La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Courrier suivant la notification romaine du 9 août 1969

Dès l’annonce à la radio et la publication dans les journaux de la notification romaine, l’abbé de Nantes reçut un courrier très abondant  : «  II m’est devenu, confiera-t-il bientôt, impossible de répondre à ces milliers de lettres comme je l’aurais voulu, surtout pour celles qui dénotent une admirable élévation d’esprit ou réclament des conseils, et pour celles qui formulent, parfois avec grande intelligence, piété et charité, des doutes, des objections, voire des accusations. Impossible même de remercier tous ceux qui nous ont aussitôt envoyé leur réabonnement ou un don extraordinaire “ pour que la Contre-Réforme continue  ! ”  »

II est remarquable que de nombreux correspondants se disent apaisés de constater que la notification ne fulminait aucune peine canonique  : ni excommunication, ni interdit, ni suspense d’un mois ou d’une année.

«  Après avoir pesé, écrivait l’un d’eux, tous les termes de cette notification, nous avons retenu que Rome ne prenait pas contre vous les sanctions redoutables que l’on pouvait craindre. À ce sujet, nous avons éprouvé un certain soulagement. Ce qui nous paraît très regrettable, c’est que la réponse que vous avez sollicitée sur le plan doctrinal n’ait pas été formulée, mais on peut en tirer la conséquence logique qu’il n’y avait pas matière à condamnation.  »

Le constat d’autodisqualifïcation énoncé dans la notification n’avait, de fait, aucune portée dogmatique. L’objet même du procès doctrinal, ouvert trois ans auparavant, avait été éliminé de sa conclusion. Les prétendues erreurs de l’abbé de Nantes n’étaient ni formulées, ni mentionnées dans ce document romain pour la bonne raison que les consulteurs de la Congrégation pour la doctrine de la foi n’en avaient pas trouvé une seule dans ses écrits. La notification ne portait par ailleurs aucune contradiction ni réfutation de ses accusations d’hérésie à rencontre du pape Paul VI et du concile Vatican II.

«  Je vois, lui écrivait un prêtre le 19 août, qu’il n’y a aucune condamnation qui vous frappe puisque aussi bien aucune hérésie ne peut vous être imputée. Vous rétracter serait donc renier votre foi. Cette manœuvre est destinée à impressionner le troupeau sans berger et livré aux mercenaires.  »

La mère de notre Père, Mme Marc de Nantes, fut elle-même relativement soulagée en apprenant que son fils n’était frappé d’aucune sanction canonique. En écrivant le 13 août à l’abbé de Nantes, Mlle Germaine Ragot lui confia  :

«  J’ai reçu ce matin des nouvelles de votre maman. La notification lui semble aussi moins grave que ce qu’elle craignait  ; elle n’avait vu que la note de dimanche-lundi.  »

L’un de ses fidèles lecteurs et correspondants, Jean Crété, lui exprima d’abord, le 15 août, son inquiétude et sa peine  :

«  J’apprends aujourd’hui seulement, le désaveu de Rome par cet article très approximatif que je vous joins à titre documentaire. Un désaveu, qu’est-ce au juste  ? Il ne semble pas comporter de sanction, heureusement. Mais peut-on savoir, avec ce journaliste ignorant  ? Notification de quoi  ? Je vis dans l’angoisse et souffre de votre douleur. Vous aviez beau y être préparé, il est toujours douloureux d’être frappé par Rome  ! Nos pères ont tant souffert de la condamnation de l’Action française. Espérons que les choses n’iront pas si loin qu’alors.  »

Voilà une réaction profondément catholique  : redouter pour soi et pour ses proches les sanctions de ses supérieurs religieux, et être saisi d’effroi si de telles peines sont fulminées par Rome. Il faudrait relire ici ce que l’abbé de Nantes écrivit à ses amis lorsqu’en août 1963 il fut déclaré suspens ab officio et chassé de ses paroisses par l’évêque de Troyes.

Mais en cet été 1969, il n’était frappé d’aucune sanction véritable, ni doctrinale, ni disciplinaire. Jean Crété fut rasséréné quand il prit connaissance de la notification  :

«  Votre situation, écrivit-il à l’abbé de Nantes le 27 août, ne devrait pas être aggravée par cette Note. Les gens sensibles à tout ce qui vient de Rome, comme Pierre Lemaire, en seront impressionnés, mais la Note ne portant aucune condamnation, ce ne devrait pas aller loin.  »

L’amiral Hervé de Penfentenyo comprit immédiatement la malice du procédé de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi, et il en fut outré. Le 12 août, il écrivit à notre Père  :

«  Cher monsieur l’abbé, si j’en crois les journaux, la Congrégation pour la foi “ constate avec une immense tristesse ” votre ferme attitude  ; elle vous désavoue, mais elle ne vous condamne pas  ! Je n’en suis pas surpris, mais écœuré  ! Ainsi donc vos adversaires pourront-ils faire croire au bon peuple que le Pape vous a sévèrement blâmé et chanter victoire tandis qu’il me paraît difficile que vous puissiez élever la moindre protestation contre leur “ tristesse ” ou leur désaveu. Finalement, je ne sais plus s’il faut vous plaindre ou plutôt vous féliciter de votre courage. De toute façon, je voulais vous faire sentir que, de tout cœur, je suis près de vous. Bien respectueusement, bien tristement, bien amicalement vôtre.  »

La Congrégation pour la doctrine de la foi s’était efforcée de discréditer et de diffamer l’abbé de Nantes, tout en refusant de statuer sur le fond et de rendre une sentence dogmatique.

Délié du secret du Saint-Office, qu’il avait juré en spécifiant qu’il aurait pour limite ultime la sentence, l’abbé de Nantes publia immédiatement les derniers documents de son procès, particulièrement sa réponse à l’ultimatum du cardinal Seper, sous forme de profession de foi. La lecture de ces textes fut un réconfort et même un éblouissement pour un bon nombre de lecteurs de la Contre-Réforme catholique au vingtième siècle. Le 25 août, l’abbé Félix Bourdier, prêtre ermite, écrivait à notre Père  :

«  Hier, j’ai lu passionnément votre réponse à l’ultimatum du Vatican. C’est très beau, très juste, très édifiant, je suis plein d’admiration, je vous félicite. Cela portera  ! Cela a porté, puisqu’ils n’ont pas osé vous excommunier  : évidemment, pas de motif doctrinal.  »

À rencontre peut-être de ses désirs, Paul VI, juge suprême de toutes les causes ecclésiastiques, n’avait pas voulu, ou pas pu, excommunier l’abbé de Nantes dont l’opposition à la Réforme conciliaire avait été légale, légitime, publique, en un mot, canonique. Cette conclusion du procès doctrinal du théologien de la Contre-Réforme catholique était assurément une preuve de l’infaillibilité de l’Église romaine, mère et maîtresse de toutes les Églises. Car une excommunication de l’abbé de Nantes aurait donné rétroactivement valeur d’infaillibilité à toutes les hérésies qui foisonnent dans les Actes de Vatican II. Or, Paul VI ne put le frapper d’une telle peine, parce que, même s’il ne voulut ni user ni profiter de l’assistance positive du Saint-Esprit, il bénéficia en tout temps de son assistance négative qui le préservait, invinciblement, de définir de manière absolue et irréformable une erreur comme une vérité, ou d’anathématiser solennellement une vérité.

Cette absence de condamnation renforça la foi en l’Église romaine des fidèles lecteurs de l’abbé de Nantes, par exemple celle de l’un de ses maîtres et professeurs de séminaire. Ce dernier avait été, en 1965, opposé à l’idée même de ce procès. Il pensait alors que faire appel à Rome, en demandant à être jugé au Saint-Office, était une imprudence de son ancien élève. Il prévoyait en effet qu’un tel procès s’achèverait, hélas  ! par la condamnation du plaignant. Mais, en cet été 1969, après la publication de la notification romaine, il tira la leçon de ce déni de justice, et il écrivit à notre Père pour lui confier que la sentence finale de son procès, exorbitante du droit, avait avivé et même renouvelé sa foi en l’Église romaine.

«  II faut vraiment, lui disait-il, que l’Église soit divine pour que ses chefs aient finalement été contraints de reculer. Ils ne vous ont frappé d’aucune peine canonique.  »