La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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3. Une rupture philosophique :
De la religion catholique à l’humanisme wojtylien

DE PAUL VI…

DANS mon premier Livre d’accusation, je reprochais à Paul VI d’abord et principalement, son hétéropraxie, sa manière de substituer aux dogmes et aux canons de l’Église, une pastorale aux contours incertains, une liberté mal définie. Et de là, mais seulement par son penchant démagogique à changer la religion, à rendre attrayante la morale, à plaire aux oreilles et aux cœurs païens, je l’accusais d’en être arrivé à cette incroyable hétérodoxie, à la fois hérésie et idolâtrie, du culte de l’homme dont il nous fit pour ainsi dire la surprise, le 7 décembre 1965 dans son discours de clôture du Concile. Vous vous le rappelez, vous seul peut-être lui donnâtes sur l’heure sa pleine signification  :

«  L’Église du Concile, il est vrai, s’est beaucoup occupée de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque, l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité.

«  L’humanisme laïque et profane enfin est apparu dans sa terrible stature et a, en un sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion — car c’en est une — de l’homme qui se fait Dieu.

«  Qu’est-il arrivé  ? Un choc, une lutte, un anathème  ? Cela pouvait arriver  ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du Samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes l’a envahi tout entier. La découverte des besoins humains — et ils sont d’autant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand — a absorbé l’attention de ce Synode.

«  Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme  : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. 28Liber accusationis, p. 19.  »

Je résumai ainsi ce délire démagogique  : «  Amour de l’homme — Confiance et foi en l’homme — Culte de l’homme qui se fait Dieu  ». Mais ce n’étaient que des mots, des mots, des mots de rhéteur ivre de cette doctrine que d’autres, et qui d’autre plus que vous  ? avaient introduits dans la dite Constitution pastorale de l’Église dans le monde de ce temps, au chapitre Ier, De la dignité de la personne humaine, les célèbres paragraphes 12 à 22.

Paul VI ne faisait pas de l’homme un dieu  ; sa philosophie n’allait pas à une telle hauteur spéculative  ! Il rêvait plus simplement de réconcilier l’eau et le feu, l’athéisme moderne et la religion chrétienne, sans oser le proclamer, instaurer un dialogue, même entre le diable et le bon Dieu, “ entre le Christ et Bélial ” 29II Cor. 6, 15. Mots curieusement omis par Paul VI dans Ecclesiam Suam  ! Cf. Lettre à mes amis 199, p. 1; cf. Liber acc. p. 24.  ! C’est pratiquement qu’il ne voulait condamner ni même contredire personne mais à force, c’est vrai, il laissa l’orgueil de cette génération “ perverse et adultère ” grandir à l’extrême. Quitte à gémir dans le sein de Jean Guitton son ami, qui nous en a légué la confidence, sur ce que les hommes devenaient de plus en plus humanistes et de moins en moins chrétiens 30Paul VI secret, passim (DDB, 1979).. Et à qui la faute  ? Cependant il laissait faire, il abandonnait le soin de réagir à son successeur.

Il disait  : «  Ce qui me frappe quand je considère le monde catholique, c’est qu’à l’intérieur du catholicisme une pensée de type non catholique semble parfois avoir le dessus, et il se peut que cette pensée non catholique à l’intérieur du catholicisme devienne la plus forte. Mais elle ne représentera jamais la pensée de l’Église. 31Ibid., p. 168e et dernière.  »

Ce n’était donc pas sa foi profonde, si ce fut parfois son discours. Ce n’aura jamais été la pensée de son successeur, Jean-Paul Ier, de sainte mémoire. Mais cette pensée qui “ ne représentera jamais la pensée de l’Église ”, c’est la vôtre, celle que vous vouliez voir reconnue et que vous vous appliquez maintenant à enseigner comme la pensée de l’Église. C’est par vous, c’est maintenant, c’est en cela que consiste la rupture à Rome, de votre humanisme personnel d’avec les mœurs et la foi de l’Église.

… À VOUS, LE PHILOSOPHE “ ATHÉE ”

Au contraire de votre prétendu maître et père Paul VI, chez vous l’hétérodoxie est première, c’est une structure conceptuelle qui se tient par elle-même et vaut pour elle-même dans l’absolu. C’est votre philosophie qui ne se distingue en rien de la philosophie humaniste moderne, qui se pose et s’impose sans réticences, sans limites ni contrôle théologique. Dans la prétention où elle est d’aller au-delà, d’innover, et de sauver à la fois cette philosophie moderne sur laquelle le monde ne reviendra jamais selon vous, et la foi chrétienne qu’elle se croit logiquement contrainte, bien à tort dites-vous, de détruire.

Ainsi faites-vous profession de rejoindre “ l’homme qui se fait dieu ”, mais non pas seulement par bonté ou par flatterie, comme Paul VI, mais par une intime identité de conceptions philosophiques avec les penseurs athées de ce temps et par approbation de leurs plus surprenantes audaces dialectiques. Parce que vous pensez avoir atteint, vous, le premier, le seul, à la «  synthèse  » qui doit résulter dialectiquement des «  contradictions  » des étapes antérieures du christianisme et de l’athéisme affrontés. Déjà, vous en avez infiltré le message, codé si je puis dire, puisque personne ne vous a compris alors, dans les textes conciliaires. Plus tard, vous avez tenté d’y introduire, d’y initier Paul VI et son entourage lors de cette retraite que vous leur prêchâtes au Vatican en 1976, où Jésus symbolisait le chrétien, le penseur d’aujourd’hui,… vous-même enfin, sous cette mystérieuse dénomination de «  Signe de contradiction  ». C’est lui, c’est vous à travers lui, passant outre à l’anachronisme, qui vous posiez, que vous posiez en signe de “ contradiction ” hégélienne et de victorieuse “ synthèse ”, tout au long de cette étrange retraite.

Comme l’abbé Armogathe n’en fait point mystère, dans son avant-propos à l’édition française 32Le signe de contradiction (Fayard, 1977), p. 8.  :

«  C’est bien comme “ signe de contradiction ” que nous sommes appelés à vivre notre être-chrétien — à commencer par l’auteur lui-même —, entre les deux pôles de sa formation  : l’attention lucide du philosophe, soucieux des courants de pensée contemporains, souvent si étrangers au christianisme dont ils prétendent se passer et, d’autre part, la fidélité passionnée du prêtre et pasteur, fils d’une nation qui n’a jamais dit “ oui ” qu’à Dieu, à l’Église du Christ et à sa mère.  »

Cette contradiction intime acceptée, en attendant d’être surmontée, c’est tout de même un oui au monde moderne et à sa philosophie athée, en même temps qu’un oui à Dieu, à l’Église et à Marie  ! Armogathe ne le dément pas, il insiste  :

«  La culture contemporaine est largement présente… L’auteur n’essaie ni de la baptiser ni de la réduire. Il l’interpelle, la sommant de rendre compte au nom de ses raisons propres, de la désespérance qui est en elle. Et il montre combien la Révélation chrétienne apporte la réponse adéquate aux questions que le monde pose et qu’il s’avère incapable de résoudre seul.

«  Il n’y a pas de rupture entre ce défi aux cultures contemporaines et la fidélité à la Tradition de l’Église  ; c’est cet équilibre qui constitue la pietas de l’auteur.  » C’est dans la prière de Gethsémani «  que les contradictions que portent en eux les chrétiens se rassemblent et se synthétisent pour annoncer le salut du monde.  »

Écartelés, en agonie, entre la thèse, l’Athéisme, et l’antithèse, la Religion, les chrétiens, imitant le Christ dans sa prière, suivant Karol Wojtyla dans sa manière neuve de vivre pareille contradiction, aborderont avec lui à la synthèse de l’avenir  : Tel est «  l’intérêt du Signe de contradiction, cette qualité profonde qui l’imprègne  : la fidélité passionnée à la Tradition de l’Église, l’attention soucieuse aux idéologies modernes. Prophétisée par Siméon pour Jésus, cette contradiction est enfermée et contenue dans l’essence même du christianisme  ; elle est inhérente à toute annonce de l’Évangile. 33Op. cit. p. 8-10; cf. CRC 140, p. 8.  »

Évidemment, rien de tout cela n’est dans le texte ni dans l’esprit de l’Évangile. Nouvel anachronisme, aussi délirant que si l’on imaginait la sainte Famille regarder la télévision israélienne le soir à Nazareth  ! Mais vous et les vôtres êtes coutumiers du fait, et les textes de l’Écriture sont de purs supports pour vos allemandes dialectiques. En saint Luc, Jésus est tout simplement, lisez le texte  ! cause de division profonde, de contradiction en Israël, opposant les juifs fidèles qui le reconnaîtront pour le Messie et les juifs perfides qui le rejetteront, le condamneront, le livreront aux païens pour être crucifié  : «  Voici que celui-ci est établi pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, et en signe de contradiction.  » (Luc 2, 33) 34Cf. Laurentin, Les Évangiles de l’Enfance du Christ (DDB, 1982), p. 101..

Mais vous êtes à cent mille années-lumière de Jésus et de sa Passion. Vous êtes dans Hegel et dans Marx. Certain de surmonter la contradiction, vous ne voulez pas rejeter, critiquer, bouder le monde moderne sous sa forme prométhéenne la plus agressive, celle de la philosophie athéiste  ; au contraire, vous vous y engagez, vous y entraînerez de force toute l’Église, en lui disant  : N’AYEZ PAS PEUR. Ce n’est pas dans votre bouche un discours démagogique, ni même une apologétique, à l’usage d’étudiants en philosophie séduits par l’athéisme, qu’un professeur “ ouvert ” chercherait à ramener à la foi sans les contraindre de renoncer à leur humanisme.

Pour vous, cet humanisme est la vérité philosophique définitive, celle qui commande la vie, la pratique de l’humanité aujourd’hui, se libérant des anciennes superstitions. Cette humanité adulte, émancipée, laïque, qui doit affronter la foi chrétienne, et que la foi chrétienne doit admettre. Vous vous chargerez d’introduire l’Église dans cette nouvelle histoire, dans cette pratique d’un christianisme athée, ou d’un humanisme chrétien, les deux propositions sont équivalentes, pour définir la synthèse historique de la foi en l’homme et de la foi au Christ et en son Dieu.

Comme tout notre avenir dépend de ce grand projet qui est vôtre et que vous imposez à l’Église, auquel déjà nous avons opposé un ferme et décisif “ NON POSSUMUS ” 35CRC 140, p. 8; avril 79., il convient de prendre le temps d’examiner ce qu’est cet humanisme moderne que vous faites vôtre, en quoi il est un défi à la religion chrétienne, et quelle est cette synthèse dont vous êtes le créateur, en laquelle consisteraient notre foi, notre espérance et notre charité chrétiennes, victorieuses de la présente contradiction.

UN VENDREDI SAINT SPÉCULATIF  : LA NÉANTISATION DE LA RELIGION

«  La grande tentation de la philosophie allemande  », nous rappelle un Hongrois exilé à New York et l’un des meilleurs esprits de notre temps, Thomas Molnar, est de s’efforcer au «  dévoilement  » en soi du «  Dieu immanent  », dans le rejet, la réduction ou la néantisation de toute forme d’être religieux extérieur 36Le Dieu immanent (Le Cèdre, 1983), p. 7..

LE DIEU IMMANENT

Combien de «  philosophes et de théologiens allemands (mis en cause) ont déjà ceci de commun qu’ils cherchent à sortir du cadre de la religion chrétienne dont ils ont tous hérité. En sortir, non point par la conversion à une autre religion, mais par la transmutation du christianisme lui-même en un système spéculatif dont l’être humain constituerait le centre conscient et le centre moteur.  »

«  L’impression s’impose d’une impatience qui cherche à égaler l’homme à Dieu, voire à substituer l’homme à Dieu… Nos penseurs ne se soumettent pas à Dieu, à la raison ou au mystère de l’incarnation. Ils cherchent à égaler Dieu, à recréer le monde, à s’affirmer comme sources de l’être et des valeurs. Travail titanesque, celui de Prométhée…  »

Je me rappelle votre prédilection, votre enthousiasme pour le Prométhidion de Norwid. En lisant Molnar, j’ai toujours l’impression que c’est vous dont il parle  ! Votre tentative n’est pas marginale, comme nous, Latins, le croirions. Elle est celle d’un Slave profondément germanisé. Elle avance au milieu du torrent puissant, large, rapide, de la philosophie allemande moderne. Je poursuis donc utilement ma lecture  :

«  Aussi longtemps que l’homme, sa religion, son histoire, restent ancrés dans la transcendance, l’édifice (l’Église, la foi, ses dogmes, son magistère) risque de s’effondrer sous le poids des contradictions chrétiennes (incarnation, résurrection, miracles, etc.) et des connaissances positives accumulées par la science.

«  Aussi les penseurs allemands semblent-ils s’efforcer de trouver un autre ancrage, un autre fondement réputé plus proche de la réflexion humaine — notamment dans une force immanente. Dès lors, leur philosophie devient une tentative gigantesque et systématique d’expliquer et de “ faire marcher ” la religion et l’histoire sans recours à un Être transcendant, mais préservant quand même les “ valeurs ” chrétiennes. Tentative, par conséquent, de trouver dans l’homme lui-même l’ancrage définitif pour la morale, pour le sens de l’histoire, pour le destin de humanité. 37Ibid., Introduction, p. 8-11.  »

Tout cela, qui est le fond de la philosophie moderne, qui était déjà la base de départ de l’effort moderniste pour sauver la religion, tel que le décrit saint Pie X dans l’encyclique Pascendi (1907), c’est votre philosophie, votre souci, et vous ne songerez pas un instant à le démentir. Vous acceptez, vous vivez ce défi, cette mutation, cette inversion, parce que vous êtes assuré que votre Dieu ne peut pas être vaincu et que, de toute manière, il faut changer nos ancrages, du Ciel de jadis aux racines intimes de notre être. Mais quel formidable assaut  ! Voyez donc  :

UN COMBAT TITANESQUE CONTRE LE DIEU TRANSCENDANT

«  Après Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Nietzsche, voire Feuerbach et Marx, la philosophie allemande est engagée dans un combat titanesque contre le Dieu transcendant qu’elle cherche à ramener à l’immanence, finalement à l’intériorité de l’homme. De Kant qui fait de Dieu un gardien de la morale, en passant par Feuerbach qui en fait un produit de l’homme, jusqu’à Nietzsche qui en proclame la mort, les penseurs allemands les plus illustres se sont évertués à effacer l’irruption du Christ, verus Deus, dans le monde des vivants, dans l’histoire, puis à liquider la transcendance en tant que telle. 38Ibid., chap. VIII, Sur la théologie athée de Heidegger, p. 87.  »

Telle est «  l’indépendance humaine  » à laquelle doit aboutir toute philosophie moderne, selon Hegel. «  “ Il est temps, écrivait-il, de réabsorber Dieu, cette entité étrangère, dans l’humanité qui l’avait, à l’aube de l’histoire judéo-chrétienne, projetée dans les cieux ”. Pour Hegel, cette réabsorption devait avoir lieu dans la pensée  : le “ vendredi saint spéculatif ” devait émanciper les hommes en vue d’une œuvre terrestre pour laquelle l’énergie serait fournie par la compréhension philosophique. 39Ibid., p. 65.  »

Et tous, «  Heidegger, Bultmann, Gogarten, Gollwitzer, Rahner, Tillich, Bonhoeffer, Ricœur, Moltmann, Teilhard  » (… Wojtyla  ?), «  de liquider philosophiquement les bases de la religion chrétienne. Les penseurs en question sont, pour la plupart, des théologiens ou des philosophes attachés à l’immanentisation du divin. Il ne s’agit pas d’un complot ourdi par le Kremlin. Cela découle logiquement de l’entreprise heideggérienne, bultmanienne, etc.  », et j’ajouterais  : husserlienne, schélérienne, steinérienne, et donc… wojtylienne.

CONTRADICTION HÉGÉLIENNE  : DIEU CONTRE DIEU

«  On distingue alors deux religions sous l’étiquette chrétienne  : la vieille, la fausse, attachée à des idoles, aux concepts figés, celle qu’enseigne Rome (évidemment il va falloir corriger maintenant, non pas en songeant à Paul VI qui en était encore à cette “ idolâtrie ” sous des apparences de modernité, mais à Vous qui alliez venir et par qui cela cessera d’être vrai  ; c’était encore la religion de Rome en 78, cela ne le sera plus à partir de cette date) — et la religion de la promesse qui ne s’arrête pas aux mythes, aux préceptes, aux dogmes, et qui commence à éclore aujourd’hui même sous l’effet libérateur du monde moderne.  »

«  L’antithèse est totale entre les deux religions  : le christianisme qui subit le poids du platonisme et meuble son univers à l’aide d’une théologie et d’un ordre moral fixistes, et l’autre christianisme, post-religieux, donc en vérité sans nom, qui s’oppose à la morale en tant que soumission à des commandements, qui libère de la culpabilité et nous ouvre l’avenir qui est Dieu.  » Quoi  ? Qui est Dieu  ? Oui  ! On lit en note  : «  L’avenir, écrit Moltmann, est la nature essentielle de Dieu. 40Ibid., p. 67-68.  » Ah, bon  !

Durant ce terrible “ vendredi saint spéculatif ”, nouveau procès, nouvelles passion et mise à mort de notre Dieu, de notre Christ, de notre Église, à l’anéantissement systématique de notre religion, nous frémissons, d’indignation plus que de frayeur. Mais vous, nous tenant la main, vous ne cessez de nous dire  : «  N’AYEZ PAS PEUR  ! Je suis là. Je possède la clef de l’énigme. J’ai la réponse  !  »

Vous acceptez donc vaillamment la «  dissolution du christianisme  », sa «  réinterprétation  » qui «  atteint tour à tour toutes les vérités de la religion chrétienne, à commencer par Dieu et jusqu’au mot de “ religion ” qu’il faut remplacer par la foi ouverte, toujours à l’affût du prochain dévoilement de l’Être. Le bouleversement est complet et lorsqu’il aboutit (si tant est qu’il aboutisse jamais), l’athée est devenu homme de la foi par excellence. “ L’athéisme, écrit Ricœur, n’épuise pas sa signification dans la négation et la destruction de la religion, mais il libère l’horizon pour quelque chose d’autre, pour une foi susceptible d’être appelée une foi postreligieuse, une foi pour un âge post-religieux. ” 41Ibid., p. 69.  »

Et là encore, vous êtes d’accord. Vous l’avez assez prouvé par votre insistance à proclamer dans l’Église, au risque d’être mal compris et de scandaliser, la valeur positive, décapante, libératrice, de l’athéisme comme philosophie libre et responsable, non toutefois comme endoctrinement totalitaire… On vous doit l’éloge de l’athéisme inséré dans la Constitution pastorale Gaudium et Spes, aux numéros 19, 20 et 21  !

À quoi donc aboutira enfin cet énorme effort — et ce déicide spéculatif  ? À l’apparition, au dévoilement, à l’autocréation du “ Dieu immanent ”, la vieille aspiration de la philosophie allemande, depuis Maître Eckhart, depuis Luther et bien plus, selon vos dires  ! l’élan le plus profond, le mouvement obligé de tout mysticisme humain, serait-ce même celui de saint Jean de la Croix, dont la “ foi ”, ne serait plus tant une “ religion ” qu’un “ moyen d’union ” tout intérieur relevant de l’expérience intellectuelle, sans moyen sensible et extérieur autre que la parole, et sans autre culte qu’immanent 42Cela expliquerait le choix du sujet de votre thèse de doctorat en théologie, à Rome, et son extrême sécheresse scolastique, déconcertante à force d’abstraction, La foi selon saint Jean de la Croix (Le Cerf, 1979).  !

AUTODIVINISATION, AUTO-EXALTATION DE L’HOMME

Traitant de Maître Eckhart, Molnar remarque déjà  : «  La tentation était grande de l’auto-divinisation  : de prendre l’expérience intérieure pour auto-suffisance, et de dévaluer les sacrements et aussi l’Église en tant qu’institution. 43Molnar, op. cit. p. 16.  »

C’est l’«  auto-exaltation  » qu’on discerne très bien chez Luther, avec pour contrepartie inévitable «  l’éloignement progressif de Dieu, donc la sécularisation et l’aplatissement  » de la religion en humanisme… «  Comme l’écrit le P. Louis Bouyer, la conséquence ultime du protestantisme est d’enfermer Dieu dans l’impossibilité de se communiquer à l’homme, et d’enfermer l’homme lui-même dans sa solitude, dans “ l’autonomie de son arrogante humilité ”.  »

Et H. Boehmer de commenter  : «  Aux yeux de Luther, l’homme n’a pas besoin d’un médiateur humain, et Dieu n’en a pas besoin non plus dans sa communication avec les hommes. Chaque chrétien est capable de proclamer la parole divine…  » Oui  ! mais, infidélité de toutes les autorités révolutionnaires à leurs principes,… à condition d’être «  “ autorisé à le faire, à condition que la congrégation l’approuve, — car elle peut également lui retirer son approbation ”. 44   »

C’est toujours à un «  homme qui se fait Dieu  » qu’aboutit ce «  subjectivisme enthousiaste  » dont Molnar, après tant d’autres, retrace l’étonnante filiation, des mystiques rhéno-flamands à Luther (mais non pas aux mystiques du Carmel  !), et de lui à Kant, Fichte et Hegel, pour aboutir aux innombrables et divers systèmes en vogue, de «  réduction éïdétique  », de «  mise entre parenthèses phénoménologique  », dont le seul but est d’effacer le monde objectif et son “ Dieu ” banal, prochain, quotidien, au profit du dieu autocréé, autodéterminé par le «  moi profond  », l’«  ego transcendant  », «  pièce maîtresse de la phénoménologie husserlienne  » 45Ibid., p. 78-79..

C’est cet “ Être ”, «  indicible et introuvable, vers lequel l’homme est en perpétuel voyage  » selon Heidegger, voyage autour de sa chambre évidemment  ! cet “ Être ” dont le philosophe se veut «  le berger  »  ! Au bout d’un tel travail, plus rien n’existe que le Moi et les réponses qu’il donne aux événements ou aux paroles divines, celles-ci et ceux-là se confondant d’ailleurs dans un monde douteux qu’il appartient à l’homme de faire exister par sa seule volonté. Comme c’est cette philosophie-là que vous voulez imposer à toute l’Église, je cite encore mon auteur  :

«  À mesure que Dieu est dévalorisé, l’homme s’affirme  : Dieu cesse d’être une personne, et Jésus un personnage historique, il s’identifie à l’abstraction heideggérienne, il devient Être.

«  Ce n’est pas la Croix qui importe, écrit Bultmann, disciple de Heidegger, c’est sa signification. Ce qui est important dans la Bible, disait (déjà  !) Luther, ce ne sont pas les res gestae de Dieu, c’est la signification pour moi de la parole de Dieu, ce que je vois en elle avec le regard de ma foi.  »

Je commence à comprendre que ce n’est pas un hasard mais une méthode, cette constante falsification, cette transposition factice, anachronique, mensongère que vous opérez de tous les événements et paroles de l’Écriture auxquels vous imposez avec un dogmatisme incroyable une signification autre  : c’est votre moi, votre foi, votre loi qui y trouvent l’occasion de se dévoiler. Car  :

«  Le critère de la vérité se transforme en le critère de la foi, et, deuxième temps, c’est le moi, disait Calvin, qui décide si tel prédicateur est homme de Dieu et si le Seigneur parle par sa bouche.  »

J’interromps encore, parce que je comprends enfin  : la «  Vérité  » dont témoigne Jésus devant Pilate, c’est ce que prêche le Concile Vatican II, dont votre moi nous assure que c’est la foi… Et comme le Concile, en cet endroit, c’était déjà vous, la Parole de Dieu aujourd’hui est, sur parole de Karol Wojtyla, Parole de Wojtyla  ! Telle est concrètement la foi en l’homme aujourd’hui dans l’Église  : la foi de Jean-Paul II en Jean-Paul II. Il y a cercle  !

«  L’historicité du Nouveau Testament prend une place secondaire  : les événements autour de Jésus, ses propres actes, ne sont que l’arrière-plan de la proclamation de la parole divine dont en dernière analyse l’homme-moi se rend arbitre. 46Ibid., note  : p. 81-82.  » L’homme Karol, arbitre pour lui-même, mais aussi pour toute l’Église  ? De quel droit  ? L’État, c’est moi  ?

VOLONTÉ DE PUISSANCE CRÉATRICE

Or, voici le sommet de cette dialectique. «  Étant donné que l’homme seul existe (là-dessus, l’accord de Kant, de Fichte — idéalisme transcendantal —, de Hegel, de Nietzsche, de Heidegger, de Sartre, ainsi que des théologiens de cette école, est acquis), il suffit que l’homme veuille (volonté de puissance) abolir l’ordre supra-sensible — et pas seulement Dieu —, pour élever le monde à un degré plus haut.  » Telle est la trans-ascendance  ! «  Nietzsche lui-même le dit, c’est d’ériger le devenir en être, c’est créer un monde nouveau où le devenir jouisse du statut qui auparavant revenait à l’être. Dans le langage sartrien  : “ s’inventer librement ”; dans le langage de Heidegger  : se tenir à l’écoute de l’Être  ; dans le langage de Gadamer  : le temps n’est pas un maintenant, ni la succession de “ maintenants ”, c’est le caractère futural (sic) du phénomène. Dans le langage de nos théologiens  : Dieu est avenir  ; les “ groupes de recherche ” doivent perpétuellement scruter le sens de l’enseignement, du message, de la quiddité même du Yehochoua de Nazareth (Seuls les “ intégristes ” professent que ce sens est une fois pour toutes fixé  !).  »

Évidemment, pareille philosophie suppose que toutes les philosophies et théologies antérieures sont fausses, du moins pour nous actuellement  ; on dira donc  : dépassées. «  Les époques précédant la nôtre n’ont plus rien à dire à notre monde en plein renouvellement et à l’homme contemporain, au seuil de la maturité.  » Aujourd’hui, «  Dieu s’adresse à l’homme dans un langage nouveau, l’encourageant à s’assumer pleinement, à s’autocréer, à devenir Dieu. 47   »

Vous faites bien équipe avec ces penseurs contemporains, quand vous dites à Frossard  : «  Si la foi est indispensable pour marcher sur les eaux, nous devons chercher sans cesse telle forme de foi qui soit à la mesure d’un monde qui se renouvelle sans cesse, et non pas seulement à la mesure d’un passé que nous avons quitté sans retour. Il nous serait, du reste, difficile de nous identifier avec ce monde d’autrefois que par ailleurs nous admirons  ; nous aurions du mal à vivre dans un monde d’“ avant Copernic ”, d’“ avant Einstein ”… et même d’“ avant Kant ”.  »

Vous ajoutez aussitôt  : «  Je pense que le concile a rempli sa tâche en montrant un visage de la foi chrétienne à la mesure du monde d’aujourd’hui. Et du monde de demain. 48N’ayez pas peur, p. 282.  » Là vous tombez, par cléricalisme, dans l’intégrisme. Car si le monde était autre hier, il le sera demain. Et Vatican II, et Vous, serez dépassés  !

UNE FOI IRRÉLIGIEUSE

Encore un dernier effort, en passant par l’étude de «  la théologie athée de Heidegger  », et nous atteindrons à la compréhension exacte de «  l’athéisme moderne  » 49Molnar, op. cit., chap. VIII & X. .

«  Le sens général de la pensée heideggérienne est de dissocier Dieu et l’être  »  : «  La phrase-slogan  : Dieu est mort  ! signifie que l’homme contemporain a transféré la notion de Dieu, de la sphère objective de l’être à celle, subjective, de l’immanence.  » Ainsi ne peut-il y avoir création de l’être par Dieu, «  l’être n’est pas engendré par une quelconque éclosion créatrice, ce qui le subordonnerait à Dieu  ; au contraire, c’est Dieu qui se manifeste à l’intérieur de l’être  »… Si l’on parle encore de Dieu, ce sera comme d’un dévoilement de l’être, d’une figure de l’être, comme «  une superfluité, un luxe de l’être  ». Il est alors «  conçu comme objet de la foi seule, et la foi est une chose indifférente pour le philosophe.  »

Un tel «  Dieu  » in-existant, a-moral selon Heidegger, «  ne signifie pas dépourvu d’amour  ». Mais, selon son interprétation, «  l’amour n’est point charité, il est le “ peut-être ” eschatologique qui possibilise l’histoire authentique  ». Molnar avoue que pareil “ amour ” le laisse froid, ou plutôt, le terrifie 50Ibid., p. 91..

Il s’agit bien en définitive «  d’une autre religion à laquelle la pensée de Heidegger donne ses orientations fondamentales  » 51Ibid., p. 94.. Or cette religion, qui est «  l’athéisme moderne  », si paradoxal que cela soit, Molnar écrit — sans penser particulièrement à vous, Très Saint Père — qu’elle est professée par «  une grande partie du clergé et de la hiérarchie…  » et, ajoute-t-il, «  depuis Vatican II  » 52Ibid., p. 101-102.. Voilà donc la religion d’une large part du troupeau dont vous êtes le berger. Ma question est  : admettez-vous, rejetez-vous cette religion qui n’en est plus une, cette «  foi post-religieuse  »  ?

C’est une critique radicale de toute la philosophie occidentale depuis Platon, exception faite de la tradition, mystique puis idéaliste, allemande. Critique radicale du christianisme aussi qui s’aligne sur la métaphysique grecque. Heidegger et son école reprochent au christianisme d’avoir fait de l’Être un Dieu, et de là, le Créateur, le Révélateur, etc., et on n’en finit plus  ! L’homme est alors assujetti par ce Dieu, tandis qu’en vérité l’homme souille et avilit l’Être en l’habillant de ses idées, de ses définitions et de ses figures idolâtriques.

L’Être de Heidegger est inaccessible, il n’est pas Dieu. Il se «  dévoile  » sans doute. Mais ce terme de «  dévoilement  », si hautement significatif car il ressemble à celui de «  révélation  », en est pourtant le contraire  : «  Tandis que Dieu (le Dieu des philosophes, et d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ  ; le Dieu d’avant 1978, bien entendu) se révèle de par sa volonté, à un homme ou à un groupe, leur tient un langage et précise ses commandements — l’Être de Heidegger n’a rien de personnel et de transcendant, n’use pas de langage, n’a pas de commandements à donner.  » Il se dévoile sans rien dire, il laisse l’homme à son sens. À peine lui ouvre-t-il la possibilité de suivre un chemin, des «  chemins qui ne mènent nulle part  ».

Délivré, autonome, autogéré, «  le vrai fidèle n’est pas celui qui se raccroche à des formes passées (définitions, loi morale, dogme, traditions), mais celui qui se plonge dans le hic-et-nunc afin d’y trouver le dernier message de Dieu, message d’ailleurs immédiatement dépassé. L’existence humaine est une responsabilité de chaque instant, elle est donc une réponse totale  »… à une question informulée. L’événement même du Christ devient dans notre existence, pour Bultmann, disciple exact de Heidegger, «  une auto-projection vers l’avenir, une décision qu’on renouvelle et qui devient responsabilité.  »

Laissons la conclusion «  au P. Gabriel Moran dans son Design for Religion (titre qui en dit long, car design veut dire “ épure ”). Il met en doute la fonction enseignante des évêques. “ On n’enseigne pas la religion chrétienne ”, écrit-il.  » Vous-même, ne disiez-vous pas à Frossard  : «  La foi ne contraint pas l’intelligence, elle ne l’assujettit pas à un système de “ vérités toutes faites ” (les guillemets péjoratifs ne sont pas de moi). 53N’ayez pas peur, p. 63.  »

Ou mieux, laissons le dernier mot au P. Gregory Baum  : «  J’aime penser que l’homme ne doit plus se soumettre à aucune autorité en dehors de soi-même. La théologie n’est pas une science indépendante, elle doit seulement suivre et classifier l’expérience religieuse de chacun de nous. 54Texte de Molnar et citations, op. cit., p. 101-107.  »

Celui-là, vous n’aurez pas à le juger. Fidèle à son “ athéisme moderne ”, il a quitté l’Église. C’était, vous en souvient-il, l’un des grands experts du Secrétariat pour l’unité… Mais les autres, comment les jugeriez-vous, si vous acceptiez de juger quelqu’un  ? Et si vous refusez de juger personne, et surtout pas eux, c’est que vous admettez si bien leur “ athéisme moderne ” que vous le faites entièrement vôtre  !

Dans ce vendredi saint spéculatif, êtes-vous victime, ou bourreau  ? êtes-vous le serviteur de Dieu jugé et condamné à être crucifié, ou Pilate  ? non, ou Caïphe, le grand prêtre de ce temps  ?

UN SAMEDI SAINT DIALECTIQUE  : LE CHRISTIANISME PRÊCHÉ AUX ENFERS

Eh bien  ! pour les papes de Rome, pour les catholiques romains, pour nous, la cause est entendue. Et d’ailleurs  : “ Roma locuta est, causa finita est ”. Cette philosophie immanentiste est fausse, elle est antireligieuse et de surcroît elle est inhumaine, elle mène infailliblement au goulag marxiste, comme le montre notre Thomas Molnar  :

«  L’athée pur dans ce siècle est le marxiste  ; d’où il suit qu’il est le plus ouvert de tous, le guide vers le futur. Sans que les penseurs que nous avons passés en revue s’engagent directement sur la voie marxiste, il est clair comme le jour que le marxisme est toujours là au prochain tournant à les attendre et à attendre leurs étudiants, leurs séminaristes, leurs cohortes prêtes à dialoguer avec lui. Sans que Marx ait été présent à l’origine (à l’élaboration du système hégélien) ou à la table de travail de Heidegger et de Bultmann, sans qu’il ait joué un rôle majeur dans la pensée de Ricœur, de Moltmann, de Tillich, de Teilhard — le marxisme est toujours présent pour cueillir le fruit d’un arbre qu’il n’a pas arrosé. 55Op. cit., p. 69.  »

Et j’ajoute. Comme toutes ces philosophies se donnent, dans leur hyperdogmatisme, pour “ la pensée moderne ”, c’est-à-dire la seule et unique manière de penser possible et réelle de l’homme moderne, elles “ néantisent ”, elles ignorent superbement et persécutent comme ne devant pas exister, tout ce qui n’est pas elles et s’oppose à leur règne. Ainsi, rien ne subsiste officiellement dans le monde en fait de religion, philosophie, morale, politique et arts qui n’aille dans ce sens subjectiviste et athée, de l’idéalisme dialectique et de son irréligion foncière.

C’est faux, c’est impie, c’est totalitaire, voilà trois raisons, chacune d’elles suffisante à elle seule, de s’insurger contre la dite “ Pensée moderne ”, et d’accepter ainsi pour destinée, ou de la vaincre, ou de mourir au goulag dans un obscur vendredi saint collectif. On comprend le caractère libérateur pour l’esprit humain, sauveur pour les âmes et héroïquement réactionnaire de la LXXXe dénonciation du Syllabus, le résumé tant haï aujourd’hui des erreurs de ce temps que réprouvait le pape Pie IX, le 8 décembre 1864  : «  Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne  »  ? Non  ! enseignait Pie IX, avec toute son infaillible autorité de magistère ordinaire, il ne le peut pas  ! il ne le doit pas  ! On ne se réconcilie pas, on ne transige pas avec l’erreur, l’impiété, le péril mortel des âmes et des cités  ! On ne le peut sans renier sa foi catholique et trahir son peuple. Un Pape le peut encore moins que tout autre…

PONTIFE ROMAIN, VOUS ACCEPTEZ L’ATHÉISME

Vous, Pontife romain, nonobstant la condamnation de votre grand et saint prédécesseur, vous faites profession de vous réconcilier et de transiger avec cette pensée moderne athée, irréligieuse, tyrannique, et vous avez résolu d’entraîner dans ce chemin de perdition l’Église devenue votre troupeau, troupeau trop confiant  ! Au lendemain d’un vendredi saint déicide, vous décidez de rejoindre les “ assassins de la foi ”, et de descendre jusqu’aux enfers pour dialoguer avec eux. De l’entrechoc des contradictoires, vous ferez jaillir votre synthèse nouvelle d’un athéisme chrétien, ou d’un christianisme post-religieux.

J’en trouve toute la preuve dans cette “ retraite ” que vous prêchâtes au Vatican de Paul VI en 1976. Son titre en résume le thème  : SIGNE DE CONTRADICTION, de contradiction dialectique entre la religion de la victime et l’irréligion des bourreaux. Pour quelle résurrection  ?

Mais d’abord, vous vous installez carrément, et comme d’une chose entendue, dans cette pensée moderne, agressivement athée. Quel est pour vous, en effet, «  l’itinéraire de l’âme vers Dieu  » 56Le Signe de contradiction, p. 21 et sq.  ? Ni hésitation ni doute  : «  L’itinéraire spirituel mène à Dieu à partir du tréfonds de la créature et de l’homme  », suivant saint Bonaventure. Mais vous laissez vite les créatures pour ne plus considérer comme point de départ que l’homme seul et singulier  : l’homme moderne  ! «  La mentalité contemporaine trouve dans cette voie un certain point d’appui dans l’expérimentation et la mise en évidence de la transcendance humaine. L’homme est celui qui se dépasse, il doit en quelque sorte (sic) se dépasser.  »

Voilà  ! En fait de base de départ évidente, vérifiée par l’expérience  ! c’est tout le venin de la philosophie moderne, à peine atténué par des réserves destinées à parer à toute critique éventuelle. Aussitôt, sont cités, embrassés, présentés comme nos maîtres ès sciences humaines, les athées  : «  Les athées de notre époque  » font à leur manière, tout comme nos contemplatifs, l’expérience de «  l’Inconnaissable et l’absolument Transcendant  ». Expérience négative connue des plus hauts mystiques  ; et vous, de citer un couplet de saint Jean de la Croix. Voici nos frères athées dans la “ Nuit obscure de la foi ”  !

Dans cette expérience, ils découvrent au moins une indubitable réalité, dites-vous, c’est leur propre “ transcendance ”, à défaut de celle de Dieu que, ne trouvant pas, ils nient. Mais qu’importe  ! vous les tenez déjà par cette négation même, oui  ! pour membres de notre confrérie  : «  L’Église du Dieu vivant réunit justement en elle ces gens qui de quelque manière (quelle est donc cette manière  ?) participent à cette transcendance à la fois admirable et fondamentale dans l’Église. 57Cela se lit page 32, après le couplet de saint Jean de la Croix pour justification  !  »

Entre nos frères athées et nous, s’élève cependant une contradiction totale, dialectique, hégélo-marxiste que le mouvement même de la Pensée pure, ou de la Matière brute, comme chacun sait, résoudra en synthèse supérieure. La contradiction est celle-ci  : Pour les uns, la personne humaine «  est créée à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gen. 1, 27)  »; pour les autres, elle «  est posée “ au-delà du bien et du mal ” comme l’eussent souhaité (  !) Nietzsche et d’autres partisans de l’autonomie absolue de l’homme.  »

Déjà, Très Saint Père, vous nous avez un peu trahis. Au lieu de tenir ferme sur cette vérité  : que l’homme n’est que néant en face de son Créateur, mais dépendant de lui par une relation d’amour et de grâce, vous avez fait l’homme grand. Page 37, vous imaginez la créature comme un fragment de l’Être divin  : «  Le Dieu de Majesté infinie, Ipsum Esse Subsistens, “ se partage ” (les guillemets sont de vous) en des existences plus ou moins parfaites.  » Hum  ! Ensuite, vous proclamez, en accord avec l’adversaire, la transcendance de l’homme comme vérité évidente et expérimentale. Puis vous considérez les athées comme nos frères en christianisme. Maintenant, vous nous les montrez, ces tenants de l’antithèse hégélo-marxiste de notre foi, hésitant sincèrement entre la reconnaissance d’un Dieu dont l’homme serait l’image et la ressemblance, ou la proclamation de l’autonomie de l’Homme qui se fait dieu. Quel dilemme  !

Vous néantisez tous ceux qui ne se sentent nullement concernés par une telle tentation, nullement entraînés dans cette dialectique. Ces gens, dites-vous, sont d’un autre siècle, leurs pensées ne sont que fantômes de pensée. Ils n’ont pas de problèmes parce qu’ils n’ont pas de vie ni de poids  :

«  Cela peut paraître étrange, mais je dirai qu’on ne comprend ni Sartre ni Marx si l’on n’a pas lu et médité les trois premiers chapitres de la Genèse. Ils sont la clé qui permet précisément de comprendre notre époque en remontant à ses racines, dans ses affirmations et ses négations radicales, et par là, dramatiques.  »

Parole habile de prédicateur, qui sait ressaisir l’attention au moment d’entrer dans le vif du sujet ou d’aborder une démonstration plus ardue  ? On s’attend à vous entendre expliquer l’irréligion moderne par le péché originel, son premier orgueil inspiré par Satan et la tare intellectuelle et morale qui en est passée à toute la race d’Adam et d’Ève  : Trompés par le diable, ils désobéirent à Dieu. Plus tard, les hommes généraliseront cette première révolte et se prétendront les maîtres souverains, les seuls maîtres de la terre, dont ils oseront chasser Dieu  ! En ces derniers temps du monde, apocalyptiques, ils iront selon ce qu’annoncent les Écritures jusqu’à nier, à tuer Dieu, et se rendront alors un culte à eux-mêmes.

Discours ecclésiastique classique, et d’ailleurs régulièrement convaincant, convertissant, transportant les âmes dans les hauteurs de la foi. Hé, mais pas du tout  ! Vous servant de la Parole divine comme pur véhicule de votre propre dialectique, accumulant sans vergogne anachronismes et falsifications dont aucun ni aucune n’est de hasard ni innocent, vous allez vous appliquer à justifier, devant Paul VI et toute sa cour  ! l’Homme dans son triple projet de désobéissance totale, de domination de l’univers en maître absolu, et d’autodivinisation.

Dans la contradiction de l’Athéisme et du Christianisme, vous déménagez dans le camp des athées, vous poussez dans leur voie au plus loin. Jusqu’à ferrailler contre nous, à leur seul service et profit. Vous entendez nous prouver que l’homme avait raison et droit de réaliser ce triple projet “ humaniste ” et que c’est un mensonge de Satan, mensonge sans cesse repris par le parti prêtre, qui l’a persuadé que c’était chose interdite par Dieu et péché. Il n’y a de péché, de haine, de révolte qu’en suite de l’interdit. D’un interdit prétendu injuste et mensonger, inventé par le diable  ! Voici comment vous procédez, et certes dans un style que vos amis avouent difficile et dense. Je le croirais plus volontiers ésotérique, en tout cas germanique.

OBÉIR, SE SOUMETTRE, ADORER, TROIS MENSONGES DE SATAN  !

Au chapitre IV, Les voies de la négation 58Op. cit., p. 45-46., vous présentez les deux adversaires aux prises, ou plutôt vous les montrez en citant des textes de Vatican II, comme des frères en dialogue pacifique. D’un côté, voici les chrétiens postconciliaires  : Vous et vos pareils, dans votre «  nouvel humanisme  », d’une foi purifiée de toute «  conception magique de l’existence  » et de toute «  survivance superstitieuse  ». En face, voici les athées dans leur «  nouvel humanisme  » aussi, branchés sur les méthodes et découvertes scientifiques, comme sur les progrès récents de la philosophie et, pour cela, en attitude «  de refus de Dieu ou de la religion  ».

C’est le nouvel humaniste chrétien donc, délivré de toute étroitesse de jadis, qui, sortant du ghetto catholique, chrétien, cherche à comprendre avec sympathie ce scientifique, ce philosophe moderne, sincère et généreux, pourtant athée et antireligieux, avec lequel il dialogue. D’où lui vient cette négation de Dieu, ou ce refus de la religion  ? De Satan, dites-vous. Non qu’il l’ait entraîné dans sa révolte  ! Non, pas encore. Mais il l’a trompé, suscitant entre lui et Dieu un effroyable, un injuste malentendu, lui imputant à crime ce qui lui est le plus naturel, le plus normal, le plus passionnément et nécessairement cher  ! Et donc le révoltant inévitablement contre Dieu et contre ses prêtres.

«  C’est le serpent qui m’a trompée.  » (Gen. 3, 13) Toute la faute est à Satan. Quelle donc faute  ?

Mais d’abord vous campez Satan, dans sa «  réalité extra-empirique  » (  ?), opposé à Dieu en tout, parole contre Parole, “ l’Anti-Verbe ” dictant aux hommes un “ Anti-Évangile ”. Et, comme on sait, “ menteur dès le commencement ”. Cet ennemi de Dieu et de l’homme, va introduire ses astucieux mensonges dans leurs limpides relations naturelles pour y susciter des embrouilles, et il n’y réussira que trop bien  ! Parce que je n’écris pas un roman, je résume tout de suite votre démonstration. Satan persuade l’homme que Dieu veut de lui une obéissance aveugle, prompte et désintéressée, en elle-même injuste et odieuse. Premier conflit. Il invente alors que Dieu ne tolère pas la prétention de l’homme à se faire le dominateur et roi du monde, jalousie irritante et révoltante. Deuxième conflit. Enfin il inventera en notre temps que Dieu ne tolérera jamais que l’homme se fasse lui-même Dieu, alors qu’il en a la capacité et l’incoercible désir, Dieu provoquant ainsi l’homme au meurtre, au déicide fatal. Troisième conflit et fin de l’histoire.

Tout cela n’est que songe et mensonge, dites-vous. Dieu n’est pas ainsi contre l’homme  ! Et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la contradiction alors va être révélée et surmontée par vous. Messieurs les athées, les déicides, leur direz-vous, Moi je vous ai compris. Vous avez bien fait de vous révolter, de dominer la terre, de tuer tous ces faux dieux gênant la marche de l’humanité en avant. Le disciple et apôtre du Dieu de l’avenir salue en vous ses frères et ses devanciers dans le nouvel humanisme où Dieu se fait l’ami de l’homme et non plus son rival. Car on vous a trompés jusqu’à ce jour sur Dieu et sur la religion véritable.

Tel est votre humanisme nouveau, en voici tout le déploiement.

LE PÉCHÉ N’EST PAS DE DÉSOBÉIR, MAIS DE COMMANDER

«  Cela, dites-vous, commence par un mensonge que l’on pourrait assimiler à une erreur d’information, à qui l’on pourrait laisser le bénéfice de la bonne foi  : “ Alors, Dieu a dit  : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin  ? ” La femme n’a aucun mal à rectifier l’information erronée  ; peut-être ne pressent-elle pas qu’elle constitue seulement un début, un prélude aux intentions du père du mensonge. Celui-ci cherche d’abord à saper la véracité de la parole divine en insinuant  : “ Vous ne mourrez pas  ! ” Il vise ainsi à l’existence même de l’Alliance entre Dieu et l’homme.  »

Très peu de lecteurs remarqueront, Très Saint Père, que déjà, là, vous trichez. Vous avez escamoté une carte, et vous en ressortirez, à la page suivante, une autre. Vous avez escamoté l’existence d’un précepte de Dieu à nos premiers parents, ordre donné, auquel ils n’avaient qu’à obéir, non  ? À la place, vous introduisez un autre principe, de votre façon  : «  L’énoncé de Satan veut détruire, dites-vous, la vérité sur le Dieu de l’Alliance, sur le Dieu qui par amour crée, par amour conclut avec l’humanité une Alliance en Adam, par amour pose des exigences s’étendant à l’essence même de l’homme, à la raison même de l’homme.  »

Ici, ce n’est plus Satan le trompeur de l’homme, c’est vous. Vous niez, par savante omission — et c’est ici un péché mortel — que Dieu a le droit de commander, et qu’il a commandé en fait à sa créature, sous peine de châtiment, ce qu’il a voulu lui ordonner, exigeant son obéissance pour le pur et simple bien, mérite, avantage et gloire de l’obéissance. Vous faites de l’autorité un péché, et de la désobéissance la réaction naturelle et vertueuse à tout empiétement de Dieu et de quiconque sur la liberté de l’homme  ! L’amour, selon votre mensonge, exclut toute loi qui irait au-delà de ce qu’exige de soi «  l’essence même de l’homme  » sous le contrôle de «  la raison  »

“ Il est interdit d’interdire ”, dites-vous avec les athées modernes. C’est la première loi de votre commun humanisme. Ceux qui prétendent le contraire sont des bourreaux de l’homme, complices du démon  ; ceux qui les croient sont des victimes du démon et de ses affidés. Du côté victimes, sont les anticléricaux de tous les temps qui ont cru à cette exigence et pour cela se sont révoltés. Du côté bourreaux, toutes les religions antérieures à vous et à votre concile.

«  Le Dieu de l’alliance est effectivement présenté à la femme, expliquez-vous, comme un Souverain jaloux du mystère de sa domination absolue. Il est présenté comme l’ennemi de l’homme auquel il convient de s’opposer.  » On croirait que vous vous glissez dans la peau du Serpent pour rendre la douce autorité de Dieu sur ses créatures, inepte, odieuse, insupportable, révoltante. Ayant ainsi habillé la divine vérité en mensonge de Satan, ayant ainsi parrainé la désobéissance de l’homme et son refus de principe de toute loi divine, vous esquisserez une première tentative de réconciliation. Vous direz à l’adresse des athées  : Mais ce Dieu n’est pas, ou du moins n’est plus le Dieu que nous vous annonçons. Le Dieu d’amour, l’Amour, n’interdit rien, ne gêne pas l’homme et s’en voudrait de le vexer  ! Il permet tout, il désire et veut tout ce que veut et désire d’abord l’homme. S’il arrive qu’il interdise un fruit, c’est que ce fruit est un poison  !

Satan est donc pour vous «  l’auteur d’une conclusion erronée  », à savoir que Dieu donne des commandements  ! outrepassant ses droits et violant la liberté, les droits de l’homme  ! Mais, poursuivez-vous, «  il ne s’agit pas pour Satan de la “ déité ” de l’homme. Pour lui, il s’agit de transférer sur l’homme sa propre révolte par laquelle il s’est déterminé et s’est dressé dans le monde des créatures en dehors de la vérité et en dehors de la loi de dépendance vis-à-vis du Créateur, ce qu’exprime précisément le “ Non serviam ” (je ne servirai pas) antithèse d’une autre définition  : “ Mi-cha-El ” (qui est comme Dieu  ?).  »

Vous voulez dire ceci. L’homme dans sa “ déité ”, car vous lui reconnaissez une déité de nature  ! n’avait à suivre que sa loi propre et personnelle. Transcendant, il aurait dû savoir que Dieu ne pouvait lui commander rien que d’abord ne lui commande à lui-même sa propre deitas, sa divine nature, son intelligence, son cœur, sa conscience. Il n’aurait, ou plutôt Ève n’aurait pas dû tomber dans le piège de Satan et croire cette chose monstrueuse  : que Dieu commette pareil abus de pouvoir de lui donner un ordre  !

“ Se révolter est le premier des devoirs  ! ” proclame l’homme moderne. Oui, dites-vous, mais encore faut-il qu’il y ait matière à se révolter  ! Et vous jurez et sacrez, dans votre dialogue avec l’athéisme, que Dieu, ou du moins votre Dieu à vous, n’a jamais usé d’autorité, ni jamais prétendu imposer sa volonté, son “ bon plaisir ”, de haut, du dehors, à aucune personne humaine. Les révoltés de tous les temps, contre Dieu et contre la religion, l’ont été par erreur, à cause d’un malentendu désastreux dont la source est à chercher au Paradis terrestre, en Satan ou, s’il s’agit là d’un mythe babylonien, dans cet Esprit de Mensonge et de Mal qui envenime les rapports de l’homme avec Dieu en les défigurant, de rapports d’amour et de liberté, en rapports de maître à esclave.

Et donc, première étape de votre accord moderne, dans votre prédication aux impies  : le péché est d’abord dans l’autorité qui ordonne, et non dans la révolte qui lui répond justement. Mais votre Dieu, vous le jurez et sacrez aux impies, ne se permettra jamais de rien ordonner à la “ déité ” humaine.

LE PÉCHÉ N’EST PAS DE SE FAIRE ROI MAIS DE S’Y OPPOSER

«  On peut dire que nous nous trouvons au commencement de la tentation de l’homme, au commencement d’un long processus, qui va se déployer sur toute l’histoire. Sous les naïves apparences de l’événement relaté au troisième chapitre de la Genèse…  »

Première étape, Satan a fait croire à l’homme que Dieu commande, se pose en ennemi de la liberté, viole sa dignité, sa conscience responsable, sa “ déité ”. L’homme a cru ce gros mensonge, et il en est résulté un malentendu et une brouille séculaires. Mais ce n’était là qu’un premier succès du “ Mal ”.

«  Satan n’obtient pas tout dès ce moment, il n’obtient pas la révolte totale de l’homme contre Dieu, c’est-à-dire la négation telle qu’il la porte en lui…  » Vous annoncez ici la troisième tentation  ; il est difficile de vous suivre. Pour le moment, nous en sommes à la naissance historique du deuxième mensonge, du deuxième malentendu et par suite, malheureusement, du deuxième conflit.

«  … Par contre, Satan obtient chez l’homme un revirement envers le monde, qui va continuer son évolution dans le sens souhaité par lui. Le monde deviendra le champ de la tentation humaine, le champ du détournement de l’homme à l’égard de Dieu, le terrain de la contestation avec Dieu au lieu d’être celui de la collaboration avec Dieu, le terrain de l’assouvissement de l’orgueil humain au lieu d’être celui de la recherche de la gloire du Créateur. Ce n’est pas pour rien que l’Écriture parlera de “ l’esprit de ce monde ” (I Cor. 2, 12) comme l’antithèse de l’esprit de Dieu, et de “ l’amitié pour le monde ” comme une inimitié pour Dieu (Jc. 4, 4).

«  Le monde comme terrain de la contestation de l’homme avec Dieu, de l’opposition de la créature contre son Créateur, voilà un grand thème pour l’histoire, le mythe et la civilisation.  » Le mythe biblique du Serpent menteur préparerait ainsi à comprendre et à justifier le mythe païen de Prométhée, l’homme qui se veut le maître du monde et défie Dieu.

La contradiction ainsi reconnue, qu’en dites-vous  ? Vous la dénouez, ou plutôt vous la surmontez de la même manière dont vous avez résolu la première. En vous recommandant du Concile, mais c’était déjà votre propre pensée et peut-être même votre propre rédaction, vous tranchez  : Cette contestation est artificielle. Elle résulte d’un nouvel artifice du Démon, provoquant entre l’homme moderne et Dieu, depuis la naissance de l’humanisme, un second malentendu, regrettablement envenimé par les religions et les Églises jusqu’à nos jours. Vatican II l’a compris, ce mensonge, et il a dénoué ce malentendu en proclamant solennellement «  l’autonomie des hommes en société et des sciences, pleinement légitime  ». Et voici l’antithèse du mensonge diabolique  : «  Non seulement cette autonomie est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur.  »

Mensonge de Satan, dites-vous, enfin dénoncé et démenti par le Concile  ? C’est, Très Saint Père, je dois le dire parce qu’on s’y perd, la dénonciation et le démenti qui sont des mensonges puisque là, cette condamnation de l’autonomie de l’homme dans le monde que vous attribuez à Satan, est la doctrine catholique, immuable et sacrée de la Bible, de la Tradition et du Magistère infaillible  ! Vous attribuez cette Parole vraiment divine à Satan pour vous permettre de la refuser. Et pour rejeter ainsi sur l’Église et sur le Dieu catholique toute la responsabilité de la révolte humaniste, de son irréligion fracassante, de sa volonté d’émancipation et de sécularisation totale d’un monde enfin vidé de Dieu  !

Mensonge de Satan que la prétendue volonté de Dieu de régner sur sa création  ? Détestable malentendu  ? Et par suite, compréhensible, juste et légitime révolte de la société moderne contre cette impériale divinité, son Christ-Roi, son Église politisée, et toute religion  ? C’est vous, le Pontife romain, qui parlez ainsi  ! C’est le Concile Vatican II  ! Et vous changez pour cela toute Parole divine en mensonge de Satan  ? Oui, l’homme est libre et le Monde est à lui, à lui tout entier et pour de bon. Ne parlons plus d’obéissance, plaidez-vous, car le mot est piégé. Parlons de justice. Et voici votre discours  :

«  C’est vrai que ce terme de “ justice ” est plus adéquat, usité dans les relations entre égaux  ; nous ne commettons cependant aucune exagération en disant que l’homme de l’ère du progrès, de la civilisation supérieure et de la technique avancée semble plus injuste à l’égard du Créateur justement parce qu’il est un homme de l’ère du progrès, et parce que, dans une large mesure, les biens créés l’ont été grâce à son concours et qu’il en profite pleinement.  »

Discours captieux, mais je vous suis parfaitement dans ce dédale. Vous accordez tout à l’homme moderne, pour mieux lui dire de la part de votre Dieu à vous, non du nôtre  : De quoi te plains-tu  ? Tu es créateur avec Dieu, tu profites à plein de toutes les richesses de l’univers, tu es roi, tu es seigneur  ! Si tu te plains, ce ne peut être encore, je te le jure et sacre, qu’un malentendu, un mensonge de Satan, l’ennemi de Dieu et de l’homme  ! Entre Dieu et toi, l’Homme, il ne peut pas y avoir de concurrence, de rivalité, de contestation à propos du monde parce que Dieu te l’a donné en propriété et royaume souverain.

«  Ainsi donc, enchaînez-vous, entre le sécularisme et la sécularisation, se développe cette trame séculaire de la tentation de l’homme. Autant “ la sécularisation ” reconnaît une juste autonomie aux choses créées, une autonomie temporelle (saeculum), pour reprendre les mots employés par Vatican II, autant le “ sécularisme ” lance son mot d’ordre  : “ Enlevez le monde des mains de Dieu  ! ” Et pour quoi  ? — pour le remettre sans restrictions dans les mains de l’homme  !  »

À ce langage impie que, jusqu’à vous, tous les Pontifes Romains avaient dénoncé comme le cri de “ démons sortis tout vivants de l’enfer ” (Pie IX), à ce langage de haine de Dieu et de révolte contre le joug bénin de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son Église, que répondez-vous  ? Des paroles d’apaisement, cédant tout à ces suppôts de Satan pour mieux leur démontrer enfin qu’ils n’ont plus aucun motif de se plaindre d’un Dieu pareillement humilié et dépouillé.

«  Ce monde, dites-vous en violation de notre foi et de notre loi divine catholique, peut-il être plus offert qu’il ne le fut dès le commencement  ? Peut-il être remis en dehors de l’ordre objectif du bien et du mal  ? Et s’il était remis d’une autre façon à l’homme, demeurerait-il encore à son service  ? Et lui serait-il vraiment remis  ? Ne se retournera-t-il pas entre-temps contre l’homme  ? en se le soumettant  ? L’homme ne deviendra-t-il pas l’instrument et la victime du monde  ? — Il suffit de réfléchir à la désintégration de l’atome et à la folie des armes atomiques. Il suffit de réfléchir sur les progrès de la médecine et à la folie de l’avortement  !

«  Le texte capital de Vatican II sur la juste et l’injuste autonomie temporelle, sur l’ensemble des choses créées et sur les institutions humaines, se rapporte à tout ce qui précède. “ L’oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même. ” (Gaudium et Spes, 36). Quelle phrase éloquente, pleine de vérité fondamentale  !  »

Quelle phrase abominable, pleine d’astuce et de mensonge diabolique au contraire  ! Toute votre démonstration, en effet, vide le monde de toute autorité divine, de tout droit, de toute loi, de toute grâce de Dieu, de tout bon plaisir et dessein surnaturels de notre Père céleste. Pour convenir avec les impies que cet univers est leur, entièrement, exclusivement, au point qu’il ne saurait ni mieux ni davantage leur être laissé. Et qu’ils n’ont plus à s’y soumettre à aucun devoir, sacrifice, renoncement, interdit quelconque prescrit par Dieu. Mais seulement, par un sens inné de la justice, et par une libre reconnaissance, à rendre grâces au Créateur pour cette royauté qu’il leur donne, abdiquant la sienne entièrement à leur profit exclusif.

Et pour expliquer ici de nouveau l’existence de commandements divins — comme l’interdiction de l’avortement —vous évoquez les possibles “ folies ” de l’homme, non ses crimes et encore moins ses péchés. Ainsi avez-vous plaidé la cause de Dieu, de votre Dieu jamais vu, un Dieu qui a renoncé volontairement à gouverner le monde selon ses desseins pour l’abandonner au pouvoir de l’homme. Des hommes  ! car ils sont plusieurs, ils sont des milliards, et si ce n’est pas Dieu qui est leur grand Roi parce que tous revendiquent de l’être, lequel l’emportera sur les autres et par quels absurdes et quels terribles moyens  ? Vous ne vous souciez pas de la suite. Vous avez seulement satisfait encore une fois l’athée de ce siècle apostat, en attribuant à un mensonge de Satan la doctrine catholique qui l’insupporte, de la Toute-Puissance et de la Royauté de Dieu, de Jésus-Christ Fils de Dieu fait homme, sur le monde et sur l’histoire.

Deuxième étape de votre accord avec les impies de ce siècle  : le péché est dans les autorités divines, ecclésiastiques, politiques, patronales, paternelles, qui gouvernent, qui règnent au nom de Dieu, qui imposent aux hommes une loi de Dieu, une idée de la royauté de Dieu, leur ravissant “ injustement ” le gouvernement du monde. Et non dans les impies qui vocifèrent “ Nous ne voulons pas qu’Il règne sur nous  ! ” Vous jurez et sacrez que votre Dieu nouveau n’est pas le nôtre. Et c’est le moment de vous dire ce qu’il arriva à Jésus de dire à Pierre qui le tentait  : “ Vade retro, Satana ” (Mtt. 16, 23).

LE PÉCHÉ N’EST PAS DE SE FAIRE DIEU, MAIS DE CONDAMNER CE CULTE

Vous pouvez ainsi poursuivre votre opération de charme, votre bout de chemin avec les athées modernes. Il faut en venir pourtant à la plus épineuse question  : Si l’homme est Dieu, Dieu ne peut l’être. Il faut que Dieu soit l’un ou l’autre, chacun excluant forcément son rival. Vous y arrivez  :

«  Toutefois il semble que ce ne soit pas encore la fin, que l’Anti-Verbe, une fois énoncé, doit aller plus loin et parvenir au-delà de la ligne de son inspiration originelle.

«  La conception de l’aliénation sous la forme que Marx lui a donnée, et que lui donnent ses disciples de notre époque, s’applique également à la religion. Elle aussi aliène soi-disant (vous voulez dire  : prétendument, ou alors  : Marx-disant) l’homme. Aliéner signifie précisément déshumaniser  : le priver de sa nature humaine, étant entendu que cette nature est la propriété exclusive et le droit de l’homme. Dans la religion, l’homme se prive de cette propriété et du droit à sa nature humaine au profit de l’idée de Dieu, idée que lui-même a forgée en se subordonnant à son produit  !  »

Vous vous installez de plus en plus, vous vous immergez mentalement dans la dialectique hégélienne et dans son interprétation matérialiste, marxiste, la plus primaire, où l’esprit n’est qu’une superstructure et ses idées des produits bruts des conflits économiques  ! Vous prenez au sérieux ce montage de basse propagande athéiste, avec son immanquable affrontement du «  maître et de l’esclave  », “ ce conte de fées pour philosophes puérils ”, comme dit Molnar 59Op. cit., Au coeur du marxisme, la dialectique, p. 46.. Même cela, dans votre volonté de dialogue, vous voulez le prendre au sérieux. Vous n’êtes pas dégoûté  ! Mais ce faisant, vous vous déshonorez et vous déshonorez la religion. Celle-ci serait donc une forme d’aliénation, c’est-à-dire de déshumanisation, subie par l’homme du fait d’une idée qu’il se forgerait lui-même en se faisant l’esclave de son “ produit ”. C’est absolument ridicule. Et que vous le preniez au sérieux, c’est grotesque.

En revanche, ce qui est grave, c’est ce qu’en passant vous accordez à ces athées prétendument matérialistes  : que l’homme est propriétaire exclusif de sa nature, qu’il a droit à son propre être, qu’il est d’abord Absolu, avant que cette dialectique l’asservisse. Et cela, vous en admettez sans critique le postulat, évidemment indémontré, indémontrable, dont toutes les turlutaines hégélo-marxistes ne sont que des accompagnements sans valeur.

Là-dessus, selon vous, se broche la tentation ultime de Satan  : «  Quand le Mal dit  : “ Vos yeux s’ouvriront et, comme Dieu, vous connaîtrez le bien et le mal ” (Gen. 3,5), ces paroles ouvrent la perspective de la tentation de l’homme, une perspective qui place l’homme dans l’opposition contre Dieu, et ce, jusque dans ses ultimes implications […]. C’est peut-être le plus haut degré de tension connu jusqu’à présent dans l’histoire de l’homme, entre le Verbe et l’Anti-Verbe. Car, dans une conception de l’aliénation ainsi formulée, ce n’est déjà plus la négation du Dieu de l’Alliance qu’elle renferme, mais tout simplement la négation de Dieu, la négation de son existence, ainsi que le postulat, l’ordre de se libérer de Dieu en tant que but de l’affirmation de l’homme.  »

Tandis que vous parlez, je maintiens fermement mon attention, non sur ce que vous dites de l’aliénation, mais sur ce postulat que vous conservez à travers ces jeux dialectiques, de l’homme possesseur absolu de sa nature et y ayant droit moral exclusif. C’est là l’important. Vous poursuivez  :

«  Voici un fragment caractéristique pris dans l’œuvre de Feuerbach sur la religion  :

“ Nous devons à la place de l’amour de Dieu reconnaître l’amour de l’homme comme l’unique, et véritable, religion  ; à la place de la foi en Dieu, propager la foi de l’homme en lui-même, en ses propres forces, propager la foi que le sort de l’humanité ne dépend pas d’un être se trouvant au-dessus d’elle, mais qu’il dépend uniquement d’elle, que le seul démon de l’homme est l’homme lui-même  : l’homme primitif superstitieux, égoïste et méchant, et que le seul dieu de l’homme est l’homme lui-même. ”

Vous nous dites  : C’est là sans doute la tentation suprême, annoncée par les Écritures. N’ayons pas peur, nous savions que cela devait arriver. «  Nous acceptons, non sans frémir, mais avec confiance, ces paroles  : “ Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’homme impie ” (II Th. 2,3).  »

Ainsi, Feuerbach, ainsi Marx et leurs épigones sont les derniers tentateurs de l’humanité, ou alors eux-mêmes furent tentés par “ le Mal ” arrivé à son paroxysme. Et cette tentation, quelle est-elle  ? De supprimer Dieu de la pensée et de l’univers de l’homme, pour reporter sur l’homme même sa propre foi, son espérance, son amour, le faisant lui-même l’unique objet de son culte et de son adoration.

À l’heure de cette tentation suprême, allez-vous rompre votre accord avec les athées, et perdre à ce coup tout le bénéfice de votre prédication à ces démons  ? Allez-vous les féliciter encore et, par un troisième reniement de votre foi chrétienne, faire chorus avec l’humanisme moderne dans son ultime et excessive revendication, à proclamer la mort de Dieu pour que vive l’Homme sans aliénation ni limite d’aucune sorte  ? Oui, enchaîné à votre pari, vous allez rester fidèle à vos amis athées, contre Dieu même.

«  L’anthropocentrisme laïc, écrivez-vous alors, plus encore que devant la relation avec Dieu ou avec tout autre sacré, se défend justement devant la relation de l’homme avec Satan. L’homme est seul, et pour sa grandeur il faut qu’il se situe seul, “ en dehors du bien et du mal ”, en dehors de Dieu et de Satan. Toutefois, toute la perfection de la tentation humaine ne se fonde-t-elle pas sur cette idée que l’homme se croit seul  ?  »

Je n’oublie pas que vous prêchez une retraite, devant le pape Paul VI, alors que vous n’êtes encore qu’un jeune cardinal de cinquante-six ans. Il faut tout de même avancer vos offres de conciliation avec l’athéisme en les entourant d’une certaine nébulosité. Faire admettre jusqu’au bout la légitimité et la valeur de l’athéisme jusque dans sa praxis déicide, sa lutte contre toute religion, en une telle circonstance, en un tel lieu, devant un tel auditoire, c’est un exploit. Que vous avez réussi, et qui vous a valu d’être pape aujourd’hui.

Mais, en clair, qu’avez-vous proposé aux déicides modernes  ? Ceci  : Que l’homme commence par se dresser lui-même, seul, dans sa grandeur, dans sa stature naturelle, personnelle, ne s’appartenant qu’à lui-même, s’étant émancipé de tout ce qui n’est pas lui, bien ou mal, le diable et le bon Dieu. Humanisme. Au-delà du bien et du mal. Et de toute religion comme de toute magie, sorcellerie, superstitions et tabous primitifs. Qu’il proclame la “ mort de Dieu ”, le Dieu des religions, de la tradition, des cultes païens… et chrétiens. Mais aussi, mais également, la mort de Satan. Qu’il exorcise ses craintes, ses phobies, ses complexes, ses ressentiments conscients et inconscients.

Vous dressez l’Homme dans son humanisme athée, sage et résolu. Vous savez qu’il méprise la religion, qu’il hait les prêtres et envoie les croyants mourir dans ses immenses camps de concentration. Tout cela, vous l’acceptez, vous y applaudissez. Il faut que l’Homme soit enfin lui-même, seul, et libre. Vous êtes d’accord pour qu’il rejette toute aliénation. Et vous vous croyez très fort d’attirer les regards sur l’aliénation à Satan  : Que l’Homme se libère aussi bien de Satan que de Dieu, suggérez-vous, allant dans le sens de leur athéisme plus loin encore qu’eux-mêmes n’avaient songé.

Vous n’expliquez pas votre manœuvre à Paul VI et à sa Curie romaine. Elle est suffisamment éclairée, pour qu’ils devinent, par les deux précédentes  : C’est par le mensonge du diable que déjà deux fois le péché est entré dans le monde. Deux fois, voici la troisième.

Ce n’était pas la liberté de l’homme qui était mauvaise, et c’est pourtant ce que le démon a fait croire à nos pères, les jetant dans une coupable fureur contre Dieu. Coupable parce qu’injuste.

Ce n’était pas la domination de l’homme sur le monde qui était mauvaise, et c’est pourtant ce que le démon a fait croire aux humanistes des siècles passés, les dressant dans une révolte criminelle contre Dieu. Criminelle parce que sans raison, injuste donc, ingrate.

Aujourd’hui, ce n’est pas que l’Homme se sache, se prétende, se fasse Dieu qui est mauvais à vos yeux, Karol Wojtyla. Pour vous, cette autodivinisation est la vérité de son être et de son histoire. Dans la mesure où des divinités s’y opposent, elles méritent la mort  ; et si des religions le condamnent, elles signent leur propre condamnation. Là n’est pas le crime. Il est au-delà. Ce serait de se laisser tromper par le Menteur, qui est en nous le Mal qui nous assombrit sans cause parce qu’il est précisément le Mal. Et de penser qu’il n’existe pas de Dieu qui puisse et qui veuille autoriser, supporter, aimer que l’Homme sous son regard se fasse lui-même Dieu et s’adore, en sa présence, sans aucun esprit de rivalité ni de haine.

Pour la troisième et dernière fois, vous déclarez donc menteur le diable au moment où, par la bouche de Feuerbach et de Marx, il dit, bien forcé, la vérité. À savoir que l’homme pour se faire dieu doit nier le Dieu vivant et véritable. Qu’il ne peut réussir sa propre divinisation idéale qu’en néantisant en lui l’Idée de Dieu et en exterminant, hors de lui, tout ce qui est témoin, choses ou gens, de cet autre Dieu que lui, ce Dieu qu’il n’est pas.

Mensonge de Satan, dites-vous  ! L’homme peut se faire Dieu sans blesser le Dieu que je sais, et que j’adore moi, moi seul, et qui est transcendant, sans commune mesure avec les idoles du paganisme et même avec les divinités anciennes des chrétiens, le Dieu Pantocrator de l’âge constantinien, et de l’âge médiéval, et de l’âge de la Contre-Réforme. Mon Dieu, de l’âge phénoménologique, n’a rien à craindre, rien à perdre à la divinisation de l’Homme maintenant. Au contraire  ! l’Homme se faisant transcendant restaurera en lui “ l’image et la ressemblance ” de l’hyper-transcendance, de l’Autre Transcendant qui est au-delà de notre univers, qui est lui aussi, comme son Adversaire Satan, “ extra-empirique ”.

Vous approuvez, vous, vous seul, dans l’Église de tous les siècles, «  l’anthropocentrisme laïc  », celui qui ose ouvertement rejeter le sectarisme chrétien traditionnel, et se donne ainsi le droit d’exiger des athées, parallèlement, le rejet de leur sectarisme diabolique. Vous ne leur demandez pas autre chose que d’admettre la possibilité pour l’homme «  de n’être pas seul  ». Vous applaudissez à sa divinisation, et vous vous flattez alors de lui dévoiler, au sein même de son «  Égolâtrie  », une présence familière et bienveillante, sans paroles et sans visage, celle d’un Dieu nouveau, innommé, innommable, un Moi au-dessus et au-dedans de moi, immanent et transcendant.

À Issy-les-Moulineaux, dans votre discours aux Évêques français, vous aviez évoqué cette «  métatentation  » à laquelle est soumise l’humanité en nos temps modernes. Tous d’ailleurs, ne se donnant pas la peine de connaitre votre pensée, avaient cru bêtement qu’il s’agissait de la tentation pour l’homme moderne de se faire Dieu  ! Ce qu’on ne pouvait admettre ni tolérer parce que, ce faisant, il prenait la place de Dieu et allait jusqu’à proclamer “ la mort de Dieu ”. Vous aviez bien l’air de le dire  : «  L’homme contemporain est soumis à la tentation du refus de Dieu au nom de sa propre humanité.  » 60D.C., 15 juin 1980, p. 590.

Mais la suite de votre discours, qui n’était pas un anathème à l’encontre de ces athées et déicides de notre temps, aurait dû éclairer, et inquiéter, vos auditeurs. «  C’est, expliquiez-vous, une tentation particulièrement profonde et menaçante du point de vue anthropologique, si l’on considère que l’homme n’a lui-même un sens que comme image et ressemblance de Dieu…  » Aussi, «  ne devons-nous pas “ juger l’homme ”, mais aimer encore davantage cet homme  : aimer veut toujours dire d’abord comprendre  ».

Évidemment, c’est sibyllin. Cela voulait tout de même dire  : Il faut comprendre, aimer, encourager l’homme qui se fait Dieu, et non pas le condamner. Car la vraie chance de Dieu dans le monde moderne, c’est que l’homme, en s’admirant et aimant infiniment, absolument lui-même, se voie Dieu, Image et Ressemblance d’un Autre. D’un Dieu autre et bienveillant.

VOTRE DESCENTE AUX ENFERS

Nous comprenons mieux maintenant la paix spéculative de ce samedi saint dialectique dont la liturgie est comme le criant symbole. Et dont l’événement évangélique est devenu, dans votre foi, le symbole et l’annonce prophétique. “ Ne fallait-il pas que le Christ meure pour entrer dans sa gloire  ? ” Ainsi Dieu, dont il fut la manifestation en un point du temps, achève de mourir sous les coups de l’humanisme athée en notre temps. Il le fallait, et sa disparition dans le monde ne vous émeut pas. C’est l’ancien Dieu qui s’en va. Le Dieu érigé par la tromperie de Satan plus que par sa propre Parole, Dieu de “ l’Anti-Verbe ”, devenu le Dieu d’une culture, d’une civilisation qui a vécu, dont on peut avoir la nostalgie mais qui est irrésistiblement et justement condamnée.

Ce Dieu qui commanderait l’homme comme on n’oserait même plus commander un enfant  ! Ce Dieu maître de l’univers, régnant sur un peuple de serviteurs, d’esclaves, assujettis à toutes sortes d’autorités despotiques gouvernant toutes en son nom  ! Ce Dieu qui se prétendait, par la bouche de ses prophètes et de ses prêtres, seul transcendant, seul adorable, et qui se réservait d’attribuer sa grâce à qui il voulait, rendu ainsi responsable de toutes les ségrégations, des pires racismes, adoptant les uns pour ses fils et filles, les faisant ses enfants et héritiers, ne tenant les autres que pour des créatures de néant, étrangères à sa vie, dissemblables, disgracieuses  !

Ainsi courez-vous sur la voie de l’humanisme athée. Vous descendez tout vivant aux enfers pour y renouveler l’Évangile. Vous avez choisi les philosophies de la mort de Dieu, pour qu’enfin soit reconnu à tout homme son droit à l’autoréalisation de sa “ déité ”. Pour que nul Dieu ni roi ne s’érige en rival de l’homme qui se sait, se veut et se fait roi de la création et dieu transcendant, sans plus supporter sur sa terre l’ombre de quelque seigneur que ce soit.

Évidemment, il faut pour cette libération, ce triomphe, cette exaltation de l’homme, que les athées accomplissent leur travail  : l’antithèse doit historiquement dévorer la thèse, pour s’en nourrir elle-même et engendrer la synthèse. Le marxisme s’inscrit dans cette dialectique historique providentielle. Il faut que le Dieu ancien meure, dans toute sa réalité empirique, son corps social. C’est le dépérissement auquel on assiste à l’Est et à l’Ouest, d’une croyance dogmatique trop littérale, d’une certaine communauté ecclésiale trop resserrée, à mentalité arriérée, apeurée, de ghetto ou d’ergastule, de quémandeurs de sacrements et d’indulgences. À ce dépérissement, vous ne donnerez pas ostensiblement la main mais, conscient de sa féconde nécessité, vous ne vous opposerez pas.

La mort de Dieu est aussi la disparition sous les coups du destin, d’une certaine civilisation chrétienne, liée à cette religion dépassée et empreinte d’un même théocratisme. Vous déplorerez assurément que ce monde révolu doive tomber ainsi, sous les coups d’un totalitarisme athéiste, de sa propagande antireligieuse, par guerres, persécutions, génocides et oppression. Mais vous ne jugerez pas devoir prendre la défense des activités contre-révolutionnaires ni des mentalités réactionnaires que pourchassent les polices des régimes nouveaux. Vous n’interviendrez pas en politique  ? Le prétexte n’est pas si sûr qu’on le croie tout à fait franc. Ce qui est avéré, c’est que la voie marxiste est pour vous l’avenir. Vous souhaiteriez qu’elle soit non violente, mais c’est la voie inéluctable du devenir historique.

VOUS AVEZ PARTIE LIÉE AVEC LES ATHÉES

Vous êtes depuis l’adolescence sur une autre ligne que le catholicisme polonais traditionnel, éminemment théologique, théocratique, théocentrique. Ce catholicisme qui séduisit le plus grand des penseurs slaves de notre temps, Wladimir Solowiew 61Cf. l’incomparable trésor que nous a légué le regretté Mgr Rupp, Message ecclésial de Solowiew, Présage et Illustration de Vatican II (Paris-Bruxelles 1974)., qui le considérait comme la forme d’avenir de l’humanité régénérée  ! Vous êtes sur l’autre ligne, sa contradictoire, celle de l’anthroposophie, l’anthropocentrisme, l’humanisme phénoménologique. Un jour, vous en avez fait la confidence à trois mille instituteurs italiens réunis en Congrès sur un thème, à eux suggéré par votre propre prédication, dont vous les félicitez  :

«  Dans le thème de votre rencontre  : “ Une école pour l’homme. Redemptor hominis, un message pour les enseignants catholiques ”, j’ai trouvé une référence explicite et intentionnelle à ce qui est — vous le savez — le leitmotiv de l’encyclique “ Redemptor hominis ” que j’ai publiée au printemps dernier, quelques mois après que le Seigneur m’eut appelé à la responsabilité suprême dans son Église visible.

«  Je veux à ce propos vous confirmer que la réflexion sur l’homme et plus encore un intérêt particulier et direct pour l’homme concret, pour tout homme pris individuellement — comme créature constituée en dignité naturelle et surnaturelle, grâce à l’action convergente et prévoyante du Dieu Créateur et du Fils rédempteur — est pour moi un habitus mental que j’ai depuis toujours et qui a acquis une plus lucide détermination après les expériences de ma jeunesse et après l’appel à la vie sacerdotale et pastorale.

«  Mais, c’est évident, dans mon Encyclique, il n’y a pas seulement cet élément d’ordre psychologique personnel, c’est-à-dire le reflet de ma sensibilité intérieure — “ de homine et pro homine ” (au sujet de l’homme et au bénéfice de l’homme)  : il y a aussi la haute raison objective bien plus ample, que l’homme est et restera la voie de l’Église. 62Discours du 3 novembre 1979.  »

Ainsi, dès votre jeunesse, aviez-vous ce culte de l’homme, cet attrait pour l’homme, dans une sorte d’ivresse où vous le sentiez comme d’avance racheté et divinisé, parfait en nature et en surnature, tout cela faisant cet homme-là, quel qu’il soit, tout homme, comme un dieu. Teilhard enfant adorait avec ferveur son “ morceau de fer ”, qu’il chargeait passionnément de vie, d’esprit et de grâce christique  ! Vous, c’était “ l’homme ” qui serait votre “ voie ” avant d’être par votre prédication la “ voie ” de l’Église entière  !

Vos études faites à Rome n’ont pas brisé cette ligne. Et peut-être votre interprétation (que je conteste) de la foi de saint Jean de la Croix, a-t-elle décapé votre propre “ foi ” de tout contenu religieux, la libérant pour aller, légère et rapide, dans la voie de l’humanisme athée.

À Lublin, en tout cas, c’est dans cet humanisme que vous chercherez le fondement nouveau de votre éthique. C’était admettre a priori que tout était déjà mort pour vous de l’ancien christianisme. L’idéalisme germanique l’avait conduit au tombeau. Vous vous proposiez d’examiner les conditions de la résurrection de son Dieu, le même certes mais autre, non plus charnel mais spirituel, non plus humilié mais glorifié.

Dès vos premières années de professorat, vous manifestâtes votre éloignement de la controverse, votre répulsion pour les anathèmes. Votre voie vous mettait à l’écart des professeurs ecclésiastiques, au contraire en étroit contact avec les laïcs et surtout les plus jeunes, disposés à vous suivre dans votre ligne révolutionnaire, celle du dialogue non pas spéculatif mais pratique, constructif 63Sur tout cela, Blazynski, Jean-Paul II. Un homme de Cracovie (Stock, 1979), p. 114-116; cf. CRC 186.. Il s’agissait non plus d’opposer doctrine à doctrine, mais de tenter de penser et de vivre, et de pousser en avant le plus loin possible la vision du monde de l’autre, et sa pratique, donc pour vous celles du marxiste, pour voir si, en poussant à l’infini, les parallèles ne se rejoindraient pas.

«  Dans les années de l’après-guerre en Pologne, disiez-vous au cours de cette retraite prêchée à Paul VI, les penseurs catholiques, dans leurs discussions avec les marxistes ont voulu démontrer que la matière ne pouvait pas avoir les caractères de l’absolu. Les discussions ont piétiné…64Le signe de contradiction, p. 26.  » C’est vous qui le dites, et je veux bien le croire, mais c’est ici la justification de votre décision personnelle, votre coup de tête, et coup de force, désapprouvé par l’ensemble de vos collègues, laïcs ou religieux, professeurs de philosophie  ! «  … et l’on s’est tourné résolument vers les problèmes anthropologiques.  » Qui, on  ? Vous. Seul. Malgré les autres. Car tous vous prophétisaient que dans cette voie, vous aboutiriez à l’athéisme. Ils ne soupçonnaient pas du tout que cela était ce que vous vouliez.

Vous souriiez de leurs craintes, dans ce samedi saint de l’Église de Pologne sous l’oppression. Vous étiez sûr qu’il y aurait un “ passage ”, c’est le sens du mot “ Pâque ”  ! à travers cet athéisme même, régénérateur, et que vous parviendriez alors, seul, le premier, au dévoilement d’un Dieu neuf, acceptable par tous, pensable par l’humanisme athée, au cœur même de cet “ anthropocentrisme laïc ” dont vous aimez qualifier ainsi le système. Vous laisseriez la religion sociologique, usée, dépérir. Et vous iriez dans le marxisme au-delà de ses limites d’un matérialisme désuet. Pour lui révéler à lui-même la stature parfaite de l’homme.

Vous poursuiviez votre confidence à Paul VI  :

«  Cependant la Weltanschauung et le système marxistes continuent à maintenir que la matière est une frontière infranchissable pour l’homme, qu’elle est à la fois son principe et sa fin, qu’elle est la plénitude de la volonté et constitue d’une manière absolue la fin de son existence. 65Ibid., p. 27.  »

Vous le voulez, ce verrou matérialiste sautera. À condition de suivre d’abord cette voie “ scientifique ”, phénoménologique, sans aucun a priori et surtout pas religieux  ! Admettre le règne absolu de l’homme dans l’univers matériel, la seule réalité de l’homme dans la sphère “ empirique ”. Lui reconnaître autonomie, domination, transcendance. C’est votre voie audacieuse, que n’admettent pas vos collègues catholiques de la KUL. Cela ne vous ébranle pas. Vous êtes sûr de démontrer à la fin que dans tout système humaniste athée, y compris le marxisme, subsiste la possibilité d’un autre Dieu, d’un Autre transcendant, dans la sphère de l’“ extra-empirique ”.

Ainsi avez-vous déstabilisé la Pologne, et déjà ébranlé le mur que son Église opposait à l’infiltration athéiste. Il est inutile d’insister ici sur cet aspect. Faisant cavalier seul, libre pendant que le Primat, le cardinal Wyszynski, et l’archevêque de Cracovie, Mgr Baziak, étaient internés par le pouvoir, vous adoptiez une attitude ouverte, vous préconisiez de nouveaux rapports de l’Église avec l’État communiste et, au-delà, avec le Parti. La bande dessinée, qui se vend dans le monde entier avec l’estampille «  seule biographie illustrée autorisée par le Vatican  » 66Produc. Arédit Marvel, compos. Malinski, 1983., le dit sans plus de ménagements.

À la mort du cardinal Sapieha, Malinski vous prête d’étranges pensées  : «  Il se promet de remplir le vide laissé par le départ de Sapieha, et de tout faire pour devenir un guide spirituel du peuple polonais  » 67P. 38., ambition précoce, pour un jeune prêtre de trente-et-un ans  ! Plus loin, votre élévation au cardinalat lui inspire cette réflexion  : «  Karol Wojtyla est désormais le pinacle de l’Église polonaise. Seul le cardinal Wyszynski lui est supérieur… Et tout le monde s’accorde à dire que Wojtyla n’est pas fait pour succéder au primat.  » Image suivante, d’un dessin suggestif, vraiment trop suggestif pour cette légende  : «  Karol Wojtyla est maintenant le guide spirituel de sa nation. 68P. 43.  »

Vous êtes donc un “ spirituel ”, qui l’emporte et de loin sur les, comment dire  ? les politiques. Ceux-ci n’opposent que silence buté et total mépris aux avances des intellectuels du Parti. Ils se contentent de discuter avec le pouvoir sur les conditions d’une coexistence de fait entre ces deux mondes de la religion et de l’athéisme que tout oppose, et qui s’ignorent mutuellement.

Vous, le “ guide spirituel ” de la nation, vous préconisez le dialogue intellectuel, et la revendication de la liberté religieuse pleine et entière au nom même de l’humanisme marxiste. «  Dans sa Pologne natale, il insiste sur la dignité de l’individu, supérieure à celle de l’état. 69P. 57.  »

C’est une brèche dans la défense de l’Église. «  Il a toujours découragé, dit de vous Blazynski, les formes les plus militantes d’anticommunisme et le concept selon lequel l’Église a le droit de donner des ordres à ceux qui ne partagent pas sa croyance. 70Op. cit., p. 158.  »

VOUS AVEZ LE CULTE DES IDOLES INFERNALES

«  Wojtyla s’est montré extrêmement accommodant envers l’athéisme  », poursuit Blazynski, et il vous cite, tâchant de vous comprendre  : «  Il est nécessaire de démontrer à un athée que la religion n’est pas une aliénation du monde, mais une conversion à Dieu. 71Ibid., p. 252-253.  »

Il commente  : «  Un dialogue avec les athées est donc absolument nécessaire  », et il cite le témoignage que donnait de vous le cardinal Koenig, archevêque de Vienne 72Celui-là. j’aime mieux ne pas en parler  !  : «  Il possède une profonde connaissance de la théorie et de la pratique de l’athéisme, et sait comment l’affronter.  » En fait d’affrontement, il ne s’agit pas pour vous de… lui rentrer dedans  ! mais d’entrer dans son système et de travailler avec lui et pour lui…

«  L’Église doit cesser d’être silencieuse et prendre la parole. Il est très important de nous rendre compte, prêcha un jour Wojtyla, dans quelle mesure une réinterprétation de l’Évangile (je souligne) ouvre de nouvelles voies à l’enseignement. Les chrétiens ont le devoir de “ façonner le visage de la terre ” et de “ rendre la vie humaine plus humaine ”. “ Il est de leur devoir de donner à ce qu’on appelle le progrès social sa véritable signification ”. 73P. 253.  »

Telle est cette logique infernale de votre entrisme, de votre collaboration communiste dont vous escomptez enfin la reconnaissance par le Parti, que vous aurez fidèlement servi, de la transcendance de l’homme que vous croyez lire dans son humanisme… et de l’Autre transcendance, que vous espérez lui voir accepter en reconnaissance de vos bons et loyaux services pour la cause de l’humanité.

Ce que je retiens de ce samedi saint dialectique, c’est que vous acceptez sereinement la condamnation, le crucifiement, l’ensevelissement avec scellés apposés sur la pierre du sépulcre et policiers montant la garde, de Jésus-Christ et de son Église d’hier. Mais, par l’implacable logique de ce nouveau maître dont vous êtes devenu l’esclave, vous en venez à vouloir passionnément l’élévation, l’exaltation de l’humanisme athée, et jusqu’au relèvement et à la réhabilitation de ses idoles brisées et abandonnées. Il faut donc que ce samedi saint soit si noir  ! si assassin  ! pour que votre Pâque soit fleurie  ?

SERVITEUR DES IDOLES  !

Voyez plutôt comment vous répondez à André Frossard, qui est un homme libre quand vous ne l’êtes déjà plus. 74N’ayez pas peur, p. 269-275.

Ayant constaté que rien ne va plus dans notre monde en folie, où «  la religion semble douter d’elle-même, la science également, et les idéologies dégradées se sont réduites à leur plus simple expression policière  ». Ayant remarqué que «  la crainte d’un conflit universel monte peu à peu  : l’homme s’est enfermé dans l’histoire, et ne la domine pas  ». Il conclut magnifiquement  : «  L’homme a cru à l’humanisme, à la science, au progrès ou à toutes sortes d’idoles métaphysiques tombées les unes après les autres en poussière  ; maintenant il ne croit plus à rien et n’attend aucune lumière ou compassion d’un quelconque “ ailleurs ” spirituel. Cependant, du milieu de sa nausée, il ressent encore, parfois, une espèce d’aspiration douloureuse à un “ autre chose ” qu’il est incapable de nommer, et qu’il va souvent demander à diverses techniques ou mystiques plus ou moins suicidaires.  »

Si je ne me suis pas trompé dans l’interprétation de toute votre pensée et de toute votre pastorale, rien, rien, rien ne leur est plus contraire que de telles réflexions. C’est le constat de l’erreur de vos vues, et de l’échec total de vos œuvres impies. Or, candidement, sûr d’une réponse favorable qui rende foi, joie et espoir aux masses catholiques, il vous pose sur ce, la question à laquelle un apostat répondra froidement et méchamment  : Non  ! la question à laquelle un catholique, un enfant de Dieu et de l’Église répondra avec bonheur et ardeur  : Oui, certainement  !

«  D’où ma première question à Jean-Paul II sur le monde  : Le moment n’est-il pas venu de parler de Dieu en clair, sans vains détours psychologiques, ou sans recourir à ces atténuations doctrinales qui ne sauvent une partie de la morale qu’en détruisant la fête chrétienne  ?  »

Un homme du diable répondra non avec fureur, ai-je dit. Un homme de Dieu  : oui, avec ferveur. Voici l’heure de votre jugement. Vous répondez Oui, mais… non  ! et au contraire  !

OUI…

«  Saint Paul a répondu il y a bien longtemps en écrivant à Timothée  : “ Je t’adjure devant Dieu et devant le Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts, au nom de son avènement et de son règne  : proclame la parole, insiste à temps et à contretemps. ”

«  Ces mots de Paul  : “ Insiste à temps et à contretemps ”, signifient qu’il faut toujours et partout parler (sic) de Dieu, lui porter témoignage face aux hommes et face au monde — non seulement parce que telle est la mission et la vocation du disciple, mais parce que tel est le besoin le plus profond de l’homme et du monde  : le monde et surtout l’homme n’ont pas de sens en dehors de Dieu…  »

MAIS…

«  Je voudrais que nous gardions ici toutes les proportions nécessaires, et le sens de la relativité indispensable à toute constatation sur l’état de la conscience humaine. Je suppose que votre opinion  : “ L’homme a cru à l’humanisme, à la science et à toutes sortes d’idoles métaphysiques ”, concerne certains milieux du monde contemporain. Si tous les hommes étaient concernés, il faudrait alors dire qu’ils le sont en tout cas différemment. Il se pourrait que ceux qui ont le plus perdu la foi (sic) dans ces idéaux soient justement ceux qui l’avaient confessée le plus ardemment  ; c’est en eux qu’elle semble défaillir le plus.

«  Je comprends que cette foi “ laïque ”, selon vous (  !), entendait éliminer la foi religieuse. Elle devait amener l’homme à croire au monde, sans restriction, et à penser que son existence dans ce monde — avec tout ce que celui-ci pouvait lui offrir — constituait sa seule, totale et définitive destinée. Que tout le sens de sa vie était inclus dans cette unique dimension. Pour parler le langage de l’existence, plutôt que celui de la connaissance, il s’agissait de faire en sorte que l’homme s’abandonne et se fie totalement au monde, pour réaliser ses idéaux d’humanisme, de science, de progrès.

«  D’après vous (sic), cette foi séculière, “ laïciste ” ou programmée comme telle, est en train de s’effondrer chez nos contemporains  : il y aurait donc un besoin tout particulier, peut-être même ce que l’on pourrait appeler une chance et une excellente occasion de parler de Dieu, de témoigner de Dieu, d’une façon simple et claire, “ sans vains détours ”. Selon saint Paul et sa lettre à Timothée, ce besoin ne cesse jamais. La vérité doit être proclamée “ à temps et à contretemps ”.  »

ET POURTANT… NON  !

«  Et, si cela est aujourd’hui nécessaire plus que jamais, c’est moins parce que (ha  ! là, quelle habileté diabolique à virer du oui au non, sans que nul n y prenne garde  !) l’homme aurait perdu sa foi dans le Progrès, la Science, l’Humanisme (auxquels vous concédez, Vous, des majuscules), que parce qu’il y a nécessité de l’aider, précisément, à ne pas perdre(le souligné est de vous) cette foi en l’humanisme, la science, le progrès (que j’écris cette fois tout exprès sans majuscules, encore que celles-ci pourraient être employées sans inconvénient pour mon propos). Avec ou sans majuscules, l’humanité, la science et le progrès nous parlent de l’homme, lui portent témoignage, rendent manifeste sa transcendance (oh  !) par rapport au monde. En eux, par eux, l’homme peut se réaliser “ comme la seule créature de la terre que Dieu ait voulue pour elle-même ”. Ainsi parle Gaudium et Spes. Et c’est pourquoi le livre de la Genèse désigne l’homme comme “ image et ressemblance ” de Dieu.  »

NON, AU CONTRAIRE  !

«  Par conséquent, si la situation de l’homme dans le monde moderne — et surtout dans certains cercles de civilisation — est telle que s’écroule sa foi, disons sa foi laïque (sic) dans l’humanisme, la science, le progrès, il y a bien sûrement lieu d’annoncer à cet homme le Dieu de Jésus-Christ, Dieu de l’alliance, Dieu de l’Évangile, tout simplement pour (ce “ tout simplement pour ” est d’une incroyable densité) qu’il retrouve par là (par la foi en Dieu, en Jésus-Christ, en l’Évangile) le sens fondamental et définitif de son humanité, c’est-à-dire le sens proprement dit de l’humanisme, et de la science, du progrès, qu’il ne doute pas, et qu’il ne cesse pas (oh  ! surtout, qu’il n’arrête pas  !) d’y voir sa tâche et sa vocation terrestres.  »

Ainsi, vous acquiescez à la proposition de Frossard  : Oui, prêchez clairement Dieu, le Christ, l’Église… Mais pourquoi  ? Pour ramener les hommes à leurs idolâtries dégoûtantes, pour les persuader de la valeur “ fondamentale et définitive ” du culte de la chair, de la terre, du monde et de celui qui en est le Prince  ?

Frossard en a un haut-le-corps. Et objecte  : «  Cependant “ l’humanisme, la science, le progrès ” ne sont que les différents articles du credo de la Raison érigée en divinité par les Français de la Révolution qui lui élevèrent une statue place de la Concorde, à Paris, en 1793.  » Malheureusement sa pensée dérape et perd toute gravité  : «  Il est vrai que le culte de la “ déesse raison ” dura peu et n’est passé à aucun point de vue au rang des fêtes nationales, comme l’espéraient ses fondateurs. Il n’en est pas moins significatif, et c’est à lui — entre autres — que je pensais en parlant au saint-père d’“ idoles métaphysiques ”  : la Raison aura été adorée quelque temps par des incrédules qui croyaient finalement à beaucoup de choses, et que le malheureux état du monde a amené à constater que la raison ne suffit pas toujours à construire une sagesse.  »

Seulement, arrivé là, Frossard rompt les chiens, et laisse, volontairement  ? son gros gibier lui échapper sans hallali. Il tourne ailleurs  :

«  Mais, et c’est ma question au pape (non, c’en est une autre, qui détourne l’attention de la question cruciale), d’où vient que les hommes, créatures raisonnables, fassent preuve d’une telle inaptitude (sic) à régler raisonnablement leur vie, leurs rapports et leurs actes  ? 75Ibid., p. 274.  »

Voilà  ! vous êtes dégagé de la question religieuse qui vous jetait en de telles difficultés, et ramené aux faciles dédales de la philosophie où vous n’êtes jamais à court, jamais pris de court. Vous blablatez  :

«  Oui, pourquoi l’homme, cet être raisonnable, agit-il de façon déraisonnable  ? Question de fond, passionnante, et passionnant problème d’éthique et d’anthropologie existentielle. Question immémoriale aussi  ! Je pense qu’elle occupe une bonne partie de la littérature universelle  », et patati, et patata…

Ouf  ! on a échappé à Dieu  ! C’est pour conclure en noyant définitivement le poisson, et en triomphant totalement de ce retour en force, si dangereux, de la foi catholique  :

«  Il s’agit donc d’un problème (sic) vieux comme le monde et d’ordre universel. Pour amener la réponse de la foi chrétienne, je commencerai par vous citer un passage de Gaudium et Spes, concis et synthétique. C’est le chapitre consacré à la dignité de la personne, et qui s’ouvre sur ces mots  : “ Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur un point  : tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet  ”.  »

Voilà, vous avez redressé l’idole et renversé Dieu. Pourtant, vous avez eu chaud. Frossard se tait, vaincu. Ébranlé  ? Converti  ? Je n’en sais rien. Ce que cette conversation m’apprend, c’est la malice inouïe de votre  : Oui, mais… non, au contraire  ! Cette tirade prouve  : Par le “ Oui ”, que vous tenez à votre personnage officiel catholique. Par le “ Non ” que vous êtes un serviteur des idoles modernes, c’est-à-dire maçonniques. Par le “ Mais ” qui nous reconduit de Dieu aux idoles, que vous êtes un homme rusé et double. Enfin, par le “ Au contraire  ! ” que vous êtes tombé, consciemment, volontairement, au pouvoir de Satan, le Prince de ce monde dont vous relevez et servez les idoles.

Vous êtes donc l’incarnation ou la réincarnation de cette «  autre bête, surgie de la terre, portant deux cornes comme un agneau (l’Agneau divin, le Christ, Agneau sans tache, immolé  !), mais parlant comme un dragon, au service de la première Bête, établissant partout son empire, amenant la terre et ses habitants à adorer cette première Bête dont la plaie mortelle fut guérie (dont vous relevez les idoles tombées).  » Vision de saint Jean dans son Apocalypse. Vous connaissez 76Apoc. 13, 11.  !

Tuez-moi si vous voulez, je suis fier de vous avoir surpris, démasqué et identifié.

PÂQUE IDÉALISTE  : L’ÉMERGENCE D’UNE “ AUTRE TRANSCENDANCE ”

Sans vain regret, sans aucune réserve non plus, la religion antérieure a été sacrifiée à son antithèse moderne, l’humanisme. Cela ne s’est certes pas vu dans les faits, ou du moins pas trop clairement  ; ce “ vendredi saint spéculatif ” aura mis des années à se traduire dans la “ réforme ” de la vie chrétienne, des habitudes de piété et finalement des croyances, réforme devant aboutir à leur dissolution totale, à leur dépérissement naturel. Le processus, enclenché lors du Concile, est bien avancé.

Le “ samedi saint dialectique ”, lui, n’a pas attendu. Il occupe toute votre pensée, votre vie intellectuelle depuis trente ans. C’est la confrontation de l’humanisme athée à la religion chrétienne, celle-ci enrichissant sans cesse celui-là par sa négation même. Ainsi l’humanisme est-il pour vous en constant développement intégrant toutes les données et tous les aspects du monde actuel. Aujourd’hui l’homme est tout, son œuvre dans le monde absorbe toutes ses énergies. Humanisme, athéisme, matérialisme ont absorbé dialectiquement tout autre absolu, toute autre théorie  !

Voici donc, pour vous, le matin de Pâques, l’heure de la résurrection de la foi, ou de la foi en la résurrection de Dieu au cœur de l’homme. C’est à travers l’humanisme, l’athéisme, le matérialisme acceptés dans toute leur rigueur, que l’Église sauverait sa foi et retrouverait son Dieu. C’était votre assurance à Lublin, ce fut votre message pressant au Concile 77Votre allocution du 10 octobre 1964 à Radio-Vatican  ; et le commentaire de Malinski, op. cit., p. 173-175.. Maintenant c’est votre victoire et votre récompense  : Dieu vient, l’Homme redécouvre, en lui-même et à partir de lui-même, Dieu. La foi n’est plus interdite, la croyance en Dieu n’est pas dépassée, elle est sérieuse, elle s’impose comme une valeur d’avenir. C’est du moins votre conviction.

DE LA TRANSCENDANCE DE L’HOMME…

Tâchons d’assister à cette miraculeuse résurrection de Dieu en suivant votre élaboration philosophique d’un humanisme moderne rigoureux, “ scientifique ” certes, mais plus encore nourri d’expérience personnelle… Et pour cela, le mieux est d’entendre l’un de vos proches exposer cette œuvre grandiose, dont il dit qu’elle n’est pas «  un travail proprement scientifique, mais plutôt une création  ». «  Pas de problèmes  ! C’était une vraie création. Elle jaillissait de la lecture et de la méditation de quelqu’un qui vit profondément la réalité qu’il rencontre.  » Celui qui parle ainsi, c’est l’abbé Marian Jaworski, et celui qui nous rapporte ses propos, c’est votre autre intime Mieczyslaw Malinski 78Mon ami Karol Wojtyla (Le Centurion, 1980), p. 249-252..

Laissons-les librement nous raconter toute cette histoire, cette construction de votre système où «  tout, tombent-ils d’accord, se concentre autour de la notion de la personne.  »

«  — Oui, c’est un personnaliste. L’homme dans sa signification profonde, voilà ce qui l’intéresse avant tout. Il y a chez lui une volonté d’exploiter la chance dont jouit la philosophie de la personne dans le monde contemporain. Il l’a senti même avant Vatican II, quand il rédigeait les propositions pour ce Concile. Il voulait que l’on aille au-devant du problème de l’homme, du “ sujet ”, très délaissé par la philosophie chrétienne et repris par la philosophie moderne. On n’avait pas encore élaboré d’anthropologie chrétienne. Quelques philosophes polonais se sont opposés et ont soutenu que l’anthropologie conduisait à l’athéisme. Le cardinal savait qu’on ne pouvait pas laisser les choses ainsi. Chez lui, le problème de Dieu aussi bien que le problème du Christ — tout est tracé dans ce sens-là. Le fait que le Christ sauve le monde ne signifie pas l’aliénation, mais l’identité de l’homme.  »

Voilà très clairement exposée la dialectique historique où vous intervenez. La thèse révolue, c’est la philosophie chrétienne où Dieu et le Christ sont tout, où l’homme n’est rien (je vous laisse la responsabilité de cette analyse); théocentrisme et christocentrisme devenus insoutenables et invivables “ après Copernic, après Kant, après Einstein ”… L’antithèse, c’est l’anthropologie scientifique actuelle, qui exclut radicalement toute religion, au point que vos collègues de la KUL étaient sûrs que l’aboutissement n’en pouvait être qu’un athéisme total, sans plus d’ouverture sur le Ciel… Là-dessus, Jaworski indique votre hypothèse de travail  : Si le christianisme n’impliquait en rien une sujétion, un renoncement, bref une “ aliénation ”, et si au contraire il consolidait l’“ identité ” de l’homme, alors la suite, l’issue du confit, pourrait bien être une synthèse d’anthropocentrisme et, justement, de pur christianisme.

«  — Cette vision ne se limite pas à la théologie ou à la philosophie, elle va plus loin… L’engagement de l’homme dans le monde et sa responsabilité vis-à-vis du monde dans la perspective de l’histoire sont nés de l’idéologie contemporaine. Dans ce contexte, la chrétienté est en retard. Or les misères du monde telles que la famine, les guerres, les problèmes raciaux ne peuvent être passées sous silence par les chrétiens et doivent constituer pour eux un problème capital. Autrement le christianisme représenterait pour l’homme moderne ce que les habits moyenâgeux d’une nonne peuvent être pour une jeune fille moderne.  »

Je veux vite oublier cette comparaison, qui me choque, m’attriste, m’indigne profondément. L’idée est ici encore d’une dialectique d’exclusion, d’une contradiction entre le christianisme ancien, non engagé dans l’œuvre politico-sociale, dans le service de la cité terrestre, et l’humanisme athée essentiellement appliqué aux problèmes du monde. Mais, sur ce deuxième point, votre ami ne laisse pas deviner votre synthèse future…

Or voici l’exposé assez systématique, et de l’une et de l’autre synthèse, celle qui permet et promet de réconcilier anthropocentrisme et théocentrisme, et celle qui réconciliera humanisme séculier et christianisme social.

L’IDENTITÉ DE L’HOMME

«  L’objet de ses recherches, dit de vous Marian Jaworski, est fondé sur l’expérience vécue par l’homme. C’est à partir de cette expérience qu’il s’engage dans ses méditations philosophiques. Pour lui, l’homme a construit le système des normes du comportement en puisant dans son expérience intérieure.

«  Dans le contexte de l’enseignement moral catholique, au moment où elle s’est affirmée, cette attitude était nettement progressiste. Wojtyla s’en est bien rendu compte et il a tenté de définir très précisément ce qu’il comprenait par le mot “ expérience ”. Il n’entend pas le mot dans une perspective uniquement sensuelle ou uniquement intellectuelle. L’expérience doit être prise globalement, comprendre l’ensemble des données humaines vécues afin de pouvoir rendre fidèlement la réalité de l’homme.

«  Cette expérience s’exprime plus particulièrement dans les aspects de la conscience, de la liberté, de communauté, de réalisation de soi-même à travers l’action. L’acte humain intègre les couches multiples qui composent l’homme et provoque ainsi la concentration de la personnalité. Alors, l’homme devient vraiment sujet, il vit lui-même en tant que sujet. C’est uniquement par et dans un tel acte que la personne humaine s’accomplit, se réalise. C’est uniquement par et dans un tel acte que l’homme peut être libre  : “ Un homme est libre, cela signifie que, grâce à son dynamisme de sujet il ne dépend que de lui-même ”.  »

Ainsi, selon Jaworski, démontrez-vous que l’homme n’est pas “ aliéné ” mais se construit, se réalise lui-même par son action, en dehors de toute sujétion religieuse, de tout conditionnement moral, ou légal. Et c’est un croyant, un théiste, et même un chrétien qui le dit. Est-ce une preuve, un argument suffisant, une démonstration de l’existence de Dieu  ? de la présence à l’homme d’un Créateur et Père qui ne l’opprime pas, qui ne l’annihile pas mais qui, tout de même, est Quelqu’un pour lui, intervenant, comptant dans sa vie, et avec lequel il doit, il veut, il aime orienter et développer son action  ? On ne le voit pas ici…

SOCIABILITÉ DE L’HOMME

«  Un deuxième aspect de la personnalité humaine qui importe à l’auteur, c’est la “ sociabilité ”. Il approfondit la notion de participation qui constitue une relation importante de la nature humaine, un rapport “ moi- nous ” (pourquoi “ moi ” d’abord  ?); le noyau de la communauté sociale est la relation entre plusieurs “ moi ” et le bien commun. Pour qu’il y ait une véritable communauté, le bien reconnu par elle doit être un bien dans un sens positif, noble. L’attitude opposée dans la société engendre l’aliénation où les mots “ toi, nous, prochain ” disparaissent des relations humaines pour être remplacés par “ l’autre, l’étranger, l’ennemi ”.

«  Ces analyses le conduisent à formuler une règle personnaliste  : “ La personne est un tel bien que l’attitude juste et riche, porteuse de valeurs, ne peut être envers elle que l’amour. La personne est un tel bien qu’on ne peut pas l’utiliser comme moyen pour atteindre un but. ”

«  Il montre encore que dans l’expérience de l’amour l’acte principal est l’appartenance  : “ appartenir à ”. Après saint Thomas il répète que, tout comme dans l’acte de connaissance l’homme prend en lui-même l’objet qu’il veut connaître, dans l’acte d’amour il s’y donne tout entier, il sort de lui-même vers l’objet aimé.  »

Ainsi démontrez-vous, selon Jaworski, que l’homme n’est nullement distrait, arraché au monde et spécialement au service de toute personne humaine par quelque aliénation religieuse que ce soit. Et on peut espérer, à vous lire, que des croyants tels que vous, sauront aimer le monde et leurs frères les hommes. Il n’empêche que rien, dans une telle philosophie personnaliste, une telle éthique de la valeur, n’implique le moins du monde l’existence ni la présence, ni la “ grâce ” d’un Dieu créateur et législateur au point de départ, ou d’un Sauveur et dispensateur d’énergies comme force d’appoint et d’accompagnement de cette sociabilité.

Le problème, au stade où nous sommes parvenus, est celui-ci  : Un chrétien nommé Karol Wojtyla tire de son expérience “ vécue ” une anthropologie qui satisfait rigoureusement aux exigences draconiennes de l’humanisme contemporain  : pas trace de Dieu dans cette construction, aucune nécessité d’une autre existence, antérieure, supérieure, cause ou condition, ou fin ultime de l’homme. Dans le système de ce chrétien l’Homme est tout, à lui-même son propre principe et sa fin, sa propre loi et celle de toutes choses.

C’est vraiment, expliquent vos amis, une philosophie tout à fait moderne  : «  On peut discerner, disent-ils de vous, dans sa façon de penser les idées de Gabriel Marcel, notamment dans Être et Avoir, celles de Heidegger dans Sein und Sendung, de Jaspers, de Sartre, évidemment de Max Scheler, de Husserl, d’Ingarden. Tout cela resitué dans la grande philosophie de l’être suivant l’interprétation de saint Thomas. Ajoutons toutefois que la philosophie de l’homme créée (sic) par le cardinal Karol Wojtyla n’est pas éclectique, elle constitue une œuvre personnelle.  »

Voilà qui ne nous dit pas comment, d’un humanisme aussi radicalement athée que celui de Heidegger et de Sartre, le philosophe que vous êtes pourra faire jaillir, ressuscité, le Dieu des philosophes, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ.

… À LA RÉSURRECTION DE DIEU

Cette étape la plus délicate de votre dialectique, la plus insupportable à nos oreilles pies, et la plus futile aux oreilles des francs-maçons et marxistes auxquels vous en faites pourtant hommage, vous l’avez exposée mainte fois, principalement dans votre indigeste ouvrage, La Personne et l’Acte, puis dans vos conférences aussi confuses, «  La structure personnelle de l’autodétermination  », «  L’autotéléologie de l’homme  », etc. (au siècle de l’auto, cette autolâtrie  !). Il s’agit toujours de montrer comment et pourquoi, sous l’empire de quel besoin, de quel désir, et par quel processus d’autodécision, comme dit sommairement Georges Blazynski, «  l’homme dépasse sa propre humanité et atteint l’infini de Dieu.  » 79Op. cit., p. 208.

Je n’admets ni l’enchaînement logique de vos démonstrations ni leurs bases phénoménologiques  ; leur validité est donc nulle pour moi. Je me contenterai donc de recopier deux ou trois textes, choisis par Blazynski, pour ne pas être suspect de m’arrêter aux plus incohérents ou aux plus blasphématoires. En voici un premier qui n’est déjà pas mal  ! C’est un sermon, récent, de mai 1978. Un sermon  !

«  L’homme doit se découvrir lui-même, doit complètement se reconstruire, doit complètement se racheter(folie  !) Parce que l’homme n’est pas seulement matière, comme un morceau de charbon ou un bloc de pierre, pas plus que l’on ne peut le comparer à la plus belle statue.

«  L’homme est une image de son Dieu — Dieu l’a fait à sa propre image  ! L’homme se rachète et se découvre lui-même lorsqu’il s’identifie à cette image  ; lorsqu’il découvre sa ressemblance avec Dieu. 80   »

En voici un second, que votre biographe donne comme caractéristique de votre “ lutte pour l’homme ” et pour sa “ transcendance ”  :

«  La compréhension de l’être humain dans sa richesse totale, la compréhension de l’être humain comme sujet personnel capable d’autodétermination fondée sur la conscience qu’il a de lui-même, qui veut s’accomplir en se référant aux pouvoirs transcendantaux (folie  !) de son âme et qui lutte par divers moyens pour atteindre ce but, est la condition essentielle d’une participation consciente et créatrice à l’actuelle “ lutte pour l’homme ”.

«  Cette lutte a pris naissance en grande partie dans le concept d’aliénation. J’estime que ce concept, utilisé par le marxisme de façons diverses et pas toujours contestables, ne trouve pas sa signification par rapport à l’être humain en tant qu’individu de l’espèce Homo, mais par rapport à l’être humain en tant que sujet personnel.

«  Celui-ci peut dans diverses circonstances être “ déshumanisé ”, et en fait il l’est et souvent à un degré élevé. Il est dépouillé de ses droits objectivement inaliénables. À un certain degré, il est dépouillé de tout ce qui constitue sa nature humaine. Tout cela est contenu dans le concept d’aliénation ou dérive de ce concept […].  »

Or, «  on sait que Marx considérait la religion [aussi] comme une source d’aliénation. L’expérience de l’être humain qui estime de son devoir dans le contexte de la réalisation du marxisme, de réfléchir profondément sur le problème de l’être humain en tant que sujet personnel, conduit à se rendre compte plus clairement que le seul monde où on puisse emporter et où on remporte complètement la victoire sur l’aliénation de l’homme, est précisément le monde que nous trouvons dans l’Évangile — et pas un autre.

«  Dans ce monde seulement, dans cette dimension de compréhension, de raison et de sens éthique du devoir, l’homme peut réussir à se libérer de ce qui le “ déshumanise ”. Et tout ce qui le “ déifie ” dans ce monde ne peut certes pas provoquer sa “ déshumanisation ”, puisque l’image de Dieu est la mesure essentielle de l’être humain.

«  Je crois qu’une voie nouvelle pour la théologie et pour l’Église dans le monde contemporain s’ouvre dans cette direction, une voie qui émerge dans toute l’acuité de la “ lutte pour l’homme ” qui ne cesse de s’intensifier. Un appel spécial provient de cette direction, un appel que la théologie ne peut ignorer. 81Ibid., p. 258-260.  »

Il serait insolent de vous demander ce que tout cela peut bien vouloir dire. Et d’autant plus que les sommités du monde théologique et philosophique, thomistes même, vous en ont dit tout le bien qu’elles en pensaient, tels ces théologiens de Mayence, vous proclamant docteur honoris causa de leur université Johannes Gutenberg, pour ce motif  :

«  Parce que le cardinal Wojtyla a ouvert de nouvelles voies méthodologiques à l’éthique chrétienne en se fondant sur la phénoménologie et en poursuivant dans la ligne du personnalisme chrétien, et parce qu’il a dressé un tableau convaincant de l’inviolable dignité de l’homme dans une démonstration originale d’anthropologie philosophico-théologique contribuant ainsi admirablement à l’actuelle discussion théologico-morale, sur la théorie de la norme morale et les valeurs essentielles, et s’acquérant ainsi un grand honneur. 82Ibid., p. 258.  » C’est bouffon  !

On voit bien où vous voulez arriver, mais y arrivez-vous  ? Comme un guide de montagne assurant son monde à travers cheminées, dalles verticales et surplombs. Ce sont les derniers mètres qui comptent. Et s’il ne peut les franchir, au lieu de la joie et de la gloire, c’est la chute pour lui et tous ceux qu’il a entraînés dans cette course folle, et c’est la mort. À la dernière étape de votre audacieuse dialectique, ou bien vous faites apparaître à nos yeux, à nos consciences, votre Dieu nouveau quand déjà nous avons perdu l’Ancien, ou nous retomberons dans un athéisme sans plus de passé ni d’avenir.

Alors, je vous lis et relis. Que tirer de ces textes  ? D’abord ceci  : L’homme marxiste, s’il est chose matérielle, ne peut être sujet à quelque aliénation que ce soit. Il n’est qu’objet. Pour se sentir esclave, et vouloir se libérer, il lui faut conscience, sentiments, esprit et liberté intérieure. Vous avez raison contre le matérialisme. C’était exactement l’objection décisive que vos collègues de la KUL faisaient il y a trente ans aux communistes.

Ensuite, vous montrez l’homme engagé dans sa lutte contre l’aliénation, à la recherche de son “ identité ” pure, comme aussi aidant les autres par “ sociabilité ” à se libérer avec lui. Vous dites que, ce faisant, ils se laissent guider par la haute idée qu’ils portent en eux-mêmes de l’Homme, l’idée de l’homme “ image de Dieu ”. Mais pourquoi “ image ”, et de quoi appelé “ Dieu ”  ? Vous ne le dites jamais.

Il y a en effet un hiatus dialectique entre l’homme absolu, et la notion relative d’image. Admettons que ce ne soit pas une nouvelle “ aliénation ” subrepticement oppressive et religieuse. Si l’homme ne dépend en rien de Celui dont il est la copie, si l’homme se projette dans une idéale image en haut et en avant, comme autoréalisation, il y a là un mouvement de pure gratuité qui n’entraîne aucune adhésion rationnelle.

Nous ne sommes pas au bout de nos incertitudes et, disons, de vos invraisemblances. C’est en vertu, par la force, grâce à cette “ image ” de lui-même comme futur, comme être libre et transcendant, que l’homme découvre “ l’Autre transcendant ”  : Dieu. Nouveau bond dialectique que vous n’expliquez jamais. La difficulté est celle-ci  : Si image il y a d’abord, peinte dans la conscience de l’homme par sa “ foi ” en lui-même, si cette image se projette dans une transcendance suprême, le Dieu qui lui apparaîtra ne sera pas “ Être ”, mais Image de l’image de l’homme. Vous n’aurez pas constitué l’homme “ image de Dieu ”, “ homme de Dieu ”, mais vous aurez donné à l’idéal humain un statut divin usurpé  : Le “ dieu de l’Homme ”. L’“ image de l’Homme ” hypostasiée, ne sera jamais le “ Dieu vivant et vrai ”, mais une idole sans être et sans vie  !

Enfin, sur cette force, cette vertu, cette grâce par laquelle l’homme se rachèterait (  ?) et se découvrirait image de Dieu, et qui serait déjà cette image latente que vous appelez “ déité ”, vous ne nous apportez aucune autre lumière que celle d’une phénoménologie toute construite sur votre expérience vécue de l’amour. Qu’y a-t-il de moins probant et de moins communicable  ? Qu’y a-t-il de plus suspect et de plus aisément réductible à la sublimation religieuse que l’émotion érotique, ou révolutionnaire  ?

Alors, quand vous raccrochez au passage le christianisme, un christianisme vécu, tout intérieur, adogmatique, in-visible, an-historique, mais de pure mystique et de foi sans objet, vous prêchez certes pour votre paroisse, comme on dit, mais vous ne convertissez personne. Il y a là encore, un hiatus infranchissable  : entre cette subjectivité purement anthropologique et personnaliste sur laquelle se fonde toute votre dialectique, et la catégorie historique particulière du “ christianisme ” dans laquelle elle ne pourra jamais se renfermer.

Au total, si vous êtes fort contre le matérialisme, et fort contre la religion ancienne au nom de l’absolu de l’Homme, fort pour détruire, vous êtes impuissant à faire réapparaître Dieu après l’avoir tué dans les âmes et enseveli dans le tombeau de votre humanisme laïc et mondain, le troisième jour, ressuscité, en Beau Dieu tout neuf à l’image de l’homme parfait.

Malgré tous vos efforts, il reste évanescent, sans être, sans vie, sans visage.

UN DIEU “ FUTURAL ”

Je ne suis pas du tout lassé de votre dialectique. Mais j’ai vergogne de m’amuser de Vous en ce jeu, en comme vous vous amusez, et vous abusez, du bonhomme Frossard dans les deux premiers chapitres de votre Dialogue, sur la Foi, et sur les Mœurs.

Il est très intéressant pour moi de vous suivre dans les retournements que vous faites subir aux convictions de votre ami, qui sont toutes franches et objectives, pour les amener à être à vos souhaits, immanentistes et subjectives  ! Ainsi admettez-vous l’existence de Dieu, ses preuves rationnelles, et même tout ce que l’ancienne religion, qui est celle de Frossard, nous apprend sur Lui, sur son Verbe, Jésus-Christ, et sur tous leurs mystères. Curieusement cependant, vous appelez cela, votre “ théisme ”. Auquel vous oblige, comme vous le rappelez, l’enseignement du premier concile du Vatican.

«  C’est le chemin rationnel vers Dieu et l’adhésion de l’intelligence au Verbe et au mystère qui est enclos en Lui  », c’est, dites-vous à Frossard, «  la solution à votre problème de la connaissance de Dieu par la raison (ce que l’on pourrait nommer précisément “ théisme ”) et de son accueil par la foi, qui naît de la Révélation et par la Révélation. 83Ibid., p. 69.  »

Voilà qui est singulièrement rassurant, et d’autant plus que vous y englobez toute la “ philosophie de l’être ” de saint Thomas, “ base essentielle, etc. ” 84p. 74-75.. Ce “ théisme ” a dominé dans votre esprit durant une certaine période de votre existence  ; et il demeure encore, en “ corrélation ” avec le nouveau mode d’être chrétien, “ croyant ”, qui, peu à peu, dites-vous, s’y est substitué, selon ce que vous remarquez lorsque vous sondez profondément votre conscience religieuse 85p. 70..

Ah  ! l’habile homme que vous êtes  ! Frossard vous suit religieusement, à tâtons…

C’est alors que vous proposez sous le nom générique de la foi, une autre connaissance, tellement plus séduisante, meilleure  ! D’autant qu’elle répond au désir de «  toute une génération  », qui «  refuse d’admettre des croyances toutes faites et contraignantes pour son intelligence  » 86p. 63.. Précisément  ! cette foi qui est la vôtre maintenant, répond à cette exigence de dignité et d’autonomie de l’homme moderne  : «  Car la foi — cette foi-là que vous allez nous dévoiler, qui vit en vous — ne contraint pas l’intelligence, elle ne l’assujettit pas à un système de “ vérités toutes faites ”.  »

Vous foncez dans la voie ainsi ouverte  : «  Nous venons d’établir la distinction entre la conception du monde théiste et la foi  : dans les deux cas il s’agit d’un engagement authentique de notre intelligence. En tant que conception du monde le théisme résulte d’un raisonnement ou d’une certaine façon de comprendre l’univers, tandis que la foi est une réponse consciente et libre de l’esprit à la Parole du Dieu vivant. Elle engage comme telle la personne tout entière. Le fait que je croie, et pourquoi je crois, se rattache organiquement à ce que je crois. 87Ibid.  »

On pense en être encore à la distinction entre certitudes naturelles ou philosophiques, et certitudes surnaturelles de la foi en la Révélation chrétienne… Vous en êtes déjà loin  ! Vous en êtes à l’abandon de la foi catholique au profit de l’expérience religieuse du divin jaillissant au plus profond de la conscience où se révèle votre Dieu nouveau  !

Adhésion contrainte à un Credo enseigné par l’Église  ? Théisme que cette passivité devant une vérité tombée de haut, répétée par l’Église. Extrinsécisme insupportable à toute notre génération  ! «  La foi — la vôtre — est beaucoup plus que cela  : c’est une réponse intérieure à la Parole de Dieu dans la sphère de la pensée et de la volonté de l’être humain  ; donc elle implique une intervention particulière de Dieu. 88Ibid., p. 63.  »

Dans le théisme ancien que vous identifiez, pour mieux le disqualifier, à la philosophie naturelle, «  l’intelligence, dites-vous, peut se faire une idée de Dieu et, contrairement à une opinion passée à l’état de lieu commun, la raison peut fort bien le démontrer, si elle ne peut le montrer.  » Ah, elle ne peut le montrer  ? Évidemment non  : «  La raison ne donne de Dieu qu’une connaissance aveugle et ce n’est pas d’elle […] que vient l’espérance des hommes depuis les commencements conscients de la religion judéo-chrétienne. 89p. 76.  »

Par ces quelques paroles assassines, déicides, vous venez de rompre les liens de Création, de Providence et de Gouvernement, de Révélation et de Législation, du Dieu Vivant et Vrai de notre religion avec son peuple fidèle. Ce Dieu existe, on sait très bien qu’Il existe. Mais, point final  ! Selon vous, l’intelligence accablée par les contraintes dogmatiques, le cœur broyé par les obligations légalistes, la vie occupée par les prescriptions rituelles, l’homme ne sait, ne sent, n’éprouve rien de son Dieu… inconnu  !

Tandis que dans la foi dont vous allez faire confidence à Frossard, tout immanente, subjective, actuelle, personnelle, il y a contact de l’âme avec son Dieu, accord et, pour ainsi dire, consentement mutuel, création, dévoilement d’être réciproques. Ce Dieu est bien le désiré des hommes modernes, parce qu’il ne s’impose pas, il ne commande pas, il ne détermine pas…

Vous achevez ce savant retournement dialectique, de la “ religion ” périmée, à la “ foi ” moderniste, quand vous exilez le Dieu ancien dans l’invisible, pour privilégier votre Dieu nouveau, sensible au cœur  : «  Ce Dieu en qui nous croyons en tant que chrétiens est non seulement le créateur invisible (vous soulignez  ; et moi je souligne  : invisible) que notre intelligence peut atteindre à travers le monde et les créatures. C’est un Dieu qui vient vers l’homme et qui, de ce fait, entre dans l’histoire.  » — «  Qui est notre lieu de séjour naturel  », conclut Frossard pour montrer qu’il a bien compris 90p. 81..

Alors, c’est simple. Le Dieu de la religion extérieure est un Dieu invisible, lointain, inaccessible. Il est comme n’existant pas, pour l’homme moderne. Et c’est là que l’athéisme, l’agnosticisme, et «  même la théologie de la mort de Dieu, cette formule qui semble contenir une contradiction interne, cessent d’être tellement absurdes  », en ce qu’ils disent bien l’inexistence phénoménale du Dieu des religions… «  La théologie de la mort de Dieu me semble un équivalent négatif au titre de votre livre Dieu existe, je l’ai rencontré  », dites-vous à Frossard.

Voilà  ! Pour vous Dieu n’est pas un fait historique, un objet de science. Et dans la mesure où les religions anciennes, où la foi catholique traditionnelle l’affirment tel, elles tombent sous le couperet de l’athéisme, de l’agnosticisme  : «  Occultation passagère du divin dans les esprits obstinément tournés vers la matière  », opine Frossard 91Ibid., p. 74..

Mais Dieu renaîtra dans la vie de l’homme  : de son «  reflet dans les consciences  » jaillira la nouvelle Révélation que le monde attend 92Ibid.  !

Vous nous dites quelques mots de cette révélation de Dieu dans l’homme moderne 93p. 82-84.. Ils sont d’une importance capitale. Enfin, nous allons assister à la résurrection promise de votre Dieu, aujourd’hui  : c’est sa genèse dans l’histoire… Voici  :

«  L’homme est un être engagé dans l’histoire, donc soumis au temps qui s’écoule, mais il est conscient de ce temps qui passe et qu’il doit remplir en s’accomplissant lui-même. Il lui faut s’établir dans le temps, et utiliser celui-ci pour faire de soi-même un être unique et irrépétitible […]. Ainsi conçue, l’historicité de l’homme explique l’apparition de Dieu à l’horizon, son entrée dans l’histoire […], sous la forme concrète de l’histoire du salut.  »

C’est alors que Dieu s’écoule et se coule dans l’homme se créant et s’accomplissant dans l’histoire. C’est ce que vous dites  :

«  Dieu se donne à l’homme créé à son image, et seule cette “ image ” et “ ressemblance ” peut rendre possible cette communication. Celle-ci crée la trame la plus intérieure, transcendante et finale de l’histoire de chaque homme et de l’humanité tout entière.

«  Il s’agit aussi d’une trame “ trans-historique ” […], et c’est cela l’historicité de l’homme  : cet arrêt, cette saisie de ce qui passe pour en extraire ce qui ne passe pas, qui sert à immortaliser ce qui est le plus essentiellement humain, ce par quoi l’homme est image et ressemblance de Dieu […]. L’historicité, c’est aussi l’existence de quelqu’un qui, tout en “ passant ”, garde son identité.

«  Comprise de la sorte, l’historicité de l’homme est le lieu de référence de la Révélation où se façonnent sa foi et son histoire, par conséquent l’histoire du salut […]. C’est précisément dans son historicité et à cause d’elle que l’homme est incité à chercher un Être qui réalise tout ce qui résiste en lui à la passagèreté, qui soit l’ultime Transcendant de sa propre transcendance, le modèle éternel dont il est, en tant qu’homme, l’image et la ressemblance. Ainsi donc ce n’est pas seulement le monde (ou l’Univers) qui est à la base de la connaissance rationnelle de Dieu, mais aussi et peut-être surtout l’homme lui-même-dans-le-monde, l’homme dans son historicité, c’est-à-dire en même temps dans ce qui le dépasse. 94p. 83-84.  »

Frossard a complètement perdu de vue, durant ce discours, l’Ancien Dieu, Créateur par qui tout existe, vit et se meut dans l’univers. Et pareillement le Dieu historique de l’Ancien Testament, le Dieu Sauveur, Législateur et Juge à venir du Nouveau Testament. Tout ce “ théisme ” est tombé sous les coups de l’athéisme, de l’agnosticisme, de la si juste “ théologie de la mort de Dieu ”, car Dieu n’est pas un objet, un être dans le monde, une réalité phénoménologique  ! Cette religion est morte.

Alors voici que votre “ foi ” lui révèle, dans l’homme en voie de création de sa propre et singulière et sublime histoire, un nouveau Dieu, phénoménal  ? tout au moins “ futural ”, le Dieu qui fait l’histoire avec l’homme, ou qui se fait dans l’histoire avec l’homme  : “ l’ultime Transcendance de sa propre transcendance ”  !

Le Dieu “ futural ” de Gadamer. Le Dieu du devenir que l’homme érige en “ Être ”, de Heidegger. Vous êtes convaincu, comme cet athée, qui fut nazi de surcroît, quand le nazisme était l’avenir  ! que «  les époques précédant la nôtre n’ont plus rien à dire à notre monde en plein renouvellement, et à l’homme contemporain au seuil de la maturité. Ainsi la révélation et l’action salvatrice, réinterprétées, se projettent vers un avenir atemporel, utopien. Nous sommes à la veille de la plus énorme transformation, à l’aube d’un nouveau (d’un ultime  ?) dévoilement de l’Être.  »

Selon Bultmann, que vous copiez, «  l’historicité de l’homme, c’est la compréhension du moi en tant que toujours futur  », et selon Rahner, «  le christianisme est la religion de ce futur, qui est l’absolu  »; et selon Nissotis, il est désormais parfaitement vain de faire appel au «  Dieu théiste  » — tiens, vous le copiez lui aussi  ! —, la théologie nouvelle consiste à faire advenir le Christ selon les signes des temps, par le développement et par la révolution 95Sur tout cela, lire Molnar, op. cit., Les sources philosophiques de la théologie progressiste contemporaine, p. 77-85.. Je laisse conclure l’excellent Molnar  :

«  Inutile de continuer. À chaque tournant, la théologie contemporaine, une certaine théologie, reproduit et réinvente, en les simplifiant jusqu’à la vulgarité, les tares de la spéculation philosophique des ancêtres et des contemporains allemands. Dans cette œuvre de démolition, rien ne subsiste de la philosophie pérenne et de la théologie orthodoxe. Cependant, il ne s’agit pas d’une “ conspiration ”, mais plutôt de la version dite chrétienne d’une spéculation autodestructrice où tour à tour l’objet, le sujet et l’acte cognitif qui les relie sont jetés par la fenêtre. Il reste le flux, l’insaisissable, le vide à peine camouflé. Il n’est pas étonnant qu’il soit comblé par les systèmes à la mode, en premier lieu le marxisme et la “ révolution ”, systèmes utopiens qui traduisent en langage séculier, populaire, les fausses interprétations de la doctrine chrétienne. 96Ibid., p. 77-85.  »

Pour une Pâque de résurrection d’un Dieu nouveau, c’est l’échec total. Du tombeau où vous avez muré l’Ancien Dieu après l’avoir livré au bourreau pour être exécuté, aucun dieu nouveau ne s’est levé.

UN DIEU NOUMÉNAL POUR UN PAPE PHÉNOMÉNAL

97Le jeu de mots «  Un Dieu nouménal pour un pape phénoménal   » ne sera perçu dans toute son acuité que par les vrais philosophes kantiens. Il n’est pas de mon invention. Il date du Congrès international thomiste de Rome en 1974, dont vous fûtes le conférencier prestigieux. «  C’est vraiment un phénomène, disait-on, un cardinal phénoménologiste  ». Cf. Blazynski, p. 172. Votre dernière chance de résurrection de Dieu, la voici. En morale. C’est votre partie, l’éthique  ! Voyons cela. Ayant rejeté le “ Dieu théiste ”, qui est le vrai Dieu de notre foi catholique, le Législateur et Juge souverain des vivants et des morts, au profit du Dieu de la conscience et de l’avenir, tout d’admiration et d’amour pour l’homme, vous n’avez pas su, hélas, donner vie, ni visage, ni parole à ce Dieu, aucune consistante existence. Réussirez-vous mieux lorsque Frossard s’offrira encore au jeu de massacre, sur ce terrain, autre que celui de la philosophie et de la foi, mais voisin tout de même, de la morale  ?

Il pose ici aussi le problème en bon et honnête chrétien  : Comment se fait-il que les hommes n’obéissent plus à Dieu  ? et comment y remédier  ? «  L’Occident glisse vers une sorte d’autogestion morale à laquelle l’État ne trouve plus à opposer aucune loi divine ou philosophique…  », «  Là où il est encore libre, l’être humain entend statuer lui-même sur sa propre morale, pour autant qu’il éprouve le besoin d’en avoir une, sans plus se préoccuper d’un Dieu auquel il ne croit pas, que d’un prochain renvoyé à l’assistance publique des organismes sociaux.  » Et d’expliquer que c’est exactement «  la situation prédite par le serpent du premier jardin  : les hommes ne se savent ni ne se veulent plus “ images de Dieu ”, mais eux-mêmes “ des dieux ”, libres de définir à leur gré ce qui est bien et ce qui est mal. 98N’ayez pas peur, p. 130.  »

Frossard soupçonne-t-il à quel point il en reste au “ théisme ” révolu dont vous aviez précédemment tenté de le dégager  ? Toujours est-il qu’il pose alors une question que Votre Sainteté lui a certainement dictée, tant elle relève d’une dialectique à laquelle il est manifestement allergique, la vôtre  !

«  De ce que l’homme est “ à l’image de Dieu ” suit-il simplement une morale (le malheureux n’a certes jamais imaginé autre chose  !), ou (et là, c’est votre dialectique) un conflit permanent à l’intérieur de l’être humain, qui étant fait ou comme frappé à l’effigie d’un autre, ne pourrait paradoxalement être lui-même qu’en cet autre  ?  » Je traduis  : Allons, Frossard, laissons cette conception périmée d’une morale aliénante, d’obéissance filiale à Dieu, Créateur et Père. Il y a tout de même plus exaltant  ! Parlons donc de ma morale humaniste, chère à mon anthropocentrisme laïc, à l’heure de la mort de Dieu, qui pose l’homme libre en l’opposant au Dieu oppresseur de jadis, à la recherche d’un Dieu neuf, garant de sa liberté  !

Et de fait, vous ne vous donnez même plus la peine, comme ci-devant, de retourner le brave Frossard, de l’extrinsécisme réactionnaire à l’immanentisme moderne. Vous exposez tout de go votre éthique kantienne 99Ibid. p. 131-146.. L’homme est un sujet qui doit conquérir par son propre effort, au nom de sa propre dignité, selon les orientations et les normes de sa conscience, librement, sa plénitude d’être absolu, et donc infini  :

«  Toute la richesse propre à l’être humain met en évidence sa transcendance en tant que dimension constitutive de son existence  : par son humanité même, l’homme est appelé à se dépasser soi-même  », et vous ajoutez que cela ne peut que plaire à l’homme moderne qui se trouve ainsi faire “ l’expérience directe ” de l’image de Dieu en lui.

Frossard, éberlué, accuse le coup  : «  On a eu l’occasion de le constater, le pape fait souvent appel à l’idée de “ transcendance ”, considérée comme une certaine aptitude de l’homme à franchir ses propre limites pour aller au-delà, plus loin, ou plus haut, propriété singulière dont on trouve des preuves jusque dans les grottes de Lascaux…  »

Je vous fais grâce de la suite, les dessins de bisons dans les grottes, qui prouvent la transcendance de l’homme… C’est moliéresque  ! Mais enfin, ce qui suit n’est pas de Molière, c’est de vous. Cette chaîne de concepts pour établir comment l’homme se fait dieu. De la liberté — «  cette “ fissure ” ou cette brèche de l’être qui ouvre l’homme vers l’infini — c’est cela la liberté  » — on passe à la responsabilité, qui renvoie à la conscience de la vérité, d’où naît l’obligation morale… Ah, voici Kant  ! autrement dit l’autodétermination responsable 100Nous sommes arrivés page 145..

Toujours est-il que dans cette «  expérience d’une grande intensité  », l’homme fait connaissance de l’“ humanité ”, qui est «  ce par quoi l’homme est finalement et essentiellement homme  ». Car «  c’est là que s’enracine le fait que l’homme devient “ sujet ” et s’ouvre vers l’infini, donc vers l’absolu, ce que Kant a exprimé en affirmant que le bien moral s’appuie sur l’impératif catégorique  ». Ainsi, «  l’homme dans sa liberté est pour soi-même une tâche à remplir  ».

De fait, tout cela est un plagiat des présupposés de la morale kantienne. Génial  ! appréciera un penseur germanique de votre âge. Débile, ricanera l’un quelconque des petits Français qui m’entourent. Mais comment cette éthique est-elle l’annonce de la résurrection d’un Dieu neuf pour le XXe siècle  ? Voici  : L’homme est le principe unique, exclusif et souverain de son propre effort moral, comme il en est aussi la fin dernière, ultime. Or, affirmez-vous, «  cette conquête de lui-même, dans une autre dimension, c’est la conquête du Royaume de Dieu  » (ouais  !) 101Ibid., p. 146.. Donc (donc  !) l’humanisme en tant que tel est christianisme…

Et Dieu  ? Vous y arrivez  : «  Je suis convaincu (sic) que Dieu est l’ultime garant de la liberté de l’homme.  » Qu’est-ce à dire  ? Vous l’expliquez. Dans les mailles serrées des déterminismes de la société moderne, permissive ou totalitaire, c’est égal selon vous, l’homme ne peut plus «  penser à sa liberté  » sans être amené à «  découvrir Dieu  ».

«  Je pense que dans ces deux situations (permissivité ou totalitarisme), l’homme conscient des règles et des mécanismes de son existence, peut découvrir Dieu, ou se convaincre que Lui seul peut le sauver du déterminisme intégral. Et cela, plus facilement dans un monde totalitaire que dans un monde laxiste (évidemment  !). Mais dans l’un comme dans l’autre cas, néanmoins, le passage de l’asservissement à la liberté est le plus souvent lié à la découverte de Dieu.  »

Et c’est tout  ! C’est donc cela, votre apothéose  ? votre résurrection d’un beau Dieu en gloire qui nous dispense de nous souvenir du Dieu de Moïse et de Jésus-Christ  ? C’est le “ noumène ” d’Emmanuel Kant et rien d’autre  ! Ce “ noumène ” que tous ses disciples ont laissé se perdre et s’abolir dans le vide infini de l’au-delà des espaces sidéraux  !

Tel est donc votre Dieu, sans plus de réalité “ empirique ” que votre Satan. Ce Satan que vous faites manœuvrer à travers toute l’histoire humaine, depuis Ève et Adam jusqu’à Feuerbach et Marx. Pour nous préciser, à un certain moment, qu’il est d’une «  réalité extra-empirique  »…102Signe de contradiction, p. 47. à laquelle correspond dans notre monde “ le Mal ”, “ phénomène ” d’ailleurs impalpable, inclination perverse poussant l’homme à l’acte gratuit de la révolte contre Dieu. Alors, Dieu et Satan sont des réalités de la sphère de l’invisible, de l’inaccessible, de l’Inconnaissable, qui correspondent à ce que nous reconnaissons dans notre expérience, mais… Dieu sait comment  !… L’homme a l’expérience en lui de la liberté, de l’autodétermination, de la transcendance, de la “ déité ”, de son propre absolu et de sa propre infinité. En lui, l’“ image de Dieu ” est réelle, “ phénoménale ”. Dieu, lui, en est la figure, le symbole, ou la projection, ou la garantie, allez savoir  ! dans l’ordre «  extraempirique  », inobservé, indémontré, indémontrable, du “ nouménal ”.

L’immense avantage de ce Dieu, c’est qu’il n’existe pas, ou s’il existe, c’est comme n’existant pas pour nous, pur garant de notre liberté. L’Homme, l’Homme, l’Homme  ! Pour un pape “ phénoménal ”, il n’y a que l’Homme, garanti par un Dieu fictif, … “ nouménal ”.

UN DIEU POUR LE PLAISIR DE L’HOMME

Vous avez dénoué la “ contradiction ” dont tout homme, en particulier l’homme-Jésus, est le “ signe ”. Vous avez délivré l’homme de son “ aliénation religieuse ”. Il n’est plus l’esclave des pouvoirs oppresseurs, Dieu, l’empereur, le pape, les rois, les patrons. Il est “ l’Homme ”, et vous lui avez rendu, à lui, tous ces pouvoirs. Il est son propre patron, son maître et, s’il le veut, son Dieu.

Eh bien  ! au bout de toute cette conquête de la terre, pourquoi ne pas conquérir aussi le Ciel  ? Il lui suffit d’ajouter à son bien-être, son “ avoir ”, la valeur supérieure de la culture, qui est de l’ordre de l’“ être ”, du “ plus-être ”. Sans négliger sa part la plus exquise, “ le sacré ”. Ainsi faites-vous de la foi le dernier ornement de l’homme. Qui la refuserait  ?

«  L’homme tend vers Dieu qui est sa fin ultime. L’homme est un pèlerin en marche vers la Cité Sainte (suite de références bibliques), vers le sanctuaire qui n’est accessible qu’à lui. La dimension du sacré (ah  ! c’est une dimension  !), les valeurs sacrales (ah  ! ce sont des valeurs  !), constituent la sphère la plus élevée et définitive de l’existence humaine, et c’est également la sphère la plus parfaite de l’autoréalisation de l’homme. Il se réalise dans cette dimension. Par le sacré, toute l’expérience humaine est sublimée, soulevée vers “ le haut ” (  ?) en dépit de sa pente naturelle vers le “ bas ”. En vivant de ces valeurs sacrales, l’homme parvient à ce qui le confirme en plénitude et le réalise (  ?  ?  ?).

«  Les nombreuses analyses montrant comment la dimension sacrale est si intimement liée à l’homme, constituent des négations philosophiques et scientifiques de ces conceptions qui voient la source de l’aliénation de l’homme, de sa déshumanisation, précisément dans sa relation avec le sacré (  ?), surtout avec le Sacré suprême (  ?  ?). Il en résulte un impératif souvent démentiel de désacralisation, de lutte contre ce qui est saint, contre tout sacré contenu dans les différents aspects de l’existence humaine, notamment dans la vie sociale et publique. Une certaine opiniâtreté à vouloir que l’homme existe en dehors de tout sacré, qu’il existe seulement comme homme, c’est-à-dire désacralisé  : bref, nous nous trouvons devant un programme de désacralisation au nom d’une soi-disant humanisation.  »

C’est à croire que le “ sacré ” est une espèce de liturgie folklorique importante pour l’équilibre psychique de l’homme et l’harmonie socio-biologique de l’espèce humaine  !

«  Cependant, toute l’expérience de l’Église et de l’humanité prouve justement que le sacré parachève l’humanisation. Sur ce plan, l’Église possède une vaste expérience historique qui se manifeste entre autres, par les béatifications et les canonisations des serviteurs de Dieu et par l’histoire de la sainteté humaine (sic) à travers les siècles et les générations d’hommes. 103Ibid., p. 196-197.  »

Malgré tous les efforts contraires, de désacralisation et donc de déshumanisation, il n’y a cependant pas à s’inquiéter  : «  La gloire de Dieu est l’homme vivant  », et tout va nécessairement à l’«  Accomplissement final  » 104Ibid., chap. XX, p. 219-231..

«  Quelle que soit la résistance qu’opposerait (opposerait  !) l’humanité, quelles que soient l’action de l’Anti-Évangile (ici fort dépersonnalisé) et son efficacité, l’histoire de l’homme dans le monde est en principe pénétrée par ce processus entièrement divin, par toute l’économie de la grâce et du salut.  » Qui donc, dès lors, aurait encore peur  ? Même le mal va au bien  ! Et  : «  Le grand Goethe dit même de Satan que c’est une force qui toujours désire le mal et toujours fait le bien.  »

Alors, «  la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant  !  » et ce sera «  l’Accomplissement de toutes choses  » 105p. 229, on y revient encore et encore.. «  Toutes les œuvres de Dieu sont pleines de sa gloire  : La création, la rédemption, la sanctification et l’accomplissement, Dieu reporte cette gloire tout spécialement sur l’homme  : «  La gloire de Dieu est l’homme vivant  ! Et Dieu le conduit vers la gloire… Cette gloire, c’est Dieu qui avant tout la désire. Lui seul a le pouvoir de révéler la gloire de la créature, de révéler la gloire de l’homme dans le miroir de sa Vérité, et par conséquent dans les dimensions de l’Accomplissement final… La gloire de Dieu c’est l’homme vivant. 106Ibid., p. 231.  »

Voilà donc enfin la synthèse de la Religion ancienne et de l’Athéisme contemporain. C’est leur accomplissement final en l’Homme vivant, riche en avoir et en être, parachevé dans le sentiment du sacré de son existence et dans la gloire de sa liberté. L’Homme et Dieu sont réconciliés, mais c’est dans l’Homme. Saint Irénée, que vous prétendez citer en garantie de votre humanisme, entendait de tout autre manière, il est vrai périmée, une telle réconciliation  : non pas en l’Homme, mais en Dieu  : «  La gloire de Dieu, c’est que l’homme vive. Et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu  » 107Adv. haer., IV, 20, 5-7.  ! L’homme y dépend tout de Dieu et de sa grâce, non de sa propre liberté et de son propre orgueil  ! De l’un à l’autre il y a toute la différence d’une religion à son contraire, du culte et de l’amour de Dieu jusqu’au sacrifice de soi-même et à la mort de la croix, au culte et à l’exaltation de soi jusqu’à la mort de Dieu et à l’effacement de Jésus-Christ. Pourquoi avez-vous choisi Satan contre Dieu  ?

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