La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Molinos, docteur du quiétisme

Né à Valence, en Espagne, le 29 juin 1628, Michel Molinos est ordonné prêtre en 1652 après avoir fait ses études chez les jésuites. En 1663, il arrive à Rome, député par sa ville natale pour faire avancer la cause de béatification du vénérable François-Jérôme Simon. La cause de son “ saint ” n’aboutira pas, mais Molinos va tout de suite devenir, pour la colonie espagnole de Rome, un maître spirituel. Son rayonnement va bien vite dépasser ce cercle restreint.

LE MAÎTRE SPIRITUEL DE ROME

Molinos

Molinos

Parfaitement à l’aise dans les milieux mondains et cléricaux de Rome, allant chercher partout la brebis perdue qu’il pourrait conduire sur les chemins de la sainteté, Molinos acquiert, en l’espace de dix ans, la réputation d’un grand directeur spirituel. Cependant, il n’échappait pas à certains que «  ce grand prédicateur de la mort à soi-même, de l’anéantissement total et du dépouillement universel était le plus vivant, le plus agissant, le plus passionné des enjôleurs.  »

En 1675 il publie son maître livre, le titre est tout un programme  : «  La guide spirituelle, qui débarrasse l’âme et la conduit par le chemin intérieur jusqu’à atteindre la contemplation parfaite et le riche trésor de la paix intérieure.  »

Pour se recueillir intérieurement et atteindre à cette quiétude de la paix intérieure, et connaître l’union à Dieu grâce à l’oraison passive, infuse, Molinos ne veut pas que l’on perde son temps à la méditation. Cet exercice de la raison discursive est bon pour les commençants, et ces débuts ne doivent pas, selon lui, durer plus de six mois  ; de même pour la pénitence…

Tandis que le maître enseigne sa doctrine aux plus hauts dignitaires de l’Église comme aux hommes de l’aristocratie, sans oublier les nobles dames romaines, l’oratorien Pier Matteo Petrucci, son disciple, séduit les âmes légères.

LA RÉACTION DES JÉSUITES

En 1676, les jésuites vont réagir avec un grand sentiment de la mesure, une sérénité et une doctrine parfaite. Ce qu’ils reprochent à Molinos, ce n’est pas de prêcher l’oraison de quiétude mais d’y transporter ses disciples en un temps record, deux à six mois, et de faire ainsi l’impasse sur les étapes de la vie purgative  : la lutte contre soi-même, le renoncement actif à ses tendances terrestres, corporelles et égoïstes. De plus, il leur est facile aussi de montrer que la doctrine de Molinos ressemble trop à celle des béguards, illuminés extatiques condamnés par l’Église.

Molinos se justifie habilement, esquivant les critiques, et protestant qu’il n’enseigne rien d’autre que ce que saint Jean de la Croix lui-même enseignait dans la nuit obscure des sens ou de l’esprit.

LE SOUTIEN DES AUTORITÉS ROMAINES À MOLINOS

À partir de 1680, la controverse prend l’allure d’une affaire d’État car Molinos a de très forts appuis dans l’entourage immédiat du pape, notamment en la personne du secrétaire d’État, le cardinal Cybo.

Le 28 novembre 1681, les ouvrages des théologiens jésuites dénonçant Molinos sont mis à l’index tandis que Petrucci, défenseur acharné de «  La guide spirituelle   » de Molinos, est sacré évêque d’Iesi par le cardinal Cybo.

Le pape Innocent XI, qui garde rancune aux jésuites à la suite de leurs controverses contre les jansénistes, semble soutenir et protéger Molinos, qui se trouve alors à l’apogée de sa faveur. Les jésuites, qui menaient la controverse afin de préserver les âmes du péril de l’illusion et du relâchement, sont accablés et désarmés. Mais le triomphe de Molinos sera de courte durée.

PLUS AMIS ET SERVITEURS DE LA VÉRITÉ QUE DU PAPE

Le 30 janvier, une plainte de l’archevêque de Naples, Inigo Caracciolo, va alerter les meilleurs théologiens. Il dénonce au pape les méfaits des quiétistes, c’est lui qui emploie ce mot pour la première fois, et il conjure Innocent XI d’intervenir.

«  Les quiétistes n’usent point de prières vocales ni de méditations. Ils sont dans le repos et le silence, comme mort. Ils se piquent d’oraison mentale passive. Aussi s’efforce-t-il de bannir de leurs yeux toute image, de leur esprit toute pensée, ils se contentent d’offrir leurs âmes, comme ils disent, aux lumières et aux influences qu’ils attendent du Ciel. Dans la pratique de quelques uns cela mène loin. Ils refusent de réciter le rosaire et de faire le signe de la Croix. Ils chassent comme nuisible le souvenir du Christ, de la Vierge et des saints. Ils en viennent même à prendre pour inspiration d’en Haut tout ce qui leur passe par la tête dans l’oraison et à le traduire en acte sans scrupules.

«  Parmi ces quiétistes, l’usage de la communion quotidienne est en honneur sans d’ailleurs que l’on s’arrête à savoir si ces communiants ont la ferveur et la vertu recommandées par le récent décret de Rome.  »

Le cardinal Albizi, vieux romain, écrit un mémoire sur les condamnations antérieures et conclut fermement à l’hétérodoxie du quiétisme. Pour faire admettre que n’importe qui ne peut tout de même pas bondir d’un seul coup en Dieu, ni être, en l’espace de deux à six mois, dans une sainteté parfaite exempte de chutes, de combats, de relèvements, il rappelle fort heureusement la vraie tradition mystique de l’Église, toute d’humilité et de vérité, en citant saint Bernard  :

«  Je ne veux pas arriver d’un bon au sommet. C’est peu à peu que je veux avancer. Autant l’impudence déplaît à Dieu, autant lui plaît la réserve de la pénitence. Ne cherche pas ce qui te dépasse  ; l’intervalle est large et difficile des pieds à la bouche du Seigneur. Eh quoi  ! encore souillé de taches tu oserais approcher de la bouche sacrée, tiré de la fange depuis hier seulement, aujourd’hui même tu voudrais monter jusqu’au visage glorieux  ? Passe par la main d’abord, qu’elle te purifie, puis qu’elle t’élève. Comment t’élèveras-t-elle  ? En te donnant ce qui te permettra d’oser, c’est-à-dire la splendeur de la pureté et les fruits de la pénitence. Voilà le chemin de la contemplation et tel est l’ordre. D’abord nous tombons aux pieds du Seigneur et nous pleurons, devant celui qui nous a fait, les fautes que nous avons faites. Puis nous cherchons les mains du Dieu qui nous relève et affermit nos genoux tremblants. En dernier lieu, après avoir obtenu par des larmes et des prières prolongées les biens précédents, nous nous hasarderons enfin, peut-être, à lever les yeux vers la bouche glorieuse du Seigneur, non seulement pour le contempler, mais je le dis avec crainte et tremblement, pour la baiser.  » (3e sermon du Cantique des cantiques)

DÉFENSE ET TRIOMPHE DE LA VÉRITÉ

Tandis qu’Innocent XI réfléchit sans vouloir prendre de sanction, le Saint-Office remplit sa fonction de défenseur de la foi, dans une admirable indépendance vis-à-vis du pape et du secrétaire d’État.

Les conclusions de l’enquête auprès des curés de Rome sont accablantes mais elles ne sont pas suivies de sanctions. Les ouvrages des quiétistes paraissent toujours, Mgr Petrucci a plus que jamais la faveur du pape et du secrétaire d’État.

LE SAINT-OFFICE ENQUÊTE SUR MOLINOS

Est-ce après une intervention de Louis XIV renseigné par le cardinal d’Estrées  ? Toujours est-il que le 18 juillet 1685, Molinos est surpris chez lui, jeté en prison, tous ses papiers sont confisqués, c’est la sainte Inquisition qui opère. Toute la ville s’émeut, le pape se récrit, mais le saint Office fait son travail.

Dans les lettres saisies, on incrimine surtout ce que le maître espagnol dit des violences du démon sur les âmes contemplatives. Tout de suite on découvre un point obscur. Comment ces gens qui prétendent vivre unis à Dieu seraient-ils des victimes passives du démon  ? Cette passivité face aux tentations, et aux tentations charnelles surtout, inquiète. L’inquisition ouvre un procès qui va durer deux ans.

Les évêques d’Italie apportent leur témoignage à l’Inquisition et sont soulagés de pouvoir enfin dénoncer le comportement étrange des quiétistes, la description en est toujours la même. (…) Le Saint-Office peut ainsi faire un abrégé de la doctrine quiétiste, mais ce que révélera surtout le défilé des témoins, c’est l’immoralité de Molinos. (…)

Pour lui, les tentations, même de luxure, même entre directeur et dirigées, étaient inévitables et salutaires. Molinos les considérait comme des violences diaboliques auxquelles il n’était ni possible ni nécessaire de résister. Il y voyait plus subtilement une étonnante volonté de Dieu à laquelle il fallait répondre seulement par un “ extrême abandon ”; «  Dieu permet ces violences du démon pour conduire les âmes à l’anéantissement et à la résignation. (…) C’est le moyen le plus parfait pour transformer les âmes.  »

Selon un disciple de Molinos, le Père La Combe, les “ parfaits ” devaient accepter l’humiliation du péché et la perspective de l’enfer avec une “ sainte indifférence ”. Le plus grand sacrifice offert à Dieu n’est-il pas, pour une âme dévote, de commettre le péché, le péché le plus horrible, et avec la personne la plus sainte  ?

RÉSISTANCES DU PAPE INNOCENT XI

Le Saint-Office continue son investissement des milieux quiétistes de bas étages… et de ceux qui ont été leurs maîtres. Pourtant, au même moment, le 2 septembre 1686, le pape Innocent XI crée cardinal Mgr Petrucci, le plus inconditionnel disciple de Molinos  !… Innocent XI fait tout pour retarder le procès de Petrucci. Celui-ci aura la vie sauve, la liberté de rester dans son diocèse.

L’attitude de ce pape, pourtant canonisé par Pie XII, fut, tout au long de cette affaire, pour le moins étrange. Aujourd’hui encore, le dossier de Molinos est interdit d’accès au public, on comprend généralement qu’il en soit ainsi à cause des scandales honteux qui jalonnent cette histoire, mais peut-être est-ce aussi à cause de l’incroyable bienveillance ou faiblesse d’Innocent XI  ?

CONDAMNATION DE MOLINOS ET DE SA DOCTRINE

Au printemps 1687, Molinos désavoue sa doctrine et regrette ses mauvaises mœurs. Le 3 septembre, il prononce une abjuration solennelle dans l’Église de la Minerve. Le peuple le conspue et demande à ce qu’on le brûle…

Au terme de son enquête, l’Inquisition extrait 263 propositions hérétiques qu’elle condense en 68.

Les premières concernent la passivité de l’âme devant la grâce. Sont rejetées toutes les doctrines qui prétendent que l’âme unie à Dieu lui est identifiée, qu’elle perd toute personnalité, toute activité propre, toute responsabilité morale, et que les “ parfaits ” sont, dans cette “ sainte oisiveté ”, cette “ mort mystique ”, si anéantis qu’ils ne peuvent plus vouloir que ce que Dieu veut.

Les propositions suivantes concernent le refus des œuvres de religion et de vertu que prônent les “ nouveaux mystiques ”. Car ils exigent de leurs dirigés qu’ils abandonnent toute prière, surtout les prières de demande, indignes de l’état élevé où les voilà parvenus  ; de même, la confession, les pratiques de piété et toute mortification, la préparation à la communion et l’action de grâces, jugeant que leurs dirigés sont de plain-pied avec le Christ  ! Ils prônent encore l’indifférence à la damnation comme au salut, se contentant de l’amour de Dieu qui exclut d’après eux toute crainte.

Les dernières condamnaient par là-dessous la luxure et les turpitudes que cette “ sainte indifférence ” admet secrètement. Car les “ parfaits ” s’y prétendent violemment entraînés, seuls ou ensemble, à proportion de l’élévation et de l’intensité de leur Pur Amour. “ Amour pur ” signifiant amour indifférent à tout, même au péché, même à l’enfer. C’est ce point délicat qui leur faisait recommander aux “ intimes ” le secret envers les non-initiés et une méfiance absolue envers le Saint-Office  !

Le travail accompli par le Saint-Office est repris par le pape Innocent XI dans la Caelestis Pastor, qui condamne enfin Molinos, le 19 novembre 1687.

Rome a parlé, la cause était entendue, et les coupables durent se rétracter. Le Saint-Office ne fera acception de personne, et c’est ainsi que le 17 décembre 1687, il imposera au cardinal Petrucci une solennelle rétractation de 54 propositions quiétistes tirées de ses ouvrages.

Le Molinosisme et sa doctrine quiétiste était passé d’Espagne en Italie et entrera bientôt en France par la jeune, intelligente, séduisante et passionnée dame Guyon, instruite par le Père Lacombe. (…) Il atteindra par elle le célèbre archevêque de Cambrai, Fénelon. Bossuet mènera contre lui une controverse semblable à celle des jésuites romains contre Molinos, et en 1699, Innocent XII condamnera l’Explication des Maximes des Saints de Fénelon et mettra un point final à toute cette querelle.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 95, août 1975, p. 8-9
A 53  : Vraie et fausse mystique  : I. Michel Molinos, maître du quiétisme, 1990, 1 h

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