La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LUMEN GENTIUM
Le mystère de l’Église

L‘étude critique de la constitution dogmatique De Ecclesia, appelée aussi Lumen gentium est l’axe directeur de la Contre-Réforme catholique. «  On a trop dit, écrivait déjà l’abbé de Nantes en 1972, que Vatican II allait faire repartir l’Église sur des bases nouvelles pour que cette crise ne trouve pas dans cette nouveauté même sa raison première. Il faut donc étudier la nouveauté de Vatican II si l’on veut détecter le mal et trouver une solution au dépérissement de l’Église. Et l’Église sera plus belle, à Vatican III.  » (CRC n° 52, p. 3)

TÉMOIN FIDÈLE DE L’ÉGLISE

Basilique Saint-Pierre à Rome

Avant nos temps modernes, l’Église n’avait jamais éprouvé le besoin de se dire elle-même. Elle se contentait d’exister, d’être un miracle permanent, un “ Signe ” dressé parmi les nations, dans la mesure exacte de sa fidélité à son divin Fondateur. Et ses enfants se réjouissaient à l’envi des perfections de leur Mère  :

«  La seule pensée d’appartenir à l’Église suffit à renouveler la jubilation de notre âme car l’Église est Sainte, semblable à son Époux Jésus-Christ dont elle a reçu une telle ressemblance qu’il n’y a rien au monde d’aussi beau, d’aussi sage, d’aussi majestueux que son visage et tout son être…  » écrivait notre Père le 19 mars 1963 dans sa Lettre à mes amis n° 134.

Pour faire barrage à l’hérésie protestante, puis à celle du modernisme, l’Église de la Contre-Réforme se présentait cependant comme une «  société parfaite, visible et hiérarchique, fondée par Jésus-Christ, dont les membres adhèrent à la même doctrine dans la soumission à la même autorité romaine, en vue d’obtenir par la grâce des sacrements la vie éternelle   ».

À cette définition juridique et exacte, que le premier concile du Vatican désirait déjà développer, Pie XII ajouta une vue plus complète, dogmatique, allégorique et spirituelle, dans son encyclique “ Mystici Corporis Christi ” du 29 juin 1943  : l’Église, enseignait-il, est un Corps social, vivant et vivifiant, dont l’âme incréée est l’Esprit-Saint et l’âme créée la hiérarchie. Cette même année, notre Père entrait au séminaire  :

«  Durant cette première année, je me suis confié à l’Église comme un enfant à sa mère, pour tout recevoir d’elle et de nul autre qu’elleParce que j’ai vécu, j’ai reçu mon premier héritage catholique et ma première empreinte cléricale dans l’Église de toujours, en l’absence de toute contestation et division, je peux dire que je suis, de cette Église, l’enfant légitime, le témoin véridique et fidèle… Un certain parti, qui bientôt dominera, pourra prétendre qu’il existait déjà et se méfiait de moi, mais il était alors “ clandestin ”. Il n’y a rien de clandestin qui soit catholique, il n’y a rien de catholique qui doive se faire clandestin dans l’Église.  » (Mémoires et Récits, tome II, p.30)

UN RÉFORMISME SACRILÈGE

Dans les années qui suivirent la Libération, ce parti de la contestation commença à souffler un mauvais esprit dans l’Église de France. Il avait pour docteur le dominicain Yves Congar, dont l’abbé de Nantes dénonça la doctrine subversive, dès la parution de son livre “ Vraie et fausse réforme dans l’Église ”, en 1951. Contestant sa distinction, annonciatrice de grands bouleversements, entre les «  structures immuables  » de l’Église et ses «  superstructures accidentelles et réformables  », notre Père protestait  :

«  Je n’aime pas un squelette ni des organes vitaux, j’aime Son visage, Son vêtement chatoyant et jusqu’à Sa sandale, tout Elle-même. Avec le cantique spirituel, je chanterai le cheveu de Son cou qui nous a charmés nous aussi, ses enfants, comme il a blessé d’amour le Cœur de son Époux. Ah, que celui qui aime l’Église comprenne  ! Dans ses traits et ses gestes les plus infimes, un je ne sais quoi d’exquis nous a ravis dans les hauteurs de son Mystère essentiel. Les gestes liturgiques, le chant, la décoration des églises, les paroles du catéchisme et le sermon, cette chair, cette démarche, ce son de la voix et cette couleur du regard manifestaient l’âme même, immédiatement, et nous en étions saisis, enivrés, car cette âme séculaire et universelle, cette intime vie qui venait ainsi nous réchauffer, c’était l’Esprit-Saint lui-même, en Personne  !  » (Lettre à mes amis n° 178, 6 août 1964)

De plus, la notion biblique si riche de “Peuple de Dieu” était dès ce moment détournée par les théologiens progressistes de son contexte catholique et réactionnaire dans un sens révolutionnaire et démocratique, selon lequel le peuple dans l’Église aurait le droit et la capacité de se gouverner par lui-même, la hiérarchie n’exerçant qu’un rôle de soutien et de service.

Or, «  l’ordre et la vraie foi ne peuvent être sauvés que par les curés dans leur paroisse, les évêques dans leur diocèse et le Souverain Pontife entouré de ses ministres au centre, à Rome. Tout ce qui est fait à l’encontre sert le désordre et la confusion. Plaise à Dieu que l’autorité du Pape et des évêques sorte fortifiée du grand combat qui se prépare  », écrivait l’abbé de Nantes, le 1er décembre 1962. Le jour même, dans l’aula conciliaire, la minorité progressiste réussissait à écarter de la discussion des Pères le schéma traditionnel préparé de longue date par la Curie, et lui en substituait un autre, d’un tout autre esprit.

UN MYSTÈRE… LUMINEUX

Le premier chapitre de la Constitution Lumen gentium affirme d’emblée que l’Église est un Mystère. Les traditionalistes eurent beau protester que l’Église n’est pas de prime abord un mystère, puisque sa réalité historique et hiérarchique la rend visible aux yeux de tous, un rideau de brouillard artificiel s’étendait sur la définition classique, précise et claire.

«  Le Christ est la lumière des peuples  : réuni dans l’Esprit-Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes créatures la bonne nouvelle de l’Évangile, répandre sur les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église.  »

L’abbé de Nantes dénonça dans ces premiers mots du texte conciliaire un sens nouveau donné la parole de Jésus  : «  Je suis la lumière du monde.  » «  Là où les Anciens auraient entendu ce terme comme d’une perfection attirante, justifiant le Christ et l’Église de convertir et de récapituler en eux tous les hommes, nos Modernes entendent suggérer l’idée d’un service que l’Église doit rendre au monde dans son progrès profane… Ce n’est plus la Lumière du Buisson ardent qui attire l’homme à la contemplation de la Divine Présence au désert. C’est la lumière du réverbère, du projecteur puissant que les hommes d’Église tiennent sur le chantier du monde en construction pour éclairer le travail de leurs frères croyants ou incroyants.  » (CRC n° 52, p.4)

L’idée surnaturelle catholique cédait le pas à l’idéologie humaniste. L’Église ne se suffisait plus à elle-même. «  Elle n’est plus tournée vers le service de Dieu, attirant les hommes à cette vie supérieure dont elle détient seule les clefs. Elle est occupée, passionnée du monde, de sa réussite, lui donnant vaguement une énergie dite divine, une lumière d’Esprit, une onction christique, pour lui permettre de s’achever sur terre pleinement. On aura vite fait d’en déduire que partout où il y a “ animation spirituelle ” ou “ culturelle ”, générosité, lutte libératrice parmi les hommes, sous une forme neuve, l’Église est là  !  » (ibid.)

UN PEUPLE DE DIEUX

Pour aider à cette extension souhaitée par les plus révolutionnaires, une nouveauté fut introduite subrepticement par le cardinal Suenens. Là où on devait traiter d’abord de la hiérarchie, et ensuite du peuple fidèle, le prélat belge proposa qu’on s’occupât d’abord du “ Peuple de Dieu ”, sous le prétexte fallacieux que les membres de la hiérarchie font partie de ce peuple et qu’ils sont à son service. La majorité des Pères s’écria que cette proposition était inspirée par l’Esprit-Saint  !

«  C’était une révolution. Ainsi, supposez qu’on définisse la famille  : une réunion d’enfants bien vivants dont certains sont appelés parents parce qu’ils sont au service des autres enfants. Qu’en diriez-vous  ? Que cette définition pèche par idéalisme  : qu’est-ce donc que cette “ vie ”, d’où vient-elle aux enfants, depuis quand et comment se maintient-elle  ? Et qu’elle pèche par omission, capitale  : elle néglige le fait de la génération, fait premier et constitutif sans lequel tout est subverti. Cette réunion d’enfants n’a plus à reconnaître aucune autorité si les parents, ainsi niés dans leur rôle essentiel, se voient ravalés au rang de domestiques de leur progéniture  ! C’est aberrant  ? C’est exactement ce qui s’est inventé au Concile, par la simple inversion de l’ordre des chapitres de la constitution Lumen gentium. Il y a d’abord le Peuple, et ce Peuple est donné tout vivant, tout illuminé, sanctifié, rassemblé avant qu’intervienne le moins du monde la Hiérarchie, par l’action directe, invisible, gratuite, inattendue, illimitée de… l’Esprit-Saint  ! Voilà toute la structure de l’Église renversée et ses frontières abattues. Enfin, on respire  !  » (CRC n° 52, p. 5)

Et ce peuple, suscité par l’Esprit, est bien sûr paré de toutes les perfections, tous ses membres sont déclarés «  prophètes, rois et prêtres   ». Luther le préconisait déjà de son temps, rappelait un observateur protestant au Concile, qui ne cachait pas sa satisfaction de voir l’Église catholique enfin ralliée à l’idée maîtresse de la Réforme. Ce “ Peuple de Dieu ”, merveilleuse formule accueillante  ! dépassait ainsi les frontières catholiques, jusqu’en terres hérétiques, schismatiques, et païennes  :

«  À cette unité catholique du peuple de Dieu qui préfigure et promeut la paix universelle, tous les hommes sont appelés  ; à cette unité appartiennent [sic ! ] sous diverses formes ou sont ordonnés, et les fidèles catholiques et ceux qui, par ailleurs, ont foi dans le Christ, et finalement tous les hommes sans exception que la grâce de Dieu appelle au salut.  » (Lumen gentium, n° 13) Les Papes depuis se sont chargés de multiplier les gestes significatifs en vue de ce grand rassemblement universel dans l’amour. N’ayez pas peur  ! Ouvrez les frontières au Christ, surtout celles de l’Église, en détruisant ses remparts  !

«  UNE VILLE À MOITIÉ EN RUINE  »

À ce peuple inspiré par l’Esprit, le chapitre III de la Constitution accorde tout de même une hiérarchie, en lui donnant comme mission d’exercer ses pouvoirs d’enseignement, de sanctification et de gouvernement, tout en insistant sur son rôle de ” service ” dudit peuple.

Comprenons bien  : la Sainte Église romaine a de tout temps été comparée à la Jérusalem de l’Ancienne Alliance, «  bâtie comme une ville, où tout ensemble fait corps   » (Ps 122,3). De là, nous pouvons déduire que, partout où sa Constitution divine, son ordre traditionnel et sa doctrine immuable seront sauvegardés, l’édifice restera debout, vaille que vaille. Partout où ils seront remis en cause, il n’y aura que ruines et désolation.

Il en a été ainsi dans l’Église conciliaire  : les chefs du “ Peuple de Dieu ” qui oublièrent les devoirs de leur fonction, ordonnée au bien de leurs sujets, ont vu leur autorité faire naufrage dans la tempête qui a suivi le Concile. D’autres ne les ont pas oubliés, tel le cardinal Luciani devenu le saint pape Jean-Paul Ier, qui se fixait comme ligne de conduite l’avertissement de son prédécesseur saint Grégoire  : «  Que le Pasteur soit proche de tous les fidèles avec compassion. Oubliant son rang, qu’il se considère comme l’égal de ses bons fidèles, mais qu’il ne craigne pas d’exercer contre les mauvais les droits de son autorité.  » (Homélie à Saint-Jean-de-Latran, le 23 septembre 1978)

Comment faire pour maintenir sa mission, quand la collégialité – autre bataille épique du Concile  ! – dépossède les évêques de toute autorité personnelle, au profit d’assemblées irresponsables, elles-mêmes gouvernées par leurs secrétariats. Car l’invasion de l’esprit démocratique dans l’Église à la faveur du Concile entraîna l’établissement d’un parlementarisme très contraire à la discipline traditionnelle de l’Église. Un juridisme nouveau se substitua à l’ancien, plus pesant et plus arbitraire, sous couvert de bons sentiments et de “ bergeries ” utopistes. «  Nos évêques, avant le Concile, exerçaient une autorité réelle et personnelle sur un territoire limité. Ils exercent maintenant sur d’immenses régions et sur un univers illimité une apparence de pouvoir sans autorité réelle.  »

Heureusement pour l’Église, une Nota prævia, ajoutée au texte de Lumen gentium, corrigea à la dernière minute ce que la nouvelle Charte constitutionnelle avait de trop révolutionnaire. Mais, fait remarquer notre Père, «  quelle drôle d’idée de promulguer le poison dans un Acte conciliaire et son contrepoison en annexe  »  !

La promotion du laïcat, auquel est consacré le chapitre IV, annonçait bien des désordres, lui aussi. «  Du jour où le cultuel le cède au culturel et le céleste au temporel, du jour où la politique empiète sur la religion, le premier rôle passe du sacerdoce au laïcat. À lui revient d’abord “ la transformation des structures en concordance avec l’Évangile ”. Les “ ministres de l’Évangile ” tiennent le lampadaire, mais ce sont les laïcs qui font le travail.  » (CRC n° 52, p. 7) Déjà Luther rêvait d’un pareil christianisme séculier, d’une foi sans culte, qui ne gêne pas les “ bonnes affaires ”.

Nous reviendrons sur les derniers chapitres de la Constitution  : la sainteté offerte à tous, l’état religieux, les fins dernières individuelles. Ils semblent maintenir l’ancienne religion comme des blocs erratiques d’un autre âge, dans un contexte qui paraît bien irréel. Le projet est «  un embarquement pour Cythère, une invitation au rêve, une bonne nouvelle, née d’hier et qui déjà brille d’un feu merveilleux pour le bonheur prochain de toute l’humanité. Les vieux croyants ne reconnaissent pas, en ce langage, la gravité et l’humilité de la vraie religion et de son austère prédication.  » (Commentaire critique du Catéchisme de l’Église catholique, CRC n° 287, p. 16)

Enfin, le chapitre VIII, sur la Vierge Marie, est ajouté ici, comme un appendice, sans autre rapport avec ce qui précède, sinon par son insistance à marquer l’esprit d’humilité, de pauvreté et de service de Celle qui s’est dite elle-même “ la Servante du Seigneur ”. Dans la détestable perspective démocratique de Lumen gentium, on souffre de l’injure portée à l’Immaculée, Reine des Cieux, Médiatrice de toutes grâces  !

DEMAIN, VATICAN III  !

Dans la restauration de l’Église par un Concile de Réconciliation Catholique, la Vierge Marie jouera un rôle primordial. Elle sera au centre de tout, au principe de tout renouvellement. Ses apparitions du XIXe et du XXe siècle ont assez montré l’intime connexion entre les desseins de Dieu sur Elle et sur l’Église qu’Elle porte dans son Cœur. Aujourd’hui, c’est dans ce Cœur Immaculé que trouve refuge notre foi catholique et notre espérance de la Résurrection, comme au jour du Samedi saint. Demain, grâce à Elle, tous comprendront qu’il n’y a rien de meilleur, de plus vrai et de plus beau, que d’appartenir à l’Église catholique romaine.

Cette Église est “ Une ” et parfaite, c’est le seul projet durable de Dieu dans l’histoire, la seule Arche de salut des personnes et des sociétés. Cette Mère est “ Sainte ”, instrument de la grâce, moyen et lieu de la vraie religion. “ Catholique ”, elle forme un tout organisé, un Corps mystique dont le Christ est la Tête et le Saint-Esprit l’Âme, apportant son énergie divine en renfort à sa volonté de fidélité. Et comme rien de bon ne se fait sans l’autorité, elle est “ Apostolique ”. C’est par les Apôtres et leurs successeurs légitimes que l’œuvre de Dieu s’accomplit. C’est pourquoi, aujourd’hui comme hier, le cri de l’abbé de Nantes et de ses enfants s’élève vers nos Pasteurs légitimes.

Extrait de Il est ressuscité  ! n° 8, mars 2003, p. 26-28

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