La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

Conclusion
La vierge qui a façonné une patrie

UNE CERTITUDE HISTORIQUE VICTORIEUSE

Notre-Dame de Guadalupe

Léon XIII l’a couronnée en 1895. Saint Pie X a «  déclaré et constitué la Sainte Vierge sous son titre de Notre-Dame de Guadalupe, céleste Patronne de toute l’Amérique latine  » (24 août 1910).

J’ai voulu être un rapporteur fidèle, parce que foncièrement impartial, de l’ensemble du dossier guadalupéen. Parvenu au terme de mon enquête, je dois reconnaître avec le Père Chauvet, qui confesse avoir longtemps résisté à cette conclusion, l’historicité du Nican Mopohua comme la seule «  explication suffisante de la qualité et de l’extension du culte guadalupano du Tepeyac.  » Toute autre explication par des causes sociologiques, ethnologiques ou psycho-sociales, non seulement se perd dans d’insurmontables contradictions internes, mais bien plus, oblige à falsifier les données historiques les mieux établies comme il est arrivé, nous l’avons vu, dès le XVIe siècle où «  le bon père Bustamante et ceux qui le suivaient ne pouvaient concevoir que le Ciel pût intervenir, en quelque façon que ce fût, pour invalider leurs méthodes et leurs règles d’évangélisation que lui-même et d’autres missionnaires – et pas seulement franciscains – s’étaient fixées à la lumière de la théologie et des signes des temps.   » (Chauvet, 119)

Mais qui pourrait prévaloir contre la réalité historique  ? Et quand le Ciel se charge de la prouver  ! Les sources espagnoles s’accordent à faire mention, aux années 1555-56, d’un accroissement de dévotion dans un vieux sanctuaire dont elles feignent d’ignorer l’origine, «  un tout petit ermitage, écrit le vice-roi Martín Enríquez, où se trouvait l’image (je souligne) qui se trouve actuellement dans l’Église   ». Vous avez bien lu  : imagen, le mot que Lafaye traduit par statuette et sur lequel il bâtit tout son roman  ! La cause de cet accroissement de dévotion fut, selon le vice-roi, la guérison miraculeuse d’ «  un éleveur de bétail qui se promenait dans les parages   ». Or, les sources indigènes font état d’une apparition en cette même année 1556, apparition bien attestée de Notre-Dame de Guadalupe, au fils d’un noble espagnol, Antonio Caravajal, qu’elle sauva d’une mort certaine en arrêtant son cheval emballé. «  Ce fut l’année où le Ciel, malgré, ou plus précisément à cause, des critiques dirigées contre ce culte, voulut prouver son authenticité.  » (Chauvet,143)

Quatre cents ans plus tard, la critique n’a pas désarmé, mais elle se donne les dehors d’une insurpassable érudition et d’une prétendue nouvelle science de l’homme. Toutes vérifications faites, ce ne sont qu’apparences de science et fausse impartialité. Le principe premier de cette «  science  » est un dogme  : Défense à Dieu de se manifester dans l’histoire.

En présence de cette incrédulité bétonnée, de ce non-savoir dogmatique, n’attendons point de nouvelle apparition de la Très Sainte Vierge  ; même si elle revenait ils ne croiraient pas (Lc 16, 19-31). Mais, comme son Fils par le Saint Suaire, Elle a trouvé, pour défendre sa cause, le moyen de vaincre cette fausse science sur son propre terrain par de la vraie science. À l’instar des sindonologues de Turin, les guadalupanologues de Mexico démontrent sereinement, objectivement, par de patientes et rigoureuses recherches, l’historicité indubitable des apparitions du Tepeyac  ; avec méthode ils scrutent scientifiquement les propriétés incompréhensibles d’une icône acheiropoiétique, image non faite de main d’homme, selon la parole que Pie XII prononça pour le cinquantenaire du couronnement  : «   Des pinceaux qui ne sont pas d’ici-bas ont peint cette très douce image que l’usure des siècles a respectée.   » (Radiomessage du 12 oct. 1945)

Ce faisant, ils justifient la dévotion tendre et la foi naïve des foules. Ils donnent un éclat renouvelé à la «  mariophanie mexicaine   » plusieurs fois séculaire, qui ne fut jamais idolâtrie, n’en déplaise au grand Sahagun et à tous les murmurantes, mais pur Évangile annoncé aux pauvres, aux petits, aux humbles. (…)

UN MESSAGE D’UNE SAISISSANTE ACTUALITÉ

Basilique - Mexico

À l’ «  ermitage  » primitif ont succédé la basilique «  des Indiens  » (1555), puis une basilique plus vaste mais toujours trop petite construite de 1509 à 1622 sur l’emplacement de laquelle fut édifiée, de 1694 à 1709, une immense basilique baroque (au ler plan à gauche), aujourd’hui remplacée par la Nueva Basílica (1976) trois fois plus vaste (au centre).

Pour une foule annuelle de six à huit millions de pèlerins, il a fallu entreprendre en 1976 la construction d’une nouvelle basilique doublant l’ancienne qui a besoin d’importants travaux de restauration.

C’est le triomphe de la Sainte Vierge, «  terrible comme une armée rangée en bataille   » (Ct. 6,10), face à son Adversaire, «  l’antique Serpent  » (Ap 12, 9). Dès l’origine, Elle avait montré sa puissance, en menant la flotte chrétienne à la victoire de Lépante (7 oct. 1571). La chose est généralement négligée par les historiens, mais elle est d’importance, car elle constitue un témoignage capital à l’appui de l’unité d’image tout au long de l’histoire guadalupana, en même temps qu’elle achève la révélation du message du Tepeyac. Averti des périls que courait la chrétienté, l’archevêque Montufar envoie une copie de sa chère Image, après lui avoir fait toucher l’original, au roi d’Espagne Philippe II qui en fait don à Andrea Doria. Celui-ci la prit avec lui à bord du navire-amiral qui conduira la flotte chrétienne à la victoire. Par la suite, l’image demeura en possession de sa famille, jusqu’à ce que le cardinal Giuseppe Doria la donne, en 1811, à l’église San Stefano d’Aveto où les Italiens la vénèrent encore. C’est ainsi que la Vierge de Guadalupe fut étroitement associée à cette victoire qui anéantit pour longtemps la puissance navale de l’Islam, au moment de sa plus grande menace sur l’Occident, juste quarante ans après les apparitions du Tepeyac.

Nueva Basílica

La Nueva Basílica peut contenir dix mille personnes, … et elle ne désemplit pas.

Mais aujourd’hui, l’épanouissement prodigieux de son culte annonce des victoires bien plus éclatantes encore. Car il fleurit au bout d’une longue résistance à toutes les tentatives de laïcisation, dont la révolte contre l’Espagne fut l’occasion (1810), à toutes les forces de destruction que déchaînèrent la révolution d’inspiration positiviste de Porfirio Díaz (1875) et la révolution d’influence marxiste qui la suivra (1910).

Que l’on ne s’y trompe pas. Si la Guadalupana fut en 1810 l’étendard de la guerre d’Indépendance, ce fut pour abuser le peuple, parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour l’engager dans une entreprise profondément antichrétienne et maçonnique  : «  L’histoire de l’indépendance du Mexique est celle de la désintégration de la Patrie, dans sa tradition, son territoire, sa religion et sa société, dans l’économie et dans tous les domaines.  » (Marcos Gordoa, Historica n° 3, 1978, p. 21) Ce fut sans doute, par contrecoup, la raison profonde de l’antiguadalupanisme d’Icazbalceta. «  Dans la conception de la patrie mexicaine, telle que se la forment beaucoup et dont les partis se font un drapeau, il y a certaines choses dont l’Image de la Sainte Mère de Dieu ne peut être l’emblème sous peine d’atteindre aux limites du sacrilège   » (ibid.). Il a raison. Mais se doute-t-il que le sacrilège fut parfaitement conscient et délibéré de la part de ses inventeurs pour embrigader les masses catholiques  ?

Octavio Paz lui-même écrit dans sa préface à l’ouvrage de Lafaye  : «  La société du Mexique indépendant rompit délibérément avec elle (la Nouvelle-Espagne) et se donna pour fondements des principes étrangers et opposés  : le libéralisme démocratique des Français et des Anglais   » (XIX). Il insiste sur cette rupture mortelle qui a brisé le cours de l’histoire mexicaine et déplore l’erreur, commune à la plupart des historiens et à laquelle «  Lafaye lui-même se laisse aller   »,qui consiste à adopter une «  vision linéaire de l’histoire du Mexique   » selon laquelle «  le jésuite Sigüenza y Góngora et même Sor Juana Inès de la Cruz seraient les “  précurseurs ” de l’Indépendance mexicaine   ». Jacques Lafaye est tombé dans le mythe du «  nationalisme artistique   », invention romantique du XIXe siècle  : «  Faire d’une poétesse baroque un auteur nationaliste n’est pas moins extravagant que d’avoir fait dater du dernier tlatoani aztèque, Cuauhtemoc, l’ancêtre du Mexique moderne  » (XVII). Entre les lignes d’un éloge obligé, l’ironie du grand Mexicain sait se faire mordante.

C’est, de fait, un étrange anachronisme d’avoir fait du sentiment national qui s’éveille au XVIIe siècle, tout pénétré de catholicisme et d’hispanité, un nationalisme jacobin, anticolonialiste. Idée de Français libéral, «  petit-fils de “  créole ” algérien, mais nouveau venu alors sur la terre algérienne, épousant complètement les vues des libéraux de la métropole européenne   » (p. 4). Le préjugé est patent, qui commande toute une interprétation a priori de l’histoire mexicaine, doublé de son préjugé agnostique. Pour prendre toute la mesure de «  l’extravagance  » d’une telle idéologie contredisant la réalité la plus concrète, il suffit de lire chez Miguel Sánchez, que J. Lafaye appelle «  le père de la nation mexicaine   », le passage dithyrambique où le bachelier chante le «  Soleil catholique des Espagnes   » qui éclaire le Mexique depuis la Conquête.

Mais il y a là beaucoup plus qu’une simple erreur d’interprétation. Sous les apparences cauteleuses, débonnaires et emplumées de la «  critique  » historique, c’est le retour en force de Satan, chassé il y a quatre cent cinquante ans avec ses prêtres aux longs cheveux flottants et leur liturgie de sacrifices humains. «  Déchaîné pour un peu de temps   » (Ap 20, 3), il revient «  furieux de dépit contre la Femme   », pour «  guerroyer contre le reste de ses enfants   » (12, 17).

C’est l’ultime assaut, après celui qui a marqué le premier quart du XXe siècle, cet «  épisode flamboyant de la Révolution mexicaine, aussi important qu’ignoré   » (Jean Meyer)  : La guerre des Cristeros (1926-1929), où tout un peuple en armes, soulevé aux noms du Sacré-Cœur et de la Guadalupana, «  trois années durant, tient tête à toutes les forces administratives, économiques, militaires de l’État solidement épaulé par les États-Unis  » et «  ne dépose les armes que le jour où, le culte ayant repris en des églises ouvertes enfin, les évêques et les prêtres l’y obligent   » (Jean Meyer, Apocalypse et Révolution au Mexique, coll. Archives, Gallimard, 1974, p. 24).

Rien n’atteste mieux l’éclatante vérité que le sang de ces martyrs. La vérité historique qui oblige Octavio Paz lui-même à écrire que «  depuis la seconde moitié du XVIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la Nouvelle Espagne fut une société stable, pacifique et prospère   » (XXIII), alors qu’aujourd’hui, «  un siècle après la guerre contre les Nord-Américains nous nous demandons encore qui nous sommes et ce que nous voulons. Nous autres métis, avons détruit la plupart des œuvres créoles et nous ne sommes plus aujourd’hui que des déracinés parmi des ruines. Comment nous réconcilier avec notre passé  ?   »

Notre-Dame de Guadalupe

Parmi toutes les œuvres d’art, unique est la beauté de cette vision céleste, qui inspire l’amour.

À cette poignante interrogation, il n’est qu’une réponse, une seule  : en renouant avec le pur Évangile qui fut l’âme de ce passé, l’évangile guadalupano, la prime alliance du Tepeyac qui créa une communauté nationale en réunissant sous le voile d’une même et unique Mère non seulement les Indiens des ethnies diverses que divisaient des haines séculaires, mais les Indiens et les Espagnols. La voici qui adresse de nouveau son message de paix à ses peuples comme une Reine  :

«   Je suis votre Mère miséricordieuse, la tienne et celle de tous ceux qui vivent unis sur cette terre, et la Mère de tous ceux qui, pleins d’amour pour moi, crieront vers moi et mettront leur confiance en moi.   »

Afin que nul ne soit exclu de cet amour maternel, elle s’adresse à un Indien, et au «  plus petit  » d’entre eux, un macehualli, «  un pauvre homme, un portefaix, le plus rustre, le dernier du village   »  :

«   Écoute bien, s’il te plaît, mon tout petit enfant. Ils sont nombreux mes serviteurs, tous ceux que je pourrais charger de mon message et qui pourraient exécuter ma volonté. Mais il est absolument nécessaire que ce soit toi précisément qui l’exécutes, qui parles, et que mon désir et ma volonté se réalisent par ton entremise.   »

Mais au même moment où elle se penche sur les petits, les pauvres, les méprisés, cette part privilégiée de son troupeau, elle a soin de les placer sous l’autorité tutélaire du colonisateur en disant «   qu’il faudrait appeler sa précieuse Image la “ toujours Vierge Marie de Guadalupe  ”   ».

Non, ce n’est pas la conscience nationale qui a créé le mythe. C’est la Vierge Notre Dame qui, en descendant du Ciel il y a quatre cent cinquante ans, a donné vie à ce peuple, a façonné la nation mexicaine catholique en captivant les cœurs bien disposés par le seul regard admirable de sa miraculeuse Image.

 Pour en savoir plus >