cette rencontre a-t-elle influé sur la vie des deux hommes, sur la Croisade, sur l’image qu’on se faisait de côté et d’autre, sur la mission franciscaine auprès des non-chrétiens  ?  » (Tolan, p. 22)

Certes, au contraire de ses soldats, le sultan le reçoit bien, «  avec courtoisie  » (Celano) et l’écoute «  avec plaisir, le pressant de prolonger son séjour auprès de lui  » (saint Bonaventure). Le saint va effectivement rester plusieurs jours, pendant lesquels la controverse sera très serrée, allant jusqu’à l’offre d’une ordalie pour prouver la vérité de la foi catholique.

Certes, le sultan est admiratif du désintéressement de cet homme de Dieu qui refuse ses prestigieux cadeaux. Reconnaissant son ardeur et son courage, «  il se sentait pénétré par sa parole  » (Celano). Al-Kâmil avait certainement de bonnes dispositions à l’égard des chrétiens dont il connaissait la foi  ; selon John Tolan, «  il n’était pas hostile au débat religieux  : il aurait présidé un autre débat théologique entre chrétiens et musulmans. Les deux patriarches chrétiens d’Égypte, le monophysite et le melkite prirent part à la discussion.  » (p. 25), Mais Celano et saint Bonaventure, dans la version latine, font allusion, par le choix de leurs mots, à l’Évangile de saint Marc sur la relation entre Hérode et saint Jean-Baptiste  : «  Car Hérode avait du respect pour Jean, sachant que c’était un homme juste et saint. Et il le mettait à couvert. Et quand il l’entendait, il était fort perplexe  ; et pourtant il l’écoutait volontiers.  » (Mc 6, 20)

Vérité éternelle de l’Évangile. Comme Hérode, comme Pilate hier, le sultan pourtant attiré par la vérité n’écoute finalement pas le saint. Al-Kâmil refuse l’épreuve du feu et ne se convertit pas. Jacques de Vitry dans son Historia occidentalis, en explique la raison  : «  Finalement, il craignit de voir passer dans l’armée des chrétiens des membres de sa propre armée, convertis au ­Seigneur par cette parole efficace. Il donna l’ordre de le reconduire, en tout honneur et sécurité, jusqu’à notre camp, lui disant à la fin  : “ Prie pour moi, afin que Dieu daigne me révéler la loi et la foi qui lui plaisent davantage. ”  » Saint Bonaventure écrit simplement  : «  Par crainte du soulèvement populaire.  » C’est l’amour du pouvoir et la peur des représailles qui le retiennent de se convertir, même s’il demande au saint de prier à son intention, reconnaissant en lui un homme de Dieu. Il propose aussi, en vue de son salut éternel, de donner aux chrétiens pauvres et aux églises les cadeaux refusés par François. «  Mais le saint qui avait horreur de porter de l’argent, et qui ne découvrait pas dans l’âme du sultan les racines profondes de la foi vraie, s’y refusa inexorablement.  » (LM 9, 8) Puis, averti par Dieu en une révélation, saint François repart en pays chrétien, sans obtenir le martyre comme saint Jean et le Christ, ni la conversion de ce peuple. L’échec est apparemment total

L’histoire nous apprend que le 5 novembre 1219, les Croisés, battus deux mois auparavant, emportèrent la ville de Damiette. Comment ne pas y voir un signe de la Providence  ? Dans sa Lettre sixième, Jacques de Vitry décrit comment les Croisés, après avoir piétiné pendant un an et demi, prirent la ville quasi sans coup férir, «  miraculeusement  », la maladie et la famine étant venues à bout de la résistance des habitants… Par ailleurs, nous connaissons la fin tragique de la Croisade, par la faute du légat Pélage, et savons que le comportement d’Al-Kâmil envers les chrétiens vaincus honteusement fut étonnant de compassion  : après avoir accordé des conditions de paix inespérées, nous raconte la Chronique d’Ernoul, il pleura avec le roi Jean de Brienne devant son armée défaite et affamée et lui accorda des vivres.

En revanche, le traité de Jaffa que ce même Al-­Kâmil signa avec l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen en 1229 à l’issue de sa fausse Croisade, ne peut pas être considéré comme un fruit de la prédication de saint François. Qui était cet empereur germanique qui fut surnommé de son vivant “ ­l’Antéchrist ” et qui nous apparaît comme un précurseur de la réconciliation inconditionnelle du christianisme avec l’islam  ?

C’était l’homme le plus puissant de son temps et Jean de Brienne, roi de Jérusalem, lui avait donné sa fille en mariage afin qu’avec ses armées, il sorte la Syrie franque de l’ornière dans laquelle l’avait placée l’inconséquence de Pélage. Mais Frédéric II, dont les secours avaient déjà manqué en Égypte en 1221, diffère pendant de longues années d’accomplir son vœu de Croisé. Tant et si bien que le pape Grégoire IX, excédé de tant de mauvaise foi, l’excommunie en 1227. Pourtant, l’année suivante, il s’embarque, toujours excommunié, pour la Terre sainte, libre «  comme un pirate  » selon l’expression du Pape. René Grousset écrit  : «  En réalité, nul n’est plus éloigné que Frédéric de l’ancienne idéologie de Croisade.  » (L’Empire du Levant, p. 257)

En effet, l’empereur, épris de la “ culture ” arabe découverte auprès de ses sujets sarrasins de Sicile, part en 1228 en vertu d’une alliance militaire conclue avec Al-Kâmil pour l’aider contre son frère, al-­Mouazzam, sultan de Damas, et contre des bandes de barbares turcs menaçants. Arrivé au Levant après la mort d’al-Mouazzam, il négocie tout de même avec Al-Kâmil, avec lequel il conclut le traité de Jaffa en février 1229, «  accord destiné dans sa pensée, à clore l’époque des Croisades, à mettre fin, des deux côtés, à la guerre sainte en instaurant un régime de tolérance religieuse réciproque  » (Grousset, p. 257). Cet accord rendait aux Francs, sans coup férir, ce qu’ils désiraient le plus  : Jérusalem, Bethléem et Nazareth ainsi que quelques places fortes. Toutefois, cette réussite spectaculaire là où tous avaient échoué avait une contrepartie  : Jérusalem en tant que Ville sainte pour les deux religions devait être partagée avec les musulmans qui gardaient la Mosquée Al-Aqça et le Dôme du Rocher. C’était, dans la pensée de Frédéric II, le moyen de mettre fin aux guerres de Religion entre Chrétienté et islam.

Tout au long de son séjour auprès d’Al-Kâmil, Frédéric II montra une admiration sans bornes pour la prétendue culture du pays et, reniant sa foi, il se comporta comme un musulman, n’affichant que mépris pour le christianisme. Une anecdote en dit long  : il aurait jeté à terre un prêtre qui, l’Évangile à la main, faisait l’aumône devant une mosquée, et l’aurait même menacé de le tuer s’il recommençait à offenser ainsi les musulmans (E. Kantorowicz, Frédéric II, p. 180). Finalement l’empereur, au comble de l’orgueil et malgré l’excommunication pesant sur lui, se couronne lui-même roi de Jérusalem dans le Saint- Sépulcre, là où Godefroy de Bouillon avait refusé la couronne d’or, par humilité et amour de son Sauveur couronné d’épines… Mais ce traité bancal, qui ne reposait que sur la parole d’un chrétien excommunié et d’un souverain musulman, n’a duré que quelques années… Le sultan dut faire face à l’opposition des plus religieux de ses sujets et Frédéric II qui avait ravivé les querelles entre les chrétiens dut laisser la Terre sainte dans une atmosphère de guerre civile (Grousset, p. 258). En 1244, Jérusalem, prise par les bandes de barbares turcs, est définitivement perdue…

Le voyage de saint François qui n’a jamais cherché une entente fraternelle, mais la conversion du sultan, fut un échec. Échec néanmoins providentiel, car il était nécessaire qu’il revienne en Italie pour régler, au sein de l’Ordre, des conflits qui avaient pris durant son absence une ampleur dramatique. Il fallait qu’il soit auprès de ses frères et meure au milieu d’eux pour que l’Ordre lui survive et soit fidèle à sa vocation. Certes, la palme du martyre ne lui a pas été accordée, mais par son courage et son amour, le saint a mérité une configuration plus parfaite encore à son Sauveur  : l’imposition des Stigmates comme sceau indiscutable de sa sainteté  :

«  Voilà donc ce que Dieu, dans sa bonté, avait décrété, et ce que le saint avait mérité par sa générosité  : en ami du Christ, il poursuivit pour Lui, de toutes ses forces, sa recherche de la mort sans jamais cependant la trouver  ; il gardait ainsi le mérite du martyre, et néanmoins conservait la vie pour recevoir plus tard, de ce martyre le sceau et le symbole  : un feu divin si dévorant brûla son cœur qu’il finit par marquer visiblement sa chair.  » (LM 9, 9)

LA PORTÉE IMMENSE D’UN ÉVÉNEMENT EMBLÉMATIQUE.

Après la mort du saint, les générations franciscaines considéreront cette rencontre de 1219 comme l’acte fondateur de leurs missions au Levant. Toutefois il est difficile d’établir un lien direct entre la mission franciscaine et la rencontre de 1219, comme le firent beaucoup de légendes affirmant que saint François avait obtenu du sultan la possession des Lieux saints, du Cénacle en particulier.

Ces missions furent initiées par la prédication de la Croisade des frères mineurs à l’appel du Pape. Ils firent preuve d’un zèle extraordinaire pour le recrutement et le recueil de subsides  : «  Leur éloquence parvenait encore malgré tant d’insuccès à déterminer des enrôlements  » (P. Gratien, op. cit., p. 643). Ils accompagnaient ou retrouvaient les Croisés en Orient, les soutenaient par leur bravoure et les éloignaient des vices  : «  L’Ordre tout entier, fidèle à l’esprit de saint François, se passionnait pour la Croisade.  » (ibid., p. 645) Les innombrables représentations et récits de la rencontre de 1219 témoignent de cet enthousiasme général au sein de l’Ordre et dans toute la Chrétienté. Enthousiasme que les siècles ne démentiront pas, puisque Michaud au dix-neuvième siècle en fera aussi un épisode emblématique de la geste croisée qu’il espère relancer et que le pape François, le mois dernier, l’a prise comme modèle de ses voyages apostoliques…

Dans son épilogue, John Tolan écrit son étonnement devant l’ampleur donnée à ce petit épisode historique, assez peu documenté  : «  Si l’on pense qu’il faut lancer une nouvelle Croisade ou qu’il faut au contraire que l’Europe s’ouvre davantage au monde musulman [comme dit le pape François en 2019], pourquoi ressent-on ce besoin de rallier à sa cause, de manière posthume, ce petit Ombrien du treizième siècle  ?  »

Cette dernière question de l’ouvrage montre que l’historien est passé à côté de son sujet  : il s’est contenté de regarder François Bernardone comme un personnage semi-légendaire, qui allait lui servir pour ajouter un livre à sa «  spécialité  » d’études des relations entre monde chrétien et monde musulman. Il n’a pas voulu voir le saint que les catholiques vénèrent, avec un amour jamais démenti depuis huit cents ans, comme un nouveau Christ donné par Dieu à son Église. Répondons néanmoins à sa question.

Ce qui ressort de toutes les sources que nous avons étudiées, c’est que saint François savait très bien ce qui manquait à l’islam, séparé de la foi catholique par un abîme menant à la perdition et justifiant de donner sa vie pour en arracher les pauvres âmes. La Sainte Trinité, la Croix de Jésus-Christ, sa Résurrection et les sacrements dispensés par l’Église, voilà ce qui leur manque et ce qu’il faut leur annoncer (cf. Article 16, Regula non bullata). Et le saint, par son exemple et sa Règle, lança ses frères à sa suite dans le monde entier. Dès 1220, au Maroc, cinq frères furent martyrisés par les musulmans. Le passage de leurs reliques dans les rues de Coïmbre décida même la vocation franciscaine de saint Antoine de Padoue  !

Certes, nous avons peu d’informations sur ce que saint François pensait de la Croisade militaire. Nous savons toutefois que le saint appliquait aux Croisades l’Évangile sur l’éradication des membres scandaleux (cf. Golubovich, supra). Le passage où le saint prédit la défaite des Croisés à cause de leur présomption (cf. Celano, supra) a été utilisé comme argument contre les Croisades, mais John Tolan lui-même fait remarquer que le saint pleure les morts du côté des Croisés sans verser une larme pour les musulmans tombés… Il n’existe de toute façon aucune trace de dénonciation des Croisades par saint François, au contraire, c’est grâce aux Croisés qu’il peut accomplir sa mission de prédication. Fidèle enfant de l’Église, il discerne très bien où est le camp de Dieu.

Avec cette connaissance de l’âme de saint ­François que nous a donnée l’étude de ces sources, nous pouvons maintenant répondre à la question de John Tolan  : Saint François, n’est pas un «  petit Ombrien  » ordinaire, mais un saint embrasé d’amour pour son ­Seigneur et Sauveur crucifié. C’est une âme qui annonçait à toutes les créatures la paix rendue à notre monde par la Croix, et qui ne pouvait pas supporter qu’une civilisation entière ignore le Nom de Jésus… Ce fut sa Croisade à lui, Croisade avec les seules armes de la foi, de l’espérance et de la charité qui le pressaient  : «  Il tenta de passer chez les infidèles pour favoriser, en y répandant son sang, l’expansion de la foi en la Sainte Trinité.  » (LM 9, 7) Une telle ardeur, un tel amour de Jésus-Christ et un tel dévouement pour le prochain ont prodigué à cette rencontre une force si extraordinaire que toute personne abordant les relations entre Occident chrétien et Orient musulman est obligée d’y faire référence pour la «  rallier à sa cause  ». Et pendant sept siècles, c’est la cause catholique seule qui s’en est prévalue, parce que c’était la seule fidèle au cœur du saint.

John Tolan, s’il ne comprend pas la cohérence de la vision catholique, a néanmoins conscience d’une rupture dans l’historiographie de cet événement à partir de la fin du dix-neuvième siècle. Il en fait l’objet de son dernier chapitre  : l’apparition et le triomphe de l’interprétation d’un «  François, apôtre de la paix  », d’abord hors de l’Église puis gagnant peu à peu tous les échelons de sa hiérarchie et jusqu’au Saint-Père lui-même.

L’IMPOSSIBLE CONCILIATION DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE ET DE VATICAN II

Dans le tome 2 de ses Mémoires et Récits, notre Père raconte un cours d’apologétique qu’il avait suivi d’une oreille distraite au séminaire et dont il a compris l’importance bien plus tard  : «  Un beau jour, nous avons compris  ! Couchoud, le rationaliste radical, quel étonnant acolyte de la foi chrétienne  ! Indispensable, providentiel Couchoud  ! […] Rationaliste implacable, Couchoud pourfend tous ses devanciers, plus libéraux que lui, qui prétendent reconstruire, chacun à sa guise et à son idée, le “ Jésus de l’histoire ”, homme ordinaire qu’ensuite l’Église aurait lentement, sourdement transfiguré jusqu’à en faire un dieu  ! Sottises que tout cela, rien de cela ne tient, démontre notre homme.  » John Tolan, «  rationaliste implacable  », qui n’aime ni l’Église ni saint François, va nous rendre le même service que Couchoud. Après être entrés dans l’authenticité prouvée des documents premiers, nous pouvons relire sans crainte sa critique systématique des «  reconstructions  » hasardeuses de la rencontre de 1219 et profiter de sa déconstruction de l’historiographie moderne.

LE MONDE MODERNE, FAUX DISCIPLE DE SAINT FRANÇOIS.

Tolan commence par critiquer ceux qu’il appelle les «  auteurs non franciscains  », auteurs profanes en tous genres, romanciers, scénaristes, essayistes et historiens qui «  ont inventé cette image de l’apôtre de la paix  » (Tolan, p. 467). Les idéaux de 1789, la philosophie allemande et le romantisme ont imprimé leur marque, mais en réalité tous ces auteurs sont les continuateurs de la critique de Luther et des Lumières  : «  À la fin du vingtième siècle et à l’aube du vingt et unième, cette rencontre prend une coloration bien différente. On ne célèbre plus les Croisades, on les dénonce comme manifestations néfastes de violence, de rapacité, de fanatisme. Du coup, on ne peut imaginer que François d’Assise, ce saint qui parlait aux oiseaux et qui apprivoisa le loup de Gubbio, ait cautionné ces tueries. On songe, au contraire, qu’il a dû s’y opposer que, si on ne trouve aucun texte sur lequel appuyer un tel argument, on affirme que les contemporains du saint, aveuglés par leur esprit de Croisade, n’ont pas voulu admettre qu’il se soit élevé contre cette entreprise. Ainsi, divers auteurs imaginent que François serait allé en Égypte pour essayer de mettre fin à la Croisade, pour négocier une alternative pacifique, voire pour s’initier au soufisme  !  » (Tolan, p. 20)

Avec un regard amusé, John Tolan établit un florilège d’ouvrages et de citations  : selon un dramaturge anglais, saint François trouve, après la rencontre, que «  les infidèles sont plus chrétiens que les Croisés  ». Un médiéviste américain affirme qu’il aurait prêché contre les Croisades. Une historienne italienne ose écrire que le saint, «  en dissension silencieuse avec la position de l’Église qui avait pris le parti des Croisés armés, soutint la conversion pacifique des infidèles  ». Tolan note, acerbe  : «  Comme cette dissension est silencieuse, elle n’a pas besoin d’en offrir les preuves  »…

«  En ces temps d’anarchie sociale et intellectuelle, où chacun se pose en docteur et législateur  », annoncés par saint Pie X dans la Lettre sur le Sillon, toutes les interprétations deviennent possibles. Ainsi un auteur américain «  présente François comme un mystique novice qui aurait appris le soufisme dans la tente d’Al-­Kâmil  » (Tolan, p. 469-475). Quant à Romain Rolland ou François Mauriac, ils le comparent à Gandhi… d’autres encore à Anouar el-Sadate se rendant en Israël en 1977…

Vers la fin du vingtième siècle, saint François est de plus en plus laïcisé et la rencontre est présentée comme un exemple à suivre pour répondre aux menaces atomiques, écologiques, démographiques. «  François, aide-nous à devenir des hommes  », s’exclame un essayiste en 1996. Quant à la rencontre de Damiette, elle est la réponse au “ choc des civilisations ” annoncé entre l’islam et la Chrétienté, surtout après le 11 septembre 2001 et les guerres lancées par l’Amérique de G. W. Bush, accusée de mener une nouvelle Croisade.

Toutes ces interprétations ont pour point commun de s’émanciper entièrement de la tutelle de l’Église pour imaginer un saint François selon leur désir. Elles ont gommé tout le surnaturel et naturalisé les vertus éclatantes du saint pour en faire un pacifiste. Mais elles n’auraient eu aucune influence si, dans l’Église, beaucoup n’avaient adopté cette idée d’une rencontre annonciatrice du dialogue interreligieux moderne.

L’ÉGLISE CONCILIAIRE TRAHIT SAINT FRANÇOIS.

Selon John Tolan, le précurseur de cette fausse interprétation dans l’Église est Louis Massignon. Nous le connaissons, puisque notre Père l’a identifié comme un faux disciple du Père de Foucauld. Tertiaire franciscain sous le nom d’Ibrahim, Abraham en arabe, ses thèses islamophiles s’introduiront dans l’Ordre des frères mineurs par un de ses disciples franciscains, Giulio Basetti-Sani. Parti de la doctrine classique de l’Église condamnant cette hérésie et dénonçant Mahomet comme un imposteur, Basetti- Sani change d’avis sur l’islam au contact de Massignon et «  finit par conclure que Mahomet était inspiré par Dieu et que l’islam joue un rôle positif dans l’histoire du salut  ». L’islam est une «  expression imparfaite de la vérité ultime  » et il faut chercher «  Jésus-Christ caché dans le Coran  » (Tolan, p. 461). En 1959, il publie Mohammed et saint François dans lequel il présente le saint comme ouvertement hostile à la Croisade soutenue par l’Église. Dans de nombreux ouvrages de la seconde moitié du siècle, il interprète la rencontre de 1219 comme une «  mission prophétique pour le dialogue  » entre chrétiens et musulmans au vingtième siècle. Les Stigmates deviennent un signe destiné aux musulmans pour lesquels le saint intercède  : «  Les plaies de François faciliteront aux musulmans la découverte du Christ crucifié et ressuscité.  »

Mais comment justifier de telles affirmations dont on ne trouve aucune trace dans les écrits du premier siècle franciscain  ? Selon le frère, ce sont les contemporains qui n’ont pas compris la démarche du saint. John Tolan commente avec ironie  : «  Si les contemporains de l’Assisiate étaient mal placés pour le comprendre, les hommes du vingtième siècle – surtout ­Massignon et Basetti-Sani – peuvent mieux l’apprécier…  » (p. 462) Pourtant, l’ordre franciscain va adopter cette interprétation d’un saint François pacifiste et œcuméniste.

Tolan dresse cette fois un florilège d’auteurs franciscains de plus en plus hasardeux, mais dont les articles ont été publiés dans les plus prestigieuses revues catholiques  : «  Arrivé à Damiette, François dissuade les Croisés de combattre, ne veut pas participer à l’attaque. Mais la Croisade ne tient pas compte de lui  ; et c’est le sultan qui l’écoutera  !  » (Francis de Beer, Concilium, 1981) Ou encore  : «  Contre l’extravagance de la Croisade, il fallait pour l’islam un témoignage radical qui en serait le radical contre-pied. Le martyre, c’est l’objection de conscience posée à tous ceux qui se réclament de l’intolérance d’une guerre sainte  : c’est l’anti-Croisade  » (Isaac Vasquez Janeiro, Antonianum, 1990).

En octobre 2001, juste après les attentats du 11 septembre, Giacomo Bini, ministre général de l’Ordre des frères mineurs, prononce un discours au Vatican devant l’Assemblée générale ordinaire des évêques, en hommage à son fondateur  : «  L’évêque, signe d’espérance, a pour tâche […] d’inciter à être présents dans les lieux de fracture, de tension et de division, à l’image de François d’Assise qui, désarmé, rencontre le sultan Malek-El-Kamil et réussit à dialoguer avec lui, alors que les armées des Croisés de toute l’Europe ne pensent qu’à vaincre l’ennemi. Un geste prophétique comme celui-ci demeure un signe ­d’espérance pour tous et en tout temps, en ce sens qu’il n’offre pas une solution définitive ou simpliste à un problème, mais il ouvre des horizons inédits susceptibles de se traduire en nouveaux chemins de dialogue et de réconciliation.  »

John Tolan, sceptique, commente  : «  Selon lui, François aurait réussi à “ dialoguer ” avec Al-Kâmil. Cette assertion suppose que le but de l’entreprise était le dialogue et non la conversion du sultan ou la recherche du martyre. Ce dialogue sans armes contraste avec l’agressivité des Croisés, dont l’exemple n’est assurément pas à suivre. Loin de se réduire à une anecdote ou un fait divers de l’histoire, la mission de François est “ un geste prophétique ”, un “ signe d’espérance ” qui doit engager les évêques à poursuivre le dialogue et la réconciliation lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes, au lieu d’essayer (comme les Croisés) d’imposer, de leur seule volonté, une solution “ simpliste et définitive ”.  » (Tolan, p. 492)

Mais même la parole du ministre général des franciscains ne serait rien si le Pape avait conservé la vision traditionnelle catholique de la rencontre de 1219. Or dans une partie consacrée à “ L’esprit d’Assise ”, Tolan affirme que Jean-Paul II «  a promu, plus que personne, Assise et saint François au rang d’emblèmes du dialogue œcuménique  ». Sa première sortie de Rome en 1978 fut à Assise et c’est dans cette ville qu’il organisera les trois rencontres mondiales de prière pour la paix réunissant, pour prier en commun, des membres de toutes les religions. Ce fut en octobre 1986, puis en janvier 1993 pour la paix dans les Balkans et en janvier 2002 après l’entrée en guerre des États-Unis en Afghanistan. John Tolan révèle, sans s’en rendre compte, tout l’esprit de ce pontificat  : la gnose de Jean-Paul II et le double jeu du cardinal Ratzinger à la tête de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi.

Comme l’écrivait notre Père en 1990, «  la rencontre d’Assise a donné sa pleine valeur à la doctrine de la liberté religieuse. Elle a pu montrer, à l’invitation du Pape et à son instigation, que les hommes religieux ont tous en commun une certaine orientation vers le surnaturel, que toutes les religions ou sagesses humaines, comme le bouddhisme, sont des variantes d’un besoin fondamental de religiosité.  » Devant les excès scandaleux de ces journées, le rejet de Notre-Dame de Fatima, les sacrifices animistes dans l’église Sainte-Claire ou encore le fait que le Pape n’ait pas célébré publiquement la messe, le cardinal Ratzinger, lui, absent à Assise, sembla adopter une attitude réactionnaire. Il fit une mise en garde publique contre le relativisme et le syncrétisme.

Mais Tolan mentionne ensuite la faiblesse de sa réaction au cours d’une enquête menée en 1998 par sa Congrégation sur l’orthodoxie du livre du jésuite Jacques Dupuis intitulé Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux. Ce professeur de l’université grégorienne y établit en théologien le rôle positif des religions non chrétiennes dans le plan divin. Évoquant la rencontre de 1219, il remarque la nouveauté introduite par l’article 16 de la Regula non bullata sur la mission aux Sarrasins. Selon lui, c’est la première fois qu’un ordre religieux inscrit une pareille préoccupation dans sa Règle. Mais, la lecture qu’il en fait est insoutenable  : selon lui cet article montre que le saint «  considérait les musulmans comme des frères et des amis, et non comme des infidèles ou ennemis de la croix  » (Tolan, p. 488). Or nous lisons dans l’article 16  : «  Tous les frères, où qu’ils soient, se rappelleront qu’ils se sont donnés et qu’ils ont livré leurs corps au Seigneur Jésus-Christ. Et pour son amour ils doivent s’exposer aux ennemis, tant visibles qu’invisibles […].  » Mais cela ne fait pas de difficulté à Dupuis, qui accuse l’Église de ne pas avoir compris saint François et d’avoir rejeté sa vision évangélique et fraternelle de la mission aux musulmans qu’elle persistait à traiter comme des ennemis  :

«  La voix de François, lançant son appel à la compréhension et à la réconciliation mutuelles entre les chrétiens et leurs “ frères musulmans ”, était vraiment prophétique et elle porta des fruits plus tard, surtout lors du concile Vatican II.  » (Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, p. 159)

Ce livre n’a pas plu à la hiérarchie du Vatican, car comme l’écrit Tolan, «  l’œcuménisme de Dupuis est en quelque sorte un exercice de quadrature du cercle  : en tant que catholique et jésuite, il doit affirmer le rôle salvateur de l’Église et de Jésus-Christ. Mais il veut aussi reconnaître le rôle positif des autres religions sans les réduire à des expressions imparfaites du christianisme. Il affirme que ceux qui sont à l’extérieur de l’Église peuvent trouver la grâce par la voie du “ baptême de désir ”. Le but ultime du dialogue œcuménique ne serait pas la conversion d’une religion à une autre, mais la convergence ultime de toutes les religions, à la fin des temps, dans la reconnaissance de la Vérité unique.  » (p. 489)

Or, qu’a répondu la Congrégation à un tel livre  ? Une simple «  notification  » qui salue l’érudition du livre et son esprit de dialogue œcuménique tout en mettant en garde les fidèles contre une «  formulation ambiguë et des explications insuffisantes  » qui peuvent induire en erreur. La Congrégation ne fait pas plus, car elle ne peut pas condamner un tel ouvrage sans condamner le concile Vatican II… Or le cardinal Ratzinger ne reviendra jamais sur le Concile dont il fut un des principaux protagonistes.

Autre exemple de ce double jeu du cardinal Ratzinger  : en 2005, devenu Benoît XVI, il retire aux franciscains d’Assise leur autonomie et les place sous tutelle épiscopale. Selon l’écrivain Vittorio Messori, «  Ratzinger n’a jamais pardonné à la communauté franciscaine les excès des journées de prières d’Assise  » (Tolan, p. 490). Peut-être, mais en 2002, il justifiait les troisièmes journées d’Assise par un éloge du Pape qui «  par le charisme de son office a réussi l’impossible  : convoquer, ensemble, dans un pèlerinage pour la paix, des représentants du christianisme divisé et des diverses religions  ». Et dans un ouvrage de la même année, il adoptait l’interprétation moderne suivant laquelle «  François connut vraiment le Christ et comprit ainsi que les Croisés n’étaient pas la voie juste pour défendre les droits des chrétiens en Terre sainte […]. Si nous, en tant que chrétiens, empruntons le chemin vers la paix selon l’exemple de saint François, nous ne devons pas craindre de perdre notre identité, c’est précisément alors que nous la trouverons.  » (Lo splendore della pace di Francesco, 2002)

Il faut donc conclure que dans la plus haute hiérarchie de l’Église, la vision catholique traditionnelle de la rencontre de 1219, celle d’un saint prêchant la vérité à un sultan musulman pour le salut de son âme et la vraie paix en Jésus-Christ, a disparu.

John Tolan termine en disant  : «  Je risque d’être perçu comme pédant si j’insiste sur les bases fragiles de cette image d’un saint œcuménique et ennemi des Croisades  » et il s’empresse d’ajouter  : «  Mais ces auteurs des vingtième et vingt et unième siècles ne font pas autre chose que leurs devanciers  : créer un saint à la mesure de leurs exigences idéologiques.  » Pourtant, au long de ce chapitre, il a montré à quel point l’interprétation du vingtième siècle relève d’une «  déformation volontaire des sources médiévales, qui n’auraient pas compris ou pas voulu admettre le caractère radicalement novateur de la démarche de François, ennemi de la Croisade et admirateur de l’islam  » (p. 39). Il affirme même avec son autorité d’historien moderne «  qu’il ne reste aucune source affirmant que François se soit opposé aux Croisades  ».

Et en suivant plusieurs historiens sérieux, il affirme que le désir du martyre était la force motrice des missions franciscaines dès le début (Randolph Daniel), que l’idée que François représente un passage de l’âge de la Croisade à celui de la mission évangélisatrice repose sur une fausse dichotomie, les deux coexistant au treizième siècle (Franco Cardini), de même qu’il n’y a aucune opposition au treizième siècle entre Croisade et mission prédicatrice, les deux étant perçues comme complémentaires bien plus que comme antithétiques (Benjamin Kedar). Finalement, par le voyage en Égypte puis par la mission franciscaine auprès des musulmans, le saint et ses disciples poursuivent l’imitatio Christi (Kaspar Elm  ; Tolan, p. 473).

Ainsi, les historiens les plus modernes confirment la vision catholique traditionnelle à l’encontre d’une Église qui l’a oubliée. Saint François pacifiste et œcuménique, cela ne tient pas devant l’histoire. Pourtant, c’est bien cette interprétation que le pape François a faite sienne à Abou Dhabi et à Rabat, à l’occasion du huitième centenaire de la rencontre.

LE PAPE FRANÇOIS, ANTI-DISCIPLE DE SAINT FRANÇOIS.

Bien que n’étant pas franciscain, le cardinal Bergoglio a choisi de se placer sous le patronage de saint François d’Assise par dévotion personnelle et désir de s’inspirer de lui. Au début de son pontificat, il multipliait les allusions à saint François  : «  Aux évêques de plusieurs diocèses de l’Ombrie, marqués par la présence du Poverello, le Pape a recommandé de puiser à la source de saint François la radicalité évangélique apte à susciter le renouveau de l’Église dans leurs diocèses. Il s’agit, a-t-il précisé, d’un “ élan missionnaire auquel l’Église doit être plus sensible, sans se centrer sur elle-même, mais sur Jésus-Christ, et sur l’annonce de Jésus-Christ à nos frères, dans les périphéries existentielles, celles du cœur principalement, là où le cœur bat à la recherche de Dieu. ”  » (Il est ressuscité n° 130)

Cette radicalité, le Pape la prêchait comme une exigence de la vie chrétienne  : «  Nous pouvons marcher comme nous voulons, nous pouvons édifier de nombreuses choses, mais si nous ne confessons pas Jésus-Christ, cela ne va pas. Nous deviendrons une ONG compatissante, mais non l’Église, Épouse du ­Seigneur. Quand on ne marche pas, on s’arrête. Quand on n’édifie pas sur les pierres, qu’est-ce qui arrive  ? Il arrive ce qui arrive aux enfants sur la plage quand ils font des châteaux de sable, tout s’écroule, c’est sans consistance. Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, me vient la phrase de Léon Bloy  : “ Celui qui ne prie pas le Seigneur, prie le diable. ” Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon.  » (Il est ressuscité n° 129)

Six ans plus tard, en terre d’islam, il se place de nouveau sous la protection de son saint patron, mais pour faire quoi  ?

À l’encontre du Coran, saint François «  prêcha au sultan Dieu Trinité et Jésus sauveur du monde  » et proposa une ordalie pour décider le sultan à «  quitter pour la foi du Christ la loi de Mahomet  » en reconnaissant «  pour vrai Dieu, Seigneur et sauveur de tous les hommes, le Christ, puissance et sagesse de Dieu  » (LM 9, 8).

Le pape François n’a pas prononcé le Nom de Jésus-Christ, ni parlé de sa Croix. Devant l’imam At-Tayeb et devant le Roi du Maroc, sur le ton du “ dialogue ”, il a prêché la réconciliation et la fraternité universelle au nom de la foi en Dieu unique, commune aux chrétiens et aux musulmans  : «  Dans le respect de nos différences, la foi en Dieu nous conduit à reconnaître l’éminente dignité de tout être humain ainsi que ses droits inaliénables. Nous croyons que Dieu (=‘Allah) a créé les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité et qu’il les a appelés à vivre en frères et à répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.  » (30 mars 2019, Rabat)

Le pape François condamne les Croisades et les déclare à jamais révolues sans distinguer le djihad de DAECH et la Croisade de Saint Louis  : «  Les religions n’incitent jamais à la guerre […]. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religions qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur le cœur des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles.  » (Déclaration d’Abou Dhabi).

En disciple du pape Paul VI qui avait proclamé, en rendant aux Turcs l’étendard de Lépante  : «  Les guerres de Religion sont terminées pour toujours  » (Liber Accusationis, p. 54), le pape François a choisi la solution de facilité, pour réussir là où saint François et saint Louis ont échoué et clore l’ère des Croisades pour toujours.

«  Sans moi vous ne pouvez rien faire  », disait Jésus. Le fruit de cette fausse réconciliation est l’aggravation de la «  troisième guerre mondiale par morceaux  », comme dit le pape François, avec Jérusalem pour épicentre.

Et c’est la perte des âmes, conformément au message de Notre-Dame à Fatima.

«  Nul n’a Dieu pour Père s’il n’a Marie pour Mère.  » Saint François l’avait bien compris, lui qui «  aimait d’un amour indicible la Mère du Seigneur Jésus, car c’est elle qui nous a donné pour frère le Seigneur de majesté, et par elle nous avons obtenu miséricorde  » (L M 9, 3). Prions pour que le pape François se tourne enfin vers la Vierge Marie qui seule peut faire advenir la fraternité universelle en ce monde dans lequel Dieu veut établir la dévotion à son Cœur Immaculé.

frère Louis-Gonzague de la Bambina.

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