La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’encyclique Ecclesia de Eucharistia vivit

Jean-Paul II signe l'encyclique le 17 avril 2003, durant la messe du Jeudi saint.

Jean-Paul II signe l’encyclique le 17 avril 2003, durant la messe du Jeudi saint.

Sous ce titre, le Saint-Père a promulgué le Jeudi saint 2003, jour où l’Église célèbre l’Institution de la Sainte Eucharistie, sa quatorzième encyclique. Dès les premiers mots, une pensée s’impose à l’esprit  : si «  l’Église vit de l’Eucharistie  », alors, on comprend pourquoi l’Église se meurt… Parce que les tabernacles sont vides, les églises aussi, faute de prêtres. Et, du fait même de cet abandon, le Corps et le Sang de Jésus-Christ sont «  horriblement outragés par les hommes ingrats  » à travers toute la terre, comme l’a dit l’Ange du Portugal en donnant la communion aux voyants de Fatima, en 1916  ! Que dirait-il aujourd’hui  ? Ou plutôt  : il a dit cela prophétiquement, en vue des temps d’apostasie, dans lesquels nous sommes entrés à partir de 1960, où “ l’ingratitude ” est portée à son comble. (…)

On croit rêver en lisant au n° 10  : «  Il n’y a pas de doute que la réforme liturgique du Concile a produit de grands bénéfices de participation plus consciente, plus active et plus fructueuse des fidèles au Saint-Sacrifice de l’autel.  » C’est dire que cette encyclique n’apaise pas nos craintes, ne donne satisfaction à aucune de nos protestations véhémentes contre les excès de la réforme liturgique, ses erreurs et ses abus.

THÉOLOGIE DE CONTRE-RÉFORME

La Croix a publié l’encyclique le Jeudi saint 17 avril 2003. Le lendemain, elle donnait la parole à la contestation  :

«  Quelle est votre lecture de cette encyclique  ? demande l’envoyé de La Croix au P. Paul De Clerck, professeur de théologie à l’Institut catholique de Paris.

Il faut se réjouir d’une encyclique qui porte ce beau nom  :“ L’Église vit de l’Eucharistie. ” Il renoue avec la tradition patristique rappelée par le Père de Lubac et son adage  : “ L’Eucharistie bâtit l’Église. ”Mais il faut regretter que cette intuition ne soit pas développée  : les idées neuves sont entravées par le recours à la théologie eucharistique du Moyen Âge occidental dont on connaît aujourd’hui les limites.  » (La Croix du Vendredi saint, 18 avril 2003).

Par son sujet, par la fermeté de ses rappels à l’ordre, son ton d’autorité, sa substance classique, il semble en effet que l’encyclique de Jean-Paul II réponde aux auteurs du manifeste de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, “ Le problème de la réforme liturgique ”, et tente de les rallier. Au risque de paraître quelque peu “ intégriste ”.

Il se trouve que l’abbé de Nantes a parfaitement reconnu et exposé les «  limites de la théologie du Moyen Age  », et proposé une «  nouvelle théologie de l’Eucharistie  » dans une étude sur “ Les saints mystères du Corps et du Sang du Seigneur ”, sous-titrée “ Nouvelle théologie de l’Eucharistie ” (CRC n° 116, avril 1977).

Cette étude prend place dans une catéchèse des Sacrements si remarquable qu’elle s’attira les louanges du Père Congar lui-même.

N’étant ni “ intégriste ”, ni “ progressiste ”, mais traditionaliste, l’abbé de Nantes n’hésite pas à reprendre les choses là où saint Thomas les avait laissées  :

«  On sait que, d’une manière générale, écrit-il, saint Thomas a choisi d’expliquer la foi chrétienne en termes de philosophie rationnelle, plus précisément selon les catégories d’Aristote. Je pense qu’il l’a fait en sachant pourtant les contraintes et les appauvrissements qui seraient la rançon de la clarté du système logique adopté  ; d’autres feraient autrement ou mieux à l’avenir. Cette humilité fut à la base de toutes ses audaces.  »

Sachant que la voie est libre, faisons un peu de théologie à cette école.

«  “ En ce sacrement, résume saint Thomas,nous pouvons considérer trois choses  : le sacrement proprement dit, sacramentum tantum, et c’est le pain et le vin  ; la réalité contenue dans le sacrement, sacramentum et res, c’est le véritable corps du Christ  ; enfin la réalité ultime, res tantum, qui est l’effet du sacrement, la grâce qui lui est propre, et c’est de restaurer l’âme selon tous ses besoins. ” (quest. 73, art. 6)

Voilà un effet de l’Eucharistie bien large et bien vague, observe l’abbé de Nantes  : «  Pour nous, poursuit-il hardiment, dont l’analyse diffère dès le principe et diverge de plus en plus d’avec saint Thomas, les effets du sacrement de l’Eucharistie sont incomparablement plus riches et plus précis.  »

Et d’abord, «  le signe visible du sacrement, sacramentum tantum, c’est le Corps du Christ, c’est sa Présence aujourd’hui, là, dans son Église, au milieu des siens.  » Ça n’est pas le pain et le vin puisque, en vertu du dogme de la transsubstantiation, de pain et de vin il n’y a plus  !

Ce disant, notre Père répondait par avance à ce commentaire grinçant de la récente encyclique paru dans “ La Vie ” qui n’est plus “ catholique ”, mais qui s’intitule “ hebdomadaire chrétien d’actualité ”  : «  On aurait presque aimé que le Saint-Père s’étende davantage sur ce moment où Dieu se donne à travers des activités aussi archaïques que manger et boire.  »

Déjà, les Juifs, à Capharnaüm, grognaient de la même manière  : «  Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger  ?  »

Mais voici la réponse, capable de ranimer demain, à l’heure de la renaissance de l’Église, la dévotion enflammée d’un saint Pierre-Julien Eymard, d’un Père de Foucauld, d’un saint Pie X. Et d’inspirer aussi une œuvre artistique foisonnante comme au temps de la Contre-Réforme catholique au seizième siècle.

LE DON DE SON CORPS.

Comme notre Saint Père le Pape, l’abbé de Nantes commence par exposer le mystère contenu dans les paroles du Christ  : «  “ Prenez et mangez, ceci est mon corps ”. Ce geste et cette parole signifient que le Christ donne son propre corps en nourriture. Avant tout comment etpourquoi, c’est cela et non autre chose.

«  Mais nous savons utilement, par le Discours de Capharnaüm venant au secours du bon sens, qu’il ne s’agit pas de morceaux de sa chair pour nourrir biologiquement le corps des hommes. Jésus avait prévenu ce… cannibalisme qui devint l’impensable hérésie des capharnaïtes, en disant  : “ C’est l’esprit qui vivifie  ; la chair ne sert de rien. ” (Jn 6, 62)

Ce qu’il annonçait, puis institua, c’était la réception de son corps comme d’un pain mystérieux, nourrissant l’être d’une manière éminente et spirituelle. Et là, nouvelle distinction  : il ne s’agit pas d’une fusion des êtres, esprits confondus, l’un en l’Autre anéanti, mais d’une communication de biens spirituels dans un rapprochement de Personne à personne, par ce don du corps.  »

Soyons attentifs, trois questions se posent  :

En quoi cela rencontre-t-il notre expérience  ?

«  En ceci que tout don de soi, toute rencontre d’âmes ici-bas requiert, sous quelque mode que ce soit et il en existe bien des sortes, une union et communication corporelle, gestes, regards, paroles, toucher… Le Sacrement du Corps du Christ est donc la rencontre vivante du disciple, ou de l’Église réunie en communauté de foi et de vie baptismales, avec le Fils de Dieu Jésus-Christ par la médiation de sa chair, c’est-à-dire dans la Présence restaurée, retrouvée, de son être humain vivant, se donnant pleinement aux siens sous la forme singulière d’une manducation spirituelle bienfaisante et plus expressive que toute autre œuvre de chair dans un acte d’amour humain.

«  Rencontre de l’homme chrétien avec Dieu comme tous les autres sacrements, l’Eucharistie est leur sommet à tous parce que celle-ci s’effectue non par quelque matière ou personne interposée, servant d’instrument de communication, mais par le propre corps “ instrument conjoint de la divinité ” (Somme théologique, IIIa, q. 8; CRC n° 111,Théologie des Sacrements qui faisait l’admiration du Père Congar, à juste titre  ! ), dans la Personne même vivante et agissante du Fils de Dieu fait homme, Verbe incarné.  »

En quoi cela dépasse-t-il notre expérience  ?

«  En ceci que nul don humain naturel n’approche fût-ce de loin le réalisme de cette Présence totale dans la chair et sa sublimité. Le mode de communion, celui de la manducation, nous paraît à la fois comme le sommet auquel aspire l’amour et le geste impossible que l’amour serait fou d’imaginer un seul instant. Dans la ligne de la nature, mais au-delà de ses limites et de ses lois. Dans toutes les sociétés du monde, le geste qui ressemble le plus à cette communion vraiment singulière, c’est le repas d’amour où des personnes bien accordées partagent, en signe d’amitié spirituelle, le pain et le vin de leur nourriture quotidienne.

«  Mais ici la matièrede cet échange, de cette communication et partage fraternel, n’est plus ni l’eau, ni l’huile, ni le pain ni le vin – comme on l’a trop dit, entraîné par l’analogie des autres sacrements –, c’est le Corps du Seigneur devenu le pain de ce repas, et son Sang le vin de cette fête. Pain nouveau, vin mystérieux. Pour parler le langage scolastique, ce corps est bien lamatière éloignée du sacrement. Qu’on n’objecte pas que celle-ci doit être visible, elle l’est  ! Comme il y a des communications par lettres, ou par téléphone, et d’autres dans la présence immédiate de la personne en chair et en os, ici c’est une rencontre totale dans la chair.

«  La matière prochaine du sacrement, c’est-à-dire l’acte qui le constitue dans son espèce propre, comme l’immersion ou l’effusion pour le baptême,c’est la manducation de ce Corps. C’est l’action qui résulte des deux mouvements du Christ vers le fidèle se donnant à lui comme son pain, et du fidèle vers le Christ recevant dans la foi son corps en nourriture. Cette rencontre est un corps à corps  !  »

Comment cela est-il possible  ?

Ici, l’abbé de Nantes observe, avec les modernes, que «  les dogmes qui ont défini la pleine vérité de ce sacrement, au Concile de Trente (13e session, en 1551), sont doublement datés par la problématique scolastique où ils s’inscrivent, d’une part, par la controverse protestante, d’autre part.  » Il s’empresse donc d’ajouter  : «  Ils demeurent l’expression infaillible, immuable et irréformable de notre foi, mais cependant ils ne nous imposent pas de rester dans la double servitude du “ milieu culturel ” où ils ont paru.  »

En effet, saint Thomas explique comment les substancesdu pain et du vin changent, tandis que leurs accidentsdemeurent, en vertu d’une action miraculeuse de Dieu qui les conserve dans leur être et dans leur mouvement  ! Mais alors, «  le corps du Christ, lui, invisible, objet de foi, imperceptible, inopérant, semble refoulé, retenu au second plan sans arriver à percer le voile, le mur de ces accidents du pain qui demeurent. Il est le don caché, il est dans l’hostie, sous les voiles, sous les apparences de quelque chose qui n’est pas lui et qu’il n’est donc pas arrivé à supplanter totalement.  »

Selon saint Thomas,le pain disparaît comme substance, mais ses accidents demeurent assistés de la force de Dieu  !Notre Père commente  : «  Il faut faire des prodiges d’acrobatie dialectique pour cacher le corps sous ces apparences encombrantes sans pour autant accorder à celles-ci aucune réalité et consistance propre, au-devant et par-dessus Celui-là.

«  Jésus caché dans l’hostie  »  ? Eh bien, non  !

«  Parce qu’il n’y a pas d’hostie qui ne soit Jésus lui-même et parce que Jésus ne se cachepas mais se révèle, se manifeste, nous parle et se donne en se faisant hostie. Non pas dans le pain, mais Lui-même devenu notre pain quotidien.

CATÉCHÈSE NOUVELLE.

«  Laissons délibérément le pain hors de notre considération, puisqu’il rentre tout entier dans son néant dès que le sacrement est constitué. Peu nous importe ce qui précède  ; dans son être nouveau, dans son action, son accomplissement, ce Sacrement est celui du Corps et du Sang, et nullement du pain et du vin. Dût Aristote [du-t-il] en être froissé, le sacrement, le signe visible, c’est Ceci, que Jésus donne à son Église, et Ceci est son Corps. La matière du sacrement, c’est le corps – et non le pain dont il n’est plus question –, c’est le sang – et non plus le vin.

«  Cette matière doit être visible et constituer un signe  ? Eh bien  ! nous n’hésitons pas, dans la foi, à dire que précisément le corps est visible, tangible, là sur la patène, et le sang dans le calice, et que leurs signes sont un appel à la manducation et à la boisson. Puisqu’ils sont là comme du pain et du vin. Ce ne sont pas du pain et du vin qui seraient comme le corps et le sang, ce sont le corps et le sang du Seigneur qui sont réellement présents et à nous présentés comme du pain et du vin. Mais de pain et de vin il n’y a plus. Jésus l’a dit.  »

Les enfants comprennent très bien, beaucoup mieux que les théologiens.

«  Il n’y a plus du tout de pain, ni en substance ni en accidents ou apparences. Néant du pain. Tout ceci,l’hostie sur la patène,est le corps. Tout cela,dans le calice, est le sang. Je vois le corps, je vois le sang  ! Et si leurs apparences vous étonnent, chrétiens, sachez précisément qu’en son âme et conscience, en sa Personne divine, Jésus-Christ veut prendre ces apparences et agir ainsi dans une intention précise  : il veut être vraiment, réellementet substantiellement votre pain à manger, votre vin à boire pour votre bien et votre joie.  »

«  Jésus fait de son corps ce pain, et de son sang ce vin pour paraître ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il mérite d’être pour nous. Jésus se met en ces apparences et cet état pour obtenir ce qu’il veut, d’être assimilé par notre corps afin de nous assimiler à lui en esprit et nous communiquer la Vie éternelle.

«  Tel est le premier don eucharistique, celui de l’Incarnation continuée, répandue et communiquée dans et par l’Église, pour tous les fidèles sur la terre jusqu’à la consommation des siècles. “ Jésus est là et il t’appelle ”(Jn 11, 28). Ce don, au début du repas du Jeudi saint, est tout simplement celui de la Présence toujours vivante mais voulue, mais intentionnelle, mais démonstrative d’amour dans l’Action sacramentelle.

«  Ah  ! si l’on voyait l’Hostie comme elle est  : le Verbe fait chair se faisant corporellement notre pain  ! l’hostie c’est un cri, c’est un signe d’amour unique, merveilleux, appel à la rencontre mutuelle, à l’union poussée au sublime. Plus que la simple présence des regards échangés, plus que l’embrassement le plus étroit, c’est ici la plus grande compénétration et assimilation qui se puisse concevoir, celle de la nutrition.O admirabile commercium, unio singularis, commixtio ineffabilis  !Ô admirable échange, union singulière, fusion ineffable  !  »

LE SACRIFICE DE SON SANG.

Mais ce n’est pas tout  : «  L’intention, l’action que ce signe opère et manifeste alors réellement, c’est l’effusion de son Sang par le Christ en rémission des péchés comme sur la Croix.  » Et par là, chaque Messe est un nouveau, un véritable sacrifice.

Remarquons que saint Thomas a la plus grande peine à établir cette vérité, du fait que, pour ranger commodément l’Eucharistie parmi les sept sacrements, le pain et le vin ont été dits fâcheusement la matière, et les paroles de la consécration la forme. Dès lors, le Sacrement s’est trouvé suffisamment défini et clos sur l’affirmation de la Présence réelle, terme de la transsubstantiation. Évidemment, saint Thomas rappellera à mainte reprise, que cette présence est celle du Christus passus, du Christ qui a souffert, et que cette communion se fait à la Sainte Victime, à l’Hostie, le Christ immolé, en commémoration du Sacrifice du Calvaire. C’est ce que répète aujourd’hui le Pape, dans le souci évident de répondre aux gens de Mgr Lefebvre  :

«  C’est le sacrifice de la Croix qui se perpétue au long des siècles  » (no 11); «  la Messe rend présent le sacrifice de la Croix.  » (no 12); «  l’Eucharistie est un sacrifice au sens propre, et non seulement au sens générique comme s’il s’agissait d’une simple offrande que le Christ fait de lui-même en nourriture spirituelle pour les fidèles  » (no 13).

Il n’empêche qu’en stricte théologie thomiste, tout est construit et se suffit avant que rien n’ait marqué le sacrifice du Christ  : il n’y paraît pas plus présent que dans les autres sacrements. Comment donner tout le sens sacrificiel sur lequel insiste le Pape, à cette présence réelle du Seigneur nous faisant le Don de son Corps dans l’Eucharistie  ? En effet, «  la première bénédiction sur le pain, sa conversion au corps du Christ pour être rompu et donné à tous, n’évoque pas, de soi, le sacrifice mais le don plénier d’uneprésencenourrissante, consolante dans les séparations et les épreuves à venir  ; elle continue le bienfait de l’Incarnation et de la vie quotidienne de Jésus parmi les hommes, chez les siens…

«  Au contraire la seconde bénédiction, celle de la coupe, la conversion du vin au sang du Christ, éclairée par les paroles qui l’accompagnent dans les quatre récits, témoigne évidemment d’un sens sacrificiel. Le geste, contrairement à celui de donner son corps, est étrange et ne s’explique pas par lui-même  : on ne donne pas son sang à ses amis. Et il est formellement interdit par la Loi mosaïque de boire quelque sang que ce soit, non pas même celui des victimes  ! Mais on donne son sang pour ses amis. Là, tout le monde, de quelque époque et de quelque civilisation que ce soit, comprend ce qu’est le don du sang  : c’est le sacrifice suprême, c’est le don de la vie pour le salut de la famille, du clan, de la patrie dans une conjoncture de guerre ou de violence  : “ Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ce qu’on aime ”, disait Jésus et cela est devenu l’un des fondements du Royaume nouveau ( Jn 15, 12-13; cf. 1 Jn 3, 16; passim).Sa vie, son âme, son sang, pour les sémites ces mots recouvrent la même réalité dont l’effusion est le signe d’une charité sans mesure.

«  Le don de son sang, horrible au sens obvie, insignifiant dans son acte spontané, revêt un sens tragique dès lors qu’un homme en affirme la résolution et que déjà il en mime l’action, annonçant ainsi et réalisant symboliquement son proche sacrifice où le bourreau le transpercera par violence, provoquant sa souffrance et sa mort. Mais le tragique en reçoit un sens plus haut, celui d’un Sacrifice puisque cette mort violente aura été d’avance offerte pour la réconciliation des frères entre eux et avec Dieu leur Père. L’horreur alors devient source de joie, le sacrifice annonce la fête. Car si le sang versé évoque la douleur et les larmes, le vin offert est celui de l’allégresse des noces.  »

MYSTÈRE DE FOI.

Pour faire comprendre que la Messe est vraiment un sacrifice, «  revenons à la simplicité de la première Cène, écrit notre Père. Jésus est au milieu de ses Apôtres auxquels il a fait tout à l’heure le don de son Corps à manger, les établissant dans une singulière union avec lui. À la fin du repas, avant d’aller à la mort, anticipant sur le sacrifice sanglant du Calvaire, il l’annonce et déjà le réalise sacramentellement, c’est-à-dire en intention, en paroles et en figures réelles et efficaces.

«  Il prononce sur la coupe de vin ces paroles  : Ceci est mon Sang, répandu pour vous et pour la multitude. Que se passe-t-il  ? Dans cette volonté de l’Homme-Dieu se réalise la transsubstantiation. C’est-à-dire que l’Âme du Christ se saisit de cette substance concrète du vin, et en fait par sa puissance divine, illimitée, son propre sang, là, comme versé ou plutôt jailli de Lui-même, de son corps dans cette coupe qui symbolise l’épreuve cruciale, le don décisif de sa vie. C’est la préfiguration physique de sa mort. Qui nierait qu’elle soit pour Lui un acte distinct de celui du lendemain, quand il mettra à exécution le projet qu’il annonce là  ?

«  De la même manière, en chacune de nos messes, quand les prêtres prononcent les mêmes paroles en son Nom, ceux-ci, ses ministres, qui ne sont pas des magiciens  ! donnent au Christ d’agir selon les paroles qu’ils prononcent sur son ordre, conformément à leur mission  ; ils entraînent Jésus Lui-même, vivant, ressuscité et présent à son Église, à faire ce qu’ils disent et ce qu’Il veut  : il se rend présent physiquement sur l’autel. Puis, dans un acte nouveau, localisé, daté, minuté, à cette messe-ci, distincte et nouvelle, sa puissance spirituelle se saisit de l’être du vin pour le changer en son sang  : il verse de nouveau sa vie dans cette coupe qui signifie son épreuve…

«  Ce sang est vivant, bien sûr, ce sang reste animé par l’âme indivise de Jésus et son effusion, que Jésus effectue lui-même et non un prêtre magicien, est toute de l’ordre du signe – non sanglant – elle n’est pas épuisante, mortelle, comme une nouvelle crucifixion. C’est Jésus qui accomplit de nouveau ce qu’il a fait une fois pour toutes et pleinement, le sacrifice de sa vie en rémission des péchés.

«  Comme on le voit, ce Sacrement ne voit reconnue sa pleine vérité qu’à ce point où, plus que les autres sacrements qui se font aussi en mémoire du Sacrifice rédempteur, il est l’Acte même du Christ corporellement présent, présent en son prêtre comme sacrificateur, présent comme victime ou hostie sous la double matière de son Corps livré et de son Sang répandu. Saint Thomas avait bien signalé ce signe de mort qu’était “ la séparation des espèces ” tout au long de la question 78. Il avait bien vu en quoi le Christ sur l’autel était victime. Mais pour que le sacrifice de la messe soit véritable, il fallait encore que le Christ soit prêtre et agisse dans ce sacrement Lui-même une nouvelle fois.

«  Telle est l’action sacramentelle de Jésus vivant parmi nous, mais pour quelle fin  ? Quels sont les fruits particuliers, à coup sûr extraordinaires, sublimes, de ce sacrifice sacramentel  ?  »

Abbé de Nantes

«  La Messe, par des traits plus ou moins visibles, a toujours tenu toute ma vie, mon matin, mon midi et mon soir.  » (Abbé Georges de Nantes, dans Mémoires et Récits, t.1, p. 33)

DANS LA JOIE DE L’ALLIANCE NOUVELLE ET ÉTERNELLE

La raison et l’effet de cette Action sacramentelle du Christ Souverain Prêtre en son Église et pour elle, est, selon ses propres paroles, le renouvellement, la commémoration, la célébration de l’alliance nouvelle et éternelle scellée sur la Croix entre Dieu et son Église, sans cesse à restaurer et parfaire du fait de la malice des hommes, à souscrire et honorer par les générations à venir jusqu’à la consommation des siècles  :

«  La conclusion de cette Alliance s’est faite une première fois dans un banquet sacré, un repas sacrificiel. Elle se reproduit en chaque messe de la même manière par laCommunion sacramentelle des membres saints de l’assemblée chrétienne avec Dieu, dans la nourriture et la boisson mystiques qui leur sont offertes, ce Pain et ce Vin, Mystère de foi, Corps et Sang du Sauveur immolé pour la multitude. Cette communion unit aussi les chrétiens entre euxet construit ainsi l’Église dans la charité.  »

Les principaux chapitres de l’encyclique du Pape se trouvent ici énoncés par l’abbé de Nantes  : Mystère de la foi (I); l’Eucharistie édifie l’Église (II); l’Eucharistie et la communion ecclésiale (IV).

«  Par analogie avec l’Alliance du Sinaï, écrit le Saint-Père,scellée par le sacrifice et l’aspersion du sang, les gestes et les paroles de Jésus à la dernière Cène posaient les fondements de la nouvelle communauté messianique, le peuple de la nouvelle Alliance.

«  En accueillant au Cénacle l’invitation de Jésus  : “ Prenez et mangez… Buvez-en tous… ” (Mt 26, 26. 28), les Apôtres sont entrés, pour la première fois, en communion sacramentelle avec Lui. À partir de ce moment-là, et jusqu’à la fin des temps, l’Église se construit à travers la communion sacramentelle avec le Fils de Dieu immolé pour nous  : “ Faites cela en mémoire de moi… Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi ” (1 Co 11, 24-25; cf. Lc 22, 19).  » (n° 21)

«  Historiquement, observe l’abbé de Nantes, jamais homme, et de loin  ! n’ a obtenu une telle obéissance et une telle suite à ses ordres, jamais geste humain n’a constitué une telle tradition, si ce n’est celui du baptême.Si l’unification de la planète a quelque chance de se réaliser un jour, le passé en témoigne, ce sera dans les deux rits accordés du baptême et de l’Eucharistie catholiques.  »

Comparez avec le mauvais esprit du Père De Clerck  :

«  C’est un des rôles de l’autorité d’attirer l’attention sur les déviances. Mais on peut s’étonner des moyens envisagés pour y répondre. Ainsi, la cinquième préoccupation énoncée concerne “ des initiatives œcuméniques ”. Par trois fois, le Pape redit son souci de l’unité, mais il regrette en même temps l’abandon de l’adoration eucharistique qui fut la bannière de la pastorale antiprotestante et représente une dévotion ignorée de l’orthodoxie… Les deux mises en garde majeures concernent la dimension sacrificielle de l’Eucharistie, fortement soulignée, et la “ nécessité du sacerdoce ministériel ”. On peut parler ici de crispation.  »

Le plus crispé de deux n’est pas celui qu’on pense  ! Mais quel aveu  ! On ne saurait mieux reconnaître que l’adoration du Saint-Sacrement est l’apanage de la Contre-Réforme catholique  ! Constater que les orthodoxes l’ignorent, c’est mettre en lumière l’urgente nécessité de leur conversion promise par Notre-Dame de Fatima à la seule condition que le Pape veuille bien consacrer la Russie à son Cœur Immaculé, au lieu d’entretenir des colloques œcuméniques stériles et de rêver d’un voyage à Moscou  ! À lire ces propos recueillis par le journalLa Croix, notre quotidien catholique, sans aucune réprobation de la part de la rédaction, on comprend qu’un Ange soit descendu du Ciel pour apprendre à trois enfants du Portugal cette prière  :

«  Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément, et je vous offre les très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles de la terre, en réparation des outrages, sacrilèges et indifférences par lesquels Il est lui-même offensé. Par les mérites infinis de son très Saint Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, je vous demande la conversion des pauvres pécheurs.  »

Toute la théologie de l’abbé de Nantes n’est que le commentaire de cette révélation descendue du Ciel. Elle range le sacrement de l’Eucharistie à la suite des grands mystères de la Sainte Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption, comme le “ secret ” ultime du Cœur de Jésus qui, au lieu de s’indigner de la souillure de sa créature, ne pense qu’à lui rendre ce que, par la faute d’Adam, elle a perdu  : la grâce, la promesse de la vie surnaturelle, le Ciel. C’est comme un nouveau don d’amour, plus extraordinaire que le premier  :

«  Imaginez que Jésus se fatigue, nous disait un jour notre Père. Tous les gens se fatiguent d’avoir pitié, d’être généreux. Au bout d’un certain temps, ils s’arrêtent de donner. Le cœur aussi s’arrête un jour, et il meurt. Le Cœur de Jésus bat toujours. Pour l’éternité.  »

Ce n’est pas là une simple considération pieuse. C’est le principe et fondement d’une métaphysique, non pas «  thomiste  », mais «  scotiste  », à l’école de saint François d’Assise et de saint Bonaventure  : «  Cet amour est une force inouïe, infatigable, qui jaillit des profondeurs de Dieu. J’allais dire que ce n’était pas un amour naturel, mais si  ! Puisque c’est la nature même de Dieu, mais c’est un amour surnaturel parce que c’est au-dessus de notre nature et de ses conceptions.  » Qui dira l’ardeur de cet amour qui a conduit Jésus non seulement jusque sur la Croix, mais encore «  dans tous les tabernacles de la terre  »  ? Redescendant du Ciel pour s’y offrir «  en réparation des outrages, sacrilèges et indifférences par lesquels Il est lui-même offensé  »  !

LE CŒUR À CŒUR EUCHARISTIQUE DE JÉSUS ET MARIE

«  Comment lisez-vous le chapitre sur “ Marie, femme eucharistique ”  ?  » demande l’envoyé de La Croix au Père De Clerck.

On sent bien qu’il sort directement de la plume de Jean-Paul II lui-même [ et les autres chapitres ?… non ? ].Il ne comporte d’ailleurs qu’une seule note… où il se cite lui-même. Dans la ligne de la théologie johannique de l’Eucharistie comme prolongement de l’Incarnation, il développe l’analogie du corps du Christ, né de Marie, et son corps sacramentel. L’Eucharistie “ sème ” dans le monde le germe de l’histoire nouvelle dans laquelle les puissants sont “ renversés de leur trône ” et les humbles sont “ élevés ”. On sent là quelqu’un qui parle vrai…  »

Dans cette appréciation,on sent passer le souffle de la Révolution, comme dirait saint Pie X. Mais cette interprétation révolutionnaire du Magnificat est un peu courte  ! pour dire le grand dessein éternel dont parle saint Paul dans l’Épître aux Éphésiens, et que Jésus avait au Cœur lorsqu’il disait  : «  J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir.  » Ce grand désir, entretenu par Jésus sa vie durant, relance sa sollicitude après sa mort, sa résurrection et son ascension  : «  Venez  ! mangez mon Pain, buvez le Vin que je vous ai préparés, car ma Chair est vraiment une nourriture et mon Sang, vraiment un breuvage.  »

Quel mystère étonnant  ! caché depuis l’origine des siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses. Prolongeant les mystères joyeux de son Incarnation, douloureux de sa Rédemption, glorieux de sa Résurrection, c’est le «  mystère  » du Cœur à Cœur eucharistique de Jésus qui se donne à nous d’esprit à esprit, d’âme à âme tous les jours de sa vie et de l’histoire humaine par la médiation de sa Mère. Il est venu pour souffrir, mais afin de donner son Corps à manger, son Sang à boire  : «  Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.  »

Au numéro 20 de l’encyclique, après avoir exhorté «  avec force  » en ce «  début du nouveau millénaire  » les chrétiens à «  se sentir plus que jamais engagés à ne pas faillir aux devoirs de leur citoyenneté terrestre  », le Pape brosse soudain un tableau très sombre de «  notre horizon actuel  » pour expliquer tout son souci  :

«  Il suffit de penser à l’urgence de travailler pour la paix, de poser dans les relations entre les peuples des jalons solides en matière de justice et de solidarité, de défendre la vie humaine, depuis sa conception jusqu’à sa fin naturelle.  » Où l’on voit que «  l’horizon  » du Pape se borne à l’horizonterrestre. À aucun moment, il ne parle des âmes à sauver  ! Comme si la vie humaine s’arrêtait à «  sa fin naturelle  »  ! Comme si notre cité était ici-bas  !

Mais «  notre cité se trouve dans les Cieux  », enseignait saint Paul aux Philippiens, et si saint Jean l’a vue descendre sur la terre, Jérusalem nouvelle, pour rassembler tous ses enfants, cette vision a commencé de s’accomplir à Fatima, le 13 mai 1917. «  Je suis du Ciel  », annonce la Belle Dame aux enfants. Elle leur promet de les emmener mais, auparavant, Elle leur enseigne à se sacrifier pour les pécheurs et à dire souvent à Jésus  :

«  Ô mon Jésus, pardonnez-nous nos péchés, préservez-nous du feu de l’enfer, et conduisez au Ciel toutes les âmes, surtout celles qui ont le plus besoin de votre miséricorde.  »

Depuis deux mille ans, l’Église lave ses enfants de leurs péchés, les préserve de l’enfer et les conduit au Ciel par le Saint-Sacrifice de la Messe  : «  Ses mains, qui sans cesse lavent les pécheurs, demeurent toujours lumineuses d’une douce blancheur.  » (Lettre à mes amis n° 134, du 19 mars 1963) Et le reste, fruit de la sainteté, lui a été donné par surcroît  : une civilisation magnifique, des trésors d’art, de vertu, de charité.

On n’a rien fait de mieux. Pourquoi  ? À cause de la Messe. Luther disait  : «  Pour détruire l’Église romaine, il faut détruire la Messe.  » Quelqu’un l’avait compris avant lui  : l’auteur du Coran qui interdit «  le vin et la boisson fermentée  » (sourate II, 219 et V, 91). (…)

Mais il n’est au pouvoir de personne de détruire l’Église, car elle a les promesses de la vie éternelle. La Messe, où se pressent encore les bons chrétiens, refera une civilisation, éteindra le terrorisme, et nous guérira du sida et des autres maladies sorties de l’enfer qui ravagent l’humanité en châtiment de ses péchés.

La dévotion au Cœur Immaculé de Marie, que Dieu veut répandre dans le monde par la voix du Pape et des évêques en communion avec lui, fera ce miracle de nous rendre capables, je ne dis pas d’actes héroïques, mais tout simplement d’être honnêtes avec Dieu, heureux de prier, de recevoir sa grâce, par le simple rayonnement de cette présence réelle, substantielle, corporelle de Jésus-Christ, seule capable d’éloigner les passions épouvantables qui ravagent l’humanité, et d’éveiller à la vraie Vie, grâce à un miracle plus étonnant que la victoire de Lépante, toutes les âmes qui gisent aujourd’hui à l’ombre de la mort, «  du Maroc à l’Indonésie  ».

Alors, il nous sera donné de reconquérir toute l’aire des empires perdus, français et portugais, car, disait le Père de Foucauld, «  toutes les âmes sont faites pour Jésus, toutes sont son héritage, et aucune, si elle a de la bonne volonté, n’est incapable de le connaître et de l’aimer  ». Et la soif du Cœur eucharistique de Jésus et de Marie est de leur donner sa Chair à manger, son Sang à boire, afin de leur communiquer la Vie éternelle.

Et si le Précieux Sang de notre doux Sauveur venait à manquer pour arroser la terre, comme le Secret de Fatima nous le laisse pressentir, du fait de la disparition, «  les uns après les autres  », des «  Évêques, Prêtres, religieux   », il resterait encore «  le sang des Martyrs  », recueillis par les Anges «  sous les deux bras de la Croix  », pour féconder la terre. (…)

frère Bruno de Jésus
Extrait de Il est ressuscité  ! n° 10, mai 2003, p. 6-21

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