La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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FIDES ET RATIO
LA PHILOSOPHIE DU GENRE HUMAIN

AVERTISSEMENT

Jean-Paul II

LE thème de l’encyclique et le ton employé font croire que ce document s’inscrit dans la lignée du dernier motu proprio ad tuendam fidem. Mais par Fides et ratio, le Pape veut-il vraiment défendre la foi  ? Il s’efforce en fait de faire la promotion d’une philosophie qui serait sous-jacente dans toutes les civilisations. Mais s’agit-il d’un rappel des véritables principes philosophiques chrétiens, ou d’une nouvelle utopie au service du syncrétisme religieux de l’an 2000  ?

Ces deux soucis contradictoires sont si souvent et si fermement affirmés, que l’on peut légitimement se demander si cette encyclique n’a pas été rédigée par deux auteurs. Deux théologiens de haut niveau, s’estimant mutuellement et acquis l’un comme l’autre aux nouveautés conciliaires. Karol Wojtyla mû par son esprit prophétique voulant à tout prix mettre au point sa gnose pour l’an 2000, et l’autre, Joseph Ratzinger peut-être, partageant la grande vision de son supérieur et s’employant à l’inclure dans la foi catholique, en en montrant la parfaite continuité avec la tradition catholique. Les théologiens d’extrême gauche s’insurgent déjà tandis que les derniers bastions du catholicisme intégral se rallient à cette religion si aimablement et généreusement présentée, les uns comme les autres abusés.

PREMIÈRE DÉSORIENTATION

«  LA FOI ET LA RAISON sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité.  »

La première phrase de l’exorde nous livre le thème de l’encyclique, elle ne manque pas de poésie et pourtant il nous faut vite rompre son charme, car ensuite ce serait trop tard, nous serions pris dans l’engrenage de son principe et notre foi en serait toute désorientée.

En effet, la comparaison de ces deux univers de l’effort de l’homme par sa raison, et de la foi comme don du Dieu vivant, aux deux ailes d’un oiseau a beau être originale, élégante, elle est fausse. Elle désoriente d’emblée son lecteur en établissant entre ces deux catégories mentales radicalement dissemblables une symétrie et une égale capacité en perfection. Insoutenable  !

«  C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité [oui, mais qu’en a-t-il fait depuis le péché originel ? et aujourd’hui même tout pareillement ?] et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même (cf. Ex 33, 18; Ps 27 [26], 8-9; 63 [62], 2-3; Jn 14, 8; 1 Jn 3, 2).

Connaître Dieu pour se connaître, se construire soi-même, c’est une idée fixe du Pape, et l’introduction va nous apprendre quel grand projet, quelle grande symphonie elle doit animer.

INTRODUCTION  : CONNAIS-TOI TOI-MÊME [n° 1 à 6]

Comme pour Veritatis splendor, l’introduction de Fides et ratio est aussi importante à elle seule que tout le reste. C’est, une fois de plus, la gnose wojtylienne qui jette sa toile, cette fois sur l’histoire de la pensée, mais dans quel but  ? Avec une rare puissance d’évocation, Jean-Paul II, dialecticien hégélien, nous brosse une histoire de la pensée humaine, autre que celle de la Bible. C’est sidérant de voir un pape décentrer et laïciser sa vision du monde et de son destin au point de substituer à la Parole de Dieu, la puissance créatrice de la raison de l’homme.

UNE INCROYABLE DIALECTIQUE PONTIFICALE

L’HUMANITÉ

L’humanité en l’homme, l’homme en l’humanité est une énigme à soi-même, et sa conscience le pousse à se donner des issues, des réponses, des sens, des valeurs, afin d’arriver à se connaître lui-même. Les différentes cultures, religions, gnoses témoignent de cette «  quête de sens.  » Curieusement le Pape a exclu l’Islam de cette recherche commune, simple oubli  ?

Dans ce panthéon, les «  écrits sacrés d’Israël  » occupent une place de leader, mais pour les besoins de sa cause, le Pape ne voudra en connaître que la morale des livres sapientiaux  ; rien n’indique la Révélation d’un Dieu vivant et vrai ni d’une quelconque Alliance. Une question se pose  : comment ce «  désir de connaître la vérité  » que Dieu a mis au cœur de tout homme s’est-il mué en une confuse «  quête de sens  » commune à toutes les cultures et religions  ? S’il est question plus loin du péché originel, le Pape en revanche ne nommera jamais Satan, le Père du mensonge, le Prince de ce monde. C’est le grand absent de toute cette encyclique. Pourtant s’il y en a un qui tout au long de l’histoire de l’humanité s’est fait philosophie, religion et idéologie, c’est bien lui…

Cette absence permet au Pape de reconstruire l’histoire de la pensée comme d’un progrès propre à chaque homme, et en même temps collectif, afin de nous persuader que ce grand et universel mouvement suppose l’existence d’une âme commune, «  un patrimoine spirituel commun à toute l’humanité  ». C’est sur fonds commun que devra se réunir le genre humain, en attente d’une «  vérité  » dont tous pressentent la proximité.

L’ÉGLISE

En face de cette humanité tendue dans «  un effort commun pour atteindre la vérité  », cette fiction insaisissable, invérifiable que Jean-Paul II conçoit comme la réalité première de l’histoire, il situe son Église. Elle n’est pas étrangère à ce parcours de recherche, elle qui «  dans le mystère pascal  » a «  reçu le don de la vérité ultime sur la vie de l’homme [et pas de Dieu ?]  ». La voilà maintenant partie «  en pèlerinage [un “ pélé ” avec JP II, c’est “ supersympa ! ”, les JMJ cela ne date pas d’aujourd’hui…] sur les routes du monde [« comme des brebis au milieu des loups ? » Mt 10, 16] afin d’ «  annoncer que Jésus-Christ est le Chemin, la Vérité et la Vie  ». Le choix de cette citation accentue l’impressionnisme du tableau d’ensemble. Jamais le Pape, il aurait pu le faire en plusieurs occasions, ne citera les finales abruptes et contraignantes de Marc  : «  Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé  ; celui qui ne croira pas sera condamné  », ou de Matthieu (Mt 28, 19).

Engagé dans sa perspective humaniste, Jean-Paul II entend donc le service («  diaconie  ») de la vérité comme une simple annonce, mais pas comme un ordre divin très précis, ni un témoignage apostolique de la seule Vérité qui sauve, faisant passer les convertis, des ténèbres à la lumière, sous menace de perdition. Sans diable, il n’y a évidemment plus d’enfer, ni d’institutions humaines à la solde du Prince de ce monde.

Dans cette simple annonce de la vérité, l’Église doit bien se garder de faire la fière, car «  la pleine vérité  » ne se manifestera à elle que «  dans la Révélation ultime de Dieu.  ». Nous autres aussi sommes en recherche, et voilà qui nous invite à nous asseoir à la table des négociations pour un fructueux dialogue interculturel et interreligieux. Tous les intervenants désirent tellement la vérité qu’ils arriveront certainement à se mettre d’accord…

LA PHILOSOPHIE

Cette antithèse entre la foi en la divine Révélation des mystères chrétiens et l’innocente ignorance des masses païennes qui recherchent la vérité au sein de leurs cultures et religions, trouve dans le discours de Jean-Paul II une solution, une synthèse admirablement instruite pour attirer à elle tous les suffrages, et ceux-là mêmes des catholiques. C’est la philosophie qui sera la médiatrice et l’auxiliatrice [je n’écris pas ces mots au hasard (cf. n° 108)] de notre divine religion. Mais quelle est-elle  ? Au-delà des «  des doctrines différentes, voire contradictoires entre elles  », il s’agit d’une «  philosophie implicite  », fonds commun du patrimoine spirituel de l’humanité et fruit d’un effort unanime soutenu par tout homme pour mieux se comprendre et progresser dans la réalisation de lui-même. Vous en doutez  ? Le Pape veut vous persuader, et il va y aller très fort  : n° 3 «  Que cela soit vrai, on en a pour preuve le fait qu’une forme fondamentale de savoir philosophique, présente jusqu’à nos jours, peut être identifiée jusque dans les postulats dont s’inspirent les diverses législations nationales et internationales pour établir les règles de la vie sociale.  » CQFD  !  ? Nous sommes déjà tous d’accord sur la démocratie, les droits de l’homme, alors progressons encore, que notre accord en politique devienne philosophique, et certainement qu’un beau jour il se fera aussi théologique… Pourquoi pas en l’an 2000  ?

Les masses humaines en recherche du sens ultime de la vie devront donc recourir à la philosophie pour accéder par son truchement au mystère de la Divine Révélation puisqu’elle est détentrice de «  l’ultime vérité sur la vie de l’homme  ».

Pour les chrétiens, la promotion de la philosophie répond à un double objectif très fermement affirmé tout au long de l’encyclique. Le premier est réactionnaire, c’est le rappel, tout au long de l’encyclique de la philosophie réaliste de saint Thomas d’une part, et d’autre part une critique de la philosophie moderne qui se veut ferme mais qui est en réalité très “ universitaire ” et irénique  : «  La philosophie moderne a le grand mérite d’avoir concentré son attention sur l’homme (sic) (…)  », mais elle a oublié que «  celui-ci est également toujours appelé à se tourner vers une vérité qui le transcende. (…)  » [n° 5b] À cause du relativisme et de l’agnosticisme «  tout devient simple opinion  » et l’homme contemporain, «  par fausse modestie (sic  !)  » en est venu à perdre l’espérance «  de pouvoir recevoir de la philosophie des réponses définitives à ces questions [sur l’être et Dieu].  »

Président de “ S.O.S. philosophie ”, le Pape imagine les philosophes [il s’agit ici des très antichrists philosophes des Lumières, Voltaire, Rousseau, Kant, Hegel and Co] animés des meilleurs sentiments du monde, aussi veut-il dissiper l’illusion, l’erreur qui les pousse à se défier de la vérité philosophique, et de Dieu. Pour les réorienter gentiment, il va rappeler tous les bienfaits de la philosophie réaliste de saint Thomas, ce qui lui permettra par ailleurs de ramener les théologiens catholiques au bon sens. Tout cela sera longuement et brillamment développé moyennant certaines omissions nécessaires au dialogue et pour entrer réellement dans la perspective unanimiste de l’encyclique.

Le deuxième objectif de ce dialogue de base philosophique avec tous les hommes de bonne volonté, c’est dans le sillage de cette nouvelle évangélisation chère à Jean-Paul II, la «  diaconie de la vérité  », les derniers chapitres surtout en traiteront. Elle exigera des chrétiens un effort intellectuel, d’adaptation, d’ouverture au monde comme les derniers chapitres nous le montreront. Le langage divin de l’Église devra se faire humain en tous ses dehors afin d’être admis par tous les hommes en recherche et proches du salut. Cependant, Jean-Paul II tient à dissiper un malentendu, il ne s’agit pas pour autant de brader notre foi ou notre philosophie chrétienne. Il va nous en donner une preuve magistrale dans les trois prochains chapitres en retraçant, avec un enthousiasme communicatif, les étapes du cheminement de l’Église au sein du mouvement de la pensée universelle.

LES RELATIONS ENTRE LA FOI ET LA RAISON  :
HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN [n° 7 à 63]

Il nous faut cependant rompre le charme de cette présentation par trop idyllique, car elle n’est pas innocente et va nous mener très loin. En évoquant la rencontre de la sagesse grecque et de la foi juive, le Pape trouve dans les livres sapientiaux un vaste «  espace de rencontre  », c’est vrai, mais il ne faut pas occulter l’avers de la médaille et passer sous silence que cette rencontre a failli se solder par l’apostasie en masse du peuple élu, si le zèle d’un seul homme n’y avait fait obstacle [cf. Maccabées]. Le mot apostasie ne se trouve évidemment pas dans l’encyclique, mais n’est-ce pas à une telle extrémité que le Pape va conduire toute l’Église  ?

POURQUOI UN TEL IRÉNISME  ?

Fort de l’exemple de saint Paul, la conclusion du chapitre 2 affirme sans équivoque possible que «  le rapport entre la foi et la philosophie trouve dans la prédication du Christ crucifié et ressuscité l’écueil contre lequel il peut faire naufrage, mais au-delà duquel il peut se jeter dans l’océan infini de la vérité. Ici se manifeste avec évidence la frontière entre la raison et la foi, mais on voit bien aussi l’espace [exclusivement philosophique] dans lequel les deux peuvent se rencontrer.  » (n° 23)

C’est très vrai, pourtant sur cet «  espace  » et cette «  rencontre  », le Pape va nous mentir en interprétant faussement, par a priori conciliaire, la prédication de saint Paul auprès des philosophes d’Athènes [cf. Ac 17, 18-34]. Comme dans Redemptoris Missio, le Pape considère cette aventure comme un modèle de dialogue et d’approche philosophique. Ça n’est pas faux, mais saint Paul, lui, qui avait pourtant bien pris soin de conclure sa péroraison philosophique par la résurrection et non par la Croix, car il savait que cela scandaliserait ses interlocuteurs, quelle leçon a-t-il retirée de son échec  ? De rejeter à l’avenir les ornements de la sagesse grecque, de ne plus philosopher, mais de prêcher exclusivement Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié.  » [cf. 1 Co 2, 1-2].

C’est donc grandement exagéré, pour ne pas dire mentir, que d’affirmer  : «  L’Apôtre met en lumière une vérité dont l’Église a toujours fait son profit  : au plus profond du cœur de l’homme sont semés le désir et la nostalgie de Dieu.  »

L’Église à la ressemblance de son Divin Maître ne s’est jamais fait d’illusion sur l’homme [Jn 2, 24-25], elle a toujours balancé entre deux attitudes sans jamais rejeter l’une au profit de l’autre, comme pourtant le Pape, à la suite du Concile, ne cesse de le faire.

L’une, considérant les vérités, valeurs et bontés des religions païennes, et leurs rites parfois très humains et très beaux comme des préparations à l’annonce de l’Évangile, mais y conduisant nécessairement et devant être dépassées et reniées pour faire place à la seule Église du Christ.

L’autre, insistant sur les erreurs et les désordres moraux souvent effroyables des idolâtries (cf. Rm 1, 18-32), ne voulant y voir que des inventions de Satan pour retenir les peuples dans son esclavage, et donc des obstacles à mépriser et à renverser pour ouvrir la voie à l’Évangile.

Unique conséquence de ces deux perspectives  : l’Église a toujours accordé à ces religions et philosophies une prudente tolérance de fait qui ne retarde pas, mais au contraire facilite la prédication de la vérité divine et l’ouverture des peuples païens à la civilisation chrétienne.

C’est aussi très vrai de dire que  : «  Le climat de soupçon et de méfiance, qui parfois entoure la recherche spéculative, oublie l’enseignement des philosophes antiques, qui considéraient l’amitié comme l’un des contextes les plus adéquats pour bien philosopher.  » (n° 33) Mais attention, philosopher ce n’est pas dialoguer en se faisant de mutuelles concessions. C’est défendre la vérité par un raisonnement et pour se faire entamer une controverse [ce mot ainsi que celui de “ polémique ” sont absents deFides et ratio] courtoise, mais sans compromission. Socrate, le plus aimable et amical des hommes, le paya de sa vie, il ne faut pas l’oublier. Les sophistes de son temps comme plus tard les pharisiens avec Jésus useront du même radical moyen pour réduire la vérité au silence. Comment en est-on arrivé là  ?…

N° 38  : «  Parmi les pionniers d’une rencontre fructueuse avec la pensée philosophique, même marquée par un discernement prudent, il faut mentionner saint Justin  : tout en conservant, même après sa conversion, une grande estime pour la philosophie grecque [c’est vrai], il affirmait avec force et clarté [c’est précisément cette force et clarté qui lui valut le martyre, ainsi qu’à son alter ego féminin sainte Catherine d’Alexandrie, pourquoi le dissimuler ?] qu’il avait trouvé dans le christianisme «  la seule philosophie sûre et profitable  ».

Cet a priori va lourdement grever l’histoire des relations entre la foi et la raison que le Pape va développer tout au long du chapitre 4. Car après avoir merveilleusement bien évoqué le mérite des Pères de l’Église puis de saint Thomas au Moyen-Âge, réalisant un merveilleux et très profitable accord entre la raison et la foi, nous arrivons à la période moderne. Là, ce merveilleux accord se brise, pourquoi  ? Les causes avancées sont des plus stratosphériques. Le Pape va certes critiquer des systèmes, mais il les nommera d’une manière si générique, voire métaphorique que nous ne connaîtrons pas l’identité des philosophes ou des “ fondateurs ” de religion qui furent au principe de cette dérive, ni d’ailleurs les répercussions morales et politiques précises dont ils sont responsables. Luther, Descartes, Kant, Voltaire, Hegel, Marx, Nietzche, etc., sont absents. Une pareille bienveillance frise la complicité… Nous avons pour Pape un grand intellectuel, mais si nous avions un authentique Pasteur d’âmes, voici l’exhortation qu’il aurait pu adresser aux évêques en leur disant, en toute vérité cette fois  : N’ayez pas peur  !

PROSPECTIVE CATHOLIQUE

«  Mes bien chers frères dans l’épiscopat, il est grand temps de récuser l’agnosticisme moderne et de rejeter le criticisme kantien qui en est la prétendue justification théorique. Nous pouvons certes admettre l’incertitude de l’agnostique comme une infirmité ou une maladie de l’intelligence individuelle, mais il nous faut absolument contester toute valeur aux épistémologies positiviste et idéaliste qui en paraissent le fondement. Nous voyons bien chaque jour davantage à quel point l’agnosticisme et l’athéisme sont une régression spirituelle, un mal moral et aujourd’hui un fléau social universel.

«  Il faut que nos théologiens et directeurs de séminaire enseignent et manifestent en toute occasion leur détestation du kantisme et de l’hégélianisme. C’est pour l’Église une question de vie ou de mort, nous devons démontrer la fausseté de ces philosophies, l’inanité des morales qui s’y ajoutent. Il ne faut plus tergiverser, combattons avec les armes de raison et les énergies de la foi, l’engouement stupide de nos contemporains pour cette pensée allemande, toute de vaine dialectique à prétention idéaliste ou matérialiste, qui a provoqué la ruine mentale et morale, politique et sociale de l’Occident. Opposons-lui, pour la régénération de la civilisation, la Philosophia perennis d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin. Sa théorie de la connaissance, d’un réalisme et d’un intellectualisme équilibrés, répond seule aux erreurs contradictoires du nominalisme, du rationalisme ou de l’empirisme exclusif. Sa philosophie des natures, loin de tout monisme matérialiste ou panthéiste, distingue avec sûreté la hiérarchie des êtres, des infimes minéraux jusqu’aux vivants supérieurs et jusqu’aux purs esprits, situant l’homme à la jonction des deux mondes. Codification du sens commun, cette philosophie est aussi le fondement et l’arbitre des sciences, physiques, biologiques et humaines comme aussi des mathématiques.

«  Je voudrai, pour finir, attirer votre attention et vous soumettre cette réflexion afin d’avoir votre avis sur ce sujet, car notre réaction ne doit pas être conservatrice, mais progressiste. Le progrès ne serait-il pas de constater que la pensée occidentale est trop longtemps demeurée prisonnière de l’idéalisme de Platon et du substantialisme d’Aristote, négligeant par trop la valeur des individus concrets et l’importance de leur destin particulier aussi bien que de leur histoire universelle  ? Avec cette conséquence funeste de proposer comme sujet de la science morale l’homme abstrait, la “ personne humaine ”, substance indépendante et autonome en face de Dieu, bientôt rivale de Dieu et se rendant un culte à elle-même.

«  Il nous faudrait expliquer à tout homme, que sa personne humaine, si chétive soit-elle apparemment, est riche de sa relation unique à Dieu et à l’humanité qui l’ont concurremment appelée à être. Tous et chacun doivent comprendre qu’ils sont riches tout à la fois d’un destin historique et d’une immortalité qui font toute leur grandeur dans le monde et devant Dieu.

«  Nous pourrions aisément amener tout homme à considérer dans le faisceau de ses relations constitutives et historiques à ses parents, à sa patrie et au monde, l’intention paternelle de JE SUIS, son Créateur, qui lui montre ainsi sa vocation la plus personnelle. Dans la fidélité pleine d’amour aux liens qui le définissent, comme dans sa libre générosité, créatrice de nouvelles relations, procréatrice de nouvelles vies, chaque homme se sentirait poussé à donner toute sa mesure, en ne se rendant pas un culte à lui-même, impie et anarchique, mais en servant la convivialité des créatures et leur communion avec Dieu.

«  Tel serait l’enseignement libérateur que nous pourrions délivrer aux hommes du troisième millénaire, celui de la vraie dignité et valeur de chaque personne humaine, participant ainsi par son service de ses proches au grand dessein de vie et d’amour de JE SUIS. Oui, mes bien chers frères dans l’épiscopat, ne nous berçons pas d’illusion, tant que dans le monde Dieu ne sera pas connu, adoré, aimé, servi et glorifié, l’humanité errera malheureusement à la recherche de son âme, de son centre, de son essentiel.  »

Cette prospective, qui reste en réserve pour des temps meilleurs, aurait eu pourtant tout à fait sa place dans l’encyclique tant elle nous prépare bien aux n° 49 à 57 du chapitre 5. Le Pape y affirme avec une autorité sans faille et en toute vérité qu’«  il revient au Magistère d’indiquer avant tout quels présupposés et quelles conclusions philosophiques seraient incompatibles avec la vérité révélée, formulant par là même les exigences qui s’imposent à la philosophie du point de vue de la foi.  » (n° 55)

Cette affirmation très réactionnaire et de nombreuses autres, vont hélas contribuer à endormir le lecteur et le faire glisser à l’aide du Concile Vatican II, dans une désorientation qui va serpenter tout au long des chapitres 6 et 7. Ils font inclusion avec l’introduction, et vont nous indiquer où le Pape veut concrètement conduire l’Église du troisième millénaire.

LA PHILOSOPHIE DU GENRE HUMAIN [n° 64 à 108]

N° 72  : «  Le fait que la mission évangélisatrice ait rencontré d’abord sur sa route la philosophie grecque ne constitue en aucune manière une indication qui exclurait d’autres approches. Aujourd’hui, à mesure que l’Évangile entre en contact avec des aires culturelles restées jusqu’alors hors de portée du rayonnement du christianisme [lesquelles ?], de nouvelles tâches s’ouvrent à l’inculturation. Des problèmes analogues à ceux que l’Église dut affronter dans les premiers siècles se posent à notre génération. Ma pensée se tourne spontanément vers les terres d’Orient, si riches de traditions religieuses et philosophiques très anciennes.  »

Mais Très Saint Père, l’Église en la personne de ses saints missionnaires et docteurs, a déjà fait le tour de ces prétendues sagesses… Ne voyez-vous pas qu’au nom de Vatican II (Nostra aetate), vous êtes en violente rupture avec la tradition de l’Église  ?

«  Parmi elles, l’Inde occupe une place particulière. Un grand élan spirituel porte la pensée indienne vers la recherche d’une expérience qui, libérant l’esprit des conditionnements du temps et de l’espace [pour mieux embrasser le néant !] aurait valeur d’absolu. Dans le dynamisme de cette recherche de libération, s’inscrivent de grands systèmes métaphysiques [?].  »

Vis-à-vis de la raison ces systèmes sont «  grands  », ils ne pèchent pas, eux, par «  fausse modestie  »  ?  ! Le Pape joue-t-il, sérieusement (  ?), au maître Jacques de Molière pour vouloir réconcilier à ce point les irréconciliables, la sagesse du Christ avec les gnoses de Satan  ?

Le numéro 92 nous en donne un exemple saisissant  : «  La Vérité, qui est le Christ, s’impose comme une autorité universelle qui gouverne, stimule et fait grandir (cf. Ep 4, 15) aussi bien la théologie que la philosophie.  »

C’est parfait et cela raffermi tellement le lecteur dans sa foi catholique que le Pape peut tout de suite après, le temps et l’espace d’un saut de paragraphe, le basculer sans ménagement dans sa gnose, cet unanimisme philosophique où il veut conduire l’humanité.

«  Croire en la possibilité [mot magique qui va permettre le dialogue] de connaître une vérité [mais les catholiques ont reçu de l’Église, Épouse du Christ, le don de cette Vérité et ils doivent en rendre témoignage jusqu’au martyre] universellement valable [sic] n’est pas du tout une source d’intolérance  ; [Et qui donc a mis et met encore à mort nos frères catholiques de par le monde ?] au contraire, c’est la condition nécessaire pour un dialogue sincère et authentique entre les personnes. C’est seulement à cette condition [non, le dialogue est un mot d’apostat qui n’a jamais conduit personne à la vérité, mais toute l’histoire de l’Église, celle-là même que le Pape a si bien rappelée, montre que c’est une charitable et ferme controverse qui a converti des nations entières et réalisé une merveilleuse concorde entre la foi et la raison] qu’il est possible de surmonter les divisions et de parcourir ensemble le chemin qui mène à la vérité tout entière, [l’Église catholique n’est évidemment plus dépositaire des vérités éternelles, c’est dépassé grand-mère…] en suivant les sentiers que seul [!] l’Esprit [l’Esprit Saint rappelle sans cesse à l’Église que le Seigneur Jésus est le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6), hier comme aujourd’hui] du Seigneur ressuscité connaît.  »

Comme dans Dominum et Vivificantem, l’Église, une sainte catholique et apostolique est dépouillée de ses prérogatives au profit d’un Esprit qui inspire et guide chaque homme quelque soit sa religion sur des sentiers que seul Dieu (et Jean-Paul II) connaissent. Il ne s’agit plus de faire l’unité du genre humain par la conversion de l’humanité à la religion catholique, ce qui reste pourtant toujours la volonté de Dieu. Comme tous les théologiens progressistes de sa génération, Jean-Paul II juge qu’après 2000 ans l’Église a échoué, il faut trouver mieux. Eurêka  ! s’exclame notre nouvel Archimède, ce levier pour soulever le monde, c’est La Philosophie. «  Une philosophie dans laquelle se reflète quelque chose de la vérité du Christ, [le pape n’est pas difficile, un simple reflet de vérité du Christ suffirait à la philosophie de ses rêves] réponse unique et définitive aux problèmes de l’homme, sera un appui efficace pour l’éthique véritable et en même temps planétaire dont a besoin l’humanité aujourd’hui.  » (n° 104)

C’est par elle que se réaliseront l’unité et la parfaite harmonie du genre humain et qu’adviendra enfin la civilisation de l’amour cher à son maître, Paul VI.

Pour rallier les catholiques traditionalistes, Jean-Paul II présente alors son projet comme la reprise du grand effort de conciliation entre la foi et la raison, jadis réalisé par les Pères de l’Église et saint Thomas d’Aquin vis-à-vis de la philosophie grecque. Il faut donc que les philosophes et les théologiens se mettent au travail, c’est pourquoi les derniers chapitres vont fixer concrètement à chacun ses devoirs. C’est très exigeant et certains rappels, notamment sur l’urgence d’une vraie métaphysique, sont très réactionnaires. Mais où le Pape veut-il en venir  ?

N° 102  : «  Par une telle insistance sur l’importance et sur les véritables dimensions de la pensée philosophique, l’Église promeut à la fois [surtout] la défense de la dignité de l’homme et [pour arriver à cette fin] l’annonce du message évangélique. (…) Grâce à la médiation d’une philosophie devenue une vraie sagesse, l’homme contemporain parviendra ainsi à reconnaître qu’il sera d’autant plus homme qu’il s’ouvrira davantage au Christ, en mettant sa confiance dans l’Évangile.  »

Voilà la chimère, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle ne rend pas très lucide  :

N° 104  : «  La pensée philosophique est souvent l’unique terrain d’entente et de dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi.  » Le Code de la route, je veux bien, mais la Philosophie, la métaphysique d’Aristote et saint Thomas  ?  !

Poursuivant sa chimère unanimiste, Jean-Paul II va engager tous philosophes et théologiens chrétiens à mettre les ressources de leur intelligence dans ce «  dialogue  », Pourquoi  ? Parce que «  les problèmes de l’écologie, de la paix ou de la cohabitation des races et des cultures peuvent être résolus grâce à une franche et honnête collaboration des chrétiens avec les fidèles d’autres religions et avec les personnes qui, tout en ne partageant pas une conviction religieuse, ont à cœur le renouveau de l’humanité.  »

L’Église de Vatican II «  servante de l’humanité  » ne travaille plus que pour le renouveau de l’humanité. Il va s’opérer par la Philosophie. À l’instar de la Vierge Marie recevant de l’ange Gabriel l’annonce qu’elle serait la mère du Sauveur, la Philosophie va recevoir de l’Église l’annonce de la vérité de l’Évangile. Cette «  diaconie de la vérité  » suffira pour que par la “ puissance ” de je ne sais quel Esprit, la Philosophie enfante des hommes nouveaux délivrés de toutes les aliénations inhumaines, que ce soit celles des religions ou des idéologies. Ils communieront dans un même credo philosophique, assise rationnelle de la théologie du troisième millénaire et de sa religion universelle au service de l’homme et tous les hommes. Nous voici au paroxysme du culte de l’homme. C’est grande pitié de voir la Très Sainte Vierge (cf. n° 108) mêlée à un tel programme antéchrist. Mordue au talon, l’Immaculée victorieuse de toutes les hérésies ne manquera pas d’écraser la tête d’une telle Bête d’Apocalypse.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la conférence L’encyclique Fides et ratio (Toussaint 1998, A 86)

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