La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’abbé Louis Vimal

«  JE SUIS TRISTE À MOURIR PARCE QUE J’AI PERDU MON PÈRE.
Cependant, mort il parle encore. Comme s’il voyait l’Invisible, il tint ferme.
  »

Au jour de sa mort, l’anonymat était levé sur celui que l’abbé de Nantes appelait dans ses Mémoires et Récits  : “ L’incomparable ami ”.

C’est au Séminaire d’Issy-les-Moulineaux que Dieu se plut à réunir ces deux êtres d’exception, nouant entre eux une amitié sacerdotale singulière d’une extrême beauté, vérité et fécondité.

Notre Père s’attacha à lui dès les premiers jours de son séminaire, “ comme le jeune Tobie à l’archange saint Raphaël, comme le disciple à un maître incomparable ”, tandis que l’abbé Vimal remplit à merveille ce ministère providentiel.

Ces quelques extraits des Mémoires et Récits nous feront apprécier ce mystère de circumincessante charité  :

L’INCOMPARABLE AMI

L'abbé Vimal

L’abbé Louis Vimal
jeune prêtre

J’avais trouvé, du premier jour, mon Maître. J’ai toujours eu de la chance dans la vie, c’est vrai. Mais cette chance-là fut parmi les plus grandes, la plus grande sans doute, car de lui j’aimai, par quelle grâce  ? par quelle inclination du cœur  ? par quel instinct divin  ? immédiatement, passionnément le savoir et la façon de savoir, si bien que, porté par celle-ci, celui-là s’imprima en mon esprit, l’éveillant à cette vie supérieure où les mots sont des vérités, et les vérités révèlent leur numineux mystère, où j’avançai dès lors à pas de géant, comme en une récréation continue, pleine d’amour. (…)

Il était, de tous nos directeurs, le plus admiré, le plus aimé, quoique fuyant notre compagnie et décevant exprès nos enthousiasmes. Je voyais bien cependant, quoiqu’il conservât toujours son air importuné à chacune de mes visites et pressé d’y mettre fin  ! qu’il me recevait avec un vif contentement. Non à cause de ma personne, ma nullité devrais-je dire, mais parce qu’à peine entré, pour prévenir ses foudres, je me hâtais de lui fournir matière à m’enseigner, à me déniaiser, à me désidiotiser. Ainsi, d’une question à l’autre, il y avait toujours davantage à demander, à dire, à apprendre, et d’une visite à l’autre se nouait forcément une solide amitié intellectuelle qui ne s’avouait être aussi de cœur, quel besoin y en avait-il  ?

Cette habitude de s’entretenir de omni re scibili et quibusdam aliis, connut son grand tournant à mon retour de province, en octobre 1944, dans un Paris et un séminaire bruissant des fureurs et des cris de ladite Libération. Je ne savais encore rien de ses idées politiques, personnelles, sur lesquelles il se dérobait. (…) Une fois seulement, j’avais blêmi d’une critique, froidement menée contre le “ paganisme ” de Charles Maurras et contre sa manière “ odieuse ” de séparer l’Église catholique de son fondateur, dont le “ christianisme ” n’excitait en lui que sarcasmes et blasphèmes. (…) Pour se vaincre lui-même, et moi  ! il insistait, citant des textes accablants, ne m’épargnant aucun mot blessant, aucun développement exaspérant, tout en s’assurant par quelques regards brefs de ma sujétion, m’imposant silence. Je me plaignis ensuite, et j’osai contester. D’un ton sec, il m’arrêta  : “ Mais si, de Nantes  ! C’est comme ça… ” Et l’on n’en parla plus.

Or ce matin-là, le barrage avait cédé. C’est sans retenue qu’il laissa paraître, accompagnés de ces claques sonores dont il avait coutume, dans les très grandes circonstances, de se frapper la cuisse, sa fureur, son indignation, son dégoût de cette révolution bolchevique à couverture démocrate-chrétienne et gaulliste, qui avait couru toute la France à mesure que les armées allemandes quittaient, et toute cette “ chienlit ”, disait-il, qui avait même passé les murs du Séminaire. (…) “ C’est vous qui aviez raison, de Nantes  ! et c’est Maurras ”, les mots si vite prononcés s’en allèrent tout droit s’inscrire en lettres d’or dans le ciel de ma mémoire, avec une immense joie, sans que j’osasse même les regarder… Cet incomparable ami me disait comment la soudaine lumière de ces feux d’enfer allumés partout, le ramenait à ce qu’il avait été contraint de renier au moment de la condamnation de l’Action française, en 1928, pour accéder au sacerdoce  : ses convictions évidemment monarchistes, sa fidélité à son père, lui-même compagnon et ami de Charles Maurras, de la première génération des étudiants d’Action française, autour de Maxime Real del Sarte  ! Ce que j’étais, ce que je pensais, ce dont j’héritais lui rappelait ce qu’il avait été lui-même dans sa jeunesse, et sans doute cela expliquait-il ceci, le soin qu’il avait pris de mon petit moi, dès qu’il m’eut connu, craignant que je ne bute sur quelque obstacle et que je ne perde ma vocation. (…)

Dès lors, nos rapports changèrent et ce fut providentiel. Je ne raconterai pas ici une seconde fois le bouleversement qui suivit la Libération jusque dans nos séminaires. Toujours est-il qu’à chaque victoire du désordre, à la veille de quelque scandale, un avis discret d’avoir à me méfier, à me taire  ! ou une objurgation instante de ne réagir à aucune provocation, m’ont sauvé d’un drame, d’une révolte instinctive qui m’aurait valu la sanction d’une mise à la porte immédiate. Il y avait ainsi quelqu’un, à qui je pouvais m’en aller crier mon dégoût, ma détestation de certains propos, de certains mensonges, et j’allais frapper à la porte, le cœur battant, aux moments les plus inattendus, déjouant toute surveillance. Quand j’avais exhalé ma fureur, c’est lui qui avait la parole et le dernier mot. J’en repartais, sinon apaisé, du moins convaincu de l’inutilité foncière de toute opposition déclarée  ; au contraire, persuadé de la victoire cachée sur l’immonde révolution, d’une force d’âme muette qui cependant lui résiste sans faille… (…)

Je n’entre pas dans la récapitulation de tout ce que je lui dois… Mais enfin, dès le premier trimestre de 1943, quand Monsieur Ruff nous enseigna la théorie de la connaissance selon saint Thomas, cette construction apparemment gratuite et bizarre pour les béotiens que nous étions, c’est lui qui me recommanda de la bien étudier, sans en rien mépriser. Ce “ réalisme tempéré ”, cette sagesse fondamentale, axe de toute science, je le lui dois  ! Quand, lui ayant rendu une dissertation infantile, d’un sentimentalisme dont il se moqua si fort, je fus contraint d’accepter le constat de mon ignorance et de me décider à travailler, pour remplacer mes “ synthèses subjectives ” par la science certaine de la vérité des choses. Quand je fus saisi d’un doute profond sur l’exégèse du Père Gazelles où je ne voyais plus que modernisme, c’est lui qui m’interdit de lire Loisy, qui laissa mûrir ma réflexion anxieuse et finalement m’envoya demander des explications au même, quand déjà la simple vue de sa foi à lui, point confiante ni défiante sur les sciences bibliques modernes, avait calmé mes angoisses. Quand l’apologétique de Monsieur Enne me parut beaucoup emprunter à la méthode d’immanence de Maurice Blondel, c’est lui encore qui me donna en partie raison, mais en me dissuadant de prendre feu et flamme sur ce détail, par respect pour notre commun supérieur et maître. Mais c’est lui qui me fit connaître et étudier à fond un excellent et introuvable livre de Jean Guitton, oui  ! de Guitton du temps qu’il était bon, précisément sur le criticisme kantien qu’on trouve à la source empoisonnée de toutes les œuvres modernistes  ; j’ai oublié le titre, mais le fond m’est resté. C’étaient autant de prophylaxies salutaires, qui m’étaient indiquées, fournies dans cette allègre amitié, tandis que mes confrères demeuraient hésitants entre trente-six chemins qui leur étaient ouverts dans un libéralisme confondant. Leurs choix devaient tout au caprice, à l’impression du moment, à l’opinion du dernier venu. Les miens étaient bons, à tout coup. Sans mérite de ma part. Se réalisait la parole de l’Évangile  : «  À celui qui n’a pas on prend le peu qui lui reste  ; à celui qui a on donnera beaucoup  !   »

L’important était que je ne m’imagine pas un beau jour capable de discerner le vrai et le bien par moi-même. Comment en aurais-je eu seulement l’idée, quand je ne cessais de recevoir d’un autre, de lui, tout ce qui faisait mon trésor  ? J’avais en mon cher papa un maître à penser, et je l’avais quitté avant d’avoir atteint ni même aperçu les limites de ses connaissances. Et, prenant le relais, cet incomparable ami ne cessait de répondre à toutes mes demandes, de les prévenir même de ses avertissements… Il me chargeait les bras de livres, les meilleurs  ! et leurs soulignements au crayon rouge et bleu – tirés à la règle, avec cette netteté qu’il mettait en toute chose – m’étaient un secours ajouté aux conseils donnés d’abord… D’année en année, je ne rencontrai point les limites de son savoir, tandis qu’il me faisait constater fortement les miennes, pour s’amuser un peu de moi, aviver le sentiment de mon ignorance et attiser ma curiosité. (…)

J’avais, grâce à tant d’exercices pratiques, acquis une certaine maîtrise du système de pensée pour lequel j’avais la vocation de servir l’Église. C’était une méthode rigoureuse, ne supportant pas le moindre à-peu-près, appliquée à la donnée positive la plus haute, la plus vivante, la seule adorable, immense, vertigineuse  : la geste divine en œuvre dans l’histoire des hommes, la révélation du Mystère de Dieu dans toutes ses fidélités et ses miséricordes. Et c’est cela que maintenant j’allais travailler trois ans durant jusqu’au sacerdoce, s’il plaisait à Dieu  ! et toute ma vie  ? J’en débordais de joie. Mais, dès les premiers cours, frappé par ces beautés et affronté à leurs difficultés, j’allais devoir davantage questionner mon maître. (…)

Tel Socrate, il était imprévisible dans ses reparties. Original, on le disait, mais ce n’était point dans ses manières de vivre, de se vêtir, de se comporter… C’était dans sa totale liberté de juger des choses et des gens. Si quelqu’un m’a paru libéral et respectueux des autres, ses supérieurs, ses collègues, ses élèves, sans pour autant manquer à la vérité, c’est lui. Dans nos rapports d’un demi-siècle, autant il me faisait part de ses convictions et opinions bien arrêtées, sans souci de me scandaliser ou de m’édifier, autant il ne s’inquiétait nullement de ce que j’en voudrais admettre ou refuser. (…)

Mais je pourrais démesurément allonger la liste de ses titres à ma reconnaissance, l’essence profonde, la réalité invisible de ce que j’ai découvert alors pour les cinquante ans à venir n’y serait pas enclose, je veux dire l’extrême beauté, vérité et fécondité d’une amitié sacerdotale. C’est aux gens du monde, sans doute, un mystère au demeurant fort rare, non dit, passant inaperçu sinon dans les vies de saints. (…)

Je vais dire une folie  ! une pensée invraisemblable  ! que je pourrais cependant formuler en une maxime bien connue, trop connue, parfaitement admise au point d’en être devenue insignifiante  : Sacerdos, alter Christus, le prêtre est un autre Christ  ! (…)

Et cette Vérité qui est Jésus-Christ, “ répandu et communiqué ”, comme Bossuet dit de l’Église, est qu’il m’a aimé, nourri, porté, achevé par mille et mille grâces en cet ami, en ce prêtre, et que je l’ai aimé Lui en lui, ah  ! je n’oserais jamais l’écrire d’un autre, d’un amour certain et toujours vainqueur.

Or un tel aveu est proprement ridicule. Parce qu’il est vrai.

Georges de Nantes.

Lettre de l’abbé Vimal

La prudence et la sagesse de cet homme d’Église ne cesseront d’accompagner le théologien de la Contre-Réforme Catholique, comme en témoigne cette lettre émouvante du Maître éprouvé, souffrant des souffrances de l’Église, et devenu dans la logique de son service, le conseiller, le disciple lointain, mais fidèle de notre Père.

Bayeux – Grand Séminaire, le 22 janvier 1970

Très cher,

(…) Le Séminaire de Bayeux vit ses dernières heures, en Octobre il sera transféré à Caen sous forme de Centre d’études religieuses, les séminaristes suivront les cours de l’Université  ! vivront dans des communautés pastorales de “ Secteurs ” (puisqu’il n’est plus question de paroisses – je pense à Péguy, “ Et moi, dit Dieu, qu’est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises  ? qu’est-ce que je deviendrais  ? C’est là que mon Nom monte éternellement… ”) –bref  ! ce sera la formation sur le tas  ; de théologie à proprement parler, il n’en est plus question.

Ce qui me navre et m’écartèle c’est qu’il y a une minorité de séminaristes valables qui répugnent à cette aventure et voudraient continuer comme avant, mais c’est la majorité progressiste qui par d’habiles manœuvres – toujours les groupes de pression – impose ses vues. Et mes confrères foncent tête baissée dans la voie du changement, sans voir que c’est la fable du chien qui lâche la proie pour l’ombre.

Vous comprenez bien qu’en de telles conjonctures (maladie et efforts – vains d’ailleurs – pour endiguer la révolution) je n’aie pas les esprits assez libres pour vous écrire. Et pourtant, je pense à vous continuellement et je prie pour vous souvent. Mais comment, étant donné ma timidité naturelle et la méfiance que j’ai vis-à-vis de moi-même, pourrais-je vous dire les mots qu’il faut  ? Ce que vous avez prédit et annoncé depuis quinze ans se trouve confirmé – et amplius  : l’auto-destruction de l’Église est cent fois supérieure à celle que nous redoutions et que vous avez dénoncée.La vitesse d’accélération est inouïe, comme dans celle de toute décomposition.

Alors, comment pourrais-je ne pas vous donner raison  ? À tel point qu’il est des moments où je me demande si mon devoir n’est pas d’aller rejoindre votre communauté. Mais, est-ce pusillanimité, est-ce crainte de me compromettre, est-ce l’impression que je serais de trop et inutile parmi vous, je ne m’arrête pas à cette idée  : on n’entre pas “ en religion ” à cinquante-six ans. C’est vous dire cependant que je suis persuadé que vous menez le bon combat et que l’Église et tant de fidèles en France qui souffrent persécution pour la justice ont besoin de vous, et en auront besoin de plus en plus.

J’étais, comme vous le savez, opposé à une démarche à Rome, ceci par opportunité  ; après coup, je pense que vous avez eu raison.Le résultat ne pouvait être que la notification qui n’est pas une réponse à vos instances, mais une pure sanction  : du moins les choses sont-elles nettes, on n’a pas voulu trancher sur le fond du problème parce que l’on ne le pouvait pas, et peut-être fallait-il acculer le magistère à cette dérobade. Puissent-ils être nombreux ceux qui verront qu’il y a eu dérobade, sans aucune justification de la prise de position contre vous. Mais pour cela, il faut avoir tout suivi, dès le début  ; et l’autorité de Rome est encore si vive chez les meilleurs des fidèles… La notification n’a-t-elle pas diminué le nombre de vos lecteurs  ? Hélas, je le crains.

Quand, avec une logique implacable, vous remontez jusqu’au responsable premier, comment vous donnerais-je tort  ? Personnellement, par tempérament et par opportunité, je n’aurais pas levé ce lièvre  ; mais puisque c’est fait, je ne peux que vous conseiller seulement de ne pas trop insister.

Voilà… tout cela est rapide, du moins saurez-vous – si jamais vous en avez douté – que je suis en PLEINE COMMUNION avec vous  : vous continuez à m’éclairer et à m’aider en face de nombreuses questions, même si je ne vous le dis pas à tout bout de champ. L’absence et le silence ne nous désunissent pas  : je suis seulement aux prises avec tant de difficultés que j’évite, par paresse, de partager effectivement les soucis des autres, fussent-ils mes meilleurs amis.

Surtout je m’efforcerai de plus en plus de penser à vous devant le Seigneur. Oh  ! qu’il faut prier pour l’Église  !

Avec toute mon affection,

ABBÉ LOUIS VIMAL

«  Mon cher Père, cette PLEINE COMMUNION avec vous demeurera toujours.  »

Frère Georges de Jésus-Marie. Ce 20 octobre 1998

Extraits de la CRC n° 285, p. 31-35, CRC n° 350, p. 35-36

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