La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le mystère de l’Église et l’Antichrist
IV. ILLUSTRATIONS DE LA DOCTRINE PROGRESSISTE

Le 21 janvier 63, l’abbé de Nantes reprend la suite de son étude sur “ Le mystère de l’Église et l’Antichrist ”, dans un contexte déjà très différent, plusieurs mois après l’indépendance de l’Algérie et après la première session du Concile. Cette nouvelle série commence par deux études  : l’une sur Teilhard de Chardin, l’autre sur le Père Karl Rahner. Elles illustrent toutes deux, de façon tout à fait topique, la définition de la doctrine progressiste présentée dans les Lettres précédentes.

TEILHARD DE CHARDIN, THÉORICIEN DU PROGRESSISME

Teilhard de Chardin

Teilhard de Chardin

En 1973, l’abbé de Nantes constate  : «  Le mal immense causé par le teilhardisme n’est plus à démontrer. Et si l’étoile du jésuite révolutionnaire a beaucoup pâli, ce n’est pas que l’opinion soit revenue de ses erreurs, mais plutôt qu’elle les a dépassées.  » (…)

Pour faire parfaitement saisir le vice du teilhardisme, il explique d’abord en quoi consiste le progrès axial de l’histoire de l’humanité, ce progrès qu’il définira plus tard comme une divine orthodromie. Il en précise les trois étapes  : l’ancienne alliance, l’évangile de Jésus-Christ, le temps de l’Église.

L’idée d’un progrès général de l’humanité en voie de conquérir son bonheur est si contraire à toute notre expérience que seule la Révélation juive et chrétienne a su l’insuffler au cœur des croyants.

Ce progrès d’ailleurs est, dans l’Ancien Testament, l’œuvre de Dieu “ à main forte et à bras étendu ”. Du jour où les habitants de Jérusalem croient que ce progrès leur est dû et oublient de regarder vers Yahweh qui en est le seul principe, leur histoire sombre dans le chaos habituel aux fils d’Adam.

Cela change quelque peu avec la venue de Jésus. Il choisit de prendre l’humanité pour épouse et veut lui donner en cadeau de mariage sa Sagesse, sa Force, sa Vie au point qu’elles lui appartiennent en propre. Dès lors, c’est bien l’humanité sanctifiée qui marche vers son bonheur et peut espérer de ses propres œuvres un progrès indéfini et universel  ; elle aspire au renouvellement de toutes choses. Bien entendu, cela ne lui vient pas de sa nature propre mais de Dieu, par grâce. La suite de l’histoire l’a rendu manifeste  : c’est l’Église seule, et par les instruments de sanctification que son Époux lui a laissés, qui fait des merveilles. Ce ne sont ni la chair ni le sang, ni le vouloir ni l’instinct de l’homme, mais en elle l’Esprit de Dieu, par Jésus-Christ. (…)

SURNATURALISATION DU NATUREL.

Teilhard de Chardin, lui, a cru généreux et hardi de transposer cet optimisme chrétien et de l’étendre à tout l’univers. De donner à la matière, à la vie animale et surtout au genre humain tout entier les privilèges que jusqu’alors nous croyions réservés à la sainte Église. On ferait ainsi œuvre poétique enthousiasmante  : la matière brute deviendrait la chair du Christ, la vie palpitante depuis des millénaires serait comme le souffle et l’âme du Christ, tous les hommes devenus progressivement comme un seul corps, puis comme une seule conscience et un seul esprit, sous l’impulsion des énergies divines du Christ iraient ainsi vers leur divinisation totale. L’univers alors atteindrait son point d’achèvement Oméga  : ce serait le Christ total, tout en tous.

NATURALISATION DU SURNATUREL.

Jésus-Christ, Époux de l’Église, voilà qui est trop mesquin, trop étriqué, trop sectaire et réaliste pour le jésuite. (…) L’idée mère de tout le système est une étrange et blasphématoire transposition de l’union du Christ à son Église, comme union de la Divinité avec la Matière. (…) Le mariage d’une personne divine faite homme qui a nom Jésus-Christ, avec cette part de l’humanité, régénérée par la grâce de ses sacrements, qui est l’Église romaine, n’est plus pour lui la réalité même, mais une image, mais une ombre et un symbole. C’est en vérité le point de départ d’une autre foi, plus vaste à l’en croire, plus belle, infaillible, qui identifie et confond Dieu et la matière, la grâce et la nature, l’Esprit-Saint et la chair, force unique en travail de perfectionnement infini. Le Christ, c’est le feu de Zeus répandu en tout et menant tout imperturbablement à l’achèvement cosmique final  ; sa grâce, c’est l’élan du progrès divin d’un monde et d’une humanité qui se divinisent irrésistiblement. Le Christ est le libérateur des énergies du monde lui-même qui enfante un Dieu.

Jésus, Teilhard l’a renié, et l’Église pareillement. Qu’il soit sincère importe peu et ne doit pas faire respecter sa folie, car cet homme est fou d’appliquer à tout l’univers et à tous les hommes ce qui n’est révélé, enseigné et cru – déjà avec tant d’ombres et de lenteurs humaines – que du Christ et de l’Église.

LA FOI EN L’HOMME DIVINISÉ, VOILÀ TEILHARD  !

Eh bien  ! cette folie plaît. (…) Foin d’une Église en travail dans un monde mauvais, et d’un Jésus qui prétend nous sauver en étant vaincu d’abord sur la croix… cela n’a pas de commune mesure avec nos aspirations immenses et nos projets de renouvellement universel… Alors, même si je ne peux croire en cet obscur Jésus ni en cette Église romaine, minable, du moins Teilhard sauve ma foi, car avec lui je crois à la Bonté, au Monde, à son Progrès. Je crois enfin en l’Homme, en sa Liberté, en sa Divinité. Voilà Teilhard.

Et d’expliquer ensuite, dans une seconde partie de son étude, comment l’on passe, le plus logiquement du monde, de Teilhard à l’abbé Davezies, de la mystique progressiste vague et nébuleuse de l’un au communisme qui amène l’autre à se mettre au service des fellaghas. Il faut lire ce texte, d’une vérité psychologique percutante pour Davezies… comme pour tant d’autres  ! (…)

LE MANIFESTE DU PROGRESSISME ANTICHRIST  :
LE SCHÉMA CLANDESTIN DU PÈRE KARL RAHNER

Vers la fin de la première session du Concile, un séminariste romain, chargé de faire le ménage dans les appartements des Pères, trouva un jour dans la corbeille à papier d’un évêque un texte latin qui lui parut de quelque intérêt. Il en communiqua aussitôt une copie au curé de Villemaur. C’était, de fait, si important que l’abbé de Nantes en fit le sujet de l’une de ses études sur le mystère de l’Église et l’Antichrist. De quoi s’agissait-il  ?

Karl Rahner

Karl Rahner

De dix petites pages de texte latin, très dense, qu’il faut étudier avec soin. Les présidents des conférences épiscopales d’Autriche, de Belgique, de Gaule, de Germanie et de Hollande proposent ce schéma aux Pères comme matière de leur prochain examen. Il est, disent-ils, «  certes d’un ton fort positif et pastoral  », et cela sous-entend qu’il se distingue par là de tout ce qui a été proposé jusqu’ici régulièrement. Eh bien  ! ce schéma me paraît donner comme définitions infaillibles de la foi chrétienne les principes religieux fondamentaux du progressisme et du teilhardisme. (…)

On apprendra plus tard que ce texte clandestin était l’œuvre du P. Karl Rahner, théologien du cardinal Koenig et l’une des têtes pensantes de “ l’Alliance européenne ” qui regroupait et encadrait alors un très grand nombre d’évêques, orientant leurs votes dans les discussions conciliaires. Quand on sait que cette organisation fut le fer de lance du complot progressiste au Concile, on mesure déjà l’importance particulière de ce document. (…)

Dans son analyse, l’abbé de Nantes souligne la grande nouveauté de ce texte  : c’est un œcuménisme si audacieusement ouvert à toutes les religions qu’il tend à proposer comme idéal leur fusion prochaine dans une religion universelle qui travaillerait plus efficacement à la paix et à la construction du monde. C’est déjà l’esprit d’Assise  !

Quels sont les caractères généraux de ce schéma  ? L’impression qu’il laisse est terrible, c’est celle d’un suicide de l’Église, d’une capitulation devant les autres religions ou idéologies de notre temps. C’est l’effacement et l’évacuation du mystère central de notre foi, celui du péché, de la rédemption par la Croix, du salut par l’Église seule. C’est l’adoption du sens de l’histoire, du progrès cosmique et technique, de l’internationalisme et du socialisme. C’est enfin l’utopie démagogique d’une évolution générale de l’humanité, sa spiritualisation absolue et son unification politique et culturelle, considérées comme relevant secrètement de l’Église et préparant l’avènement de l’Esprit de Dieu. Plus d’exclusive catholique ni même chrétienne, toutes les religions sont des “ pédagogues ” qui permettent aux hommes de faire leur salut et de concourir à l’unification du genre humain, but suprême  ; plus de puissance diabolique, plus de malice humaine, plus de ségrégation des brebis et des boucs. Voici enfin révélée la religion universelle, qui contient toutes les autres.

Bien sûr ces doctrines nouvelles ne vont pas sans quelque précaution oratoire. Au moment où ce texte affirme comme vérité d’Église que l’industrie humaine qui aménage la terre pour y permettre des conditions de vie plus humaines prépare celle-ci à l’avènement du règne de l’Esprit de Dieu, ce pentecôtisme matérialiste se tempère d’une double restriction  : «  bien qu’imparfaitement et non sans l’aide de Dieu  »… Au moment où il nous est donné à croire que tous les hommes trouvent dans les actes explicites de leur religion et dans les croyances de leurs dogmes divers de quoi accomplir de manière très cachée à nos yeux leur salut, on ne manque pas de nous dire que cela ne va pas sans erreurs, dépravations et superstitions. Mais enfin l’accent d’une foi essentielle porte sur l’optimisme naturaliste, le relativisme dogmatique, l’humanisme démentiel. (…)

Leur foi optimiste et neuve reconnaît le marxisme et l’Islam  : eux aussi, et le judaïsme, aident à «  la montée des peuples dans la communauté humaine  ». Nous avons liquidé nos colonies, renié notre civilisation, il ne manquait plus qu’à consacrer par une définition de foi la mise en accusation et la capitulation de l’Église. Que les religions et philosophies coexistent pacifiquement, chacune contribuant à l’harmonie et au progrès de l’ensemble  ! Il suffit pour cela que nous nous persuadions, nous chrétiens, que le Christ, secrètement, est tout en tous, Dieu caché et sauveur des musulmans et des athées, des parsis et des bantous. (…)

Désormais nous savons que ces princes de l’Église ont telle foi, que le texte qu’ils en proposent en est l’expression reconnue  ; ils ne sont plus des arbitres, ils ont pris un parti. Et ce parti est nouveau. Libre à nous, jusqu’au jour où l’Église infaillible en aura décidé, de le juger par rapport à la foi qu’on nous a apprise, de le juger exécrable et de le combattre de toutes nos forces… comme le pire des dogmes de Satan.

Enfin la théorie fondamentale des progressistes est dévoilée, elle peut être l’objet d’études sans que leurs “ âmes fuyantes ” se dérobent et nous accusent de mauvaise foi. (…)

Au moment même où l’abbé de Nantes dénonçait le schéma du P. Rahner… le théologien allemand était en passe de devenir le maître incontesté du complot de cette “ Alliance européenne ” qui allait bientôt s’imposer lors de la deuxième session de Vatican II. (…)

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