La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly

Le mystère de l’Église et l’Antichrist
III. ANALYSE CRITIQUE DE L’HÉRÉSIE PROGRESSISTE

Après avoir découvert le principe même de toutes les erreurs du progressisme, l’abbé de Nantes en reprend l’analyse méthodique en montrant la perfide transposition qu’il fait subir aux trois grands dogmes de notre foi catholique.

DU PÉCHÉ ORIGINEL… À “ L’OPPRESSION CAPITALISTE ET COLONIALISTE ”

LE SENS VÉRITABLE, SURNATUREL, DU DOGME DU PÉCHÉ ORIGINEL.

Pour notre foi chrétienne, le péché d’Adam a valu au genre humain tout entier d’être atteint d’un mal mystérieux dont tous les autres résultent. C’est un état de culpabilité tel qu’il prive tout fils d’Adam de la grâce divine ainsi que des lumières et des forces dont elle est la source  ; c’est de plus un désordre jeté dans notre nature, ne cessant de nous engager instinctivement dans l’erreur et dans le péché, de manière presque insurmontable. (…)

L’Église libère de ce péché originel par le saint baptême et par toute son œuvre sacramentelle, au point de restaurer dans le genre humain quelque ordre pacifique et quelque vertu, non pas toutefois au point que les chrétiens puissent jamais se déclarer eux-mêmes totalement guéris, ni les sociétés prétendre détenir toute justice et perfection. Jusqu’à la mort, le chrétien porte en sa chair une écharde qui lui fait souvenir de sa condition de pécheur et se défier de lui-même  ; l’Église elle-même se connaît comme humaine en même temps que divine, et elle n’hésite pas à distinguer sa sainteté mystique d’avec l’infirmité évidente de ses membres.

LA LUTTE DES CLASSES TRANSFIGURÉE EN COMBAT SPIRITUEL.

Avec la “ vieille et légendaire histoire d’Adam et d’Ève ”, le progressiste refuse de considérer ce mal du péché d’origine, mal d’ordre surnaturel, radical et universel. Il n’accorde donc plus tellement d’importance au combat intime de chacun contre le péché. Pour lui, le mal est seulement d’ordre politique et social  : c’est une misère physique, une condition humiliée, ou une oppression politique dont est victime un peuple déterminé, une race ou une classe. Et la cause de ce mal, c’est un autre groupe humain, de telle sorte que la société se trouve divisée en deux groupes antagonistes, maîtres et esclaves, bourgeois et prolétaires, colonisateurs et colonisés. Bref, le mal c’est l’oppression capitaliste et colonialiste, bientôt érigée en Mal absolu. La lutte des classes tout humaine qu’attise le marxisme est transfigurée par le progressiste en combat surnaturel du Bien contre le Mal  !

Les opprimés, – définis par leur seule condition économique et sociale, sans que soit mise en cause leur propre valeur morale –, sont malheureux et purs  ; les oppresseurs, – caractérisés par leur péché collectif qui est la raison unique du mal subi par le camp des victimes innocentes –, sont heureux dans leur corruption. Ceux-ci sont le Péché et ceux-là en éprouvent la Peine. Voilà bien l’éclatement de la doctrine du péché originel le plus grave qui puisse être  : il dresse absolument une part de l’humanité contre l’autre, la Justice opprimée contre l’Injustice oppressive, les saints contre les démons. (…)

LA DÉFIGURATION DE L’INCARNATION, DE LA RÉDEMPTION
ET DES MYSTÈRES DE LA VIE DE NOTRE-SEIGNEUR

Les Lettres 72, 74, 77, 78 et 79 exposent l’odieuse défiguration de l’Incarnation rédemptrice du Christ continuée et actualisée par et pour l’Église dans le Sacrifice eucharistique.

1. L’INCARNATION DU PROGRESSISTE AU CŒUR DES MASSES.

Le Fils de Dieu s’est fait homme. De riche il s’est fait pauvre. L’événement historique n’intéresse guère le progressiste. Il le vide de tout son mystère surnaturel et divin. Mais il en retient le mouvement d’abaissement, de passage d’un monde à l’autre d’un être «  qui se dépouille de ses richesses propres pour adopter la condition malheureuse de l’être aimé  ». Ainsi mutilée, défigurée, ramenée subrepticement au niveau d’un fait naturel, l’Incarnation n’est plus un événement unique, incomparable.

L’on devine déjà la seconde phase de la démarche  : exaltant, divinisant son œuvre propre, le progressiste prétend bientôt «  prolonger l’Incarnation du Seigneur  », vivre aujourd’hui lui-même cette Incarnation rédemptrice. Comment cela  ? Appartenant de naissance au monde chrétien, capitaliste et oppresseur, sa générosité le pousse à changer de camp pour rejoindre celui des innocents malheureux  :

Membre de l’Église, citoyen d’une nation chrétienne, il se sent dans un “ ghetto ”, prisonnier du monde “ ecclésiastique ” ou “ bourgeois ”, et il n’a de cesse qu’il puisse se mêler à la “ masse ”, se vouer au “ salut de la classe ouvrière ”, ou encore être “ chargé de Nord-Africains ”. Ce serait dans la ligne de l’Incarnation que de se dépouiller de son être ancien, de sa classe, de sa race, de son éducation pour adopter avec enthousiasme la classe des opprimés, une race méprisée, une autre nation. (…)

Au lieu d’être d’Église ici et là, toujours attelé à la même tâche de salut auprès des Blancs ou des Noirs, du patron comme des ouvriers, l’“ incarnation ” du progressiste accuse une opposition entre milieux humains, elle creuse un abîme et, où il vient, le progressiste éprouve le besoin de flatter ses nouveaux frères en accablant ceux qu’il a quittés. Il n’est pas un “ sauveur ” venu de l’autre bord, mais un heureux transfuge dans une guerre humaine. C’est cela qui inquiète puis indigne  : l’apostolat religieux devient prétexte à une trahison politique ou à une agitation sociale. (…)

Le mystère de l’Incarnation est tout autre chose, explique l’abbé de Nantes  : le Fils de Dieu n’est pas venu sur terre pour prendre le parti de notre rébellion  ! Il est venu s’immoler en victime pour nous obtenir le pardon de son Père et nous réconcilier avec Lui  !

2. DU MYSTÈRE DE LA RÉDEMPTION… À LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION

Le mystère de la Rédemption est semblablement «  vidé de son contenu authentique  », toujours selon le même processus en partie double  :

NATURALISATION DU SURNATUREL  : Ici, c’est la défiguration de la Personne divine du Christ sauveur en libérateur tout humain. Le progressisme continue en effet à propager «  cette fausse notion du Christ qui hante notre Occident malade de romantisme et de socialisme depuis plus d’un siècle. Jésus serait le meneur doux et fanatique du mouvement révolutionnaire, le grand prédicateur de l’Amour, amour de sensibilité, excluant toute réflexion prudente et toute sagesse, l’inventeur d’une charité qui tourne à la ruine de l’ordre naturel, au renversement des frontières, à la déification de l’homme et de sa liberté.  »

SURNATURALISATION DU NATUREL  : C’est la transfiguration de n’importe quel “ chrétien engagé ”, leader syndicaliste, militant communiste ou fellagha, en libérateur, en rédempteur, en nouveau Christ  ! Ainsi, explique l’abbé de Nantes, l’œuvre divine de la Rédemption se trouve ravalée au rang d’une libération naturelle et terrestre parmi d’autres, tandis que celles-ci prennent soudain une dimension mystique. En réalité, ces deux manœuvres complémentaires, qui constituent le nœud de la doctrine progressiste, sont simultanées et corrélatives. (…)

Les progressistes se veulent rédempteurs avec le Christ. Le Christ ne peut pas être loin d’eux ni contre eux, puisqu’ils se consacrent au salut, à la libération, à la promotion de leurs frères et que c’est, prétendent-ils, l’œuvre essentielle du Sauveur lui-même. (…)

Le mystère de la Rédemption, acte historique, bien défini et unique, d’une adorable Personne divine, venue du Ciel pour notre salut, douloureusement immolée, s’estompe au profit d’un mythe brumeux, capable d’exalter les combattants de nos révolutions et de faire de ceux qui tombent, et même parmi les rangs des ennemis de l’Église, et même parmi les renégats, les nouveaux rédempteurs du genre humain. (…)

On doit voir là, qu’on ose le dire, la plus grande imposture de la religion moderne, qui, une nouvelle fois, “ évacue la Croix du Christ ”, selon le mot de saint Paul bien mal traduit, disons  : qui la vide de son contenu authentique.

3. UNE INSIDIEUSE DÉPERSONNALISATION DES MYSTÈRES DE LA VIE DU CHRIST.

Le mystère de l’Incarnation rédemptrice ainsi vidé de son contenu divin, surnaturel, c’est la vie de Notre-Seigneur dans tous ses mystères et dans toute son action salvatrice qui se trouve en conséquence outrageusement défigurée, dépersonnalisée. Les Lettres 77, 78 et 79 nous en donnent des exemples criants de vérité. (…)

DE LA PASSION DU CHRIST  : Bien qu’on évoque de plus en plus rarement les souffrances de Jésus voyez comme, le plus souvent, c’est pour aboutir aux souffrances de l’humanité et conclure au devoir que nous avons de travailler à la libération du peuple et à l’édification d’un monde meilleur […]. Le progressiste ne veut voir dans la Passion que le type même des souffrances injustes. Nous voilà retournés au messianisme charnel et détournés de la Croix de Jésus.

Parallèlement, les crucifix disparaissent de manière alarmante. Et au lieu du chemin de Croix, fait avec dévotion et contrition, douleur et reconnaissance, pour l’amour de notre Sauveur, l’apôtre progressiste invite ses militants à lutter pour la justice sociale et l’avènement d’un monde meilleur.

DE LA DÉVOTION AU SACRÉ-CŒUR  : On peut dire la même chose du culte du Sacré-Cœur, qui serait totalement oublié des jeunes équipes si le Père de Foucauld, dont elles se font, par une imposture rare, un chef de file, ne l’avait tant aimé. Mais là aussi s’est effectuée une dépersonnalisation. (…) Le Cœur de Jésus n’est plus une image qui nous ramène à lui, Cœur réel, percé par la lance, battant pour nous encore aujourd’hui dans le Ciel. Ce n’est plus que le symbole abstrait de je ne sais quelle charité universelle. Et la dévotion à “ ce Cœur qui nous a tant aimés ” disparaît. (…)

Ses litanies s’oublient  ; les veillées de prière du premier vendredi n’ont guère de partisans. À quoi cela mène-t-il  ? entend-on dire. Cela mène et enchaîne à Jésus, cela ne mène évidemment pas directement au cœur des masses, mais au Cœur de Dieu.

LA SAINTE MESSE PROFANÉE  : Parce qu’elle touche aux réalités mêmes du Corps et du Sang qui nous sont livrés, la dépersonnalisation et l’humanisation de l’Eucharistie par le progressisme est plus que tout autre pénible. Il faut constater en effet que la sainte Messe se trouve de plus en plus interprétée comme une action plus humaine que divine et plus sociale que personnelle au Christ-Jésus, tandis que par ailleurs le culte de Jésus-Hostie se trouve décrié et proscrit. (…)

L’instruction des fidèles, pourtant simple préliminaire, tend à déborder sur toute la Messe et accaparer l’attention  ; en prétendant diriger la prière du peuple, les commentateurs bruyants laissent voir que celle-ci a supplanté, comme dans le “ culte ” protestant, la prière silencieuse du Christ Souverain prêtre. (…)

Sur l’essence même de la Messe, impasse et “ black out  ! ” Quant à la communion, c’est simplement «  le supercarburant  » redonnant au militant force et courage. Ainsi, tout au long de la Messe, c’est l’Homme qui s’est affirmé, c’est l’Homme qui ne conçoit plus que Dieu empiète sur son domaine. Et le Christ – c’est bien là l’essence même du progressisme – se trouve réduit à n’être plus qu’un moyen divin mis au service de notre œuvre humaine de salut…

Il n’est pas étonnant que, dans de telles perspectives, le culte du Saint-Sacrement perde toute sa raison d’être et soit condamné. (…) La raison déterminante de cette aversion pour le culte et la contemplation eucharistiques, c’est qu’ils détournent de l’action temporelle. (…) On ne nie pas théoriquement que ce Pain mystique soit Jésus lui-même, mais on le néglige pratiquement.

4. LE PROGRESSISME NOUS SÉPARE DE JÉSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR.

J’accuse le progressisme de nous séparer de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et de construire entre Lui et nous un mur, d’y peindre une image grossière, laide, affligeante, qu’ils nous donnent à adorer et qu’ils nomment “ le Christ ”. C’est ainsi que leur œuvre principale aboutit à dessécher les cœurs, à leur arracher la dévotion et à les jeter comme des orphelins dans un monde sans âme, pour propager une doctrine sans visage et sans lumière. (…)

En effet, tout en se prétendant biblique, évangélique, le progressiste, citant la Bible à contresens, revient de l’esprit à la chair et s’éloigne de Jésus pour revenir au culte du Peuple et à l’Homme tout court. Il prêche une “ charité ” qui tourne à la déification de l’Homme et de sa liberté.

Nous sommes en présence de deux religions entre lesquelles l’opposition est absolue  : l’une est la religion de Jésus-Christ Fils de Dieu, Sauveur des hommes, l’autre la religion de l’Homme et de sa liberté. (…)

Et l’abbé de Nantes de prévoir déjà l’échec certain, inéluctable, de cette nouvelle religion qui restera stérile, avec ou sans apparence de dévotion  ! parce qu’elle est toute centrée sur l’Homme et non plus sur Jésus-Christ et sur sa grâce. (…)

DE L’ÉGLISE, CITÉ SAINTE TOUTE TOURNÉE VERS LE CIEL,
À L’ÉGLISE, SERVANTE DE LA CITÉ TERRESTRE

Dans les dix Lettres suivantes, le théologien, poursuivant son analyse, dénonce la défiguration, l’inversion qu’opère le progressisme du troisième et dernier acte du drame de notre salut, celui qui s’accomplit dans et par l’Église.

Par ses sacrements, par la grâce qu’elle distribue, par la sanctification qu’elle réalise, l’Église introduit les âmes à la vie du Ciel. C’est dire combien son œuvre, combien toute son espérance sont avant tout surnaturelles. Tel est, nous l’avons vu, le troisième de ces “ clous d’or ” «  qui fixent et maintiennent bien haut, en plein surnaturel, tout le mouvement de notre foi  ».

C’est l’espérance de cette Église, toute tournée par l’Amour vers le retour de son Époux et la restauration bienheureuse dans le Ciel, que le progressisme vide de son contenu surnaturel pour lui substituer l’espoir d’une cité terrestre pour laquelle nous devons tous travailler et d’abord en collaborant avec ceux, d’où qu’ils viennent, qui veulent un monde plus humain, plus libre, plus fraternel. (…)

Tout chrétien, dès qu’il ne tient plus ferme la doctrine catholique et sa pure espérance du Ciel, retombe inéluctablement au niveau de l’attente révolutionnaire et, comme la Synagogue, il cherche un messie. Voilà donc parfaitement repérée, définie, la doctrine de l’Antichrist. Elle traîne et resurgit de siècle en siècle, comme une réplique, exacte mais charnelle, de la doctrine catholique du péché, de la rédemption et de la vie éternelle. Elle appelle et tente les hommes, de toutes races et de toutes religions, leur promettant de rentrer en possession du paradis terrestre, à condition qu’ils entrent tous héroïquement dans ce combat et ce gigantesque effort de révolution libératrice. Misérables hier, libérateurs de l’humanité captive aujourd’hui, demain ils seront des dieux dans un monde régénéré. Telle est la foi au monde, la confiance en l’homme qui réplique à la Parole de Dieu.

1. LE PROGRESSISME VEUT CHANGER LA FINALITÉ DE L’ÉGLISE.

Dans sa Lettre 86 (avril 1961), l’abbé de Nantes part d’un double fait dont il se propose de fournir l’explication  : nous aimons l’Église, avec passion, tandis que les progressistes ne l’aiment pas.

Nous sommes dans l’Église comme dans une famille, une grande et heureuse famille. Notre demeure est belle  ; nous en aimons les chants, les prières, les habitudes, et jusqu’aux moindres détails. Tout en elle nous émeut et nous captive parce que tout y entretient et renouvelle cette vie spirituelle qui est le trésor chrétien  ; tout semble venir du fond des âges dans ces sacrements et ces rites où il nous semble retrouver l’empreinte même, personnelle, de Jésus, l’Homme-Dieu. (…)

C’est l’œuvre du Saint-Esprit qui anime l’Église et, de fait, on ne peut distinguer en tout ce trésor l’invention humaine de la vertu divine qui s’y est jointe, le geste de l’homme d’une grâce divine qui l’inspire et l’achève. Toutes ces créations du saint peuple de Dieu des anciens âges, – qu’il s’agisse des antiques airs grégoriens ou des chefs-d’œuvre d’architecture et de sculpture –, sont translucides à la lumière mystique. Tout y baigne dans une telle lumière surnaturelle  !

C’est ce sentiment heureux qui donne à la communauté des chrétiens, son parfum délectable d’union cordiale et d’intime fraternité. Dans la soumission joyeuse aux mêmes rites, dans l’imitation des moindres habitudes séculaires de leur Église, dans l’attachement profond à toutes les formes humaines de leur religion, prêtres et fidèles trouvent une communion spontanée et si large qu’elle embrasse tout l’univers de leurs amours spirituelles. Sans doute ne s’exprime-t-elle pas toujours avec exubérance, mais elle n’en est pas moins réelle, faite de courtoisie, de respect mutuel, de confiance. Elle devient plus sensible, sans qu’il soit davantage besoin de paroles, lorsqu’on se trouve en compagnie de progressistes, qui, eux, paraissent étrangers au sein même de la famille.

Le progressiste, en revanche, se passionne pour une certaine idée de l’Église et il est trop clair qu’il ne fait partie de cette Église catholique romaine, que pour travailler à la réformer et l’aligner sur l’idée qu’il s’en est forgée. Il n’y a qu’à l’écouter pour s’en convaincre. (…) L’Église, ses monuments, ses ornements, ses chants, ses coutumes, son clergé, tout ce qui s’en voit et s’en entend, s’en touche et s’en pratique, apparaît au progressiste, “ déphasé par rapport au monde moderne ”. Rongé, déchiré par cette conviction, il a toujours l’impression de participer à des simulacres vides, à des rites usés. Il se ronge d’être le fonctionnaire de ce monde faux que d’autres persistent à aimer comme le monde des trésors invisibles, l’Église de la vie spirituelle  !

Pour justifier ses rancœurs, pour expliquer le malaise qu’il ressent, le progressiste les attribue à sa souffrance de voir le peuple indifférent à une Église qui ne lui est pas adaptée.

Ce ne peut être la vraie raison, car le progressiste est encore plus dépité quand il voit le bon peuple, même celui qui se tient habituellement loin de l’Église, tout vibrant aux grandes cérémonies, tout exultant au chant de nos vieux cantiques, tout émerveillé de ce que le clergé traditionnel lui propose… (…)

Mais sous ce prétexte de l’inadaptation aux masses, ce que le progressiste condamne en réalité, c’est l’indifférence de l’Église, non aux individus concrets, mais aux buts terrestres, toutes fringales, toutes passions d’une certaine humanité qui a supprimé toute recherche religieuse et tout désir de Dieu. Lui, le militant ou le prêtre progressiste, il cherche à rejoindre les hommes ses frères, dans leurs projets humains, dans leurs rêves politiques ou sociaux; il veut en tant que chrétien pouvoir épouser leurs idéologies charnelles et construire avec eux ce monde nouveau dont ils sont épris. Alors, ce qui l’inquiète, l’attriste, le rend ennemi de sa propre Église, c’est qu’il ne trouve rien en elle qui ne soit tourné vers le divin et adapté à son unique et souveraine fin, qui est le Ciel…

L’essence de notre Église est toute déterminée par ce but où elle veut mener toute l’humanité, et ses institutions sont adaptées à cette seule fin  : la divinisation de ses membres. Mais le progressiste veut trouver en elle un instrument de démocratisation et de socialisation qui puisse épauler, concurrencer, surclasser le communisme et les autres mouvements que suivent les masses  ! Bien évidemment, cette reconversion de l’Église (…) est vouée au plus lamentable échec  !

Ainsi, dans sa Lettre d’avril 61, l’abbé de Nantes dénonce déjà ce qu’il appellera bientôt le M.A.S.D.U.  : au lieu d’être l’Arche du salut des âmes dans un monde en perdition dont Satan est le Prince, (…) l’Église doit s’ouvrir à ce monde, et travailler avec tous les hommes à la construction de la Cité terrestre, à l’avènement d’une humanité nouvelle, pacifique et démocratique, elle doit devenir «  le Mouvement d’Animation Spirituelle de la Démocratie Universelle  »  !

La Lettre 87 démasque impitoyablement l’hypocrisie du progressisme, s’efforçant de rallier l’Église à l’humanisme moderne et à ses convoitises charnelles. Car même lorsqu’il prétend maintenir au second plan, comme une simple démarche préalable, la recherche de l’épanouissement naturel de l’homme et l’exaltation de sa dignité et de sa grandeur, le progressisme se trahit en affirmant, à l’encontre de toute la tradition catholique  ! que l’obtention de ces biens humains modernes est sacrée et absolument nécessaire  ! (…)

II s’agit donc d’acclimater dans l’Église une «  religion de l’Homme  », qui entraîne – et qui suppose déjà – un oubli, un mépris du culte de Dieu et de la béatitude qu’il procure dès ici-bas et pour la Vie éternelle. (…)

Dans la Lettre 88, l’abbé de Nantes montre comment cette entreprise d’asservissement de l’Église à l’utopie terrestre de l’humanisme moderne la conduit inéluctablement à sa ruine  :

Le progressisme, en s’imaginant aider l’Église à se faire une meilleure place dans le monde moderne, utilise en fait les forces vives de l’Église, mais pour l’attirer hors d’elle-même, au point de la priver de l’Eau vive de la grâce où elle se renouvelle […]. Le progressisme est un chancre qui vit de l’Église mais ne lui apporte rien. (…)

Ce sera un aspect utile de la crise présente de nous montrer que l’Église tire toute sa vie, toute sa puissance d’attraction et de séduction des âmes, de son seul et unique trésor qui est surnaturel  : sa vérité, ses sacrements, sa discipline, en un mot sa sainteté. (…) En la distrayant de Dieu, on la sépare de sa Source même, on atteint son être. Une Église livrée au progressisme s’épuise en brillantes apparences, en séductions vaines, mais dans la réalité des faits, elle ne se renouvelle plus, se découronne et commence à mourir. (…)

L’Église, si bien adaptée à sa mission surnaturelle, est dans un état violent tant qu’on l’entraîne à la poursuite des rêves chimériques d’une humanité désespérément attachée à la terre. Elle en est discréditée, appauvrie, menacée dans son avenir même. Il est grand temps de choisir, ou alors c’est l’Église qui aura été sacrifiée à l’édification de la tour de Babel.

Ainsi, dès juin 61, dans l’optimisme et l’euphorie de l’attente du Concile, tandis que l’on affirmait de tous côtés, comme une évidence  ! que seule cette nouvelle mystique, mieux adaptée à notre temps, allait enfin procurer à l’Église les éclatants succès d’un “ nouveau printemps ”, d’une “ nouvelle Pentecôte ”, l’abbé de Nantes prévoyait déjà que le progressisme mènerait bientôt l’Église à sa ruine.

2. LES RÉFORMES PROGRESSISTES TENDENT TOUTES À LA MÊME DÉFIGURATION DE L’ÉGLISE.

L’abbé de Nantes poursuit son analyse en montrant comment c’est toujours la même erreur mortelle qui est à l’origine des multiples réformes proposées et déjà sauvagement réalisées par les nouvelles équipes du clergé. (…)

LES SAINTS NOUS PARLENT TROP DU CIEL  ! (Lettre 89) Si les statues disparaissent, avec leurs auréoles et leurs symboles célestes, la vie des saints, leurs exemples disparaissent également de la prédication chrétienne comme des journaux, livres et revues… Autre signe inquiétant  : les images saintes sont remplacées par une profusion incontrôlée d’images profanes. (…)

À l’inverse des anciens iconoclastes, les nôtres ne refusent pas les Images parce qu’elles représentent mal les réalités invisibles du Ciel, mais bien parce qu’elles les représentent trop et y ramènent trop les imaginations et les pensées des fidèles. (…) On ne pourra substituer la foi en l’Homme à la foi en Dieu, le goût des biens temporels à celui de la béatitude céleste, le souci de l’engagement temporel à la recherche de l’union à Dieu, qu’en faisant disparaître des statues qui sourient aux anges et des images empreintes de la lumière d’Au-delà.

Les Lettres 94 et 95 (octobre 1961) abordent la question des réformes liturgiques. Si l’abbé de Nantes s’oppose aux réformes, ce n’est pas par ritualisme, par immobilisme – bien avant le Concile, comme curé de paroisse, il est partisan d’une utilisation pédagogique de la langue vulgaire dans la liturgie –, mais parce que toutes ces réformes sont mises en œuvre pour faciliter la propagation de l’hérésie progressiste qui tend à «  une socialisation et à une humanisation de la foi et de la vie sacramentelle  ». Or, le latin, et c’est là son utilité principale, fait obstacle à cette transposition pernicieuse  :

Par son hiératisme, c’est-à-dire son caractère sacré, le latin persuade ou rappelle fortement qu’on entre dans le domaine réservé de Dieu. Et c’est pour cette raison qu’on s’acharne contre lui. (…) Débordée sur bien des terrains, l’Église traditionnelle résiste encore fortement dans sa liturgie, sa “ lex orandi ”, grâce au latin dont l’inertie, la précision, l’usage séculaire et presque exclusif s’opposent à toute transposition incertaine et ténébreuse. (…) Il y a là une barrière que le progressisme ne supporte plus. Il lui faut tout assimiler, tout transposer, tout travestir. On traduira donc le latin  ; les lectures et les chants deviendront à leur tour équivoques. (…)

Dans la liturgie progressiste, dont il constate combien elle est “ assommante ” et qu’elle ne plaît en réalité ni au peuple ni aux élites, l’abbé de Nantes dénonce avant tout sa perversion fondamentale  : le passage du culte de Dieu au culte de l’Homme  :

Paraliturgies, monologues parallèles et chants modernes ne tendent plus à introduire les fidèles en la Présence sainte de Dieu, mais à utiliser les moments mêmes et les énergies de la prière au service de l’homme et de son épanouissement, voire même à l’exaltation sacrée de ses luttes et de ses espérances charnelles.

Sous prétexte qu’une “ initiation ”, qu’une “ instruction ” sont nécessaires pour faciliter la “ participation active ” des fidèles, celles-ci prennent la première place au détriment de l’Action sacramentelle et de la contemplation passive. (…)

Il faut lire ces pages où, pour mieux faire sentir l’inspiration tout humaine des réformes progressistes, l’abbé de Nantes expose la nature véritable des saints mystères et l’humble rôle du prêtre qui paraît d’autant plus grand que l’homme en lui s’efface plus totalement pour n’être plus que «  l’instrument  » du Souverain Prêtre, Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans «  une Action plus céleste qu’humaine  ».

Dans la Lettre 97, l’abbé de Nantes stigmatise l’obsession érotique qui est inhérente à l’humanisme progressiste  :

Ceux qui ramènent aux horizons terrestres le bonheur espéré et transposent en termes naturels et humanistes la foi chrétienne, connaissent aussi un jour les déportements de la chair, comme par une nécessité implacable. (…) Le progressisme ne sait plus louer la virginité consacrée qu’il trouve surtout inadaptée, voire même écœurante  ; il vante inconsidérément le mariage et dans celui-ci principalement “ l’accord charnel ” pour lequel il marque d’étranges sollicitudes pastorales. Que d’études fouillées, que de cercles, que de conférences et de campagnes, quelle obsession  !

II n’est pas besoin de rappeler la crise des vocations sacerdotales et religieuses et la vague de défections sans précédent qui ont suivi le triomphe de ce “ naturisme ”, de cette “ religion de la chair ” dénoncés dans cette Lettre de novembre 1961  !

IL NE FAUT PLUS ENSEIGNER LA VÉRITÉ DU HAUT DE LA CHAIRE  ! (Lettre 101) (…) La suppression des chaires, couverte sous d’excellents prétextes d’ordre pratique, est encore un de ces mots d’ordre du progressisme français qui témoignent d’un étonnant mépris de la tradition ecclésiastique et d’un pouvoir discrétionnaire étonnant laissé aux réformateurs sur les instruments vénérables du ministère sacré. (…)

Pour faire saisir en quoi consiste la naturalisation, la profanation que le progressisme fait subir au saint ministère de la prédication catholique, l’abbé de Nantes en rappelle tout d’abord le sens véritable et sublime  :

Monter en chaire, est un acte expressif, qui établit un certain pacte entre les êtres rassemblés dans l’église. Aux fidèles, le prêtre paraît alors oublieux de ses propres pensées pour n’être que l’organe de la Parole divine. (…)

Monter en chaire, c’est se livrer corps, âme, cœur et esprit à Dieu pour annoncer purement son mystère, le révéler aux âmes au point de les saisir et élever jusqu’à cette sphère si haute, toute surnaturelle, de la vie divine. Qu’on ne dise pas pourtant que le ministère de l’éloquence sacrée ne puisse entrer dans la vie concrète. Il pénètre tout, tranche de tout, mais selon Dieu et non selon le caprice de l’homme qui parle. La politique, la vie sociale, la morale conjugale, rien ne lui est interdit et nombre de prédicateurs ont payé de leur liberté et de leur vie ce devoir et cette liberté souveraine. Mais tout ce qui se dit de haut sur un peuple fidèle assemblé n’a d’autre but que de garder les âmes de l’erreur et du mal, de les maintenir dans la droite voie du bien surnaturel, de les oindre de charité et de les consacrer dans la foi au Dieu Très-Haut par Jésus-Christ Sauveur dans l’Esprit-Saint. (…) Élever au divin les esprits terrestres, exaltante et féconde tâche  !

Tandis que le peuple chrétien y est toujours aussi empressé et attentif, la Secte en prône l’abandon au profit d’autres genres  : dialogue, cercles d’études, méditations… On préfère avoir devant soi ses auditeurs, être de plain-pied avec eux. C’est qu’au discours catégorique, qui se donne comme l’expression de la Sagesse et de l’Autorité de Dieu même, on préfère le discours persuasif et apologétique qui paraît plus respectueux de la liberté d’un chacun et plus conforme à la dignité de la personne humaine. Le nœud du débat est là. Depuis qu’on a persuadé les laïcs de participer à l’apostolat de la hiérarchie, les prêtres croient n’avoir plus affaire à des “ fidèles ” mais à des esprits indépendants qu’il faut persuader plus qu’enseigner. Cela se voit jusqu’aux plus hauts degrés de la hiérarchie où les communiqués et déclarations à la presse tendent à orienter l’opinion sans faire appel à l’autorité divine du magistère ecclésiastique ni à ses moyens canoniques d’exercice. Ces Pasteurs n’ont-ils plus de troupeau  ?

UNE ERREUR DOCTRINALE  : L’IMMANENTISME MODERNISTE ET SILLONNISTE. Notre étonnement devant tant de chaires sciées et jetées au feu nous mène ainsi à dénoncer une erreur doctrinale. Des prédicateurs en missions paroissiales l’exposaient clairement à quelqu’un  : «  Nous n’avons rien à apprendre au peuple… (…) N’ont-ils pas le Saint-Esprit comme nous  ? Ils ont souvent à nous apprendre et nous gagnerions à les écouter.  » Les nouveaux missionnaires ne veulent pas autre chose que de se mettre à l’écoute de Dieu qui parle dans les âmes. Ils se mêlent intimement au monde, pour être traversés par tous les courants qui l’agitent et s’en faire l’écho, mais l’écho chrétien. Ainsi le type de la prédication adaptée, moderne, c’est la révision de vie où chacun expose ses problèmes vécus et les inspirations qu’il a reçues du Seigneur pour les résoudre. (…)

Tout cela évoque étrangement l’immanentisme du début du siècle, condamné par saint Pie X, selon lequel il n’y a de vérité acceptable que celle qui naît au fond des consciences individuelles. En parlant de “ la conscience chrétienne ” (ce néologisme monstrueux, sans aucune signification qu’hérétique, étranger vraiment au christianisme), nos modernes théologiens soulignent bien que ce n’est plus la voix du Magistère qui enseigne et interprète la Révélation de l’Évangile et ses exigences mais tout un chacun par la voix de l’Esprit qui se fait entendre en son cœur.

Cela rappelle aussi la pratique du Sillon, où le saint Pape dénonçait explicitement la subordination du prêtre à l’autorité de la communauté et à l’agrément personnel de chacun. (…)

Il serait facile de montrer comment cet immanentisme moderniste, qui dégénère tôt ou tard en illuminisme et en prophétisme aberrants  ! faute d’avoir été fermement condamné au Concile (et tout au contraire  !), n’a cessé d’empoisonner de plus en plus la prédication et la catéchèse catholiques, pour tout submerger aujourd’hui avec la vague du charismatisme pentecôtiste, son dernier avatar.

L’abbé de Nantes avait perçu ce danger dès avant Vatican II et, dans sa Lettre de janvier 62, il avait magistralement démasqué cette hérésie, d’autant plus redoutable qu’elle se manifestait rarement dans toute sa virulence, se camouflait le plus souvent sous des dehors rassurants, se rendant ainsi difficilement perceptible.

IL FAUT SUBSTITUER À LA RELIGION DU CŒUR UN CHRISTIANISME ADULTE ET MODERNE  ! (Lettre 103) Dans notre société moderne, brutale et sèche, où tout ce qui n’est pas abstrait est immédiatement sensuel, l’Église demeurait l’asile des cœurs  ; elle presque seule nourrissait encore les puissances de sentiment.

Eh bien  ! et c’est encore un autre de ses méfaits, le progressisme s’en prend au sentiment. (…) En réalité, les progressistes sont à la recherche «  d’un christianisme viril, adulte, moderne, en bref, d’un christianisme en harmonie sur ce point encore avec le monde moderne qu’on idolâtre.  » (…)

Leur nouvelle religion devient aussi froide qu’une idéologie. On comprend que, «  dans cette sécheresse forcée de l’ambiance ecclésiastique actuelle, les vocations s’étiolent  ». Ultime hypocrisie  : autant ils s’acharnent à couvrir de mépris, aux yeux des chrétiens, les sentiments surnaturels inséparables de la vraie foi et de l’authentique dévotion, autant ils s’appliquent à exalter et à exploiter la sensiblerie des foules au profit de leurs propagandes révolutionnaires.

Et, il faut l’ajouter, c’est cette religion progressiste froide et sèche des années 60 qui explique, par réaction, l’étonnant succès du charismatisme actuel, et avec lui, l’intrusion en tempête, au sein même de l’Église, d’un sentimentalisme malsain issu du pentecôtisme protestant.

3. L’ŒUVRE DE LA SECTE PROGRESSISTE, C’EST LA RÉVOLUTION DANS L’ÉGLISE.

Dans sa Lettre de mars 62, l’abbé de Nantes aboutit à cette conclusion  : le progressisme, ce n’est rien de moins que la Révolution dans l’Église, et cette Révolution est impie, sacrilège et dévastatrice.

Le progressiste aime bien rire et faire rire aux dépens de l’Église, de ses coutumes vénérables, de ses petites misères ou des défauts pittoresques de ses pitoyables serviteurs. C’est qu’il est “ affranchi ” de tout cela, qu’il a rompu dans son âme avec ce passé bien mort et ne veut être serviteur que de l’Église future dont ils portent, lui et ses amis de la Secte, l’image dans leurs vastes cerveaux.

Pour mieux faire saisir le caractère monstrueux de cette attitude révolutionnaire, l’abbé de Nantes brosse tout d’abord le portrait du vrai fils et serviteur de l’Église, qui, parce qu’il l’aime vraiment comme sa Mère, la vénère humblement, et respecte avec un soin jaloux ses institutions séculaires  :

Plutôt que de suivre ces gens-là, choisissons pour pasteurs et docteurs ceux qui font souvent venir les larmes, d’admiration sacrée, d’émotion, d’amour pour toute cette œuvre séculaire, cette humanité tendre et sainte, virginale et faible qu’est l’Église. Pour eux, en effet, elle est une Mère vénérée ou, s’ils sont prêtres et évêques, une Épouse très pure pour laquelle ils éprouvent le plus grand respect, se contentant d’être les amis de l’Époux, emplis d’émotion à la voix de celle qu’il aime. (…)

Le vrai chrétien aime et respecte les lois et institutions de l’Église avec un soin jaloux et humble, parce qu’il sait qu’elles expriment, mieux que tout, les conditions de son être, de sa perfection, de son rayonnement. Faute de posséder lui-même tout le secret de cette vie prodigieuse, – c’est le secret du Roi, de l’Époux –, du moins, comme un bon fils, il en suit toutes les prescriptions avec soin. Cette piété, cette obéissance aimante, quelle preuve d’amour vrai  !

L’on ne saurait mieux dire  : c’est «  l’amour vrai  » de l’Église véritable de Jésus-Christ, dont l’Esprit-Saint est l’âme, et l’humble respect de son mystère qui font du fils de l’Église un “ traditionaliste ”. (…) Mais le progressiste s’acharne à construire une Église conforme à son utopie  :

L’Église n’est plus la Mère vénérée, donnée par Dieu aux chrétiens pour les instruire, les nourrir, les guider  ; elle est la création continue de l’amour que les hommes ont pour Dieu et pour l’humanité, elle est leur œuvre et leur réussite  ! (…)

Ce sera une Église sans péché, mais sans pénitence  ; (…) sans vieilles bonnes sœurs acariâtres mais sans chasteté  ; sans écoles libres, bien sûr, mais sans liberté du tout  ; sans persécutions mais sans vérité divine, etc. En bref, l’Église que veut la Secte, loin d’être un “ Signe de contradiction ” qui indique le Ciel, sera exactement l’épouse complaisante du Satan qui domine le Monde et lui donnera le peuple chrétien pour enfants et serviteurs. Cela fait frémir. (…)

CONCLUSION  : LA SECTE PROGRESSISTE DÉMASQUÉE

Une conclusion s’impose déjà  : cette analyse du progressisme demeure aussi actuelle, aussi percutante qu’à l’époque où elle fut rédigée. Certes, à première vue, on peut constater de notables différences entre le progressisme des années 59-62, stigmatisé dans ces Lettres, et les divers mouvements d’idées qui dominent l’Église d’aujourd’hui. Mais ce n’est là qu’une apparence, et il serait facile de montrer que tous les courants actuels, même ceux qui paraissent les plus indépendants ou les plus opposés, relèvent tous de la même hérésie fondamentale, de la même perversion de la foi catholique. Théologie de la libération et utopie révolutionnaire, exégèse néo-moderniste et catéchèse illuministe, mystique immanentiste et morale libertaire et laxiste, théories de l’inculturation et nouvelle missiologie, œcuménisme chrétien ou interreligieux et dialogue avec l’athéisme, charismatisme pentecôtiste ouvertement fidèle à ses sources protestantes, ou bien judaïsant, ou d’apparence catholique traditionnelle, tous ces divers mouvements relèvent, d’une manière ou d’une autre, du grand principe de corruption de la foi dénoncé ici par l’abbé de Nantes  : il s’agit toujours d’une naturalisation du surnaturel, conjointe à une surnaturalisation du naturel. (…)

Ainsi, dès avant le Concile, l’abbé de Nantes avait réussi à présenter de façon synthétique comme un corps de doctrines hérétiques, secrètement cohérentes et solidaires, toutes les «  nouvelles manières de sentir, de penser et d’agir  » qu’une certaine fraction du clergé était en train d’imposer dans l’Église. La force de son analyse résidait précisément dans le fait qu’elle rendait compte avec exactitude de toutes les manifestations, apparemment disparates, du progressisme ambiant. (…)

Mais, il importe de le rappeler, dans ces années 59-62, il le faisait encore en pleine communion avec son évêque. L’hérésie dont il dénonçait l’inspiration, les principes et toutes les œuvres, n’était encore professée résolument et activement propagée que par une petite intelligentsia, certes déjà fort agissante et tentaculaire, mais encore incontestablement minoritaire  : elle avait tout d’un groupuscule sournoisement hérétique que la seule incurie des Pasteurs laissait prospérer et faire sa propagande délétère au sein même de l’Église. Finalement, par d’habiles et ténébreuses manœuvres, cette Secte est parvenue à imposer son erreur, à inoculer son virus… aux Pasteurs eux-mêmes et, par eux, à presque tout le troupeau…

Extraits de Pour l’Église tome 1, p. 130-158

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant