La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’encyclique Pacem in terris

«  Et un frère livrera à la mort son frère. Et un père son enfant. Et des enfants se lèveront contre leurs parents et les feront périr. Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom.   »
(Mc 13, 12)
Jean XXIII signant son encyclique

Jean XXIII signant son encyclique,le 9 avril 1963.

IL est facile d’édifier à partir d’une vue abstraite de la nature humaine une doctrine morale et un programme politique où le respect des droits de l’homme et des peuples développe sereinement ses exigences, où le sentiment du devoir impose en contrepartie à chacun de prendre sa part de l’effort commun en vue de tous. On en arrive alors, pour peu qu’on oublie les conditions concrètes et les lois qui régissent nos communautés, qu’on néglige le péché originel et la malice des hommes, à esquisser le tableau d’une communauté mondiale libre, égale et fraternelle, où chaque homme et chaque peuple reçoivent tout autant qu’ils peuvent naturellement désirer, où les nations sont indépendantes et les religions, cultures et idéologies s’accordent et «  convergent   »,où il n’y a plus de peuples dominateurs et de peuples dominés, où enfin les hommes de bonne volonté désirant dans leur cœur profond la paix et l’harmonie, ayant fait litière des malentendus ancestraux et des conflits d’intérêts, soumettent leurs humeurs et leurs passions au bien suprême de la paix universelle. C’est un exercice d’optimisme, utile et agréable.

Mais la mise en pratique de cette doctrine est périlleuse dans la mesure même où elle relève de la sciencefiction. La morale en action qui découle de ces mirifiques présuppositions va en effet exactement à l’opposé de celle qui nous tient liés par les définitions traditionnelles du juste et de l’injuste au monde tel qu’il est, et personne jusqu’à ce jour n’a osé aborder ouvertement ce problème moral primordial. Même sans légitimer la révolution absolue, l’évolutionnisme progressiste en morale, aboutit à condamner au nom de la Cité nouvelle à promouvoir, les soumissions et fidélités quotidiennes que depuis toujours nos communautés historiques et leurs lois, écrites et non écrites, avaient réclamées et obtenues des individus. Avec ou sans choc trop douloureux, d’un bond ou par étapes, la construction du monde nouveau ne peut se faire que par des pionniers libérés des soumissions de la morale commune et destructeurs de l’ordre traditionnel. Je demande  : Qui a autorisé ou autorisera ces pionniers à rompre les liens sacrés et à violer les serments qui les retenaient au service des communautés maternelles, qui osera les délier au nom du Christ de la morale antique sur laquelle reposent – ou reposaient  ! – la paix et la force des communautés historiques et des pouvoirs légitimes dont l’autorité vient de Dieu justement pour dresser un obstacle souverain aux folies, aux révoltes, aux trahisons des individus  ?

La «  décolonisation  »par exemple peut rentrer dans le projet idéal et séduisant d’un monde égalitaire et libre. Une morale nouvelle du droit des peuples peut s’en faire un programme d’action. Celle-ci n’en passe pas moins par la trahison consciente, volontaire, obstinément poursuivie, de l’ordre social, des constitutions, des traités et des lois des nations jusqu’alors tenus pour inviolables et sacrés. Ainsi deux morales – chrétiennes  ? – ont formé deux partis, deux armées et la morale du futur idéal a jeté aux charniers des milliers d’hommes et de chrétiens qui en étaient restés, fidèlement, héroïquement, à la morale d’hier et d’aujourd’hui.

Jean XXIIIRien de plus parlant à cet égard que la comparaison de deux documents récents  : la dernière encyclique du Pape (Pacem in terris) et la déclaration du colonel Bastien-Thiry 1Le Colonel Bastien-Thiry, défenseur de l’Algérie française, fut l’un des responsables de l’attentat manqué du Petit-Clamart contre le général de Gaulle, le 22 août 1962. Après un procès retentissant, il sera condamné à mort et fusillé. L’abbé de Nantes, en mars 1963, dans la Lettre à mes amis n° 133, dénonce le vrai coupable  : le général de Gaulle, pour son attentat réussi contre l’Algérie française et son crime de haute trahison. devant ses juges. L’une et l’autre sont d’une vigueur systématique et d’une hardiesse peu commune. Or ils aboutissent à des conclusions diamétralement opposées pour avoir pris comme objets et règles de leur morale des réalités et des principes très différents. L’officier français servait son pays, selon les lois en vigueur et conformément aux possibilités et aux nécessités concrètes du monde où Dieu l’avait placé. Le Saint-Père prône un monde idéal et futur à construire sur la bonne volonté de tous les hommes. Qui trouvera une commune mesure, une même voie à suivre, dans ces deux perspectives  ? Ici c’est la France réelle, ses lois, ses gens et ses biens, sa civilisation et ses remparts, aux prises avec une poignée de brigands soutenus par la révolution mondiale, et là c’est un monde futur dont cette même révolution a l’audace de se prétendre l’instrument, aux prises avec les tenants d’un monde injuste et révolu   ! C’est la plus formidable inimitié, instaurée au sein même de l’Église catholique romaine

Reprenez l’admirable, la très humaine et très chrétienne déclaration du colonel Bastien-Thiry. Elle est pleine, elle aussi, elle, d’abord, des mots de justice, d’amour, de liberté, de fraternité mais non pas employés idéalement, comme autant de torches incendiaires jetées sur des cités pacifiques. Il s’agit toujours de cette portion de terre, privilégiée, qui est sa patrie, dont il connaît les défauts mais dont il sait que ses lois et ses armes, sa tradition et son patrimoine, ses magistrats et ses prêtres sont le gage le plus solide de l’avenir. C’est à conserver tout cela, à l’améliorer qu’il se savait, comme tous, appelé par Dieu. Toute sa morale était dans cette soumission où la tradition est le ressort du progrès dans l’ordre. C’est à cette mesure souveraine que personne, fût-il Ange de Dieu, ne saurait réformer, qu’il juge Charles de Gaulle. L’œil fixé sur sa chimère, celui-ci se veut indifférent à ce peuple vivant, à cet ordre légitime, à tous ces biens humains comme aux lois souveraines qui en assurent le maintien et lui en imposaient la sauvegarde. Ce mépris de fer des personnes et des lois, cette préférence donnée à une Idée du futur à l’encontre de l’ordre présent et légitime ne relèvent d’aucune morale. Cette séduction du tyran contre la nation et ses institutions s’inspirait davantage de la dialectique communiste que des encycliques, et je ne vois pas d’avantage à ce qu’elle puisse y trouver quelque appui.

Car, autorisé ou non par la hiérarchie, mais commis uniquement par orgueil, cet abandon de l’ordre légitime pour l’Utopie internationaliste, pacifiste, égalitaire et libertaire, s’est immédiatement matérialisé par la plus flagrante, la plus énorme violation du Décalogue qu’ait jamais enregistrée l’Histoire. Garantie ou non par une morale nouvelle, la libération des peuples n’a pu aboutir ici que par le parjure et le déshonneur, le mensonge et l’assassinat, l’intoxication des masses et la corruption des élites, la promotion des assassins en maîtres du nouveau pouvoir et l’envoi de leurs victimes à la prison, à la torture et à la mort. Bastien-Thiry a dressé pour les siècles le bilan de cette violence et de ce génocide. Quiconque le lira s’étonnera de voir, après coup, cet atroce enchaînement de crimes parrainé et garanti par une morale d’Église, si belle qu’elle soit en théorie.Devant ces ruisseaux de sang innocent, ces ruines, cette misère soudaine, il vaut mieux s’en tenir à notre religion éternelle et reconnaître dans cette œuvre la main de Satan, le vieil adversaire des cités heureuses et des terres chrétiennes, menteur et homicide dès le commencement  !

Et qu’on ne dise pas que cela appartient au passé. C’est l’avenir qui est en cause, immédiatement. Le colonel Bastien-Thiry l’a dit et ce fut la raison décisive de son propos  : Une nation qui admet sans résistance, sans protestation, qu’on viole au seul bénéfice d’une Utopie et dans le sang de ses citoyens les lois morales et civiles, les institutions divines et humaines sur lesquelles reposent sa tradition, sa civilisation et sa foi, une telle nation est condamnée.

Nous ne consentons pas à faire l’échange de ces biens vitaux, de ces vertus morales, de ce legs d’honneur de nos pères, en un mot de cette Patrie dont nous vivons, pour un Monde nouveau dont nous partagerions le rêve avec les bons communistes et les hommes de toutes religions, races et nations, soudain réconciliés et unis dans la recherche d’un même bien commun mondial. Qu’on le souhaite, passe  ! Qu’on y travaille, je veux bien, à condition toutefois de ne pas lâcher la proie pour l’ombre, je veux dire de ne pas trahir la patrie, la civilisation et la religion que nous avons, pour tenter d’édifier avec nos ennemis d’hier un monde meilleur dont nous ne savons pas encore s’il est viable et s’il n’est pas la plus mortelle des illusions que l’Adversaire fasse miroiter à nos yeux pour nous perdre.

Il me semble qu’après l’expérience tonkinoise et l’expérience algérienne, après les illusions mortelles du clergé de Cuba et les appels désespérés de Goa ou du Katanga nous serions bien sots et criminels de relâcher notre amour de la Patrie et de l’Église, d’oublier un peu vite le Décalogue et notre morale séculaire pour donner dans l’Utopie d’un monde fraternel qui assure depuis vingt ans d’effrayants accroissements à l’empire communiste, le plus inhumain de l’histoire. Personne ne nous convaincra ni ordonnera légitimement de substituer la foi optimiste au monde nouveau, en nos cœurs, à l’amour de la Patrie, personne ne nous persuadera de désarmer ni de nous confier à un gouvernement mondial Kroutchev-Kennedy et encore moins de collaborer avec les communistes ou l’Islam. Il faut qu’on sache, à Rome et à Paris, qu’il y a des reniements et des trahisons impossibles à un catholique français. Le sang de nos martyrs en fait foi.

Abbé Georges de Nantes
Lettre à mes Amis
n° 139, avril 1963

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