La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’ÉGLISE DU CHRIST
Sainte utopie, miracle permanent

Saint PierreL’histoire nous fait connaître d’innombrables novateurs et fondateurs de systèmes et de sectes qui avaient dressé avec une extrême minutie des plans, des constitutions, des règles à suivre après eux pour perpétuer leur œuvre, et tout cela s’est avéré irréaliste et impraticable par leurs propres disciples. Jésus, lui, paraissant ne rien déterminer ni organiser de très précis, a laissé une large initiative à ses Apôtres avec tout pouvoir et toute autorité sur les siens, mais ce qu’ils ont réalisé, pour ainsi dire de leur propre initiative, a duré et s’est trouvé après coup correspondre étonnamment à ce qu’il avait annoncé et prévu  !

Ainsi l’Église est-elle autre chose que le Royaume de Dieu de l’Évangile, et pourtant c’est la même réalité, le même mystère en développement, L’Utopie divine enclenchée dans l’histoire des hommes. C’est ce que nous devons montrer d’abord, avant d’examiner s’il y a là, depuis près de deux mille ans, imposture, mirage ou miracle.

I. DU ROYAUME DE DIEU À L’ÉGLISE DU CHRIST

La première métamorphose de l’Israël charnel en royaume de Dieu spirituel, universel et éternel, a été l’œuvre de Jésus de Nazareth et de lui seul. Nous l’avons fait voir, elle présente une continuité directe, unique, vitale, essentielle, et cependant elle réalise une transformation géniale, inouïe, parfaite, sans erreurs ni tâtonnements mais souple et sûre au contraire. (…)

Le Royaume que nous ressentons comme l’utopie inimaginable, la vie heureuse et parfaite, le rêve de sainteté absolue, c’est, révélée par les Évangiles, la personne de Jésus, «  le fils de l’homme  ». Ce mystère n’est pas cantonné en lui, mais c’est lui qui en est le fondement, le principe, la source continuelle.

Ainsi se révèle la nature de l’Utopie chrétienne, ce qui la distingue de toute gnose, de toute idéologie, c’est qu’elle tient à un corps mortel, à un être humain historique, à sa vie, à son destin terrestre, et cependant elle se propose comme universelle et définitive  ; dans le temps et au-dessus du temps, dans la chair et toute spirituelle, visible contenant l’invisible. (…)

L’ENVOL DE L’ÉGLISE APOSTOLIQUE

Une nouvelle mue de l’utopie messianique incarnée par Jésus, allait être réalisée après lui par ses Apôtres, celle du royaume annoncé, encore informel, en Église constituée. C’est, d’une certaine manière, un retour à l’humain, c’est une organisation du mystère céleste de la Jérusalem de Dieu dans la complexité de l’histoire et des peuples. Mais ce n’est pas une trahison.

UNE ÉVOLUTION HISTORIQUE

Il est captivant de suivre la communauté de l’âge apostolique, comme pas à pas, dans son émancipation des cadres juifs, religieux, politique, éthique, sans secousse révolutionnaire mais sans retard, et son installation dans la transcendance. Le document majeur sur cet envol, c’est le récit des Actes des Apôtres. Saint Luc y montre par le choix d’événements significatifs et de petits tableaux très suggestifs de la vie de l’Église, ce que fut le dégagement de la communauté, du sein du milieu très fermé de Jérusalem, puis, du fait de son ouverture aux étrangers, Juifs de la diaspora d’abord, puis Grecs convertis, sa différenciation croissante, et enfin sa transplantation dans le monde païen et son établissement à Rome. (…)

ORGANISATION RELIGIEUSE

À mesure que s’opère la distanciation de l’Église du Christ par rapport à la religion du Temple et aux autorités juives de Jérusalem, on voit dans les Actes des Apôtres les premières structures hiérarchiques, les lois régissant la communauté, les prières liturgiques s’étoffer au point de se substituer entièrement aux sacrifices et aux liturgies du Temple, aux prescriptions mosaïques et aux cadres du judaïsme défaillant. Tout cela paraît spontané mais, à y regarder de très près, on découvre que ce sont des habitudes du groupe qui remontent au temps du Christ ou qui ont été instituées d’avance par lui. N’avait-il pas dit  : «  Je suis la voie, la vérité, la vie  » (Jn 14, 6)  ? On s’aperçoit alors qu’il avait tout prévu.

IL EST LA VOIE

Dès le premier jour au cénacle, avant même que l’Esprit-Saint ne les ait fortifiés, l’Église est ce que Jésus l’a faite, une assemblée hiérarchique, et Pierre se meut avec une stupéfiante liberté dans son rôle de chef. Voyez-le prendre l’initiative de faire élire par tous un remplaçant à Judas (Ac 1, 15); voyez avec quelle autorité formidable il juge Ananie et Saphire (5, 1-11); avec quelle assurance il opère des miracles au nom de Jésus (3, 6; 9, 34). (…)

L’Église peut survivre à son fondateur  ; elle est une communauté stable de structure hiérarchique, animée visiblement par l’Esprit-Saint qui renouvelle les merveilles messianiques de l’Évangile par les mains des Apôtres du Seigneur monté aux Cieux (2, 43).

IL EST LA VÉRITÉ

Cette autorité, authentifiée par l’Esprit-Saint, est d’une nature cependant toute particulière. Cette qualité de témoins privilégiés de la vie, des œuvres du Seigneur et surtout de sa résurrection, est la raison de l’autorité des Apôtres, la raison de leur choix par le Christ ou par l’Église (1, 21-22).

Ainsi la communauté se rassemble sur un Credo dont découle une morale du salut. Ce Credo a pour contenu, non des idées mais des événements qui ouvrent un chemin nouveau et tous ceux qui y entrent se rassemblent sous la conduite des témoins et garants de ces exacts mystères. (…)

IL EST LA VIE

Par la main de saint Pierre, des Apôtres, des diacres et même de simples fidèles, des prodiges s’accomplissent et des grâces de conversion sont répandues dans les âmes. (…) La vie, la force, la sainteté divines sont donc encore à la disposition des humains, voilà bien la preuve que l’utopie évangélique subsiste dans et par l’Église. Mais ces signes tangibles accompagnent d’autres gestes, d’autres formules, plus nécessaires encore et toujours efficaces envers les fidèles, que nous appelons les sacrements. C’est surtout par ces signes institués pour conférer la grâce que l’Église se trouve apte à faire vivre une communauté de la vie même qu’elle puise dans le Christ, sans plus besoin de se rattacher à rien d’autre et sans limites de temps ni de lieu.

Le baptême est le premier de ces signes efficaces, et tout de suite il remplace la circoncision qui deviendra rapidement inutile et odieuse aux chrétiens. (…) La confirmation, dispensée par la simple imposition des mains des Apôtres (8, 17), était le don de l’Esprit-Saint, geste dont l’efficacité n’était plus à démontrer car, aussitôt fait, l’Esprit «  tombait sur eux   » et se manifestait par toutes sortes de prodiges… (…) La pénitence, dont Jésus apprit à ses Apôtres l’usage constant auprès des pécheurs, trouvera bientôt sa nécessité dans l’Église. On la voit apparaître dans les Épîtres de saint Paul, qui ne cache rien des misères morales de ses premiers chrétiens (I Co 5). (…) L’eucharistie dont nous parle saint Paul dans sa première Épître aux Corinthiens (11, 17-34), écrite en 56-57, est célébrée dans la communauté de Jérusalem dès les premiers moments de son existence  : c’est «  la fraction du pain  », nettement distincte du repas fraternel pris en commun (Ac 2, 42), et elle est tout de suite le rite essentiel de la nouvelle Église (20, 7-11). (…)

Rien qui témoigne mieux de la plénitude de la religion instituée par le Christ pour son Église, que ce sacrement. Aussi fera-t-il disparaître partout dans le monde et à jamais les trois œuvres odieuses des religions antiques, les sacrifices sanglants, les repas orgiaques et la prostitution sacrée, toutes actions destinées à opérer la communion du fidèle avec la divinité. Ici tout est pur, tout est simple et grand, intemporel, universalisable, et le fruit de cette union mystique au Christ est la charité fraternelle qui édifie l’Église de Dieu.

L’ordre paraît lui aussi très modestement dans la première communauté chrétienne. (…) Le sacerdoce est donné, à la suite d’un choix des Apôtres ou de la communauté, par l’imposition des mains (I Tm 5, 22); celle-ci confère à celui qui la reçoit, en même temps qu’un ministère déterminé, la puissance divine nécessaire à son accomplissement. (…) Le mariage lui aussi existe dès la primitive Église dans son essence supérieure et sa signification chrétienne sacramentelle. (…) Toute union conjugale célèbre l’Alliance nouvelle et éternelle de Dieu avec son peuple, c’est-à-dire de Jésus avec l’Église (Ep 5, 32), son unique et légitime épouse pour l’éternité.

L’onction des malades, dont nous trouvons l’explication savante dans l’Épître de saint Jacques (5, 13-16), n’est pas un détail dans la vie de l’Église. (…) Car la guérison des malades, comme la libération des possédés, constitue l’un des signes les plus explicites de la venue du royaume des cieux sur la terre. Et cette guérison est toujours mise en relation avec la purification de l’âme, le pardon des péchés. (…)

II. L’ÉGLISE AU-DESSUS DE TOUT

«  À DIEU CE QUI EST À DIEU  »

L’indubitable est que, dès les années cinquante, vingt ans après la mort de Jésus, l’Église est munie de tout le nécessaire pour assurer le salut de tous, elle est partie pour atteindre toute race, toute nation, tout homme de bonne volonté, et pour traverser les siècles jusqu’à la parousie, le retour de son Seigneur à la fin des temps. (…)

Avec son dogme fixe et complet, le Credo baptismal, avec ses sept sacrements, avec sa hiérarchie d’évêques, de prêtres et de diacres, d’origine apostolique, la communauté chrétienne forme une sphère pleine, une société parfaite qui, à l’exemple de son Maître, passe à travers le monde ayant en elle-même sa cause, sa source de vie inépuisable, mais aussi sa fin ultime et tous les moyens d’y atteindre, cela dans une perfection telle que personne n’aura dans la suite des temps à y ajouter ou à y modifier rien de notable. Voilà le miracle permanent  ! l’utopie subsistante  ! (…)

Telle est la «  constitution divine  » de l’Église, fixée par son divin Fondateur. Elle ne changera jamais. C’est la nouvelle et éternelle Alliance, qui jamais ne sera caduque, dépassée, ni brisée. (…)

«  À CÉSAR CE QUI EST À CÉSAR  »

Parce qu’elle est à l’image et à la ressemblance de son Seigneur, de Celui qu’elle nomme mystiquement son époux, parce qu’elle puise toute sa vie, sa vérité, sa force en lui seul avec surabondance et ne manque de rien, l’Église ne s’attache à aucune des choses de ce monde ni non plus elle ne les rejette systématiquement, qu’il s’agisse de philosophie ou de science, de politique ou de mœurs, de traditions ou de rites sociaux. (…)

En face de la sagesse grecque comme en présence de l’Empire romain, l’Église adopte cette attitude qu’elle aura toujours devant toute forme de culture, de civilisation ou de pouvoirs humains  : une reconnaissance de leur légitimité, mais strictement mesurée sur l’exact service que ces institutions humaines peuvent apporter au salut des hommes, sans effort de collaboration mais sans suspicion superflue. Les choses bonnes, comme l’ordre romain, la raison grecque, sont louées. Les choses mauvaises, celles qui se dressent contre le Christ, quelles qu’elles soient, sont maudites et rejetées sans crainte qu’elles viennent à manquer, puisqu’elles ne contribuent en rien au salut des âmes, au contraire puisqu’elles lui font obstacle. Ainsi de la grande Diane des Éphésiens, de son culte, du commerce de ses statues (Ac 19)  ! L’Église ne craint ni pour son pain quotidien, ni pour l’avenir de la civilisation, ni pour la paix du monde et son progrès terrestre. Le Seigneur Jésus s’en occupe et aucune autre force n’y est nécessaire. Ô rare sagesse  ! Ô sainte utopie  !

Ces quelques principes simples vont régir pendant des siècles toutes les relations de l’Église avec les religions, les pouvoirs et les cultures qu’elle va rencontrer dans son expansion catholique. (…)

LES BIENS TEMPORELS

L’Église qui rejette absolument les fausses religions, qui accepte avec beaucoup de réserve les pouvoirs temporels, quelle considération a-t-elle pour le travail des hommes, leurs amours, leurs biens matériels  ? (…)

Que soit le travail, ou l’amour conjugal, ou la propriété des biens, il appert que l’Église, fidèle à l’enseignement et à l’exemple de son maître a, certes, prêché le renoncement total, l’utopie d’un abandon de tout pour l’amour du Christ, pour le service des frères et le gain de la vie éternelle. Cet appel à la perfection idéale a toujours eu pour effet premier d’éviter toute idolâtrie, toute surnaturalisation des créatures qu’elles qu’elles soient, et pour effet secondaire d’entraîner les meilleurs dans des états de sainteté héroïques. Mais elle n’y a jamais obligé personne.

Ainsi avons-nous appris à distinguer les conseils de perfection qui sont l’utopie évangélique prise à la lettre, de la loi évangélique qui ordonne seulement de faire le bien, d’éviter le mal, mitigation plus humaine mais déjà fort onéreuse  ! Entre celle-ci et ceux-là, il y aura toutes les nuances possibles du renoncement aux créatures pour l’amour de Dieu… (…)

III. IMPOSTURE, MIRAGE OU MYSTÈRE  ?

L’Église, dans son essence, est bien ce que nous venons de décrire, et c’est rare merveille. (…) La part faite au péché du monde, aux crimes, aux lâchetés et à l’inertie des individus et des corps sociaux, il n’en est pas moins clair que l’Église catholique demeure «  le temple des définitions du devoir  », «  la seule internationale qui tienne  », «  l’arche de salut des sociétés humaines  ». Nulle autre religion, idéologie ou force politique, ne pourrait lui être comparée. C’est la communauté de salut éternel créée par Dieu pour tout le genre humain, ou alors il n’y en a pas, le monde est absurde, l’histoire n’a pas de sens, nos yeux, nos mains, nos oreilles nous abusent sur la réalité de l’univers et l’ordre de la création  !

Pourtant cette idéale perfection se réalise dans un corps social, et cette rencontre de volontés et d’énergies divines avec tant de libertés et de faiblesses humaines donne évidemment prise à la critique. Nous avons critiqué les autres religions, les autres idéologies  ; nous les avons trouvées trop fanatiques, sectaires, totalitaires pour être acceptables. Ne faut-il pas maintenant soumettre l’Église à la même analyse, examiner les critiques qui lui ont été faites  ? (…)

On peut les répartir en deux groupes opposés, dont les arguments d’ailleurs se contrebattent et s’entre-détruisent. L’un accuse l’Église de n’être pas divine, de n’être rien de surhumain, de manquer d’idéal. L’autre, à l’inverse, de n’être pas assez humaine, d’être trop idéale, peut-être divine mais irréaliste, au point de retarder, gêner, empêcher et même compromettre l’œuvre de la civilisation et du progrès humain. (…)

L’ÉVANGILE CONTRE L’ÉGLISE

Avouons que les idéalistes ont beau jeu. Les visions des prophètes, les appels du Christ à la sainteté, le bel envol de l’Église primitive sont pour eux autant d’arguments en faveur de leurs exigences et de leurs rêves, contre la réalité quotidienne de l’Église. (…)

Ah  ! oui, il faut reconnaître que le péché occupe sa large place dans l’existence de ce groupe humain innombrable qui traverse pesamment l’histoire. (…) Mais là où l’on ne peut suivre les idéalistes critiques, c’est dans l’aberration qui les porte à imputer à l’Église même la responsabilité première et continuelle de toutes ces faiblesses et ces fautes humaines. Ils parlent volontiers du «  péché de l’Église  », ils l’évoquent comme le «  corps de péché  » du Christ. Ils l’accusent d’avoir trahi, contredit, étouffé l’Évangile. «  L’évangile, oui, disent-ils, l’Église, non  !  »

Et ce n’est pas seulement une erreur d’attribution des responsabilités, c’est une erreur de jugement sur les fautes elles-mêmes dont ils font la matière de leurs critiques. Que ce soient les «  spirituels  » qui remplirent de leurs prédications révolutionnaires un Moyen Âge qu’à distance nous imaginons bien tranquille, que ce soient les frères moraves et les hussites, et Luther et tous ses protestants, que ce soient enfin nos révolutionnaires et réformistes modernes, depuis Lamennais jusqu’aux pères-évêques conciliaires et postconciliaires, tous n’accablent pas tellement les hommes d’église d’avoir été inférieurs à leur vocation, que l’Église de s’être ralliée au paganisme qui demeure le fond de notre civilisation européenne  !

Et alors, là, quelle rage incendiaire  ! Tout aurait commencé avec saint Sylvestre, le pape dont le règne «  honteux  » coïncida avec celui de Constantin, le premier empereur romain chrétien. L’Église se ralliait aux pouvoirs temporels  ! Le constantinisme trouverait son prolongement dans l’«  augustinisme politique  », dont les fruits vénéneux ont noms pouvoir temporel des papes, Croisades, Inquisition, procès des Templiers, césaro-papisme… Autre compromission de l’Église, celle qui adultéra son message divin avec la sagesse païenne… que pourtant saint Paul avait déclarée une «  folie aux yeux de Dieu  ». Et les fruits vénéneux en seront le dogmatisme, le moralisme, le formalisme des Conciles et des systèmes scolastiques  ; l’occidentalisation de la prédication chrétienne lui fermant irrémédiablement les peuples d’autres cultures… Autre compromission plus coupable encore, quand l’Église a pactisé avec la richesse, la propriété, les inégalités sociales, les classes, l’injustice  ; et donc avec les «  superstructures  » d’une société foncièrement mauvaise parce que dominée par l’argent, par la force et par les idéologies qu’ils entretiennent. La religion de Jésus-Christ est devenue, ainsi, l’«  opium du peuple  », elle a trahi le message de révolution libératrice de l’Évangile…

Finalement, c’est l’Église même, à travers son vêtement historique, qui devient odieuse à nos utopistes au nom de l’Évangile, au nom de la transcendance, au nom de l’Esprit et de la Liberté. Sa hiérarchie est copiée sur celle des empires païens  ; les splendeurs de sa liturgie imitent celles de la cour de Byzance  ; ses temples, ses images saintes, ses vases sacrés, son riche patrimoine répondent aux accumulations de trésors d’art et de culture des classes possédantes  ; ses œuvres intellectuelles empruntent leur forme et leur fond aux discours humains. Bref, l’Évangile n’est plus, l’Esprit-Saint a déserté l’Église… Elle est devenue «  un contre-témoignage  » pour le monde moderne. (…)

L’HUMANITÉ CONTRE L’ÉGLISE

Le réquisitoire des humanistes commence par l’accusation de fanatisme portée contre le monothéisme de l’ancien Testament  ; pour eux, seul le polythéisme est aimable, tolérant, civilisateur. Il continue et s’enfle démesurément contre Jésus, l’illuminé, le rêveur, le fou, qui a brisé les cadres religieux et culturels du peuple juif pour inonder le monde de son égalitarisme, de son universalisme justicier, de sa révolution libertaire…

Il est reproché à l’Église d’avoir tourné le dos à la sagesse grecque en la traitant de folie – voir plus haut l’argument contraire des idéalistes  ! – et de l’avoir brisée pour la mettre, de force, en accord avec ses mystères irrationnels. Parallèlement, elle a bénéficié de la paix, de l’ordre de Rome, elle a prospéré à l’ombre de ses légions mais, dès qu’elle s’est répandue dans la masse de ses esclaves et de ses ilotes, elle leur a enseigné le mépris de ses dieux et les a obligés de trahir l’Empire. S’il a disparu enfin sous la poussée des barbares, c’est à l’Église qu’en revient le crime. (…)

Il est notoire que les humanistes ne s’attardent pas sur le «  Moyen Âge  », qui constitue dans ses mille ans de civilisation chrétienne, comme l’a rappelé Régine Pernoud, l’essentiel de notre histoire. C’est avouer que leur critique trouve mal à s’exercer dans ces siècles de grandeur où la mystique la plus sublime s’accorda si magnifiquement avec l’ordre politique, le progrès des arts et des sciences, la philosophie grecque, le droit romain renaissant, et une écologie aujourd’hui encore enviable. (…)

Étant ainsi entendu que l’Église catholique romaine s’est toujours et en tout comportée en ennemie de l’homme, de sa raison et de ses instincts, de l’ordre et du progrès de la civilisation, nos humanistes, à l’orée du XVIIIe siècle, se trouvent entraînés dans le grand mouvement philosophique, maçonnique, philosémite et protestant qui conduit à la Révolution française et fonde le monde moderne  ! (…)

L’ÉVANGILE ET L’ÉGLISE, TRÈS SAGE UTOPIE

La vengeant de tant d’injustes reproches et d’accusations misérables, j’aimerais enfin justifier du même mouvement l’Évangile et l’Église, et réhabiliter leur commune, leur unique et très sage utopie.

On connaît le mot de Joseph de Maistre  : «  L’Évangile hors de l’Église est un poison  », auquel voulait faire écho celui de Daniélou  : «  Si nous séparons l’Évangile de l’Église, celui-ci (sic) devient fou  ». (…)

Avec saint Pie X, œuvrons pour une meilleure connaissance de la Bible juive authentique et de l’Évangile de Jésus-Christ, et proclamons que toute la folie divine des Écritures demeure dans l’Église le ferment nécessaire de son utopie héroïque, comme aussi toute la sagesse rationnelle et morale, toute l’esthétique humaine, toute la douceur de la civilisation catholique sont déjà, comme en leur source première et privilégiée, dans la Tradition et dans les Écritures divines, et suprêmement en Jésus-Christ, fils de l’homme, Fils de Dieu.

LE MIRACLE DE L’ÉGLISE, UTOPIE SUBSISTANTE

Tout bien considéré, sommes-nous en droit de parler de l’Église comme d’une œuvre certainement divine, d’un «  miracle permanent  », capable à lui seul de fonder notre foi en Jésus-Christ et notre adhésion à cette même Église comme le sacrement unique et obligé de notre salut  ? Oui, et nous avons, pour nous soutenir dans cette affirmation, la garantie infaillible du Ier Concile du Vatican, dans sa constitution dogmatique De fide catholica. Nous ne saurions trouver de conclusion plus ferme et plus autorisée à toute notre étude que ce texte mémorable  :

«  Pour que nous puissions satisfaire au devoir d’embrasser la foi véritable et de persévérer constamment en elle, Dieu, par son Fils unique, a institué l’Église et l’a pourvue de marques évidentes de son institution divine, pour qu’elle pût être reconnue comme la gardienne et la maîtresse de la parole révélée.

«  C’est à l’Église catholique seule qu’appartiennent tous les signes si nombreux et si admirablement disposés par Dieu pour faire apparaître clairement la crédibilité de la foi chrétienne. Bien plus, l’Église, de par son admirable propagation, son éminente sainteté, son inépuisable fécondité en biens de tous ordres, de par son unité catholique et sa stabilité invincible, est par elle-même un grand et perpétuel motif de crédibilité et un témoignage irréfragable de sa mission divine.

«  Il en résulte qu’elle est elle-même comme un signe levé parmi les nations. Signum levatum in nationes.   » (D. B. 1793). (…)

Un peu de lucidité, un minimum d’objectivité suffisent à reconnaître qu’il n’y a rien dans l’univers de comparable à la sainte Église catholique millénaire, seule utopie divine et humaine, pour le salut de tous.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 155, juillet 1980, p. 5-12

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