La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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EUGÉNIO ZOLLI
LE TÉMOIGNAGE DU GRAND RABBIN DE ROME

UN ENFANT JUIF PRÉDESTINÉ

Eugénio Zolli

Eugénio Zolli

I SRAËL Zoller est né le 17 septembre 1881 à Brody, en Autriche, à la fin du dix-huitième siècle. Il est le cadet de cinq enfants. La famille est aisée, mais à la suite de la confiscation de leur usine par les Russes, elle va connaitre la pauvreté. (…)

Tandis que ses aînés sont en quête de travail, le petit garçon va avec ses camarades à l’école hébraïque primaire où les réprimandes, traduites en coups de fouet, ainsi que les récompenses ponctuent sa vie quotidienne. Mais on comprend que l’éducation religieuse proprement dite lui vint davantage du goût de la connaissance dispensée par papa Zoller et de ses explications à son gamin des textes de prières de la synagogue, que des leçons apprises à coups de bâton.

Quant à sa mère, elle lui apprend surtout les préceptes de l’amour et de la charité. Émue de la misère d’autrui, maman Zoller multiplie les bonnes œuvres. Et lorsque ses initiatives dépassent ses propres moyens, elle n’hésite pas à faire appel à d’autres dames du quartier, juives ou catholiques. La cohabitation entre religions dans l’empire des Habsbourg était à l’image de la multiplicité des nationalités qu’il contenait  : la tolérance religieuse était basée sur une sorte de respect mutuel. Entre juifs et chrétiens, nul mépris, même pas de méfiance dans ces provinces éloignées, où seule régnait une entente tacite  : “ Parmi les Israélites, on n’en parle pas et on ne pose pas de questions, le Christ intéresse les chrétiens, pas nous. ”

Voire… L’enfant juif Israël Zoller aperçoit un jour, chez son camarade d’école Stanislas, un chrétien fils d’une veuve,un crucifix suspendu à un mur blanc. L’impression profonde, ineffaçable, qu’il en recevra, guidera secrètement toute sa quête spirituelle à venir.

Sa mère veut en faire un rabbin. Elle économise pour lui permettre de poursuivre ses études. Or, voici ce qui le tourmente  : «  Pour devenir rabbin, il faut beaucoup étudier, mais ce que j’apprends est simple comme l’arithmétique.  » Il ne peut mieux dire pour évoquer les 613 commandements de la Torah. Voilà qui ne mène pas loin  !

«  La Torah ne doit-elle pas plutôt être vécue  ?  » demande-t-il. Dès l’âge de huit ans, il s’interroge sur la vie intime de Dieu  : «  Que faisait Dieu avant de créer le monde  ? et pourquoi l’a-t-il fait  ?  » Toutes choses sont à ses yeux un voile qui cache quelque mystère. (…)

LE BUISSON ARDENT

À l’âge de treize ans, où un enfant juif est admis dans la communauté des hommes, le petit Israël sonde le vide de son âme. Il contemple la nature, et cherche la vérité dans le Cantique des créatures. Mais plantes et animaux ne parlent pas et demeurent indifférents devant sa soif de Dieu  : “ Il me semble, écrit-il, que j’entends une voix lointaine qui m’appelle  ; elle vient de l’infini. Je l’entends m’appeler. ”

Son nom  ? «  Son nom est Yahweh, le nom ineffable, l’Être.  » Ainsi le Nom divin sacré, que la tradition rabbinique interdit d’écrire et de prononcer, s’impose à l’adolescent avec la force même «  d’une flamme de feu jaillissant d’un buisson  », comme il se révéla à Moïse paissant les moutons de Jéthro, son beau-père, à la montagne de Dieu  : l’Horeb (Ex 3). (…)

La liberté de cette âme d’enfant est étonnante. Le voici qui brave un second interdit  : «  Il songe parfois au crucifié aperçu sur le mur blanc dans la maison de l’ami Stanislas, et il éprouve un vif sentiment de l’injustice commise envers cette figure si douce de l’homme cloué sur la croix. En lisant les livres prophétiques, cela lui rappelle le “ Serviteur souffrant ” d’Isaïe. Et il ne peut s’empêcher de s’interroger  : “ Dieu souffre-t-il  ? et qui est donc ce Serviteur dont parle le prophète  ? ”  »

LA MODIFICATION ÉVANGÉLIQUE

La famille Zoller s’est transportée à Lvov. À dix-huit ans, Israël a terminé ses études secondaires. Il donne des leçons pour pouvoir entrer à l’université. (…) Étudiant l’histoire et la philosophie juives, son cœur s’enflamme à l’annonce messianique des prophètes. Là, il étudiera et méditera plus encore le prophète Isaïe. (…)

En de rares occasions, lorsqu’il dispose de quelques heures de liberté, on est surpris d’apprendre que le jeune homme part seul vers la campagne, loin de la ville, en emportant avec lui un petit exemplaire des Évangiles. Entouré de verdure, plongé dans la nature, il médite sur les Béatitudes et les compare aussitôt à sa lecture habituelle des Psaumes  : “ La justice dans l’Ancien Testament s’exerce d’homme à homme et réciproquement  ; par conséquent, la justice de Dieu envers l’homme doit l’être également. Nous offrons et nous faisons le bien pour le bien reçu  ; nous faisons le mal pour le mal que nous avons souffert d’autrui. Ne pas rendre le mal pour le mal est, d’une certaine manière, faillir à la justice. ”

Aussi, quelle surprise de lire dans l’Évangile  : «  Aimez vos ennemis… priez pour eux  », ou encore d’entendre Jésus dire, du haut de la Croix  : «  Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.  »

«  Tout ceci me stupéfie, s’exclame Israël dans ses souvenirs  ; le Nouveau Testament est, en effet, un Testament nouveau  !  » (…)

MAÎTRE EN ISRAËL

Il quitte Lvov et sa famille qu’il ne reverra plus jamais, pour Vienne où il s’inscrit à l’université. Mais il n’y reste qu’un semestre et part pour Florence, fuyant les querelles qui perturbent la vie estudiantine en opposant les partisans du nationalisme autrichien, à tendance pangermaniste et antisémite, à ceux du sionisme naissant.

Inscrit à l’Institut des Hautes Études en même temps qu’au Collège rabbinique italien, il se passionne pour la littérature grecque, la philosophie, la psychologie, la langue arabe et la civilisation égyptienne. Il décrit cependant ces années comme “ grises et froides ”, car il doit s’accommoder de privations du corps et de l’esprit. Il ne s’entend guère avec le directeur des études rabbiniques, car le jeune homme ne peut manquer de relever des contradictions profondes dans l’enseignement de la loi dispensé au séminaire. (…)

Cependant, il persévère par piété filiale envers sa mère  : il accomplit loyalement le cursus requis pour devenir rabbin, tout en obtenant son diplôme universitaire de docteur en philosophie avec une spécialisation en psychologie. Et, après neuf années longues et difficiles, il est enfin nommé vice-rabbin de la ville de Trieste.

En 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale, Zolli a trente-deux ans. Il épouse Adèle Litwak, de Lvov, union d’où naîtra une petite fille, Dora.

Le gouvernement et les autorités locales sollicitent Israël Zoller d’accepter le poste de grand rabbin de Trieste. (…)

LE NOM DE JÉSUS

Ayant adopté la nationalité italienne, Zolli se multiplie en faveur des réfugiés sionistes  ; il continue à écrire des articles en allemand, enseigne les langues sémitiques à l’université de Padoue  : «  Le rabbin attire une foule d’étudiants à ses cours dont plusieurs sont séminaristes. L’un d’eux, le Père Fiorani raconte comment il allait tout exprès chaque semaine pour entendre Zolli et comment lui et d’autres jeunes clercs ne cessaient de prier pour leur illustre professeur.  »

Ayant perdu sa femme, Adèle, très tôt après la naissance de Dora, il épouse en 1920 Emma Majonica et une seconde fille, Miriam, naît de cette union. Plein d’humour et de poésie, il s’attache à l’éducation de ses deux filles, se plaisant à leur ouvrir l’esprit et le cœur.

Ces vingt années de l’entre-deux-guerres sont surtout celles d’un approfondissement spirituel hors du commun. Israël Zoller lit la Bible comme un tout. (…)

«  Zolli estime pourtant qu’à cette époque, il était si loin d’une idée de conversion, qu’il ne se posa même pas la question. Chaque soir, il se contentait d’ouvrir la Bible au hasard, soit l’Ancien, soit le Nouveau Testament, afin de méditer. C’est ainsi que la personne de Jésus et son enseignement lui devinrent familiers sans qu’aucun préjugé vienne s’interposer ni même leur donner le goût d’un fruit défendu.  »

C’est alors qu’il est favorisé d’une première expérience mystique  : «  Très tôt, pendant la période de son veuvage, alors qu’il était accablé de chagrin et de soucis d’ordre administratif innombrables, il cherchait refuge dans un labeur intellectuel intense. Un après-midi, tandis qu’il travaillait à un article de théologie, il se sentit soudain détaché de lui-même  : “ Tout à coup, écrit-il, et sans savoir pourquoi, je posai mon stylo sur la table et, comme en extase, j’invoquai le nom de Jésus. Je ne trouvai pas la paix jusqu’à ce que je le visse comme en un grand tableau en dehors du cadre, posé dans le coin obscur de la pièce. Je le contemplai longuement, sans agitation, ressentant plutôt une parfaite sérénité d’esprit. J’étais arrivé aux extrêmes limites de la Sainte Écriture de l’ancien pacte. ”  » Il veut dire «  de l’Ancien Testament  », marquant par là qu’il accepte la distinction entre Ancien et Nouveau Testament, ordinairement rejetée par les juifs qui ne reconnaissent que l’Ancien pour Écriture sainte.

«  Je me disais  : Jésus n’était-il pas un Fils de mon peuple  ? N’était-il pas l’esprit du même esprit  ?  »

Désormais, avant même qu’il soit question de conversion, «  Jésus est, ni plus ni moins, l’hôte de sa vie intérieure.  »

En 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est Jésus-Christ en personne qui l’amènera à franchir le pas décisif vers l’Église. En fait, Zolli n’attendait que cela car, écrit-il  : “ La conversion consiste à répondre à un appel de Dieu. Un homme ne choisit pas le moment de sa conversion, mais il est converti lorsqu’il reçoit cet appel de Dieu. Alors, il n’y a plus qu’une chose à faire  : obéir ”. Et le rabbin termine de cette manière  : “ Rien de prémédité, rien de préparé  : il n’y avait que l’Amant, l’Amour, l’Aimé. C’était un mouvement venant de l’Amour, une expérience vécue en la lumière tempérée par l’Amour  ; tout était accompli en la connaissance que l’Amour accorde. ”

Nous sommes aux antipodes d’une revendication de la liberté religieuse considérée comme un droit de l’homme  !

LE MOYEN TESTAMENT

Deux ouvrages sont le fruit de ces vingt années d’intense labeur. Le premier, publié en 1935, sous le titre Israël, est une réflexion historique et religieuse sur le monothéisme juif, menée «  avec une franchise et une honnêteté extrêmement rares chez les érudits hébraïques  ». Remontant à la révélation du Buisson ardent, notre rabbin ne voit pas le monothéisme surgir d’un raisonnement philosophique, mais plutôt d’un cœur tout enflammé. Cette lumineuse intuition le met sur la voie de comprendre bientôt comment l’histoire du peuple juif s’est finalement resserrée en l’histoire d’une seule Personne  : celle du Dieu fait homme par amour des âmes qu’Il veut sauver.

Dans le second ouvrage, Le Nazaréen, publié en 1938, son œuvre capitale, le grand rabbin de la Communauté juive de Trieste, en plein exercice de ses fonctions d’enseignant et d’universitaire, entreprend d’explorer méthodiquement les rapports entre l’Ancien et le Nouveau Testament et son étude remarquable anticipe sur les données nouvelles apparues dix ans plus tard à Qumrân. (…)

En cela, ce rabbin apparaît vraiment comme un juif du “ Moyen Testament ”, selon l’expression créée par l’abbé de Nantes pour désigner les esséniens qui vivaient dans l’attente du Messie, qui l’ont reconnu, qui ont fourni la première génération chrétienne, au lendemain de la Pentecôte. Zolli est un survivant de cette génération, deux mille ans après  ! Ou plutôt, il est un précurseur de la conversion des juifs, annoncée par saint Paul pour la fin des temps, selon le sous-titre particulièrement heureux de sa biographe  : “ Prophète d’un monde nouveau ”. (…)

JÉSUS-SAUVEUR

Dès lors, la méditation du rabbin se poursuit dans une admirable sérénité, aimantée par le Serviteur souffrant prophétisé par le second Isaïe, que Zoller se garde bien de confondre avec le peuple d’Israël. Chaque fois qu’un exégète a commis cette erreur, «  la terre fut prise pour le Ciel, écrit Zolli, et l’on a renié une fois de plus le Ciel pour un peu de terre.  »

Non  ! le “ Serviteur souffrant ” n’est pas le peuple d’Israël victime de la Shoah  ! mais le Christ rédempteur, Dieu fait homme, sauvant le monde par son sacrifice.

Avec cette lecture des prophètes, le rabbin Zolli est conduit inéluctablement vers une profession de foi distinguant entre Jésus-Prophète et Jésus-Messie  : “ Il n’est pas Fils de Dieu parce qu’il est le Messie, écrit-il, mais il est le Messie parce qu’Il est Fils de Dieu. ”

Dès lors, en lisant l’Évangile, le rabbin Zolli le met en constante relation avec l’Ancien Testament, selon la tradition des Pères de l’Église. (…)

DE LA SYNAGOGUE À SAINT-PIERRE DE ROME

En 1940, la communauté israélite de Rome offre à Israël Zolli la place vacante de grand rabbin et de recteur du collège rabbinique. Au moment où des lois antisémites prennent vigueur en Italie sous la contrainte allemande, cette promotion n’est pas une sinécure, d’autant plus que la communauté juive se trouve déchirée entre partisans de Mussolini et opposants, minoritaires mais sionistes virulents. Le rabbin tente d’appeler les uns et les autres à la prière et à la charité fraternelle, mais il se heurte à un mur de «  silence glacial  », selon ses propres termes.

Il reprend son enseignement et son service à la synagogue, porte secours aux plus pauvres, procure du travail aux juifs en butte à la législation antisémite en vigueur. En fait, la communauté juive de Rome est une des plus anciennes du monde et une des mieux intégrées d’Europe. Depuis la période de la Renaissance, elle bénéficie de la bienveillance générale de la part de la population indigène ainsi que de l’indulgence de la papauté.

Ce n’est pas assez dire. Il faut rappeler que l’Église romaine a toujours pris la défense des juifs, non seulement par charité chrétienne, mais encore pour une raison magnifiquement exprimée par Pascal  : les juifs sont devenus les gardiens insoupçonnables des preuves de Jésus-Christ,

Telle est la raison la plus profonde du soutien constant que le pape Pie XII apporta aux juifs, comme nous allons le voir.

LA FOSSE AUX LIONS

Septembre 1943, les chars de la Wehrmacht envahissent la Ville éternelle. Zolli s’attend au pire, mais ses avertissements se heurtent à la béate confiance des responsables de la communauté juive. (…)

Zolli est mieux renseigné  : «  Un ami catholique, introduit auprès de l’ambassade d’Allemagne à Rome, le tenait au courant des plans élaborés au fur et à mesure par les chefs nazis concernant la population israélite.  » Il sait que si l’on ne fait rien, «  il y aura un bain de sang. Qui sait combien de juifs le paieront de leur vie  ?  » Il faut fermer tous les lieux de prière  : «  Les prières peuvent être dites à la maison. Que chacun prie là où il se trouve. Après tout, Dieu est partout.  » Il faut disperser la population, ne pas laisser les juifs s’assembler ni se déplacer ensemble  ; surtout, il faut détruire les dossiers et le fichier de la synagogue. (…)

«  Depuis le soir du 10 septembre, l’armée allemande contrôle la ville de Rome, et puisque la moitié du territoire italien se trouve maintenant entre les mains de ses troupes, Himmler juge le moment venu pour exiger des Italiens qu’ils participent à l’idéologie de la “ solution finale ”…  »

Zolli eut sans tarder l’occasion de tester la sollicitude du Pape et il ne fut pas déçu. Himmler ayant ordonné au lieutenant-colonel Herbert Kappler, chef des S. S. à Rome, de «  rassembler tous les juifs, hommes et femmes, enfants et vieillards, pour les envoyer en Allemagne  », Kappler usa de chantage en sommant les deux présidents de la communauté juive de «  livrer, dans les vingt-quatre heures, cinquante kilos d’or, sous peine de déportation immédiate pour tous les hommes de la population juive de la ville.  » Le rabbin Zolli précise que la liste des otages rançonnés comptait trois cents noms, en tête desquels figurait le sien.

Le lendemain matin, 29 septembre, la communauté avait rassemblé trente-cinq kilogrammes d’or. Une seule solution  : se rendre au Vatican pour emprunter les quinze kilos manquants. Un ami “ aryen ”, le docteur Fiorentino, conduit Zolli en voiture jusqu’à une porte dérobée, car toutes les issues du Vatican sont gardées par la Gestapo. Zolli est introduit au titre d’ “ ingénieur ”, pour examiner des murs en construction. Avec le plus grand sérieux, il approuve les plans qu’on lui montre. Puis il se rend au bureau du cardinal secrétaire d’État Maglione et lui dit  :

«  Le Nouveau Testament ne peut pas abandonner l’Ancien  ! S’il vous plaît, aidez-moi. Quant au remboursement de la somme, je me donne moi-même en garantie et puisque je suis pauvre, les juifs du monde entier contribueront à rembourser la dette.  »

PIE XII, PASTEUR ANGÉLIQUE, DÉFENSEUR DE LA CITÉ

Ému, le cardinal va trouver le Saint-Père et revient pour prier Zolli de se présenter avant 13 heures  : «  Les bureaux seront déserts, mais deux ou trois employés vous attendront pour vous remettre le colis. Il n’y aura pas de difficulté.  »

Finalement, l’après-midi, Zolli revint «  pour informer le Pape que la quantité d’or voulue a déjà été amassée, notamment grâce à la contribution de nombreuses organisations catholiques et des prêtres de paroisse  ».

Himmler réclamait des juifs à tuer et non de l’or  ! Furieux, il prépare une rafle. L’ambassadeur allemand près du Saint-Siège, Ernst von Weizsäcker, avertit le Pape qui ordonna aussitôt au clergé romain d’ouvrir les sanctuaires. «  Le sauvetage des juifs avait commencé.  »

La tête du rabbin Zolli est mise à prix pour trois cent mille lires. «  Réfugié chez le docteur Fiorentino, puis chez Pierantoni, mis à l’écart avec ou sans sa petite famille, le rabbin passe des heures angoissées à prier le Seigneur. (…)

En 1945, le néophyte Eugenio Zolli écrira  : «  Le judaïsme a une grande dette de reconnaissance envers Sa Sainteté Pie XII pour ses appels pressants et répétés, formulés en sa faveur  ; et lorsque ceux-ci demeurèrent sans effet, on peut dire qu’il mérite encore notre profonde gratitude pour ses fortes protestations élevées contre les lois et les procès iniques. Cependant, cette dette concerne tout spécialement les juifs de Rome, car, étant plus près du Vatican, ils furent l’objet de sollicitudes particulières.  »

Zolli écrit que «  le peuple de Rome détestait les nazis et qu’il avait une intense compassion pour les juifs […]. Le Saint-Père envoya une lettre qui devait être remise en main propre aux évêques, ordonnant de lever la clôture en vigueur à l’intérieur des maisons religieuses afin qu’elles puissent devenir un refuge pour les juifs. Je connais un couvent, poursuit-il,où les religieuses dormirent dans la cave pour laisser des réfugiés juifs occuper leurs lits.  »

Les 15 et 16 octobre, Theodor Dannecker, dépêché par Himmler, déclenche une rafle avec les S S. Le cardinal secrétaire d’État Maglione convoque l’ambassadeur Weizsäcker, et le menace d’une intervention du Pape si la rafle ne cesse pas. Le fait est que deux cents des mille deux cents juifs arrêtés ont ensuite été relâchés, et que l’opération des 15 et 16 octobre ne se reproduira plus. «  Dans l’ensemble, écrit le R. P. Blet, dans son ouvrage Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican (Perrin, 1997), les couvents et les instituts religieux semblaient jouir d’une mystérieuse immunité en dépit des individus qui dénonçaient à prix d’or les juifs qui s’y trouvaient cachés.  »

Souffrant du froid et de la faim, en proie à l’angoisse du lendemain, le rabbin Zolli se voit rejeté par ses frères  : «  En février 1944, le Conseil de la communauté juive, réuni en catimini, déclare son grand rabbin “ démissionnaire ” et lui refuse tout soutien financier. L’appartement des Zolli est saccagé à plusieurs reprises par les nazis et par les pillards  ; il n’y est même pas resté un mouchoir. Dora, la fille aînée, maintenant mariée et mère de famille, ayant eu la chance d’être “ aryanisée ” avec son époux, offre à son père un séjour plus sûr chez elle. Miriam est partie trouver refuge dans un village obscur des Abruzzes et Emma habite une modeste pension de famille. Mais au bout de deux semaines, notre “ juif errant ” veut reprendre sa route lorsque des amis chrétiens de Dora, Gino et Emilia, l’invitent chez eux en lui demandant la permission de l’adopter comme leur “ papa Giovanni ”.  » (…)

«  Enfin, le 4 juin 1944, les Américains font leur entrée dans les faubourgs et le 5 au matin toute la ville est occupée par les forces anglo-américaines. Du balcon de Saint-Pierre, le pape Pie XII bénit la foule en liesse qui l’acclame comme “ Défenseur de la Cité ”.  »

LA CONVERSION D’ISRAËL

Zolli, rétabli d’autorité dans ses fonctions de grand rabbin de la communauté ainsi que dans sa nationalité italienne par les nouvelles autorités militaires, vient de présider, à la synagogue, le service religieux de Yom Kippour, «  Jour du pardon  », durant le mois de Tichri, octobre 1944  : «  Le jour prenait fin et j’étais seul, au milieu d’un grand nombre de personnes. Une sorte de brume commençait à m’envelopper […]. Près de moi, un cierge s’était presque entièrement consumé.  » Devant cette flamme vacillante, il songe  : «  Mon âme ressemble à cette flamme.  »

L’obscurité du soir envahit le temple, tandis que les deux assistants du rabbin achèvent l’office. «  Soudain, avec les yeux de l’esprit, je vis une grande prairie et, debout, au milieu de l’herbe verte, se tenait Jésus-Christ revêtu d’un manteau blanc; au-dessus de Lui, le ciel était tout bleu. À cette vue, j’éprouvai une joie indicible […]. C’est alors que, au fond de mon cœur, j’entendis ces paroles  : “ Tu es ici pour la dernière fois. Dorénavant, tu me suivras  ! ”Je les ai recueillies dans la plus grande sérénité et mon cœur répondit aussitôt  : “ Ainsi soit-il, ainsi sera-t-il, ainsi le faut-il ”.  » (…)

Rentré chez lui, le rabbin s’entend confier par Emma, son épouse  : «  Aujourd’hui, tandis que tu te tenais devant l’Arche et la Torah, il me semble que j’ai vu Jésus-Christ près de toi. Il était vêtu de blanc et il posait la main sur ta tête comme s’il te bénissait.  »

Zolli fit mine de ne pas comprendre. Emma répéta ce qu’elle venait de dire, «  mot pour mot  ». C’est alors que retentit “ la petite trompette ” de la voix de Miriam  :

Papa  ! fit-elle.

Zolli pénétra dans sa chambre en demandant  :

Qu’y a-t-il  ?

Vous parlez de Jésus-Christ. Tu sais, Papa, ce soir, j’étais justement en train de rêver d’une figure de Jésus, très grand et tout blanc comme du marbre, mais je ne me souviens pas de ce qui vient ensuite.  »

Ils étaient donc trois témoins. Zolli ne pouvait plus douter de l’appel entendu au fond de son cœur. Il donna sa démission de grand rabbin de la communauté juive de Rome, puis alla humblement demander à un prêtre inconnu de l’instruire. Le 17 février 1945, en l’église Sainte-Marie-des-Anges, Mgr Traglia lui administra le Baptême. Il choisit pour prénom celui d’Eugenio, en hommage au pape Pie XII qui avait tant fait pour les juifs pendant la guerre.

Emma, son épouse, fut baptisée le même jour, et ajouta à son prénom celui de Maria. Le lendemain, le R. P. Dezza, recteur de l’Université grégorienne, leur fit faire leur première Communion. Quelques jours plus tard, ils reçurent le sacrement de Confirmation des mains de Mgr Fogar, évêque de Trieste à l’époque où Zolli y était grand rabbin.

PAUVRE COMME JOB

Il avait dit au R. P. Dezza  : «  Ma demande de baptême n’est pas un do ut des. Je demande l’eau du baptême et rien de plus. Je suis pauvre et je vivrai pauvre. J’ai confiance en la Providence.  »

C’était tellement vrai «  qu’il n’avait pas de quoi aller dîner le soir de son baptême, rapporte Mgr Traglia. Je dus lui donner cinquante lires.  » Pauvreté réelle autant que de cœur  : en octobre 1946, il entrera dans le tiers ordre de Saint-François.

«  Les juifs qui se convertissent aujourd’hui, écrit Zolli, comme à l’époque de saint Paul, ont tout à perdre en ce qui concerne la vie matérielle et tout à gagner en vie de la grâce.  » C’est pourquoi, contrairement aux allégations mensongères qui ont pu être faites, aucun motif intéressé n’intervient dans la conversion du rabbin. (…)

Eugénio Zolli

Eugénio Zolli

Sur l’intervention du Saint-Père, Zolli est nommé professeur à l’Institut biblique pontifical. Il donne des cours à l’Université grégorienne, publie articles et ouvrages, dont son maître livre Christus (1946), et une nouvelle traduction des Psaumes, avec leur commentaire (Milan, 1956). Il prépare une réfutation du protestantisme  : La confession et le drame de Pierre, qui demeurera inachevé.

En effet, «  des protestants prirent contact avec le nouveau baptisé, lui offrant d’importantes sommes d’argent si, par son étude de l’Écriture sainte, il parvenait à découvrir une justification pour leur thèse contre la primauté de Pierre à Rome.  » Le théologien réformé, Oscar Culmann, lui offrit une chaire à l’Université de Bâle. Il se heurta à un refus. Avec une force qui suffit à démasquer tous les faux-semblants du “ dialogue œcuménique ”, Zolli a expliqué pourquoi  :

«  Parce que protester n’est pas attester. Je n’ai pas l’intention d’embarrasser quelqu’un en lui demandant  : “ Pourquoi avez-vous attendu mille cinq cents ans avant de protester  ? ” L’Église catholique fut d’abord reconnue par le monde chrétien comme la véritable Église de Dieu durant quinze siècles consécutifs. Et nul ne peut s’arrêter au bout de ces quinze siècles et dire que l’Église catholique n’est pas l’Église du Christ sans se mettre lui-même dans un sérieux embarras. Je ne puis admettre l’authenticité que d’une seule Église, celle qui a été enseignée à toutes les créatures par mes propres ancêtres, les douze Apôtres qui, comme moi, sont issus de la Synagogue.  »

Ainsi Eugenio Zolli brise-t-il l’alliance ténébreuse du judaïsme avec le protestantisme, en ramenant le judaïsme à sa fonction imprescriptible de “ témoin ”.

Quelqu’un demanda un jour au rabbin pourquoi il avait renoncé à la synagogue pour entrer dans l’Église  :

«  Mais je n’y ai pas renoncé, répondit-il.Le christianisme est l’achèvement de la synagogue. Car la synagogue était une promesse et le christianisme, l’accomplissement de cette promesse. La synagogue indiquait le christianisme  ; le christianisme présuppose la synagogue. Ainsi, vous voyez que l’une ne peut exister sans l’autre. Ce à quoi j’ai été converti, c’est au christianisme vivant.

Alors, vous croyez que le Messie est venu  ? lui demande-t-on.

Oui, absolument. Je l’ai cru depuis plusieurs années et, à présent, je suis si fermement convaincu de cette vérité que je pourrais tenir tête au monde entier et je pourrais défendre ma foi, qui est aussi solide qu’une montagne.  » (…)

PROPHÈTE D’UN MONDE NOUVEAU

«  La conversion est-elle une infidélité  ?  » s’interroge-t-il dans ses Mémoires. La réponse, lumineuse, éclaire d’un jour nouveau le “ dialogue interreligieux ”  :

«  On devrait considérer d’abord ce qu’est la foi qui est une adhésion de notre vie et de nos œuvres à la volonté de Dieu, non à une tradition, à une famille ou à une tribu.  » C’est pourquoi c’est Dieu qui est au centre de tout, et non pas l’homme  :

«  Le converti, écrit encore Zolli, comme le miraculé, est l’objet et non le sujet du prodige. Il est faux de dire de quelqu’un qu’il s’est converti, comme s’il s’agissait d’une initiative personnelle. Du miraculé, on ne dit pas qu’il s’est guéri, mais qu’il a été guéri. Du converti, il faut en dire autant.  »

Dès lors, comment taxer d’infidélité la réponse à un appel de Dieu  ? Dieu serait-il contre Dieu  ? Non, l’infidélité n’est pas à chercher du côté du rabbin converti, mais plutôt de ceux qui se refusent obstinément à l’imiter  : «  Comme on pouvait s’y attendre, l’annonce de cette conversion causa un grand émoi dans les cercles religieux juifs du monde entier. La communauté juive de Rome but du fiel. Du jour au lendemain, le rabbin, autrefois vénéré et qui avait offert sa vie pour son “ troupeau ”, devint pour certains un ignorantin et pour tous un hérétique et un traître. La synagogue de Rome décréta plusieurs jours de jeûne, en expiation de l’apostasie de Zolli et porta le deuil comme s’il était mort, tandis qu’en même temps elle le dénonça comme un meschumad, c’est-à-dire un apostat, comme quelqu’un frappé par Dieu, et l’excommunia.  »

L’extraordinaire intelligence des Écritures qui fut donnée à Israël Zolli comme à un nouveau Saul de Tarse, et sa fidélité à répondre à cette grâce ouvrent devant l’Église catholique «  une porte que nul ne peut fermer  »  : celle de la conversion des juifs. Après la terrible guerre qui marque d’héroïsme le début de son pontificat, Pie XII donne à l’Église un prestige, une autorité morale, un rayonnement inouï… Le retour des «  chrétiens séparés  » se laisse pressentir. Celui des juifs aussi. Zolli fonde l’Association de Notre-Dame de Sion, comme une sorte de tiers ordre de la congrégation du même nom vouée à la conversion des juifs. «  Il organisait des réunions et donnait des conférences pour éclairer et nourrir la vie spirituelle des nouveaux baptisés.

«  Pendant l’été 1953, à une époque où le nombre de conversions au catholicisme était en nette augmentation dans les pays anglo-saxons, Zolli fut invité à donner une série de conférences sur des sujets bibliques aux États-Unis, à l’université Notre-Dame dans l’État de l’Indiana.  »

De retour en Italie, il se consacre à sa tâche d’enseignant et de chercheur. (…)

LA MORT D’UN SAINT

Eugénio ZolliEn janvier 1956, il est atteint d’une broncho-pneumonie, connaît un mieux, puis une rechute. Une semaine avant sa mort, il confie à une religieuse qui le soigne  : «  Je mourrai le premier vendredi du mois à 15 heures comme Notre-Seigneur.  » Le 2 mars, il reçoit la sainte Communion en viatique  : «  J’espère que le Seigneur me pardonnera mes péchés. Pour le reste, je me confie à Lui.  » Encore une confidence  : «  Quand je ressens le fardeau de mon existence, quand je suis conscient des larmes contenues, des beautés inaperçues, je pleure sur le Christ crucifié par moi et en moi…

«  Je meurs sans avoir vécu, car on ne vit bien que dans la plénitude du Christ. Nous ne pouvons nous confier qu’à la miséricorde de Dieu, à la pitié du Christ qui meurt parce que l’humanité ne sait pas vivre en Lui.  »

À midi, il tomba dans le coma et, à 3 heures, il rendait son âme à Dieu.

Extraits de Résurrection n° 15, mars 2002, p. 3-9
Résurrection n° 16, avril 2002, p. 3-10

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