La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les travaux préparatoires du Concile

Jean XXIII

Le 25 janvier 1959, à Saint-Paul-hors-les-murs, le pape Jean XXIII, trois mois après son élection (28 octobre 1958), annonçait devant un consistoire de cardinaux son intention de tenir un concile œcuménique. «  Les âmes de ceux qui étaient présents, dira-t-il dans son discours du 11 octobre 1962, furent aussitôt frappées comme par un éclair de lumière céleste, les yeux et les visages de tous reflétaient la douce émotion qu’ils ressentaient.  » Jean XXIII parlera ensuite d’ «  idée   » venue «  à l’improviste  », «  d’illumination imprévue  ». Nous savons par plusieurs témoignages qu’il n’en fut rien. L’idée faisait son chemin depuis le conclave.

La vérité est que les cardinaux étaient restés de marbre. Dans la pensée de Jean XXIII, ce ne serait pas un concile de combat ni d’opposition au monde moderne comme celui de Trente (1545-1563) et de Vatican I (1869-1870). (…) Jean XXIII résolut de lancer une consultation générale auprès des évêques et des instituts religieux. Déjà, cette procédure marquait une “ rupture ” avec celle qu’avait suivie le bienheureux Pie IX. Celui-ci avait d’abord pris conseil auprès de quarante-trois évêques avant de convoquer le concile Vatican I. Comme ceux-ci se montraient favorables, il fit préparer par ses services pendant cinq ans les travaux du futur Concile. Pour Vatican II, rien de tel. Chacun était invité à donner son avis… sur quel sujet  ? Rien de précis, sinon l’idée vague d’ “ aggiornamento ”, de “ mise à jour ”, proche de celle de “ réforme ” et même d’ “ autocritique ”, non pas des hommes d’Église, mais plutôt de l’Église elle-même…

Le Pape n’indiquait en effet aucun danger, aucune crise majeure à laquelle le Concile eût à porter un remède extraordinaire, contrairement à tous ses prédécesseurs. Pourtant, les sujets d’inquiétude ne manquaient pas. (…)

Les évêques et les instituts religieux consultés répondirent, durant l’hiver 1959 et le printemps 1960, dans un sens largement traditionnel. (…) Les pays latins s’y révèlent très réactionnaires. L’université de Salamanque par exemple réclame un «  nouveau Syllabusdes erreurs bibliques, dogmatiques et morales qui prolifèrent  ». Six cents évêques et supérieurs généraux demandent un texte spécial sur la Sainte Vierge, et quatre-vingts pour cent d’entre eux une définition de sa médiation universelle de toutes grâces. Les autres pays d’Europe sont plus empreints d’idées modernes, mais les Français ne sont pas si progressistes qu’on a voulu le faire croire 1Alberigo, Histoire du concile Vatican II, 1959-1965, éd. du Cerf – Peeters, 1997, t. 1, p. 139.

L’ÉGLISE DÉSARMÉE

Après le dépouillement et la synthèse de ces “ vota ”, les travaux préparatoires du Concile débutèrent le 14 novembre 1960. Ils dureront jusqu’au 23 juin 1962. Dix commissions en étaient chargées, correspondant grosso modo aux dicastères romains  ; la plus importante était la Commission théologique, chargée des questions doctrinales, et dirigée par le cardinal Alfredo OttavianiCe robuste Romain de soixante-douze ans, fils d’un ouvrier boulanger du quartier populaire du Trastevere, onzième d’une famille de douze enfants, avait fait toute sa carrière ecclésiastique à l’ombre de Saint-Pierre, remplissant aussi bien un ministère pastoral, avec la fondation d’un orphelinat, que des fonctions curiales, d’abord à la secrétairerie d’État puis au Saint-Office, dont il était devenu le pro-préfet..

Ces dix commissions étaient supervisées par une “ Commission centrale ” présidée par le Pape. Celui-ci décida de la flanquer en outre de trois secrétariats, dont les deux premiers, assez insignifiants, étaient chargés des moyens de communication, des questions économiques et techniques, mais dont le troisième aura toutes ses faveurs. Présidé par le jésuite Augustin Béa, créé cardinal en janvier 1960, ce Secrétariat pour l’unité des chrétiens jouera le rôle de contre-Saint-Office, tant dans la préparation que dans le déroulement même du Concile.

Si un organisme devait assurer la «  continuité  », c’était bien la Commission théologique, parce que son domaine était celui de la foi, chose inchangeable “ pour cause de perfection divine ”. À cette fin, elle élabora une profession de foi solennelle, que les Pères devraient réciter lors de l’ouverture du Concile. Tous les grands Conciles de l’histoire avaient procédé ainsi afin d’affirmer une foi exempte de toute hérésie et… d’exclure les hérétiques ou les mauvais esprits “ tendant à l’hérésie ”. La formule prévue devait rattacher au Symbole des Apôtres la profession de foi tridentine, le serment antimoderniste, ainsi que les derniers acquis du Magistère de l’Église. Finalement, critiquée par la Commission centrale et par le Secrétariat pour l’Unité, comme trop «  négative  » et «  anti-œcuménique  », cette formule sera jetée au panier 1Alberigo, t. 1, p. 264-268. Premier crime.

En vingt mois de travail acharné, la Commission théologique ne produisit pas moins de huit textes  : outre cette profession de foi, sept constitutions, consacrées aux Sources de la Révélation, à La défense du dépôt de la foi, à L’Église, à La Bienheureuse Vierge Marie, à L’état de chasteté et de virginité, au Mariage et à La Famille, à La communauté des nations et à L’ordre social. Ces textes subiront le même sort que la profession de foi.

La composition des Commissions marquait une certaine “ ouverture ”  : ainsi les Pères de Lubac, jésuite, et Congar, dominicain, étaient consulteurs de la Commission théologique. Mais on les avait à l’œil. (…)

Cependant, des affrontements violents, dont le public n’eut pas connaissance, eurent lieu au sein de la Commission centrale, opposant Ottaviani soutenu par son secrétaire, le jésuite Sébastien Tromp, aux représentants du Secrétariat pour l’Unité, au sujet de la Vierge Marie, éternel signe de contradiction  ! mais aussi au sujet de l’Église Corps mystique du Christ, au sujet des rapports entre l’Église et l’État, à propos de tolérance et de liberté religieuse. Déjà s’élevaient les grandes controverses à venir. Outrepassant ses attributions, le Secrétariat du cardinal Béa avait préparé sur ces sujets brûlants des textes qu’il tentait d’opposer à ceux de la Commission théologique.

Le cardinal Ottaviani, ainsi que ses auxiliaires Ruffini, Parente, Piolanti, espéraient élever à l’encontre de cette offensive encore peu représentée, mais qui se réclamait des intentions du Pape, déclarées ou secrètes, une sorte de “ rempart ”, selon le titre d’un recueil de discours et sermons d’Ottaviani publié à Rome en 1963, «  pour la défense de l’Église et de la cité  ». Les théologiens romains construisaient une muraille… qui allait se révéler plutôt une ligne Maginot  ! En effet, ils verraient bientôt leur défense contournée par l’attitude même du Pape. C’est pour lui qu’ils travaillaient, lui préparant matière à exercer son autorité magistérielle, n’ayant pas encore saisi que Jean XXIII n’entendait plus condamner l’erreur ni même imposer la vérité de la foi.

INQUIÉTANT IRÉNISME PONTIFICAL

Pour le pape Jean XXIII, en effet, l’heure n’était pas, n’était plus au combat, mais à la bienveillance, à l’ouverture. Il déclarait le 3 décembre 1960, deux ans avant l’ouverture du Concile  :

«  Primitivement, et aussi plus tard, les Conciles avaient pour but de faire la clarté sur un ou plusieurs points de la doctrine catholique qui faisaient l’objet de discussions ou d’interprétations erronées. Aujourd’hui, la situation est différente [sic ! ]. L’âme se trouve comme envahie de joie surnaturelle devant une vraie Épiphanie, une Révélation qui ne se limite pas à tel ou tel sujet, mais embrasse toute chose, tout bienfait donné au christianisme  : l’enseignement de Notre-Seigneur, de Pierre, des Apôtres, des Pères, toute la doctrine catholique avec ses deux mille ans de victoires sur les erreurs, avec la paix du Christ, triomphant des nombreuses luttes menées contre le Christ.  »

En ce début des années soixante, l’euphorie de la prospérité, fruit de l’expansion économique, industrielle et financière, lançait l’Occident dans une ivresse de nouveauté, de liberté, de plaisir que n’altérait nullement l’expansion du communisme dans le monde. Le Pape reprenait cet optimisme à son compte  :

«  Nous pouvons dire à juste titre que nous sommes tous entrés dans une ère nouvelle qui, tout en maintenant dans son intégrité l’héritage sacré transmis par nos pères, annonce un progrès spirituel merveilleux.  » (Exhortation apostolique du 23 janvier 1962)

Dans un tel état d’esprit, on comprend qu’à la lecture du troisième Secret de Fatima, Jean XXIII ait déclaré  : «   Cela ne concerne pas mon pontificat.  » (…)

LA CITÉ SAINTE, VILLE OUVERTE

Observons, en effet, qu’en parfaite consonance avec ce secret qui aurait dû être divulgué à partir de l’année 1960, notre Père prévoyait dans le même temps, annonçait, décrivait par avance dans les Lettres à mes amis à partir d’octobre 1959, sous le titre Le mystère de l’Église et l’Antichrist, tout le programme du Concile. (…)

De cette révolution, l’abbé de Nantes sera la première victime… «  parce que j’ai vu, expliquera-t-il, avant les autres et j’ai osé dénoncer dans mes Lettres à mes amis la mystification où était jeté le peuple chrétien et sous le couvert de laquelle était menée l’entreprise de subversion religieuse.  » 1

Lettre n° 220, datée du 6 janvier 1966, p. 3Au-dessus de la mêlée, la Vierge Marie, victorieuse de toutes les hérésies, n’avait pas dit son dernier mot. Elle avait demandé que son Secret fût révélé «  au plus tard en 1960  ».

À partir de cette date, en effet, il apparaîtra clairement, après la trahison de la Chrétienté d’Algérie, qui n’avait pu se perpétrer sans la complicité active de l’Église, à Rome et à Paris, que le refus de tenir compte des mises en garde de Notre-Dame contre les «  erreurs de la Russie  » devait conduire le Vatican à une nouvelle trahison, consommée par des accords secrets avec Moscou  : en échange de l’autorisation de se rendre au Concile, gracieusement accordée par le Kremlin aux évêques et aux observateurs des pays de l’Est, Rome s’engagera à ne point condamner le communisme.

Le pape Jean XXIII, chaudement félicité par Nikita Khrouchtchev, était persuadé que l’Église n’avait plus d’ennemis, que la coexistence pacifique était possible, et que l’heure de la grande réconciliation universelle avait sonné. Non seulement avec les communistes, mais avec les juifs, les musulmans, les hindouistes, les bouddhistes, shintoïstes… dont il recevait des représentants en audiences privées, ce qui ne s’était jamais vu, de mémoire de Pape  !

BATTUE PAR LES VAGUES

Pendant ce temps de préparation, le monde s’agitait, et chacun y allait de son projet de “ réforme ”, de “ mise à jour ” et de “ critique ”, le Pape n’ayant pas exprimé clairement ses intentions et les travaux préparatoires se déroulant dans le plus grand secret.

Ainsi, le jeune abbé Hans Küng, théologien à Tübingen, publie en 1960 son livre “ Concile et retour à l’unité ”, où il dénonce l’Église d’Ancien Régime, et sa Bastille  : le Saint-Office, à détruire  ! Le dominicain français Yves Congar, dans un colloque organisé en 1961, sur le thème “ Un Concile pour notre temps ”, conclut  : «  Il faut forcer l’aurore à naître, en y croyant (sic  ! ).  »

On parle d’états généraux de l’Église…

Notre Père dénoncera cette agitation fébrile, médiatisée, dans sa Lettre n° 120, datée du 11 octobre 1962, jour de l’ouverture du Concile  :

«  Par le ministère de cette Presse insatiable, qui a interrogé les uns et les autres, scruté le passé et l’avenir, imaginé, soupçonné, exigé mille extravagances, le Concile a bien vite cessé d’être un fait divin auquel on se prépare dans le silence de la prière, dans l’ardeur de la pénitence, pour prendre la tournure, très humaine, d’un fait divers monstre, une sorte de grand congrès de parti radical.«  Ce devait être aux yeux de la foi un mystère saisissant, une espérance grandiose, puisque l’Esprit-Saint lui‑même devait y venir au secours de Son Église et lui donner nettement, visiblement une nouvelle impulsion. C’est devenu, dans les discours, articles, enquêtes appelés à surenchérir pour frapper davantage, d’un sensationnel tout humain. Formidable  ! Le premier Concile où il y aura du noir, du jaune, du rouge et du blanc  ! Quant aux pronostics, quelle débauche d’imagination  : une sorte de boîte de Pandore d’où pourraient sortir les décisions les plus inattendues  !«  C’est affligeant. Et on s’est laissé prendre, on se complaît dans cette atmosphère. On pense qu’elle manifeste l’intérêt que le monde porte à nos affaires d’Église ( cette obsession de ce que pense le “ Monde ” ) alors que ce bruit de presse ravale et dégrade tout […]. Après avoir imaginé n’importe quoi, on nous suggère qu’en tout cas la nouveauté ira certainement dans le sens d’un élargissement, d’une simplification, d’un accommodement.«  “ À temps nouveaux, Église nouvelle ”, autre formule dont on tire les plus mortelles erreurs. Les Pères du Concile ne paraissent plus alors à l’écoute de Dieu et de ses Volontés de perfection et de vérité, mais plutôt les députés du peuple chargés de ses “ Cahiers généraux ” et n’ayant d’autre délégation que du peuple, pour faire accepter ses doléances par le pouvoir central. Aspirations des masses et exigences du monde moderne, voilà les autorités souveraines du Concile, tel du moins qu’il apparaît au bout de la campagne d’information préparatoire.  »Dans saLettre n° 118, du 24 septembre 1962, après avoir rappelé que les Conciles ont toujours eu pour objet de 1° ramener les chrétiens à la discipline et la vertu compromises, 2° mettre un terme à de graves différends sur la foi, 3° répondre aux menaces pressantes des ennemis de la Chrétienté, il écrit  :«  Le Concile qui va s’ouvrir au Vatican dans quelques jours fait apparemment exception à cette règle très générale. Jamais Concile n’a été convoqué avec si peu de raisons explicites, au point que le peuple chrétien et les membres de la hiérarchie qui y vont en sont réduits aux suppositions. Il semble qu’il soit réuni pour rien. Ou du détail  : la réforme du bréviaire, la refonte du texte latin de la Vulgate, des idées de collégialité de l’épiscopat, de promotion du laïcat… rien qui inquiète, rien qui passionne l’opinion. Quant à la pensée de réunir à l’Église les diverses “ confessions chrétiennes ”, elle écarte d’emblée le seul travail préparatoire qui puisse la faire avancer  : la controverse doctrinale et la recherche de “ formules d’union ”.«  Reste à imaginer des adaptations nouvelles de l’Église au monde moderne, comme on dit, un élargissement de ses préceptes et de sa discipline. Glisser sur cette pente est dangereux, lâcher la bride aux caprices de l’opinion l’est plus encore. Tout le monde risque à ce jeu d’être horriblement déçu, les uns faute de concessions importantes escomptées à la légère, les autres de voir les choses rester en l’état où elles sont, aggravées d’un nouveau désespoir, car si l’Église et l’Esprit n’indiquent pas au monde la voie du salut, il n’y a plus de salut  !  »

UN ORAGE FIGURATIF

Le 13 juillet 1962, sept schémas préparatoires, dont quatre de la Commission théologique, sont envoyés aux Pères du Concile. Beaucoup de réponses favorables, mais aussi quelques critiques acerbes de la part des progressistes. Suenens (Bruxelles) et Léger (Montréal) font le siège du Pape pour qu’il prenne la tête d’un mouvement de Réforme en profondeur. Jean XXIII leur donnera un écho favorable dans son radiomessage du 11 septembre.224 experts (periti) sont nommés le 28 septembre avec l’accord du Pape, qui les dispense de prêter le serment antimoderniste. «  C’est un crime  », écrivait l’un d’eux, Mgr Fenton, de l’Université catholique de Washington, principal allié d’Ottaviani aux États-Unis, qui ne cachait pas son inquiétude  :«  J’ai toujours pensé que ce Concile était dangereux. On l’a entrepris sans raisons suffisantes. On a beaucoup trop parlé de ce qu’il était supposé accomplir. Maintenant, je crains que nous n’ayons de vrais problèmes.  » 1cité par Alberigo, t. 2, p. 116

frère Bruno de JésusExtraits de Il est ressuscité  ! tome 7, n° 61, septembre 2007, p. 3-12

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