La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les grandes crises de l’Église
HUMANISME, RÉFORME, CONTRE-RÉFORME
Érasme, Luther, saint Thomas More

UN HUMANISME NÉOPÉLAGIEN

Contrairement à ce qu’on a trop répété, la Renaissance ne fut pas par principe et dès l’abord tournée contre la religion chrétienne. (…) Le retour aux sources est aussi bien la redécouverte des Écritures et des œuvres patristiques que celle des chefs-d’œuvre de la civilisation gréco-latine.

Au XVIe siècle, le mouvement connaît il est vrai une ampleur sans précédent et atteint pour la première fois des milieux laïcs, cultivés et fort indépendants du monde clérical. De plus, il survient dans une Chrétienté aux institutions vieillies, à la pensée sclérosée, aux dignitaires souvent routiniers, mesquins, parfois franchement indignes. (…)

Le culte de l’homme, l’exaltation de la raison et de la liberté, deviendront l’expression même du Moderne par opposition au culte de Dieu, à la soumission de la foi, à l’espérance céleste, à l’humble charité fraternelle, caractéristiques des temps révolus. (…)

Mais combien demeureront ardemment chrétiens, même si à leurs rêves généreux de renaissance universelle se mêle quelque pélagianisme inconscient, innocent  ! Tels les néoplatoniciens de Florence, et en tout premier le délicieux Pic de la Mirandole, paradoxalement ami de Savonarole, tels encore Érasme et Thomas More en leur jeunesse folle…

Érasme est né à Rotterdam en 1467, Thomas More à Londres en 1477. En 1499, l’un a donc la trentaine, l’autre vingt-deux ans quand ils se rencontrent et nouent la plus vive et la plus fidèle des amitiés. Une inlassable curiosité pour les lettres antiques les unit dès l’abord, mais aussi le désir, le projet d’une renaissance évangélique de la religion qui devrait aller de pair avec une réforme de la société. Tout paraît sourire à leurs espoirs. (…)

C’est alors que, mi-plaisants mi-sérieux, les deux compères en d’interminables conversations imaginent un monde meilleur, une Église rénovée. Cela commence obligatoirement par la raillerie des contorsions, ridicules et monstruosités de la société présente, pour aboutir au rêve d’autre chose.

L’Éloge de la folie est la transcription amusée de ces dialogues, pris sur le vif, en 1509 chez More, par Érasme. (…) Pareille critique a déblayé le terrain pour une reconstruction, et nos deux amis y songent. Érasme voyage, va et revient. More gravit les degrés d’une carrière enviée. (…) Envoyé en Flandres puis à Calais pour diverses ambassades, il écrit en réponse à l’Éloge de la folie de son ami Érasme, un livre d’anticipation idéale  : L’Utopie. La critique des travers de la société ecclésiastique et laïque européenne fait place à la description du pays de Nulle Part, c’est le sens du mot grec Utopie, où tout est institué selon la raison, où règne une parfaite sagesse. (…) L’œuvre témoigne d’un solide optimisme réformateur. Elle dit bien la sérénité confiante d’un humaniste très “début de siècle”.

More est né d’une famille de magistrats  ; il connaît une enfance heureuse, ouverte sur le monde, la cour, les milieux d’affaires. Son adolescence studieuse s’épanouit dans le calme des meilleurs milieux monastiques. Il rêve d’entrer à la Chartreuse à l’ombre de laquelle il vit plusieurs années. Il est doux, affable, discret, modeste. Sa piété, sa chasteté, ses mortifications, bien que fort grandes et étonnantes, demeurent comme invisibles à ses propres amis. Il désire le meilleur pour lui, pour les siens, pour le royaume, pour l’Église, pour les pauvres… et il s’inquiète d’y pourvoir efficacement. Avec réalisme et beaucoup de bienveillance, de confiance même en l’humanité. Trop. Il en reviendra…

Voici un exemple de cet heureux caractère  : marié en 1505 à la toute jeune et charmante Jeanne Colt, il en a eu trois enfants et il en est tendrement aimé quand elle meurt en 1511. Six semaines plus tard, sans craindre les commérages, il épouse dame Alice Middleton, elle-même veuve et plus âgée que lui, dont il n’eut point d’enfant. Les biographes qui ne voient pas plus loin que le texte de leurs documents n’ont pas compris que celle-ci, ni jeune ni jolie, mais “ménagère active” aux dires d’Érasme, avec cela acariâtre et rebelle aux arts comme aux lettres, avait été choisie précisément pour tenir la place de celle qui restera jusqu’à la fin – il voudra l’écrire pour son épitaphe – «  Jeanne, la chère petite femme de More  » partout, sauf en son cœur, sauf en sa chambre. Dernier trait, secret, ultime en un certain ordre, de la vertu de Thomas More, humaniste très chrétien.

LA RÉFORME, AUGUSTINISME ABUSIF

Martin Luther

Martin Luther

C’est en pleine euphorie humaniste que Luther fait entendre sa grande voix. Comme un nouvel Augustin contre le Pélagianisme renaissant, comme un nouveau Bernard contre le naturalisme et le rationalisme reviviscents. Comme un nouveau François d’Assise contre l’immoralité des prébendes ecclésiastiques. Bref, voici le Défenseur de la Foi, le Réformateur de l’Église, suscité par Dieu pour sauver la Chrétienté des désordres anciens et de la fausse philosophie moderne. (…)

Avant de prendre sa doctrine au sérieux et de déterminer si le Luthéranisme était le juste remède, biblique, augustinien, au mal de l’époque, s’il était la juste théorie de la grâce opposée au naturalisme de la scolastique décadente, ou s’il en était la déformation “intégriste”, attardons-nous à observer le contraste des caractères et des carrières… À l’opposé d’un Érasme, plus encore d’un Thomas More, Luther est tout médiéval, les autres sont modernes  ; moine, les autres sont séculiers et même mondains  ; scolastique étroit, les autres sont humanistes et lettrés célèbres. Homme du passé, égaré dans un Âge Nouveau…

Luther naît en 1483. Le milieu familial est sombre, dur même à en croire Martin. Enfance ordinaire, médiocre, malheureuse. (…) À l’Université d’Erfurt, de 1501 à 1505, il suit des cours de philosophie tout imprégnés de nominalisme et fréquente, mais de loin, les Humanistes.

C’est alors que sur un coup d’angoisse, à la suite d’un vœu prononcé en 1502 quand la foudre tomba près de lui au cours d’un voyage, dit-il, il entra en 1505 chez les Augustins, reçut les ordres sans joie en 1507, à 24 ans, et fut chargé d’enseigner la théologie à l’université. (…)

Bientôt il se plonge dans la Bible et y trouve si abondante matière à nourrir et exalter sa sensibilité religieuse qu’il en vient à abandonner la scolastique et à lui déclarer la guerre. Là, il n’a plus de maître. Et il glisse, vers le fidéisme, l’individualisme du sentiment, de l’expérience religieuse, où il s’échauffe jusqu’à prendre en tout le contre-pied systématique des maîtres qu’il fréquente par ailleurs.

Dans son Ordre divisé, il prend parti avec son supérieur et ami Staupitz pour la stricte observance. C’est pour défendre la ligne la plus austère qu’il est envoyé à Rome en 1510. Et là, probablement, il entre en contact avec des augustiniens «  de série noire  » dont il embrasse avec passion le pessimisme outrancier.

Rentré à Wittemberg, il reçoit le titre de Docteur en Théologie. Il enseigne et prêche sur les Écritures (1513-1516), saint Paul surtout. Ce faisant, il fixe sa pensée, sa doctrine et il la publie en vertu de sa mission d’enseigner, mission qui le situe à part, à ses propres yeux le seul qui ait eu la révélation du sens profond des Écritures, à part et contre tous les autres… Son changement profond date de ce temps.

Or, notons-le soigneusement, ce moine augustin est un médiéval, un scolastique et, incontestablement, un décadent n’ayant à peu près aucune ouverture sur le monde. S’il s’est fait moine, c’est par angoisse de son salut, dégoût et haine de la vie, crainte de Dieu plus qu’amour du Christ. La même année où il entre chez les Augustins, à contrecœur, Thomas More plein d’amour de Dieu et d’attrait pour le cloître, ayant décidé sagement de se marier, le fait avec allégresse et simplicité.

Thomas More est bien dans sa peau, entre 1505 et 1517, heureux de son Prince et du Cardinal dont il est page  ; heureux de son Église et de son pays, curieux de tout, excellent en tout, songeant à mieux servir encore son prochain, surtout les plus pauvres. Luther est mal dans sa peau et fuit l’angoisse en s’absorbant dans des méditations sur la Bible, sans maître, sans guide, sans souci de personne d’autre que de lui, de son moi dramatique… (…)

L’Allemagne était en plein essor religieux, déjà lancée dans le grand renouvellement littéraire et évangélique de la Renaissance. Dans cette sorte d’ivresse, la nouveauté de Luther parut tout d’abord s’associer au mouvement humaniste. Elle en était la contradiction violente et cela se vit assez tôt pour en détourner les meilleurs esprits. (…)

LA «  CONVERSION  » DE LUTHER

Durant ces années de vie monastique rigoureuse, ascétique (pas si terrible qu’il le racontera plus tard, et certainement consentie de plein gré), de maîtrise de sa sensibilité, de confiance sans doute exagérée dans l’effort moral, Luther acceptait tout de l’Église traditionnelle. Il en rajoutait… Pareille vie de moine, d’ailleurs équilibrée par le succès de son enseignement et la confiance de ses supérieurs, risquait fort d’être rudement secouée. C’est ce qui arriva bientôt. Sous l’effort conjugué de ses passions irrépressibles et de la lecture enfiévrée de la Bible et des Pères, Luther en vint à douter d’une théologie scolaire qui ne répondait plus à ses états d’âme angoissés et lui paraissait trahir plus que traduire la Parole de Dieu. Alors, au désespoir, le moine de Wittemberg en vint à contester cet optimisme, à rejeter ces “ œuvres du salut ” et ces observances monastiques décidément inopérantes en même temps que toute philosophie scolastique, en bloc, Aristote et saint Thomas. Piétinant avec fureur la raison naturelle, il voulut vivre de foi pure.

L’événement déterminant, qu’il a raconté bien plus tard, en 1545, que les historiens datent généralement de 1519, mais que je serais tenté de repousser beaucoup plus haut, avant 1514, dès 1511, dans la mesure où il a déterminé et non seulement confirmé l’orientation de la pensée luthérienne, c’est La découverte de la Miséricorde, L’Événement de la Tour, que Luther a expressément désigné ainsi parce que ce fut une illumination qui lui survint dans la tour du Couvent d’Erfurt, c’est-à-dire aux cabinets, au “ cloaque ”. Laissons toute pudibonderie. C’est là que tout a commencé, et le symbole est important pour Luther lui-même. On connaît sa scatologie  ; aucune surprise.

Ce jour-là, en ce lieu, le moine songeait avec une grande impétuosité de sentiments que l’homme est de la m… , et soudain, dans une abondante et bouleversante lumière, il comprit que Dieu l’aime ainsi, à cause de Jésus-Christ. Il est Péché quoi qu’il fasse. Mais la Justice de Dieu, c’est-à-dire sa grâce, lui est imputée par un simple décret  ; il lui suffit alors de croire pour être sauvé. Luther sortit de là vivement consolé. L’homme est toujours… indécrottable, mais l’amour de Christ le sauve. Tout tient dans ces deux vérités contradictoires à la raison, mais hautement évangéliques. La raison n’est que la p… du diable. Voilà Luther libéré  ! Finis les angoisses intimes, les vaines contritions, les efforts épuisants, les scrupules, la pénitence. Mais finis aussi, terminés  ! le rationalisme d’Aristote, l’humanisme et son besoin de cohérence logique entre la pensée et la vie, la confiance en l’homme, en la nature, l’amour de la vie, l’exaltation de la dignité naturelle. Luther a eu sa révélation, il a sa doctrine et il se sent la mission impérieuse de l’annoncer au monde pour le délivrer de l’impossible loi de pureté sous laquelle l’Église tient les hommes écrasés.

C’est une falsification éhontée de la doctrine d’Augustin. Une caricature de la doctrine de saint Paul. C’est une machine de guerre d’un homme déséquilibré contre tout ordre humain et bientôt cela deviendra l’insurrection de tout un peuple en masse contre la civilisation et les institutions romaines. (…)

CACANGILE CONTRE HUMANISME

La doctrine de Luther se résume en trois grandes pensées liées l’une à l’autre, et c’est une effrayante régression religieuse  !

1) La culpabilité nécessaire de l’homme dont la nature est viciée par le péché originel et dont les irrépressibles passions ou «  concupiscences  » sont des péchés à eux seuls dignes de damnation. Cette théorie, propre à certains «  augustiniens de série noire  », est fondée sur des textes inauthentiques et n’est pas augustinienne, quoiqu’elle passe pour telle durant tout le Moyen-Âge. Acceptée par Luther, elle l’a affolé. II y a vu l’annonce du malheur de l’homme, la mauvaise nouvelle apportée en un premier temps par le Christ, et il forme pour le dire cet horrible néologisme  : le Cacangile ou la révélation de la corruption et de la damnation fatale de l’homme.

2) La justification extrinsèque. Cet esclave du péché, Dieu le justifie par une imputation gratuite, “ forensique ”, tout extérieure et conventionnelle, des mérites du Christ. Rien n’est changé en lui, ni la concupiscence coupable, ni la volonté perverse. Il reste méchant. Mais, par une décision de sa Puissance Absolue, Dieu considère comme justes ceux qu’il veut, qu’il prédestine et sauve de la damnation sans pour autant les purifier ni les sanctifier.

Convaincu maladivement de sa foncière et inguérissable corruption et de sa culpabilité perpétuelle, Luther n’a dû le sauvetage de sa raison qu’à cette idée saugrenue d’une justification forensique  : le Christ sauve l’homme, non seulement en prenant l’initiative de la justification, ce qui est de foi catholique contre Pélage, mais en accomplissant à Lui seul toute justice sans aucune coopération possible de l’homme qui demeure mauvais dans toutes ses pratiques et ses œuvres, même dans sa charité. (…) Nous voilà encore à l’extrême opposé de Pélage, ou d’Abélard qui niait le péché originel et la nécessité de la grâce, mais ce n’est pas pour autant la foi de saint Paul ni la théologie de saint Augustin.

3) La Foi spéciale. La seule façon alors d’échapper au désespoir et à la folie, c’est de “ croire ” que Dieu sauve malgré lui le pécheur qu’il prédestine, et de “ se croire ” sauvé personnellement dans le Christ  : c’est la foi spéciale. Certitude sans fondement, comme d’une révélation particulière de Dieu à l’âme. (…)

Ce n’est là, évidemment, qu’une falsification délirante de l’Écriture et des Pères. Cette autosuggestion considérée comme l’essentiel de la foi chrétienne ne fonde pas une vie de bonnes œuvres et de saintes pratiques, elle se substitue à tout le combat chrétien séculaire. (…)

LA RÉVOLUTION LUTHÉRIENNE

Quand sa doctrine était déjà fixée, la Querelle des Indulgences lui servit de lancement publicitaire. (…) S’il s’élève contre les Indulgences, c’est pour introduire son Hérésie doctrinale de la foi sans les œuvres. S’il s’élève contre Rome et jette l’Allemagne dans l’anarchie, c’est pour imposer au monde son Évangile par le fer et par le feu, plutôt que de s’humilier et de rentrer dans son néant. (…)

Luther, se posant en réformateur des abus criants de l’Église, s’est d’abord acquis la faveur des Humanistes. Mais très vite, ses amis l’abandonneront à ses fureurs iconoclastes et à son évangélisme barbare  ; Érasme tergiverse mais rompra dès 1520. Le jeune Melanchton, lui, se laissera entraîner. Mais la Réforme fera avorter la Renaissance si bien partie en pays germanique.

Elle y allumera en revanche le brasier de la révolution puis de l’anarchie. En mai 1520, Ulrich de Hutten lance son Avertissement à tous les hommes libres d’Allemagne, qui appelle à la sédition contre l’Église, au vol, à l’incendie, aux violences, au nom du Christianisme populaire. Luther l’appuiera aussitôt de toute son éloquence sacrée  !

À peine jugulée la révolte des chevaliers, se lèvera la Guerre des Paysans , d’abord excitée par Luther puis condamnée férocement par lui quand la défaite est certaine. C’est le moment qu’il choisit pour se marier avec Catherine de Bora, en 1525, quand l’Allemagne sombre dans un bain de sang. (…)

LA SAINTE CONTRE-RÉFORME CATHOLIQUE

THOMAS MORE ENTRE…

Saint Thomas More

Saint Thomas More

Le 15 juin 1520, Léon X signe la bulle Exsurge Domine contre Luther. Dès le 24, celui-ci rédige son Appel à la Noblesse chrétienne de la Nation Allemande pour l’amélioration de la Chrétienté. C’est une déclaration de guerre à la Papauté. Puis, il lance un violent réquisitoire contre l’Église et ses Sacrements, suivi de la revendication d’une totale liberté du chrétien par rapport à toute autorité ecclésiastique, et d’un appel à la libération des moines par rapport à leurs vœux. Le 10 décembre, à Wittemberg, il brûle la Bulle de l’Antéchrist  !

Le Roi d’Angleterre a jugé de son devoir d’intervenir. Le 12 juillet 1521 paraît son Assertion des Sept Sacrements, en réponse au réquisitoire de Luther, et se voit décerner le titre de “Defensor fidei” par le pape Léon X.

Luther répond en lançant avec insolence et mainte grossièreté un défi au roi (…). Celui-ci ne peut décemment relever le défi sans déchoir  : il en laisse le soin à son ami et conseiller l’honorable Sir Thomas More, qui, sans négliger aucune de ses charges publiques répond par un énorme pamphlet  : l’Adversus Lutherum, sous le pseudonyme de Guilelmus Rosseus, le donneur de rossées. L’ouvrage parut en 1523. (…)

L’ADVERSUS LUTHERUM

Les sept premiers chapitres du Livre Premier nous apprennent beaucoup sur la personne de Luther. Pour y être vivement rossé, il n’en est pas moins fort exactement observé et critiqué. (…) More fustige l’incommensurable orgueil de ce Docteur. (…)

Mille détails le dépeignent dans sa pleine vérité, n’en déplaise à ses admirateurs. Thomas More lui reproche sa conduite vulgaire, nous le montrant écrivant ses livres dans la compagnie des buveurs de bière. Puis, plus sérieusement, il lui reproche, à lui qui n’est pas un saint et loin de là, de ne pas distinguer les vices répréhensibles des gens d’église de leurs fonctions toujours saintes et du dépôt de la doctrine et des sacrements qui sont choses divines.

More manie la langue verte, pour répondre à Luther en son propre langage, parce qu’il jugeait que l’autre le méritait.

Sur le fond doctrinal, More démontre l’absurdité d’un système selon lequel il ne faudrait rien tenir pour certain qui ne soit prouvé par un texte évident de l’Écriture. Et d’autant plus que Luther falsifie et truque les textes, les oublie ou leur fait dire le contraire de ce qu’ils signifient  ! Avec force, More déclare qu’un tel principe autorise et provoque une destruction totale de l’Église, comme Magistère de vérité, Autorité législative, Dispensatrice des sacrements…

More défend la primauté et l’antériorité de la Tradition sur l’Écriture. (…) Là, il atteint la vérité la plus profonde  : ce libre-examen fondé sur l’Écriture est une nouvelle forme de rationalisme  !

Luther fait encore appel à «  l’Église  », mais «  l’Église du Christ  », qui n’est pas l’Église Catholique, devenue à ses yeux Babylone, la Synagogue de Satan. Son Église, c’est l’Église invisible, parce qu’elle doit être sans péché  ? Mais, rétorque Thomas More, Luther veut une Église sans péché  ? Mais pour lui toute œuvre bonne est péché et orgueil et damnation  ; toute œuvre mauvaise au contraire est principe d’humiliation et de salut par la foi. La foi seule sauve, même sans confession  ! Alors, l’Église romaine qui est saturée de péchés devrait être la vraie, dans la foi  ! L’Église des Purs, selon Luther, n’en est que la diabolique caricature, pleine d’orgueil, qui n’a pas besoin de prier et ne peut avoir la foi  ! L’Église romaine se sait pauvre et faible, elle croit, et elle prie…

Évoquant ensuite le Cacangile de Luther, il blâme le moine allemand d’avoir contrefait et détruit les Évangiles. (…)

Ainsi, avec son principe absurde de la “ sola scriptura ”, Luther détruit tout  : la messe, le pape, les sacrements, les lois et pratiques chrétiennes. Saint Jacques le gêne  ? il le supprime. Voilà le respect de Luther pour l’Écriture.

Le Deuxième Livre est consacré à la défense des sacrements. More y démontre la falsification constante des Écritures à laquelle Luther est contraint pour les faire cadrer avec ses contestations hérétiques. À la prétention de fonder les sacrements sur l’Écriture seule, More oppose l’argument de la primauté de la Tradition joint à celui du consentement unanime de toute la terre. ( …)

Ayant défendu l’Eucharistie, le Mariage, l’Ordre, More en vient à clamer l’absurdité de l’individualisme luthérien, selon lequel chacun apprend sa croyance de lui-même contre l’autorité des autres. (…)

More a très bien vu que Luther, en détruisant tout principe médiateur entre Dieu et le peuple fidèle, désincarne l’œuvre de Dieu, blasphème le vrai Esprit Saint et y substitue une nouvel esprit, qui n’est autre que son Moi, dressé contre toute autorité venant de Dieu, et donc contre Dieu lui-même  ! (…)

Dans sa péroraison, après s’être excusé de la grossièreté de son langage, More prend le ton noble qui lui est habituel pour conclure que l’hérésie luthérienne est la plus abominable de toutes car elle les rassemble toutes. (…)

L’Adversus Lutherum est un document capital. Émané d’un observateur qualifié, il date du moment même et s’avère aussi exact dans l’observation des faits que dans la prévision des événements à venir. Deux ans avant le déclanchement de la Guerre des paysans, il en prévoie toutes les horreurs.

LE DÉFENSEUR DE LA VÉRITE CATHOLIQUE

La décision de Thomas More de réfuter Luther dépasse de beaucoup l’occasion qui l’a provoquée. (…) Plusieurs de ses bons amis entreront bientôt dans l’hérésie nouvelle. Ce sont les humanistes de Cambridge, prêtres et théologiens. Le plus grand d’entre eux est William Tyndale.

Erasme

Érasme

Le mérite de Sir Thomas est immense. Il aurait pu prendre lui aussi, par fidélité à son Utopie, le chemin de la révolte contre l’Église et embrasser l’hérésie nouvelle  ! Il a choisi la voie de la soumission à l’Église. Sa conscience, au lieu de se faire Juge absolu, s’est donnée pour mission d’être le témoin transparent de l’Absolu divin. Et sans doute est-ce sa détermination qui entraînera celle d’Érasme. Mais quelle différence entre les deux humanistes amis  ! Érasme, lui, réagit à l’hérésie nouvelle en humaniste plus qu’en chrétien. (…)

Thomas More est amené ainsi à choisir, à l’encontre de son Utopie et de ses juvéniles enthousiasmes réformateurs, la Tradition, l’Institution, l’Église et ses moyens de salut, non pas contre mais avant l’Écriture, comme source principale de la dévotion individuelle et seul principe suffisant de vraie réforme… En cela il est le véritable disciple de Pierre et de Paul, d’Augustin, de Bernard et des autres évangélistes, saints docteurs et réformateurs du passé, très loin de Luther, leur odieuse et néfaste caricature, mais loin aussi d’Érasme dont l’humanisme fait tort à la foi. Le Docteur de l’Église en ce temps-là, c’est lui, le laïc, l’humaniste…

DIALOGUE CONCERNING TYNDALE (1528)

W. Tyndale, érasmien, prépare une traduction du Nouveau Testament  ; ses recherches le mènent à voyager et il visite Luther à Wittemberg en 1524. C’est le coup de foudre. II embrasse la «  Nouvelle Doctrine  ». (…) Lui et ses amis vont bientôt inonder l’Angleterre de pamphlets de toutes sortes. Comme ils ne reconnaissent plus, eux aussi, pour autorité que celle du Prince temporel, devenue absolue, Anne de Boleyn en recommande la lecture à Henri VIII qui, pour l’avancement de ses affaires matrimoniales, laissera se propager l’hérésie…

L’Évêque de Londres fait appel à Thomas More pour la combattre de toute son influence. II rédige donc aussitôt son Dialogue concerning Tindale. Plus question maintenant de rire de la folie de Luther ni de s’indigner en paroles véhémentes contre des ennemis lointains. II s’agit de sauver l’institution, la tradition, la dévotion populaire ici, aujourd’hui, en Angleterre. C’est pour lui le moment d’expier l’Éloge de la Folie et son Utopie. Ce qu’il critiquait pour ses défauts, images, pèlerinages, miracles… il l’excuse et en justifie maintenant l’existence. (…)

Cependant, il ne s’en tient pas à une attitude purement défensive  ; il n’a rien d’un intégriste sectaire. Il est hautement traditionaliste  ; tourné vers l’avenir, il réclame encore de justes réformes. Ainsi aurait-il fallu, il faut et plus que jamais traduire et répandre la Bible en anglais  ! Mais pas dans l’esprit révolutionnaire de Tyndale  ! Selon la Tradition et dans le langage qu’elle s’est donné  !

Constatant les tragiques événements d’Allemagne, More en conclut que le temps de la tolérance utopique n’est pas encore venu, s’il doit jamais venir, et il y renonce explicitement par sagesse et par amour du peuple. Il reprend alors avec une juste férocité son réquisitoire contre Luther dont les théories justifient les pires violences et turpitudes, dont le mariage demeure un scandale. More sait bien que les «  Luthériens  » ne sont que des réformateurs anticléricaux, utopistes, évangéliques, spirituels, qui n’ont rien de commun avec Luther lui-même  ! II n’empêche que dans une énorme confusion d’idées, en face d’une masse chrétienne inerte, ils vont tous avec leurs rêves à la ruine totale de la religion et de la société. Mais cette annonce de l’orage qui menace l’Angleterre est prononcée par une voix qui crie dans le désert  ! More devine qu’il ne sera pas écouté. (…)

LA CONFUTATION OF TYNDALE’S ANSWER (1531)

Les livres, libelles, tracts des novateurs pullulent. More, presque seul, fait front. Le 25 octobre 1529 il accepte l’honneur d’être Chancelier du Roi, mais c’est uniquement dans l’espoir de mieux défendre l’Église et peut être de morigéner son Roi, de le détourner de ses projets de divorce… Le 16 mai 1532 il résignera cette charge, sans regret, pour retrouver la liberté de servir mieux l’Église, l’Église seule, dans la tourmente déchaînée. (…)

Avec Luther, l’humaniste, l’honnête homme, le bon chrétien qu’est Thomas More n’a pas à dialoguer. (…) Avec les humanistes anglais séduits par le Luthéranisme, il procède tout autrement.

Ceux-ci n’ont pas pour principe l’idolâtrie du moi, la haine de l’Église et de toute culture. Leur nouvelle doctrine les fait luthériens d’occasion. Ils sont foncièrement anglais, humanistes et utopistes  ; More les connaît bien, pour avoir été longtemps exactement dans les mêmes sentiments qu’eux. C’est un esprit de réforme évangélique qui les inspire en toutes leurs pensées et démarches. Cet esprit aurait pu, pourrait encore demeurer fidèlement catholique romain et réaliste, sans rien perdre de son originalité et de sa vigueur. More cherche à convaincre des amis… (…)

Rejetons Luther, propose Sir Thomas, un grand œuvre sera possible. C’est le projet des meilleurs. Ce sera, une fois victorieuse la Contre-Réforme Catholique espérée, la restauration et le progrès de l’Église éternelle superbement dessinés d’avance par le plus grand génie catholique de cette génération. Thomas More montre que la foi vécue individuelle ne s’oppose pas mais se conjugue merveilleusement avec la prédication de la foi, et qu’elle est en chacun la réalisation du consentement unanime de l’Église qui répond aux sollicitations de l’Esprit-Saint. Et encore, que l’Écriture avec la Tradition ne forment qu’une même Parole divine, plus riche, plus vivante et féconde du fait de cette irréductible dualité d’expressions. Et que l’Église Sainte est la même que cette Église visible, apostolique, dont les membres sont faibles et se reconnaissent pécheurs. Enfin et surtout, que la foi en la grâce va bien au-delà d’une persuasion intime, d’une autosuggestion sans fondement ni portée, mais qu’elle est la certitude fondée d’une sanctification et divinisation réelles de la créature par le Christ qui l’a rachetée de son Sang et relevée par son Esprit-Saint.

Henri VIII

Henri VIII

Mais rien n’y fera. Pour le moment, sa harangue demeurera sans écho, sa sagesse inutile. L’hérésie, «  comme un cancer, menace tout le corps  », écrit-il en 1532. (…) En réalité, ce n’est pas tant l’hérésie qui l’emporte en Angleterre que la révolution anticléricale et l’insolence des réformateurs, attisées par Henri VIII pour servir ses desseins, faire pression sur le Pape et, si besoin, rompre avec Rome. C’est donc contre ces deux courants schismatiques que More portera ses répliques dans son Apology et sa Debellation of Salem and Byzance, de 1533.

Cette année 1533, qui le trouve en plein combat de la foi, est celle de la rupture de son roi avec Rome. Depuis 1522, Anne de Boleyn l’y conduisait habilement. Le Chancelier s’y était d’abord opposé avec sérénité, fermeté et respect. Le Schisme royal serait, pensait-il sagement, sans trop funestes conséquences si toutefois l’Hérésie luthérienne n’y trouvait appui et si elle n’en venait avec lui à l’emporter sur la vraie foi. C’est donc l’hérésie que Sir Thomas combattait de toute sa magnifique intelligence, réservant dans le secret de sa conscience son avis sur le schisme. Cela a été souvent mal compris. Le destin de saint Thomas Becket n’était pas inconnu ni oublié de cet autre Thomas, cet autre confident du roi devenu chancelier et conduit à défendre pareillement les droits de Dieu et de l’Église contre son Prince jusqu’au martyre. Mais après l’effusion du sang innocent, tout était rentré dans l’ordre. Il fallait patienter et peut-être verser son sang pour ramener la paix dans le royaume. Il fallait, en hâte, profiter des années de vie qui restaient pour combattre l’hérésie.

MARTYR POUR L’ÉGLISE

1534, 1535, l’heure n’est plus à la controverse. Quand il sut que le schisme allait être consommé et que la violence seule parlerait, il se retira à Chelsea pour se préparer à la grande épreuve. Pauvre, malade, abandonné par les grands et par les Princes de l’Église, More demeurait le seul opposant. Au couronnement de la nouvelle reine, il était seul absent.

Désormais, sa mort est certaine. Le 30 mars 1534, à Westminster, le Parlement promulguait l’Acte de Succession. More, sollicité de s’y soumettre, refuse. Il est emprisonné à la Tour de Londres le 17 avril.

Enfin moine  ! et mieux que Chartreux  ! Dans ce temps d’épreuve, More donne la pleine mesure de son humanisme chrétien  ; il offre à l’Angleterre éprise de spiritualité intime et de sincérité, de force d’âme et de loyauté, un modèle inoubliable.

C’est d’abord dans son Treatise on the Passion, (Traité sur la Tristesse du Christ). More y contemple, en une situation semblable à la sienne, le Christ comme le modèle, le héros, à l’égard duquel il fait naître une admiration qui enflamme les cœurs et entraîne à suivre son exemple. (…) Mais il va plus loin dans le Mystère du Christ et son humanisme se fait plus ardemment chrétien et catholique. Sa polémique contre la désincarnation protestante, contre le formalisme de la justification luthérienne, trouve ici son aboutissement mystique  : non seulement dans la Passion le chrétien doit regarder et imiter son Maître, mais il doit lui-même participer à son Mystère et s’identifier à ses états, et jusqu’à son être. Le peuple chrétien est son Corps mystique et revit de siècle en siècle ses vertus, partageant sa vie divine en s’identifiant à toute sa condition de Verbe Incarné, souffrant et mourant pour nous. (…)

Ce n’est pas en pareilles circonstances un exercice de rhétorique. (…) Ce qu’il médite et qu’il note pour ses désolations et ses peines, il sait que bientôt il va le vivre. Il est décidé à ne pas se laisser surprendre. Dès son emprisonnement, il a entrepris de composer son admirable Dialogue of comfort against tribulation, (Dialogue de réconfort dans la tribulation) dont sa mort le 6 juillet 1535 sera comme le sceau, la dernière page, la logique et fervente conclusion. Thomas More cherche la meilleure manière d’accueillir l’épreuve. (…) Elle est en elle même source de bien, ouverture sur la béatitude, motif de la joie la plus pure… Aussi doit-on la considérer comme le meilleur don de Dieu à ses privilégiés, à ses amis préférés. (…) Et c’est bien le sommet de la sagesse où, par une constante application de l’esprit aux mystères du Christ et par une prière incessante, il se maintient non sans luttes pendant ses quinze mois de prison jusqu’au matin de sa mort. (…)

Le 6 juillet 1535, Sir Thomas More montait à l’échafaud. (…) L’Église le canonisera en 1935, désirant, après ses douloureuses semailles, que vienne enfin l’époque de l’abondante moisson… (…)

Tyndale, condamné par l’Inquisition des Pays-Bas, meurt en octobre 1536 sans abjurer. Érasme mourra la même année, fidèle à l’amitié de More mais en butte à la haine écumante de Luther. Celui-ci demeurera assez longtemps sur terre pour voir les flots montants de la corruption, de la violence, de l’impiété, submerger l’Allemagne. Il meurt le 18 février 1546, plein de fureur contre les moines, les juifs, les philosophes, le Pape et le Concile qui vient de s’ouvrir l’année précédente et va marquer le relèvement de l’Église… (…)

LA LEÇON DU SAINT MARTYR

La leçon de sa vie et de sa mort est celle d’un parfait catholique et loyal sujet de sa Majesté, que tout bon chrétien anglais doit entendre. En résistant au caprice royal et à l’entraînement de son peuple dans le schisme, loin de trahir, Thomas More sauve l’âme, la tradition, l’honneur, l’avenir du Trône et de la Nation. Un jour viendra, dans l’épreuve, où l’Angleterre saura ce qu’il lui en a coûté d’être schismatique et ressentira la séduction de son passé catholique romain, de sa tradition médiévale, plus humaine, plus ouverte sur l’universel. Sir Thomas More l’y reconduira, par-delà la coupure de cinq siècles.

Mais son bienfait ne se terminera pas là. Il ne sera pas trop de toute son œuvre polémique, dogmatique et mystique, encore inexplorée, trop peu exploitée ou franchement méconnue, pour apprendre à son pays combien lui était et lui reste étrangère l’hérésie luthérienne que son schisme imposa. (…)

En canonisant Thomas More, l’Église reste fidèle à elle-même. Jamais elle n’acceptera le Protestantisme luthérien ni aucune de ses variantes. Parce qu’elle laisserait alors défigurer ce qu’elle a de plus précieux, la vérité de Jésus-Christ, de saint Paul et de saint Augustin, au bénéfice d’une religion inhumaine, absurde et qui se fait gloire de l’être. Elle préfère se laisser accuser d’humanisme, de rationalisme, de paganisme. Mais aujourd’hui, dans la ruine universelle, où le luthéranisme a produit tous ses fruits de mort, où le pélagianisme a surgi par réaction de cet excès affreux de pessimisme, l’espérance du monde est en l’Église qui saura lui présenter un sain augustinisme, équilibré, joyeux dans l’espérance, et saint Thomas More en sera le Docteur. (…) Pour nous, c’est aujourd’hui encore notre modèle, le saint patron et le protecteur céleste de la Contre-réforme catholique au XXe siècle.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 94, juillet 1975

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