La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les sacrements, mystères chrétiens

LE CHRIST, SACREMENT DE LA RENCONTRE AVEC DIEU

EucharistieC‘est le titre d’un ouvrage du Père Schillebeeckx, mais c’est d’abord la meilleure définition du mystère du salut accompli en Jésus-Christ et communiqué par les rites qui nous le donnent à vivre. Des mystères de foi aux mystères de Vie, il n’y a donc pas de fossé logique. Ils dépendent trop les uns des autres. Bien plus, c’est la pratique qui importe et donne accès à la contemplation, ce sont les signes sacrés qui communiquent et révèlent les Réalités invisibles dont les dogmes sont le conservatoire intellectuel. (…) Il n’en reste pas moins que les sacrements constituent un mixte, de théorie et de pratique. (…) Divinement institués par le Christ, véhiculés par la tradition historique de l’Église, fixes dans leur substance mais innombrables et fluctuants dans tout leur extérieur cérémonial, ils relèvent plus de la tradition orale qui est la vie vécue de l’Église, que de la tradition écrite et des définitions dogmatiques. (…)

LES SACREMENTS, MYSTÈRES SACRÉS

Clément, Origène, les premiers théologiens de l’École d’Alexandrie, cette école mystique dont nous avons parlé avec tant d’enthousiasme ces années dernières à propos de la Messe et de Christologie… comprirent que le mot MYSTÈRE évoquant des SECRETS SACRÉS convenait plus qu’à tout autre, à nos rites, seuls véritables et dignes, pour ce qu’ils contenaient de caché et de divin sous des apparences simples et naturelles. (…) Les CATÉCHÈSES MYSTAGOGIQUES initieront les catéchumènes à ces mystères au moment même où ils devront les célébrer.

Les Latins, soldats, juristes et moralistes plus que mystiques, tel l’Africain Tertullien, usaient alors, pour nommer ces rites sacrés, du mot SACRAMENTUM. Pourquoi parler ici de SERMENT, d’enrôlement, d’engagement  ? Parce que les principaux rites chrétiens sont, sous leur aspect moral, de ces actes qui transforment la vie, qui marquent une étape, d’engagement au service de Dieu, dans la milice du Christ, sans retour. La sphragis des Grecs, le signaculum des Romains, le sceau, l’empreinte au fer rouge du soldat ou de l’esclave, ineffaçable, évoquaient pour eux le CARACTÈRE irrévocable et public de l’initiation chrétienne. La tradition en gardera l’idée.

Plus tard, à l’âge d’or de la Patristique, aux IVe et Ve siècles, saint Hilaire, saint Ambroise atteindront à la définition essentielle et parfaite du sacrement  : un rite producteur de la grâce, et saint Augustin, dépassant la notion de rite qui pourrait évoquer quelque magie, imposera pour toujours la grande doctrine, difficile mais d’une inépuisable richesse, du sacrement SIGNE du don divin, signe qui confère la grâce. (…)

INTÉGRISME ET MODERNISME

Force nous est de constater que l’Église a supporté les étroitesses intégristes du ritualisme, du juridisme, pendant des siècles sans en éprouver aucun mal  ; en revanche, elle a dû condamner le PROTESTANTISME puis le MODERNISME, parce qu’ils mettaient en péril la réalité essentielle du salut  : l’Incarnation du Verbe dans la chair, la visibilité opératrice de l’Église et de ses sacrements (cf. Jean Guitton, La Pensée Moderne et le Catholicisme; t. V, Idéalisme et Réalisme. Aix, 1939).

Où en sommes-nous aujourd’hui  ? À coup sûr le XIXe siècle souffrit d’un abus de ritualisme et de juridisme, dû à une longue éclipse de la théologie occultée par la «  philosophie des Lumières   » du siècle précédent. Commencé avec Moelher, et presque compromis par les excès de son romantisme, le renouveau se poursuivit heureusement à Rome par le retour aux sources patristiques et thomistes, avec Perrone, Passaglia, pour trouver son vrai docteur en la personne de Scheeben dont Les Mystères de l’Église (1865) font date et ont influé sur les Actes du Premier Concile du Vatican. Nous sommes encore tributaires de cette magnifique théologie mystique.

Schillebeeckx

Le P. Schillebeeckx

C’est dans cette tradition que je vous recommande l’admirable ouvrage du P. Schillebeeckx  : Le Christ Sacrement de la rencontre de Dieu (coll. Foi vivante, Le Cerf) ainsi que les travaux du P. Roguet sur la théologie des sacrements, tous remarquables, son Commentaire de la Somme théologique (Rev. des jeunes), son chapitre de L’initiation Théologique (t. IV, Le Cerf 1956), et sonpetit chef-d’œuvre accessible à tous et qui nous accompagnera toute l’année, Les Sacrements (coll. Livre de poche, Le Cerf 1952). (…)

Avec les insupportables excès du Catéchisme Hollandais (cf. CRC n° 32, n° 34; mai, juillet 1970), la réaction contre le juridisme intégriste du XIXe siècle a dépassé les bornes permises. Il y a une manière d’entendre spirituellement les réalités sacramentelles qui aboutit à leur destruction… Et s’il est souhaitable de retenir tout l’apport de l’École moderne sans céder aux instances de l’intégrisme, il est capital de tenir très solidement avec lui les exigences de visibilité, de fixité, d’historicité des sacrements chrétiens.

À ce sujet, une fois pour toutes dans cette suite de cours sur les sacrements, je dirai qu’il existe, ni intégriste ni moderniste, un plus vaste ensemble vivant qui est l’Église véritable, tout à la fois attachée inviolablement à l’Économie sacramentaire que lui a léguée le Christ Fils de Dieu, soucieuse de sa conservation, de sa mise en œuvre hiératique et rituelle pour être efficace, mais aussi bien ouverte avec docilité à l’Esprit-Saint et au Magistère vivant, pour accueillir des vues plus vastes, plus profondes, sur ces Mystères où l’homme rencontre Dieu, celui-ci dans la transcendante liberté de ses dons, celui-là dans l’expression sans cesse renouvelée de sa foi. Nous suivrons cette grande Église, sans souci des sectes et des écoles enfermées dans leurs exclusives contradictoires. (…)

THÉOLOGIE DES SACREMENTS

Avec la grande tradition de l’Église nous croyons que (…) tout sacrement est une ACTION DE DIEU EN JÉSUS-CHRIST ET DE L’HOMME EN ÉGLISE POUR UNE COMMUNICATION DE GRÂCE. Une action mystérieuse parce que théandrique, humaine d’apparence, divine en profondeur, humano-divine dans son signe liturgique et dans son efficacité spirituelle. (…)

L’ACTION SACRAMENTELLE

Démarche de Dieu, démarche corrélative de l’homme vers Dieu. Apparemment, quoiqu’elle soit déjà l’effet d’une grâce prévenante, c’est la démarche de l’homme qui est première et qui sollicite la réponse de Dieu. Mais celle-ci l’emporte tellement sur celle-là qu’il vaut mieux, pour décrire l’œuvre sacramentelle, exposer ce mystère à partir de Dieu.

DIEU.

C’est lui qui nous a aimés le premier, dit saint Jean. C’est lui, le Créateur de l’univers à l’origine et en tout temps  ; c’est lui le Dispensateur de la grâce ou vie surnaturelle à ses créatures, objets de miséricorde. (…) Puisque le sacrement est une entrée en partage de la grâce, qui est un plus-être, et à proprement parler une participation à la vie même de Dieu, il faut tenir pour absolument certain que Dieu seul en est la Cause, Cause Première du don sacramentel comme de tout l’être mais, encore et bien plus, cause directe et unique, sans relais d’aucune sorte, sans cause seconde. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir là d’intermédiaire. (…)

DIEU EN JÉSUS-CHRIST.

Que Jésus-Christ soit de fait, historiquement, l’instituteur des sacrements et leur dispensateur en tout temps ajoute à la causalité proprement divine, souveraine et immédiate, une causalité historique et visible, celle de son Corps et de sa Parole d’homme. Tel est bien Jésus-Christ Sacrement de Dieu, lui qui agit dans la chair sous un mode d’être humain en tout égal au nôtre, excepté le péché. La rencontre de l’homme avec cet Homme est tout de même une rencontre de l’homme avec Dieu sans intermédiaire aucun, puisque l’humanité du Christ est hypostatiquement unie à sa divinité. (…)

JÉSUS-CHRIST MORT ET RESSUSCITÉ.

La raison divine de cette mission sacramentelle du Fils de Dieu dans la chair est pourtant beaucoup plus qu’une nécessité d’incarnation pour la rencontre de l’homme charnel. C’est une nécessité de rédemption pour sauver l’homme coupable en l’arrachant à son état de péché, à sa condition de révolte, de désordre et de corruption. La grâce n’est pas une «  vie divine  » inconditionnée, elle est une énergie sainte pour rendre l’homme à sa vocation première, un état nouveau qui chasse l’état ancien et donne à l’homme gracié de vivre de manière divine sa condition nouvelle de créature réconciliée avec le Père. (…) C’est en bref une mort et une résurrection célébrées, renouvelées et poursuivies de sacrement en sacrement à toutes les étapes de la vie. (…)

L’ÉGLISE.

Le rôle de l’Église n’est pas celui d’une cause seconde, intermédiaire entre le Christ et l’homme, car le Christ agit immédiatement en elle, comme par son propre corps. Elle est cependant son Épouse, et cette autre analogie manifeste quelle administre les sacrements que son Époux a institués comme en étant dépositaire et maîtresse, et donc en déterminant leurs éléments, leurs rites, le déroulement de leur action, les conditions de leur efficacité dans la fidélité à son Époux, mais très librement. Ce sont ainsi vraiment les sacrements de l’Église et du Christ, inséparablement.

LE MINISTRE.

Le ministre du sacrement prête sa parole et son geste à l’Église, son action n’est rien d’autre que l’action de l’Église. Ce qu’il y mêle d’individuel, d’arbitraire, est certes très visible, très remarqué et peut être choquant, mais cela ne passe pas. Cet élément humain se heurte à la surface humaine de l’Autre sans atteindre à la substance de son âme pour l’affecter en bien ou en mal. C’est l’œuvre de l’homme en tant que ministre et serviteur du Christ et de l’Église qui, seule, pénètre jusqu’à la substance de l’âme pour y opérer ce que le sacrement signifie. Ainsi le ministre ne peut faire obstacle à l’opération divine, christique et ecclésiale, il ne peut qu’y ajouter son minime mérite. (…)

Il est évident que ce rôle d’instrument est grand, en considération de Celui dont le ministre est l’indigne coopérateur  ! Ainsi l’homme doit-il, pour accomplir cette fonction, se dépouiller de lui-même et se revêtir du Christ, et pour ce service adopter l’attitude sacrée, suivre le rite fixé, institué par le Christ, déterminé dans son détail par l’Église. (…)

LA MATIÈRE DU SACREMENT.

Œuvre pleinement humaine du Christ pour produire en l’homme sauvé une manière divine d’être homme, une grâce divine en surimpression de son être au monde, il faut que le sacrement soit corporel, en matière et forme de corporéité. (…) C’est pour avoir enfermé le sacrement et sa grâce dans «  la matière   », dans l’eau, dans l’huile, que la théologie décadente n’a pas osé conserver la doctrine, désormais mal entendue, de la causalité physique des sacrements. (…)

La vraie, l’unique théologie affirme le mystère intégral, objectif, historique, pleinement divin et humain d’un geste vivant dont Dieu seul est l’Auteur, l’Agent, la Cause, et dont l’homme n’est que la cause instrumentale. La matière inerte, si le sacrement en comporte, est un élément, comme le geste qui en marque l’usage, comme la parole qui en précise la portée surnaturelle et chrétienne. Mais tout cela n’est que le signe et symbole de la mystérieuse et immédiate communication divine… Ce n’est pas la craie qui apprend la chimie aux collégiens, c’est le professeur au tableau noir, craie en main. Analogie déficiente mais qui rappelle le rôle instrumental de tout ce qui n’est pas le Christ-Dieu et l’Esprit-Saint de l’Église dans l’action sacramentelle. (…)

LA DÉMARCHE DU FIDÈLE.

1. LA FOI EST REQUISE, d’abord et toujours. Alors qu’elle ne l’est pas dans le ministre du sacrement, elle l’est du sujet qui le demande et qui le reçoit. (…) Pour que le don invisible et salutaire s’accomplisse, il faut que le catéchumène sache qu’il y a là un mystère et qu’il y croie ; alors il en reçoit la vie cachée et non la seule apparence, non le geste vide mais le sacrement. (…)

2. L’INTENTION DROITE EST REQUISE POUR LA COMMUNICATION DE LA GRÂCE. Toute rencontre réelle du DIEU VIVANT produit une impression absolue, accablante ou salutaire, de vie ou de mort selon les dispositions du sujet humain. (…) Il est essentiel que le désir de l’homme vienne à la rencontre de l’offre de Dieu, dans une correspondance aussi adaptée que celle de l’épouse réclamant à son mari qu’il la rende féconde  : «  Donnez-moi des enfants ou je meurs   » et, non plus allégoriquement mais prophétiquement, comme la Samaritaine demandant à Jésus  : «  Donnez-moi de cette eau vive afin que je n’aie plus soif et que je ne vienne plus puiser de l’eau de ce puits  » (Jn 4, 15). (…) Cependant la puissance du Seigneur ressuscité va jusqu’à l’enjambement de sa grâce sur le signe attendu, désiré. Le baptême est déjà donné au désir qui anticipe sa célébration, l’absolution et la rémission des péchés devancent le geste d’absolution qu’une contrition parfaite appelle… Ainsi la rencontre sacramentelle déborde de toutes parts le sacrement lui-même… C’est toute une vie, c’est tout un monde qu’inonde et sacramentalise la grâce capitale du Christ mort et ressuscité. (…)

VIE ET MONDE SACRAMENTELS

C’est alors que se posent mille questions  : quand, où, comment, combien de fois et de combien de manières peut se réaliser cette divine rencontre, si bonne, si utile, dans la vie de l’homme sur la terre  ? (…) Si Dieu veut se communiquer sacramentellement, c’est-à-dire de manière naturelle, christique, ecclésiale et rituelle, on est enclin à croire que l’Économie sacramentelle est beaucoup plus vaste, plus diversifiée, plus continue que cette courte liste et ce chiffre de sept sacrements [le baptême, la confirmation, l’Eucharistie, la pénitence et l’extrême-onction, l’ordre et le mariage.] ne le donnent à croire.

L’INTÉGRISME ne va pas chercher plus loin cependant car ce qu’il cherche dans les sacrements, c’est la grâce. (…) Il les réduit à leur seul rôle de cause efficiente de la grâce, alors ils ne sont que les conditions de la Présence divine et non cette Présence même. C’estalors dans la dévotion intime que les fidèles vont chercher la forme, le sens, la perfection de l’union à Dieu. La religion catholique change ainsi de figure et se fait individualiste et sa spiritualité se confine en dévotions.

LA THÉOLOGIE MODERNE conçoit le sacrement comme le mode même de la Présence mutuelle et de la communication vitale, surnaturelle, de Dieu à sa créature fidèle et dévouée. Alors, tout lui est sacrement  ? Écoutant moins le catéchisme que l’aveu de son cœur, l’âme chrétienne désire maintenir en tout temps et de toutes manières le dialogue et l’échange amoureux, religieux, avec son Seigneur. Tout acte humain, toutes choses lui paraissent dès lors pouvoir et devoir être signes et occasions de son oblation à Dieu et de la réponse de Celui-ci à son fidèle  ! (…)

Le MODERNISME cependant a pris occasion de cette nouvelle théologie sacramentaire pour détruire de fond en comble l’ordre catholique, ses définitions, ses rites. Cela commença par un éloignement des formes rituelles strictes dans la célébration des sacrements, sous prétexte de donner à la vie de l’Église une liberté d’expression plus grande. (…) Une nouvelle étape est franchie quand la référence à la Croix du Christ disparaît, toujours sous prétexte d’élargissement, de progrès et d’adaptation de la sacramentalité à la vie du monde. Alors tout ce qui est SIGNE DE L’HOMME est réputé, par le fait même, SIGNE DE DIEU  ! (…) Culte et sacrements alors n’ont plus de référence au Christ que gratuite, et folklorique.

La dernière étape est proche, qui affranchit l’homme de Dieu même. (…) Les sacrements de cette nouvelle religion sont encore des signes et célébrations, mais ils expriment seulement la vie et les grandeurs de l’homme charnel. Il arrive que le Nom de Dieu y soit mêlé, mais ce sont des actes du culte que l’homme se rend à lui-même. (…)

IL N’Y A DE SACREMENTS QUE CHRÉTIENS ET CATHOLIQUES

Ces excès feront-ils revenir à l’intégrisme  ? Oui, pour ses principes et ses définitions, non dans ses étroitesses. Il doit nous garder d’oublier que les sacrements sont d’abord des signes de Dieu et non de l’homme, des dons de grâce surnaturelle et non des célébrations de la terre et de son orgueil. (…) La meilleure solution paraît à chercher dans une autre perspective, qui d’ailleurs s’inscrit dans le mouvement de la pensée de saint Thomas (Roguet, R J 374-377). Si nous considérons les «  sacramentaux  » comme des actions rituelles et des fonctions saintes préparatoires ou conséquentes aux rites essentiels des sept sacrements, et donc englobés dans leur signification et dans leur sphère d’efficacité, alors vraiment toute la vie, mais religieuse, mais chrétienne, mais ecclésiale, se trouve ainsi sacramentalisée. (…)

PASTORALE DES SACREMENTS

On n’avait jamais eu l’idée pendant dix-neuf siècles d’opposer SACREMENTS ET FOI. Il faut aussi souligner fortement que le renouveau de la théologie au vingtième siècle ne va pas du tout dans ce sens. Cette étrange pastorale (  ?) est née et s’est développée à un niveau beaucoup plus bas, et elle s’est nourrie de préoccupations étroitement pragmatiques, sociologiques, implicitement politiciennes et partisanes, non point de vraie doctrine chrétienne. Pour séparer l’ÉVANGÉLISATION de la SACRAMENTALISATION, et celle-ci de la CATÉCHÈSE, il faut se rendre vraiment étranger à la Tradition de l’Église et imperméable à la leçon des Écritures  !

LES SACREMENTS DE LA FOI

«   Tout pouvoir m’a été donné au Ciel et sur la terre. Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.  » (Mt 28, 19-20) L’envoi des Apôtres en mission ne souffre pas de discussion, d’imprécision ni d’exception. Il commande d’enseigner et de baptiser, il unit indissociablement évangélisation etsacramentalisation, prédication des paroles du Christ et pratique des rites et des lois qu’il a instaurés. (…)

Une sacramentalisation de toute la vie et de toute la nature accompagne et exprime nécessairement, spontanément, la christianisation des peuples  : églises, pèlerinages, calvaires au bord des chemins, cantiques et fêtes liturgiques, Te Deum national ou Requiem, culte des reliques, rogations, bénédiction des fruits de la terre… (…)

Telle est la Chrétienté. L’ÉVANGÉLISATION consiste pour celle-ci à s’étendre aux païens et, en les convertissant, à les faire bénéficier de cette manière de vivre chrétienne et catholique. Dans l’exacte mesure où les païens acceptent l’Évangile, ils entrent, avec quelle fougue, et sans se faire prier, sans complexes, dans la SACRAMENTALISATION.

AUJOURD’HUI, LA DÉSACRAMENTALISATION  !

La rupture impensable entre foi et culte, foi et sacrements, foi et religion, qui fait rage aujourd’hui, date de l’apparition de l’Action Catholique dite spécialisée, dans les années 30. Son programme d’apostolat du milieu par le milieu, apostolat systématiquement laïc et pratiquement autonome dans ses méthodes et dans ses buts, devait fatalement élever un mur entre cette Action laïque, séculière, et l’apostolat clérical traditionnel, centré autour de l’autel, institutionnel et hiérarchique, fonctionnarisé pour le service du culte et la distribution des sacrements aux fidèles.

L’apostolat de la prière, le ministère des paroisses seront progressivement refoulés à l’arrière-plan tandis que le laïcat et ses aumôniers spécialisés, qui sont nos évêques d’aujourd’hui, vont sécréter une foi nouvelle, chrétienne ou tout simplement humaine, sans lien avec la pratique cultuelle et sans allégeance à l’institution cléricale, telle enfin qu’elle puisse se propager dans une société résolument neutre, libérale, démocratique, sans la bousculer ni la christianiser à toutes forces. On présenterait un Christ moderne, intégré à la culture séculière. Inoffensif. Le témoignage chrétien remplace le culte… et la morale catholiques   !

Les protagonistes de cette SÉCULARISATION du Message sont connus  : Emmanuel Mounier et sa revue Esprit, Jacques Maritain dans son Humanisme Intégral, préconisant l’avènement d’une nouvelle Chrétienté non plus sacrale mais profane   ! Cinquante ans après, il n’est pas étonnant que pareils efforts aient aboutis. (…)

LA DÉFENSE DU CATHOLICISME POPULAIRE

Cependant une triple réaction se développe.

La première réaction est celle de l’intelligence théologique. J’ai cité Schillebeeckx, j’aurais pu citer d’admirables pages de K. Rahner sur la dimension sacramentelle de la foi et de la piété chrétiennes (Écrits théologiques 2, p. 113-145). Mais je recommande le dernier chapitre du récent ouvrage de Vergote Interprétation du langage religieux (Seuil, 1974), «  Le rite, expression opérante   », consacré au problème des sacrements dans leur relation immédiate à la foi et à la vie chrétiennes. (…)

La deuxième réaction est celle des vrais apôtres des masses populaires. (…) Le meilleur, et je n’hésite pas à dire le plus important document pastoral dans notre temps depuis France Pays de Mission, de l’abbé Godin en 1944, c’est LE CATHOLICISME POPULAIRE de Robert Pannet (Centurion, 1974). Rendant la parole au peuple en face des technocrates de la pastorale, il démontre par une enquête très poussée et des statistiques, mais plus, par une auscultation directe et sans a priori hostile des masses populaires, que la foi y demeure, méritoirement, héroïquement, orpheline et matraquée par tous les pouvoirs et tous les moyens de pression psychologique collectifs, y compris ceux de l’Église même. Et il conclut que la foi subsiste précisément par les sacrements, grâce à ces sacrements qu’on veut supprimer. (…)

La troisième réaction est celle du nationalisme catholique. Quel rapport avec la pastorale des sacrements  ? Eh  ! justement, que les sacrements sont liés à une forme de religion éminemment sociale, rituelle, fastueuse, qui se vit dans l’Église catholique. Et celle-ci s’est modelée en mille ans une CHRÉTIENTÉ dont la culture moderne, la politique moderne, la vie moderne sont la contradiction, essentiellement protestante. (…)

C’est pourquoi nous voulons mener une CONTRE-RÉFORME qui rendra nos peuples d’Occident à leur Catholicisme foncier, authentiquement religieux, où chacun, fût-il peuple, y vit sa rencontre avec Dieu non dans le vide intime de l’âme, mais dans le Mystère de la divine Liturgie au cœur de l’Église et dans la joie de ses Sacrements.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 111, novembre 1976, p. 3-12

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