La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Anthropologie : Qu’est- ce que l’homme ?

Pour en finir avec Freud

DE LA MATIÈRE À L’ESPRIT

Freud L E matérialisme scientifique, qui n’admet que ce qu’il voit, ce qu’il touche, ou du moins ce qu’il mesure, se doit de reconnaître l’esprit humain dont les œuvres lui apparaissent avec trop d’évidence et dont il a, de surcroît, l’intuition intérieure  : Je pense… donc je suis un être pensant, un être spirituel   ! Jacques Monod lui-même ne pouvait moins faire que d’admettre cette réalité invisible par laquelle l’homme précisément est Homme  :

«  La notion de cerveau et celle d’esprit ne se confondent pas plus pour nous dans le vécu actuel que pour les hommes du XVIIe siècle… Qui pourrait douter de la présence de l’esprit  ?   » (…)

La parole, l’écriture, les techniques et les arts, les sciences, la philosophie et la religion manifestent la présence de l’esprit en chaque individu humain, son activité multiforme, infatigable, et sa royauté sur les sphères inférieures des minéraux, des végétaux et des animaux.

Ainsi le matérialisme dogmatique est-il contraint de reconnaître la réalité de l’esprit, – sinon de l’Esprit, d’un Dieu créateur dont par principe, a priori, il ne veut pas – , du moins de l’esprit humain, de l’esprit en chaque homme, dont il ne peut contester les manifestations physiques et psychiques. Notre matérialisme scientifique, ne voulant pas pour autant se perdre dans l’immatériel et donner dans l’illusion, se montrera dès lors un réalisme  : il acceptera l’esprit dans la mesure où il se manifestera dans et par le visible, comme principe immédiat de phénomènes hautement caractéristiques. Telle est la base reconnue de toutes les sciences de l’homme. (…)

LES HOMMES RESPONSABLES DE L’ORDRE UNIVERSEL

Avec l’apparition de l’humanité, l’ordre et l’avenir du monde ne relèvent plus d’une loi supérieure, intangible, mécaniquement appliquée, mais des milliards de décisions et d’actions libres d’hommes individuels  ! La Bible l’explique, en son langage sacré  : «  C’est le Seigneur qui, au commencement, a fait l’homme et il l’a laissé à son conseil.   » (Sir. 15, 14) Quelle magnifique et terrible charge  !

Calquée sur les structures naturelles d’équilibre et d’évolution du monde vivant, cette responsabilité va s’exercer dans les deux mêmes dimensions de l’ordre dans l’espace et du progrès dans le temps. Au lieu d’être programmée naturellement et de conduire ainsi aveuglément les générations successives vers un au-delà plus parfait que leurs formes présentes – Dieu sait par quelles énergies et orientations internes  ! – l’Évolution sera consciemment décidée et réalisée librement par les hommes. De même le remplissage et l’harmonieuse complémentarité de la biosphère, ces millions d’espèces qui vivaient en symbiose spontanée – Dieu sait décidée par qui  ! – seront dorénavant le résultat de projets savants et de vastes efforts des hommes. La Terre devient un monde habité, civilisé, la Nature devient culture. La Bible l’annonçait aussi  : «  Dieu dit  : Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.   » (Gn 1, 26)

Ainsi, déesse Évolution et déesse Nature s’effacent. Je ris de lire dans Teilhard que l’évolution continue et que les symbioses interspécifiques demeureront, s’accroîtront sous la motion de la même force cosmique mystérieuse qui entraîne tout vers le point Oméga. Quand on compare la lenteur des évolutions zoologiques sur des centaines de millions d’années, mais, vues dans leur ensemble, si merveilleusement orientées, avec la vitesse et la violence des révolutions humaines  ! Et la subtilité inouïe des équilibres organiques, conservés pendant des millions de siècles, avec les perturbations brutales qu’y apportent les aménagements humains, on voit trop que c’en est fini de l’évolution et de l’harmonie antérieures. Les forces cosmiques demeurent ce qu’elles sont, mais c’est maintenant l’action du genre humain qui compte seule, pour le bien ou pour le mal, sage ou folle, et les rythmes préhistoriques en sont définitivement bouleversés, surclassés. (…)

L’HOMME INTELLECTUEL

Si les plantes et les animaux ont progressivement réalisé l’harmonie et l’évolution dont nous sommes les témoins émerveillés, par la seule vertu de leurs acides désoxyribo-nucléiques et par l’exercice brutal de la sélection naturelle, autrement dit, de la lutte pour la vie… combien plus sûrement et mieux les hommes doivent-ils réussir à aménager la terre et à améliorer leur propre nature, par une œuvre concertée de raison et de volonté, n’agissant plus au hasard mais en parfaite conscience de la tâche à accomplir. Telle est la foi en l’Homme, du darwiniste optimiste de nos temps modernes. Cet humanisme se présente aujourd’hui comme un aboutissement et un commencement.

L’ABOUTISSEMENT d’un effort millénaire d’émancipation des contraintes naturelles et culturelles qui ont jusqu’à nos jours pesé sur l’humanité en raison de ses origines animales. (…) Pour reprendre la distinction des Trois Âges d’Auguste Comte  : les Âges théologique et métaphysique sont passés  ; nous entrons dans l’Âge positif. Si la loi des instincts, la programmation de l’être animal ont pesé sur l’esprit hésitant de l’Homme préhistorique comme une loi naturelle, une loi divine, une loi sociale, indûment entretenues par deux mille ans de christianisme, c’est fini maintenant. Conscience, religion, morale, et tout leur cortège de terreurs sacrées, d’angoisse de la mort, de vertige métaphysique, ont enfin cédé la place à la science, à ses certitudes et à ses projets raisonnables. Les sciences humaines modernes sont un aboutissement, une émancipation.

LE COMMENCEMENT d’une ère nouvelle aussi. Après une période difficile et tumultueuse de luttes, parfois trop âpres, des tenants de la raison contre la superstition, voici dans notre XXe siècle l’avènement d’une société tranquillement athée, séculière, rationnelle et libertaire. Elle n’a plus de dieu, sinon ceux que son imagination veut se donner par d’aimables fictions. Elle a exorcisé toute crainte, de la maladie comme de la mort, tant le culte de la vie présente l’emporte sur toute autre préoccupation. L’Homme est entré dans un âge de totale liberté intérieure comme il n’en avait jamais connu, et de liberté extérieure également inouïe, où il peut faire tout ce qu’il veut de la Terre, des êtres qui la peuplent et de lui-même.

Pour la première fois, l’Homme peut sereinement s’appliquer à son progrès et travailler à l’avènement du surhomme. En quelles directions  ? pour quelles fins  ? Le mythe prométhéen est aujourd’hui un projet scientifique, rigoureux, cohérent et réaliste. Il consiste essentiellement à appliquer toutes les forces de l’humanité à son seul et propre problème  : Comment vivre mieux   ?

LA RÉVOLUTION TECHNOLOGIQUE

Grâce aux découvertes technologiques, qui ne datent pas d’hier. (…) Mais alors que, pendant des millénaires, bloquée par des tabous, la recherche ne s’était portée que sur la fabrication d’outils, aujourd’hui le robot aide tout l’homme ou se substitue à lui, pour faire seul, mieux que lui  ! (…) Cependant si la révolution technologique manifeste le génie de l’Homme, si elle l’aide matériellement, en lui fournissant des prolongements et des substituts de toute espèce à son corps, elle n’est d’aucun secours pour son âme ou son esprit. Elle risque de le noyer dans sa masse. Elle ne résout rien. (…)

LA RÉVOLUTION HÉDONISTE

La révolution hédoniste passe par toutes les expériences de jouissance, la ripaille, l’alcool, l’érotisme, la drogue. Est-il besoin d’insister  ? (…) On notera ce qu’une telle explosion hédoniste comporte d’aléatoire pour l’ordre et le progrès humains, en si violent contraste avec les habitudes de la biosphère  : ces rigoureuses finalités, inscrites dans le patrimoine génétique, contraignant depuis des milliards d’années les milliards d’individus de toutes espèces à suivre les lois de leur nature et à servir ainsi, à grandes peines et à mort certaine, l’harmonie et l’évolution universelles. Les hommes de la préhistoire, ceux des civilisations antiques et ceux de nos deux millénaires chrétiens n’avaient pas osé s’en affranchir, y voyant une règle divine. Cette liberté soudaine d’explorer tous les plaisirs, toutes les formes d’expériences sensibles ou spirituelles, n’est-elle pas l’incendie en feu d’artifice où pourrait se consumer en un instant le patrimoine biologique conservé, perfectionné par l’effort des générations  ?

Ici encore, l’intelligence de l’Homme peut-elle se résigner à n’être que le fournisseur de ses plaisirs, l’esclave de ses besoins  ? L’Homme ne doit-il pas d’abord réfléchir à ses fins et mesurer ses moyens, avant d’appliquer son intelligence à la seule obtention d’une liberté immédiate et sans contrôle  ?

LA RÉVOLUTION BIOTIQUE

Plus récente, plus ambitieuse encore, est la recherche d’une libération, pour l’Homme, des contraintes de sa propre nature individuelle. (…) Il s’agit d’améliorer l’animal humain afin de le rendre zoologiquement et psychiquement plus performant. Et corrélativement, par la même rationalisation biologique, d’améliorer la société humaine en lui donnant des assises et des structures plus fortement organisées.

«  Quel type d’homme allons-nous construire  ?  » interroge Vance Packard, dans un livre récent, L’Homme remodelé, qu’on peut tenir pour la récapitulation des idées, des pratiques actuelles et même des projets envisagés dans ce domaine des manipulations génétiques, biotiques et psychiques (Calmann-Lévy, 1978). (…)

«  La malléabilité de l’Homme   »,explique Vance Packard, est une certitude et une possibilité nouvelles qui ouvrent des perspectives illimitées  : «  De tous les projets de remodelage de l’Homme, certains sont simplement intrigants. Beaucoup sont troublants. D’autres peuvent donner froid dans le dos, comme celui de garder des gens sous surveillance en leur fixant des microphones sur le corps, ou de créer des sous-hommes pour le travail domestique et pour servir de réserves de pièces de rechange pour le corps humain. Comme celui de transplanter des têtes, de créer des êtres humains avec au moins quatre géniteurs et de calmer les personnes agitées, y compris les enfants, en leur ôtant une partie du cerveau.   »(…)

Est-on encore dans la bonne ligne  ? Ou bien l’intelligence dévoyée joue-t-elle de la vie comme d’une pure matière à expérience  ? et de la vie du troupeau humain en vue de sa domination par une élite prétendue  ? Justement…

LA RÉVOLUTION BIOCRATIQUE

Un Australien, Robert Burnet, vient en effet de révéler l’autre volet, caché, de cette mirifique biotique, la composante politique de cette transformation générale de la vie humaine, dans son livre capital, La génétique et le pouvoir. L’ingénierie génétique a pour but principal, explique-t-il, d’édifier une nouvelle société sans problèmes, parce que rigoureusement conditionnée. Les maîtres de l’œuvre en sont des biocrates, décidés à remodeler chaque individu, sur sa propre demande, bien entendu, et en vue de son avantage, toujours  ! mais au service d’un pouvoir collectif qui recherche scientifiquement la meilleure organisation sociale possible. «  Le pouvoir de la génétique   » nous achemine, selon Burnet, vers «  la génétique du Pouvoir   ». (…) La biocratie est le programme scientifique des pouvoirs totalitaires de demain. Entrons dans ce système. (…)

Il s’agit non seulement de connaître et recenser le patrimoine génétique de chacun, mais de le modifier, l’améliorer ou l’amputer pour qu’enfin chacun tienne sa place méritée dans la vie sociale, tel est l’immense programme fixé à l’ingénierie génétique. On pourra ainsi «  protéger la société contre les asociaux ou les antisociaux aux gènes caractéristiques   ». Bien plus, on améliorera l’ordre général en favorisant les meilleurs et en éliminant les inférieurs, par castration, neurochirurgie, etc. On pourra édifier scientifiquement une hiérarchie. Elle résultera de la détermination du QI, quotient intellectuel, du QD, quotient de dominance ou d’autorité, du QE, quotient éthique ou degré de loyauté, d’esprit de service et de conservation, de chaque individu. Cette indiscutable graduation génique sera à la base d’une société nouvelle qu’on désigne du nom bancal, de méritocratie. (…) Il y aura alors deux races d’hommes, celle des maîtres et celle des esclaves.

Un tel projet soulève un sentiment d’horreur et de haine, non seulement chez les tenants de l’idéologie contraire, les gauchistes démocrates et égalitaristes, enfants d’un même père, J.-J. Rousseau, mais chez tout homme bien né, civilisé. (…)

LE RÈGNE DE L’HOMME

Joël de Rosnay

Joël de Rosnay

Un petit livre de Joël de Rosnay, Le Macroscope (Le Seuil, 1975), que je choisis parmi vingt autres parce que c’est celui-là qu’il faut lire, fait le tableau complet de ce monde nouveau d’un humanisme sans problème que le darwinisme optimiste nous annonce pour demain. (…) Il nous promène de l’écologie naturelle, parfaitement expliquée, à l’écologie humaine, traditionnelle, et de là nous introduit, par la compréhension de la «  révolution systémique   » actuelle, à l’éco-socialisme à venir, où l’homme intellectuel aura réussi la combinaison de tous ses égoïsmes avec ses libertés, dans un mode de vie sociale heureux, tranquille, définitif. (…) Si telle doit être la société future, alors vraiment ce sera le règne de l’Homme  ! (…)

C’est un réaménagement, plus intelligent, plus scientifique, de la société révolutionnaire de 1789. C’est la vie humaine intégrale enfin aseptisée, dédramatisée, conditionnée de manière suprêmement intelligente, sans plus d’obstacle insurmontable. (…) C’est l’idéal maçonnique du XVIIIe siècle, sous une forme parfaitement automatisée et socialisée. Pour le darwinisme optimiste c’est bien l’aboutissement de l’évolution générale du monde, de la montée biologique des espèces et enfin du progrès des civilisations. C’est l’achèvement de la maîtrise totale de la vie par l’intelligence, celle-ci n’ayant précisément d’autre rôle que cette mise en forme rationnelle du bonheur général.

On s’étonne, mais sans doute par un reste d’esprit fanatique et réactionnaire   ! que cela aboutisse à un monde si terne. L’histoire tumultueuse de la vie végétale et animale, en perpétuelle insurrection contre le déterminisme et l’homogénéité de la matière, contre l’entropie, l’histoire tragique des civilisations, des grands empires, des nations, des cités en lutte, le heurt des philosophies, la concurrence excitante des industries, pour en arriver à cette «  économie   » trop bien «  régulée   », à ce «  déséquilibre  » savamment «  contrôlé  », à cet «  état stationnaire   » où même «  le taux de naissance est maintenu au taux de renouvellement de la population   »  ? Le règne de l’intelligence doit-il aboutir à un si parfait contrôle qu’en résulte un ordre qui rappelle l’entropie des choses inertes, un calme très voisin de la mort  ? (…)

L’HOMME BESTIAL

Le mythe de l’Homme raisonnable et maître de lui comme de l’univers, qui caractérise le darwinisme optimiste, s’est trouvé contesté par Freud, le darwiniste triste. (…) Même nul, même faux, le freudisme, pour ne parler ici que de lui, a conquis le monde, preuve que son pessimisme est vrai, dans une certaine mesure, à déterminer, et que l’optimisme contraire est faux. C’est une peste  ? sans doute, mais voyez quel beau terrain lui est le monde moderne  ! (…)

L’AUTRE FACE DE L’HOMME

Le choc était nécessaire, le réveil, le rappel de l’autre face de l’homme. Il fallait ce pavé dans la mare du rationalisme philosophique et du matérialisme jouisseur d’une société petit-bourgeoise où tout devait être, ou paraître  ! droit, rigide, efficace et heureux. Où l’homme était bon par nature, selon Rousseau, le monde rationnel, selon l’Encyclopédie, et la société à jamais délivrée des superstitions et des tabous par Voltaire. Freud fit courir sur l’avant-scène de ce théâtre, la bête humaine. Il prétendait renvoyer à chaque spectateur, comme dans un miroir, son image… bestiale. Et toute la salle, debout, applaudit. Je dis bestiale à dessein. On a plutôt coutume de dire que Freud a rappelé à l’homme sa nature primordiale, animale. Mais non, il l’a ravalé bien plus bas, il l’a montré bestial. (…)

Freud a prétendu nous faire voir en nous-mêmes une nature pervertie, un animal vicieux, une bête intelligente certes, mais dont l’intelligence est occupée à exaspérer ses instincts, les détournant de leur fin naturelle. Comme ces singes de zoo que leurs gardiens ont initiés à toutes les perversions imaginables… Il y a, de l’homme normal à l’homme de Freud, tout l’écart qu’il y a entre une troupe de chimpanzés en liberté dans la forêt équatoriale et leurs congénères encagés, obsédés de mœurs bestiales… que leur ont apprises les hommes. La comparaison vaut pour les adolescents normaux qui entrent en classe de philosophie, qui y subissent les cours de freudisme inscrits au programme et qui en sortent initiés, émus, parfois atteints des vices qu’on leur a dit logés dans leur inconscient, et dont ils ignoraient tout. Leur animalité s’est éveillée à la bestialité. Ce n’est pas pareil. De l’un à l’autre, il y a la peste freudienne.

Nous dirons donc qu’il fallait sans doute rappeler à une époque optimiste que l’homme a en lui un fonds obscur qui résiste à la raison. (…) Mais il ne fallait pas, sous ce prétexte, allant d’un darwinisme gai à un darwinisme triste, convaincre l’homme qu’il se vautrait à plaisir, du moins dans l’inconscient, au rang de l’animal et plus bas encore, satisfaisant les caprices de son imagination et le besoin d’infini de son esprit, dans la recherche d’une «  transdescendance   » bestiale.

FREUD LUI-MÊME, CETTE LOQUE

Freud Né en 1856 à Vienne, en Autriche, voici le minable qui a ébranlé, lui-même très «  petit-bourgeois  », le formidable, l’impressionnant monde grand-bourgeois de son temps. Qui l’a, au sens propre, empoisonné. Enfant ignoré par son père, anormalement chéri d’un amour déréglé et gâté par sa mère, dont il s’éprend, si on l’en croit, d’un amour incestueux en même temps qu’il nourrit une haine jalouse pour son père (  ?), Sigismond Freud est un étudiant en médecine paresseux et sans intérêt. (…) Sa carrière est une suite d’échecs dont il se lamente, car il veut réussir dans un domaine où l’on gagne rapidement la célébrité et la richesse.

Neurologue, il se voue à l’étude de l’hystérie parce que, anormal lui-même, il se délecte à surprendre les secrets obscurs et les hontes de ses malades, qu’il fait fuir par ses questions obscènes  ! Plein d’apriori,il ne réalisera aucun progrès dans l’explication scientifique de l’hystérie. Le Dr Lamasson avait naguère percé à jour ce lamentable personnage, dans ses Origines et valeur de la psychanalyse (Desclée, 1965). Mais depuis, une découverte sensationnelle de Jean Dauven jette une lumière neuve sur Freud et sur le freudisme. C’est la clef d’une invraisemblable histoire en partie double où le triste bonhomme Freud se travestit en héros wagnérien. Et les conséquences de cette trouvaille sont immenses. Je résume cet excellent petit livre, qu’il faut lire absolument, Genèse de la psychanalyse (Nouvelles éditions latines, 1979). (…)

Il mettra le comble à la déification de soi-même, en 1934, par son Moïse et le monothéisme. Il s’est pris pour le Siegmund de Wagner, puis pour l’Œdipe de Sophocle  ; il achève en se prenant pour le Moïse de la Bible, dont il fait une sorte de Dieu d’épouvante que son peuple hait et veut tuer. Après l’exaltation de l’inceste, du parricide, c’est la révélation de l’ultime pulsion de l’inconscient humain, le déicide. (…) C’est, aux dires de l’ami d’autrefois, Jung, «  la fin de toute civilisation   ». Seuls l’intéressent «  la défécation et le rut   ». Voilà, ô monde moderne, le grand homme qui t’a ensorcelé  ! Il meurt en 1939. (…)

CHARGE À FOND CONTRE FREUD

La psychanalyse deviendra rapidement une affaire commerciale énorme, mais en dehors de la maffia psychanalyste et de ses obscurs protecteurs, le rejet du freudisme, sa réfutation apparaissent d’ores et déjà massifs et décisifs. «  Freud n’a donc rien rapporté  ? s’interroge l’un de ses plus brillants adversaires, le Pr Debray-Ritzen. Franchement, je ne le crois pas. Il a enrayé pendant plus d’un demi-siècle le développement scientifique de la pédiatrie.  » Mais toutes les disciplines biologiques et thérapeutiques le rejettent également.

IGNORANCE TOTALE DE LA PHYSIOLOGIE

Freud n’a jamais rien su ni voulu savoir de la physiologie, de la neurologie et de l’endocrinologie. (…) Le témoignage du Pr Baruk est, en ce domaine, d’une valeur incontestable, parce qu’il est puissamment motivé par une expérience clinique d’un demi-siècle. Lui aussi le dit, l’écrit  : la psychanalyse repose sur des fondements imaginaires que démentent l’observation et le traitement des malades mentaux. Freud est un doctrinaire, un idéologue. Il ne connaît que «  l’ancienne hystérie, ressuscitée par Charcot, forme romancée et vague de l’ancienne psychiatrie   ». Aujourd’hui où tous les cliniciens sérieux, mais justement le club des psychanalystes ne veut pas l’être, reconnaissent aux névroses un substratum anatomo-pathologique pour lequel une chimiothérapie est indispensable, le freudisme est non seulement dépassé, mais depuis le premier jour, dévoyé, sans valeur. (…)

ERREURS SUR LE PSYCHISME

L’observation scientifique a surabondamment démontré l’inexistence de la sexualité enfantine  ; au contraire, l’universalité de l’instinct de peur, que Freud ignore totalement. Évidemment, tendances incestueuses et complexe d’Œdipe, dont se gargarisent les psychanalystes, n’existent ni explicites ni inconscientes dans le jeune âge. Si la cure psychanalytique prétend les amener au jour, comme déjà Freud l’avait fait pour lui-même dans son auto-analyse, il faut mettre en cause le pouvoir de suggestion de l’analyseur  ! L’intime de Freud, le Dr Fliess, lui reprochait déjà de prêter ses idées aux autres. Freud s’en défendait, mal  : «  Tu prends parti contre moi en disant “ que celui qui lit la pensée d’autrui n’y trouve que ses propres pensées ”, ce qui ôte toute valeur à mes recherches. S’il en est ainsi, jette sans la lire ma Psychopathologie dans la corbeille à papiers.   » C’est bien ce que le monde aurait dû faire  !

Ses théories du rêve, des actes manqués, des lapsus, sont aussi dépourvues de fondement objectif. En bref, toute sa psychologie de l’Homme assimilé à l’enfant, au primitif, au rêveur, au névrosé, être de refoulement libidineux et de sublimations malsaines, n’a «  aucun fondement objectif   » (Grassé), alors qu’elle règne sur le monde entier et despotiquement explique les âmes à elles-mêmes, contre leurs propres évidences de claire conscience, au nom de leur «  inconscient   » abyssal  ! (…)

VANITÉ DE LA THÉRAPEUTIQUE FREUDIENNE

Cent médecins ont écrit leur désaffection à la suite du constant échec de “ l’analyse ” freudienne. Elle va au contraire de ce qu’elle promet, à une «  aliénation   » définitive, quand elle annonçait un dénouement des complexes névrotiques. (…)

Cette thérapeutique commence par infecter la plaie qu’on lui soumet. Elle découvre à sa clientèle l’obsession sexuelle, que peut-être celle-ci ignorait encore totalement, elle l’étend, la nourrit, quand il faudrait plutôt la réduire et l’exorciser. Ce désordre est au centre de la psychanalyse de Freud, comme il est au centre du personnage. Il consiste, non à délivrer l’être humain de sa bestialité prétendue, mais du remords, des «  complexes   », de la contrition qu’il en éprouve et du ferme propos où il est de ne plus y retomber. L’analyste délivre son patient de cette hantise noble, pour le mieux enfoncer dans ses obsessions érotiques, avec un sentiment de libération. «  Freud fait de l’homme l’esclave de sa bestialité   », le mot de Jean Dauven est fort, il est juste.

POURQUOI CET IMMENSE SUCCÈS  ?

Le succès du freudisme dans l’univers entier lui viendrait de sa permissivité  ? C’est trop vite dit. (…) Le premier effet de la dénonciation par Jean Dauven de la mystification de l’analyse freudienne, et d’abord de son auto-analyse, c’est d’annuler totalement ce système obscène, dégradant, à sa base même, dans la sincérité de son inventeur, dans la vérité de son attestation fondamentale. Sa propre enfance, ses propres rêves, il les a maquillés, il les a reconstruits de toutes pièces, se cherchant des pulsions incestueuses et parricides inexistantes. Le cochon vicieux qu’il flattait en lui-même à l’âge de cinquante ans n’était pas «  l’Homme   » enfin mis à nu, mais son démon de midi.

Il est infiniment grave que trop de savants aient cru que telle était bien la nature humaine en son fonds, tout en déplorant cette bruyante et scandaleuse révélation. Ils jugeaient l’œuvre de Freud juste, mais malencontreuse. Malencontreuse mais juste. Mais non, elle est fausse  ! L’homme n’est pas cette bête immonde qu’il dit.

DU PROSAÏQUE QUOTIDIEN AU TRAGIQUE SACRÉ

Le second effet de la découverte de Jean Dauven, du démarquage de la Tétralogie de Wagner en termes de psychanalyse érotique, est d’expliquer et de justifier, en partie du moins, son immense succès. En révélant l’exacte part de grandiose réalité formant l’arcature du rêve freudien, Dauven excuse l’humanité de son émoi, de son trouble profond, de son enthousiasme religieux, comme au passage d’un messie, d’un sauveur. L’humanité qui n’ose regarder en face le mal qui est en elle, dont elle ne sait les bornes, le fonds, dont elle cherche la guérison, se confie au psychanalyste comme elle va se retrouver elle-même et se purifier dans les ivresses wagnériennes de Bayreuth.

Cette part ombreuse, orageuse, de notre nature n’est ni physiologique, ni endocrinienne, ni neurologique. Elle ne relève pas de la psychiatrie clinique et c’est là que le freudisme résiste à tous ses adversaires, comme les psychoses résistent à tous les neuroleptiques, thypo-analeptiques et tranquillisants d’une chimiothérapie matérialiste. Il y a autre chose dans l’homme  : cette part de mystère qui touche au sublime et que Freud a sauvée du mépris. (…)

Freud, en revêtant le stupre et la sanie de tout l’appareil grandiose du mythe wagnérien, puis du théâtre sacré de Sophocle, et enfin de celui, divin, de la Bible, même avec un manque d’imagination total, blesse l’âme humaine en son tréfonds. Il évoque les cas limites qui font le tragique de certaines vies. Il s’en approprie ainsi la grandeur. Mais, hélas  ! l’ignoble masturbateur n’entraîne pas aux cimes de l’héroïsme par cette mythologie d’emprunt. Au contraire, il mystifie son client et l’enferme dans la basse réalité de ses médiocres débauches. (…)

RETOMBÉE DU TRAGIQUE DANS L’OBSCÈNE

Dans le monde de l’ennui, celui de l’ère victorienne et celui d’aujourd’hui, on n’empêchera pas les gens de rechercher le sublime. (…) La mythologie, si obscène et prosaïque qu’elle soit, chez Freud, chez Sartre et leurs épigones innombrables, pornographes inépuisables, n’en demeure pas moins humaine, et par là grandiose, spirituelle. Sa seule existence, son succès apportent un démenti cinglant aux sociobiologistes de toutes écoles. Non, l’Homme intellectuel n’est pas l’homme complet  ; ce n’est qu’un être tronqué, robotisé, amputé de son âme spirituelle, de sa vie sublime, de son frémissement sacré. (…)

L’Homme est spirituel. Il est fait pour transgresser les limites du monde. C’est le malheur de notre siècle que le sens de cette transgression ait été, par la faute de Freud, celui de la folie, de la monstruosité, du sacrilège et non celui de l’héroïsme réel, de la sagesse et de la sainteté. (…) Le docteur Freud dénie à son client toute solution de dépassement et d’ouverture, de rédemption et de sublimation. (…) Tout le drame freudien est là. À tous, aux veules, aux mous, aux libidineux, un tragique de pacotille est offert dont ils demeurent les maîtres. C’est l’inverse de la tragédie grecque et germanique. Et si c’est encore un déchirement, un écartèlement spirituel, c’est finalement une défaite de l’âme devant le charnel. C’est la passion qui doit triompher du devoir, c’est l’Inconscient qui doit se libérer de l’Esprit, c’est l’Homme qui doit tuer Dieu.

Au bout du compte, ce darwinisme pessimiste rejoint l’optimiste dans une même utopie humaniste, car tous, biotechniciens et psychotechniciens, croiront ensemble avoir délivré les hommes de la crainte des dieux et croiront les avoir faits maîtres d’eux-mêmes et maîtres de la Terre. (…)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 166, juin 1981, p. 3-12

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