La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly

Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Action de grâces filiale

La “ Prière sacerdotale ” répond au “ Prologue ” comme la péroraison à l’exorde. Le Prologue annonçait qui était Jésus, révélait son Nom, son mystère, afin de donner au récit de chacun des dits et gestes de Jésus toute sa profondeur et d’en faire goûter toute la saveur divine.

Parvenu au terme de sa déposition, dans le grand procès qui s’est ouvert entre Jésus et «  le monde  », Jean rapporte l’ultime témoignage laissé aux siens par Jésus, son incomparable Maître. Au moment de les quitter pour retourner là d’où il vient, il adresse une prière à son Père.

Dans la disposition du quatrième Évangile, ce chapitre précède immédiatement le récit de la Passion. Après de nombreuses années de méditation attentive, notre Père a pris le parti, avec de bons auteurs, de considérer cette prière comme jaillie du Cœur de Jésus non pas au soir du jour où il va être livré à ses ennemis, mais au midi du jour de l’Ascension, dans la lumière de sa Résurrection glorieuse. Alors tout s’éclaire  : le déroulement de la pensée, que les savants expliquent par une structure en “ chiasmes ” qui s’enchaînent, se pénètrent les uns les autres 20 M.-É. Boismard et A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles en français, t. III, L’Évangile de Jean, Cerf 1977, p. 64-65., est d’un équilibre et d’une majesté sans pareils.

CHAPITRE XVII

GLOIRE SOIT AU PÈRE ET AU FILS DANS LE CIEL  !

1-2. «  Ainsi parla Jésus, et levant les yeux au ciel, il dit  : “  Père, l’heure est venue  : glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie et que, selon le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés  ! ”  » Jésus demande au Père de faire éclater sa gloire aux yeux des hommes qui, jusque-là, n’ont vu en lui qu’un homme de leur condition. Ils l’ont vu mourir sur la Croix et l’ont enseveli. Puis il leur est apparu, ressuscité d’entre les morts, et il a mangé avec eux. Maintenant, il va les bénir et s’élever dans le Ciel jusqu’à ce qu’un nuage le dérobe à leurs yeux, symbole de la nuée lumineuse qui est Dieu. Jésus demande à son Père la permission de faire ce dernier miracle, car il fait tout dans l’obéissance.

«  L’heure est venue  » du retour au Ciel. Triomphe jamais vu d’un homme s’élevant physiquement dans les airs, suivi dans peu de temps par la Vierge sa Mère. Cette Ascension du Fils permettra à la gloire du Père d’éclater  : quand l’humanité du Christ, échappée du tombeau, sortie tout à l’heure du Cénacle, sera montée, aux yeux des Apôtres, de la Vierge Marie et des saintes Femmes au comble de l’exultation, le Fils glorifiera le Père, puisqu’il sera auprès de lui et que nous le chanterons de siècle en siècle  : «  Assis à la droite de Dieu, le Père Tout-Puissant…  »

Le «  pouvoir  » qu’a reçu Jésus, au prix de son sacrifice sur la Croix, l’établit Sauveur de «  toute chair  », de tout être corporel, homme ou femme, enfant d’Ève devenu enfant de Marie (19, 26-27). Ce pouvoir de devenir enfant de Dieu (1, 12), il ne le donne pourtant qu’aux prédestinés, venus à lui parce que le Père les attire (6, 37).

3. «   Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.  » La «  vie éternelle  » n’est pas de la terre, mais elle commence dès ici-bas  : c’est une «  connaissance   » pleine d’amour, selon le sens du mot “ connaître ” en hébreu (Os 2, 21-22). Connaissance savoureuse du mystère même de Dieu  : non pas le Dieu des philosophes et des savants, ni celui des “ juifs ” (7, 28) ni celui des païens, mais le Dieu de Jésus-Christ. Jésus parle de lui-même à la troisième personne, comme à Capharnaüm où il disait  : «   L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.  » (6, 29) Saint Jean a ajouté, de sa propre inspiration, «  Jésus-Christ  », comme dans le Prologue (1, 17).

LA MISSION DU FILS SUR LA TERRE

4. «   Je t’ai glorifié sur la terre, en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de faire.  » Jésus est mort par obéissance à son Père, il a «  donné l’Esprit  » après avoir «  achevé  » d’accomplir les Écritures (19, 30), prêchant ainsi d’exemple la doctrine d’obéissance au Père, faisant admirer, aimer, adorer, glorifier le Père sur la terre par ceux-là que le Père attire et conduit à Lui, selon son mystérieux dessein de miséricorde. Depuis sa résurrection d’entre les morts, pendant quarante jours, il a affermi la foi de ses Apôtres. Maintenant, il demande à rentrer à la Maison  :

5. «   Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi, avant que le monde fût.  » C’est comme d’un enfant qui se jette sur le sein de sa mère  : il y a cet élan dans ces paroles. De toute éternité, Jésus se flatte d’avoir reçu la gloire de son Père dans un saint baiser. Ce qu’était la vie trinitaire, alors, «  avant que le monde fût  », nous ne le savons pas car «  nul n’a jamais vu Dieu  » (1, 18), même pas les plus grands métaphysiciens qui écrivent des traités sur les “ Perfections ” divines, les “ Attributs ” de Dieu, les “ Noms ” divins comme si, par leur raison, ils atteignaient Dieu au-delà de l’univers. Mais un Dieu fils unique, étant plongé dans le sein du Père, lui, l’a révélé, en descendant d’auprès de Lui et en se faisant homme. Maintenant, il demande à son Père de l’élever auprès de Lui, par un déplacement local, avec son Corps, son Sang, son Âme et toute son humanité sainte.

6. «   J’ai manifesté ton nom aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole.  » On ne pourra jamais dire que c’est le choix de l’homme qui décide de sa vie éternelle. C’est Dieu qui commence, et qui donne sa grâce, en le «  tirant du monde  », comme le Bon Pasteur fait sortir ses brebis de l’enclos du Temple juif (10, 3-4) ainsi que de tous les temples païens des fausses religions (10, 6), pour les «  mener  » en «  un seul troupeau  » à la vie éternelle du Ciel. Ce qui est seulement demandé à ces prédestinés du Père que Jésus reçoit de lui pour les sauver, c’est de «  garder sa parole  », en entrant dans ce mystère de la grâce et de la prédestination, incompréhensible aux anges et aux hommes. Le pélagianisme est une erreur, et le molinisme aussi. De toute manière, si cette «  parole  » est venue jusqu’à nos oreilles, c’est parce que Dieu nous a «  tirés du monde  » pour nous la faire entendre. Dès lors, élever les objections d’une raison orgueilleuse est folie, alors qu’il faudrait se confondre en action de grâces d’avoir été choisis, dégagés de la gangue de ce monde pécheur dont le démon est le Prince (12, 31; 14, 30; 16,11).

Et les autres  ? Point d’autre réponse à cette angoissante question que de partir en mission pour «  que tous les hommes soient sauvés  », selon la prière du Père de Foucauld, en recevant eux aussi la grâce du choix de Dieu qui les retirera du monde pour les donner à Jésus. C’est ce que vont faire les Apôtres. Jésus rend grâces à son Père de les lui avoir donnés pour instruments de la prédication de sa parole.

7. «   Ils savent à présent que tout ce que tu m’as donné vient de toi…  » Dans cette seule parole est exprimée toute la révélation apportée par Jésus sur sa propre Personne, et sa relation avec son Père qui le définit tout entier  : en tout ce qu’il est, en tout ce qu’il a, il est Fils, purement et simplement.

«  … Car les paroles que tu m’as données, je les leur ai données, et ils les ont accueillies et ils ont vraiment connu que je suis sorti d’auprès de toi.  » Pendant trois ans de vie publique, Jésus leur a enseigné que toute sa perfection à Lui, toute sa puissance, sa bonté, sa miséricorde, toutes ses paroles, ses œuvres, ses miracles, toute son admirable beauté aussi, viennent de son Père. Comme nous l’avons déjà dit, le mot «  paroles  » englobe les actions, miracles, grandeurs, puissances et grâces dont il resplendissait  : autant de preuves de sa «  sortie  » d’auprès de Dieu. Il ne s’agit pas ici de sa génération éternelle, mais de sa mission historique.

Au-delà de ce déplacement local de Jésus venu auprès d’eux, les disciples portent leur regard en Dieu, que «  nul n’a jamais vu  » (1, 18), mais dont ils savent au moins une chose  : il a envoyé Jésus-Christ  ; le voyant «  sorti  » de Dieu, ils ont cru que Dieu l’a envoyé.

FERMETURE AU MONDE

9. «   C’est pour eux que je prie  ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi…  » Après l’ouverture du Prologue, annonçant le drame (1, 10), voici l’Épilogue. Jusqu’à la fin du chapitre sixième, et même au-delà, le «  monde  » était tout le genre humain dans sa bonne volonté et sa misère, que Jésus ne vient pas condamner, mais sauver (3, 17). Cependant, à l’épreuve des confrontations de Jérusalem, ce monde s’est cassé en deux. Dès lors, Jésus a replié sa prière sur tout ce peuple qui venait à lui malgré le barrage des sanhédrites, grands prêtres et pharisiens. Toute la vie de Jésus est prière  : il est tout tourné vers son Père, pour le remercier de ce qu’Il lui donne.

«  … Et tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi…  » Langage d’amour de cette circumincessante charité trinitaire par laquelle le Père aime son Fils, le Fils aime son Père et ils aiment leur commun amour qui est le Saint-Esprit  : splendeur ouverte maintenant non pas sur «  le monde  », mais sur les fidèles du Christ, qui sont dans le Cœur du Père, et que le Père lui a donnés.

«  … Et je suis glorifié en eux.  » Le Fils leur a révélé la gloire de son Père. L’ayant reçue, ils glorifient le Fils en retour par leur sainteté. Tout au long de l’histoire de l’Église, Jésus est glorifié dans ses saints et eux-mêmes sont glorifiés en lui. Quant aux impies qui ne connaissent de Dieu ni le Père ni le Fils, Jésus les ignore. Il ne les a jamais connus  ! (Mt 7, 23)

11. «   Je ne suis plus dans le monde  ; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous.  »

On voit bien que ces paroles ont été prononcées le jour de l’Ascension. La veille de la Passion, le langage de Jésus était tout différent  : «   Je frapperai le Pasteur, et les brebis seront dispersées  », annonçait-il en citant l’Écriture (Mt 26, 31). Elles le furent en effet, car l’Esprit-Saint n’avait pas encore été donné. Mais maintenant, tandis que le Fils ira se jeter sur le sein du Père où il était avant le commencement du monde, les Apôtres, les saintes Femmes, l’Église naissante se trouveront unis entre eux comme un même Corps dont Jésus sera la Tête, n’ayant plus qu’une pensée  : le rejoindre au Ciel  !

Au moment de se “ tirer ” du monde, Jésus ne nous oublie pas. Parce qu’il est Dieu, Fils de Dieu, il est éternellement heureux dans les bras de son Père, dans le sein de Dieu, tourné vers Lui. Et cependant il nous aime, et puisque Dieu le Père nous a confiés à Lui, il n’a qu’une pensée, nous garder dans son Nom, c’est-à-dire dans son mystère, sa beauté, sa bonté, sa grâce indicible, son Cœur. Non pas individuellement, mais tous ensemble, tous les prédestinés en une seule “ communion ”, chacun membre de ce Corps dont Lui, Jésus-Christ, est la Tête.

Remarquons en passant combien la métaphysique relationnelle de notre Père est l’exacte transposition de ce langage surnaturel et divin  : les relations mutuelles des créatures forment pour chacune d’entre elles un écheveau dont la totalité particulière exprime la relation singulière de cette créature à son Créateur qui la pose dans l’existence.

12. «   Quand j’étais avec eux, je les gardais dans ton Nom que tu m’as donné. J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition, afin que l’Écriture fût accomplie.  »

Depuis leur première rencontre au bord du Jourdain, Jésus était là, comme leur Maître, marchant à leur tête, et veillant sur eux comme un pasteur sur ses brebis, afin de n’en perdre aucune. Pourtant, l’un d’entre eux «  s’est perdu  », ce qui signifie sa damnation éternelle. Sous le voile de l’anonymat, il est aisé de reconnaître Judas, déjà désigné lors du premier discours sans être nommé (13, 18). Pour l’avoir indiqué la première fois (Ps 41, 10), Jésus ne précise pas le passage de «  l’Écriture  » auquel il pense. Ce pourrait être aussi Ps 55, 14-15. «  Accomplir l’Écriture  », pour lui, c’est marcher sur les traces de David son père. À mille ans de distance, Judas «  accomplit  » la trahison perpétrée contre David par Ahitophel (2 S 15, 12). Il connaîtra la même fin misérable (2 S 17, 23; Mt 27, 5).

Sous une dénomination impersonnelle dont le procédé, familier aux gens de Qumrân 21 Cf. CRC n° 347, juin 1998, p. 10, supra, p. 30. , est cher à saint Jean, le «  fils de perdition   » est l’antithèse du «  disciple que Jésus aimait  ». L’expression désigne ce que l’abbé de Nantes appelle “ l’anti-disciple ”, et elle signifie très exactement  : Le perdu. Le «  mystère impénétrable de la perte éternelle d’un membre de l’humanité, la damnation, l’enfer  » 22 G. de Nantes, Une mystique pour notre temps, CRC no 128, avril 1978, p. 8., scandale pour la raison, est clairement affirmé par Notre-Seigneur à propos de Judas (Mt 26, 24; Mc 14, 21). Cela aussi fait partie du “ secret ” de Jean, comme la vision de l’Enfer fait partie du secret révélé aux enfants de Fatima le 13 juillet 1917 par Notre-Dame. Ceux qui le nient 23 L’abbé de Nantes a surpris ce qu’il appelle «  cette étrange relâche de la foi  » chez Urs von Balthasar, ainsi que chez le Père Varillon (ibid., p. 14). Le Père de La Potterie est bien de cette génération  : on ne trouve pas le moindre commentaire de cette terrifiante parole de Notre-Seigneur dans ses mille pages sur La vérité dans saint Jean… pas plus qu’on ne trouve mention du Soudarâ de Jésus (cf. CRC n° 347, p. 22, supra, p. 42). montrent leur incapacité à faire «  l’expérience de la peine du Cœur de Jésus  » 24 G. de Nantes, op. cit., CRC n° 127, mars 1978, p. 12. .

Les enfants de Fatima ont fait cette expérience, François tout particulièrement, qui gardait de l’immersion «  en Dieu  » procurée par chaque apparition de Notre-Dame, un sentiment aigu de la «  tristesse de Dieu  ». Pour évoquer «  le fils de perdition  », Judas, ce «  démon  » choisi pourtant pour compter parmi les Douze (Jn 6, 70), il semble que Jésus exhale toute la tristesse de «  son Premier et Éternel chagrin  » 25 Ibid., CRC n° 128, p. 14. .

COEUR-À-COEUR EUCHARISTIQUE

Mais pour les Apôtres et pour les saintes Femmes, quelle jubilation d’entendre qu’aucun d’eux ne périra  !

13. «   Mais maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde, afin qu’ils aient en eux-mêmes ma joie complète.  » Comme Bernadette, comme Lucie, François et Jacinthe  : sûrs d’aller au Ciel  ! Celui que soulève cette espérance certaine n’est déjà plus de la terre. Il a au cœur la joie même de Jésus retournant au Père  ; il passe, pour ainsi dire, avec Lui dans le sein du Père.

14-15. «   Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais.  » Par ces simples paroles, Jésus définit le statut de son Église  : elle n’est plus de ce monde. Mais elle demeure en ce monde ennemi dont le Prince est Satan (14, 30). Que le monde la haïsse et la persécute ne l’empêchera pas de remplir sa mission, à la seule condition de ne pas tomber, comme Judas, sous le pouvoir du Démon.

16. «   Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde.  » Marqués du sceau de Jésus, ils ressemblent à ce “ Modèle unique ”  : pur et généreux, doux et humble, pieux et bon Fils, Jésus est plein d’amour, même envers ses ennemis, mais sans jamais pactiser (ou “ dialoguer ”  ! ) avec eux.

17. «   Sanctifie-les dans la vérité.  » Le Père de La Potterie s’emploie longuement, savamment, avec une érudition confondante, décourageante, dans son volumineux ouvrage, à écarter l’interprétation rituelle, sacrificielle, de ce verset 26 Il y consacre plus de cinquante pages (p. 734-787)  ! . Le sens de cet effort se laisse aisément deviner lorsqu’il en vient à «  décrire brièvement  » le sens de l’expression «  avec les mots de Calvin  » 27 Ibid., p. 744.  !

«   Ta parole est vérité.  » Il suffit de rappeler que la «  parole  » c’est Lui, Jésus. La «  vérité  » c’est Lui  ! Dès lors, l’exégèse de notre Père dissipe d’un trait de lumière les ténèbres accumulées par trente ans d’œcuménisme menteur et assassin de la foi, antichrist 28 Cf. les sermons et lectures spirituelles sur le Cœur eucharistique de Jésus et de Marie, enregistrés dans la série Logia, cassettes 31-39/95 (juin-juillet 1995). . Il commence par situer cette parole dans son contexte historique  : celui de la prière sacerdotale de Jésus, prière d’action de grâces prononcée après l’institution de la Sainte Eucharistie, la veille de la Passion, selon la disposition finale du texte, ou au midi de l’Ascension après avoir mangé avec les Apôtres et avant de monter au Ciel, selon notre hypothèse, mais cela ne fait qu’un pour saint Jean. Ayant communié au Corps et au Sang de Jésus, les disciples, les saintes Femmes, la Vierge Marie elle-même  ! sont «  en Lui  », et Lui «  en eux  », comme Lui, Jésus, est en son Père et son Père est en Lui. Aussi, Jésus demande-t-il à son Père, au moment de les quitter pour venir vers Lui, de les «  sanctifier en Lui  », qui restera près d’eux par la sainte Eucharistie.

18-19. «   Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité.  » Ces paroles évoquent tout «  le déroulement du mystère de Dieu  » – pour parler comme saint Paul dans l’Épître aux Éphésiens – qui aboutit, par les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, aux Saints Mystères par excellence  : c’est le “ secret ” de ce midi de l’Ascension. Jésus vient de leur distribuer son Corps à manger, son Sang à boire, avant de les envoyer dans le monde avec ce secours permanent, cette pénétration de Lui en eux, qui les sanctifie.

Les Apôtres ont communié au sacrifice du Christ et à ses bienheureux effets sacramentels. Ils sont sanctifiés «  dans la vérité  » qui est le mystère le plus profond de Jésus, aboutissement des œuvres de Dieu envoyant son Fils dans le monde pour nous sauver  : le Saint Sacrifice de la Cène, par lequel il anticipa celui de la Croix, avant sa Passion, et le réitéra après, en particulier le jour de l’Ascension.

20. «   Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi, afin que tous soient un.  » Jésus pose un regard plein d’amour sur ses Apôtres et les saintes Femmes qui l’écoutent, mais il voit au-delà. Dans un instant, sur la montagne, il va les envoyer en mission  : «   Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé  ; celui qui ne croira pas, sera condamné.  » (Mc 16, 15-16) Jésus sait que beaucoup croiront  : la «  vigne  » portera un fruit abondant, «   grâce à leur parole  ». Donc, Loisy a tort de prétendre que «  Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue  ». L’Église est le Royaume, non pas purement spirituel, comme le voudra Luther, mais société visible et hiérarchique, mystère de charité communiqué, de génération en génération, par la prédication des Apôtres et de leurs successeurs, à tous les hommes.

«   Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous…  » Comparaison inattendue, d’une incroyable audace  : depuis le Prologue, nous savons que le Fils est dans le sein du Père  ; mais c’est en étant dans son Fils, affirme ici Jésus, que le Père sera aussi bien en nous qui recevrons ce Fils dans la sainte Communion  ; c’est ainsi que les “ Trois ” viennent faire en nous leur demeure, afin que nous soyons en eux. Jamais aucuns Apôtres n’auraient pu inventer pareille prétention à être «  un  » entre eux comme le Père est dans son Fils et le Fils dans son Père, par une participation réelle des fidèles à l’Amour qui est Dieu. Cet amour fera de cette multitude ordonnée un seul corps qui sera “ Épouse ” du Christ, “ Église « , terme ultime de la mission du Verbe incarné, notre Sauveur.

«  … Afin que le monde croie que tu m’as envoyé.  » En présence de cette charité divine circulant dans le Corps mystique de l’Église, le «  monde  » ennemi sera contraint, jusque dans les enfers, de reconnaître pour l’Envoyé du Père le Messie qu’il a crucifié. C’est donc par la Communion eucharistique et ecclésiale que la grande victoire de Dieu sur le «  monde  » sera proclamée à la face des méchants.

Mais il y a plus  : au sein même de ce monde ennemi, certaines âmes, au spectacle de la charité chrétienne, seront mystérieusement touchées par la grâce, attirées par le Père et données à Jésus, comme du sein de la mer profonde, le filet de saint Pierre sans cesse tire des poissons.

22. «   Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un  : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient consumés dans l’unité, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que je les ai aimés comme tu m’as aimé.  »

Le mot «  consumés  » est préféré par l’abbé de Nantes à «  parfaits  » (Bible de Jérusalem), parce que, explique-t-il, cela évoque une fusion et non pas une perfection statique et formelle. Cette «  gloire que tu m’as donnée  » est une gloire eucharistique, puisque son fruit prochain n’est pas la gloire intrinsèque de Dieu contemplée dans le Ciel, mais la «  vie éternelle  » ici-bas en vue de la résurrection de la chair, au dernier jour (6, 53-58). C’est une participation à la charité de Dieu, et c’est bien le fruit de la communion eucharistique, puisque Jésus dit  : «   Moi en eux.  » Jésus venant en chacun d’entre eux, ils sont «  un  » en Lui. Et c’est en Lui qu’ils trouvent le Père  : «   Toi en Moi.  »

À cause de cette Communion de l’Église, le «  monde  » ennemi devra bien reconnaître non seulement que Jésus a été envoyé par le Père, mais encore qu’il est venu avec des sentiments d’amour, et non de justice et de colère. C’est le mystère que chantera saint Paul, comme un secret «  tenu caché depuis les siècles en Dieu  » (Ep 3, 9; cf. 1, 9-10), et dont sainte Marguerite-Marie recevra les révélations extraordinaires à Paray-le-Monial. Jésus dit  :Je les ai aimés, non pas  :comme toi tu les aimes, mais  :du même amour dont tu m’as aimé, moi. Amour infini, tout-puissant, dont la communion eucharistique est le gage et la preuve.

24. «   Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde.  » De nouveau, Jésus lève les yeux au Ciel. Ce «  je veux  » est très impressionnant. Ce que le Messie demande au Père, il l’obtient, en accomplissement de l’oracle antique  : «  Demande, et je te donne les nations pour héritage.  » (Ps 2, 8)

«  Là où je suis (egô eimi)  » est au présent parce que Jésus est déjà là où il sera dans une heure. Il est établi dans l’éternité au même moment où il vit dans le temps. D’ailleurs, il ne cherche pas à nous donner une leçon de métaphysique ou de théologie  : il annonce simplement aux siens que dans le Ciel où il va, sur le Cœur du Père où il revient avec son humanité glorifiée, ils le suivront à l’heure voulue par le Père. Ils sont liés à Lui comme un corps à sa tête. Là où la tête est passée, le corps passera. Déjà sur terre, sa gloire eucharistique est l’objet de la contemplation inlassable des saints. Bientôt ils le verront à la droite du Père, dans la gloire éclatante du Ciel.

25. «   Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.  » Il y a, derechef, une divine tristesse, poignante, dans cette évocation d’un drame qui finit mal et dont on ne prend pas son parti  : tragédie du péché du monde dressé contre Dieu et lui faisant obstacle, lui portant ombrage, le défiant éternellement. Jésus veut consoler son Père  ; ce faisant, il nous invite, nous aussi, à consoler notre Dieu.

26. «   Je leur ai fait connaître ton Nom et je le leur ferai connaître, pour que l’Amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux.  » Il n’y a pas de doute que ce «  Nom  » est le nom de «  Père  », et que pour Jésus le Nom du Père est le Nom même de l’ «  Amour  ».

«  Tel est notre Beau Dieu, notre Bon Dieu, Lui qui a donné son Fils pour nous, le Père  ; Lui qui a souffert la mort, et la mort de la Croix pour notre salut, le Fils  ; Lui qui a pris parti pour nous, notre Consolateur, notre Défenseur, le Saint-Esprit. Là est le sommet, impensable hors de la divine Révélation, d’une esthétique devenue connaissance intime de Dieu qui est Amour. 29 Georges de Nantes, op. cit., CRC n° 128, p. 14.  »

La déposition du témoin est terminée, l’instruction de ce procès est achevée. Une sentence définitive doit maintenant être rendue. Juges et jurés entrent en délibération secrète, mais la proclamation de leur verdict est reportée à une dernière et solennelle audience. Le compte rendu en sera publié dans un prochain article. Dont acte.

Extrait de la CRC n° 348 de juillet-août 1998,
et de Bible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 55-58

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant