La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly

L’encyclique Ecclesiam suam

Pape Paul VI

La publication de l’encyclique Ecclesiam suam, le 6 août 1964, domine tous les autres événements qui précèdent la réunion de la troisième session du Concile Vatican II prévue pour septembre. «  Elle retentit dans le monde comme un coup de cymbales. C’était le discours-programme du pontificat.  » Paul VI, en effet, quoique monté sur le siège de Pierre en juin 1963, n’avait toujours pas encore fait connaître ses intentions dont beaucoup s’inquiétaient, après le déroulement mouvementé de la deuxième session.

Dans le prologue d’Ecclesiam suam, Paul VI indiquait que son encyclique n’était qu’une simple conversation épistolaire. Elle ne veut pas revêtir un caractère solennel et proprement doctrinal, ni proposer des enseignements déterminés, d’ordre moral ou social  ; elle veut simplement être un message fraternel et familier. Cependant, comme on savait que le Pape soignait toujours ses écrits, l’abbé de Nantes s’appliqua tout d’abord à saisir toutes les nuances du texte, puis il en publia une critique théologique dans ses Lettres à mes amis 180 et 181, respectivement des 20 et 28 août 1964.

Première constation, Paul VI se révèle entièrement dans cette encyclique et «  il entend marquer qu’il ne renie rien de ses convictions passées et qu’il demeure fidèle à la tradition des Montini. Il se veut et se déclare héritier d’une manière de faire, d’une orientation pastorale inaugurée par Léon XIII et poursuivie par tous ses prédécesseurs, de Pie XI à Jean XXIII. Il est ainsi très remarquable, très significatif que Sa Sainteté Paul VI n’ait pas voulu faire mention de Pie IX, de grande mémoire, et qu’il ait omis à dessein Pie X, le seul pourtant qui fut mis sur les autels, parce que indubitablement ils appartiennent à une autre tendance, une autre tradition, légitime aussi, mais que l’encyclique laissera dans l’ombre, comme tombée en désuétude.

L’exergue de la Lettre à mes Amis 180 résume parfaitement l’intention de l’encyclique  : «  Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne.  » Mais c’est une citation de la dernière proposition… condamnée par Pie IX dans le Syllabus (Prop. 80)  !

Maintenant, annonçait Paul VI, il ne s’agit plus d’extirper de l’Église telle ou telle hérésie déterminée ou certains désordres généralisés. Grâce à Dieu il n’en règne point au sein de l’Église.

Ce jugement euphorique, notait l’abbé de Nantes, prolonge donc la vision optimiste de Jean XXIII ; comme elle, il s’étend aux recherches intellectuelles et pastorales, aux entreprises missionnaires de ces derniers temps, à toute la vie et l’action catholique contemporaines. Il se porte avec la même satisfaction sur l’état des relations que l’Église peut et doit avoir avec l’humanité, à laquelle elle ne s’oppose pas. Au contraire, elle s’y unit.

PAUL VI, ACQUIS AU RÉFORMISME CONGARIEN

Le Saint-Père, s’il ne les impose pas, du moins choisit pour lui-même et son pontificat, et même nous propose, dignement mais fortement, les orientations qui, de Montalembert à Sangnier et de Jacques Maritain au Père Congar, définissent un certain esprit nouveau chrétien. Lesquelles  ? Celles d’une avance constante vers le monde moderne, démarche qui se veut et se déclare cependant absolument fidèle à toutes les exigences de l’Église du Christ. (…) Paul VI s’inscrit dans ce courant, ce torrent, apparemment majoritaire dans le Concile et le plus dynamique aujourd’hui. Il adopte donc à son tour tout un vocabulaire, jusqu’à ce jour plutôt inquiétant et banni du langage officiel de l’Église  : prise de conscience et ressourcement, renouvellement et réforme, coexistence et ouverture, dialogue enfin, sont les notions clefs de l’encyclique. Paul VI est personnellement acquis au principe même du réformisme congarien. C’est une date dans l’histoire de l’Église. (…)

DES RESTRICTIONS RASSURANTES QUI N’EMPÊCHERONT PAS
LA NOUVEAUTÉ SUBVERSIVE DE L’EMPORTER

Mais si Paul VI voulait que l’Église adopte un nouveau système de coexistence avec le monde, c’était en émettant des réserves, avec des « oui mais » savamment balancés.

Paul VI entend inscrire son pontificat dans le courant moderne d’une tradition libérale et réformiste, mais parce qu’il se porte garant de son accord profond avec l’intégrité de la foi et qu’il entend le maintenir fermement réglé, selon les plus exigeantes requêtes de la morale et de la discipline ecclésiastique. Toute la difficulté de l’encyclique, et toute la fortune de son application prochaine, tiennent dans la démonstration et la valeur de ce périlleux accord et de cet équilibre instable. En donner un aperçu sommaire permettra de fixer les points de convergence et d’opposition du réformisme modéré de Paul VI, avec le progressisme d’une part, avec l’intégrisme et notre traditionalisme d’autre part. Voici donc ce triple programme  :

Conscience mais foi.

Le Saint-Père adopte (…) la prise de conscience et, collective, la révision de vie d’où procède toute réforme de soi, des autres et de l’Église. Le Pape en sait les graves dangers, de subjectivisme  ; il la juge néanmoins en soi hautement appréciable et pratiquement répandue aujourd’hui, comme une expression raffinée de la culture moderne. Cependant, il est démontré que les erreurs du progressisme les plus contraires à la foi et à la simple raison, les inventions les plus destructrices étaient immanquablement fondées sur les vagissements instinctifs d’une conscience dite chrétienne, aussi infaillible qu’insouciante de toute règle. (…) Il exalte donc la conscience individuelle et ses illuminations prophétiques, tout en prétendant contenir ses expériences intimes dans les limites de la foi dogmatique. Et l’abbé de Nantes de poser la question  :

Mais les consciences se laisseront-elles ainsi préciser leurs cheminements secrets et leurs expériences subjectives par le Pape  ? Je crains qu’elles ne profitent plutôt de la liberté et de la sorte d’infaillibilité qu’on leur reconnaît sous le nom de conscience ecclésiale pour se substituer encore au Magistère et s’émanciper de la règle de foi. Qui saura discerner vraie et fausse conscience  ? L’équivoque, l’opposition demeurent donc. Le progressisme bouleversera encore notre Credo au nom de la conscience chrétienne  ; l’intégrisme récusera de tels oracles parce que contraires au dogme et à la morale de l Église. Tous deux le feront sous le couvert de l’encyclique. (…)

Renouvellement, mais perfection spirituelle.

Le Saint-Père traite de la question de la réforme à entreprendre et des mesures à prendre en vue de purifier et de rajeunir le visage de l’Église. Le Saint-Père adopte la problématique de Congar cherchant à définir et à discerner par avance ce qui peut être renouvellement salutaire et ce qui n’est que révolution. Rejetant l’immobilisme total ou l’hostilité de principe à toutrapprochement avec le tour de pensée et les manières de faire ayant cours en notre temps et qui y songe  ? Paul VI distingue à son tour entre l’idée à se faire de l’essence de l’Église catholique et de ses structures fondamentales d’une part, choses à propos desquelles il serait abusif de parler de réforme, et ce qui, dans l’Église telle qu’elle est aujourd’hui est venu déformer le dessein primitif et altérer plus ou moins, du fait de la faiblesse humaine, la pureté de ses traits et la beauté de son action.

Mais ramener l’Église à sa forme parfaite est une formule trop dangereuse pour que le Pape ne l’ait assortie aussitôt d’une lumineuse, d’une véhémente mise en garde contre l’erreur révolutionnaire. Paul VI prônait donc la réforme de l’Église, mais dans le respect de la tradition  ! Sera-t-il compris, entendu, suivi  ? (…)

Au fond, ne serait-il pas plus simple et plus sür de dire que l’Église n’a pas besoin de réforme et qu’en ces temps de bouleversements universels et de folie elle appelle seulement ses enfants à une plus grande perfection  ? (…)

Dialogue, mais sans renoncer à la prédication de la vérité.

Le pape Paul VI a choisi de le mettre en œuvre l’apostolat séculaire de l’Église sous la forme d’un dialogue avec le monde, d’une conversation. Ce n’est pas sous sa plume simple adoption d’un slogan, mais l’expression d’un choix délibéré  : En ce moment de l’histoire du monde, cette nouvelle forme de contacts de l’Église avec toute l’humanité est la meilleure. Et c’est sans s’y attarder pour les louer ni pour les regretter que le Pape passe rapidement en revue d’autres formes, légitimes sans doute, mais désormais désuètes, en bref tout l’appareil d’autorité divine et d’institutions sociales que, pour répondre au salut des âmes, l’Église d’avant nous avait mis en œuvre avec un admirable sens de sa mission divine.

Là encore, quelle prime donnée au progressisme  ! la substitution du dialogue à toute autre méthode apostolique est en effet l’une de ses revendications majeures. Le Saint-Père entre-t-il dans ses vues  ? En partie. L’encyclique marque l’aboutissement d’un courant libéral et personnaliste pour lequel, avant tout, doit être respectée la liberté de l’homme. (…) L’avantage essentiel que le Pape trouve au dialogue, c’est qu’il laisse les hommes libres d’y correspondre ou de le refuser. Cette forme de rapport… si elle ne vise pas à obtenir immédiatement la conversion de l’interlocuteur parce qu’elle respecte sa dignité et sa liberté, vise cependant à procurer son avantage… (…)

On sent bien qu’à notre époque, il ne faut en rien braver l’ombrageux orgueil de l’homme. (…) Dans de telles conditions, d’estime, de sympathie forcées, le chrétien, l’Église ne seront-ils pas tentés et, par la force des choses, entraînés à réduire l’opposition des doctrines, partager l’erreur et la vérité à doses à peu prés égales et, de convertisseur, devenir eux-mêmes convertis  ? Le Pape réagit fortement contre cet entraînement, qu’il juge cependant évitable.

L’abbé de Nantes était convaincu que la nouveauté subversive l’emporterait.

Le dialogue, devenu la règle suprême et l’unique méthode d’apostolat progressiste en France, a révélé son impuissance à convertir personne et c’est son vice essentiel. Réduit au dialogue, en toute égalité et liberté, d’un homme avec un autre homme, cet étrange apostolat n’a plus rien d’objectivement divin. C’est sa vision subjective qu’un chrétien propose à l’autre, dont la vision subjective est a priori de même valeur. Bien plus, la courtoisie voudra que le chrétien épargne à son interlocuteur des critiques trop faciles ou de trop sévères réprimandes. Ce serait un empiétement sur sa liberté que de faire intrusion dans sa vie avec toute l’autorité, la puissance contraignante, la proposition de salut souveraine de notre Dieu qui est son Dieu, de notre foi qui doit être sa foi comme condition absolue de salut, sous peine de damnation  ! C’est à juste titre donc que le dialogue humain nous a toujours paru théoriquement, comme il a toujours été mené pratiquement par le progressisme, comme excluant l’apostolat proprement dit. Il ne vise pas à la conversion nécessaire (…). Comme on voit, l’homme est bien laissé libre  ! Mais que devient l’autorité souveraine de la Parole de Dieu  ?

Au contraire, dans la prédication comme dans l’apostolat qui la prolonge auprès de chaque âme, ce ne sont pas deux hommes ou deux sociétés humaines qui se rencontrent sympathiquement, c’est, par le ministère de l’Église et de ses mandataires, Dieu même qui vient sommer l’homme rebelle et pécheur de se convertir pour être sauvé. C’est un duel, d’amour sans doute, mais non à égalité, non de liberté, qui ne peut se terminer que par le repentir et la conversion de l’infidèle, ou par le martyre de l’Envoyé céleste… Tellement la Vérité de Dieu ne souffre accommodement ni retard  ! Ajoutons-le, car c’est une constatation, les formes anciennes de l’apostolat demandaient dévouement, abnégation, héroïsme, mais elles ont converti des peuples et porté l’Évangile sur toutes les plages, les arrosant du sang des martyrs.  » L’Église en conversation « , le dialogue, ne risquent pas de nous attirer persécution ni désagrément mais pas davantage ne rapporteront-ils à l’Église dévouements et conversions.

L’abbé de Nantes analysera cette thèse majeure de l’encyclique dans la deuxième partie de son étude, publiée dans la Lettre 181.

L’ÉGLISE AU SERVICE D’UN MONDE PROFANE

L’encyclique Ecclesiam suam dont l’intention est toute tournée vers le nouveau système de coexistence et de dialogue avec le Monde, témoigne que la mentalité catholique a plus évolué, sur ce chapitre, depuis vingt ans, qu’en deux millénaires. Jusqu’alors (…) l’Église travaillait à l’expansion de son domaine,  » royaume de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce, royaume de justice et de paix « . Sans complexe. L’emprise du Monde infernal devait reculer, tous les pouvoirs temporels reconnaître la royauté du Christ ou disparaître. Cependant, l’œuvre sans cesse poursuivie était sans cesse menacée, mise en échec. L’Église avait sur ses franges des excommuniés, des apostats, les schismatiques et les hérétiques. Plus loin demeurait la compacte, l’impénétrable masse des infidèles, dominée par l’inquiétant foisonnement de pouvoirs et de religions ennemis. La foi en l’unique Église du Christ, arche de salut des nations, n’en était pas pour autant ébranlée. Au contraire, l’apostolat missionnaire se doublait de la soif du martyre et la Chrétienté s’étendait indéfiniment.

Tout a changé. L’encyclique évoque désormais, comme deux réalités distinctes, l’Église et la société humaine. Une nouvelle géographie religieuse apparaît sous la plume du Pape  : L’Église est entourée d’une partie du monde qui a subi profondément l’influence du christianisme et l’a profondément assimilé, si bien qu’elle ne s’aperçoit souvent pas d’être débitrice au christianisme de ce qu’elle a de meilleur  ; mais, par la suite, elle s’est distinguée et détachée durant ces derniers siècles du tronc chrétien de sa civilisation  ; une autre partie, qui est la plus considérable de ce monde, s’étend jusqu’aux horizons les plus éloignés des peuples qu’on appelle nouveaux  ; mais l’ensemble forme un monde… le monde moderne.

Maintenant les chrétiens reconnaissent une civilisation mondiale, émancipée, autonome et cependant viable, avec laquelle l’Église doit entrer en rapports, non d’intériorité ou de domination, mais d’extériorité et de service. Notons qu’il ne s’agit pas, dans cette évolution reconnue, d’une décléricalisation de la société chrétienne où les pouvoirs politiques ont passé des clercs aux laïcs, mais de la désacralisation d’une société universelle qui entend se définir, vivre et prospérer selon de pures valeurs humaines, en dehors de l’autorité et des principes de l’Église du Christ. C’est ce monde moderne appelé de ses vœux et défini par Jacques Maritain comme un humanisme intégral, qui est donné dans notre encyclique comme la réalité d’aujourd’hui, comme un fait historique indéniable s’imposant à notre foi.

Ce monde prétend se passer, se passe en fait et, de notre aveu même, peut donc se passer de Dieu, du Christ-Sauveur, de l’Église catholique  ? Il se construit, il se développe, sans être ni pour ni contre, ou alors c’est accidentel à son être, à son ordre propre, à son harmonie profonde. Il est composé de beaucoup de races et aussi de beaucoup de religions diverses, et d’idéologies concourantes. Il ne choisit pas, mais les fait coexister dans son unique progrès. Et l’Église tient à cœur qu’il y ait, entre lui et elle, rencontre, connaissance et amour réciproques. Révolution dans la foi traditionnelle  : ce n’est plus le Monde de Satan, loin de là  ! c’est  » la vie profane « . (…)

Les rapports de l’Église avec un Monde ainsi défini n’auront plus rien de la souveraineté ni de l’apostolat anciens, et l’on s’étonne que le Pape se situe encore au centre géographique d’un tel ensemble humain, qui rejette ou ignore son autorité divine. L’Église catholique paraît au contraire accepter d’être considérée comme une puissance spirituelle de second rang, partageant avec d’autres la charge de fortifier les énergies des hommes pour la construction et le perfectionnement de la Cité terrestre, toutes rivalisant pacifiquement dans ce service social et réservant leur dialogue au domaine de la pure et gratuite spéculation religieuse.

Le danger est qu’en renonçant à condamner l’apostasie moderne, comme ruineuse et digne de châtiment, l’Église ne se vide de toute sa substance dès lors absorbée par les structures laïques de la Cité terrestre. L’Action catholique travaille trop sur ce thème  : présents à l’appel d’un monde à construire. Faute de condamner le Léviathan moderne, l’Église risque d’être abandonnée pour lui par ses propres enfants, enivrés d’ambitions humaines. (…)

ENTRER EN DIALOGUE AVEC LES DIVERSES CROYANCES ET INCROYANCES

Voulant engager le dialogue avec les diverses croyances et incroyances y compris le marxisme, Paul VI les imagine comme une série de cercles autour de lui pris comme centre, et formule plusieurs propositions de conversations. (…)

Les adorateurs du vrai Dieu, fils, dignes de notre affectueux respect, du peuple hébreu, fidèles à la religion que nous nommons de l’Ancien Testament. Ensuite, les adorateurs de Dieu selon la conception de la religion monothéiste – musulmane en particulier – qui méritent admiration pour ce qu’il y a de vrai et de bon dans leur culte de Dieu  ; et puis encore… les fidèles des grandes religions afro-asiatiques.. Envers ces peuples, le Pape adopte des principes de conduite fort clairs, mais tout aussi nouveaux. Il reconnaît avec respect ce qu’elles ont de vrai et de bon, il accepte de contracter avec ces multitudes une sorte d’entente pour promouvoir et défendre les idéaux que nous pouvons avoir en commun, dans le domaine de la liberté religieuse, de la fraternité humaine, de la saine culture, de la bienfaisance sociale et de l’ordre civil... Voilà donc bien l’offre d’une coopération positive à buts humanitaires et celle d’un dialogue, plus lointain, sur la vérité religieuse…

Avec lucidité, l’abbé de Nantes prévoyait les conséquences de telles offres de dialogue et de coopération. Il annonçait que notre faiblesse ne pourrait qu’endurcir les juifs dans leur certitude d’être le peuple élu appelé par Dieu à prendre sa revanche et à asservir tous les autres peuples, infidèles. Quant aux musulmans, ils les interpréteraient comme un nouveau signe de lâcheté des  » nazaréens « . Et que d’illusions concernant le bouddhisme et l’hindouisme  !

Orthodoxes et protestants forment le cercle du monde le plus voisin de nous… Dans ce domaine, le dialogue, qui a pris le nom d’œcuménique, est déjà ouvert, et S. S. Paul VI en adopte volontiers le principe  : Mettons en évidence avant tout ce que nous avons de commun, avant de noter ce qui nous divise. Généreusement, il offre davantage  : Sur de nombreux points qui nous différencient, en fait de tradition, de spiritualité, de lois canoniques, de culte, nous sommes prêts à étudier comment répondre aux légitimes désirs de nos frères chrétiens, encore séparés de nous. Hélas  ! (…) souligner qu’on insistera sur les points communs, annoncer des concessions de détail, sous réserve de leur « légitimité », c’est déjà compromettre le dialogue par l’aveu tacite du principal, qui nous divise irrémédiablement. Alors, s’il en est ainsi vis-à-vis des chrétiens qui ont tant de points communs avec nous, que sera-ce des autres, tout étrangers à notre foi  ?

Le Pape considère que c’est l’Église catholique qui a pris l’initiative de recomposer l’unique bercail du Christ et, très fermement, il enseigne que cette réconciliation ne pourra se faire qu’en pleine reconnaissance de la primauté du Pape, autour de son autorité souveraine, pivot central de la sainte Église. Si vous voulez bien remarquer que les mises en garde et restrictions, qui visent tout au long de l’encyclique à prémunir les catholiques contre des déviations et erreurs modernes, sont autant de thèses strictement opposées au protestantisme, vous comprendrez le désarroi des œcuménistes. (…) Il croit, il veut croire cependant au dialogue entre baptisés…

Le prix de cette espérance bienveillante n’en est pas moins fort lourd, ici encore. Les aimables conversations ne peuvent durer qu’au prix de graves silences  : l’Église doit taire l’illégitimité fondamentale, historiquement démontrée, de la Réforme protestante comme du Schisme oriental, pour reconnaître en eux des interlocuteurs valables, elle doit s’interdire de faire connaître l’extrême pauvreté de doctrine, de vie sacramentelle, de valeur morale et mystique qui caractérise les communautés chrétiennes, constituées par des rebelles sur d’autres fondements que le Christ  ; elle s’interdira donc de presser les âmes innocentes et de leur faire un devoir de se libérer de leur esclavage pour entrer dans l’unique arche de salut, l’Église, seule épouse du Christ et mère incomparable. (…)

LES FILS DE LA MAISON LIVRÉS À L’ARBITRAIRE

Et enfin notre dialogue s’offre aux fils de la Maison de Dieu. Le Pape sera très bref sur ce dialogue, qu’il semble préoccupé de subordonner et de limiter tout entier à l’obéissance. Je crains fort que cet appel sévère à la plus aveugle, la plus entière discipline, ne soit encore un argument contre les seuls catholiques qui vont à contre-courant. Point de dialogue pour eux, dans l’Église actuelle  ; celui-ci demeure le privilège exclusif des progressistes à la conscience éclairée. (…)

NEUTRALISME POLITIQUE

Et le communisme  ? et la subversion mondiale  ? Le pape Paul VI, ouvrant une ère de dialogue avec tous les hommes, distingués selon leurs groupes religieux, s’impose de croire qu’ils mettent leurs convictions religieuses ou métaphysiques au-dessus de leurs intérêts et de leurs passions raciales ou sociales. Il se déclare lui-même étranger à tout intérêt temporel et aux formes proprement politiques. Le Pape refuse de prendre parti entre l’Occident chrétien qui recule, la Révolution communiste qui l’investit de toutes parts et de l’intérieur même, le tiers monde disparate et sans consistance, qui échappe à la domination de l’un pour courir dans l’esclavage de l’autre. (…) Le Pape, confirmant le neutralisme politique de Jean XXIII, ne veut pas engager son pouvoir dans la défense de l’Occident. La dénonciation, comme un crime et comme une ruine, de la guerre d’agression, de conquête ou de domination, par le Chef spirituel le plus écouté de l’Occident, son silence sur la guerre de libération nationale, instrument le plus efficace de la subversion communiste, sa recommandation de solutions négociées, enfin sa théorie de la paix à tout prix ne peuvent qu’affaiblir le potentiel défensif de l’Ouest dans la guerre froide de la diplomatie et demain peut-être, hélas  ! sans que nous l’ayons voulu ni même préparé, dans la guerre atroce que les pays communistes auront préméditée, préparée et déclenchée à leur guise, sous la protection du neutralisme occidental. Trop prêcher la paix en pays assiégé, c’est mener à la guerre et à l’écrasement de nations pacifiques mal défendues  !

Cette attitude intemporelle, et volontairement éloignée de toute politique, se retrouve dans la condamnation du communisme. Quoi qu’on prétende, elle est limitée et très atténuée par rapport à ses devancières. C’est l’athéisme persécuteur qui se condamne lui-même. Parmi d’autres régimes économiques, sociaux et politiques, auxquels sont souvent identifiés les systèmes d’athéisme condamnés, est mentionné tout spécialement le communisme. Donc la revendication majeure du progressisme politique est enfin reconnue et acceptée dans un document pontifical  : ni les systèmes économiques ni les régimes politiques, même communistes, ne sont objet de condamnation, mais l’athéisme persécuteur qui les accompagne actuellement. Qu’ils y renoncent et le dialogue reprendra avec eux. Qu’ils laissent, eux aussi,… les couteaux au vestiaire, et nous serons heureux de discuter en confiance de l’existence de Dieu. Le Pape formule comme une espérance ce vœu d’une reprise du dialogue, en citant fort explicitement le passage tant contesté de Pacem in terris, dont on nous avait pourtant dit qu’il ne pouvait en aucun cas concerner les régimes et partis communistes.

Cette encyclique prouve donc la volonté certaine de Paul VI d’entraîner l’Église sur les chemins aventureux de l’illuminisme, du réformisme et d’un œcuménisme ultrachrétien sous le signe du dialogue.

Aussi, le 15 septembre 64, l’abbé de Nantes avertit ses lecteurs du péril immédiat le menaçant  : «  Obligés en conscience de résister et nous faisant fort d’en exposer les raisons indiscutables, la nécessité pressante, nous risquons d’être incompris, peu suivis par des amis hésitants, désavoués par une masse de lecteurs trompés par ailleurs et incapables de mesurer l’ampleur du drame.  »

Extraits des Lettres à mes amis n° 180 et n° 181,
et de Pour l’Église, tome 2, p. 61-76.

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant