La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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GAUDIUM ET SPES
L’humanisme chrétien

Le pape Paul VI

Ce nouvel humanisme est la substance même de la “ Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps ”, plus connue sous le nom de ses deux premiers mots  : Gaudium et Spes.

«  Un détail en dit long, écrit notre Père, sur le caractère gratuit et fallacieux de ce discours aux humains. Ses premiers mots, dans un premier jet, étaient  : La joie et la tristesse. Ç’aurait fait un titre déprimant  ! On interchangea donc l’ordre des quatre premiers mots  : Joie et tristesse, espoir et angoisse, de telle manière que le titre définitif fût affriolant  : “ Joie et espoir ”… Tristesse et angoisse étaient rejetées dans l’ombre, oubliées  !  »

L’HOMME, NOUVEAU CHEMIN DE L’ÉGLISE

Dès le préambule de “ Gaudium et Spes  ”, le Concile rappelle qu’«  il n’est rien d’humain qui ne trouve un écho dans le cœur des disciples du Christ… L’Église se reconnaît réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire.  » (n° 1) C’est pourquoi, elle s’en fait la servante  : «  C’est en effet l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler. C’est donc l’homme considéré dans son unité et sa totalité, l’homme, corps et âme, cœur et conscience, pensée et volonté, qui constituera l’axe de tout notre exposé.  » (n3)

C’est dit  : le Concile s’intéressera à l’homme, rien qu’à l’homme, à tout l’homme et à tous les hommes  ; on n’en sortira plus, jusqu’à l’écœurement.

«  Que pense l’Église de l’homme  ?  » (n° 11) Réponse incroyable au numéro 12  : «  Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point  : tout sur la terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet.  » Commentaire de notre Père  : «  Cette proposition impie et authentiquement satanique est passée comme lettre à la poste dans Saint-Pierre, à l’unanimité du Pape et des évêques, exceptés 75 justes qui n’ont pas fléchi le genou devant l’idole  !  »

La sainte Écriture justifie-t-elle un tel culte de l’homme  ? S’appuyant sur le texte de la Genèse  : l’homme a été créé “ à l’image de Dieu ” (Gn 1, 26), le Concile pense triompher en appelant en renfort le psaume 8  : «  Àpeine le fis-tu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et de splendeur  : tu l’établis sur l’œuvre de tes mains, tout fut mis par toi sous ses pieds.  » L’argument est décisif, n’est-ce pas  ? Eh bien  ! pas de chance  : il y a dans cette traduction, pourtant traditionnelle, un contresens avéré, que frère Bruno a parfaitement mis en lumière (cf. CRC n° 356, p. 19-20).

Non, ce psaume inspiré n’est en aucune façon un hymne à la gloire de l’homme, notion absolument étrangère à la Bible, mais «  au Nom de Yahweh, magnifique par toute la terre  », et à Jésus, le Messie à venir  ! Sa victoire sur le péché lui donnera, et à lui seul, le sceptre royal, en mettant toutes choses sous ses pieds. Par lui, l’homme, «  privé un moment de la présence de Dieu  », et non pas «  établi à peine moindre qu’un dieu  », apprendra à louer de nouveau le saint Nom de Dieu.

“ Gaudium et Spes ” parle bien du péché, mais comme un accident de passage, que le Seigneur est venu effacer, «  restaurant l’homme dans sa liberté et sa force  ». Suit une glorification de l’homme, en son corps, son esprit, sa conscience, sa liberté, etc. Et quand son idole se sent des pieds d’argile, en pensant aux misères de la vie et à la mort inéluctable, le Concile est là pour la réconforter  : «  Dieu a créé l’homme en vue d’une fin bienheureuse, au-delà des misères du temps présent.  » (n° 18) La récompense est donc acquise. Pourquoi craindre  ? Joie  ! Espoir  !

DIALOGUE AVEC LES ATHÉES

Si l’homme moderne a la “ tentation ” de se passer de Dieu, la faute, tenez-vous bien, en revient aux chrétiens  :

«  L’athéisme, considéré dans son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même  ; il la trouve en diverses causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction critique en face des religions et spécialement, en certaines régions, en face de la religion chrétienne. C’est pourquoi, dans cette genèse de l’athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n’est pas mince, dans la mesure où, par la négligence dans l’éducation de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire d’eux qu’ils voilent l’authentique visage de Dieu et de la religion plus qu’ils ne le révèlent.  » (n° 19) Quand on pense aux régimes athées persécuteurs de chrétiens, on croit rêver…

Parmi les “ présentations trompeuses ” de la doctrine chrétienne, on apprend qu’il en est une qui consiste à condamner l’athéisme  : «  L’Église sait parfaitement que son message est en accord avec le fond secret du cœur humain quand elle défend la dignité de la vocation de l’homme, et rend ainsi l’espoir à ceux qui n’osent plus croire à la grandeur de leur destin.  » (n° 21)

Pour justifier théologiquement pareille ouverture aux athées modernes, il a fallu toute l’audace d’un jeune évêque polonais, très engagé dans ce dialogue.

L’HÉRÉSIE CAPITALE

La preuve que tout homme possède en soi une dignité inaliénable et des capacités quasi infinies, c’est le Christ, homme parfait, «  qui manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation… Parce que en lui la nature humaine a été assumée, non absorbée  ; par le fait même, cette nature a été élevée en nous aussi à une dignité sans égale. Car, par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme…  » (n° 22, 2)

Cette dernière phrase, on le sait maintenant, a été introduite dans le texte conciliaire par le jeune évêque de Cracovie, Karol Wojtyla. Notre Père l’a dénoncé dès sa première encyclique Redemptor Hominis, en avril 1979  :

«  Voilà le principe qui doit faire le passage du christianisme à l’humanisme universel, le joint du culte de Dieu et du Dieu fait homme, au culte de l’homme, de l’homme qui se fait Dieu… Voilà la plus grande éversion de la foi qui ait jamais été professée  ! C’est le monde renversé. Le Christ, par son Incarnation et sa Rédemption, serait le révélateur pour l’Homme de sa propre grandeur, de sa valeur, de son mérite, et le convaincrait de sa propre excellence  ! Jamais on n’avait fait ainsi de Jésus-Christ et de ses mystères de grâce le piédestal et l’ornement de l’orgueil humain.  » (G. de Nantes,Les deux encycliques, CRC n° 140, p. 4)

Mais “ Gaudium et Spes ” n’en reste pas là. Un peu plus loin, c’est la participation au mystère pascal qui est “ en quelque sorte ” étendue à tout le genre humain  : «  Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît,la possibilité d’être associé au mystère pascal.  » (n° 22, 5)

La Croix du Christ, l’Église, la foi, le baptême, la Chrétienté, à ce coup en deviennent superflus, puisque tout homme, élevé à une dignité sans égale, est déjà entré dans la voie de son salut.

LA RELIGION DE L’HUMANITÉ

«  Quelles orientations semblent devoir être proposées pour l’édification de la société contemporaine  ?  » Après la vocation de l’homme, telle est la deuxième question que le monde est censé poser à l’Église.

Réponse  : «  La personne humaine qui, de par sa nature même, a absolument besoin d’une vie sociale, est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions  » (n° 25). De ce principe suit «  une doctrine apparemment chrétienne, habilement fardée, falsifiée tout à l’avantage de la “ famille humaine ”. Dieu est son Père, tous y sont images de Dieu, tous frères. Tous doivent donc s’aimer, ce qui est très nécessaire dans la socialisation actuelle  ! Et c’en est idéal au point que leur union trouve son modèle dans “ l’union des Personnes divines ”. Comme ça  !  » (CRC n° 60, p. 8)

Et si tout ne s’arrange pas à la satisfaction de tous, on fera la révolution  : «  Pour y parvenir, il faut travailler au renouvellement des mentalités et entreprendre de vastes transformations sociales… L’Esprit de Dieu qui, par une providence admirable, conduit le cours des temps et rénove la face de la terre, est présent dans cette évolution. Quant au ferment évangélique, c’est lui qui a suscité dans le cœur humain une exigence incoercible de dignité.  » (n° 26)

Cette utopie contre nature et cet humanisme antichrétien sont habilement truffés d’incises, comme «  non sans l’aide de la grâce  », introduites ici et là, mais impuissantes à surnaturaliser cet idéal de franc-maçon.

UNE TERRE NOUVELLE

Suit tout un programme de création d’une terre nouvelle. Que de vaines flatteries à l’égard de l’homme moderne  ! «  Loin d’opposer les conquêtes du génie et du courage de l’homme à la puissance de Dieu et de considérer la créature raisonnable comme une sorte de rivale du Créateur, les chrétiens sont au contraire persuadés que les victoires du genre humain sont un signe de la grandeur divine [sic !]et une conséquence de son dessein ineffable.  » (n° 34)

L’homme est censé se réaliser dans son activité et y trouver «  la plénitude de sa vocation  », vocation qui n’apparaît dans “ Gaudium et Spes ” que terrestre, naturelle, charnelle. «  Par son action… l’homme sort de lui-même et se dépasse.  » (n° 35) Catéchèse d’orgueil qui identifie la construction de la cité terrestre avec l’avènement du royaume de Dieu  ! Le numéro 39, savamment balancé, l’insinue avec une malice consommée  :

«  Certes, nous savons bien qu’il ne sert de rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient à se perdre lui-même, mais l’attente de la nouvelle terre, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller  : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C’est pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine.

«  Car ces valeurs de dignité humaine, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père un Royaume éternel et universel, “ royaume de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce, royaume de justice, d’amour et de paix ”. Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette terre  ; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra.  » (n° 39)

Après avoir présenté «  le rôle de l’Église dans le monde de ce temps  », rôle de service, bien entendu, dans une mutuelle «  compénétration  » (n° 40)  ! le Concile prétend résoudre les problèmes les plus urgents de notre temps, en se faisant marchand de bonheur  : le mariage et la famille, la culture, la vie économico-sociale, la vie politique, enfin la paix universelle, sa chimère. Ce bref commentaire de notre Père suffit  :

«  Il a cafouillé lamentablement… La raison en est simple et profonde. “ Deux amours ont bâti deux Cités  : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi ”, écrivait saint Augustin. Tels sont les deux pôles, les deux entraînements possibles du cœur humain. Le Concile a introduit entre les hommes et Dieu toutes les idoles du panthéon moderne, l’Homme, l’Humanité, la Terre, et il a voulu suspendre une nouvelle morale au culte et au service de ces belles abstractions.  » (CRC n° 60, p. 10)

LE TRIPLE ÉCUEIL DE “ GAUDIUM ET SPES ”

Avant de retrouver les bases d’un humanisme véritablement chrétien, il faudra nécessairement déblayer le terrain et dénoncer les trois erreurs distillées dans “ Gaudium et Spes ”, comme dans maints discours subséquents des papes Paul VI et Jean-Paul II  :

Le naturalisme. Le Royaume de Dieu, Royaume des Cieux, n’est pas de ce monde, mais au-delà. Il faut mourir avec le Christ et perdre sa vie pour la gagner en ressuscitant avec Lui pour la Vie éternelle. La “ vocation ”, la “ libération ” et le “ salut ” de l’homme ne sont pas d’ordre temporel, humain, politique, mais d’ordre religieux, moral, transcendant.

L’optimisme. Parce que ce combat, cet effort pour conquérir le Royaume de Dieu ne sont pas de l’homme mais de Dieu. Ils sont l’œuvre de la grâce en nous, non de la “ bonne volonté ” et des “ énergies naturelles ” de l’humanité, encore moins d’un “ germe divin ” et d’un “ Esprit ” qui seraient communément répandus en tous les hommes comme une énergie et une noblesse natives.

L’humanisme enfin, faussement donné pour évangélique et chrétien, selon lequel la foi et la religion catholiques auraient pour fonction providentielle de servir de moteur spirituel à cette construction, d’être l’âme du monde dans son progrès, distribuant conseils et exemples, lumières et énergies pour assurer la réussite de cette conquête du bonheur de tout l’homme par l’homme pour tous les hommes.

L’HUMANISME CHRÉTIEN RETROUVÉ

Loin de tomber dans l’excès contraire d’un surnaturalisme, d’un pessimisme et d’un antihumanisme, qui n’ont rien de catholique, Vatican III renouera sans peine avec la sagesse de l’Église de toujours, et Dieu premier servi ne se laissera pas vaincre en générosité  !

Notre Père a tracé d’avance les grandes lignes de ce programme. Ce concile de résurrection catholique redéfinira d’abord «  le sens chrétien de l’homme  » et sa vocation dans le plan de Dieu.

«  Le concile Vatican II a été hanté par la juste préoccupation de bien agencer bout à bout, dans le prolongement l’un de l’autre, l’en-deçà et l’au-delà de la mort, la vie du monde humain terrestre et la vie du monde céleste divin. Mais son erreur a été, ce faisant, d’aligner le Ciel sur la terre, le divin sur l’humain, le spirituel sur le charnel et, somme toute, de dévaluer le surnaturel en le ramenant à n’être que la perfection remarquable et l’épanouissement de la nature humaine. Et c’est précisément l’œuvre inverse, le renversement de celle du Christ, qui durant sa vie terrestre, transposa les “ joies et espoirs ” tout charnels des Juifs au plan supérieur des réalités spirituelles.

«  Le prochain Concile devra condamner l’erreur mais garder ce souci et cette juste ambition de donner au monde une vision harmonieuse des deux époques de notre destinée  : l’étape terrestre et la vie éternelle. Comment cela  ? En situant la césure, la grande crevasse que tout homme doit franchir, le grand “ Passage ”, en hébreu “ la Pâque ”, non à la mort corporelle qui n’est plus qu’un accident secondaire et attendu, mais à la mort et à la résurrection vécues dans le Christ qui fait du juif et du païen un chrétien, du pécheur un saint, de l’homme voué à la mort éternelle un vivant doué d’une perfection qui est de soi éternelle.  »

Le salut individuel s’étendra ensuite à la communauté tout entière  : «  La vie terrestre dans tous ses conditionnements conjugaux, familiaux, économiques et politiques, devient le lieu de cette transfiguration et la matière même de cette spiritualisation… Ce sont la famille, l’usine, la corporation, l’école, la nation devenues catholiques et, par-delà tous les espaces, la Chrétienté. La vérité du Christ, la grâce sacramentelle du Christ, la loi évangélique du Christ assurent à ces sociétés de nature temporelle, leur ordre venu d’En-Haut, leur mouvement, leur vie, leur cohésion. Non pas comme le monde les voit, les veut et prétend les construire, mais selon la mesure que Dieu veut et dans l’imperfection des choses caduques, mais de manière admirable. Tel est le principe majeur de l’ordre social que définira Vatican III. Il n’y a de vie pour la société comme pour les personnes individuelles que dans l’ordre surnaturel de la grâce du Christ.  »

Extrait de Il est ressuscité  ! n° 12, juillet 2003, p. 15-18

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