La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les grandes crises de l’Église
VRAIE RELIGION, FAUSSE MYSTIQUE
Bossuet contre Fénelon

Jusqu’au 16e siècle, les hérésies n’avaient porté que sur l’un ou l’autre article du Credo, la plupart du temps par un excès de raisonnement qui ramenait les Mystères à des conceptions trop humaines. Mais Luther changeait le principe du Credo et le fondement de la foi. Sous couvert de ramener la religion à ses origines et ne parler qu’au nom de l’Écriture seule, c’était le caprice ou l’illumination d’un chacun qui réglait la foi au lieu de l’enseignement commun de l’Église, pour aboutir, en fait de Credo, à une surenchère dans la déraison, à un fourmillement de Confessions de foi toujours plus exorbitantes de la Tradition. (…) Ce fut une immense régression du christianisme. (…)

Le Concile de Trente (1545-1563) s’ouvre un an avant la mort de Luther et il finira un an avant celle de Calvin, curieuses coïncidences. Pour une Église qui donnait, à les en croire, tous les signes de la décrépitude et de l’infidélité à son Fondateur, c’était un miracle que la tenue de ce Concile et son œuvre sans égale dans l’histoire. De sa doctrine, de sa discipline, de ses réalisations que saint Pie V mènera à leur terme, l’Église a vécu quatre cents ans, jusqu’à son “ autodémolition ”. Quelle puissante construction, quelle prodigieuse expansion, quelle fructueuse sainteté multiforme ont paru dans l’Église postridentine, l’Église de la Contre-Réforme Catholique  ! (…)

Ainsi le Concile de Trente proposa au monde les définitions infaillibles de sa doctrine. C’était la vraie foi en face de l’absurde, mais au-dessus de la raison  ; c’était le règne de la Prédestination divine et de la grâce, selon saint Paul et saint Augustin, mais sans rejeter ni la liberté de l’homme ni la possibilité d’œuvres bonnes ni leur mérite. (…)

Donnée à tous, la doctrine tridentine était une nouvelle charte d’unité catholique en même temps qu’une confirmation de tout ce qui se faisait, dès avant Luther et sans souci de lui, dans l’Église depuis le début du siècle pour la restauration de la sainteté et de la doctrine. (…)

Ainsi la Réforme catholique fit paraître ses bienfaits comme à chaque renaissance, sur le fondement de la vraie foi, des vertus, de la discipline, et aussitôt un grand courant de sainteté et de vie mystique se manifesta. (…) Telle fut la réponse de l’Église à Luther et à Calvin.

LES «  NOUVEAUX MYSTIQUES  »

L’Église catholique est sainte parce que ceux qui l’ont établie sur l’ordre du Fils de Dieu et par le secours de son Esprit étaient saints, parce que sa doctrine et toute son ordonnance sont saints, parce qu’elle a toujours engendré des saints. C’est une doctrine et une vie toutes divines qu’elle inculque et suscite non seulement auprès des élites de la naissance et de la pensée mais parmi le peuple fidèle. La sainteté qui en est l’épanouissement n’est pas d’un type uniforme, bien qu’elle réponde à un certain nombre de caractères communs dans des vocations et missions on ne peut plus diverses. Elle est souvent discutée, elle s’accompagne de contrefaçons tout humaines ou diaboliques. Normalement l’Église discerne, corrige, réprime ou canonise. C’est une part, non des moindres, de ses attributions.

Dans ce grand corps en pleine vitalité qu’était l’Église de la Renaissance et de la Contre-Réforme, des excès et des erreurs devaient inévitablement se produire. Dûment redressés, ils auraient à leur manière concouru à l’émulation et au progrès général. Puisque l’humanisme triomphait, un jour ou l’autre devait paraître quelque laxisme, discours libertins et morale relâchée, qui provoqueraient la réaction de rigueur dogmatique et d’austérité du Jansénisme. Pareillement, la Mystique fleurissait dans les cloîtres et dans les salons, il était sûr qu’elle serait imitée par tout un faux mysticisme farci d’hérésies et de dépravations, tels seront l’Illuminisme et le Quiétisme, qui exciteront à leur tour la réaction radicale de l’Anti-mystique. L’Église aurait pu, aurait dû triompher de ces excès contraires, frayant à ses fidèles une voie sûre inspirée de ses traditions et de l’exemple comme des doctrines des saints.

Cela n’a pas eu lieu. Quand s’ouvrit le règne de Louis XIV, on pouvait en attendre la pleine restauration d’une civilisation catholique, une reconquête des âmes sur le protestantisme, une nouvelle expansion missionnaire. Au contraire, des querelles intestines vinrent abîmer le grand élan mystique, freiner les conversions du protestantisme, rouvrir l’Église à l’infiltration puis à la domination de ses ennemis.

Le Jansénisme s’opiniâtra  ; le Quiétisme, qui lui aussi parut d’abord anéanti, n’en exerça pas moins une influence déterminante sur les idées et les sentiments religieux, antireligieux, du XVIIIe siècle. L’un et l’autre partis n’avaient en leurs débuts aucune familiarité avec le Protestantisme, il faut l’affirmer fortement. Mais dans la suite se nouèrent de fâcheuses alliances, une collusion de toutes les forces révolutionnaires et antiromaines. Si Bossuet et Louis XIV, “ le trône et l’autel ” , ont d’abord triomphé pour le maintien d’ “ une foi, une loi, un roi ”, idéal de l’Absolutisme, c’est Fénelon qui paraît l’avoir emporté à la longue, et c’est Port-Royal sur lequel on s’émeut sans mesure, non point pour les doctrines hautes que l’un et l’autre professaient, mais précisément pour ces excès, cette contention, cet esprit de rébellion que Bossuet combattit en eux et que Louis XIV réprima.

De Bossuet et de Fénelon on discute encore et la Querelle des Nouveaux Mystiques continue, comme celle du laxisme et du jansénisme dont nous écrirons quelque jour.

LA VIE AVENTUREUSE DE MADAME GUYON

Madame Guyon

Madame Guyon

Jeanne Marie Bouvier de La Mothe est née le 13 avril 1648 à Montargis. Maladive et mal aimée, (…) elle s’enivre dès l’enfance de romans et de vies de saints, dans un mélange de lectures auquel elle ne renoncera jamais, bien fait pour exciter sa sensibilité trop vive, son imagination, son tempérament passionné. Pour sortir du cercle familial, elle se laisse marier à dix-sept ans à un homme vieux et ennuyeux, monsieur Guyon. Le mariage durera douze ans et ne sera point heureux. À 19 ans, madame Guyon découvre en un même moment deux choses ravissantes  : qu’elle trouble d’un trop visible émoi les jeunes religieux qui lui parlent d’oraison c’est le maître-mot de la dévotion à cette époque et que Dieu ne doit pas être cherché au Ciel ni nulle part ailleurs que dans son âme où il est présent à tout moment comme l’Amour qui aime, qui parle et qui se fait sentir par de délicieux élancements.

En un instant, tout est en elle bouleversé. Sa vie devient à ce coup et le roman sentimental et le récit mystique qu’elle souhaitait impatiemment. C’est un délire intime qui progressivement canalisé et sublimé, durera jusqu’à son dernier jour. (…)

Voilà cette jeune femme embrasée d’un double feu spirituel et sensuel, qu’elle cherche à attiser encore et de toutes manières, pénitences, humiliations, lectures, entretiens spirituels. Enfin elle a trouvé l’époux de ses ardeurs et de ses délices, c’est Dieu. Enivrée d’un amour délicieux, elle l’aime «  plus qu’un amant passionné n’aime sa maîtresse  ». (…)

Son directeur de conscience, d’autres religieux zélés lui enseignent la doctrine des Nouveaux Mystiques qui arrive d’Espagne et de Rome mais dont la France n’a point encore entendu parler. C’est une “ passivité mystique ”, “ un état d’entier abandon à Dieu ” qui fait tout en l’âme, et “ la mort de tout désir, de tout effort, de tout acte de dévotion ”, même de toute résistance aux tentations et au péché. Un jour de 1668, elle rencontre le barnabite François de La Combe, qui connaît si bien la nouvelle mystique du Père Molinos à Rome. C’est le coup de foudre mutuel, dans une suite de paroles édifiantes, de longs silences, de regards pleins d’émoi. L’union mystique au P. La Combe durera vingt ans, et de quel tumulte  !

Ce sont aussitôt des torrents d’amour. (…) «  Sitôt que je vis le père, je fus surprise de sentir une grâce intérieure que je ne puis appeler communication et que je n’avais jamais eue avec personne. Il me sembla qu’une influence de grâce venait de lui à moi par le plus intime de l’âme et retournait de moi à lui en sorte qu’il éprouvait le même effet.  »

En ces mêmes années, 1667-1668, Molière joue Tartuffe au Palais royal, les dévots le font interdire. (…)

Sur ce, comme on lit dans les vies des saints, des deuils, des épreuves la frappent. Elle prononce un serment de prendre “ l’Enfant Jésus pour Époux ”  ! Parallèlement, elle entre avec ravissement dans une “ fusion spirituelle ” continuelle avec le Père La Combe. Persécutée à Montargis pour ses liaisons dangereuses avec tous ces jeunes abbés, elle accepte les calomnies comme des croix, sans se troubler ni sans rien changer de certains “ mouvements irrésistibles ” dont elle a appris que Dieu les veut pour tenir l’âme en humilité  ! Elle tombe malade, le Père la guérit. Voilà d’ailleurs qu’elle opère des guérisons. Et puis, elle a des songes prémonitoires que la suite vérifie  ; elle se découvre le don de “ l’écriture automatique ”, rapide, sans hésitation ni rature, sous la motion mécanique de Dieu… Elle discerne le secret des âmes et possède le don de la parole qui éclaire et qui touche au point sensible pour convertir.

Alors, en 1680, pour la seconde fois elle s’en va avec le Père La Combe prêcher l’Amour, le Pur Amour, en tous lieux, abandonnant maison et enfants. La veuve de 32 ans avec son barnabite qui en a 44  ! (…) On la revoit à Genève puis à Thonon chez les Ursulines. Cinq ans durant ce sera l’aventure, à cheval, sur le même cheval  ! ou elle en litière, en bateau sur le lac de Genève oùil apaise les flots, et leur esquif est sauf quand les autres coulent. Partout des miracles, elle chasse le démon, ils initient les Couvents et les salons aux voies de la Nouvelle Mystique. Elle est sa “ mère spirituelle ”; elle ressent pour lui cette même ardeur partagée d’un perpétuel émoi sensible qu’elle a ressenti auprès de tant d’autres prêtres, mais ici sans doute tout demeure sublime et, n’allant point jusqu’au sensuel, ne l’inquiète point. Leur couple mystique, partout où il passe, éveille de grandes ardeurs d’oraison et des manifestations extraordinaires de la puissance de Dieu.

Elle est ” grosse de l’Esprit “, elle ” enfante ” les âmes, elle annonce partout le Nouvel Évangile du Pur Amour. (…) Elle écrit de gros volumes d’un mysticisme infatigable, aux titres suggestifs. C’est Le moyen court et très facile de faire oraison que tous peuvent pratiquer très aisément et arriver par lui dans peu de temps à une haute perfection. Puis Les torrents spirituels et bientôt L’explication mystique du Cantiques des cantiques. Il faut que cette doctrine lui vienne du Ciel, où l’aurait-elle apprise  ? (…)

1686. À Rome, Molinos est depuis un an entre les griffes de l’Inquisition. Cela tourne mal. Il avouera des turpitudes commises sous le couvert du Pur Amour, du Saint Abandon et de la sublime Indifférence, avec ses dirigées  ; condamné à la prison à vie, il y mourra dix ans plus tard. Ce n’est pas le moment rêvé pour notre couple mystique d’annoncer le Nouvel Évangile du Pur Amour à Paris  ! De fait, le P. La Combe à peine arrivé est soumis à des enquêtes ecclésiastiques  ; on s’acharne contre lui. (…)

Madame Guyon, par chance, retrouve à Paris les duchesses qu’elle avait eues pour amies et déjà pour hautes protectrices à Montargis. Elles lui font fête, l’introduisent dans les salons où l’on plaint ses malheurs, l’on se passionne au récit de ses mésaventures, et l’on goûte cette si nouvelle doctrine qu’elle sait merveilleusement présenter. La condamnation du P. La Combe cependant l’atteint elle aussi  ; elle est enfermée au Couvent de la Visitation. Elle y séduira les religieuses et jusqu’aux ecclésiastiques venus pour instruire son procès. Elle est édifiante et charmante. «  Elle avait infiniment d’esprit, était parfaitement bien faite de sa personne et avait un grand penchant à la vertu, à la piété…  », écrit l’un d’eux. On voit  ! Allez donc condamner si benoîte et bien faite personne  ! Elle signe tout ce que l’on exige, dans une totale indifférence à toutes choses, et se trouve ainsi libérée en septembre.

Elle refait surface avec une incroyable aisance, une hardiesse tranquille, la sérénité d’une envoyée de Dieu. (…) Elle est présentée à Madame de Maintenon. L’épouse royale est sous le charme et envisage de la loger à Saint-Cyr pour y instruire les jeunes filles nobles de cette nouvelle doctrine. En attendant, elle loge à Paris et se rend au château de Beynes, proche de Versailles, oùelle entretient un cercle de dames de la plus haute noblesse du “ Moyen court et très facile de faire oraison, que tous peuvent pratiquer aisément, et arriver par là dans peu de temps à une haute perfection ”. Que d’agrément dans cette proposition, que de superlatifs et de promesses  ! Les rigueurs du jansénisme décourageaient les âmes, la nouvelle mystique les réconforte. On ne leur avait jamais tenu pareil langage depuis saint François de Sales…

LA RENCONTRE DE L’ABBÉ DE FÉNELON (1688)

Fénelon

Fénelon

C’est en octobre 1688 qu’une rencontre lui est ménagée au Château de Beynes par ses amies avec le jeune et séduisant Abbé de Fénelon, leur directeur spirituel à toutes. Il a 37 ans et se recommande par les dons de la nature, les avantages du monde et le cours sans faille de sa vie ecclésiastique. Formé à Saint-Sulpice, ami de son supérieur, M. Tronson, et de Bossuet alors en pleine gloire, considéré comme l’oracle de l’Église de France et son meilleur Docteur, Fénelon est l’homme qui monte, sur lequel se portent invinciblement tous les regards admiratifs et toutes les espérances. Tout le prédestine à la plus haute fortune, sa naissance, ses dons et son propre mérite. Et puis, disciple et protégé de Bossuet certes, il a plus de sensibilité, de charme, de délicatesse  ! (…) Bossuet a trop de gloire pour qu’un Fénelon puisse vraiment grandir sous son ombre.

Madame Guyon, qui a tout compris avant de le rencontrer, rêve d’enfanter ce merveilleux Abbé à la vraie vie, de l’y allaiter, de l’en instruire. (…) Pour cet enfantement sublime, elle est prête. À 40 ans, ses aventures, ses démêlés avec les inquisiteurs, une stupéfiante faculté d’appropriation et d’adaptation littéraire, et tous les dons de sensibilité, d’intuition, de séduction d’une femme singulière composent sa personne. Et la gorge belle, toujours, qu’elle laisse voir quand sous l’afflux du lait spirituel qui la fait “ éclater ”, dans les salons il faut qu’on la délasse… Elle se sait comme invincible. Elle sera séduite par l’Abbé de Fénelon et elle le séduira, elle le sait, elle le veut  !

Ce fut, raconte-t-elle, une «  union mystique immédiate  ». Aussitôt, de dirigée elle se fait directrice et mère. Elle se sent “ l’âme collée à la sienne ”, chargée de lui révéler aussi les “ grands desseins ” que Dieu a sur lui, elle lui annonce “ une haute destinée ”  : «  Vous êtes la lampe ardente et luisante qui éclairera l’Église  ». Bientôt, ce seront des torrents de littérature amoureuse. (…) Elle se fit son institutrice dans ces voies, si nouvelles pour lui, de l’expérience religieuse, des “ folies ” mystiques. Incontestablement, il la croit en communication avec Dieu et chargée de le mettre en communication avec Lui et ce sont des torrents de lettres quotidiennes, de poèmes, d’écrits mystiques tous destinés à le tenir sans cesse en haleine. (…)

LA CONFRÉRIE SECRÈTE DU PUR AMOUR

Cette amitié extraordinaire s’élevait au centre de tout un foyer de mysticisme du plus proche entourage du Roi. Ce Pur Amour, cet Abandon, cette sainte Indifférence n’excluent ni l’ambition ni l’intrigue. La nomination de l’Abbé de Fénelon, Précepteur de SAR le duc de Bourgogne est une première victoire du Pur Amour. L’Abbé marche ainsi sur les traces de Bossuet, vingt ans plus tôt précepteur du Dauphin. Mais désormais les différences entre eux s’accentuent. Celui-ci avait écrit une suite de grands traités pour l’instruction du Prince  ; celui-là compose des Fables, un Dialogue des Morts, son Télémaque, toutes œuvres d’imagination et de sensibilité, de rêverie, d’utopie, plus que de raison et de foi. (…)

«  Madame Guyon vivait en pleine euphorie mystique. On la sentait un peu grisée par son accession à la Cour. Elle annonçait que ses voix prophétiques lui promettaient la prochaine venue du Nouvel Évangile. Un petit groupe privilégié en serait le promoteur. L’archange saint Michel protégerait cette sainte milice, dont la prophétesse s’affirmera la messagère et dont elle proclamera la prise de pouvoir grâce à l’Enfant-Jésus, le Petit Maître, qui conduira au sommet de lumière le Petit Prince, le duc de Bourgogne. À cette brigade divine, elle donne le nom de “ Michelins ”. Ainsi naquit la confrérie secrète rêvée par Mme Guyon pour accomplir la Croisade du Pur Amour  ».

De la mystique à l’intrigue, un pas de plus et ce serait une Fronde. Tout cela donne à l’esprit de Fénelon une agitation délicieuse et féconde. Des ailes lui poussent. (…) Il rédige une sorte de réquisitoire contre le vieux Roi et dresse un tableau utopique de ce que devrait être à son idée la société, au nom de l’Amour du Christ et du Règne de la Grâce qui vont descendre bientôt sur terre à l’avènement de son royal disciple  !

LES ENNUIS COMMENCENT (1693-1695)

Bossuet

Bossuet

Dès le mois de mai 1693, Louis XIV averti fronce le sourcil. C’en est assez pour que Mme de Maintenon prie sa protégée de ne plus paraître à l’École. Le Roi mande Bossuet pour l’entretenir de cette affaire. Aussitôt la secte des Michelins tressaille d’une juste terreur. Si le secret allait être découvert, quelle fureur serait celle d’un Prince élevé dans les malheurs de la Fronde et qui ne redoute pour son Royaume rien tant que son réveil  !

Pour tâcher de tout sauver, Fénelon, prenant les devants, sollicite l’arbitrage de Bossuet. Bravement, Mme Guyon lui fait remettre déjà ses grands ouvrages, et même sa Vie manuscrite qu’elle n’avait jamais montrée à Fénelon  ! L’Évêque de Meaux prit l’épaisse liasse, l’emporta chez lui, entreprit de tout lire, la plume à la main, recopiant maint passage. Son idée bénigne de l’aventurière mystique fut qu’elle était «  plus extravagante que coupable  ». Mme Guyon voulut alors rencontrer son censeur. Elle était certaine de le séduire lui aussi, de le dominer, ses songes l’en assuraient, et bien vite de lui révéler par quel mystère d’amour elle était appelée à l’enfanter à l’Amour Pur dont il ne vivait pas encore  !

Elle le rencontra en janvier 1694. Elle déploya tout son charme. Ce Prince de l’Église, doux, calme et fort, plein de bon sens et d’esprit vraiment surnaturel, l’accueillit certes avec bienveillance mais sans attendre d’elle aucune révélation, aucun lait spirituel, aucun émoi. En vain, elle se fit empressée et humble. Pour mieux le dominer, elle s’abaissa devant lui, le supplia de lui montrer ses erreurs et de l’en détacher, prête à se condamner elle-même à sa seule parole, sans davantage examiner, sans discuter ni chercher à se justifier, quand bien même elle le pourrait.

L’Évêque resta de marbre. (…) En juin, l’archevêque de Paris attaque à son tour. Mme Guyon s’en plaint à Mme de Maintenon et demande l’arbitrage de savants docteurs. Noailles, Tronson et Bossuet sont commis à cette étude. Le dossier est lourd. (…) Fénelon, impliqué indirectement, manœuvre pour la défendre sans en avoir trop l’air. De juillet 94 à mars 95, se tiennent les fameuses Conférences d’Issy condamnant les livres du P. La Combe et de Mme Guyon. Là-dessus, Fénelon est nommé archevêque de Cambrai. Il sera sacré le 10 juillet, à sa demande, par Bossuet. (…)

Madame Guyon accepta la décision qui la condamnait et reçut de Bossuet la précieuse attestation de son obéissance. Mais, à peine libre, elle contrevient à la défense de paraître à Paris et se jette à nouveau dans l’intrigue. (…) Le 30 octobre, elle est arrêtée et conduite au donjon de Vincennes. À ce coup Louis XIV se fâche. La querelle va rebondir.

SUR LES TRACES ANTIQUES DU QUIÉTISME

En vivant ses premiers émois mystiques et sentimentaux, la toute jeune Madame Guyon ne soupçonnait pas qu’elle mettait ses pas dans les traces, dès longtemps repérées pas l’Église, de nombreux autres qui avaient pris la fausse mystique pour la véritable. Avec une présomption incroyable, elle ne douta jamais de la vérité et de la sainteté de ses états et de ses dons, quand bien même leur étrangeté et leur désordre auraient dû l’inquiéter. En cela aussi elle participait à l’erreur séculaire de l’Illuminisme et du Quiétisme qui l’accompagne nécessairement. (…)

Le quiétisme trouve à Rome même son docteur et prédicateur en la personne de Molinos. En 1663 et durant plus de vingt ans juste les années de la vie aventurière de Mme Guyon ce prêtre espagnol fit courir tout Rome à ses prédications, rechercher sa direction et apprendre à pratiquer l’oraison mentale la plus haute. Cela devait mener à un état d’union à Dieu dans le Pur Amour, c’est-à-dire dans l’indifférence totale à tout autre bien, spirituel ou temporel, péché, vertu, enfer, ciel  ! Or l’Inquisition, s’en mêlant, découvrit l’autre volet du diptyque. L’enseignement secret de Molinos et du P. La Combe, conduisait à des pratiques immondes. Pour eux les tentations, même de luxure, même entre directeur et dirigées, étaient inévitables et salutaires. Soit qu’on les considérât avec Molinos comme des violences diaboliques, auxquelles il n’était ni possible ni nécessaire de résister, soit qu’on y vît plus subtilement une étonnante volonté de Dieu à laquelle il fallait répondre seulement par un “ extrême abandon ”, selon La Combe, les “ parfaits ” devaient accepter l’humiliation du péché et la perspective de l’enfer avec une “ sainte indifférence ”. (…)

Après l’avoir convenablement torturé pour recueillir ses aveux, Rome, le 28 août 1687, le renvoya en prison jusqu’à sa mort et condamna le Molinosisme en 68 Propositions.

Les premières concernent la passivité de l’âme devant la grâce. Sont rejetées toutes les doctrines qui prétendent que l’âme unie à Dieu lui est identifiée, qu’elle perd toute personnalité, toute activité propre, toute responsabilité morale, et que les “ parfaits ” sont, dans cette “ sainte oisiveté ”, cette “ mort mystique ”, si anéantis qu’ils ne peuvent plus vouloir que ce que Dieu veut.

Les suivantes concernent le refus des œuvres de religion et de vertu que prônent les “ nouveaux mystiques ”. Car ils exigent de leurs dirigés qu’ils abandonnent toute prière, (…) la confession, les pratiques de piété et toute mortification, la préparation à la communion et l’action de grâces, jugeant que leurs dirigés sont de plain-pied avec le Christ  ! Ils prônent encore l’indifférence à la damnation comme au salut, se contentant de l’amour de Dieu qui exclut d’après eux toute crainte.

Les dernières condamnaient par là-dessous la luxure et les turpitudes que cette “ sainte indifférence ” admet secrètement. (…)

Voilà quelle belle doctrine était passée d’Espagne en Italie et entrait en France par la jeune, intelligente, séduisante et passionnée dame Guyon instruite par son barnabite. Ni Tronson ni Bossuet n’ignoraient cette vieille hérésie reviviscente et les dernières condamnations portées par Rome. Ils n’eurent qu’à établir la continuité des doctrines de cette dame avec celles de ses devanciers, pour calquer leurs censures sur les dogmes anciens de l’Église. À cette différence près que Madame Guyon avait encore sublimé et purifié, en même temps que ses passions et sa conduite, la doctrine de ses devanciers. Il fallait donc élever de beaucoup le débat, ne plus tant dénoncer la luxure ce qui entraîne toujours la véhémente adhésion de tous que la fausse mystique elle-même. Et, dame  ! dépouillée de ses oripeaux luxurieux, il n’y a rien qui ressemble tant à la vraie mystique que la fausse, puisqu’elle en est la copie. Sa répression n’en est que plus difficile. Bossuet allait l’apprendre cruellement.

LES TRENTE-QUATRE ARTICLES

Ces «  Trente-quatre Articles sur la direction des âmes contemplatives et sur les voies extraordinaires  » sont d’une admirable doctrine. (…) En voici le résumé…

«  1° Tout chrétien en tout état, quoique non à tout moment, est obligé de conserver l’exercice de la foi, de l’espérance et de la charité, et d’en produire les actes comme de trois vertus distinctes  ». Tous doivent professer explicitement le Credo, désirer le salut éternel et le demander ainsi que les grâces nécessaires, comme l’enseigne l’Oraison Dominicale qu’on ne peut mépriser ni contredire sans hérésie. Cet exercice des vertus est indispensable en toute vie chrétienne et ne saurait être considéré comme une forme de religion imparfaite.

Et donc le chrétien, pour croire et espérer ainsi que le veut l’Église, n’a nul besoin d’inspirations particulières ou de grâces extraordinaires, l’exemple des saints le prouve surabondamment et il en va de même de la volonté de ne point pécher, de l’examen de conscience, de l’action de grâces et des autres exercices de la vie chrétienne. Et qu’on n’objecte pas qu’il y a dans ces pratiques quelque danger d’amour-propre. De même qu’on n’ose en aucun cas éloigner les fidèles de la mortification «  sous prétexte de perfection  »  !

Qu’est-ce alors que l’Oraison mentale  ? Elle n’est pas un état qui exclurait toute activité répétée de prière, de mortification, d’effort vertueux. (…)

Les saints ont éprouvé des états d’oraison très élevés où leurs facultés se trouvaient suspendues et leurs activités conscientes et distinctes arrêtées. Mais ces états extraordinaires et vraiment miraculeux venant à cesser, il se hâtaient de reprendre actes et œuvres comme devant en simples fidèles de l’Église catholique. D’ailleurs, «  sans ces oraisons extraordinaires, on peut devenir un très grand saint et atteindre à la perfection chrétienne  ».

Les articles suivants combattent l’engouement des quiétistes pour les états mystiques. Ils ne sont pas nécessaires, ils ne se substituent jamais aux actes ordinaires des vertus et des pratiques chrétiennes, ils ne peuvent conférer à ceux qui s’y prétendent élevés une quelconque autorité ou mission apostolique dans l’Église. (…)

De toutes manières, ces oraisons mystiques sont «  très rares et sont sujettes à l’examen des évêques… qui doivent en juger, non tant selon les expériences que selon les règles immuables de l’Écriture et de la Tradition  : enseigner et pratiquer le contraire est secouer le joug de l’obéissance qu’on doit à l’Église.  » Qu’il existe des âmes ainsi conduites en tout et toujours comme infailliblement par la grâce, on ne le niera pas et en tout premier lieu la Très Sainte Vierge mais il n’y a rien de si périlleux que de «  conduire les âmes comme si elles y étaient arrivées.  »

Enfin, il ne faut jamais se retirer de la foi et de l’espérance sous prétexte d’abandon de Dieu ou de soumission sainte à son jugement de damnation, car ce serait se résoudre à n’être point aimé de lui. (…)

IL Y VA DE LA RELIGION

Madame de Maintenon avait dit  : «  Je n’ai jamais rien cru des bruits que l’on fait courir sur les mœurs de Mme Guyon. Je les crois très bonnes et très pures  ; mais c’est sa doctrine qui est mauvaise, du moins par les suites… Il vaut mieux approfondir une bonne fois ce qui a rapport à la doctrine, après quoi tout le reste tombera de lui-même.  » Les Articles d’Issy ayant fixé la saine doctrine et déterminé l’erreur, le reste aurait dû tomber de lui-même…

Encore aurait-il fallu, puisque Mme Guyon recommençait sa propagande et ses incartades, que Fénelon l’abandonnât. Il ne voulut ou ne put s’y résoudre et fit le contraire de ce que l’Église et l’État pouvaient attendre d’un Archevêque Duc de Cambrai. Il signa «  de son sang  » tout ce qu’on voulut en fait de doctrine, dans une indifférence affectée à son propre sentiment, quitte à revenir bientôt sur sa soumission, mais il ne consentit point à rompre son lien d’amitié avec la prisonnière de Vincennes, par sentiment d’honneur chevaleresque et délicatesse de courtoisie, à l’étonnement de la France. (…)

Était-ce là cet Amour Pur et ce saint Abandon qu’ils enseignaient l’un et l’autre avec tant de feu  ? Le voilà qui épousait la querelle de cette illuminée et se jetait pour elle seule dans une détestable fronde  ! C’était en appeler du jugement des Évêques et docteurs, comme des Arrêts du Roi, à l’expérience mystique d’une femme et au sentiment qu’on avait soi-même de son innocence et de sa sainteté  ! C’était renverser l’ordre général en invoquant les exigences de la conscience individuelle. Au risque de perdre l’Église et d’ébranler l’État  ?

En ce mois de mai 1696, s’il invoque sa conscience et son honneur pour prendre la défense de l’aventurière mystique, et s’il choisit de sauver de la condamnation de l’Église la doctrine absconse du “ Pur Amour ” que son cœur sec et ennuyé n’a jamais goûtée, c’est pour secouer la tutelle étouffante de Bossuet et enfin étaler son propre génie en concurrence du sien. Dans l’ambition de ce grand Prélat de Cour, pour la première fois la conscience, la liberté, les droits du cœur, l’amour et le service d’une femme, le rêve enfin, entrent en lutte avec la Religion catholique et la Loi du Roi. La fronde de cet Archevêque et Duc débouche sur 1789.

Bossuet atteint soixante-dix ans. Il a mené une vie chargée de fruits apostoliques, de vertus, de talents éclatants. Il a conduit, presque seul, la grande controverse contre le Protestantisme et en a récolté tant de conversions qu’il semble qu’on touche à l’extinction de l’hérésie dans ce Royaume. Il a été la conscience de son Roi et de toute la Cour en mainte passe difficile. Il a tant écrit, et des ouvrages de telle valeur, qu’il est pour tous comme un Père de l’Église, un Docteur de la foi. Il gêne Fénelon qui, à quarante-cinq ans, n’a encore rien fait, hors quelques traités de philosophie tout conduits par Bossuet et les enfantillages que nous avons dits. Or soudain, en l’espace de deux ans, il n’arrêtera plus d’écrire, d’une plume infatigable, des traités de mystique, des libelles et ces Lettres Spirituelles  : qui le classent d’un coup parmi les plus grands écrivain de l’époque. Il y déploie des trésors de sensibilité, d’agilité, de raisonnement et de passion. Pourquoi  ?

Pour détruire Bossuet à tout coup, et Louis XIV, et plus au fond encore la Religion grave et exacte dont Bossuet est le Docteur, et l’État toujours craint et obéi dont Louis XIV est le Roi. Au nom de l’Amour Pur  !

FÉLONIES FÉNELONIENNES

Louis XIV, la cause entendue, déclare que cette dame Guyon «  est la plus grande folle de son royaume  », quant à ses écrits, il les a trouvés illisibles  ! Il entend que cesse cette mauvaise fièvre de mysticisme et envoie Bossuet à Saint-Cyr pour en chasser le quiétisme. Et surtout que cette nouvelle fronde ne vienne pas renforcer l’agitation protestante et la rébellion janséniste  ! Bossuet rédige comme il a été convenu, un commentaire des conclusions d’Issy qui doit mettre un terme à cette affaire. L’Instruction Pastorale sur les états d’oraison paraît en mars 1697. Trop tard…

Avec une rouerie inimaginable de la part d’un docteur du Saint Abandon, Fénelon l’a devancé. Son Explication des Maximes des Saints est imprimée et déjà distribuée en janvier. Il y établit par cent maximes tirées des anciens mystiques que «  c’est la doctrine des saints même que M. de Meaux attaque  »… dans celle de Mme Guyon.

Avant que Bossuet soit revenu de sa surprise, Fénelon tente insolemment l’ultime recours extraordinaire en ce règne et à ce moment, de l’Appel au Pape. Sa Lettre à Innocent XII est un modèle d’habileté, et de dissimulation. L’Archevêque de Cambrai y affecte de condamner «  l’abominable  » doctrine des quiétistes, qui se glisse, écrit-il, «  comme une gangrène en France  »  ! Mais c’est pour dénoncer l’anti-mysticisme comme la cause d’un plus grand mal encore, en ce qu’il s’efforce de combattre «  comme une chimère extravagante  » la doctrine même des saints concernant l’amour pur dans la vie contemplative.

Son calcul est simple. Le Pape, flatté de se voir déférer par lui une telle cause et d’ailleurs dressé par les Jésuites contre Bossuet jugé trop obséquieux envers le Roi et gallican, lui donnera raison. Monsieur de Meaux sera écrasé, lui sera exalté et Louis XIV sera sous ses pieds.

Le Règne du Pur Amour, annoncé par sa prophétesse, viendra alors avec l’avènement du jeune Duc de Bourgogne. Le Roi, exaspéré, interdit le voyage à Rome. Qu’importe, dans son exil de plus en plus rigoureux, Fénelon, soutenu par les missives exaltées de sa Mère spirituelle, ne doute pas de sa victoire finale qu’il confond avec celle de Dieu.

LA QUERELLE DES DEUX ÉVÊQUES

La grande dispute de Bossuet et de Fénelon dont Rome est l’arbitre va durer deux ans, de mars 1697 à mars 1699. Tâchons de comprendre l’enjeu et le fond du débat. (…)

Fénelon défend certes Mme Guyon, il se défend plus encore lui-même, son prestige, son honneur, sa carrière. Dès le 6 novembre 1694, n’écrivait-il pas à M. Tronson  : «  En tout cela, il ne s’agit pas de Mme Guyon, que je compte pour morte ou comme si elle n’avait jamais été. Il n’est question que de moi et du fond de la doctrine sur la vie intérieure  ». (…)

Bossuet s’inquiète. «  Les rêveries de Mme Guyon n’avaient excité que sa pitié  ; les principes de Fénelon alarmèrent sa religion.  » (…) C’est alors qu’eut lieu la scène pathétique où l’on vit Bossuet se jeter aux genoux de son Roi, lui demandant pardon de ne pas avoir su discerner plus tôt «  le fanatisme  » de son disciple et ami et de le lui avoir recommandé. Il n’y a pas à s’en gausser. Si Mme Guyon et son quiétisme n’avaient point eu pour les défendre un homme si distingué et parvenu à de si hauts degrés d’honneur et d’autorité, c’en était fini de cette fâcheuse querelle.

A) La fausse mystique contre la religion

Déjà Mme Guyon avait su effacer ses propres traces, corriger ses paroles excessives, perfectionner son maintien. Fénelon achève cette épuration du quiétisme en ne retenant que sa part la plus noble, sa seule doctrine de l’Amour pleinement désintéressé. (…)

Bossuet pour répondre à cet Archevêque aux mœurs inattaquables, qui exposait une si haute doctrine en citant les plus grands mystiques reconnus par l’Église, dut suivre son adversaire sur ces sommets des oraisons extraordinaires et des états les plus rares. Existe-t-il un Amour de Dieu si pur, une perfection si sublime, qu’ils font perdre à l’âme tout intérêt à son bonheur éternel, à sa joie, au point de cesser entièrement de les désirer, espérer et rechercher  ? Bossuet a déjà répondu qu’une si folle doctrine conduit à mépriser toute morale et tout culte, toute prière et jusqu’au Pater, tout sacrement et même la confession. Mais Fénelon lui objecte maintenant  : cette folie est celle des plus grands saints, des mystiques  !

Alors Bossuet va au nœud de la difficulté. Il démontre qu’il n’y a, tant au regard de la raison que selon les Écritures et la Tradition des saints Pères, de charité qui ne soit fondée et ne repose incessamment sur la Foi et sur l’Espérance. L’amour adhère à la Vérité de Dieu et à sa Parole, l’amour désire le Bien de Dieu et ne peut s’oublier au point de ne plus même espérer lui plaire et le posséder un jour. La charité ne va pas au Beau idéal qu’est Dieu sans le tenir aussi pour le Bon parfait auquel l’âme aspire invinciblement d’être jointe pour en jouir éternellement.

La controverse s’éternisera en vain. Chez Bossuet, il s’agissait d’atteindre le ténia quiétiste à la tête pour sauver la religion, faute de quoi il renaîtrait toujours et provoquerait les ravages de l’indifférence religieuse. Car si tel est l’amour parfait, et que tout le monde y soit appelé par un Archevêque et du consentement de Rome, si Rome cède, alors cet abandon de l’espérance conduira à l’abandon de la foi, des dogmes, des pratiques, de la morale même, l’Amour Pur n’ayant plus de proportion ni d’attache à rien de tout cela. «  Si je mollissais, écrira-t-il, dans une querelle où il y va de toute la religion, ou si j’affectais des délicatesses, on ne m’entendrait pas et je trahirais la cause que je dois défendre  », écrivait-il le 18 novembre 1697 à son neveu.

Pour Fénelon, ce n’est que jeu de l’esprit, attaques et faux-fuyants pour ne pas perdre la face. Il se donne le beau rôle de défendre la mystique, quand ils n’ont pu donner, son amie et lui-même, que le spectacle de la plus entière illusion d’esprit  ! Il raisonne, non sur ce qu’ils ont vécu mais dans l’abstrait, sachant que Rome hésitera à condamner une doctrine si éthérée qu’il affirme être la quintessence de la mystique et le sublime de la perfection chrétienne.

Si j’osais formuler mon opinion, qui justifie en parti les atermoiements de Rome, je dirais que Bossuet tint pour dogme, avec raison, que nul amour, si parfait qu’il soit, ne pouvait être sans foi ni espérance, sans possession et début d’union, sans désir et espérance d’une jouissance totale et définitive. Cette thèse ontologique sauvegarde le lien nécessaire de la Mystique à la Religion. Venu de la foi, de la pénitence et des sacrements, l’Amour Mystique s’élève dans les hauteurs par grâce de Dieu, sans rien renier des vertus et des pratiques communes, et il vient s’y reposer dès que ses états extraordinaires cessent.

Mais, dans le feu de la controverse, il ne sut pas maintenir, comme il l’avait fait d’abord, que l’amour parfait peut être vécu, expérimenté, indépendamment de tout autre sentiment, hors même de toute foi explicite et de toute espérance intéressée. Il aurait pu alors tirer de cette thèse de psychologie religieuse, une distinction victorieuse de toutes les astuces de Fénelon. Il aurait remarqué que de tels états sublimes, où les puissances de l’âme peuvent être liées et leur exercice suspendu, sont l’œuvre d’une grâce divine particulière qui ne peut jamais provoquer le moindre effet mauvais dans l’âme, tel que le dédain de la religion commune, le refus de la prière et des sacrements, le méprit de la pénitence. En revanche, contrefaits par des imposteurs voilà qui aurait atteint mortellement Mme Guyon analysés par des théoriciens sans foi profonde ni véritable théologie et voici pour Fénelon , ils ne sont qu’illusion, mensonge, prétention conduisant à détourner les fidèles de l’humble pratique chrétienne et de la soumission intérieure due à l’Église de Jésus-Christ.

B) Les mauvaises mœurs des faux mystiques

Dans ces hauteurs de la spéculation, ni la Cour ni Rome ne suivaient les deux Évêques que pour s’efforcer de marquer les points. (…) La victoire de Bossuet ne paraissant pas si certaine, son neveu le pressait de trouver contre son adversaire des arguments plus saisissants, des preuves décisives. Cet Abbé Bossuet se mouvait dans l’intrigue et le scandale. (…) Se souvenant de Molinos, il voulait qu’on tranchât tout par une dénonciation des mœurs de la prophétesse et de l’Archevêque de Cambrai.

Le fallait-il  ? On voudrait répondre non. (…) Mais il fallait montrer que cette illusion du Pur Amour continuellement désintéressé, était entretenue par un Prélat et une dame qui ne cédaient jamais qu’en paroles sur le moindre de leurs intérêts particuliers et nourrissaient d’étranges attaches, ambitions et passions. La contradiction entre cette prétention au sublime et cette pratique quotidienne était trop flagrante pour ne pas devoir être remarquée, signalée, poursuivie.

Et ce fut la Relation sur le Quiétisme en juin 1698. On revenait des subtilités de la théologie mystique à la vie même de ceux qui prétendaient l’enseigner. (…) Bossuet recopia des passages fort scabreux de la Vie manuscrite que lui avait naguères confiée Madame Guyon, et c’en fut assez pour la confondre ainsi que son naïf ami. Ce fut en France et à Rome un énorme éclat de scandale. (…)

ENFIN ROME PARLE

Il y fallut l’acharnement de Bossuet et l’insistance de Louis XIV, mais enfin Innocent XII condamna 23 Propositions tirées des Maximes des saints. (…) La soumission de Fénelon fut d’une ostentatoire humilité. Mais il sut faire remarquer qu’en condamnant et rejetant tout ce que le Pape réprouvait, il conservait toute sa doctrine inchangée, qui était autre et sans rapport avec des erreurs qu’il avait lui même toujours et fermement dénoncées  !

Pourtant ces 23 Propositions atteignaient bel et bien la doctrine de l’Amour pur et entièrement désintéressé (1-2), de la passivité de l’âme et de la Sainte indifférence (4-6), de l’abandon et du désespoir mystique (8-12), de l’irresponsabilité des troubles et des actes de la partie inférieure de l’âme (13-14).

Sur l’oraison contemplative distincte de la méditation (15), habituelle chez les parfaits (16) et qui «  perd de vue Jésus-Christ  » (17), sur la prétention, en cet état, d’exercer toutes les vertus, et la charité même, sans le savoir ni le vouloir (18-19), sur la contrition qu’en cet état l’âme ne peut éprouver par sentiment propre mais seulement par obéissance à Dieu (20). La condamnation atteignait bien le mysticisme de Mme Guyon et de Fénelon en son essentiel, comme cette proposition  : «  Les Saints mystiques ont exclu de l’état des âmes transformées la pratique des vertus  » (21). Et condamnée enfin l’idée que cette doctrine relève d’une tradition particulière de l’Église (22), réservée à une élite que Dieu appelle à substituer l’Amour pur à tout culte et toute pratique (23).

Il fallait bien que Rome condamne  ! (…) Car ces mystiques demeuraient des mondains  ; ils avaient d’ailleurs, à l’inverse des jansénistes, la faveur des jésuites de morale relâchée. Cette sorte de conjuration risquait de ruiner la religion et la société politique même jusqu’aux fondements. En contraignant Innocent XII à la réprimer, Louis XIV et Bossuet sauvèrent l’un et l’autre principe de l’ordre humain et chrétien.

IL Y VA DU REPOS DE L’ÉTAT

Fénelon apprit la condamnation de son livre. (…) Il lui fallait retrouver au plus tôt la confiance, l’appui, les faveurs du Pape, ce qu’il réussit, par son «  ostentatoire soumission  », si bien qu’Innocent XII voudra faire de lui un cardinal. Que voilà un jeu mené de main habile  ! (…)

LA FRONDE MYSTIQUE, LA PLUS DANGEREUSE  !

Or, douze jours ne s’étaient pas écoulés après cette éclatante soumission que paraissait la suite du Télémaque. C’était, encore aggravée par de nouveaux développements, la satire transparente du règne de Louis XIV. (…)

«  M. de Cambrai est le plus chimérique des beaux esprits de mon royaume  », déclare le Roi, ulcéré et justement inquiet de cette aristocratique et mystique fronde. Il fait saisir le Télémaque. Fénelon le fait aussitôt imprimer en Hollande, chez les Protestants  ! Il connaît en Europe un succès foudroyant. Évidemment. Tous les ennemis de la France et de l’Église s’en réjouirent comme de l’annonce de notre chute prochaine. À ce coup, Fénelon est exilé rigoureusement. (…)

«  Le roi ignora longtemps qu’il avait mis auprès de son petit-fils un homme profondément hostile à sa personne, à son système, et à son œuvre, le plus chimérique, le plus redoutable des pacifistes rétrogrades. Ainsi pénétra dans la place celui dont la pensée devait détruire la monarchie. Le programme politique du Télémaque un vrai traité de gouvernement idéal ne manquait pas de clarté. Le XVIIIe siècle se réjouira en le lisant. Fénelon lançait des brûlots contre la monarchie, qui déclencheront l’incendie de la Révolution. (…) Jean-Jacques Rousseau adorera Fénelon. Le chevalier de Ramsay, qui va devenir le secrétaire et l’apologiste de Fénelon, le dépeindra comme le père des sociétés secrètes philanthropiques.  »

À mesure que le grand Règne s’avance et s’assombrit, que la coalition des ennemis menace aux frontières, Fénelon tressaille de l’espérance des ruines et des malheurs annonciateurs de grands changements et leur prélude nécessaire. (…) Ils sont tous pareils, ces faux mystiques, prophètes et artisans de malheur, utopistes inguérissables. Ils ne rêvent que défaites, invasions, humiliations, révoltes populaires, ils y prêtent la main, sous le prétexte de la religion, dans l’anonymat, pour que vienne leur heure de charognards.

LE RÊVE DE GLOIRE, L’HUMILIATION, LA MORT

Fénelon croit tenir sa victoire. Déjà, tandis qu’il préparait sa vengeance contre Bossuet et croyait la tenir, le grand Docteur de l’Église de France meurt le 12 avril 1704. (…) Depuis lors, une intense correspondance a repris entre lui et Mme Guyon, libérée de prison en 1703 et installée à Blois où elle mystifie tout un cercle de nordiques, suisses, anglo-saxons. Il n’est question que du règne proche du Pur Amour qui sera celui de la liberté, du peuple, par l’avènement du Duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.

Le Dauphin meurt en 1711, le rêve prend singulièrement consistance. Les revers de nos armes, la défaite qu’on prévoit, qu’on espère, doit servir les desseins des ” Michelins “. Ambitieux et courtisans tournent leurs regards vers l’Archevêque de Cambrai qui reparaît à la Cour et se donne des allures de Premier Ministre. Il sera bientôt le Mentor du roi, dans la réalité comme il s’était représenté dans la fiction. (…)

Madame Guyon se sent des tendresses maternelles pour le Petit Prince. Elle vaticine plus que jamais. En cette année 1711, la Confrérie du Pur Amour touche au but. Il suffit que meure le vieux Roi septuagénaire. Las, ce fut le Dauphin que la petite vérole emporta, six jours après la Dauphine, le 18 février 1712. Quel coup  ! (…) Le rêve s’effondre.

Pire, le 24 juillet suivant, pour la honte des traîtres et la consternation des ennemis du Roi, c’était Denain, la victoire libératrice qu’avaient remportée enfin l’énergie de Louis et le sursaut de toute la Nation. Comble de désenchantement et de disgrâce, Louis XIV eut le bon esprit de vivre encore assez longtemps pour enterrer celui qui avait tant attendu sa mort, Fénelon, le 7 janvier 1715.

Les trois dernières années de sa vie avaient été celle d’un rêveur impénitent et d’un ambitieux dont les espérances furent déçues. Ce n’étaient qu’annonces de catastrophes et sombres méditations sur l’inutilité des choses humaines. (…)

Fénelon est la tête de ligne de tous les illuminés du XVIIIe siècle et le premier prophète du M.A.S.D.U.  ! (…)

Mais enfin, Bossuet et Louis le Grand ayant vécu longtemps et combattu jusqu’au bout, le Pape ayant dû réprimer sinon terrasser l’hérésie, la lutte des deux Amours et des deux Cités, la lutte de la Religion et de la Déraison continua et se poursuit encore. Ici Bossuet revit, de Pie IX à saint Pie X et Pie XII. Là Fénelon réjouit Jean-Jacques Rousseau, anime le prophétisme de Lamennais, aboutit à Jean-Baptiste Montini. Les deux lignées se maintiennent, comme deux partis ennemis.

Car leur opposition n’est pas accidentelle, mais fondamentale. C’est le combat de l’Ordre et du désordre, de la Tradition perpétuelle et de la Réforme permanente. Bossuet et Louis XIV, les grands calomniés de l’Histoire, avaient raison  : Il y va de toute la religion, disait le premier. Il y va du repos de l’État, pensait le second. (…) La vraie mystique se distingue de l’autre en cela précisément qu’elle ne survient par grâce qu’à la cime d’une vie intégralement religieuse, chrétienne et catholique. C’est du côté de Bossuet qu’elle subsiste, contre tout illuminisme quiétiste. Religion et mystique vont de pair…

Le culte de la liberté, de la fraternité humaine, de la souveraineté populaire, a provoqué une folle horreur de la Monarchie absolue et de l’alliance du trône et de l’autel. C’était là pourtant que résidait le plus solide obstacle au Despotisme, aux guerres d’enfer, aux misères des masses prolétariennes asservies. La liberté vivait à l’ombre de l’Autorité et Fénelon a trompé le monde en rêvant de bâtir l’une sur la ruine de l’autre.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 95, août 1975

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