La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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JEUDI 13 SEPTEMBRE 1917 :
« En octobre, je ferai le miracle
pour que tous croient.
»

Lucie, Jacinthe et François avaient hâte qu’arrive enfin le jour de l’Apparition de Notre-Dame. Elle leur serait d’autant plus précieuse que des souffrances et des luttes pénibles mettaient constamment à l’épreuve leur patience, déjà héroïque.

Les visites impromptues et les interrogatoires minutieux, indélicats, exaspérants, loin de diminuer, ne faisaient que se multiplier.

François en souffrait beaucoup et se plaignait en disant à sa sœur  :

«  Quel dommage  ! Si tu t’étais tue, personne ne saurait rien  ! Si ce n’était pas un mensonge, nous dirions à tous ces gens que nous n’avons rien vu et tout serait terminé. Mais ce n’est pas possible  !  »

On se moquait de plus belle des “ visionnaires ”, de cette Dame qui se promenait le treize de chaque mois au-dessus des arbres. On les menaçait, comme s’ils avaient été des criminels.

Le mépris qu’ils rencontraient de la part des gens du hameau, dont certains, rappelons-le, ne se gênaient pas pour battre Lucie, les humiliait profondément. L’attitude du Curé de la paroisse, d’une froideur qui confinait à l’hostilité, ainsi que celle des autres prêtres des environs, torturait leurs âmes sensibles.

Le nombre des gens qui croyaient aux Apparitions augmentait néanmoins d’une manière extraordinaire. Car après les prodiges constatés le 13 août à la Cova da Iria par une foule venue de partout, après le courage surhumain montré par les enfants face au redoutable Administrateur, les personnes sans parti pris pouvaient difficilement douter de la sincérité des voyants et, par conséquent, de la réalité des Apparitions.

Le 13 septembre, il y eut donc un grand afflux de pèlerins. La Cova da Iria était, pour les âmes simples et dévotes, un centre d’attraction irrésistible. Beaucoup se mirent en route dès la veille, mus, non tant par la curiosité que par le désir de fortifier leur foi, et surtout d’aller prier en ce lieu où notre Mère du Ciel daignait descendre pour s’entretenir avec trois petits campagnards.

Dès l’aube du jeudi 13 septembre, toutes les routes menant à Fatima étaient noires de monde. On dénombra ce jour-là entre vingt-cinq mille et trente mille personnes. La plupart des pèlerins récitaient pieusement leur chapelet.

Un témoin oculaire a écrit  : «  C’était un pèlerinage vraiment digne de ce nom, dont la seule vue faisait pleurer d’émotion. Jamais il ne m’avait été donné de voir, durant toute ma vie, une telle manifestation de foi… Sur le lieu des Apparitions, les hommes se découvraient. Presque tout le monde s’agenouillait et priait avec ferveur.  »

Parmi cette multitude de pèlerins, il y avait cette fois, fait notable, quelques prêtres ainsi qu’un certain nombre de séminaristes.

Pour sa part, Lucie donna, avec sa modestie ordinaire, ce récit émouvant qui nous dépeint un véritable tableau d’Évangile  :

«  Quand le moment fut venu, je m’en allai là-bas avec Jacinthe et François, au milieu des nombreuses personnes qui nous laissaient à peine avancer et qui, toutes, voulaient nous voir et nous parler. Il n’y avait aucun respect humain. Beaucoup de gens du peuple, et même des dames et des messieurs, fendant la foule qui se pressait autour de nous, venaient s’agenouiller devant nous, en nous priant de présenter à Notre-Dame leurs intentions. D’autres, qui ne parvenaient pas à s’approcher de nous, criaient de loin  :

– Pour l’amour de Dieu, demandez à Notre-Dame qu’Elle me guérisse mon fils, qui est estropié  !

– Qu’Elle guérisse le mien, qui est aveugle  !

– Le mien, qui est sourd  !

– Qu’Elle me ramène mon mari qui est à la guerre  !

– Qu’Elle convertisse un pécheur  ! Qu’Elle me rende la santé, à moi qui suis tuberculeux  !…

«  On voyait là toutes les misères de la pauvre humanité. Certains criaient même du haut des arbres ou des murs sur lesquels ils étaient montés pour nous voir passer.

«  En répondant oui aux uns, en aidant les autres à se relever, nous avancions, grâce à quelques messieurs qui nous frayaient un passage à travers la foule.

Apparition du 13 septembre 1917 à Fatima

Les pastoureaux, à la Cova sa Iria, en septembre 1917. Sur la droite, le petit chêne-vert des apparitions, dont le tronc est protégé par quelques branchages.

«  Quand je lis maintenant dans le Nouveau Testament les scènes touchantes du passage de Notre-Seigneur sur les routes de Palestine, je me rappelle ce que Notre-Seigneur m’a fait voir, quand j’étais encore une enfant, sur les pauvres chemins et sur les routes d’Aljustrel à Fatima, et à la Cova da Iria, et je rends grâces à Dieu, en lui offrant la foi de notre bon peuple portugais. Je me dis que si tous ces gens se prosternaient ainsi devant trois pauvres enfants, uniquement parce que ceux-ci avaient reçu, de la Miséricorde divine, la faveur de parler avec la Mère de Dieu, que n’auraient-ils pas fait, s’ils avaient eu devant eux Jésus-Christ lui-même  ?  »

Les trois petits arrivèrent enfin près du chêne-vert, et Lucie, comme de coutume, demanda que l’on récite le chapelet avec elle. Tous se mirent donc à genoux, riches et pauvres, et répondirent à haute voix aux Ave Maria.

«  À midi, raconte M. l’abbé Quaresma témoin de la scène, le silence se fit dans cette multitude. On n’entendait plus que le murmure des prières.

«  Subitement, des cris de joie retentissent, des bras s’élèvent, et montrent quelque chose dans le ciel  :

– Regardez  !… Ne voyez-vous pas  ?

– Si, je vois  !…

«  La satisfaction brillait dans les yeux de ceux qui voyaient. Le ciel était bleu, sans aucun nuage. Je levai aussi les yeux, et je me mis à scruter l’immensité du firmament, pour voir ce que d’autres yeux, plus heureux que les miens, avaient déjà contemplé. À mon grand étonnement, je vis alors, clairement et distinctement, un globe lumineux, se déplaçant du levant vers le couchant, et glissant majestueusement dans l’espace… Soudain, le globe, avec sa lumière extraordinaire, disparut à nos yeux. Près de nous, se trouvait une petite fille, habillée comme Lucie, et à peu près du même âge. Toute joyeuse, elle continuait à crier  :

– Je le vois encore… Je le vois encore… Maintenant, il descend  !  »

… Il se dirigeait en effet vers le chêne-vert de l’Apparition.

Alors, l’éclat du soleil diminua, l’atmosphère devint jaune d’or, comme les fois précédentes. Le jour baissa tellement que certains rapportèrent avoir distingué les étoiles dans le ciel.

Lucie interrogea la Vierge Immaculée  : «  Que veut de moi Votre Grâce  ?

Apparition du 13 septembre 1917 à Fatima

Continuez à dire le chapelet afin d’obtenir la fin de la guerre. En octobre, Notre-Seigneur viendra ainsi que Notre-Dame des Douleurs et du Carmel, Saint Joseph avec l’Enfant-Jésus afin de bénir le monde.

«  Dieu est satisfait de vos sacrifices, mais il ne veut pas que vous dormiez avec la corde. Portez-la seulement pendant le jour.

– Il y a ici cette petite qui est sourde-muette, Votre Grâce ne voudrait-elle pas la guérir  ?

Au cours de l’année, elle éprouvera du mieux.

– J’ai bien d’autres demandes, les unes pour une conversion, les autres pour une guérison.

Je guérirai les uns, mais les autres non, parce que Notre- Seigneur ne se fie pas à eux.

– Le peuple voudrait bien avoir ici une chapelle.

Avec la moitié de l’argent reçu jusqu’à ce jour, que l’on fasse les brancards de procession et qu’on les porte à la fête de Notre-Dame du Rosaire  ; que l’autre moitié soit pour aider à la chapelle.  »

Lucie raconte encore qu’elle lui présenta deux lettres et un petit flacon d’eau de senteur qui lui avaient été donnés par un homme de la paroisse d’Olival. En les offrant à Notre-Dame, elle lui dit  :

«  On m’a donné cela. Votre Grâce le veut-elle  ?

Cela ne convient pas pour le Ciel.

– Il y a beaucoup de gens qui disent que je suis une menteuse, que je mériterais d’être pendue ou brûlée. Faites un miracle, pour que tous croient  !

Oui, en octobre, Je ferai le miracle pour que tous croient.  »

Et Elle commença à s’élever, disparaissant comme d’habitude. Lucie s’écria alors  :

«  Si vous voulez La voir, regardez par là  !  »

Et elle montra du doigt la direction du levant. Alors, de nouveau, l’on vit le globe lumineux, de forme ovale, prendre son essor et s’éloigner de la Cova da Iria en direction de l’orient. Céleste véhicule qui semblait reconduire la Reine des Anges à sa demeure éternelle.

Pendant le temps de l’Apparition, la plupart des pèlerins avaient joui d’un merveilleux spectacle  : ils virent tomber du ciel comme une pluie de pétales blancs, ou de flocons de neige ronds et brillants qui descendaient lentement et disparaissaient en arrivant à terre.

La Vierge Marie donna aussi un autre signe de sa gracieuse présence. Une nuée, agréable à voir, se forma autour de l’arc rustique qui dominait le petit tronc d’arbre déchiqueté. Montant du sol, elle s’amplifia et s’éleva dans les airs jusqu’à atteindre une hauteur de cinq ou six mètres, puis elle s’évanouit comme une fumée qui se dissipe au vent. Peu après, des volutes semblables se formèrent et se dissipèrent de la même manière. Et encore une troisième fois. Tout se passa comme si des thuriféraires invisibles encensaient liturgiquement la Vision. Les trois “ encensements ” durèrent ensemble tout le temps de l’Apparition, c’est-à-dire dix à quinze minutes.

La majeure partie des spectateurs avaient observé ces ravissants phénomènes. De toutes parts, en effet, on entendait des cris de joie et des louanges à Notre-Dame. Certains, cependant, n’avaient rien vu, telle cette femme, simple et pieuse, qui pleurait amèrement en répétant, désolée  :

«  Je n’ai rien vu…  »

La privation de cette consolation fut, pour ces pèlerins-là, une dure épreuve. Il leur restait à faire confiance, aveuglément, à la parole de Notre-Dame, et à continuer d’espérer fermement être plus heureux le 13 octobre  : car alors, avait-Elle promis le 13 juillet et à nouveau ce 13 septembre  :

«  En octobre, Je ferai le miracle pour que tous croient.  »

Après quelques instants d’intense émotion, les pèlerins se précipitèrent sur les enfants pour les presser de questions. Ce ne fut qu’avec peine que leurs parents parvinrent à les ramener chez eux. Mais leurs maisons furent de nouveau assaillies par les curieux. Les interrogatoires ne cessèrent de pleuvoir, jusqu’au moment où la nuit vint rendre la tranquillité au petit hameau d’Aljustrel.

Chacun des trois enfants, après avoir embrassé son père et sa mère comme chaque soir, mais probablement plus tard que de coutume en ce 13 septembre extraordinaire, se retira, épuisé, dans sa petite chambre. Douce solitude pour repasser en mémoire la Céleste Vision.

Elle était revenue  ! Comme Elle était fidèle  ! Et Elle avait confIrmé la proche venue de Notre-Seigneur, de Saint Joseph et de l’Enfant-Jésus  ! Assurément, cette Apparition du 13 octobre serait plus éclatante encore que les précédentes. Encore plus belle  ? Était-ce possible  ?

François avait hâte d’interroger Lucie afin de connaître avec précision les paroles de la Vierge Marie qu’il n’avait pas entendues. Il était avide de comprendre les volontés de la Reine du Ciel et non moins empressé d’y correspondre, en bon enfant de Marie.

Jacinthe, elle, avait encore dans l’oreille la voix si douce, si nette de l’Immaculée. Le premier souci de cette tendre Mère n’avait-il pas été de transmettre le contentement de leur bon Père Céleste pour leurs sacrifices  ? Le bon Dieu était satisfait. Quelle parole merveilleuse et si encourageante  ! «  Consolez votre Dieu  !   » avait dit l’Ange, l’année précédente. Mais voici que Dieu à son tour consolait ses consolateurs. Quelle intimité entre le Père Éternel et ses dévoués serviteurs.

Quelle sollicitude aussi  ! Les paroles de la Dame résonnaient dans le cœur de Jacinthe avec un accent maternel inoubliable  : «  … mais Il ne veut pas que vous dormiez avec la corde.  » Lucie avait donc eu raison de conseiller à sa cousine de proportionner ce sacrifice à ses forces. Jacinthe, sans doute dès ce soir-là, abaissa son regard sur le gros nœud qui tenait lié à sa taille ce rude instrument de pénitence et le délia, par obéissance. Par obéissance, elle s’imposerait de renouer la corde le lendemain matin puisque telle était la volonté du bon Dieu  : «  Portez-la seulement pendant le jour.  » Le frottement de la corde raviverait alors l’écorchure de la peau, mais qu’était-ce en comparaison des épines que Jacinthe avait vues s’enfoncer dans le Cœur si tendre de la Vierge Immaculée  ? Inoubliable vision de ce Cœur virginal entouré par une sorte de tige d’ajonc sauvage. Puisque sa Mère souffrait, l’enfant voulait partager et apaiser cette souffrance par son propre sacrifice volontaire. La force, l’un des sept dons du Saint-Esprit, enhardissait son âme.

Pour l’heure, Jacinthe dissimula probablement sa précieuse corde sous son oreiller. Il ne s’agissait pas que sa mère la voie, sinon ce coin de voile levé sur les mortifications de sa petite fille chérie ne manquerait pas de l’alarmer. La discrétion absolue s’imposait donc pour offrir à Dieu seul ce sacrifice dans le secret du cœur. Et il en était de même pour son frère et sa cousine.

De son côté, en grande fille déjà sérieuse, Lucie se rappelait surtout le visage grave de la Vierge Marie  : Elle n’avait pas non plus souri cette fois-ci, à aucun moment.

Aux demandes de guérison, Notre-Dame avait répondu avec bonté, mais avec quelle fermeté aussi  ! La santé de l’âme vaut certes mieux que la santé du corps. Et le Très-Haut qui sonde les reins et les cœurs, ne fait pas confiance aux âmes mondaines et superficielles, qui réclament l’amélioration corporelle sans nul désir de conversion intérieure. «  Je guérirai les uns, mais les autres non, parce que Notre-Seigneur ne se fie pas à eux.  » Des guérisons du corps, la Vierge Marie ne parlait jamais la première. Mais de celles de l’âme, oui  ! Et elle en indiquait les moyens.

Elle voulait ses brancards de procession pour la fête de Notre-Dame du Rosaire  !

De même, Elle voulait une chapelle  : un lieu où le culte de son Divin Fils serait célébré, où le Saint-Sacrifice de la messe serait offert pour la gloire de Dieu, pour la conversion et le salut des âmes, où les fidèles viendraient réciter le chapelet, prier sans cesse. En un mot, elle voulait l’établissement du culte populaire qui plaît à Dieu.

Quant aux deux lettres et au flacon d’eau de senteur offerts par le paroissien d’Olival, Notre-Dame avait réglé avec simplicité cette question minime.

Car l’important, c’était le prochain rendez-vous, avec cette promesse du grand miracle…

Mais, vaincue par la fatigue, Lucie, comme ses petits cousins, s’endormit bientôt.

Extraits deFrancisco et Jacinta, si petits et si grands  !,
Sœur Françoise de la Sainte Colombe, p. 227-236

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